Connexions
érès

I.S.B.N.2865868885
184 pages

p. 143 à 153
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no76 2001/2

2001 Connexions

Les transitions psychosociologiques dans les organisations ou l’étude des ruptures dans la reconduction des systèmes sociaux

Pascal Roussay psychologue à l’APEC.
Après avoir défini le concept de transition dans le cadre du changement social et présenté l’appareil notionnel dans lequel il s’inscrit, cet article propose une problématique des conditions d’enclenchement des transitions sur le plan psychosociologique dans les organisations. Ce faisant, cet article autorise une lecture du changement social dans les organisations, animé par des acteurs en quête de reconnaissance d’identité. Quête qui dépasse les représentations identitaires associées aux catégories socioprofessionnelles traditionnelles, et qui contient en germe de nouveaux rapports psychosociaux de production. After the definition of the transitional concept in the general pattern of the social changes and after the presentation of the notional device in which it is keeping with, this article offers a set of questions about engaging the conditions of the transitions from the social psychological point of view in the organization. So, this article allows a reading of the social changes in the organizations, moved by actors in search of cognition of identity. This search exceeds the identity perceptions linked to the standard social professional categories and generates a new social psychological relations of production.
Aborder les phénomènes des transitions dans les organisations sous l’angle des ruptures de reconduction des systèmes sociaux mérite un certain nombre d’éclaircissements et de précisions préalables.
C’est en partant d’un travail de recherche dans le cadre d’une thèse de doctorat (Roussay, 1998) sur l’ampleur et la profondeur des changements en cours dans les années quatre-vingt-dix au sein des entreprises, changements augurant pour de nombreux auteurs l’avènement de « nouveaux modèles productifs » (Laville, 1993 ; Maurice, 1993 ; Veltz et Zarifian, 1993), que nous nous sommes rapidement confronté à la notion de transition, voire de mutation, pour qualifier la nature de ces changements.
Cependant, présentée en tant qu’étape vers des changements profonds, économiques, managériaux, ou bien encore sociaux, et non en tant que processus de changement à part entière, animé par des mécanismes spécifiques, la notion de transition perdait peu à peu son statut de concept pour celui de synonyme et, de fait, son utilité en tant qu’instrument d’analyse du changement social, les auteurs préférant porter leurs efforts sur l’étude de l’avant- et de l’après-changement.
Il convient donc de retenir, plus que de proposer, une définition de la notion de transition en précisant l’appareil conceptuel dans lequel elle s’inscrit, d’élucider les processus sociaux et psychosociaux susceptibles d’enclencher un processus de transition, afin d’apprécier quelle lecture du changement social ce concept propose.
Ce travail d’éclaircissement notionnel, qui démontrera le caractère exigeant de l’usage du concept de transition, revêt un intérêt supplémentaire dans le cadre de cette exploration générale du thème des transitions dans la vie professionnelle et personnelle, où, à la lecture des différentes contributions, l’on devrait constater le caractère polysémique, voire polémique, de cette notion dès lors que l’on dépasse la simple idée d’étape ou de phase entre deux états.
 
Vers une définition du concept de transition : une perspective systémique d’analyse du changement social
 
 
Nous situons le concept de transition dans un cadre théorique d’analyse du changement social perçu comme un processus d’autotransformation alimenté par des processus autogénératifs de croissance et de rupture; nous définissons ce concept comme un processus génératif des ruptures du développement d’un système ou sous-système, processus capable à la fois, mais pas nécessairement simultanément, de détruire le réseau de relations qui constitue la cohérence d’un système donné et de créer de nouveaux réseaux de relations (Balibar, 1965 ; Barel, 1973 ; Godelier, 1987).
Par la suite, un réseau de relations pourra s’imposer aux autres, marquant ainsi la fin du processus et la première étape d’édification d’un nouveau système ou sous-système (Balandier, 1970).
Une telle approche du changement social, en rupture notamment avec les perspectives évolutionniste déterministe, developpementaliste et fonctionnaliste (Dubet, 1985 ; Forse, 1991), ne peut s’entendre sans adhérer à l’analyse systémique et dialectique du fonctionnement des sociétés et des organisations.
Cette conception s’appuie sur quelques grands principes fondamentaux (Morin, 1976), et en tout premier sur celui d’unité des contraires, ou d’antagonisme constitutionnel, sans quoi la notion même de système est inconcevable.
L’antagonisme se situe d’abord au niveau du processus de mise en relation des éléments du système, processus reposant à la fois sur l’existence de forces d’attraction et de répulsion, de forces d’intégration et de désintégration. Concevoir l’interrelation sous l’angle unique de la complémentarité entre les éléments revient en fait à nier la spécificité, les différences et l’originalité des éléments, donc, en fin de compte, à nier la notion même d’élément.
L’antagonisme se situe ensuite au niveau de la domination que le système exerce sur les éléments qu’il intègre. Les contraintes et les dominations du système sur les éléments – du tout sur les parties – concourent à la stabilité, à l’homéostasie du système, tout en alimentant une tendance constante à la dispersion des éléments du système, au désordre ou, autrement dit, à l’entropie (enseignement de la thermodynamique). Pour compenser cette tendance, toute organisation libère des énergies de liaisons qui, tôt ou tard, en se dégradant (principe de néguentropie), autorisent l’accroissement de l’entropie, qui à son tour libère les forces de désintégration et de dispersion. Tout système est donc condamné à périr.
Ces soubassements théoriques du fonctionnement des sociétés sont indispensables à la compréhension des processus de transition, de mutation, et de crise, ainsi qu’à l’édification d’une problématique des relations entre ces concepts.
 
Crise, conflit social et mutation : des concepts interconnectés à celui de transition
 
 
La mutation sociale se définit (Balandier, 1970 ; Bastide, 1969) comme un ensemble de changements, profonds et manifestes, affectant de manière « irréversible » plusieurs instances du système global (structure sociale et agencements culturels). Son caractère « irréversible » tient dans sa capacité à maintenir, à assurer la domination et la reproduction des structures qu’elle a fait apparaître.
La mutation sociale est donc le processus qui permet la domination d’un réseau de connexions parmi ceux que le processus de transition a potentialisés, et donc l’édification d’un nouveau système.
De ce fait, le repérage d’une mutation en « gestation » et du processus préalable de transition renvoie aux même indicateurs :
  • apparition de nouveaux groupes sociaux, d’éléments libres, déviants ou marginaux (indicateurs d’anomie) ;
  • apparition de nouveaux signes et langages (produits par ces nouveaux groupes ou éléments libres), souvent caractérisés par une libération de l’imaginaire et de la pensée anticipatrice ;
  • prolifération des crises et des conflits portant sur la conservation du système, la lutte contre l’entropie.
La crise (Bejin et Morin, 1976) est le moment de vérité angoissée où les acteurs d’un système oscillent entre la conservation et la défense dudit système (répression normative des « déviances » par feed-back négatifs) et la libération des énergies de changement (lourdes d’espoirs et de menaces) et des germes d’un système potentiel (développement des tendances nouvelles ou réactualisation régressive des tendances antérieurement réprimées, en une chaîne de feed-back positifs).
Nous percevons aisément la complexité et la richesse du phénomène de crise, tantôt processus de maintien et de développement du système, tantôt processus d’accomplissement des transitions et des mutations sociales.
En fait, les crises internes au système contiennent potentiellement l’ensemble de ces finalités ; elles permettent de diagnostiquer (cas par cas) soit une phase de transition, soit le maintien du système par une rigidification de son mode de régulation (par centration sur la reproduction de ses sous-systèmes vitaux), ou bien encore la régénération du système, c’est-à-dire sa capacité à changer dans la continuité (le plus souvent en se complexifiant).
Quant au conflit social (Freund, 1976 ; Touraine, 1965), il s’agit d’une relation antagonique, d’affrontement entre deux ou plusieurs volontés (individuelles ou collectives) dont l’une au moins tend à dominer le champ social de leur rapport, ce qui implique qu’il existe des volontés individuelles ou collectives délimitées par des frontières, que ces volontés soient en relation pour former les éléments d’un système et qu’il y ait une intention hostile chez au moins une des forces en présence. Et bien qu’il n’y ait pas de rapport direct, de causalité simple ou réciproque, entre l’apparition d’un conflit social et l’existence d’une situation de crise ou de transition, ces dernières, parce qu’elles actualisent les antagonismes du système, sont fortement propices aux développements des conflits.
Le conflit, en tant que moyen d’action pour les forces en présence, peut donc à son tour constituer un indicateur indirect (mais aisément repérable) de processus de transition, dans le sens où il permettra d’éclairer une situation préexistante de crise interne au système ou de révéler ses antagonismes profonds.


IMGIMGCrise 
Conflit 
Transition 
Mutation...IMGIMF
Crise Conflit Transition Mutation Phase de maintien et de développement d’un système (*) Processus ( 1) Processus ( 2) Phase de rupture dans la continuité Indicateur ( 3) Indicateur ( 4) Processus ( 5) Phase d’édification d’un nouveau système Processus ( 6) Processus ( 7) Processus ( 8)

Légende :
1 (crise) = processus d’autorégulation (par feed-back) utilisé par le système pour s’adapter aux perturbations d’origine interne ou externe.
2 (conflit) = processus permettant l’autopersistance du système par l’affirmation du pouvoir de ses relations fonctionnelles spécifiques.
3 (crise) = indicateur des difficultés du système. Situation de non-règlement des crises (blocage des solutions).
4 (conflit) = indicateur des difficultés du système. Affaiblissement de l’efficacité des conflits en raison de changements dans les rapports de forces.
5 (transition) = processus à la fois destructeur des réseaux de relations propres au système et créateur de nouveaux réseaux, qui entraînent une rupture dans le développement du système. 6 (crise) = processus participant à l’édification du nouveau système par l’adoption de solutions nécessitant de nouvelles normes de fonctionnement.
7 (conflit) = processus participant à l’autopersistance du nouveau système, en raison d’un changement dans le rapport de forces, permettant d’instaurer la domination de nouvelles relations fonctionnelles (issues de processus de mutation).
8 (mutation) = processus à l’origine de l’édification d’un nouveau système, reposant sur la domination et la reproduction d’un réseau de relations parmi ceux issus de la phase de transition 5.
 
Les processus psychologiques et psychosociologiques mobilisés dans la relation au travail et à l’organisation
 
 
Comme tout système ou sous-système social dominant, une organisation, et surtout l’entreprise, propose et impose une combinaison particulière de rapports de production et de rapports sociaux de production qui se matérialise notamment par la définition d’un cadre de réalisation et d’évaluation du travail concret.
Cependant, en tant qu’activité nécessitant et participant à l’accomplissement personnel et à la création des liens sociaux, le travail ne peut se réduire aux seules finalités poursuivies par l’organisation. Il existe un décalage, voire une contradiction de fond, entre les acteurs qui fixent les contraintes organisationnelles et ceux qui doivent y inscrire leurs actions (Freyssenet, 1994). Dès lors se pose avec une acuité persistante la question de la mobilisation subjective individuelle et collective des agents en situation de travail. Mobilisation subjective nécessaire à la réalisation du travail concret comme à la formation des rapports sociaux indispensables à la reproduction de l’organisation.
Si l’on conduit de front, tout en les distinguant, l’investigation des processus psychiques d’engagement individuel et collectif dans le travail et dans l’organisation (Dejours, 1990 ; Enriquez, 1992) et l’investigation des processus sociaux et psychosociaux convoqués, au travers de l’action des collectifs de travail, dans l’édification et la régulation globale d’un système productif donné (Reynaud, 1989), alors un concept molaire se dégage : celui d’identité (Dubar, 1995 ; Taboada Leonetti, 1994, dans le cadre théorique de cet article).
Ainsi, pour Enriquez, l’organisation, par l’intermédiaire de son système culturel, symbolique et imaginaire, détermine une identité indispensable à son établissement et à sa permanence, identité qu’elle propose à ses membres comme modèle à partager et à intérioriser pour constituer une communauté. Ce faisant, l’organisation tente de répondre aux besoins d’affirmation et de reconnaissance d’identité propres à chacun de ses membres.
Besoins de reconnaissance d’identité qui, pour Dejours, représentent l’enjeu de la sublimation opérée par le sujet entre le théâtre psychique de l’enfance et celui du travail, et qui lui permet de s’engager de manière salutaire dans les rapports sociaux de production, c’est-à-dire en y reportant les questions héritées de son passé et de son histoire affective.
Cependant, la mobilisation subjective des sujets ne peut perdurer que si elle s’inscrit dans un groupe arc-bouté sur des représentations collectives communes et sur un système de règles commun.
Règles qui, pour Reynaud, trouvent leurs finalités non seulement dans leurs capacités à gérer le fonctionnement interne du groupe, à rendre possible l’action, mais aussi à définir l’identité du groupe. De ce fait, la régulation sociale au sein d’une organisation, en tant que produit d’une négociation conflictuelle de groupe à groupe, est aussi le lieu privilégié d’expression des revendications identitaires.
À ce propos, deux constats de Dubar et Taboada Leonetti doivent rester présents à notre esprit.
Premièrement, la construction des identités au sein des organisations productives doit être considérée sous l’angle des rapports de domination, des rapports aux détenteurs du pouvoir, que traduit et formule toute organisation. Les identités des membres de l’organisation ne peuvent bien sûr être considérées comme une simple expression des rapports sociaux de production, mais plutôt comme les produits d’un rapport dialectique entre les finalités poursuivies par l’acteur individuel ou collectif (plus ou moins consciemment) et les processus de reconnaissance identitaire en grande partie imposés par l’organisation.
Secondement, les membres de l’organisation peuvent s’engager dans une action collective visant à transformer les rapports sociaux de production et pouvant déboucher sur le changement social réel, c’est-à-dire non reproducteur des rapports sociaux et des identités antérieurs. À condition, cependant, que les stratégies identitaires défensives ou adaptatives aient échoué, et que les acteurs s’engagent dans l’édification de nouvelles règles et nouveaux modèles relationnels. Notons à cet égard qu’un engagement de ce type nécessite l’existence d’un appareil de socialisation secondaire (syndicats, groupes de participation par exemple), ou d’un lieu d’expérimentation sociale (groupe informel par exemple).
La quête d’identité semble donc constituer, sur le plan psychosociologique, la clé de voûte de la mobilisation subjective (individuelle et collective) au travail et dans l’organisation ; et sa « mise en échec » par l’organisation est la condition d’enclenchement d’un processus de transition.
 
Problématique des conditions d’enclenchement des transitions sur le plan psychosociologique
 
 
Les conditions d’apparition des transitions sur le plan psychosociologique sont réunies à partir du moment où l’action des managers – indépendamment des mobiles et des buts poursuivis – porte ou se répercute sur les processus de constitution des identités individuelles et collectives dans et par le travail, et où cette action modifie ces processus au point de les rendre inopérants, d’accroître l’entropie et l’anomie au sein de l’organisation.
Les conduites susceptibles d’engendrer de telles conséquences peuvent prendre des formes et des contenus divers (introduction d’une nouvelle organisation du travail, d’une nouvelle technologie, de nouvelles règles de gestion du personnel, voire, dans certaines structures, être le fait d’une seule personnalité) ; cependant les effets produits sont identiques.
Tout d’abord, ils remettent en cause les conditions d’expression de l’imaginaire moteur en limitant l’initiative, la créativité et les échanges interindividuels. Ce faisant, ces actions rendent plus difficile l’établissement de liens de coopération entre les individus, ouvrent la porte à des relations de concurrence exacerbées, ou bien encore enferment un peu plus dans la clandestinité les relations nécessaires à l’action individuelle et collective.
Par ailleurs, ces actions renforcent la « régulation de contrôle » au détriment de la régulation conjointe (Reynaud, 1989) et affaiblissent au moins temporairement les capacités d’autorégulation de l’organisation.
Cependant, dans ce contexte, le processus de transition demeure encore virtuel. L’affaiblissement des liens sociaux et la rigidification des rapports sociaux peuvent se traduire sur le plan individuel par différentes formes de retrait, d’isolement et, sur le plan collectif, l’organisation peut verser dans l’anomie, sans que de nouveaux liens sociaux se tissent entre les individus, sans que de nouveaux projets collectifs et de nouveaux rapports sociaux émergent.
On pourra effectivement considérer être dans une phase de transition lorsque les processus de dégradation et de régénération fonctionnent de concert. C’est-à-dire à partir du moment où les membres de l’organisation passent du constat de la difficulté de pouvoir infléchir la régulation de contrôle au nom de leur individualité et de leur professionnalité dans des espaces officiels, à celui de la nécessité de s’organiser pour préserver et revendiquer leur identité en tant que personnes (reconnaissance de leur singularité), en tant que professionnels (reconnaissance de leur utilité) et en tant que membres d’un groupe.
Quant aux sorties possibles d’un processus de transition, trois cas peuvent se présenter.
– La direction de l’entreprise interrompt le processus de transition de manière « autoritaire » en détruisant les nouveaux réseaux de connexions en cours de construction entre les individus et les groupes.
Cette démarche devrait se traduire dans les faits par l’exclusion de certains individus et par la rigidification de l’organisation de l’entreprise, du travail, et de la gestion du personnel au sens large. Dans ce cas, l’organisation s’installe dans une crise structurelle et sa performance globale s’en trouve affectée.
Cependant, l’organisation peut aussi, du moins temporairement, trouver une forme d’équilibre et de stabilité sous un mode « névrotique » et « psychotique » permettant de réduire au maximum les tensions et les énergies perturbantes (Enriquez, 1992).
– Le processus de transition perdure dans l’organisation, sans qu’émergent de nouveaux réseaux de connexions suffisamment stables et porteurs d’objectifs partagés pour engendrer des ruptures.
Cette situation devrait être particulièrement anxiogène pour les salariés, et se traduire par un turn-over élevé ainsi qu’une prolifération d’attitudes de retrait et de résistance à l’égard de l’entreprise.
– Enfin, la direction utilise les nouveaux réseaux de connexions émergeants en exploitant leurs ressources, tout en affirmant son pouvoir et sa domination sur les collectifs et les individus au travail.
Dans cette perspective, la direction modifie substantiellement certaines de ses règles de gestion (amélioration de la régulation de contrôle par la régulation conjointe), voire certaines parties de son organisation, afin de répondre aux attentes du personnel en termes de reconnaissance d’identité, tout en gagnant en efficacité productive.


IMGIMGPROBLEMATIQUE DES TRANSITIONS PSYCHO...IMGIMF
PROBLEMATIQUE DES TRANSITIONS PSYCHOSOCIOLOGIQUESPROBLÉMATIQUE DES TRANSITIONS PSYCHOSOCIOLOGIQUES VOLONTE D'ADAPTATION VOLONTÉ D’ADAPTATION DU MODELE TAYLORIEN AUTRES MOBILESAUTRES MOBILESDU MODÈLE TAYLORIEN AUX NOUVELLES EXIGENCES MANAGERIAUXMANAGÉRIAUXAUX NOUVELLES EXIGENCES PRODUCTIVES (contexte particulier)(contexte particulier)PRODUCTIVES EFFETS SUR LES PROCESSUS(contexte global) EFFETS SUR LES PROCESSUS (contexte global) DE REGULATION, DE SOCIALISATIONDE RÉGULATION, DE SOCIALISATION ET DE CONSTITUTION DES IDENTITESET DE CONSTITUTION DES IDENTITÉS INDIVIDUELLES ET COLLECTIVESINDIVIDUELLES ET COLLECTIVES AU TRAVAILAU TRAVAIL Affaiblissement des liens sociaux entre les individus, développement d'attitudes de PROVOQUE UNE SITUATIONretrait, d'isolement pouvant PROCESSUS DE D'ANOMIEprendre une forme TRANSITION pathologique. Affaissement des valeurs, affaiblissement de l'action collective et de la performance Destruction et constructionCONFRONTATION Destruction et construction globale de l'organisation de nouveaux liens sociaux.AVEC LA DIRECTION de nouveaux liens sociaux. Edification de nouveauxÉdification de nouveaux projets collectifs.projets collectifs. Revendication en termeRevendication en termes de reconnaissance d'identitéMAINTIEN DE L'ETATMAINTIEN DE L’ÉTAT de reconnaissance d’identité RIGIDIFICATIONDE TRANSITIONDE TRANSITION ADAPTATION INNOVANTEDE L'O RGANISATION DE L'ORGANISATION

Toutefois, dans tous les cas, la sortie du processus de transition implique l’instauration d’un rapport de forces entre les « représentants » de la direction et ceux issus des nouveaux réseaux de connexions.
À cet égard, les processus de transition devraient faire émerger de nouveaux leaders (sujets « créateurs d’histoires », Enriquez, 1992), « à côté » des représentants officiels du personnel, sauf si ces derniers sont capables de défendre les aspirations nouvelles des salariés et se trouvent confortés dans leurs rôles de représentants.
Le rapport de forces peut, sous certaines conditions, conduire au conflit ouvert, qui à son tour pourra conduire à un règlement de type « autoritaire-simplificateur », ou « complexe-innovateur », tels que nous venons de les formuler ci-dessus.
Enfin, dans une phase de transition, les configurations identitaires telles que nous pouvons les rencontrer aujourd’hui dans les travaux psychosociologiques subissent de profondes modifications et recompositions allant dans le sens d’un affaiblissement des clivages socioprofessionnels traditionnels et vers l’édification temporaire d’une identité collective « anticipatrice », annonciatrice de la teneur des changements sociaux à venir.
 
Un exemple concret de phénomène de transition : le cas d’une École supérieure de commerce (ESC )
 
 
À partir des rares cas d’organisations étudiés – la complexité méthodologique posée par le repérage d’un processus de transition mérite un article elle seule –, et notamment d’une école de commerce, nous avons pu constater que :
  1. Une action de la direction (il s’agissait dans ce cas de conformer l’organisation aux « visions stratégiques » de son directeur) suffit à provoquer une situation d’anomie temporaire, capable d’engendrer un processus de transition. Plus en détail, le management « autocratique » du directeur, fondé sur une stricte division du travail entre les « concepteursdécideurs » (les directeurs) et les « producteurs » (administratifs et professeurs) et sur l’exclusion comme mode de régulation et de reproduction sociale de l’organisation, a provoqué conjointement :
    • un blocage de la dynamique de mobilisation subjective individuelle et collective au travail, alimenté par la difficulté d’exprimer sa créativité, son intelligence, sa personnalité, et d’être rétribué en terme de reconnaissance d’identité par l’organisation ;
    • une situation particulièrement inductrice de souffrance sur le plan psychologique, nuisible sur le plan psychosociologique à l’établissement des liens de coopération nécessaires à la réalisation du travail et, in fine, favorable au développement de groupes « marginalisés » comme à l’apparition d’éléments « libres » au sein de l’organisation.
    • Il convient de souligner que l’exclusion comme mode unique de régulation et de reproduction de l’organisation semble avoir pour effet, non pas d’atteindre l’objectif de stabilité visé, mais de créer sans cesse de nouveaux membres à exclure, ce qui contribue à rapprocher les intérêts des différents groupes « marginalisés » et favorise l’établissement des liens sociaux favorables au développement d’une transition ;
  2. Là où il n’existait pas à proprement parler de groupes constitués, le processus de transition a d’abord permis la création d’un véritable collectif, qu’il a ensuite engagé dans une véritable « bataille identitaire » ;
  3. Sur le plan des rapports sociaux, le processus de transition s’est révélé particulièrement innovant, en permettant, entre autres, la création de liens de solidarité entre des agents appartenant à des catégories socio-professionnelles différentes, aux intérêts immédiats parfois contradictoires, ou bien encore entre des agents opposés sur le plan de l’identité personnelle et professionnelle (par exemple entre les enseignants issus de l’Université et ceux issus de l’entreprise).
  4. Cependant, le processus de transition ayant été brutalement interrompu (quinze personnes sur cinquante ont été licenciées, dont les différents représentants et leaders élus ou non), nous ne saurons jamais si la création de cette nouvelle solidarité collective augurait des nouveaux rapports sociaux qui se seraient développés dans cette organisation ;
  5. Les transitions font émerger de nouveaux leaders. Dans le cas de cette organisation, le personnel s’est choisi des leaders parmi les individus dont l’ensemble des attitudes traduisaient une grande liberté de pensée vis-à-vis de la direction, leaders qui n’avaient pas été à l’instigation du mouvement social, ni même conviés par le personnel à participer aux premières réunions « clandestines ».
 
Conclusion
 
 
Cette recherche tend tout d’abord à démontrer que l’apparition des transitions sur le plan psychosociologique dans les organisations productives se déroule en deux temps distincts.
Dans un premier temps, les actions des managers de l’entreprise provoquent une situation d’anomie au sein de l’organisation, en rendant inopérants, volontairement ou non, les processus de construction des liens sociaux et des identités au travail.
Dans un second temps, les acteurs ainsi « marginalisés » construisent de nouveaux liens sociaux autour d’un projet collectif de changement social, surtout revendiqué en termes de reconnaissance d’identité.
Ensuite, et sans doute plus fondamentalement, le recours au concept de transition permet à la fois d’apprécier les capacités d’adaptation d’une organisation sur le plan social, d’interpréter certaines conduites individuelles et collectives face aux changements imposés autrement qu’en termes de résistances aux changements ou de stratégies d’acteurs cherchant à accroître leur pouvoir, et de révéler dans certains contextes organisationnels une rationalité de l’action individuelle et collective, psychologique et psychosociologique, inscrite en rupture avec le modèle de relations sociales proposé par l’organisation et fondée sur la quête d’identité et de l’accomplissement de soi.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BALANDIER, G. 1970. « Sociologie des mutations », Paris, Anthropos.
·  BALIBAR, E. 1965. « Sur les concepts fondamentaux de matérialisme historique », Lire Le Capital, tome 2, Paris, Maspéro.
·  BAREL, Y. 1973. La Reproduction sociale, Paris, Anthropos.
·  BASTIDE, R. 1969. « Le problème des mutations religieuses », Cahiers internationaux de sociologie, vol. XLVI.
·  BEJIN, A. ; MORIN, E. 1976. « Introduction », Communications, n° 25, Paris, Le Seuil.
·  DEJOURS, C. 1990. « Nouveau regard sur la souffrance humaine dans les organisations », Presses de l’université de Laval/Eska.
·  DEJOURS, C. 1993. « Coopération et construction de l’identité en situation de travail », Futur antérieur, 2, Paris, L’Harmattan.
·  DUBAR, C. 1995. La Socialisation, Paris, Armand Colin ( 2e édition revue).
·  DUBET, F. 1985. « Après l’évolutionnisme, y a-t-il une sociologie du changement ? », Connexions, n° 45, Toulouse, Érès.
·  ENRIQUEZ, E. 1992. L’Organisation en analyse, Paris, PUF.
·  FORSE, M. 1991. L’Analyse structurelle du changement social, Paris, PUF.
·  FREUND, J. 1976. « Observation sur deux catégories de la dynamique polémogène », Communications, n° 25, Paris, Le Seuil.
·  FREYSSENET, M. 1994. « Quelques pistes nouvelles de conceptualisation du travail », Sociologie du travail, hors-série.
·  GODELIER, M. 1987. « Introduction : L’analyse des processus de transition », Revue internationale des sciences sociales, novembre.
·  LAVILLE, J.-L. 1993. « Participation des salariés et travail productif », Sociologie du travail, n° 1.
·  MAURICE, M. 1993. « Les nouveaux systèmes productifs, entre “taylorisme” et “toyotisme” », Sociologie du travail, n° 1.
·  MORIN, E. 1976. « Pour une crisologie », Communications, n° 25, Paris, Le Seuil.
·  REYNAUD, J.-D. 1989. « Les règles du jeu. L’action collective et la régulation sociale », Paris, Armand Colin.
·  ROUSSAY, P. 1998. « Recherche des facteurs psychosociaux des transitions dans les organisations. Analyse des processus de rupture dans la reconduction des systèmes sociaux », thèse de doctorat en sciences humaines, université de Tours. TABOADA-LEONETTI, I. 1994. « Stratégies identitaires et minorités », dans Camillieri, C. (sous la direction de), Stratégies identitaires, Paris, PUF.
·  TOURAINE, A. 1965. Sociologie de l’action, Paris, Le Seuil.
·  VELTZ, P. ; ZARIFIAN, P. 1993. « Vers de nouveaux modèles d’organisation », Sociologie du travail, n° 1.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis