2001
Connexions
Pratiques de la relation d’aide
Michel Boutanquoi
maître de conférences à l’université de Franche-Comté, chercheur au CREF, université ParisX-Nanterre; cf. M. Boutanquoi ( 2001), Travail social et pratiques de la relation d’aide, Paris, L’Harmattan.
Malgré les critiques qui mettent en cause son
efficacité, la relation d’aide en travail social
mérite une attention particulière. En essayant
de comprendre comment s’élabore la mise en
œuvre d’une telle relation au travers de
l’étude, en premier lieu, de la manière dont se
construit la représentation d’autrui, objet de
cette relation, on peut mettre en évidence
l’importance du sentiment du possible auquel
s’oppose le sentiment du fatalisme : le possible d’un travail sur une déviance passagère,
le fatalisme face à une déviance qui s’inscrit
comme caractéristique de l’être.
In spite of the criticisms which question the
efficiency the relation of help in social work
deserve a particular attention. By trying to
understand how elaborates the practice of
such a relation through the study first of all in
the way of which takes the representation of
others, object of this relation, one can put in
evidence the importance of the feeling of the
possible to which opposes the feeling of the
fatalism, the possible of a work on a temporary abnormality, the fatalism in front of an
abnormality which joins as characteristic of
the being.
Le temps est à la crise du travail social, si on en croit un certain
nombre de publications récentes. Face à « une marginalisation de
masse », à un « public qui change en taille mais aussi en nature » (Donzelot et Roman, p. 11), ses méthodes apparaîtraient obsolètes car elles
continueraient de reposer sur « un mythe éducatif » mort depuis une
décennie (Ion, 1990, p. 167). Le travail social ne parviendrait pas à
remettre en cause une vision basée sur l’idée de déficience individuelle
qui s’épanouissait dans une taxinomie sans cesse réinventée et qui
ouvrait la voie à la mise en œuvre de la relation d’aide. Les travailleurs
sociaux historiques ne parviendraient pas à intégrer dans leurs pratiques
les questions du développement social, du territoire ; ils ne parviendraient pas à émerger des logiques de l’assistanciel pour intégrer des
logiques plus socialisées, créatrices de lien social. Devant la nécessité
de mobiliser de nouveaux savoir-faire, qu’illustreraient les postes de
chef de projet, « rien d’étonnant alors s’il semble bien que ce soit la plupart du temps des professionnels venus de métiers extérieurs au champ
du travail social qui tendent à investir ces nouveaux postes » (Ion, 1998,
p. 18).
Et pourtant, il faut croire que ce fameux « mythe éducatif » bouge
encore puisqu’il n’est pas de dispositifs liés à la lutte contre les exclusions qui n’intègrent l’idée d’accompagnement social individuel, que la
lutte contre certains phénomènes de délinquance conduit à la mise en
place de centres éducatifs renforcés (CER ), et que, si majoritairement ce
sont « d’autres références et d’autres valeurs que celles qui font partie
de la culture traditionnelle des travailleurs sociaux qui s’imposent peu à peu dans les lieux stratégiques du social » (Ion, p. 131), il faut bien
constater « qu’au front du social, là où les métiers et les statuts les plus
divers se trouvent intervenir, qui ne sont pas tous originaire du social,
c’est une compétence de type relationnel qui se trouve principalement
invoquée » (Ion, p. 134).
Convenons donc que la relation d’aide, malgré sa mise en procès,
son renvoi à un mode d’action inadaptée au regard des enjeux sociaux,
mérite encore qu’on s’y intéresse, mérite encore d’être envisagée en tant
qu’objet de recherche. Si on veut bien tenter de considérer le travail
social non pas comme une instance chargée de la question sociale au
sens le plus large du terme, mais comme une instance chargée de la
nomination d’une forme de déviance, l’inadaptation – c’est-à-dire un
ensemble de désajustements, d’écarts, de comportements problématiques – au travers de sa prise en charge, on entrevoit alors que ce travail ne peut que prendre appui sur ce « colloque singulier », comme le
nomme J. Ion. Dans un cadre, celui de la question sociale, on ne peut
que lire son échec face à une tâche insurmontable; dans le second, celui
d’un certain rapport à la déviance, il devient possible d’approcher son
efficacité symbolique (Autès, 1999) au sens d’un renouvellement continuel de la question du rapport entre normes et déviance. À ce titre, la
mise en avant de la thématique de la maltraitance ces dernières années
illustre bien, comme le souligne Durning ( 1995, p. 166), une réinvention des modalités de normalisation familiale.
Fondements de la relation d’aide
Comprendre ce qui est en jeu dans une relation d’aide revient probablement dans un premier temps à se poser la question de ce qui est en
jeu dans la rencontre avec autrui. Cet autre, il faut d’abord le connaître,
le percevoir en tant qu’individu singulier, comprendre son itinéraire, en
un mot l’évaluer. Cette rencontre ne doit rien au hasard, elle intervient
à la suite d’un premier processus de désignation sociale d’une déviance,
d’une différence devenue source de gêne et de malaise : le renvoi
(signalement d’enfants en danger, envoi d’un dossier à une commission
d’éducation spécialisée, dossier d’expulsion locative… ). Ce dont il est
ensuite question relève du travail de nomination (désigner une forme de
déviance : l’inadaptation ) et donc de confirmation de ce renvoi par le
biais d’une prise en charge puis, à travers elle, du devenir du sujet ainsi
assigné, autrement dit de sa réintégration.
Se pose alors la question des outils utilisés pour décrire, expliquer,
prévoir, pour atteindre à la connaissance d’autrui. Or, d’une certaine
manière, connaître, c’est pouvoir se représenter et rendre représentable.
« Nous avons tous besoin de savoir à quoi nous en tenir sur le monde
qui nous entoure. Il faut bien s’y ajuster, s’y conduire, le maîtriser physiquement ou intellectuellement, identifier et résoudre les problèmes
qu’il pose. C’est pourquoi nous fabriquons des représentations » (Jodelet, 1989, p. 31).
Abric ( 1994, p. 30) rappelle que la représentation d’une situation
dépend de quatre composantes : la représentation de soi, de la tâche, des
autres et du contexte. En adaptant ce schéma, nous pouvons penser que
la représentation d’autrui, le déviant, l’inadapté dépend de :
- la représentation de soi et du métier. Aux côtés d’une représentation
de soi qui explore principalement l’identité individuelle, la représentation du métier qui réfracte les éléments d’une identité sociale et professionnelle doit nécessairement être prise en compte ;
- la représentation du contexte, du social en général. Il s’agit ici de s’intéresser au champ social dans lequel se posent les difficultés que le travailleur social se trouve devoir traiter ;
- la représentation de l’objet de l’action, la déviance, l’inadaptation.
Qu’est-ce que la déviance et l’inadaptation ? Est-il possible d’agir sur
de tels objets sans s’adosser a minima à des conceptions, à des théories
les concernant ?
- la représentation de l’objet d’intervention. Les différentes catégories
de population concernées mobilisent chacune, chez les travailleurs
sociaux, des savoirs, que ce soit les bénéficiaires du RMI, les handicapés
physiques ou les personnes atteintes par le HIV.
À ces quatre composantes, il faut ajouter l’adhésion par la personne
aidée des représentations de l’aidant. Dans un travail préparatoire portant sur les signalements d’adolescents en danger, nous avions pu montrer combien les notions de bonne relation, d’adhésion à l’intervention
influençaient le regard porté sur l’objet et le pronostic d’avenir.
Une telle approche pourrait donner l’idée d’un processus rapidement figé. Pourtant, il faut considérer qu’il s’agit d’un processus dynamique, d’une construction qui s’appuie sur une communication, sur une
interaction.
Nous avons donc cherché à mettre à jour les contenus des différents
niveaux de représentation, puis à comprendre leur articulation dans des
situations concrètes, dans le cadre de la protection de l’enfance auprès
de deux professions (assistantes de service social et éducateurs spécialisés) et ne prenant pour objet d’intervention que l’adolescence. Pour la
première phase, nous avons eu recours à un type de recueil de données
désormais classique dans l’étude des représentations sociales, l’association de mots (Rouquette et Rateau, 1998). Cette technique repose sur
l’idée que le champ sémantique obtenu par association avec un mot
inducteur est à la fois organisé et porteur de significations (Le Bouedec,
1984, p. 250). L’analyse des réponses de 172 travailleurs sociaux rencontrés dans le cadre d’une trentaine de services a permis de dégager
des grands axes que nous présentons brièvement.
La représentation du métier croise une dimension identitaire différenciée suivant la profession (les éducateurs revendiquant naturellement
le champ de l’éducation et les assistantes sociales celui de l’aide psychosociale et de la famille) et une dimension pratique commune du
savoir-être et du savoir-faire (l’accompagnement, l’écoute, la
réflexion… ).
La représentation du contexte apparaît relativement floue : le travail
social semble limité à un ensemble de techniques, le social réduit en
partie à un environnement économique et financier plus ou moins facilitant.
La représentation de l’objet de l’action est référée assez directement
à la question de la norme et de la normalité. Elle oscille entre deux
pôles, l’être et l’avoir d’une certaine manière : être déviant, ce qui relève
d’un état, avoir des comportements déviants, qui renvoie à une symptomatologie.
Concernant l’objet de l’intervention, on peut dire que, autant il
existe un état d’enfance qui serait comme un temps arrêté, autant l’adolescence évoque le mouvement, le passage, le changement. Si l’enfant
est une promesse d’avenir, une innocence à protéger, y compris contre
ses parents, l’adolescent est soumis au risque, à l’incertitude, il doit faire
des choix. Les thématiques de la crise et du malaise s’accompagnent de
celles de la fougue et de la générosité.
La relation d’aide en pratique
Parce qu’il n’était guère envisageable d’observer directement les
pratiques concrètes, nous avons recueilli auprès d’une trentaine de travailleurs sociaux, qui avaient accepté de répondre aux exercices d’association de mots, des récits de prise en charge d’adolescents, l’un
débouchant sur une évolution favorable, l’autre sur une évolution plus
problématique. Le choix de deux situations contrastées marquait le
souci de distinguer un travail de nomination qui confirme un premier
renvoi tout en initiant la réintégration (évolution favorable) de celui qui,
tout en confirmant le premier renvoi, en initie un second par le biais, le
plus souvent, d’une réorientation vers une autre prise en charge (évolution problématique). Même si le récit ne peut prétendre rendre compte
exactement des pratiques concrètes, il peut permettre de les approcher,
car on ne demande pas à l’interlocuteur de justifier la manière de s’y
prendre, mais de la mettre en scène, en perspective, au travers d’une histoire.
Nous avons analysé les récits selon la méthode proposée par Cibois
( 1989) : une analyse thématique où l’ensemble des thèmes retenus peut
être considéré comme les réponses à des questions ouvertes, la constitution d’un tableau lexical des questions « qui croise l’ensemble des
modalités de réponse aux questions fermées » (p. 14), en l’occurrence
les variables caractérisant les répondants, tableau qui « peut tout à fait
légitimement être soumis à une analyse de correspondance puisque ses
marges ont un sens » (p. 15).
L’analyse factorielle a donc permis de dégager deux facteurs : l’un
condense 46,5 % de la variance et est structuré par l’opposition entre
les deux types de situations retenues ; l’autre représente 21,1 % de la
variance et met principalement en jeu des éléments de la pratique professionnelle.
Le pôle « situation problématique » permet de décrire un adolescent
qui présente des traits de personnalité négatifs (fruste, passif, caractériel… ), qui entretient une mauvaise relation avec le travailleur social,
qui se situe parfois dans le refus, qui n’investit ni scolarité ni formation
professionnelle et se réfugie dans l’absentéisme, qui fugue, qui a des
problèmes de toxicomanie, de violence. Du point de vue du travailleur
social, il suscite le sentiment d’être démuni, un sentiment de lourdeur.
Les parents ont une attitude négative par rapport au service. La personnalité de l’adolescent, qui présente des difficultés psychologiques, apparaît au cœur de l’explication de ce qui peut être vécu comme un échec,
souvent en lien d’ailleurs avec la question des problèmes familiaux. Se
fait jour une notion de fatalité face à des situations marquées par l’absence de tout projet.
Le pôle « situation favorable » permet de mettre en scène un adolescent qui investit la scolarité ou une formation, qui entretient une relation de confiance avec le travailleur social, qui progresse, qui a des
projets ou des désirs, qui adhère à ce qu’on lui propose, qui est acteur
même s’il peut avoir des problèmes de comportement, avoir commis des
délits et être en difficulté sur le plan psychologique. Il suscite un sentiment d’ouverture. L’évolution apparaît massivement due à la bonne
relation et à une personnalité positive. Ce pôle draine majoritairement
les thèmes du facteur 2 qui expriment la possibilité d’exercer son métier,
à la fois sur sa dimension identitaire (une prise en charge éducative pour
les éducateurs, une prise en charge à visée plus familiale pour les assistantes sociales) et sur la dimension savoir-être (l’écoute, la parole) et
savoir-faire d’où émerge avec force la notion d’accompagnement.
De fait, les situations d’évolution problématique se caractérisent par
l’impossibilité de mettre en œuvre un travail, soit en raison de l’attitude
de refus de l’adolescent, soit en raison de l’attitude négative des parents
à l’égard du service, les deux dimensions pouvant se mêler. L’explication de ce type d’évolution s’appuie essentiellement sur les dispositions
internes de l’adolescent, puis sur la force des problèmes familiaux. Cela
nous semble faire écho à la remarque de Herouin ( 1997, p. 41) quand il
souligne, non sans pertinence, que « les travailleurs sociaux font très
majoritairement référence à la structure individuelle ou familiale au
regard des processus de reproduction ou de répétition, où la notion
d’histoire personnelle ou familiale prend une place prépondérante pour
l’analyse de la situation ». Par ailleurs, on peut se demander si cela ne
fait pas référence à ce que Corbillon et al. ( 1997, p. 73) nomment « le
fatalisme social implacable », cette difficulté « d’intégrer les possibilités, d’infléchir les trajectoires et de rompre le déterminisme social », et
ce d’autant plus que le thème de la fatalité en tant qu’explication du type
d’évolution figure en bonne place.
Parce qu’ils sont avant tout décrits sous des traits négatifs (immature, caractériel… ) ou sous des traits interrogatifs (dépressif, énigmatique, angoissé… ), l’image qui se dégage des adolescents n’apparaît pas
en grande cohérence avec la représentation de l’adolescence qui se
dégageait de l’analyse des associations de mots. À l’idée du mouvement
s’oppose ici le sentiment de quelque chose d’immobile, sinon d’immuable, d’un passage interminable ou d’une recherche qui ne peut
aboutir, pour reprendre un des termes les plus souvent utilisés. Alors que
l’adolescence est perçue comme un monde tourmenté mais finalement
tourné vers l’avenir, tendu par le désir, même si cela emprunte les chemins du malaise ou du conflit, la réalité renvoie à la brutalité d’un univers marqué par la douleur, par la résistance, par l’engoncement. Et la
déviance qu’on tolérait entre alors dans l’ordre de l’insupportable, la
difficulté relationnelle malaisée à supporter surtout, sans doute, si la
situation a été au départ investie. Un éducateur en internat dira : Je me
suis dit, je vais le sortir parce que je sais qu’il y a quelque chose à faire.
J’avais pas forcément raison.
Les situations d’évolution favorable se calquent presque sur des
logiques inversées. Elles sont puissamment traversées par la possibilité
de l’action qui s’appuie sur des attitudes de l’adolescent et de sa famille
antinomiques avec les précédentes : là où se manifestait du refus s’installent la confiance, l’adhésion ou la demande ; là où se déployait une
attitude négative des parents, s’établit sinon une coopération, du moins
une acceptation de l’intervention, dont on peut se demander si elle ne
repose pas sur un modèle de soumission à l’autorité (Bouchard, 1988,
p. 165) ; et là où la famille est en état d’invalidation permanente, l’attitude positive de la famille d’accueil prend le relais, sinon la place (dans
les situations relevant du placement familial).
Toutefois, en parallèle avec les situations d’évolution problématique, on recherche en premier lieu les explications autour des dispositions internes de l’adolescent, et si la famille se trouve très rarement
citée, elle n’est pas pour autant ignorée : en effet, le thème de la personnalité positive de l’adolescent recouvre non seulement des caractéristiques personnelles mais également des références à ce que la famille
a pu donner ou transmettre (le thème « a reçu de bonnes bases » en est
un exemple). Dans le cadre favorable, l’autre source d’explication mise
en valeur, nous l’avons indiqué, est « la bonne relation ». Ce thème nous
apparaît presque dans une relation tautologique avec la thématique de la
mise en œuvre de l’action. Prédicat et conclusion sont interchangeables : il y a bonne relation parce qu’un travail a pu se réaliser, un travail a pu se réaliser parce qu’il a existé une bonne relation. Cette
redondance signe peut-être la difficulté de rendre intelligible une évolution. C’est très difficile de parler de ça. Pourquoi un atome crochu avec l’un et pas avec l’autre ? Pourquoi avec une histoire ni plus ni moins tordue l’une que l’autre ? C’est comme ça. C’est tout (éducatrice internat).
Les adolescents, décrits plutôt en fonction de traits positifs (volontaire, gentil, mature, intelligent, authentique… ), plutôt en fonction
d’une dynamique constructive (notion de projet, de progrès), renvoient
bien à une adolescence en mouvement, en devenir, une adolescence
qu’on peut accompagner sur le chemin de sa quête.
Peu importe alors les comportements déviants qui se font jour : ils
sont perçus comme transitoires, comme l’expression du passage.
Il faut toutefois prendre garde à une lecture trop abrupte des résultats. En effet, si l’analyse factorielle permet de rendre compte de l’organisation des thèmes, en raison de la schématisation qu’elle opère, elle
aplatit en quelque sorte la construction qui s’élabore dans le temps.
L’analyse plus fine et plus clinique de cinq entretiens tirés au hasard a
permis de mettre en évidence combien le processus en jeu connaît les
doutes, les hésitations, voire les inflexions. Par ailleurs, entre les deux
pôles se dessine un monde de l’entre-deux qui concerne particulièrement des situations décrites dans le cadre d’une évolution problématique, un entre-deux qui laisse entrevoir la perplexité, les interrogations
sur l’avenir, voire sur l’action menée.
Ce que l’analyse factorielle permet, en tout cas, de mettre à jour
touche à la cohérence et à l’articulation des différents niveaux de représentation, actualisée dans chaque rencontre entre l’idée du métier qui
apparaît comme l’axe fondamental, l’idée de l’objet de l’intervention
(l’adolescence à laquelle il s’avère nécessaire d’ajouter une certaine
conception de la famille), l’idée en partie de l’objet de l’action (liée à la
déviance) et l’adhésion à cet ensemble par l’adolescent.
Les situations favorables peuvent véritablement être spécifiées
parce qu’elles mettent en scène un exercice du métier, une rencontre
avec un adolescent qui entre en résonance avec une certaine idée de
l’adolescence, une déviance qui ne bascule pas du côté du morbide, un
adolescent qui, parce qu’il prend appui sur ce qui lui est proposé,
exprime une adhésion, reprend à son compte l’ensemble des représentations dont il est l’objet et où les parents se situent plutôt positivement
à l’égard des professionnels. Les situations problématiques articulent
presque des éléments contraires.
La mise en œuvre d’une relation d’aide repose donc fondamentalement et de manière prédominante sur la possibilité pour le travailleur
social d’un renforcement, et au moins sur la reconnaissance de l’identité professionnelle au travers de la possibilité d’exercer son art, l’art de
relation dit Lemay ( 1993, p. 102), l’art du soi comme outil qui inévitablement renvoie sur des questions d’identité personnelle. Cela transite
non seulement par l’adhésion mais également par la demande, par la
relation positive qui autorise la tolérance. Parce que l’autre me reconnaît dans ce que je peux lui donner, dans ce que je suis, dans ce que je
veux être, alors quelque chose entre nous devient possible.
À propos des éducateurs de l’ex-éducation surveillée (devenue la
Protection judiciaire de la jeunesse), Chabrol ( 1994, p. 120) notait sur la
base d’entretiens portant sur la conception du métier : « Être en ou avoir
une relation est tout autant une technique pédagogique (imprécise dans
ce contexte) qu’une fin pédagogique et éducative, qu’un symbole de
l’actualisation d’une valeur éminente liée à l’être éducatif. »
Prendre en compte cette réalité première conduit à discuter la question de l’internalité. L’essentiel des explications des différentes évolutions, nous l’avons vu, fait appel aux dispositions internes de
l’adolescent. Particulièrement forte dans le cas des situations d’évolution favorable, cette propension se trouve quelque peu tempérée, dans le
cas des évolutions problématiques, par une plus forte mise en question
des familles ou par la mise en avant de problèmes de dysfonctionnement, qu’ils soient internes aux équipes ou entre institutions. Dans tous
les cas ne surgit aucune explication qui s’attacherait à l’environnement
social des adolescents.
Peut-on pour autant conclure à une confirmation de la thèse selon
laquelle « le travail social privilégie la norme d’internalité » (Le Poultier, 1986, p. 33), norme qui, parce qu’elle évacue tout questionnement
du social, « peut être considérée comme l’élément cognitif qui sous-tend
un procès essentiel de la reproduction idéologique : la naturalisation de
l’environnement social » (Beauvois, 1984, p. 132) dont les travailleurs
sociaux seraient les agents ?
L’importance de la dimension professionnelle de toute relation
incite plus à souscrire à la position de Castra ( 1994, p. 48), lorsqu’il
indique que la pression à l’internalité peut se comprendre « moins
comme un processus de naturalisation du social et de légitimation des
pratiques que comme l’affirmation et la défense d’une compétence et
d’une spécificité professionnelles ». Recourir aux dispositions internes
n’est peut-être pas autre chose que mobiliser un savoir-faire et un
savoir-être dans le but d’un objectif réalisable qui vient conforter une
identité professionnelle.
Autrement dit, dans le procès d’individualisation que représente
toute prise en charge, et en particulier dans le champ de la protection de
l’enfance, ce qui est visé relève de l’ici et du maintenant de la relation
qui mobilise les ressources personnelles du travailleur social et qui tente
de mobiliser l’autre, objet de la relation, en tant qu’acteur. Le but n’est
pas de produire un changement social inaccessible dans le cadre d’une
stricte relation d’aide. Cela n’a pas pour corollaire, ce que montrent Truchot ( 1990) et Castra ( op. cit. ), un aveuglement ou une surdité à la violence du monde.
Derrière la pression à l’internalité, l’apparent conformisme social,
se dissimule, pour les travailleurs sociaux, une question identitaire. Il ne
s’agit pas de contester les effets possibles d’un tel processus dont il faudrait de toute façon analyser la portée réelle sur ceux qui en sont les
objets, mais de le resituer dans un contexte, de manière à ne pas occulter d’autres logiques, à ne pas en rester au plan de la seule idéologie.
En d’autres termes, la pression à l’internalité ne se réduit sans doute
pas à une volonté inconsciente des travailleurs sociaux de faire admettre
le monde tel qu’il est à ceux dont ils ont la charge. Elle renferme aussi
une certaine idée du sujet dont il faut encourager les comportements
d’autonomie (Truchot, p. 112).
On peut dire que, d’une certaine manière, pour que vive une relation d’aide, il apparaît nécessaire qu’elle soit portée par une dynamique
du mouvement. Et c’est bien cette idée de mouvement qui se révèle le
ressort commun aux différents niveaux de représentation.
Parce que la représentation du métier repose sur une logique identitaire forte, on conçoit que les questions du savoir-être et du savoir-faire
n’aient de sens que s’ils accompagnent une évolution qui, en retour,
vient conforter l’identité professionnelle.
De son côté, l’adolescent doit s’inscrire dans un mouvement, celui
de l’adolescence telle que se la représentent les travailleurs sociaux, qui
le fait passer de l’enfance à la construction de l’avenir, ce que signalent
principalement les thèmes du projet, du désir et du progrès, mais également celui de la personnalité positive qui contient des références à des
qualités positives examinées lors de l’analyse des associations de mots
(sensible, créatif… ). Peu importe, d’une certaine manière, la crise, le
malaise, le conflit, et même les délits, pourvu que vibre l’arc de la
recherche, pourvu que rien ne se fige sur l’horizon désert d’un impossible mûrissement.
Si déviance il y a, il semble nécessaire qu’elle puisse être lue non
pas en termes d’être mais en termes d’un moment transitoire, en termes
de symptôme éventuellement, c’est-à-dire d’une manière qui, là encore,
ne se fige pas, qui laisse ouverte la porte du changement.
Enfin l’idée d’adhésion de l’adolescent aux propositions du travailleur social implique elle aussi l’idée d’une démarche, d’une volonté.
Fondamentalement, ce mouvement qui marque intimement de son
empreinte les représentations concourant à fabriquer la représentation
d’autrui, représentations qui s’actualisent dans chaque récit singulier,
s’avère être ce qui autorise l’accès au champ du possible. Toutes les
situations qui évoluent favorablement sont sillonnées par le sentiment
du possible, sentiment qui épouse le mouvement, qui recouvre la faculté
de pouvoir mettre en œuvre les fondements d’une pratique professionnelle. Ce champ du possible renvoie expressément à la mise en scène
d’un soi comme outil, un soi professionnel accomplissant le vœu d’aide.
Mais si la relation d’aide s’appuie sur des enjeux identitaires et des
enjeux de cohérence cognitive, elle apparaît sur le plan social comme un
espace d’échange et surtout un espace de définition. Elle met en scène
et en mots une déviance de passage, de nature symptomatique, quelle
qu’en soit l’étiologie (sociale, psychologique), qui invite à l’expression
de la solidarité, à la mise en valeur du lien social, une déviance d’état
qui se clôture sur elle-même faute de pouvoir s’inscrire dans l’échange,
et qui appelle le renvoi. La relation d’aide peut se définir comme un
espace de transition qui détermine le possible et l’impossible, le possible de la réintégration après avoir été signalé comme inadapté, son
impossibilité et le maintien dans le champ des prises en charge des
déviants.
En d’autres termes, la relation d’aide conjugue à la fois un enjeu
individuel pour le travailleur social et un enjeu social : au travers de la
quête de l’un se noue une des articulations entre normes et déviances.
Au-delà d’une fonction que le chercheur se plaît à tenter de dégager, les conditions d’émergence d’une relation d’aide posent une interrogation essentielle du point de vue de la pratique sociale : qu’est-ce qui
peut permettre aux travailleurs sociaux, à la fois sur un plan individuel
et sur un plan collectif, de rompre avec l’idée de fatalisme, avec l’idée
de reproduction implacable des difficultés, des souffrances, des impossibilités. Cette question apparaît essentielle à un moment où les politiques publiques consacrent le thème du soutien à la parentalité. Dans le
champ de la protection de l’enfance, marqué par l’idée de l’enfant à
réparer (Morvan, 1988), engager un travail avec les parents suppose non
seulement une évolution du regard porté sur eux, mais par le simple fait
que la représentation de l’objet de l’intervention se trouve lié à la représentation du métier, elle implique une évolution des positions identitaires.
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