2001
Connexions
La généalogie institutionnelle et les écueils du travail d’historisation : entre filicide et parricide
Georges Gaillard
psychologue clinicien, chargé de cours à l’Institut de psychologie, université Lumière LyonII.
Dans les institutions du soin et du travail
social, le travail d’historisation est sans cesse
mis à mal, attaqué de toutes parts. Ces institutions ont en effet à composer de façon centrale avec la déliaison. Dans leurs formes
extrêmes, les agirs pulsionnels dont elles sont
le théâtre confinent avec des agirs de meurtre.
À l’occasion des changements générationnels, lors des renouvellements des directions,
ces agirs meurtriers viennent se jouer au sein
du groupe des professionnels, sous les modalités de l’éradication de l’histoire et de la disqualification de la professionnalité, entre
filicides et parricides.
Nous proposons d’éclairer les dynamiques de
crises au sein de ces institutions à partir des
écueils du travail d’historisation et des agirs
meurtriers liés aux passages généalogiques.
Within institutions of care and social work
historical work is always attacked from everywhere. These institutions have indeed to
compose mainly with “unfastening bonds”. In
their extreme forms, impulsive actings of
which they are the theater confine with
actings of murder. At the time of generational
changes, during renewals of management,
these murderous actings come to be played
within the group of professionals under the
methods of suppression of history and disqualification of the profession: between filicides
and parricides.
We propose to clarify the dynamics of crisis
within these institutions starting from the difficulties of historical work and “murderous”
actings related to genealogical passages.
Conquête et conservation indéfinie de cette
conquête en avant de nous qui murmure notre naufrage, déroute notre déception.
L’institution et le primat de la déliaison
… Paralysies de la pensée, contamination par leurs « objets », disqualifications professionnelles meurtrières…, les institutions du soin et
du travail social sont le théâtre d’incessants mouvements passionnels au
sein desquels la violence agie le dispute sans cesse à un travail de la
« civilisation ». Ces institutions ont ainsi à composer massivement avec
la
déliaison et la
pulsion de mort. On peut même dire qu’il s’agit là de
la tâche centrale qui leur est dévolue par le
socius : soit au travers de
leur tâche primaire(soigner, aider, accompagner … ), de faire barrage à
l’angoisse (E. Jaques, 1955), à la destructivité, à la violence mortifère et
meurtrière
[2].
Nous allons considérer un aspect central de la déliaison qui affecte
ces institutions : celui qui concerne le travail d’historisation, ses achoppements, ses impasses, les attaques dont il est la cible, et la violence
meurtrière dont il est le lieu. Nous entendons par travail d’historisation
le travail psychique d’inscription dans la chaîne généalogique et temporelle, suivant en cela les propositions de Piera Aulagnier ( 1975,1984).
Soulignons que le processus d’historisation sous-tend la construction
psychique de tout sujet et qu’il en est de même au niveau de la construction identitaire des institutions, au travers des sujets et des groupes qui
les composent (notamment pour ce qui est de la constitution des identifications professionnelles, et de l’inscription des « usagers » comme
membres du corps social). Piera Aulagnier ( 1984, p. 196) énonce l’indissociable entre processus d’identification et processus d’historisation
en ces termes : « Le processus identificatoire est la face cachée de ce travail d’historisation qui transforme l’insaisissable du temps physique en
un temps humain, qui substitue à un temps définitivement perdu un discours qui le parle. »
Nombres de « crises » institutionnelles trouvent de la lisibilité dans
une centration sur cette dimension de l’historicité. Ces crises apparaissent alors comme des recherches d’issues face aux captations ou aux
éradications de la temporalité dont les institutions sont le théâtre. D’où
il s’en suit que les atteintes faites à l’histoire et à la temporalité attaquent
et mettent en péril les processus identificatoires de l’ensemble des personnes participants de ces institutions (professionnels et usagers), libérant d’intenses charges de violence. Mettre l’accent sur cette dimension
de l’historicité propulse sur le devant de la scène les dérives totalitaires
qui menacent en permanence ces institutions.
Dans les institutions du soin et du travail social, les achoppements
et les impasses de ce processus d’historisation résonnent en effet avec
une acuité particulière. Ils concernent l’ensemble des niveaux institutionnels et l’ensemble des acteurs :
- les sujets qui font l’objet de la « prise en charge » (les « usagers ») ;
- les professionnels individuellement ;
- ces mêmes professionnels au niveau des configurations groupales
qu’ils composent ;
- l’institution en tant que totalité, au travers des occultations dont la fondation a été le lieu ;
- et de façon centrale les représentants symboliques de l’institution, les
directeurs, au travers des modalités de liens qu’ils développent à l’égard
de l’institution comme « objet psychique » .
Dans le cadre de cet article, nous allons énoncer, sans les développer ni les discuter, un certain nombre de propositions qui concernent les
différents niveaux (ci-dessus) en tant qu’ils participent des avatars du
travail d’historisation. Il s’agit de brosser brièvement le contexte, de
manière à donner du relief à ce qui constitue le cœur de notre propos :
les dynamiques de meurtre, leurs corrélations avec l’éviction de l’historicité, et le nouage de ces dynamiques au niveau des directions (des établissements du soin et du travail social).
Les « usagers » et le défaut d’inscription
Les sujets pour lesquels se sont construites les institutions se caractérisent par des souffrances et des symptômes qui, pour une large part,
sont marqués du sceau du traumatisme (la maladie, la folie, l’errance,
l’abandon, le handicap… ). Dans de telles configurations traumatiques,
les événements ne font pas traces pour les sujets, sinon sous le mode de
l’effacement ou celui d’une surprésence. L’histoire est précisément ce
qui se trouve en défaut d’inscription; les identifications se trouvent
ainsi en position de déséquilibre, voire en faillite.
Les professionnels entre transgression, sidération et réparation
Au niveau des identifications professionnelles des professions du
soin et du travail social, la
transgression est constitutive de l’ancrage
identitaire. Les actes transgressifs acquièrent de ce fait un statut psychique sacralisé, et se révèlent intouchables, inquestionnables
[3]. Un certain nombre d’événements occupent ainsi un
statut hors temporalité.
Ces différentes professions donnent en effet accès à la fréquentation de
situations et à des actes qui en d’autres contextes relèvent du tabou et/ou
de l’intime.
Il suffit de penser aux différents actes réalisés sur le corps
de l’autre, sous le prétexte du médical, par les différents soignants
(médecins, chirurgiens, infirmiers…) : touchers intrusifs, participation
à des situations extrêmes (naissance, mort, procréation, décompensations…); ou de penser aux différentes problématiques fréquentées, sous
le prétexte du travail social, par les travailleurs sociaux (éducateurs,
assistants sociaux…) : être au contact de problématiques incestueuses,
de violences meurtrières….
Ces positions professionnelles et les agirs transgressifs qu’elles
supposent sont corrélés transférentiellement aux positions et aux agirs
des « usagers ». Ces intrications inter et transsubjectives viennent aussi
mettre à mal les inscriptions dans la chaîne temporelle et leurs nécessaires reprises élaboratives par les sujets et par les groupes professionnels d’appartenances.
Ces pratiques professionnelles convoquent, et confrontent également, les différents professionnels à des rencontres sidérantes, dans une
incessante réitération. Ces institutions reçoivent des populations marquées par des vécus traumatiques particuliers, ceux-là mêmes qui vont
se constituer en critères d’admission – prenons pour exemple des institutions qui accueillent des adolescentes victimes de violences familiales : les problématiques incestueuses rencontrées par le biais des
jeunes filles accueillies succèdent aux problématiques incestueuses; ou
les institutions de personnes âgées au sein desquelles démence et décès se succèdent inexorablement…, ceci sans que le groupe professionnel
puisse s’en déprendre, puisque, pour continuer à exister, ces institutions
se doivent de poursuivre inlassablement leur tâche primaire. Au niveau
de la structuration même des institutions, on se trouve donc sous le primat de la répétition. Les symptômes et les « crises » traités ne sont
jamais résolus, puisque c’est précisément la tâche de l’institution de s’y
confronter encore et toujours.
Agirs transgressifs et rencontres sidérantes participent à la configuration des pactes groupaux (contrats narcissiques et pactes dénégatifs
[4]).
Ces professions du soin et du travail social se configurent ainsi pour une
large part dans une fascination de l’
archaïque. La
jouissance qui se
déploie dans ces contrées ne prédispose pas au travail de
reprise historisante requis, tout au contraire.
En outre,
via leurs identifications professionnelles, les professionnels tentent de réparer et conjointement de masquer leurs propres
failles
identitaires. Ils demandent ainsi aux « usagers » de leur permettre de
reconfigurer leurs propres modalités relationnelles souffrantes – l’identité des sujets s’étayant largement sur l’identité professionnelle. L’inscription temporelle se trouve là aussi confusionnée, entre la scène
psychique propre aux sujets et la scène professionnelle sur laquelle se
jouent ces dynamiques de
réparation/méconnaissance, au travers des
« soins » aux différents « usagers
[5] ».
Configurations groupales des professionnels et interdits de représentation
Au niveau groupal, la construction des liens professionnels suppose
la mise en place d’interdits de mise en représentation (notamment des
interdits d’autoreprésentation). On se trouve ici en présence de clivages
et de refoulements nécessaires à la mise en place de défenses professionnelles qui oblitèrent largement la possibilité d’un travail de reprise
historisante.
Les avatars du processus d’historisation
Ces institutions du soin et du travail social sont ainsi aux prises avec
les avatars du processus d’historisation au travers de ces différentes
temporalités immobilisées, écrasées, effacées telles qu’elles se rencontrent chez les usagers (au niveau des vécus traumatiques), chez les professionnels dans leurs identifications professionnelles et dans leurs
affiliations groupales (entre expériences sidérantes et agirs transgressifs), mais aussi dans la méconnaissance qui soutient les positions professionnelles au travers de leur incessante idéalisation.
Ces trois niveaux potentialisent les écueils du processus d’historisation. Ils viennent s’intriquer et sont conditionnés, dans une large
mesure, par l’élaboration de l’histoire institutionnelle à laquelle est parvenu le groupe des professionnels. Cette élaboration concerne les rapports à l’origine de l’institution, aux fondateurs et aux différentes
directions qui se sont succédé à la « tête » de l’établissement.
La fondation et sa négativité
Par rapport à la structure des institutions, soulignons que toute fondation suppose un versant négatif
[6]. Dans tout acte de création, dans
toute fondation s’immiscent nombre d’enjeux psychiques pour les fondateurs eux-mêmes. Déclarations d’intentions et autres « projets d’établissement » servent de masques à des motifs moins nobles. Cette
négativité va se constituer dans le meilleur des cas comme refoulement, mais va plus fréquemment engendrer des cryptes, donner forme
à des fantômes, soit à l’ensemble des avatars de la transmission qui
prennent place au sein des configurations intersubjectives et transubjectives
[7].
Les passages généalogiques comme déliaisons
La transmission du pouvoir
Les institutions changent, se transforment, les fondateurs font place
à leurs successeurs, puis eux-mêmes à des nouveaux directeurs… Or
tout passage généalogique représente un moment de déliaisonmajeur
[8].
Les moments de changement de direction sont autant de moments où
l’histoire réclame sa prise en compte, convoque à l’élaboration de ruptures, de séparations et de consentement à ce que ça échappe. L’histoire
doit tout à la fois
échapper à celui qui part – puisqu’il en est d’autres
qui le suivent – et à celui qui arrive – d’autres l’ayant précédé. Or ces
places sont marquées par la problématique du
pouvoir; de ce fait les
enjeux œdipiens viennent s’y développer entre
assomption symbolique
de l’organisateur œdipien et captations mortifères. Lors des passages
généalogiques, il est ainsi question de transmission, et plus spécifiquement de transmission du pouvoir, soit de cette possession imaginaire du
« phallus » censé octroyer « la jouissance », combler le manque.
Lorsque les personnes en place de garants symboliques quittent
l’institution qu’elles incarnent, on voit fréquemmentse précipiterdifférents symptômes qui ont tous à voir avec
l’effacement de
l’histoire, ou
sa mise sous
emprise
[9]; résonnent alors les échos du « mythe freudien »
de l’émergence de la socialisation « totem et tabou », et resurgissent les
figures monstrueuses qui peuplent les contrées de l’archaïque.
Le filicide inclut le parricide
Ouranos, Chronos, Laïos, Œdipe :
le refus d’entrer dans la temporalité
D’Ouranos à Chronos, jusqu’à Laïos et Œdipe, le panthéon grec n’a
eu de cesse de scander comment le refus d’entrer dans la temporalité et
la filiation précipite la violence à l’égard du « fils », et à l’égard du
« père » en retour, entre castration non consentie et meurtre. L’écoulement temporel, la filiation et la limite refusée constituent les ingrédients
du drame. En ce sens, le filicide engendre le parricide
[10]. C’est dans ce
creuset culturel que Freud ira puiser le drame œdipien, cette configuration où la place de l’enfant refusée au sein du couple Laïos et Jocaste
disposera la trame du drame à venir
[11].
Les disqualifications professionnelles comme agirs meurtriers
Je propose de caractériser les différentes positions subjectives des
directeurs et les effets instituants et/ou destructeurs qu’elles opèrent à
partir du rapport que ces directeurs entretiennent avec des directions qui
les ont précédés et à l’égard des ancêtres de la fondation (entre captation, emprise et consentement) – ceci en corrélation avec la configuration dans laquelle le groupe professionnel s’établit par rapport à ces
mêmes objets.
Le meurtre de la professionnalité
Dans le fonctionnement habituel d’une institution, une part de la
violence institutionnelle s’exerce à l’encontre des usagers et une part à
l’encontre des professionnels eux-mêmes. Cette dernière opère le plus
souvent à bas bruit, et prend le biais d’attaques
disqualifiantes qui visent
à détruire la
professionnalité
[12], cette identification indispensable à
l’exercice professionnel. Les passes d’armes se jouent à coup de phrases
assassines :
Dans ta relation avec tel « usager », lorsque tu fais ceci,
lorsque tu dis ce que tu dis…, tu n’es pas professionnel ! Les attaquants
s’érigent alors dans leur superbe, usurpant toute la légitimité, et distribuant qualifications et disqualifications. Les implicites de ces assignations renvoient « l’accusé » à l’ensemble de ses incertitudes, à son
insituable « position professionnelle », à ces liens emmêlés que sont les
relations éducatives et/ou soignantes. Le professionnel visé par ces
attaques peut ainsi ne pas être en mesure de faire face à cette exclusion,
et quitter la place, ou s’y effondrer.
Ces disqualifications professionnelles nous mettent donc en présence d’agirs meurtriers de la professionnalité, en présence de la part de
la violence dont l’institution ne parvient précisément pas à se saisir et à
transformer en un objet de travail, au travers d’une liaison dans la pensée et dans l’histoire. Les attaques disqualifiantes de la professionnalité
tendent à disjoindre, à délier. Elles portent précisément sur les intrications entre identification professionnelle et identité du sujet, ainsi que
sur les étayages entre le sujet et le groupe d’appartenance. Ces attaques
rabattent alors toutes dynamiques intersubjectives sur des dynamiques
intrasubjectives; elles tendent à isoler le professionnel et à le déloger de
cette place de professionnel à partir de ce qui est alors épinglé comme
ses « incompétences relationnelles ».
Lorsque ces agirs disqualifiants concernent des professionnels qui
n’incarnent pas des positions professionnelles clefs, ils se jouent alors
(relativement) discrètement, et peuvent concourir à maintenir des équilibres institutionnels pathogènes. Au moment où ils sont mis en œuvre
sur la personne qui occupe la fonction de direction, ils se font patents,
se rendent visibles de l’extérieur de l’institution, et font crise. On n’attaque pas les garants institutionnels impunément. Toute éviction d’un
directeur s’apparente par trop bruyamment au meurtre du père.
La violence en acte des directeurs contre la temporalité
La violence que les directeurs mettent en acte se joue massivement
sous la forme d’une éviction de l’historicité, selon deux modalités
essentielles :
- une captation par les fondateurs (et les refondateurs) qui ne permet
pas un déploiement ultérieur de l’histoire, et agit la violence du meurtre de la filiation (filicide);
- une captation par les successeurs dans des configurations institutionnelles que nous désignons comme des tentations révolutionnaires, soit
des tentatives d’instauration d’une tabula rasa qui agissent la violence
d’une disqualification, d’une négation de l’histoire antérieure. On se
trouve alors en présence d’agirs meurtriers qui portent sur les ascendants et la généalogie (parricide).
Les fondateurs « confondus » avec leurs objets et le meurtre
de la filiation
Certains fondateurs mettent ainsi en place une modalité de lien
(entre le groupe, l’institution et leur personne) qui ne permet pas un
déploiement de la temporalité. Ils se trouvent en place d’incarner le
projet identificatoire (P. Aulagnier),
l’idéal du moi (freudien) des professionnels. À l’occasion des départs de ces directeurs-fondateurs, ou lors
de changements structuraux (qui empêchent l’illusion groupale et la
complétude narcissique de se pérenniser
[13]), la violence des enfermements antérieurs et celle incluse dans la fondation font retour et viennent se déployer dans le groupe, attaquant les identifications
professionnelles. On peut alors assister à la mise à mal de directeurs qui
sont historiquement en position de successeurs, souvent en position de
directeurs seconds.
Un directeur « casseur »
Ainsi ce directeur, membre fondateur d’une institution pour adolescents, qui va voir « son institution » perdre l’autonomie dont elle avait
joui au long de dix-huit années, puisque se trouvant acculée à s’affilier
à une association plus importante (regroupant un ensemble d’établissements analogues sur la région). Sitôt que l’institution aura perdu une
part de son autonomie administrative, ce directeur va s’employer à casser « son objet ». Il multipliera les passages à l’acte, détruisant l’ensemble des équilibres antérieurs à partir de la destruction des
configurations relationnelles existant entre les professionnels, et entre
ceux-ci et les « usagers ». Il radicalisera une différence, dont le groupe
éducatif s’accommodait, entre moniteurs éducateurs et éducateurs spécialisés, démobilisant en cela une large part de ces personnels, et déclenchant de vives jalousies et de solides rancœurs. Il changera les
affectations de la quasi-totalité des personnels éducatifs et embauchera
en externe un nouveau chef de service. Un climat de suspicion généralisé coloré d’un zeste de paranoïa teintera alors l’institution, aboutissant
à un futur état de crise avérée.
L’ensemble de ces transformations pouvaient se justifier rationnellement comme autant de « mise aux normes », comme des tentatives de
rendre cette institution familialiste conforme à sa nouvelle appartenance. Mais, dans cette dynamique, la rivalité et la possession du pouvoir, et de la jouissance qu’il confère, se retrouvent au centre. À l’égard
des nouveaux directeurs régionaux, il est bien question de ne pas se
retrouver en position d’être critiqué par ceux qui ont désormais un droit
de regard sur le fonctionnement de cette institution ; mais, par-dessus
tout, il est question de destruction. Il s’agit pour ce directeur-fondateur
de détruire ce qui lui échappe plutôt que d’imaginer un autre en place de
jouir de ce bel objet, conçu et élevé avec soin tout au long de ces dix-huit années. Tout ce qui pourrait être dans le futur source d’un fonctionnement, dans lequel l’illusion groupale pourrait venir faire son nid,
doit être mis à mal. L’héritage se constitue dans une rupture avec le
« bon » fonctionnement antérieur ; ne doit demeurer dans les mains des
héritiers que la violence issue des déceptions et des rancœurs. Celui qui
tout au long de ces années avait préservé l’illusion d’une complétude
narcissique et mis en place un fonctionnement somme toute « suffisamment » gratifiant est celui là même qui va s’employer à détruire, déstabilisant l’ensemble de l’appareil psychique groupal (R. Kaës) de cette
institution.
S’il est inévitable qu’il y ait un héritier, celui-ci est convié à n’être
qu’un gestionnaire (P. Fustier 1999) à même de faire tourner une machinerie « sans âme ». Ce qui doit disparaître avec le directeur-fondateur,
c’est précisément « l’âme » de l’institution. Soulignons qu’une fois réalisée cette destruction des liens, au moment où cet homme quittera l’établissement, il aura soin d’en laisser la direction par intérim au chef de
service qu’il avait lui-même engagé quelque temps auparavant. Ce dernier acceptera d’assurer cet intérim et se retrouvera immédiatement attaqué et disqualifié par le groupe éducatif, qui l’accusera par courrier
officiel auprès des tutelles d’« abus de pouvoir », de « maltraitance », et
ce moins de trois mois après sa prise de poste. Le directeur-fondateur
avait pris soin de poser un dernier acte, qui jouera le rôle de bombe à
retardement, via le refus de l’embauche d’une personne contractuelle.
Ce dernier acte de « sabotage » du directeur-fondateur sera attribué par
le groupe des professionnels à l’intérimaire. Ce qui est alors cassé, c’est
le processus des affiliations au sein du groupe des professionnels,
puisque cette procédure faisait jusqu’alors office de règle tacite de
recrutement. La filiation est alors signifiée comme échappant au groupe.
Les configurations et les processus qui auraient pu permettre au groupe
d’établir des transitions et de survivre au départ de ce directeur en s’appropriant le projet antérieur sont entachés de violence et/ou détruits, ne
permettant pas qu’une pensée puisse se déployer, et l’histoire se poursuivre. Tout s’est déroulé comme si ce directeur avait voulu effacer lui-même le passé, et transformer l’institution en une structure anonyme, à
défaut de détruire l’institution elle-même.
Les directeurs qui dérobent l’idéal du groupe à l’occasion de leur départ
A contrario de ce que s’est joué dans cette institution, on rencontre
plus fréquemment des directeurs qui s’arrangent pour incarner jusqu’au
jour de leur départ « l’idéal du groupe ». De ce fait, il ne reste à celui
qui arrive qu’à hériter de la violence. Le nouvel arrivant est refusé par
le groupe, mis en position de « voleur », voire de meurtrier imaginaire
de son prédécesseur. Il devient le destinataire de toutes les déceptions,
et de la violence issue de la dépression, elle aussi refusée. Dans ces cas
de figure on assiste alors à de fréquents licenciements de ces successeurs refusés, de ces directeurs seconds. Toute dynamique de « don » est
absente : ni le directeur partant ni le groupe ne sont à même de faire le
« don du pouvoir » au nouvel arrivant. Toute la légitimité a fait l’objet
d’un rapt par le faux partant. On trouve alors dans ces institutions des
fonctionnements « sacralisés », intouchables, puisque « signifiants » de
l’illusion antérieure ; certaines pièces, certains lieux se transforment en
mausolées.
Les héritiers et la « tentation révolutionnaire »,
l’écrasement de l’histoire
Considérons à présent la deuxième modalité de l’éviction de l’historicité par les directeurs.
La « tentation révolutionnaire » consiste à déclarer « nulle et non
avenue » toute pratique antérieure. Le nouveau directeur se présente
comme celui à partir duquel s’instaure une « nouvelle lignée », une nouvelle « légitimité ». À l’identique avec toutes les configurations révolutionnaires, le nouveau disqualifie l’ancien et propose une révolution
culturelle et un cheminement vers des lendemains radieux.
Les disqualifications et les agirs meurtriers portent sur les ancêtres
et le « temps d’avant », le temps des pères.
Le révolutionnaire et l’instauration de la terreur
Un nouveau directeur d’hôpital : réformateur et terroriste
Une configuration institutionnelle comme il en est tant d’autres : un
centre hospitalier, dont le directeur vient de partir en retraite après avoir
« fini sa carrière » dans l’établissement, veillant essentiellement à ce
que le climat social demeure suffisamment paisible et ne vienne pas
troubler ses dernières années d’exercices. Ce directeur est décrit par des
soignants comme « laissant couler », fermant les yeux sur des dysfonctionnements, n’activant pas certaines réformes ou réorganisations
nécessaires au maintien d’une dynamique vitale. L’hôpital est alors en
perte de vitesse, et certains services, comme celui de la maternité, sont
menacés.
C’est dans ce contexte qu’est recruté un jeune directeur, la quarantaine fringante, dont c’est le premier poste en tant que directeur d’établissement. Ce nouveau directeur est attendu par le personnel comme
susceptible d’impulser les réformes nécessaires et de redonner un peu
de « punch », un peu de tonus à cet établissement.
Et de fait, c’est ce que cet homme va s’employer à faire au-delà des
espérances les plus audacieuses du personnel. S’il était attendu comme
un « réformateur », il se transformera rapidement en révolutionnaire
zélé, à tel point que l’hôpital se retrouvera pris sous un régime de labeur
forcené. S’installera alors un règne de la terreur. Le nouveau contrat
sera énoncé clairement, et le personnel (soignant) gardera en mémoire
les premières phrases de cet homme : Il y a tout à faire ici ! Il faut que les gens se mettent au travail ! Je veux faire de cet établissement « le meilleur ». Et de se mettre à agir un management qui sacrifie à l’idéologie « bougiste ». C’est la valse des personnes : ainsi de ces cadres soignants qui revenant de leurs jours de congés se retrouvent changés
d’affectation sans en avoir été le moins du monde avertis…, de ces
groupes de travail qui se multiplient et des personnels qui croulent sous
la charge de travail (projets et comptes rendus en tout genre) sous le
couvert de l’accréditation. Dès lors, les arrêts maladie et les départs
(volontaires ou suscités) se multiplient, toute opposition est verrouillée
à coup de menaces et de promotions.
À l’occasion d’une réunion officielle, le groupe des cadres soignants sidérés entendra ce directeur lui dire : … et n’oubliez pas que je
peux vous tuer ! Au travers d’un tel propos, il se pose alors comme celui
qui joue de cette posture de tyran, sans le moindre embarras, faisant travailler ses esclaves soumis, séduits et/ou corrompus (à coup de primes
narcissiques).
Le pouvoir et l’envahissement fantasmatiques
Ces tous derniers propos menaçants disent crûment l’envahissement
fantasmatique dans lequel s’englue ce directeur, sans parvenir à trouver
d’opposition à sa toute-maîtrise. Il semble qu’à ce moment-là ne se soit
trouvé aucun groupe à même de faire barrage à sa « folie d’emprise » et
à la puissance de mort mobilisée. Une rumeur a ainsi circulé dans l’établissement qui attribue un accident cardio-vasculaire survenu à l’un des
responsables syndicaux à ce directeur. La puissance imaginaire du tyran
est alors validée dans le fantasme des personnels : il vient agir la mort
dans le corps des professionnels.
Ce que dit explicitement ce tyran zélé de son pouvoir de mort
concerne, bien entendu, le pouvoir de nomination dans le contexte de
l’établissement qu’il dirige. Il est donc question des différentes attributions de postes, et ce pouvoir est donc toujours contingent au regard du
droit du travail. Or ces propos sont entendus par le groupe non pas du
côté des rôles professionnels, mais bien comme contrainte et meurtre
sur les sujets – la profession n’est plus pensée dans un écart, mais vaut
ici comme identité en soi
[14] . De fait, la pensée est mise hors jeu. Un seul
est habilité à penser, et s’y emploie, transformant toutes les capacités de
penser des différents personnels en force de travail au service de « son
projet d’établissement ». Les résonances que les stupéfiantes menaces
de mort proférées trouvent dans la psyché groupale témoignent clairement des équivalences imaginaires entre les évictions qui ont cours dans
le champ institutionnel et les menaces vitales qu’un tyran est à même de
faire peser sur un groupe social. Ces dynamiques de meurtre trouvent
d’autant plus d’échos qu’elles concernent des personnes occupant des
postes à responsabilité, des postes donc pour lesquels elles ont eu elles-mêmes à jouer de la rivalité, et à s’approcher de fantasmes d’évictions,
voire de meurtres professionnels, des autres candidats à ces postes ; les
enjeux œdipiens et leurs lots de violences sont alors saillants.
« Du passé faisons table rase ! »
Ce qu’énonce ce directeur, cette volonté de refaire le monde, « du
passé faisons table rase », s’entend couramment dans la bouche de tous
ces directeurs qui se trouvent assignés (et qui prétendent) à réformer les
institutions. Celles-ci sont alors immédiatement diagnostiquées et
considérées comme vieillissantes ou moribondes. La menace de fermeture ou de déclassement de l’institution une fois énoncée, sa refondation s’impose comme indispensable, et le tyran peut se grimer en
sauveur magnanime. L’alibi posé, il ne reste plus qu’à tuer les pères et
à disqualifier l’ensemble du personnel qui n’a pas eu la correction de les
attendre pour exister et savoir comment travailler.
Lors de ces arrivées de jeunes (et parfois moins jeunes) directeurs
qui se vivent comme de « nouveaux conquérants », il est ainsi presque
banal d’assister à une hémorragie du personnel, et en tout premier lieu
du personnel d’encadrement et du personnel de direction. Parfois ces
dirigeants arrivent avec leurs corps d’élite, ou font rapidement appel à
leurs anciens collaborateurs (directeur des ressources humaines, directeurs des services de la comptabilité, directeur des services de soins
infirmiers… ). Ils font alors main basse sur l’institution, se mettent en
position d’en verrouiller tous les rouages, en position de possession.
Dans ces équipes de directions renouvelées, de facto, il n’est plus de
témoin du passé. Une nouvelle temporalité est proposée : le temps doit
dès lors être pensé à partir de l’arrivée du « réformateur ».
Les institutions du soin et du travail social, lieux de la répétition
Les institutions du soin et du travail social sont aux prises avec l’ensemble des avatars du processus d’historisation. Ces institutions sont
sujettes à des éradications de l’histoire, éradications qui restaurent
l’empire de l’archaïque et donnent libre cours à la violence mortifère de
la déliaison. On se trouve alors fréquemment en présence de formes
extrêmes d’agirs pulsionnels qui confinent avec des agirs de meurtre,
sous la forme de disqualifications professionnelles.
Au travers de l’élaboration du mythe de
Totem et Tabou, Freud inscrit la question du
meurtre du père, et le
renoncement qui lui fait suite,
comme le mouvement d’émergence hors de l’archaïque et de la barbarie, et comme l’assomption de la loi, au travers du « signifiant père ».
La clinique institutionnelle nous montre que ce mouvement n’est jamais
acquis, sinon dans une configuration momentanée et fragile. En tant que
dépositaires des « ratés » des processus de liaison de la pulsion
[15], et
qu’héritières de la demande sociale de masquer le
malaise qui taraude
la
culture, ces institutions se retrouvent à devoir re-découvrir et re-jouer
sans cesse le processus de
civilisation (P. Fédida 1998 ; N. Zaltzman
1999
[16]).
« Conquête et conservation indéfinie de cette conquête
Selon les modalités de rapport à l’histoire et à l’institution que les
différents directeurs vont développer (corrélativement à la dynamique
de l’ensemble du groupe des professionnels), l’inévitable déliaison qui
a cours lors des changements généalogiques va se trouver potentialisée
ou amortie, et avec elle le déploiement de la violence destructrice.
Déliaison et éradication de l’histoire se potentialisent l’une l’autre.
Toute personne en place de directeur se retrouve ainsi aux prises avec
deux tentations, deux écueils principaux – au travers des personnes des
directeurs, ces tentations concernent l’ensemble des professionnels qui
composent l’institution.
Conserver, telle est la tentation des pères – illustrée au mieux par
ces directeurs en place de directeurs-fondateurs. Il s’agit ici de ne pas
laisser son œuvre construite avec force sueur, aux mains d’un fringant
prétendant. Se joue alors le fantasme et la violence du filicide, la négation des descendants. Avec le départ de ces directeurs, l’œuvre (l’institution) ne peut que s’entacher de deuil, et jouer la mise à mort
professionnelle du successeur, afin de tenter de se déprendre d’une position mélancolique, et d’éviter toute confrontation à un mouvement
dépressif.
Conquérir, telle est latentation des successeurs – illustrée au mieux
par ces directeurs révolutionnaires. Il s’agit là de « prendre de force »,
de « posséder » l’institution, d’imposer son nom et sa présence là où il
en était d’autres (parfois des anciens), en place de pères symboliques.
Se joue alors le fantasme et la violence du parricide, le déni des ascendants, et s’instaure le temps de la terreur.
Les fonctions de directeurs constituent de superbes pièges narcissiques. Occuper une telle place ne se fait pas sans visées de « faire
trace », de laisser son nom (P. Fustier
[18]). La captation et la mise sous
emprise de l’institution sont ainsi des
tentations permanentes. À l’occasion d’un travail de réflexion, mené avec un groupe de directeurs d’établissements s’efforçant de penser les nouages institutionnels et les
enjeux de cette place particulière, l’un d’entre eux aura ce questionnement saisissant :
Est-on condamnés à être mégalomanes ?
Le renoncement au meurtre et la question du don
Le sacrifice du sacrifice
[19]
S’il nous faut constater que l’on rencontre fréquemment des dynamiques institutionnelles où le pouvoir est captif, la temporalité entravée,
les identifications mises à mal, et les visées meurtrières agies, nous
avons toutefois laissé entendre au fil de cette réflexion que dans leur
relation au pouvoir, les groupes professionnels pouvaient aussi consentir à l’assomption de l’organisateur œdipien, en consentant à l’histoire
et en s’appropriant cette histoire aux fins de la poursuivre et de la transformer. Il conviendrait de développer plus avant les conditions de ces
dynamiques ; contentons-nous pour l’heure de rappeler qu’historisation
et travail de la pensée sont les deux faces du processus identifiant
(P. Aulagnier). C’est donc du côté de la capacité d’un groupe de professionnels à conserver ou à retrouver de la pensée qu’il conviendrait de
poursuivre la réflexion. Soulignons que les dispositifs dits « d’analyse
de pratique » ou « supervision » ont mission de soutenir la pensée et/ou
de restaurer l’appareil de pensée, contribuant ainsi à lutter contre la
déliaison et à préserver les professionnels de la fascination de l’archaïque.
Le travail de « civilisation », le travail de la « Kultur » suppose le
renoncement au meurtre. Ce mouvement dynamique peut aussi s’entendre comme la question du don. Tout travail d’identification (professionnelle et institutionnelle) requiert un travail d’historisation, un
travail psychique d’inscription dans la chaîne généalogique et temporelle. La conservation peut alors faire place à un travail de transmission
(suffisamment détaché) ; la conquête peut alors céder le pas à un travail
d’appropriation.
Intégrer la part de la mort, accorder une place à la dépression, tel est
le travail qui incombe à tout groupe humain comme à chaque sujet.
Véritable travail de Sisyphe, il y faut du consentement à ce que chute
une part de l’idéal; il y faut de la production de liens, une appropriation
de l’histoire qui ne soit pas d’emprise mortifère.
Envisager les crises institutionnelles à partir de la perspective du
travail d’historisation et de ses avatars permet de les appréhender
comme des opportunités de prise en compte de l’histoire. Le temps de
la crise peut ainsi devenir un temps de re-déploiement de ce qui a été
écrasé, de (re)mise en mots et en pensées de ce qui s’est trouvé effacé,
dénié, et ce faisant permettre que l’institution échappe à chacun. L’origine rejoint alors la place et la dimension du mythe dans un récit partagé, et le groupe peut alors consentir aux faux-pas, aux difficultés et
aux ratés des prises en charge : à l’ensemble de ces tribulations qui
réclament un incessant recentrage sur la banalité du quotidien et des
mises en liens dans la pensée.
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[1]
René Char ( 1947-1949), « Rougeur des Matinaux XIII »
Les Matinaux, Paris, Gallimard,
p. 332.
[2]
Un large ensemble de travaux témoigne de ces aspects : notamment ceux réunis par René
Kaës dans R. Kaës
et al.,
Souffrance et psychopathologie des liens institutionnels, Paris, Dunod,
1996 ; J.-P. Pinel, « La déliaison pathologique des liens institutionnels », 1996, p. 48-79, ainsi
que dans l’ouvrage :
L’Institution, et les institutions, ( 1987) notamment E. Enriquez, « Le travail de la mort dans les institutions », p. 62-94.
[3]
Pour un développement de cette perspective, cf. Georges Gaillard ( 2001), « Identifications
professionnelles, assignations institutionnelles et paralysies de la pensée », dans
Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, n° 35, Toulouse, Érès, p. 185-200 ; et pour un point de
vue plus large du nouage entre professionnels du social, usagers et demande sociale : Paul Laurent Assoun( 1999),
Le Préjudice et l’Idéal,
pour une clinique sociale du trauma, Paris, Anthropos.
[4]
Pour une appréhension des concepts désormais « classiques » dans la clinique des ensemble
intersubjectifs de « contrat narcissique » et de « pacte dénégatif », cf. Piera Aulagnier ( 1975),
La Violence de l’interprétation (cf. Castoriadis-Aulagnier), Paris, PUF, 363 p., et René Kaës
( 1992), « Pacte dénégatif et alliances inconscientes »,
Gruppo n° 8, p. 117-132.
[5]
Les dispositifs dit d’«
analyse de la pratique » participent d’une tentative de dénouage de ces
intrications, donc du processus d’historisation.
[6]
Jean-Pierre Pinel mentionne ainsi « La négativité relevant de la fondation institutionnelle,
comme l’un des “attracteurs de la déliaison pathologique”» ( 1996), « La déliaison pathologique
des liens institutionnels », dans R. Kaës
et al.,
Souffrance et pathologie des liens institutionnels,
Paris, Dunod, p. 64.
[7]
Parmi les nombreuses et fécondes recherches actuelles portant sur la transmission psychique
dans les ensembles intersubjectifs et transgénérationnels, outre les travaux pionniers de Nicolas
Abraham et de Maria Torok, 1987, il convient de mentionner les noms de R. Kaës, 1993
b; J.-C. Rouchy, 1995 ; S. Tisseron, 1995 ; A. Eiguer, 1997 ; A. Ciccone, 1997,1999.
[8]
Certains autres événements tels que nouvelle construction, changement dans les affiliations
et les structures administratives des institutions (fusion, assimilation dans des institutions plus
larges… ) présentent des potentialités de déliaisons similaires. Ces événements jouent également
comme des marqueurs temporels et donc des séparations et/ou de re-mobilisations de l’idéal.
[9]
Précisons que nous entendons cette notion
d’emprise, dans son aspect mortifère, selon les
acceptions de R. Dorey ( 1981) qui la caractérise ainsi : « Appropriation par dépossession de
l’autre, domination, empreinte. » Nous ne nous référons donc pas ici aux aspects d’appropriation subjectivante qui peuvent aussi être rattachés à cette notion d’emprise ainsi que le proposent les théorisations de Paul Denis ( 1997,
Emprise et satisfaction) et ceux d’Alain Ferrant
( 2001,
Pulsion et liens d’emprise).
[10]
Pour un approfondissement de cette mise à jour du primat du filicide dans le mythe d’Œdipe, voir notamment J. Bergeret ( 1984,2000),
La Violence fondamentale, Paris, Dunod.
[11]
La mise en récit de la mythologie grecque que Jean-Pierre Vernant a récemment proposée
( 1999,
L’Univers, les dieux les hommes, Paris, Le Seuil) permet de revisiter l’émergence du Panthéon grec, comme ce cheminement qui va du chaos à mise en place de l’Olympe, et à la stabilisation du pouvoir,
via la captation opérée par Zeus. Du côté des immortels, la lutte pour le pouvoir va ainsi être interrompue avec Zeus. Les mortels, eux, n’auront de cesse de perpétrer le
meurtre. En ce sens, la tragédie œdipienne constitue un aboutissement avec la disparition de la
lignée des Labdacides.
[12]
Sur cette notion de disqualification professionnelle, cf. Paul Fustier ( 1999),
Le Travail
d’équipe en institution. Clinique de l’institution médico-sociale et psychiatrique, Paris, Dunod,
notamment les p. 157-159.
[13]
R. Kaës a souligné l’équivalence entre
utopie et
uchronie. La visée utopique nécessite une
négation de la temporalité, et de la séparation, qui renvoie à la castration et fait pièce à la complétude narcissique ( 1980),
L’Idéologie, études psychanalytiques, Paris, Dunod.
[14]
Dans ces professions du soin et du travail social, le primat des compétences relationnelles
sous-tend en effet un des paradoxes identitaires.
[15]
Dans une parution prochaine, Alain-Noël Henri propose de désigner l’ensemble de ces pratiques sous le terme de « pratiques de la mésinscription ». A.-N. Henri, « Le secret de famille et
l’enfant improbable », dans P. Mercader et A.-N. Henri (sous la direction de),
La Psychologie :
filiation bâtarde, transmission incertaine.
[16]
Pierre Fédida propose l’idée que, dans la constitution du sujet, « le primitif est au centre ».
Il assimile alors le devenir du sujet à un « processus de civilisation » (séminaire centre Thomas-More, 1998). Autour de la primauté du travail de la
Kultur, voir également Nathalie Zaltzman
( 1999), «
Homo Sacer : l’homme tuable », dans N. Zaltzman (sous la direction de)
La Résistance de l’humain, Paris, PUF, p. 1-4 et 5-24.
[17]
En écho à la phrase de René Char posée en exergue de ce texte.
[18]
Paul Fustier ( 1999),
Le Travail d’équipe en institution, notamment le chapitre « Narcissisme
et direction ». Dans ce même ouvrage, l’auteur fait référence aux temps de mise en place des
premières structures du travail social, durant lesquelles les institutions étaient désignées par le
nom de leurs directeurs. Cette assimilation de l’institution au patronyme de son directeur est
toujours valide pour beaucoup de structures de petites tailles.
[19]
L’expression est de Jacques Hassoun ( 1996), « Correspondances », dans M. Godelier et
J. Hassoun (sous la direction de),
Meurtre du Père, sacrifice de la sexualité, Paris, Arcanes.