2001
Connexions
Crise et transition dans le parcours de Freud
Edmond Marc Lipiansky
Cet article se propose d’étudier une transition
intellectuelle : celle qui conduit Freud de ses
premières formulations (l’étiologie traumatique des névroses) à la théorie du fantasme et
du complexe d’Œdipe. Il s’agit d’un moment
capital dans l’élaboration de la psychanalyse.
L’enjeu de cette étude est de montrer que le
développement d’une pensée ne se situe pas
simplement dans une sphère cognitive, mais
qu’il implique la totalité de la personne, située
dans son contexte social ; il obéit autant à des
motifs inconscients qu’à une logique rationnelle. On montrera qu’il s’est agi d’une transition difficile, faite de crises, de doutes et de
ruptures, fortement marquée par le contexte
existentiel de Freud à cette époque de sa vie.
Gustave Flaubert disait : « Les époques de transition sont ce qu’il y
a de plus difficile à vivre et de moins glorieux. L’avenir nous tourmente
et le passé nous retient. »
Si le passé nous retient, c’est qu’en lui résident notre expérience et
nos ancrages, que nous ne pouvons lâcher sans anxiété. Si l’avenir nous
tourmente, c’est qu’il est fait de possibles et qu’il implique des choix
dont nous sentons confusément qu’ils comportent des enjeux existentiels forts. Ainsi les transitions sont plus souvent des moments de crise
et de rupture que d’évolution.
Je voudrais, dans cet article, explorer un tel moment dans la vie et
la pensée de Freud, moment qui a eu un impact décisif sur l’avenir de la
psychanalyse. L’enjeu est de montrer que le développement d’une pensée ne se situe pas seulement dans une sphère cognitive, mais qu’il
implique la totalité de la personne, située dans son contexte social, et
qu’il obéit autant à des motifs inconscients qu’à une logique strictement
rationnelle.
Le 21 septembre 1897, Freud écrit à son ami intime et confident
Wilhelm Fliess : « Il faut que je te confie tout de suite le grand secret
qui, au cours de ces derniers mois, s’est lentement révélé. Je ne crois
plus à ma
neurotica
[1]… »
Cette lettre célèbre a été abondamment citée et, pour les commentateurs, elle constitue en quelque sorte l’acte de naissance de la psychanalyse. Freud évoque lui-même ce tournant dans sa pratique et sa
construction théorique dans Ma Vie et la psychanalyse : « Il me faut
faire mention d’une erreur dans laquelle je tombai pendant quelque
temps et qui aurait bientôt pu devenir fatale à tout mon labeur » (p. 43).
Il s’agit de l’étiologie traumatique des névroses, et plus précisément de
la thèse de la séduction sexuelle de l’enfant par un adulte, le plus souvent son père. Or il dit reconnaître que ces scènes de séduction n’étaient
que des fantasmes liés aux désirs incestueux de l’enfant.
Freud parle donc d’une erreur rectifiée qui devait le mettre sur la
voie du complexe d’Œdipe. E. Jones, son biographe, écrit à ce propos
que « Freud découvrit la vérité » ; il loue le courage du chercheur qui a
su remettre en cause ses premières hypothèses à partir des données auxquelles il était confronté. Jones écrit : « Arrivé à ce tournant, il n’hésite
point à manifester dans toute leur ampleur son intégrité, son courage, sa
perspicacité psychologique » ( 1958, p. 293). Courage d’autant plus
grand qu’en renonçant à sa théorie de la séduction, il renonçait aussi,
comme il le souligne lui-même dans sa lettre, aux espérances qui l’accompagnaient : « Une célébrité éternelle, la fortune assurée, l’indépendance totale, les voyages, la certitude d’éviter aux enfants tous les
graves soucis qui ont accablé ma jeunesse. » Cette image du grand
savant, capable par honnêteté scientifique de renoncer à l’argent et aux
honneurs, a été célébrée par tous ses biographes.
Mais elle risque de masquer la transition douloureuse, faite de
crises, de doutes et de ruptures, qui a marqué ce changement théorique.
Une conversion intellectuelle ?
Comment Freud a-t-il été amené à ce tournant épistémologique ? Il
s’en explique dans sa lettre et invoque quatre arguments :
- La difficulté d’obtenir un « succès total » dans certaines cures ;
- « La surprise de constater que, dans chacun des cas, il fallait accuser
le père de perversion » ;
- « La conviction qu’il n’existe dans l’inconscient aucun “indice de
réalité”, de telle sorte qu’il est impossible de distinguer [… ] la vérité et
la fiction » ;
- Et le fait que « dans les psychoses les plus avancées, le souvenir
inconscient ne jaillit pas ».
Si l’on reprend cette argumentation (en tenant compte, en plus, des
développements ultérieurs de la psychanalyse), elle nous apparaît bien
fragile. Le dernier point montre (ce que Freud confirmera par la suite)
que la psychose ne relève pas de la cure type (dans la psychose, il y a
forclusion du souvenir traumatique). Le troisième pose le problème de
la distinction entre fantasme et réalité ; contrairement à ce qu’il affirme
ici, Freud défendra toujours l’idée que les souvenirs retrouvés grâce au
travail psychanalytique renvoient à des éléments réels de la vie.
D’ailleurs, il avait lui-même réfuté l’objection du souvenir inventé dans
un article de mars 1896 intitulé « L’hérédité de l’étiologie des
névroses ». Il y écrit : « Comment peut-on rester convaincu de la réalité
de ces confessions d’analyse », puis « comment se prémunir contre l’inclination à mentir et la facilité d’invention attribuée aux hystériques ? »
(Freud, 1973, p. 56).
Freud répond longuement et rigoureusement à cette question. Il note
que « l’événement précoce en question a laissé une empreinte impérissable dans l’histoire du cas ; il y est représenté par une foule de symptômes et de traits particuliers, qu’on ne saurait expliquer autrement ». Il
ajoute encore : « Je m’accuserais de crédulité blâmable moi-même, si je
ne disposais de preuves plus concluantes. Mais c’est que les malades ne
racontent jamais ces histoires spontanément, ni ne vont jamais dans le
cours d’un traitement offrir au médecin tout d’un coup le souvenir complet d’une telle scène [… ]. Aussi faut-il leur arracher le souvenir morceau par morceau, et pendant qu’il s’éveille dans leur conscience, ils
deviennent la proie d’une émotion difficile à contrefaire » (p. 56).
Ce n’est donc pas par crédulité que Freud a accordé foi à l’importance du traumatisme sexuel précoce ; c’est, à l’issue d’une dizaine
d’années de recherche, pour l’avoir mainte fois rencontré dans le cours
de ses analyses. D’ailleurs, chaque fois qu’il l’a pu, il a cherché à vérifier l’exactitude des faits allégués auprès de l’entourage et à en confirmer la réalité. Par la suite, Freud s’efforcera toujours de distinguer
vérité et fiction, fantasme et souvenir (comme on le constate, par
exemple, dans « L’homme aux loups » où il traque, avec un soin de
détective, les éléments de la réalité qui sous-tendent les souvenirs de son
patient).
Tout ceci relativise aussi le premier argument. Que dans certains
cas, ses analyses n’aient pu être poussées jusqu’à leur véritable achèvement n’invalide pas les autres cas, très nombreux, où il a pu montrer
l’existence d’une séduction précoce. Le problème de fond n’est-il pas
d’ailleurs de vouloir trouver une cause unique à l’ensemble des troubles
psychiques ?
Quant à la deuxième objection, elle paraît particulièrement paradoxale : si son hypothèse est juste, il est normal que dans chaque cas on
retrouve l’existence d’un séducteur pervers, notamment le père. Au
fond, Freud se plaint que chez la majorité des patients son hypothèse se
trouve vérifiée : étrange attitude pour un chercheur ! Quant à la fréquence des cas de perversion, d’inceste et de pédophilie, les investigations actuelles dans ce domaine tendent, hélas, à la confirmer.
Peut-être un autre facteur – la culpabilité – intervient-il ici dans le
fait d’avoir à accuser le père. Mais nous y reviendrons ultérieurement.
Autre chose nous alerte dans cette fameuse lettre à Fliess, que nous
avons déjà évoquée : Freud souligne qu’en renonçant à sa première
théorie, il renonce à la gloire et à la fortune. Car là, il semble bien qu’il
confonde fantasme et réalité. En effet, la situation, à l’époque, est bien
différente de ce qu’il suggère. Loin de lui apporter reconnaissance et
clientèle, sa théorie de la séduction a fait scandale dans les milieux
médicaux viennois et l’a plongé dans un profond isolement dont il ne
cesse de se plaindre amèrement. Elle a été la cause de sa brouille avec
son confrère J. Breuer (qui l’accuse de « folie morale » et de « paranoïa
scientifica »).
Lorsqu’il rendit publique sa théorie dans les milieux médicaux et
psychiatriques, les réactions furent entièrement négatives : « J’eus le
sentiment, dit Freud, d’être méprisé et que tout le monde me fuyait. »
Le 21 avril 1896, il fit à la Société viennoise de psychiatrie et de neurologie une communication sur « l’étiologie de l’hystérie ». L’accueil fut
glacial. Krafft-Ebing qui présidait la séance se contenta de dire : « Ça
ressemble à un conte de fées scientifique. » Ses collègues l’accusèrent
de prêter foi à ce qui n’était que fantasmes et affabulations hystériques.
En défendant l’hypothèse de la séduction, Freud dressait donc contre lui
l’ensemble des milieux médicaux d’Autriche et d’Allemagne ; au
contraire, en y renonçant et en adoptant la théorie du fantasme, il se rapprochait des positions psychiatriques dominantes et retrouvait l’approbation de ses collègues. Ses allusions à la gloire et à la fortune peuvent
apparaître ainsi comme une remarquable dénégation de la réalité et de
l’influence que l’environnement social a pu exercer sur les idées du
chercheur.
On peut donc penser que les raisons invoquées dans la fameuse
lettre du 21 septembre 1897 ne sont pas très convaincantes et peuvent
apparaître comme une forme de rationalisation de motifs plus profonds
qui expliqueraient ce tournant théorique.
Telle est du moins l’hypothèse que je voudrais soutenir en montrant
que cette transition est non seulement en rapport avec le contexte social,
mais est aussi étroitement liée à un tournant de vie : celui que représente
pour Freud la mort de son père.
Le père de Freud est mort à l’âge de 81 ans dans la nuit du
23 octobre 1896. Ce deuil va l’affecter très profondément et le plonger
pour plusieurs années dans la dépression et les troubles psychiques. Il
passe par une alternance de phases d’exaltation et d’abattement. Dans
ses lettres à Fliess, il se plaint d’être atteint de « paralysie intellectuelle » et d’une sorte de névrose : « Drôles d’états que le conscient ne
saurait saisir : pensées nébuleuses, doutes voilés et à peine, de temps en
temps, un rayon lumineux » ( 12 juin 1897). C’est cet état qui le pousse
à se lancer dans une autoanalyse de ses productions oniriques, qui va
sous-tendre la rédaction de
L’Interprétation des rêves. Dans la préface
à la seconde édition, il fait lui-même le lien entre cet ouvrage et son travail de deuil : « Toute une partie de ma propre analyse était, écrit-il, une
réaction à la mort de mon père, c’est-à-dire à l’événement le plus important, à la perte la plus cruelle qui puisse survenir au cours d’une existence
[2]. »
On peut distinguer, à partir de sa correspondance avec Fliess, deux
périodes qui marquent l’influence du travail du deuil sur l’élaboration
de sa pensée.
Une première phase dure environ six mois ; elle se traduit par un
intense effort intellectuel : « Je suis, écrit-il, en pleine fièvre de travail
durant dix à onze heures chaque jour et me sens, grâce à cela, en bon
état » ( 6 décembre 1896). Il s’occupe activement de sa psychologie de
l’hystérie dont il confie à Fliess qu’elle « sera précédée de ces fières
paroles : Introite et hic dii sunt [Entrez car les dieux sont ici]
( 4 décembre 1896). Cet épigraphe montre toute l’importance qu’il
accorde à ses découvertes.
Il précise et développe la théorie du traumatisme dans l’étiologie
des névroses ; il écrit notamment : « L’hystérie me semble toujours
davantage résulter de la perversion du séducteur ; l’hérédité s’ensuit
d’une séduction par le père. Il s’établit ainsi un échange entre générations : première génération : perversion ; deuxième génération : hystérie » ( ibid. ). Chaque lettre à Fliess apporte de nouveaux éléments pour
étayer sa thèse (« Je construis, écrit-il, sur les plus solides fondations
qu’il te soit possible d’imaginer »).
Il élabore dans ce sens plusieurs points théoriques. Il établit la distinction entre psychose et névrose par la plus ou moins grande précocité
du traumatisme. Il présente le cas d’une famille où un père pervers et
alcoolique est responsable de la démence précoce de son fils, de la psychose hystérique de sa fille et d’une névrose hystérique chez son neveu.
Le 8 février 1897, il écrit : « Mon travail progresse brillamment. » Il
constate de plus en plus que même les fantasmes hystériques « se rapportent à des choses que l’enfant a entendues de bonne heure et dont il
n’a que longtemps après saisi le sens ».
Cette période culmine avec l’aveu déchirant de la lettre du
11 février 1897. Il confie à Fliess que son père lui-même a exercé des
actes de séduction sur ses enfants : « Malheureusement, mon propre
père était l’un de ces pères pervers et est responsable de l’hystérie de
mon frère et de quelques-unes de mes jeunes sœurs » (cité par Anzieu,
1988, p. 142). On peut penser qu’une accusation aussi grave, portée par
un homme de 40 ans, rigoureux et scrupuleux, ne repose pas sur de
simples présomptions. La phrase est affirmative et ne comporte aucune
forme d’hésitation ou de réserve.
Dans les lettres qui suivent, il apporte de nouvelles preuves à ce
qu’il appelle « l’étiologie paternelle »; notamment le cas d’une patiente
dont « le noble et respectable père avait pris l’habitude de la faire venir
dans son lit pour se livrer sur elle à des éjaculations externes » ( 28 avril
1897); fait confirmé par une sœur plus âgée et une cousine qui ont subi
le même sort.
Dans le manuscrit M (qui accompagne la lettre du 25 juin 1897),
Freud élabore la théorie du fantasme qu’il n’oppose nullement à la réalité vécue, mais dont il montre qu’il est « une combinaison inconsciente
de choses vécues et de choses entendues »; dans le fantasme, il y a seulement déformation de la réalité vécue et fragmentation du souvenir.
Dans le manuscrit N, Freud parle des pulsions hostiles des enfants
à l’égard des parents ; ces pulsions, écrit-il, sont refoulées dans le deuil
et laissent la place à un sentiment de culpabilité et de remords. Dans une
sorte de prémonition de ce qui va bientôt lui arriver, Freud ajoute que
dans les névroses, « toute créance est refusée aux matériaux refoulés
quand ceux-ci tentent de resurgir, alors qu’elle se trouve accordée – par
punition, pourrait-on dire – aux matériaux de la défense » ( Naissance de
la psychanalyse, p. 184).
Tout bascule vers la mi-juin 1897. Freud se plaint de surmenage et
de difficultés intellectuelles : « Écrire la moindre ligne m’est un supplice. » Un indice du processus de refoulement nous est donné par la
lettre du 7 juillet 1897 ; Freud écrit : « Je suis, pour le moment, un correspondant impossible [… ] Je continue à ne pas comprendre ce qui
m’est arrivé. Quelque chose est venu des profondeurs abyssales de ma
propre névrose et s’est opposé à ce que j’avance encore dans la compréhension des névroses. »
Le 14 août, il décommande une rencontre prévue avec Fliess et s’en
explique ; il se dit en proie à une crise de morosité : « Celui de mes
malades qui me préoccupe le plus, c’est moi-même. » Il fait état de torpeur intellectuelle et de « graves doutes » qui le « torturent en ce qui
concernent les névroses ».
Cette année, Freud ne rentrera de vacances qu’à une date inhabituellement tardive, le 20 septembre. Et c’est le lendemain qu’il écrit la
fameuse lettre : « Je ne crois plus à ma neurotica… » Le refoulement a
fait son travail : la créance est refusée aux éléments refoulés (la séduction du père) pour être accordée à la défense (tout ceci n’est que fantasme). Ce tournant décisif est confirmé par la lettre du 3 octobre :
« Dans mon cas, le père n’a joué aucun rôle actif [… ] Ma “première
génératrice” [de névrose] a été une femme âgée et laide, mais intelligente, qui m’a beaucoup parlé de Dieu et de l’enfer » ; ensuite, vers
l’âge de 2 ans et demi, explique-t-il, sa libido s’est tournée vers sa mère
à l’occasion d’un voyage où il a pu, « sans doute ayant dormi dans sa
chambre, la voir nue ». On est étonné de constater que Freud, qui n’accorde aucun crédit aux récits des névrosés, s’appuie, dans l’explication
de sa propre névrose, sur cette hypothétique reconstruction. Mais elle
lui permet d’innocenter le père pour faire retomber la faute et la culpabilité sur le fils (et accessoirement sur la vieille servante). Ce n’est plus
l’adulte qui est responsable, c’est la victime (l’hystérique ou l’enfant)
coupable de désirs inconscients.
On se souvient alors du rêve de Freud au lendemain de l’enterrement
de son père : « On est prié de fermer les yeux »; fermer les yeux sur ses
propres manquements à l’égard de son père comme il l’interprète ; mais
il ajoute aussi : « Le rêve émane d’une tendance au sentiment de culpabilité, tendance très générale chez les survivants » (NP, p. 152). Une
autre interprétation serait alors de dire que c’est ce sentiment de culpabilité qui pousse Freud à fermer les yeux sur les fautes du père.
Ainsi, après un an d’un deuil difficile qui l’a fait sombrer dans la
névrose, Freud a enterré la théorie de la séduction et a commencé à
s’orienter vers la théorie du complexe d’Œdipe. À propos du complexe
d’Œdipe, on peut ouvrir une parenthèse et noter que Freud ne retient
qu’une partie du mythe, celle qui montre Œdipe tuant son père et épousant sa mère ; il laisse dans l’ombre tout ce qui concerne Laïos, le père
d’Œdipe. Or ce que raconte le mythe est particulièrement éclairant. Il y
a, à l’origine de la malédiction qui pèse sur les Labdacides, un crime
commis par Laïos : réfugié auprès du roi Pélops, il éprouva une passion
violente pour son fils Chrysippe, enleva le jeune homme qui, de honte,
se suicida. Voilà la faute de Laïos : un viol homosexuel sur le fils de son
hôte. On peut souligner aussi qu’avant qu’Œdipe ne le tue, son père a
tenté de le supprimer en l’abandonnant les chevilles transpercées et attachées l’une à l’autre
[3]. En recourant au mythe d’Œdipe, même s’il en
laisse une partie dans l’ombre, Freud rappelle (peut-être inconsciemment) l’« étiologie paternelle », la transmission entre générations et le
viol initial de Laïos, source de la séduction.
On vient donc d’assister à un triple tournant : dans la vie de Freud ;
dans sa construction intellectuelle ; dans sa conception de la névrose.
Dans sa première conception, la névrose représentait une rupture
dans la vie du patient, trace, dans l’après-coup, d’un événement traumatique. Dans la seconde, il n’y a plus de rupture ; la névrose n’est qu’un
simple avatar dans le développement linéaire des stades libidinaux, lié
au destin des pulsions, destin auquel sont assujettis tous les hommes.
Une dernière remarque troublante. Alors que Freud faisait part de
ses doutes sur l’« étiologie paternelle » à un substitut transférentiel du
père, Wilhelm Fliess, il n’est pas impossible que ce dernier ait exercé
des sévices sur son fils Robert
[4].
Robert est un peu l’enfant que Freud a donné à Fliess, enfant spirituel bien sûr, fruit d’une amitié intense et passionnelle qui unit les deux
hommes pendant plus de dix ans. Il est né quelques jours après Anna
Freud, en décembre 1895. Freud espérait un fils qu’il aurait appelé Wilhelm comme son ami
[5]. Ce fils, c’est Fliess qui l’a eu. Alors que le père
n’adhéra jamais à la psychanalyse, Robert, lui, devient plus tard psychanalyste. Il a même écrit plusieurs ouvrages scientifiques.
Dans un de ses ouvrages, il souligne l’« incroyable fréquence de la
psychose ambulatoire » (il s’agit de patients qui paraissent normaux aux
yeux du monde extérieur, qui peuvent même être des personnalités éminentes et dont seul l’entourage perçoit la folie). Il écrit que l’« enfant
d’un tel parent devient l’objet d’une agression générale (maltraité et
battu presque à mort) et d’une sexualité perverse qu’arrête à peine la
barrière de l’inceste » (cité par Masson, 1984). En note à ce passage sur
la psychose ambulatoire, Robert Fliess a écrit : « La publication de la
biographie de Freud m’incite plus encore à ajouter une remarque que je
n’aurais pu faire autrement. En tout cas, l’initiative ne vient plus de moi.
Dans le premier volume de sa biographie, Jones fait une description de
mon père qui permet au lecteur psychiatre d’établir son propre diagnostic. Certains de ces lecteurs, se défendant peut-être de reconnaître des
cas similaires dans leurs propres familles, pourront donc être tentés
d’écarter ce que j’ai remarqué en invoquant ma projection. Pour leur
gouverne : suivant le conseil donné par Freud aux analystes de suivre
une deuxième analyse, j’ai pu clarifier l’image de mon père au cours de
deux analyses profondes et sérieuses, la dernière, à un certain âge, avec
Ruth Mack Brunswick ; et j’ai eu une longue conversation avec Freud
lui-même à propos de son ancien ami » (p. 154). Cette note suggère
assez clairement que le diagnostic que l’on pourrait porter sur Wilhelm
Fliess était celui de psychose ambulatoire. Si l’on rapproche ce diagnostic de ce que dit son fils à propos du comportement de telles personnalités à l’égard de leurs enfants, on peut penser que Robert
lui-même a été l’objet de tels sévices… cruel retour du refoulé.
Cette évocation d’une transition et d’un tournant dans la construction théorique de Freud nous a permis d’entrevoir comment les processus de la création intellectuelle peuvent être intimement liés à des événements existentiels. Même lorsqu’il s’agit de théories scientifiques, la
pensée n’est détachée ni du contexte social, ni de la vie du sujet créateur, de son idéologie et de ses mécanismes inconscients.
La mort de son père, les sentiments et les conflits qu’elle a suscités,
conduisent Freud à accorder une place prééminente au fantasme et à
découvrir le rôle structurant du complexe d’Œdipe.
Cependant, cette avancée théorique s’accompagne d’une minimisation du poids de la réalité (car « rendre la lumière suppose d’ombre une
morne moitié »). La théorie de la séduction est abandonnée, mais pas
complètement. Freud à plusieurs reprises marquera des hésitations ; il
écrira en 1924 qu’elle « conserve une certaine importance » ( Névrose,
psychose et perversion, p. 66). Le rôle du traumatisme restera par la
suite une question floue et controversée dans la théorie psychanalytique.
La sous-estimation de l’impact de la réalité reproduira le refoulement,
par le père de la psychanalyse, de l’« étiologie paternelle ».
Un autre point à souligner est l’écart entre l’expérience telle qu’elle
est vécue dans l’instant et la façon dont elle est reconstruite et rationalisée par le discours autobiographique.
Voilà comment Freud rend compte de ce tournant dans Ma Vie et la
psychanalyse (passage déjà évoqué au début de cet article) : « Il me faut
faire mention d’une erreur dans laquelle je tombai pendant quelque
temps et qui aurait bien pu devenir fatale à tout mon labeur. Sous la pression de mon procédé technique d’alors, la plupart de mes patients reproduisaient des scènes de leur enfance, scènes dont la substance était la
séduction par un adulte. Chez les patientes, le rôle de séducteur était
presque toujours dévolu au père. J’ajoutais foi à ces informations, et ainsi
je crus avoir découvert dans ces séductions précoces de l’enfance, les
sources de la névrose ultérieure [… ] À quiconque secouera la tête avec
méfiance devant une pareille crédulité, je ne puis donner tout à fait tort
[… ] Lorsque je me fus repris, je tirai de mon expérience les conclusions
justes : les symptômes névrotiques ne se reliaient pas directement à des
événements réels, mais à des fantasmes de désir; pour la névrose, la réalité psychique avait plus d’importance que la matérielle » (p. 43-44).
Quel contraste dans ce récit « lisse » et détaché avec l’expérience
dramatique que nous avons évoquée ! Il n’y a plus trace des circonstances qui ont accompagné ce changement. Uniquement le froid constat
du scientifique qui avoue une erreur et qui montre comment une hypothèse hasardeuse a pu être rectifiée et être remplacée par des « conclusions justes ». La crise exaltée, tourmentée et poignante où Freud a failli
être happé par les tourbillons de la névrose s’est muée en un simple
méandre dans le cours majestueux d’une pensée tout entière soumise à
la raison.
Ainsi, le récit autobiographique tend, comme souvent, à rétablir de
la linéarité là où la transition a été, dans la réalité, un processus de crise
et de rupture.
L’exemple du changement théorique de Freud nous a montré combien ce processus, même lorsqu’il opère dans la sphère intellectuelle, est
travaillé par des motifs inconscients masqués par des considérations
cognitives. Celles-ci apparaissent relever autant de la rationalisation que
de la rationalité.
Cet exemple nous amène aussi à percevoir l’ambivalence d’un
changement théorique que l’on perçoit généralement à travers la figure
du « progrès » (dans le sens où un stade ultérieur de la pensée est considéré tout naturellement comme un progrès par rapport au stade antérieur). Cependant, dans le cas étudié, nous constatons que ce
changement comporte à la fois un gain et une perte : le gain, c’est la
prise en compte de l’importance du fantasme dans la vie psychique, fantasme sous-tendu par la dynamique pulsionnelle du désir; la perte, c’est
la sous-estimation de la réalité traumatique et des liens qu’elle peut
nouer avec le fantasme; mais c’est surtout l’antagonisme dans lequel
ont été situées ces deux dimensions (comme si elles étaient exclusives
l’une de l’autre) qui a empêché par la suite de penser leur articulation et
leur complémentarité
[6].
·
ANZIEU, D. 1988. L’Autoanalyse de Freud et la découverte de la psychanalyse, Paris,
PUF.
·
BALMARY, M. 1979. L’Homme aux statues. Freud et la faute cachée du père, Paris,
Grasset.
·
FREUD, S. 1925. Ma Vie et la psychanalyse, Paris, Gallimard ( 1950).
·
FREUD, S. 1969. La Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF.
·
FREUD, S. 1973. Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF.
·
MASSON, J. 1984. Le Réel escamoté, Paris, Aubier.
·
SCHUR, M. 1975. La Mort dans la vie de Freud, Paris, Gallimard.
[1]
Naissance de la psychanalyse, p. 196. Il désigne ici par
neurotica la théorie des névroses qu’il
a élaborée antérieurement et qui voit dans la séduction sexuelle précoce de l’enfant par un adulte
la cause des troubles ultérieurs.
Edmond Marc Lipiansky, professeur de psychologie, université Paris X-Nanterre.
[2]
La dramatisation et la généralisation de cette affirmation ne peuvent que nous alerter.
[3]
Ces aspects du mythe d’Œdipe ont été soulignés par plusieurs commentateurs, et notamment
par Mary Balmary dans
L’Homme aux statues (cf. biblio.).
[4]
Cette hypothèse est soutenue par Jeffrey Masson dans son ouvrage
Le Réel escamoté.
[5]
Il lui écrit le 3 décembre 1895 : « S’il s’était agi d’un fils, je te l’aurais annoncé par télégramme puisqu’il aurait porté ton prénom. Mais comme c’est une fille appelée Anna, je te l’apprends plus tardivement. »
[6]
On saisit la difficulté non surmontée de Freud à ce niveau dans la violence de sa réaction à la
conférence de Ferenczi « Confusion des langages entre l’enfant et l’adulte » ; violence dont on
ne peut comprendre rétrospectivement la raison, sinon comme un symptôme de la réactivation
d’un conflit toujours actif chez Freud.