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I.S.B.N.2865868885
184 pages

p. 105 à 113
doi: en cours

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no76 2001/2

2001 Connexions

La crise du sujet

Jean-Jacques Rassial professeur de psychopathologie à Paris XIII, Villetaneuse. Éric Bidaud Jmaître de conférences en psychopathologie à Paris XIII, Villetaneuse. Philippe Levy professeur de psychopathologie à Paris XIII, Villetaneuse. Unité de recherches Psychogenèse et psychopathologie (Paris XIII, avenue J.-B-Clément, 93430 Villetaneuse).
Cet article tente de montrer que la crise, dans le champ de la psychopathologie, participe de la « question» de la vérité du sujet que la psychiatrie s’est toujours efforcée de recouvrir. La psychanalyse a relevé d’une subversion de ce rapport à la vérité en considérant la crise comme un moment singulier de « mutation » dont nul thérapeute ne possède la maîtrise. Nous soutiendrons ainsi une réflexion sur la notion de transition psychique par une approche des épisodes maturatifs de l’existence, en particulier chez l’adolescent, puis analyserons la notion de modification psychique dans l’espace de la cure analytique. This article attemptes to show that the crisis in psychopathology has a connection with the « question » of the subject’s truth which is covered by the psychiatry. The psychoanalysis participed of a subversion of this link with the truth considering the crisis as a singular moment of mutation which is not under the therapist’s master. We shall reflect upon the psychic transition by an approach of the levels of the maturation in particular with the adolescents and shall examine the notion of psychic modification in the psychoanalytic treatment.
 
Introduction
 
 
Freud ne propose pas une théorie du changement possible dans une cure psychanalytique, ni celle des éventuels états successifs devant aboutir à une guérison ou, en tous cas, à une modification conséquente de la position subjective. Son enseignement même, à considérer ses derniers textes, en particulier Analyse finie, analyse infinie ou Le Clivage, se conclut sur un certain constat d’impossiblité de penser ce changement.
Ses élèves et successeurs, en fait, tireront les fils de ces ultimes travaux pour tenter de franchir théoriquement et pratiquement cette limite, jusqu’à Lacan qui, dans la théorisation et surtout l’institutionnalisation de la passe, laissant de surcroît l’approche des modifications thérapeuthiques, essaiera de produire, collectivement, un savoir sur la « mutation » de l’analysant en analyste. Or il faut bien considérer que, sur cette théorie du changement dans la cure, nous ne sommes aujourd’hui que peu avancés.
À ceci plusieurs raisons : la première, remarquablement soulignée par Roland Gori dans La Preuve par la parole, est que la psychanalyse, comme d’ailleurs les autres grandes productions théoriques, scientifiques ou philosophiques, de la fin du XIXe et du XXe siècle, quitte, malgré les espoirs d’un Freud qui s’appuie encore sur le modèle thermodynamique de transformations entre matière et énergie et sur les lois d’homéostasie et d’équilibre, les principes, dominant la raison scientifique depuis le XVIe siècle, d’une causalité linéaire et maîtresse (à une cause, un effet ; à chaque effet, sa cause). En rien la psychanalyse ne peut produire un discours prédictif, sauf à sombrer dans l’idéologie, que ce soit sous le registre d’une prétendue prévention des troubles mentaux ou, ce qui soulève beaucoup plus de questions, dans l’anticipation des conséquences de l’acte analytique.
La deuxième raison est souvent rapportée au singulier de la clinique, dans la mesure où, si certes des structures cliniques sont repérables comme l’ensemble des combinatoires entre les éléments constitutifs de la subjectivité, suivant les approches topique, dynamique et économique, la rencontre, de laisser place à l’analyste dans la structure, ne se réduit jamais à ce que les positivistes, causalistes, décrivent comme expérimentation à cas unique. C’est, nous semble-t-il, le point auquel est conduit Lacan, jusque dans ses essais de formalisation de la psychanalyse par les mathèmes et la topologie : il aboutit à l’idée que les structures nodales pures, le nœud borroméen ou le nœud de trèfle, ne se rencontrent, en réalité, que modifiées par une quatrième consistance, à chaque fois bricolée sur un mode singulier, le sinthôme, à tel point que la conséquence en serait la subversion de la nette solution de continuité entre névrose et psychose.
La troisième raison est celle que nous déploierons ici : tout changement de réelle portée dans la vie du sujet, et de ce fait aussi dans la cure, se signe d’une crise. Là, trois autres remarques préliminaires à notre propos s’imposent.
D’abord qu’il ne s’agit pas de réduire la crise aux manifestations critiques, c’est-à-dire à un signe pathologique au sens hippocratique. En effet, si l’hystérie, nous y reviendrons, donne la clé de la psychanalyse, c’est en allant au-delà du discours qu’elle implique : les crises hystériques marquent d’abord un échec du refoulement à masquer le conflit intrapsychique qui oppose le désir inconscient et l’image moïque ; en quelque sorte, elles constituent le signe d’un accès à la vérité. À l’opposé d’une pratique thérapeutique dont la visée est toujours sédative, selon un projet adaptatif de compromis, ou délirant, de résolution, la pratique analytique nous conduit à considérer toute crise (névrotique ou psychotique) comme émergence du sujet de l’inconscient, par la voie d’un conflit « insurmontable », c’est-à-dire ni refoulé ni projeté. Autrement dit, la clinique analytique privilégie l’émergence de phases aiguës sur le soutien à une chronicité, dans la mesure où la crise, même sous une forme clastique, est toujours une chance pour le sujet.
Ensuite pour considérer les crises comme des moments de jugement et de décision, à proximité d’une conception husserlienne. Ce n’est pas par hasard que M. Klein et J. Lacan ont fondé leur apport personnel sur la référence majeure au bref article de Freud sur La Négation. Nous nous y appuierons aussi pour définir la crise, en psychanalyse, comme le concept du conflit, qu’il soit accidentel ou structurel, entre le jugement d’attribution, dans la logique du processus primaire, et le jugement d’existence, dans la logique du processus secondaire, entre principe de plaisir et principe de réalité. Les crises du développement, dont l’issue est toujours incertaine (crises œdipienne, pubertaire, adolescente, de la maturité ou sénescente), ne sont universelles que de suivre ces logiques ; la solution possible, toujours sous forme d’un compromis en opposition à la crise, dépendant d’une multiplicité de facteurs intra et intersubjectifs : de l’image du corps à l’état de la culture, en passant par les objets disponibles pour le sujet.
Enfin, il s’agit de montrer que la notion de moment critique, dans une temporalité logique, celle du sujet désirant, subvertit la notion de transition. Outre que la psychanalyse, du fait de situer le sujet dans l’inconscient, au lieu d’une dialectique insensée entre la langue et les pulsions, subvertit toute idéologie du compromis considéré comme solution, elle s’oppose à la fois à une historicité qui fait retour dans l’idée d’une issue positive, voire positiviste, aux conflits sur un mode néo-hégelien – le messianisme révolutionnaire ayant désormais limité ses ambitions à soutenir une idéologie nouvelle et très « capitaliste » de l’individuel – et à une conception, plus social-démocrate que stalinienne, d’un progrès par périodes de transition vers un accomplissement tout aussi idéaliste. C’est aujourd’hui, comme l’avaient repéré naguère G. Deleuze et F. Guattari, sur le terrain de la clinique et de la psycho-pathologie que se jouent, tout autant que dans l’épistémologie, les grandes batailles philosophiques et idéologiques.
Nous en resterons pourtant, en mesurant ces conséquences anthropologiques, à quelques éléments de réflexion.
 
Crise et psychopathologie
 
 
Les crises, les accès, les poussées évolutives apparaissent dans le discours psychiatrique pour définir un état temporaire de déséquilibre, de changement remettant en question l’ordre ou la stabilité du sujet et dont l’évolution est ouverte et variable. La crise participe ainsi de la succession de deux temps, celui de l’incertitude et de l’indécision, de l’angoisse ou d’un sentiment de rupture, puis celui de la résolution, d’une issue favorable ou défavorable.
Il faut insister sur les notions de changement, de cassure et de suture impliquées dans l’état de crise, qui portent à ce champ du transitionnel dans sa double signification d’être un temps de passage et un espace de créativité et de construction imaginaire. C’est ici que la crise participe d’une théorie du sujet et qu’il est possible de formuler que le sujet se saisit dans la crise, se dépose en elle, non sans le risque de sa propre perte, de s’y abandonner en tout ou en partie. C’est pourquoi il faut bien entendre que sous la crise se dessinent un choix ou un partage entre deux voies, que Derrida a pu ainsi formuler : « La voie du sens et celle du non-sens ; de l’être et du non-être. Partage à partir duquel, après lequel, le logos, dans la violence nécessaire de son irruption, se sépare de soi comme folie, s’exile et oublie son origine et sa propre possibilité » (Derrida, 1967, p. 97).
Nous voudrions partir de l’idée que, dans le champ de la psychiatrie, la crise a fonctionné comme une ligne de démarcation, une ligne fuyante de constitution de la limite entre le normal et le pathologique. Ainsi la crise est une figure de franchissement de la limite ou, plus précisément, de son déplacement. La psychopathologie eut dès ses origines à répondre de cette affinité entre crise et transgression. Ce à quoi la psychiatrie a été renvoyée, ce par quoi elle constitua son savoir, est la question posée par le sujet du rapport à sa délimitation, à la fois construction et déconstruction de son espace. C’est cette crise du sujet qui a fonctionné, pour la psychiatrie, à la fois comme point d’horreur et raison de sa fondation.
Michel Foucault faisait remarquer dans sa série de cours sur « les anormaux » que la psychiatrie a situé dans la « crise nerveuse » l’objet privilégié de son savoir et que la convulsion fut le prototype même de la folie. « La convulsion, nous dit-il, va devenir, dès le XVIIIe siècle, un objet médical privilégié. À partir du XVIIIe siècle, on voit en effet la convulsion ou tous les phénomènes apparentés à la convulsion constituer cette espèce de grand domaine qui va être si fécond, si important, pour les médecins : les maladies de nerfs, les vapeurs, les crises… L’étude de la convulsion comme forme paroxystique de l’action du système nerveux va être la première grande forme de la neuropathologie » (Foucault, 1999, p. 207 et 208). En remplacement, peut-on dire, de l’ancienne possession, le corps « convulsé » de la psychiatrie va être une manière de recoder, de rationaliser le corps théologique traversé par la concupiscence. Le système nerveux, en prenant la place de la concupiscence, va permettre l’émergence de la sexualité dans le champ de la médecine.
C’est sans doute Charcot qui donna à la crise nerveuse son point inégalé de perfectionnement nosographique. Spasme, convulsion, syncope, catalepsie, extase… ce sont toutes ces formes qui ont fasciné Charcot pour constituer un tout, la figure générale et autonome de l’hystérie (en rupture avec l’épilepsie) dont il fut le maître d’œuvre, c’est-à-dire un inventeur de formes. « Chez Charcot, énonce Georges Didi-Huberman, l’observation tend moins à une narrativité intime de l’histoire pathologique qu’à une description bien faite des états du corps » (Didi-Huberman, 1982, p. 29). C’est en la mise en « plastique » du corps en ses contorsions, en une certaine esthétique de sa visibilité qu’a consisté l’invention de Charcot. Il a construit un objet cohérent, l’a isolé de tout un imaginaire de maléfices dont elle procédait, pour l’assujettir à son discours, celui de la science. Mais s’il a construit une dramaturgie de l’hystérie, c’est au risque de voiler l’être de la maladie, de lui ôter sa signifiance. Ce qui importait était que l’hystérie pour l’œil de Charcot existât selon un savant montage. Ce qui importe ici de relever est que le délire terminal, la dernière phase de l’attaque hystérique codifiée par Charcot, est cette « pénible » phase où les « hystériques se mettent à parler ». C’est ici que par tous les moyens l’on essayait d’arrêter l’attaque. L’hystérique ne devait pas être « saisie » plus loin dès l’instant où ça parlait… Ça devait cesser.
Là où Charcot fait finir l’hystérie, Freud la fait commencer. La crise est avec Charcot une pure expression de la déraison, un point de fuite où s’écoule le sujet, où il disparaît. La perspective freudienne est précisément de montrer que le sujet s’affirme en raison dans la déraison, c’est-à-dire que la folie n’est pas un morceau de néant ou de disparition, mais un nœud de sens qu’il s’agit de décomposer pour introduire un ordre de détermination et une intelligibilité. « L’introduction d’un ordre de détermination dans l’existence humaine dans le domaine du sens s’appelle la raison. La découverte de Freud, c’est la redécouverte, sur un terrain en friche, de la raison » (Lacan, 1975, p. 10). Il s’agit bien d’introduire du sujet dans la crise, c’est-à-dire du désir. La crise est ainsi une scène, « une autre scène » comme présentification de l’inconscient. Le désir figé dans le symptôme aura à se dire pour lever la crise. La crise n’est pas sommée de se taire, elle est au contraire conçue comme productrice de paroles, d’où procède le sujet en sa vérité. Et c’est le sexuel au cœur du conflit psychique, au cœur de toute conflictualité qui apparaît comme vérité, façon pour le sujet de se dire sur l’envers de sa folie. Freud a pris la folie au sérieux de son langage pour reconstruire la vérité morcelée d’une expérience réduite au silence par le positivisme de son époque. Il a créé la possibilité d’un dialogue avec la déraison.
L’extension prise dans le discours psychiatrique contemporain de l’état dépressif (Ehrenberg, 1998) semble promouvoir un sujet défait de sa parole, « stoppé » dans la plainte douloureuse de lui-même : un sujet de doléance. Nous assistons à un certain crépuscule du sujet qui sacrifie son propre questionnement à la réponse médica-menteuse de technologies thérapeutiques normatives entièrement tournées sur le symptôme dans l’ignorance d’un repérage par la structure. Une psychiatrie inféodée à une grille de lecture type DSM décrète un hors sujet, peut-on dire, c’est-à-dire un sujet qui renonce à lui-même dans le confort de ses multiples étayages, un sujet addicté, pour reprendre une notion en vogue, un sujet dans la jouissance de son extinction.
Sommes-nous sortis d’une ère de la crise en tant qu’elle révèle un sujet, l’érige dans une ascendance ? Le sujet est ascendant dans la crise, il s’affaisse dans la dépression. Le crépuscule de la crise égale le crépuscule du sujet.
 
Crise et développement : l’adolescence en exemple
 
 
Nous voudrions soutenir l’idée que « l’adolescent en crise » fait son entrée dans l’histoire par le discours médical sur le « jeune masturbateur » tout au long du XIXe siècle. C’est un fait que la masturbation des adolescents mais aussi des enfants (et non pas, doit-on dire, celle des adultes) est devenue la cible de toute une littérature médicale extravagante et aussi peu scientifique que possible. Cet acte, par lequel le corps sexué est reconnu en même temps que redouté, va devenir le lieu de tout un discours d’exhortations, de conseils et d’injonctions destinés aux adolescents et aux parents. Cet acte va devenir le stigmate du jeune adulte, ce par quoi, peut-on dire, l’adolescent va être « inventé ». Et c’est aussi par cet acte que l’adolescent est traversé en lui-même, travaillé de l’intérieur par une force de mort et de dévastation qui fait le fond du discours médical. L’adolescent masturbateur étend tout un champ du monstrueux en lien avec la folie et la mort. Nous savons en effet que la masturbation sera au principe d’interminables effets de détérioration. « La masturbation, indique Michel Foucault, par le fait même et sur l’injonction même des médecins, est en train de s’installer comme une sorte d’étiologie diffuse, générale, polymorphe, qui permet de rapporter à la masturbation, c’est-à-dire à un certain interdit sexuel, tout le champ du pathologique, et ceci jusqu’à la mort » (Foucault, 1999, p. 226).
L’irruption du sexuel dans le discours de l’Autre fonde la crise du jeune adulte, un sexuel qui déforme, principe de toutes les maladies jusqu’à la dégénérescence et la cadavérisation de soi. Le jeune masturbateur est harcelé dans ce sexuel que les parents guettent, redoutent, assiègent d’un regard violeur et séducteur. Ainsi nous posons que la crise de l’adolescent, c’est la crise de l’Autre comme « appel » du sexuel autant que comme son recouvrement : paradoxe névrotique d’une position qui ne veut pas voir ce qu’elle fait apparaître.
La question de la crise dans son rapport à l’Autre pourrait être posée en lien avec ce que Sandor Ferenczi nomme la confusion des langues. Le lien enfant/adulte crée les conditions d’une scène de séduction sans bord, c’est-à-dire dont il est difficile de sortir, scène qui se fonde sur une langue où retentit le heurt, une rencontre de crise entre deux champs de désirs.
La masturbation de l’adolescent, qui n’a bien entendu pas attendu le XIXe siècle pour exister, apparaît dans ce contexte, est « inventée » comme problème ; et c’est ce problème qui fait crise en tant que jugement porté sur un « intime » inassimilable, traqué et objet de tous les fantasmes. L’adolescent devient un corps surveillé et ce corps érotique surveillé devient le seul objet de sollicitude derrière lequel peine à émerger un sujet, un corps à l’extrême acéphale dont on dénie la nature d’être surtout celui d’un sujet. C’est en cette difficulté à réunir, à penser ensemble corps et sujet, désir et sujet de ce désir, que peut être entrevu quelque chose de central dans cette fameuse crise d’adolescence.
Winnicott considérait l’adolescence comme un « état pathologique normal », reprenant ici une formulation que Freud appliquait à l’état amoureux ou au rêve. Ainsi serait-il anormal d’y échapper, de même que la société devrait bien se garder de prétendre y porter un remède. « La société, énonce-t-il, n’est pas assez sane » (cité par Mannoni, 1984, p. 30), c’est-à-dire pas assez sensée, insuffisamment dépassée dans sa propre crise pour répondre à celle de l’autre. Par ailleurs la crise du sujet adolescent ne peut en rien être le signe d’une entrée dans le pathologique. Si la crise débouche dans le pathologique, c’est peut-être précisément parce qu’elle n’a pas su être acceptée en tant que telle.
Contre l’idée de la crise d’adolescence comme état pathologique, un courant solide de la recherche actuelle se représente l’adolescence comme un ensemble d’opérations psychiques aux fins d’une refondation de ce qui a été précisément bousculé par le phénomène pubertaire. C’est cette refondation jamais aboutie qui permet de situer la crise comme un temps logique de resubjectivation. « Ainsi, ces opérations adolescentes, adéquates certes à ce moment situable physiologiquement et socialement, excèdent de plus en plus un temps donné. L’adolescence, comme concept, cerne une réalité des processus psychiques plus large que l’adolescence comme période et nous informe sur la construction même du sujet » (Rassial, 2000, p. 748). Préférer le terme d’opération à celui de processus au cœur de la problématique adolescente permet de sortir d’une logique strictement développementale pour « autoriser » un sujet ouvert à ses propres inventions aussi bien qu’à ses défaillances sans y voir les manifestations a priori d’une cassure ou d’un égarement.
Le modèle de la crise dans le champ de la psychopathologie pourrait constituer une perspective clinique en soutien d’une réflexion sur la notion de transition psychique pour une approche des épisodes maturatifs de l’existence, en particulier chez l’enfant et l’adolescent.
La première dimension des états de crise (dont il faudrait souligner son extrême sensibilité à l’idéologie) est leur dynamisme évolutif, ce par quoi un sujet est effet d’un « jugement » (étymologiquement, krisis veut dire jugement) qui donne une direction à son existence. C’est ici que la crise, dans son rapport à la transition, est rapport à la temporalité déployée du sujet. L’hypothèse peut être que l’espace de la crise, l’espace transitionnel et l’espace analytique constituent un grand ensemble théoriquement cohérent où le sujet se met en « jeu ».
 
Crise et cure
 
 
La dynamique de la cure n’est pas celle d’un processus qui conduirait progressivement à une évolution qu’on peut, bien sûr, souhaiter positive. Devrait être développée, au-delà de cet article, la théorie de la temporalité dans la pratique analytique, en prolongeant Le Temps logique et l’assertion de certitude anticipée de Lacan où est prise en compte, comme raison de la pratique et de l’interprétation, l’intemporalité de l’inconscient.
Mais il suffit d’un simple constat clinique pour l’expérimenter : celui de l’amnésie qui, du côté de l’analyste comme de l’analysant, porte sur la cure ; des dizaines, voire des centaines, de séances d’une analyse, ne reste, après coup, que le souvenir, différent pour chacun des protagonistes, de quelques rares moments de dire et d’interprétation, de subversion plus que de transformation, où s’est jouée une mutation du sujet, de l’objet, du savoir, du champ de l’Autre, voire du corps ou de la langue. Certes, il y va d’un nouveau refoulement, dont la logique est hystérique, mais pas seulement, car cet oubli ressortit aussi du refoulement originaire, c’est-à-dire de la réinscription ou du repérage de l’inscription, de la lecture des signifiants fondamentaux du sujet ; autrement dit, il opérerait un rejet du champ conscient de la représentation de ces mêmes signifiants premiers qui auraient émergé dans la cure, et cette opération serait une des conditions de la fin de la cure.
Nous en revenons ainsi à la difficulté, pointée par Freud dans Analyse finie, analyse infinie : l’infranchissable du roc de la castration. Contrairement à l’espoir de Françoise Dolto, espoir somme toute hégélien, qui conçoit les castrations, alors au pluriel, comme une succession d’épreuves qui, négatives, se renversent automatiquement en humanisation progressive, la rencontre de la castration dans la cure, non pas simplement comme expérience sensible de la sexualité, en tant qu’elle est infantile (Rassial, 2001), mais comme doublement inscrite au fondement de toute langue humaine et de l’appropriation du corps propre, provoque, au vrai sens du terme, une crise.
Si le projet de la cure est depuis Freud de « transformer la souffrance particulière en malheur banal », c’est-à-dire de substituer au symptôme individuel la reconnaissance des limites de l’espèce, les coordonnées du réel, du symbolique et de l’imaginaire permettent de penser cette généralisation, à l’envers de l’idée usuelle de guérison. À l’analysant qui témoigne et se plaint de son impuissance, imaginaire, qu’elle se manifeste dans un symptôme ou un malaise, il n’est pas répondu par une vérité, magiquement ou religieusement révélée, qui l’en soulagerait, mais sur un mode dont l’analyste n’est qu’illusoirement le maître, par un savoir sans un sujet qui permette la mutation de cette impuissance en mesure des interdits, symboliques, qui font du symptôme individualisé la manifestation moïque d’un sinthôme nécessaire et structural, toujours sexuel et social dans ses bases, jusqu’à la rencontre d’un impossible, cette fois réel, dont la formule névrotique la plus commune est celle d’un impossible à symboliser le rapport sexuel, autre façon de dire l’irréductible de l’écart entre homme et femme.
Il ne s’agit donc plus, à l’encontre du premier projet de Freud, de « donner un sens » au symptôme en le traduisant en motions pulsionnelles et représentations hissées de l’inconscient, mais de produire en retour, en ce lieu de pensée, l’insensé du symptôme, son impuissance même à réduire les interdits et impossibles qu’il recèle, et de ce fait son inutilité.
La phénoménologie de la cure analytique permet à son cheminement sans cesse hasardeux de série de crises qui surgissent dans l’erre du sujet qui accepte cette « paranoïa dirigée », toute idée d’un progrès de la cure qui reste le fondement des idéologies psychothérapeutiques, de même que, comme l’a montré Marie-Claude Fourment, une théorie du développement qui inclurait les hypothèses de la psychanalyse devrait se débarrasser de l’idéologie « progressiste » qui imprègne la psychologie.
 
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