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2001/2 (no76)

  • Pages : 184
  • ISBN : 2865868885
  • DOI : 10.3917/cnx.076.0029
  • Éditeur : ERES


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Le passage à la retraite constitue l’une des principales transitions vécues au cours de la durée de vie par les membres de nos sociétés contemporaines développées. L’évolution démographique initiée à la fin de la dernière guerre va conduire une part importante de la population active, née dans les années cinquante, à accéder à la retraite au cours des premières décennies du XXIe siècle. Les chiffres sont impressionnants. Ainsi la France s’apprête-t-elle à passer de quatre retraités pour dix actifs aujourd’hui, à sept pour dix en 2040, selon les prévisions du Commissariat général au Plan. Ce sont quelques 3,5 millions de personnes ayant entre 50 et 54 ans qui seront concernées par la retraite dans les dix années qui viennent (Champsaur et al., 1999).

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Les acteurs sociaux, responsables politiques, syndicaux, chefs d’entreprises, relayés par les médias et les revues spécialisées, débattent abondamment du problème posé et des remèdes à apporter (Huguenin, 1999). On évoque le manque potentiel de main-d’œuvre qui commence à se faire sentir dans différents secteurs d’activité et plus encore les difficultés à payer les pensions qui risquent de surgir lorsque le déséquilibre entre retraités et actifs sera trop accentué. Le débat sur les modes de financement qui oppose les partisans de la capitalisation à ceux de la répartition constitue un objet de polémique des plus vifs.

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En revanche, on accorde peu de place à l’aspect psychologique du passage à la retraite et à son vécu. Or les changements susceptibles d’affecter les personnes concernées s’avèrent d’importance. Ils soulèvent la question des moyens de s’y adapter et méritent qu’on s’intéresse à ce problème de santé psychologique qui va concerner un nombre considérable de personnes dans les années qui viennent.

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Il s’agit d’un moment de transition radicale dans l’histoire de vie de chacun. Si le passage parfois long de l’enfance à l’âge adulte marqué par la crise de l’adolescence, a largement nourri la littérature scientifique aussi bien que la vulgarisation en psychologie, par contre cette autre transition, tout aussi importante et potentiellement traumatisante qui conduit de la maturité active à la retraite, ne fait l’objet que d’un nombre restreint d’études et de publications.

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La raison en est peut-être dans l’émergence récente de ce nouveau découpage en trois temps de la durée de vie, dans les sociétés industrielles développées. Un temps de formation couvre l’enfance et l’adolescence. Il dure en moyenne vingt-cinq ans. Cet âge est celui de la maturation somatique et affective ainsi que celui des apprentissages scolaires et professionnels. Il est marqué par la dépendance affective, économique et relationnelle. Le deuxième temps de la durée de vie est caractérisé avant tout par la reproduction familiale et la production économique. Il constitue l’âge adulte et s’étale de 25 à 60 ans. Au cours de cette période, les individus se reproduisent dans le cadre familial et contribuent au fonctionnement économique de la société en produisant des biens et des services, rémunérés ou non.

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La troisième période de vie est celle qui s’ouvre avec la passage à la retraite. Elle commence donc à 60 ans légalement dans notre pays, et dure jusqu’à la fin de la vie, 83 ans pour les femmes en moyenne aujourd’hui, 75 pour les hommes, en recul constant. Cette période est marquée par le retrait de la vie productive, des pratiques de consommation spécifiques associées à des activités sociales non marchandes. Le poids économique de cette population est considérable puisque, depuis quelques années, son pouvoir d’achat est supérieur à celui des actifs. C’est la période au cours de laquelle on peut profiter de la vie sans l’obligation de la gagner.

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Ce « troisième âge » a gagné en importance de façon récente. Le principe de retraite lui-même est tout à fait moderne puisque généralisé dans notre pays par les ordonnances de 1945 et véritablement consolidé dans les années cinquante. À cette époque, le poids des retraités dans la société s’avère relativement modeste (Bourdelais, 1992), et la durée moyenne de jouissance plutôt brève. En 1960, l’espérance de vie à la naissance s’établissait à 67,2 ans pour les hommes et 74,3 ans pour les femmes. En moyenne, chacun ne pouvait donc espérer bénéficier de sa retraite que pendant un temps inférieur à cinq ans pour les hommes et un peu moins de dix ans pour les femmes.

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L’allongement spectaculaire de la durée de vie, qui constitue sans aucun doute l’un des événements majeurs de la seconde moitié du XXe siècle, va considérablement modifier la perspective des retraites. Depuis les années cinquante, l’espérance de vie à la naissance s’accroît de trois mois par an, contribuant à allonger en conséquence la durée potentielle de la retraite, qui s’établit aujourd’hui autour de trente ans. On approche ainsi d’un équilibre quantitatif des trois périodes de vie : formation, production et retraite.

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L’importance du passage d’un âge à un autre ne saurait échapper au psychologue social. Nous nous intéresserons ici à ce tournant de la vie qui conduit de la période de production à celle de la retraite. Le premier élément de questionnement à cet égard porte sur l’âge de ce passage. Il existe trois niveaux de réponse : légal, idéal, réel. L’âge légal répond à l’arbitraire le plus absolu et témoigne de l’équilibre des luttes entre les acteurs socio-économiques. Cet âge a été fixé en premier lieu à 65 ans par Bismark, chancelier de Prusse qui crée en 1810 le premier système étatique de retraite et fixe la limite à cet âge en fonction de ses souhaits personnels ! Cet âge sera retenu par la suite dans de nombreux pays. Il faudra attendre la récession économique des années 1975-1980 pour voir instaurer massivement des systèmes de préretraite pour apporter une solution au chômage des plus de 50 ans. Cette évolution aboutit à l’abaissement de l’âge de la retraite à 60 ans en 1982. Il existe par ailleurs de nombreux régimes dérogatoires et conventions collectives qui fixent cet âge à 55 ans, par exemple pour les mineurs, conducteurs de trains, instituteurs, ou encore travailleurs de terrain d’EDF-GDF.

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De cet âge légal, il faut distinguer l’âge réel de départ à la retraite. Selon les circonstances économiques et les mesures de mise en préretraite, les situations individuelles vont être fort différentes. Ainsi aujourd’hui, plus d’un actif sur deux n’est plus au travail à 60 ans, et le taux moyen d’emploi est de 36,1 % pour les actifs de 59 ans.

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Enfin, il existe un âge idéal de départ à la retraite propre à chacun (Joulain et al., 2000). Dans ce domaine, les variations interindividuelles sont des plus importantes. À un âge où quelqu’un peut être épuisé par des conditions de travail particulièrement pénibles, une histoire de vie dramatique ou encore le double travail des femmes, quelqu’un d’autre peut souhaiter continuer à exercer son travail salarié. Les dirigeants politiques ou certains chefs d’entreprise donnent ainsi l’exemple d’une longévité efficace là ou d’autres sont véritablement usés par le travail à 50 ans.

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Quel que soit l’âge du passage, la retraite manifeste une rupture avec un passé qui comportait certes des contraintes horaires, hiérarchiques, des enjeux économiques, mais aussi un contexte de socialisation, d’appartenance identitaire, de réalisation et de valorisation de soi. L’environnement du travail formel et informel offre un univers normatif de valeurs autour duquel s’organise la vie du travailleur. La rupture avec ce passé implique un deuil, au même titre que l’entrée dans l’âge adulte impliquait la perte de l’enfance.

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Ce passage entraîne également l’entrée dans une période de vie qu’il faut investir. Un environnement nouveau d’insertion sociale, de valeurs, de repères identitaires est à reconstruire. La période dans laquelle entre le retraité est nécessairement la dernière de sa vie. Bien qu’elle soit lointaine, cette issue ne peut manquer d’être présente à son esprit. Comme dans tous les rituels de passage décrits par les ethnologues, la retraite va comporter ces trois composantes que sont le retrait, la perte et la renaissance à une nouvelle vie.

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Les travaux sur le sujet sont d’autant plus rares que le phénomène est récent. Ils ont montré que ce passage s’avérait moins traumatisant qu’on pouvait s’y attendre (Paillat, 1989), et ce d’autant moins qu’il était bien préparé (Lo et Brown, 1999). À l’occasion d’une étude longitudinale sur 1 500 personnes constituées en deux échantillons, l’un prenant sa retraite à 60 ans l’autre à 65 ans, Paul Paillat a montré que cette transition avait un effet plutôt bénéfique sur l’état de santé et en tous cas ne lui portait aucunement atteinte. Quant aux effets psychologiques, ils s’avéraient également négligeables, que ce soit en matière d’humeur ou dans le domaine des fonctionnements cognitifs. Ces résultats généraux doivent toutefois être tempérés par de considérables différences interindividuelles.

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Une approche factorielle laisse en fait apparaître quatre types de passage. L’« effondrement » est ainsi marqué par une diminution de l’ensemble des activités, loisirs et relations sociales. Il touche de façon privilégiée les groupes les plus défavorisés dont la situation tend plutôt à se dégrader. Le « repliement » comporte une diminution des relations sociales mais aussi un allongement des périodes de vacances et du temps passé devant la télévision. Ce mode de passage affecte plutôt les cadres supérieurs et les professions intermédiaires. La « retraite réanimation » prend la forme d’un accroissement des activités de loisirs. Elle est le fait surtout des ouvriers et des femmes vivant seules. Enfin l’« épanouissement », manifesté surtout par les professions intermédiaires, implique un développement de nombreuses activités et des relations sociales et familiales. Il s’accompagne d’une forte satisfaction et d’une bonne santé.

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Une enquête du CREDOC (Poquet, 1996) fait, elle, apparaître, six catégories de retraites. Le « bonheur par la vie associative » ( 29%), « les aînés heureux » ( 18 %), les « actifs mais inquiets » ( 16 %), les « retraités qui s’ignorent comme tels » ( 15 %), les personnes découragées et déprimées ( 12 %) et enfin les solitaires mais pas malheureux ( 10 %).

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Dans le travail que nous présentons ici, nous nous sommes intéressés à l’anticipation de ce passage. Toute transition prévisible implique la construction d’une certaine représentation de la situation à venir. C’est particulièrement le cas de la retraite qui est largement prévisible et donc anticipée. Un sondage IPSOS publié par L’Express (Lhaïk, 1999), mené sur un échantillon de 900 personnes de 50 à 75 ans représentatives de la population française du même âge, nous donnait de premières indications à cet égard. Le plus grand nombre ( 58 %) pensait que leur qualité de vie serait meilleure ou identique, leur plus grande crainte étant celle du handicap physique ( 52 %). Une étude de Nurmi et al. ( 1992) avait montré, quant à elle, une évolution avec l’âge des centres de préoccupation aussi bien que des espoirs. En particulier, l’intérêt se porte de plus en plus avec l’âge vers des éléments peu contrôlables, la santé ou le devenir des enfants, par exemple. Nous nous inspirerons ici de la méthodologie de ces auteurs.

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Nous nous proposons donc d’appréhender les craintes et les espoirs de personnes qui s’apprêtent à prendre leur retraite. Nous essaierons de déterminer en quoi ces représentations sont en relation avec des caractéristiques identitaires particulières ou bien des éléments de la vie professionnelles même si nous ne sommes pas en mesure de faire d’hypothèses précises à cet égard.

Méthode

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Notre démarche a pris la forme d’une recherche-action puisqu’elle a été développée à l’occasion d’une série de sessions de préparation à la retraite organisée à l’initiative d’EDF-GDF pour ses agents. Ces actions se déroulent sur deux journées, elles sont ouvertes à tous les agents et leur conjoint sans distinction de niveau hiérarchique. Elles comportent en général une information sur les modalités institutionnelles de départ et le calcul des pensions, accompagnée de trois interventions, celles d’un médecin, d’un notaire et d’un psychologue.

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Dans ce cadre, 157 sujets ont participé à l’étude, regroupés dans onze centres différents de l’Ouest et du Centre de la France.

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Ils se sont vu proposé un questionnaire de « craintes et d’espoirs » emprunté à Nurmi et al. (op. cit.) (« hopes and worries questionaire »). On leur demandait de répondre successivement aux questions : quelles sont vos cinq principales craintes à propos de la retraite, puis quels sont vos cinq principaux espoirs. Le nombre de réponses restait libre. Pour un sous-ensemble de 98 personnes, un questionnaire portant sur des variables identitaires était joint : le sexe, l’âge, la profession à l’entrée dans l’entreprise, à la sortie, le niveau d’études, le statut marital, le nombre d’enfants, auquel avait été ajouté un questionnaire de Locus de contrôle, l’EHIPA (Alaphilippe, Chasseigne, 1993).

Résultats

Description de la population

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La population était composée de 125 hommes ( 79,4 %) et de 32 femmes ( 20,6%) dont les âges s’échelonnent entre 50 et 60 ans, avec une moyenne de 55,4 ans. Le plus grand nombre aborde la retraite dans un contexte familial, 90% [1]  Nous nous bornerons à donner les résultats en pourcentage... [1] sont mariés, 3% célibataires, 6% divorcés, 63 % ont un ou deux enfants, 11 % trois ou plus, seuls 5 % n’en ont aucun.

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L’ancienneté dans l’entreprise est supérieure à trente ans pour 75% des personnes interrogées. Les embauches récentes, moins de dix ans d’ancienneté, ne représentent que 3 % de l’effectif. En ce qui concerne le niveau de diplôme, les plus nombreux sont ceux qui possèdent CAP ou BEP ( 41 %), prévaut ensuite le niveau brevet ( 31 %). Un petit sous-ensemble possède le seul certificat d’études primaires ( 13 %), le baccalauréat ( 10 %) ou un diplôme d’études supérieures ( 2 %).

Tableau 1  - Tableau 1
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Les femmes sont surreprésentées parmi les professions intermédiaires, rares aussi bien parmi les ouvriers que les cadres supérieurs (κ2 = 14,70 ; dl = 3 ; p < . 01).

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Les emplois ont évolué au cours du temps, les recrues les plus nombreuses avaient le statut d’ouvrier ( 61,5 %), alors que les retraités relèvent avant tout des professions intermédiaires ( 47,2 %), c’est-à-dire techniciens et personnels administratifs ou commerciaux.

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L’évolution pour chaque sujet entre son emploi d’entrée et son emploi de sortie montre qu’environ un sur deux ( 48 %) est resté à son niveau initial, 15% sont passés dans la catégorie juste supérieure, 30% ont gravi deux échelons, 5 % en ont gravi trois, c’est-à-dire que recrutés comme ouvriers, ils partent en retraite en qualité de cadres supérieurs.

Craintes et espoirs

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À partir d’une analyse de contenu thématique, nous avons relevé la fréquence des réponses craintes et espoirs. En ce qui concerne les craintes, les réponses les plus nombreuses font référence au domaine de la santé, notamment la peur de tomber malade ( 44 % des sujets). Suivent ensuite les craintes familiales ( 55,4 %) (tableau 2). Elles concernent la vie de couple : « Le fait de passer plus de temps à la maison en couple et de perdre mon indépendance dans certains choix d’occupation », « la vie continuelle à deux » ou encore « perturber les habitudes de ma femme », mais aussi « crainte que les enfants aient des difficultés dans la vie (perte de travail, problèmes de couple..) », « les enfants s’en sortiront-ils ? » Le domaine des relations sociales constitue également une source de craintes importante, citée par 55 % des personnes. Il recouvre avant tout la crainte de la solitude et du manque de contacts, « perte de relation avec des collègues et des interlocuteurs professionnels » ou encore « le manque de contact avec l’extérieur ». Il est à noter que, au-delà des catégorisations, les inquiétudes les plus fréquentes concernent le domaine relationnel. Elles s’expriment à la fois à l’intérieur du couple et, de manière plus générale, dans la vie sociale. La peur de l’ennui se manifeste également avec une fréquence non négligeable, citée par 35 % des futurs retraités.

Tableau 2  - Tableau 2
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Les réponses en termes d’espoirs ( 546) sont sensiblement plus nombreuses que les craintes ( 502). Les thèmes abordés ne s’avèrent pas sensiblement différents des précédents. Toutefois, des différences se font jour dans le détail (tableau 3). Les réponses les plus nombreuses ( 86,7% des sujets) concernent à nouveau la santé. Mais cette fois, il s’agit de rester en forme et de s’occuper de son bien-être physique ( 64,3 % des sujets) : « Être en forme pour continuer mes activités sportives et les varier autant que possible », « m’occuper de mon corps ». Les activités viennent en second lieu, citées par 84,7 % des personnes. Il s’agit à la fois de développer des activités nouvelles et de rattraper le temps perdu en faisant ce que l’on n’a pu faire auparavant : « Effectuer des activités auxquelles je n’avais pas de temps à consacrer : peinture, randonnée… » La famille fait aussi partie de ces espoirs les plus cités ( 81,7 % des sujets), s’occuper de sa famille est même l’item le plus cité : « Prendre mes petits enfants pendant les vacances », « pouvoir être plus attentif à mes proches ».

Tableau 3  - Fréquence des réponses d’espoir <image id="im3" typeimage="tableau" typemime="image:png" xlink:href="CNX_id2865868885_pu2001-02s_pa01-da13_art03_img003.png" xlink:actuate="onRequest" xlink:title="Tableau 3 "/>
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Le nombre total de craintes formulées par chaque sujet est en corrélation avec le nombre d’espoirs (r = . 55 ; dl = 155 ; p < . 001). Les sujets qui expriment le plus de craintes sont aussi ceux qui expriment le plus d’espoirs. Qui sont-ils ?

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Les personnes dont le dernier emploi était cadre supérieur et surtout profession intermédiaire formulent le plus de craintes (χ2 = 27,85 ; dl = 15 ; p < . 05), alors que ce sont ces derniers qui formulent seuls le plus d’espoirs (χ2 = 31,25 ; dl = 15 ; p < . 01). Les personnes qui ont connu des promotions formulent le plus de craintes (χ2 = 27,75 ; dl = 15 ; p < . 05) et le plus d’espoirs (χ2 = 25,06 ; dl = 15 ; p < . 05).

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Nous ne retiendrons dans le détail des analyses statistiques que les résultats qui donnent lieu à des différences significatives.

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Les craintes relatives aux occupations après la retraite sont avant tout le fait de personnels qui occupent les emplois hiérarchiquement les plus élevés (χ2 = 14,82 ; dl = 6 ; p < . 05) et à nouveau ceux qui ont connu des promotions (χ2 = 13,50; dl= 6; p<. 05). La crainte du changement en tant que tel est peu fréquente mais, là encore, ce sont ceux qui occupent des emplois de cadres supérieurs ou des professions intermédiaires qui en manifestent le plus. Avec ceux qui ont connu des promotions, ils redoutent plus souvent aussi leur futur gestion du temps (χ2 = 11,95 ; dl = 6 ; p < . 01).

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Quant aux espoirs, des différences se manifestent dans le domaine des relations familiales, auquel les femmes se montrent plus sensibles (χ2 = 7,29; dl= 2; p<. 05). Cette attente se trouve partagée par les professions intermédiaires (χ2 = 8,36 ; dl = 3 ; p < . 05).

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Enfin, dans le domaine des relations sociales, les cadres supérieurs et professions intermédiaires formulent plus d’espoirs que les autres (χ2 = 8,04; dl= 3; p<. 05). Ils partagent cette caractéristique avec ceux qui ont connu des promotions (χ2 = 8,21; dl= 3; p<. 05), qui sont également majoritaires lorsqu’il s’agit d’exprimer leur attente de plus de liberté pendant leur retraite (χ2 = 9,07 ; dl = 5 ; p < . 05).

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Différentes analyses factorielles ont été pratiquées sur ces réponses : elles ont toutes échoué dans la mise en évidence d’une structure factorielle sous-jacente aux réponses. Nous n’en donnerons pas ici les résultats. Mais ils permettent de conclure à une large indépendance interindividuelle des réponses.

Conclusion

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Les résultats permettent de distinguer plusieurs sous-ensembles en fonction de la spécificité des réponses. Le premier clivage est d’ordre hiérarchique. Il était sans doute le plus probable. Selon sa position dans l’entreprise, chacun va envisager sa retraite de manière spécifique. La retraite risque d’entraîner une perte de pouvoir pour ceux qui occupaient des positions dominantes et, à l’inverse, un gain en liberté pour ceux qui occupaient des positions subalternes. Cet effet de la hiérarchie se manifeste notamment à travers le nombre des réponses. Plusieurs interprétations concurrentes peuvent être avancées. En premier lieu, il ne faut sans doute pas négliger l’intégration fonctionnelle et l’aisance à utiliser le langage, inégalement répartie selon le niveau d’études, lequel détermine aussi largement l’habitude ou l’aptitude à expliciter ses états psychologiques.

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Il ne faut sans doute pas négliger non plus l’engagement dans la vie professionnelle. Deux sous-ensembles présentent des résultats souvent analogues : les professions supérieures et intermédiaires et les personnels ayant connu des promotions au cours de leur carrière. On remarquera que pour des raisons évidentes, ces deux sous-ensembles se recouvrent en partie, puisque lorsqu’on a connu des promotions, on se retrouve nécessairement dans des groupes professionnels supérieurs. Il nous faudrait approfondir le traitement des données pour distinguer dans ces professions les promus des non-promus : nous n’avons pas pu le faire ici, mais ce traitement offre une direction de développement futur de ce travail.

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On peut faire à ce propos l’hypothèse d’une transposition de l’engagement dans la vie professionnelle à un engagement dans la vie post-professionnelle, c’est-à-dire la retraite. Ceux-là même qui ont été les plus investis dans l’encadrement et les responsabilités sont aussi ceux dont on peut penser qu’ils seront les plus actifs à l’âge de la retraite; ils manifestent donc logiquement et le plus d’espoirs et le plus de craintes. Pour ces personnes, l’enjeu s’avère le plus élevé en termes de perte de pouvoir mais aussi en termes d’investissement dans leur vie future.

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Réciproquement, ceux qui ont occupé des emplois subalternes, peu valorisants, qui ont été habitués à subir dans le cadre professionnel, ont moins à perdre et aussi moins d’espoirs. Le passage à la retraite n’est vécu que comme un aléa de la vie professionnelle qui suscite peu d’espérances dans un changement de vie et, en conséquence, peu de craintes.

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Cette importance de l’engagement dans la vie professionnelle trouve une confirmation dans le comportement du groupe de ceux qui ont connu des promotions au cours de leur carrière. Il rassemble environ un membre sur deux de notre échantillon ; un peu plus du tiers des personnes interrogées ont gagné deux niveaux de qualification dans l’échelle de l’INSEE. Ce groupe manifeste très clairement un comportement original à l’égard de la retraite. Ces personnes énoncent le plus de réponses. Elles ont peur de s’ennuyer, peur de ne pas réussir à gérer leur temps, mais espèrent gagner de la liberté et accroître leurs relations sociales.

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C’est sans doute le groupe qui a été le plus engagé dans sa vie professionnelle et qui a retiré le plus de satisfactions des promotions, qui constituent autant d’éléments de reconnaissance institutionnelle de la compétence et donc de valorisation de soi. La coupure de la retraite risque d’entraîner une perte difficile à combler et clairement appréhendée comme telle.

42

Les femmes apparaissent également comme un groupe particulier dans la formulation spécifique de leurs espoirs à l’égard de l’enrichissement de leur future vie de famille. Ces résultats confortent ceux obtenus sur un échantillon représentatif de la population française. On peut avancer que la vie professionnelle a été frustrante dans ce domaine et qu’elles espèrent se rattraper à l’occasion de leur retraite. On remarquera également que les femmes ne se distinguent que dans ce seul domaine. Pour le reste, elles apparaissent particulièrement bien intégrées à l’ensemble de nos futurs retraités.

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En conclusion, l’approche de la retraite est à la fois porteuse de craintes et d’espoirs. Les espérances portent sur l’ouverture vers de nouvelles activités, la forme physique et une vie de famille plus intense. Dans le même temps, on craint les problèmes de santé, l’ennui et la solitude.

44

Mais ce qui ressort avant tout de cette étude, c’est le poids des déterminismes sociaux. On sent déjà à travers les réponses que nous avons obtenues que la retraite s’inscrira, pour le plus grand nombre, dans la continuité psychologique et sociale du temps de travail. Ceux qui furent malmenés au cours de cette vie, car à la base de la hiérarchie sociale, manifestent le moins de craintes et d’espoirs; on peut s’attendre à ce qu’ils subissent le plus passivement cette nouvelle période de leur vie. Quant à ceux qui ont traversé leur vie de travail de manière dynamique, occupant des emplois valorisants, gagnant des places dans la hiérarchie sociale, ils sont les plus inquiets, mais ils ont aussi plus de projets et d’attentes. On suppose qu’ils vont gérer leur retraite comme ils ont géré leur vie, de manière active, efficace et valorisante.

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Une fois de plus, l’emprise sociale paraît considérable et marque la transition qu’est la retraite, du sceau de la continuité. Elle nous conduit aussi à nous interroger sur ce qu’il faudrait faire pour que le passage à la retraite contribue à donner une deuxième chance à tous ceux qui ont été mal lotis dans la hiérarchie sociale.


Bibliographie

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  • CHAMPSAUR, P.; L’HARDY, P.; GALANT, C.; GUEVEL, C.; SLEIHAVOUP, J.; TAGNANI, S. 1999. Données sociales : la société française (statistiques publiques INSEE ), Paris, INSEE.
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  • LHAÏK, C. 1999. « De 30 à 60 ans, comment préparer sa retraite », L’Express, 9 septembre 1999.
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  • POCQUET, G. 1996. Le Pouvoir et le rôle économique des plus de 50 ans, Paris, CRE - DOC.

Notes

[1]

Nous nous bornerons à donner les résultats en pourcentage dans la mesure ou l’effectif ( 98) est proche de 100.

Résumé

Français

Le passage à la retraite constitue l’une des transitions majeures de la vie. En raison de l’évolution démographique et économique récente, l’entrée dans l’âge de la retraite ouvre une période de vie d’environ trente ans, équivalente à la période de formation et à celle de production. Le passage entraîne une coupure marquée par le deuil nécessaire du passé professionnel et l’entrée dans une nouvelle et dernière période de vie. Une recherche a été menée auprès de 157 futurs retraités à propos de leurs craintes et de leurs espoirs par rapport à cette nouvelle période de leur vie. Les principales craintes sont relatives à la santé, aux relations sociales et à la vie de couple. Les espoirs portent sur le renouvellement des activités, et aussi sur la santé et la famille. Le nombre de craintes exprimées est en corrélation avec le nombre d’espoirs formulés. Les femmes manifestent plus d’espoirs dans le domaine familial. Plus le niveau de diplôme est élevé, plus les futurs retraités craignent de s’ennuyer.

English

Retirement from work has become a major event of life. Consequence of the demographic and economic evolution, the entrance in the retirement time opens a thirteen years of life period, not very different in time from adulthood and youth. This break presents an adjustment challenge, with a necessary loss of past professional involvements and fulfilment in a new age of life, known to be the last. This study concerns 157 employees before retirement, investigated about their worries and hopes for this new period of their life. The main worries were about health, social relationships and couple life. Main hopes were : new activities, health and family too. The number of worries was correlate with the number of hopes. Women present more hopes about family life. Higher the academic level, more the worry to be bored.

Plan de l'article

  1. Méthode
  2. Résultats
    1. Description de la population
    2. Craintes et espoirs
  3. Conclusion

Pour citer cet article

Alaphilippe Daniel et al., « Le passage à la retraite : craintes et espoirs », Connexions 2/ 2001 (no76), p. 29-40
URL : www.cairn.info/revue-connexions-2001-2-page-29.htm.
DOI : 10.3917/cnx.076.0029


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