2001
Connexions
La crise du sujet
Jean-Jacques Rassial
professeur de psychopathologie à Paris XIII, Villetaneuse.
Éric Bidaud
Jmaître de conférences en psychopathologie à Paris XIII, Villetaneuse.
Philippe Levy
professeur de psychopathologie à Paris XIII, Villetaneuse. Unité de recherches Psychogenèse et psychopathologie (Paris XIII, avenue J.-B-Clément, 93430 Villetaneuse).
Cet article tente de montrer que la crise, dans
le champ de la psychopathologie, participe de
la « question» de la vérité du sujet que la psychiatrie s’est toujours efforcée de recouvrir.
La psychanalyse a relevé d’une subversion de
ce rapport à la vérité en considérant la crise
comme un moment singulier de « mutation »
dont nul thérapeute ne possède la maîtrise.
Nous soutiendrons ainsi une réflexion sur la
notion de transition psychique par une
approche des épisodes maturatifs de l’existence, en particulier chez l’adolescent, puis
analyserons la notion de modification psychique dans l’espace de la cure analytique.
This article attemptes to show that the crisis in
psychopathology has a connection with the
« question » of the subject’s truth which is
covered by the psychiatry.
The psychoanalysis participed of a subversion
of this link with the truth considering the crisis as a singular moment of mutation which is
not under the therapist’s master.
We shall reflect upon the psychic transition by
an approach of the levels of the maturation in
particular with the adolescents and shall examine the notion of psychic modification in the
psychoanalytic treatment.
Freud ne propose pas une théorie du changement possible dans une
cure psychanalytique, ni celle des éventuels états successifs devant
aboutir à une guérison ou, en tous cas, à une modification conséquente
de la position subjective. Son enseignement même, à considérer ses derniers textes, en particulier Analyse finie, analyse infinie ou Le Clivage,
se conclut sur un certain constat d’impossiblité de penser ce changement.
Ses élèves et successeurs, en fait, tireront les fils de ces ultimes travaux pour tenter de franchir théoriquement et pratiquement cette limite,
jusqu’à Lacan qui, dans la théorisation et surtout l’institutionnalisation
de la passe, laissant de surcroît l’approche des modifications thérapeuthiques, essaiera de produire, collectivement, un savoir sur la « mutation » de l’analysant en analyste. Or il faut bien considérer que, sur cette
théorie du changement dans la cure, nous ne sommes aujourd’hui que
peu avancés.
À ceci plusieurs raisons : la première, remarquablement soulignée
par Roland Gori dans La Preuve par la parole, est que la psychanalyse,
comme d’ailleurs les autres grandes productions théoriques, scientifiques ou philosophiques, de la fin du XIXe et du XXe siècle, quitte, malgré les espoirs d’un Freud qui s’appuie encore sur le modèle
thermodynamique de transformations entre matière et énergie et sur les
lois d’homéostasie et d’équilibre, les principes, dominant la raison
scientifique depuis le XVIe siècle, d’une causalité linéaire et maîtresse (à
une cause, un effet ; à chaque effet, sa cause). En rien la psychanalyse
ne peut produire un discours prédictif, sauf à sombrer dans l’idéologie,
que ce soit sous le registre d’une prétendue prévention des troubles
mentaux ou, ce qui soulève beaucoup plus de questions, dans l’anticipation des conséquences de l’acte analytique.
La deuxième raison est souvent rapportée au singulier de la clinique, dans la mesure où, si certes des structures cliniques sont repérables comme l’ensemble des combinatoires entre les éléments
constitutifs de la subjectivité, suivant les approches topique, dynamique
et économique, la rencontre, de laisser place à l’analyste dans la structure, ne se réduit jamais à ce que les positivistes, causalistes, décrivent
comme expérimentation à cas unique. C’est, nous semble-t-il, le point
auquel est conduit Lacan, jusque dans ses essais de formalisation de la
psychanalyse par les mathèmes et la topologie : il aboutit à l’idée que
les structures nodales pures, le nœud borroméen ou le nœud de trèfle, ne
se rencontrent, en réalité, que modifiées par une quatrième consistance,
à chaque fois bricolée sur un mode singulier, le sinthôme, à tel point que
la conséquence en serait la subversion de la nette solution de continuité
entre névrose et psychose.
La troisième raison est celle que nous déploierons ici : tout changement de réelle portée dans la vie du sujet, et de ce fait aussi dans la cure,
se signe d’une crise. Là, trois autres remarques préliminaires à notre
propos s’imposent.
D’abord qu’il ne s’agit pas de réduire la crise aux manifestations
critiques, c’est-à-dire à un signe pathologique au sens hippocratique. En
effet, si l’hystérie, nous y reviendrons, donne la clé de la psychanalyse,
c’est en allant au-delà du discours qu’elle implique : les crises hystériques marquent d’abord un échec du refoulement à masquer le conflit
intrapsychique qui oppose le désir inconscient et l’image moïque ; en
quelque sorte, elles constituent le signe d’un accès à la vérité. À l’opposé d’une pratique thérapeutique dont la visée est toujours sédative,
selon un projet adaptatif de compromis, ou délirant, de résolution, la
pratique analytique nous conduit à considérer toute crise (névrotique ou
psychotique) comme émergence du sujet de l’inconscient, par la voie
d’un conflit « insurmontable », c’est-à-dire ni refoulé ni projeté. Autrement dit, la clinique analytique privilégie l’émergence de phases aiguës
sur le soutien à une chronicité, dans la mesure où la crise, même sous
une forme clastique, est toujours une chance pour le sujet.
Ensuite pour considérer les crises comme des moments de jugement
et de décision, à proximité d’une conception husserlienne. Ce n’est pas
par hasard que M. Klein et J. Lacan ont fondé leur apport personnel sur
la référence majeure au bref article de Freud sur La Négation. Nous
nous y appuierons aussi pour définir la crise, en psychanalyse, comme
le concept du conflit, qu’il soit accidentel ou structurel, entre le jugement d’attribution, dans la logique du processus primaire, et le jugement
d’existence, dans la logique du processus secondaire, entre principe de
plaisir et principe de réalité. Les crises du développement, dont l’issue
est toujours incertaine (crises œdipienne, pubertaire, adolescente, de la
maturité ou sénescente), ne sont universelles que de suivre ces
logiques ; la solution possible, toujours sous forme d’un compromis en
opposition à la crise, dépendant d’une multiplicité de facteurs intra et
intersubjectifs : de l’image du corps à l’état de la culture, en passant par
les objets disponibles pour le sujet.
Enfin, il s’agit de montrer que la notion de moment critique, dans
une temporalité logique, celle du sujet désirant, subvertit la notion de
transition. Outre que la psychanalyse, du fait de situer le sujet dans l’inconscient, au lieu d’une dialectique insensée entre la langue et les pulsions, subvertit toute idéologie du compromis considéré comme
solution, elle s’oppose à la fois à une historicité qui fait retour dans
l’idée d’une issue positive, voire positiviste, aux conflits sur un mode
néo-hégelien – le messianisme révolutionnaire ayant désormais limité
ses ambitions à soutenir une idéologie nouvelle et très « capitaliste » de
l’individuel – et à une conception, plus social-démocrate que stalinienne, d’un progrès par périodes de transition vers un accomplissement
tout aussi idéaliste. C’est aujourd’hui, comme l’avaient repéré naguère
G. Deleuze et F. Guattari, sur le terrain de la clinique et de la psycho-pathologie que se jouent, tout autant que dans l’épistémologie, les
grandes batailles philosophiques et idéologiques.
Nous en resterons pourtant, en mesurant ces conséquences anthropologiques, à quelques éléments de réflexion.
Crise et psychopathologie
Les crises, les accès, les poussées évolutives apparaissent dans le
discours psychiatrique pour définir un état temporaire de déséquilibre,
de changement remettant en question l’ordre ou la stabilité du sujet et
dont l’évolution est ouverte et variable. La crise participe ainsi de la
succession de deux temps, celui de l’incertitude et de l’indécision, de
l’angoisse ou d’un sentiment de rupture, puis celui de la résolution,
d’une issue favorable ou défavorable.
Il faut insister sur les notions de changement, de cassure et de suture
impliquées dans l’état de crise, qui portent à ce champ du transitionnel
dans sa double signification d’être un temps de passage et un espace de
créativité et de construction imaginaire. C’est ici que la crise participe
d’une théorie du sujet et qu’il est possible de formuler que le sujet se
saisit dans la crise, se dépose en elle, non sans le risque de sa propre
perte, de s’y abandonner en tout ou en partie. C’est pourquoi il faut bien
entendre que sous la crise se dessinent un choix ou un partage entre
deux voies, que Derrida a pu ainsi formuler : « La voie du sens et celle
du non-sens ; de l’être et du non-être. Partage à partir duquel, après
lequel, le logos, dans la violence nécessaire de son irruption, se sépare
de soi comme folie, s’exile et oublie son origine et sa propre possibilité » (Derrida, 1967, p. 97).
Nous voudrions partir de l’idée que, dans le champ de la psychiatrie, la crise a fonctionné comme une ligne de démarcation, une ligne
fuyante de constitution de la limite entre le normal et le pathologique.
Ainsi la crise est une figure de franchissement de la limite ou, plus précisément, de son déplacement. La psychopathologie eut dès ses origines
à répondre de cette affinité entre crise et transgression. Ce à quoi la psychiatrie a été renvoyée, ce par quoi elle constitua son savoir, est la question posée par le sujet du rapport à sa délimitation, à la fois construction
et déconstruction de son espace. C’est cette crise du sujet qui a fonctionné, pour la psychiatrie, à la fois comme point d’horreur et raison de
sa fondation.
Michel Foucault faisait remarquer dans sa série de cours sur « les
anormaux » que la psychiatrie a situé dans la « crise nerveuse » l’objet
privilégié de son savoir et que la convulsion fut le prototype même de
la folie. « La convulsion, nous dit-il, va devenir, dès le XVIIIe siècle, un
objet médical privilégié. À partir du XVIIIe siècle, on voit en effet la
convulsion ou tous les phénomènes apparentés à la convulsion constituer cette espèce de grand domaine qui va être si fécond, si important,
pour les médecins : les maladies de nerfs, les vapeurs, les crises…
L’étude de la convulsion comme forme paroxystique de l’action du système nerveux va être la première grande forme de la neuropathologie »
(Foucault, 1999, p. 207 et 208). En remplacement, peut-on dire, de l’ancienne possession, le corps « convulsé » de la psychiatrie va être une
manière de recoder, de rationaliser le corps théologique traversé par la
concupiscence. Le système nerveux, en prenant la place de la concupiscence, va permettre l’émergence de la sexualité dans le champ de la
médecine.
C’est sans doute Charcot qui donna à la crise nerveuse son point
inégalé de perfectionnement nosographique. Spasme, convulsion, syncope, catalepsie, extase… ce sont toutes ces formes qui ont fasciné
Charcot pour constituer un tout, la figure générale et autonome de l’hystérie (en rupture avec l’épilepsie) dont il fut le maître d’œuvre, c’est-à-dire un inventeur de formes. « Chez Charcot, énonce Georges
Didi-Huberman, l’observation tend moins à une narrativité intime de
l’histoire pathologique qu’à une description bien faite des états du
corps » (Didi-Huberman, 1982, p. 29). C’est en la mise en « plastique »
du corps en ses contorsions, en une certaine esthétique de sa visibilité
qu’a consisté l’invention de Charcot. Il a construit un objet cohérent, l’a
isolé de tout un imaginaire de maléfices dont elle procédait, pour l’assujettir à son discours, celui de la science. Mais s’il a construit une dramaturgie de l’hystérie, c’est au risque de voiler l’être de la maladie, de
lui ôter sa signifiance. Ce qui importait était que l’hystérie pour l’œil de
Charcot existât selon un savant montage. Ce qui importe ici de relever
est que le délire terminal, la dernière phase de l’attaque hystérique codifiée par Charcot, est cette « pénible » phase où les « hystériques se mettent à parler ». C’est ici que par tous les moyens l’on essayait d’arrêter
l’attaque. L’hystérique ne devait pas être « saisie » plus loin dès l’instant où ça parlait… Ça devait cesser.
Là où Charcot fait finir l’hystérie, Freud la fait commencer. La crise
est avec Charcot une pure expression de la déraison, un point de fuite où
s’écoule le sujet, où il disparaît. La perspective freudienne est précisément de montrer que le sujet s’affirme en raison dans la déraison, c’est-à-dire que la folie n’est pas un morceau de néant ou de disparition, mais
un nœud de sens qu’il s’agit de décomposer pour introduire un ordre de
détermination et une intelligibilité. « L’introduction d’un ordre de détermination dans l’existence humaine dans le domaine du sens s’appelle la
raison. La découverte de Freud, c’est la redécouverte, sur un terrain en
friche, de la raison » (Lacan, 1975, p. 10). Il s’agit bien d’introduire du
sujet dans la crise, c’est-à-dire du désir. La crise est ainsi une scène,
« une autre scène » comme présentification de l’inconscient. Le désir
figé dans le symptôme aura à se dire pour lever la crise. La crise n’est
pas sommée de se taire, elle est au contraire conçue comme productrice
de paroles, d’où procède le sujet en sa vérité. Et c’est le sexuel au cœur
du conflit psychique, au cœur de toute conflictualité qui apparaît comme
vérité, façon pour le sujet de se dire sur l’envers de sa folie. Freud a pris
la folie au sérieux de son langage pour reconstruire la vérité morcelée
d’une expérience réduite au silence par le positivisme de son époque. Il
a créé la possibilité d’un dialogue avec la déraison.
L’extension prise dans le discours psychiatrique contemporain de
l’état dépressif (Ehrenberg, 1998) semble promouvoir un sujet défait de
sa parole, « stoppé » dans la plainte douloureuse de lui-même : un sujet
de doléance. Nous assistons à un certain crépuscule du sujet qui sacrifie
son propre questionnement à la réponse médica-menteuse de technologies thérapeutiques normatives entièrement tournées sur le symptôme
dans l’ignorance d’un repérage par la structure. Une psychiatrie inféodée à une grille de lecture type DSM décrète un hors sujet, peut-on dire,
c’est-à-dire un sujet qui renonce à lui-même dans le confort de ses multiples étayages, un sujet addicté, pour reprendre une notion en vogue, un
sujet dans la jouissance de son extinction.
Sommes-nous sortis d’une ère de la crise en tant qu’elle révèle un
sujet, l’érige dans une ascendance ? Le sujet est ascendant dans la crise,
il s’affaisse dans la dépression. Le crépuscule de la crise égale le crépuscule du sujet.
Crise et développement : l’adolescence en exemple
Nous voudrions soutenir l’idée que « l’adolescent en crise » fait son
entrée dans l’histoire par le discours médical sur le « jeune masturbateur » tout au long du XIXe siècle. C’est un fait que la masturbation des
adolescents mais aussi des enfants (et non pas, doit-on dire, celle des
adultes) est devenue la cible de toute une littérature médicale extravagante et aussi peu scientifique que possible. Cet acte, par lequel le corps
sexué est reconnu en même temps que redouté, va devenir le lieu de tout
un discours d’exhortations, de conseils et d’injonctions destinés aux
adolescents et aux parents. Cet acte va devenir le stigmate du jeune
adulte, ce par quoi, peut-on dire, l’adolescent va être « inventé ». Et
c’est aussi par cet acte que l’adolescent est traversé en lui-même, travaillé de l’intérieur par une force de mort et de dévastation qui fait le
fond du discours médical. L’adolescent masturbateur étend tout un
champ du monstrueux en lien avec la folie et la mort. Nous savons en
effet que la masturbation sera au principe d’interminables effets de détérioration. « La masturbation, indique Michel Foucault, par le fait même
et sur l’injonction même des médecins, est en train de s’installer comme
une sorte d’étiologie diffuse, générale, polymorphe, qui permet de rapporter à la masturbation, c’est-à-dire à un certain interdit sexuel, tout le
champ du pathologique, et ceci jusqu’à la mort » (Foucault, 1999,
p. 226).
L’irruption du sexuel dans le discours de l’Autre fonde la crise du
jeune adulte, un sexuel qui déforme, principe de toutes les maladies jusqu’à la dégénérescence et la cadavérisation de soi. Le jeune masturbateur est harcelé dans ce sexuel que les parents guettent, redoutent,
assiègent d’un regard violeur et séducteur. Ainsi nous posons que la
crise de l’adolescent, c’est la crise de l’Autre comme « appel » du
sexuel autant que comme son recouvrement : paradoxe névrotique
d’une position qui ne veut pas voir ce qu’elle fait apparaître.
La question de la crise dans son rapport à l’Autre pourrait être posée
en lien avec ce que Sandor Ferenczi nomme la confusion des langues. Le
lien enfant/adulte crée les conditions d’une scène de séduction sans bord,
c’est-à-dire dont il est difficile de sortir, scène qui se fonde sur une langue
où retentit le heurt, une rencontre de crise entre deux champs de désirs.
La masturbation de l’adolescent, qui n’a bien entendu pas attendu le
XIXe siècle pour exister, apparaît dans ce contexte, est « inventée »
comme problème ; et c’est ce problème qui fait crise en tant que jugement porté sur un « intime » inassimilable, traqué et objet de tous les
fantasmes. L’adolescent devient un corps surveillé et ce corps érotique
surveillé devient le seul objet de sollicitude derrière lequel peine à
émerger un sujet, un corps à l’extrême acéphale dont on dénie la nature
d’être surtout celui d’un sujet. C’est en cette difficulté à réunir, à penser
ensemble corps et sujet, désir et sujet de ce désir, que peut être entrevu
quelque chose de central dans cette fameuse crise d’adolescence.
Winnicott considérait l’adolescence comme un « état pathologique
normal », reprenant ici une formulation que Freud appliquait à l’état
amoureux ou au rêve. Ainsi serait-il anormal d’y échapper, de même
que la société devrait bien se garder de prétendre y porter un remède.
« La société, énonce-t-il, n’est pas assez sane » (cité par Mannoni, 1984,
p. 30), c’est-à-dire pas assez sensée, insuffisamment dépassée dans sa
propre crise pour répondre à celle de l’autre. Par ailleurs la crise du sujet
adolescent ne peut en rien être le signe d’une entrée dans le pathologique. Si la crise débouche dans le pathologique, c’est peut-être précisément parce qu’elle n’a pas su être acceptée en tant que telle.
Contre l’idée de la crise d’adolescence comme état pathologique, un
courant solide de la recherche actuelle se représente l’adolescence
comme un ensemble d’opérations psychiques aux fins d’une refondation de ce qui a été précisément bousculé par le phénomène pubertaire.
C’est cette refondation jamais aboutie qui permet de situer la crise
comme un temps logique de resubjectivation. « Ainsi, ces opérations
adolescentes, adéquates certes à ce moment situable physiologiquement
et socialement, excèdent de plus en plus un temps donné. L’adolescence, comme concept, cerne une réalité des processus psychiques plus
large que l’adolescence comme période et nous informe sur la construction même du sujet » (Rassial, 2000, p. 748). Préférer le terme d’opération à celui de processus au cœur de la problématique adolescente
permet de sortir d’une logique strictement développementale pour
« autoriser » un sujet ouvert à ses propres inventions aussi bien qu’à ses
défaillances sans y voir les manifestations a priori d’une cassure ou
d’un égarement.
Le modèle de la crise dans le champ de la psychopathologie pourrait constituer une perspective clinique en soutien d’une réflexion sur la
notion de transition psychique pour une approche des épisodes maturatifs de l’existence, en particulier chez l’enfant et l’adolescent.
La première dimension des états de crise (dont il faudrait souligner
son extrême sensibilité à l’idéologie) est leur dynamisme évolutif, ce
par quoi un sujet est effet d’un « jugement » (étymologiquement, krisis
veut dire jugement) qui donne une direction à son existence. C’est ici
que la crise, dans son rapport à la transition, est rapport à la temporalité
déployée du sujet. L’hypothèse peut être que l’espace de la crise, l’espace transitionnel et l’espace analytique constituent un grand ensemble
théoriquement cohérent où le sujet se met en « jeu ».
La dynamique de la cure n’est pas celle d’un processus qui conduirait progressivement à une évolution qu’on peut, bien sûr, souhaiter
positive. Devrait être développée, au-delà de cet article, la théorie de la
temporalité dans la pratique analytique, en prolongeant Le Temps
logique et l’assertion de certitude anticipée de Lacan où est prise en
compte, comme raison de la pratique et de l’interprétation, l’intemporalité de l’inconscient.
Mais il suffit d’un simple constat clinique pour l’expérimenter :
celui de l’amnésie qui, du côté de l’analyste comme de l’analysant,
porte sur la cure ; des dizaines, voire des centaines, de séances d’une
analyse, ne reste, après coup, que le souvenir, différent pour chacun des
protagonistes, de quelques rares moments de dire et d’interprétation, de
subversion plus que de transformation, où s’est jouée une mutation du
sujet, de l’objet, du savoir, du champ de l’Autre, voire du corps ou de la
langue. Certes, il y va d’un nouveau refoulement, dont la logique est
hystérique, mais pas seulement, car cet oubli ressortit aussi du refoulement originaire, c’est-à-dire de la réinscription ou du repérage de l’inscription, de la lecture des signifiants fondamentaux du sujet ; autrement
dit, il opérerait un rejet du champ conscient de la représentation de ces
mêmes signifiants premiers qui auraient émergé dans la cure, et cette
opération serait une des conditions de la fin de la cure.
Nous en revenons ainsi à la difficulté, pointée par Freud dans Analyse finie, analyse infinie : l’infranchissable du roc de la castration.
Contrairement à l’espoir de Françoise Dolto, espoir somme toute hégélien, qui conçoit les castrations, alors au pluriel, comme une succession
d’épreuves qui, négatives, se renversent automatiquement en humanisation progressive, la rencontre de la castration dans la cure, non pas simplement comme expérience sensible de la sexualité, en tant qu’elle est
infantile (Rassial, 2001), mais comme doublement inscrite au fondement de toute langue humaine et de l’appropriation du corps propre,
provoque, au vrai sens du terme, une crise.
Si le projet de la cure est depuis Freud de « transformer la souffrance particulière en malheur banal », c’est-à-dire de substituer au
symptôme individuel la reconnaissance des limites de l’espèce, les coordonnées du réel, du symbolique et de l’imaginaire permettent de penser
cette généralisation, à l’envers de l’idée usuelle de guérison. À l’analysant qui témoigne et se plaint de son impuissance, imaginaire, qu’elle se
manifeste dans un symptôme ou un malaise, il n’est pas répondu par une
vérité, magiquement ou religieusement révélée, qui l’en soulagerait,
mais sur un mode dont l’analyste n’est qu’illusoirement le maître, par
un savoir sans un sujet qui permette la mutation de cette impuissance en
mesure des interdits, symboliques, qui font du symptôme individualisé
la manifestation moïque d’un sinthôme nécessaire et structural, toujours
sexuel et social dans ses bases, jusqu’à la rencontre d’un impossible,
cette fois réel, dont la formule névrotique la plus commune est celle
d’un impossible à symboliser le rapport sexuel, autre façon de dire l’irréductible de l’écart entre homme et femme.
Il ne s’agit donc plus, à l’encontre du premier projet de Freud, de
« donner un sens » au symptôme en le traduisant en motions pulsionnelles et représentations hissées de l’inconscient, mais de produire en
retour, en ce lieu de pensée, l’insensé du symptôme, son impuissance
même à réduire les interdits et impossibles qu’il recèle, et de ce fait son
inutilité.
La phénoménologie de la cure analytique permet à son cheminement
sans cesse hasardeux de série de crises qui surgissent dans l’erre du sujet
qui accepte cette « paranoïa dirigée », toute idée d’un progrès de la cure
qui reste le fondement des idéologies psychothérapeutiques, de même
que, comme l’a montré Marie-Claude Fourment, une théorie du développement qui inclurait les hypothèses de la psychanalyse devrait se
débarrasser de l’idéologie « progressiste » qui imprègne la psychologie.
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