2001
Connexions
Le passage à la retraite : craintes et espoirs
Daniel Alaphilippe
EAMENRT 2114 : Vieillissement et développement adulte : cognition, rythmicité et adaptation. Université François-Rabelais-Tours.
Kamel Gana
EAMENRT 2114 : Vieillissement et développement adulte : cognition, rythmicité et adaptation. Université François-Rabelais-Tours.
Nathalie Bailly
EAMENRT 2114 : Vieillissement et développement adulte : cognition, rythmicité et adaptation. Université François-Rabelais-Tours.
Le passage à la retraite constitue l’une
des transitions majeures de la vie. En raison
de l’évolution démographique et économique
récente, l’entrée dans l’âge de la retraite ouvre
une période de vie d’environ trente ans, équivalente
à la période de formation et à celle de
production. Le passage entraîne une coupure
marquée par le deuil nécessaire du passé professionnel
et l’entrée dans une nouvelle et
dernière période de vie. Une recherche a été
menée auprès de 157 futurs retraités à propos
de leurs craintes et de leurs espoirs par rapport
à cette nouvelle période de leur vie. Les principales
craintes sont relatives à la santé, aux
relations sociales et à la vie de couple. Les
espoirs portent sur le renouvellement des activités,
et aussi sur la santé et la famille. Le
nombre de craintes exprimées est en corrélation
avec le nombre d’espoirs formulés. Les
femmes manifestent plus d’espoirs dans le
domaine familial. Plus le niveau de diplôme
est élevé, plus les futurs retraités craignent de
s’ennuyer.
Retirement from work has become a major
event of life. Consequence of the demographic and economic evolution, the entrance in
the retirement time opens a thirteen years of
life period, not very different in time from
adulthood and youth. This break presents an
adjustment challenge, with a necessary loss of
past professional involvements and fulfilment
in a new age of life, known to be the last. This
study concerns 157 employees before retirement, investigated about their worries and
hopes for this new period of their life. The
main worries were about health, social relationships and couple life. Main hopes were :
new activities, health and family too. The
number of worries was correlate with the
number of hopes. Women present more hopes
about family life. Higher the academic level,
more the worry to be bored.
Le passage à la retraite constitue l’une des principales transitions
vécues au cours de la durée de vie par les membres de nos sociétés
contemporaines développées. L’évolution démographique initiée à la fin
de la dernière guerre va conduire une part importante de la population
active, née dans les années cinquante, à accéder à la retraite au cours des
premières décennies du XXIe siècle. Les chiffres sont impressionnants.
Ainsi la France s’apprête-t-elle à passer de quatre retraités pour dix
actifs aujourd’hui, à sept pour dix en 2040, selon les prévisions du Commissariat général au Plan. Ce sont quelques 3,5 millions de personnes
ayant entre 50 et 54 ans qui seront concernées par la retraite dans les dix
années qui viennent (Champsaur et al., 1999).
Les acteurs sociaux, responsables politiques, syndicaux, chefs d’entreprises, relayés par les médias et les revues spécialisées, débattent
abondamment du problème posé et des remèdes à apporter (Huguenin,
1999). On évoque le manque potentiel de main-d’œuvre qui commence
à se faire sentir dans différents secteurs d’activité et plus encore les difficultés à payer les pensions qui risquent de surgir lorsque le déséquilibre entre retraités et actifs sera trop accentué. Le débat sur les modes
de financement qui oppose les partisans de la capitalisation à ceux de la
répartition constitue un objet de polémique des plus vifs.
En revanche, on accorde peu de place à l’aspect psychologique du
passage à la retraite et à son vécu. Or les changements susceptibles d’affecter les personnes concernées s’avèrent d’importance. Ils soulèvent la
question des moyens de s’y adapter et méritent qu’on s’intéresse à ce
problème de santé psychologique qui va concerner un nombre considérable de personnes dans les années qui viennent.
Il s’agit d’un moment de transition radicale dans l’histoire de vie de
chacun. Si le passage parfois long de l’enfance à l’âge adulte marqué
par la crise de l’adolescence, a largement nourri la littérature scientifique aussi bien que la vulgarisation en psychologie, par contre cette
autre transition, tout aussi importante et potentiellement traumatisante
qui conduit de la maturité active à la retraite, ne fait l’objet que d’un
nombre restreint d’études et de publications.
La raison en est peut-être dans l’émergence récente de ce nouveau
découpage en trois temps de la durée de vie, dans les sociétés industrielles développées. Un temps de formation couvre l’enfance et l’adolescence. Il dure en moyenne vingt-cinq ans. Cet âge est celui de la
maturation somatique et affective ainsi que celui des apprentissages
scolaires et professionnels. Il est marqué par la dépendance affective,
économique et relationnelle. Le deuxième temps de la durée de vie est
caractérisé avant tout par la reproduction familiale et la production économique. Il constitue l’âge adulte et s’étale de 25 à 60 ans. Au cours de
cette période, les individus se reproduisent dans le cadre familial et
contribuent au fonctionnement économique de la société en produisant
des biens et des services, rémunérés ou non.
La troisième période de vie est celle qui s’ouvre avec la passage à
la retraite. Elle commence donc à 60 ans légalement dans notre pays, et
dure jusqu’à la fin de la vie, 83 ans pour les femmes en moyenne aujourd’hui, 75 pour les hommes, en recul constant. Cette période est marquée
par le retrait de la vie productive, des pratiques de consommation spécifiques associées à des activités sociales non marchandes. Le poids
économique de cette population est considérable puisque, depuis
quelques années, son pouvoir d’achat est supérieur à celui des actifs.
C’est la période au cours de laquelle on peut profiter de la vie sans
l’obligation de la gagner.
Ce « troisième âge » a gagné en importance de façon récente. Le
principe de retraite lui-même est tout à fait moderne puisque généralisé
dans notre pays par les ordonnances de 1945 et véritablement consolidé
dans les années cinquante. À cette époque, le poids des retraités dans la
société s’avère relativement modeste (Bourdelais, 1992), et la durée
moyenne de jouissance plutôt brève. En 1960, l’espérance de vie à la
naissance s’établissait à 67,2 ans pour les hommes et 74,3 ans pour les
femmes. En moyenne, chacun ne pouvait donc espérer bénéficier de sa
retraite que pendant un temps inférieur à cinq ans pour les hommes et
un peu moins de dix ans pour les femmes.
L’allongement spectaculaire de la durée de vie, qui constitue sans
aucun doute l’un des événements majeurs de la seconde moitié du
XXe siècle, va considérablement modifier la perspective des retraites.
Depuis les années cinquante, l’espérance de vie à la naissance s’accroît
de trois mois par an, contribuant à allonger en conséquence la durée
potentielle de la retraite, qui s’établit aujourd’hui autour de trente ans.
On approche ainsi d’un équilibre quantitatif des trois périodes de vie :
formation, production et retraite.
L’importance du passage d’un âge à un autre ne saurait échapper au
psychologue social. Nous nous intéresserons ici à ce tournant de la vie
qui conduit de la période de production à celle de la retraite. Le premier
élément de questionnement à cet égard porte sur l’âge de ce passage. Il
existe trois niveaux de réponse : légal, idéal, réel. L’âge légal répond à
l’arbitraire le plus absolu et témoigne de l’équilibre des luttes entre les
acteurs socio-économiques. Cet âge a été fixé en premier lieu à 65 ans
par Bismark, chancelier de Prusse qui crée en 1810 le premier système
étatique de retraite et fixe la limite à cet âge en fonction de ses souhaits
personnels ! Cet âge sera retenu par la suite dans de nombreux pays. Il
faudra attendre la récession économique des années 1975-1980 pour
voir instaurer massivement des systèmes de préretraite pour apporter
une solution au chômage des plus de 50 ans. Cette évolution aboutit à
l’abaissement de l’âge de la retraite à 60 ans en 1982. Il existe par
ailleurs de nombreux régimes dérogatoires et conventions collectives
qui fixent cet âge à 55 ans, par exemple pour les mineurs, conducteurs
de trains, instituteurs, ou encore travailleurs de terrain d’EDF-GDF.
De cet âge légal, il faut distinguer l’âge réel de départ à la retraite.
Selon les circonstances économiques et les mesures de mise en préretraite, les situations individuelles vont être fort différentes. Ainsi
aujourd’hui, plus d’un actif sur deux n’est plus au travail à 60 ans, et le
taux moyen d’emploi est de 36,1 % pour les actifs de 59 ans.
Enfin, il existe un âge idéal de départ à la retraite propre à chacun
(Joulain et al., 2000). Dans ce domaine, les variations interindividuelles
sont des plus importantes. À un âge où quelqu’un peut être épuisé par
des conditions de travail particulièrement pénibles, une histoire de vie
dramatique ou encore le double travail des femmes, quelqu’un d’autre
peut souhaiter continuer à exercer son travail salarié. Les dirigeants
politiques ou certains chefs d’entreprise donnent ainsi l’exemple d’une
longévité efficace là ou d’autres sont véritablement usés par le travail à
50 ans.
Quel que soit l’âge du passage, la retraite manifeste une rupture
avec un passé qui comportait certes des contraintes horaires, hiérarchiques, des enjeux économiques, mais aussi un contexte de socialisation, d’appartenance identitaire, de réalisation et de valorisation de soi.
L’environnement du travail formel et informel offre un univers normatif de valeurs autour duquel s’organise la vie du travailleur. La rupture
avec ce passé implique un deuil, au même titre que l’entrée dans l’âge
adulte impliquait la perte de l’enfance.
Ce passage entraîne également l’entrée dans une période de vie
qu’il faut investir. Un environnement nouveau d’insertion sociale, de
valeurs, de repères identitaires est à reconstruire. La période dans
laquelle entre le retraité est nécessairement la dernière de sa vie. Bien
qu’elle soit lointaine, cette issue ne peut manquer d’être présente à son
esprit. Comme dans tous les rituels de passage décrits par les ethnologues, la retraite va comporter ces trois composantes que sont le retrait,
la perte et la renaissance à une nouvelle vie.
Les travaux sur le sujet sont d’autant plus rares que le phénomène
est récent. Ils ont montré que ce passage s’avérait moins traumatisant
qu’on pouvait s’y attendre (Paillat, 1989), et ce d’autant moins qu’il
était bien préparé (Lo et Brown, 1999). À l’occasion d’une étude longitudinale sur 1 500 personnes constituées en deux échantillons, l’un prenant sa retraite à 60 ans l’autre à 65 ans, Paul Paillat a montré que cette
transition avait un effet plutôt bénéfique sur l’état de santé et en tous cas
ne lui portait aucunement atteinte. Quant aux effets psychologiques, ils
s’avéraient également négligeables, que ce soit en matière d’humeur ou
dans le domaine des fonctionnements cognitifs. Ces résultats généraux
doivent toutefois être tempérés par de considérables différences interindividuelles.
Une approche factorielle laisse en fait apparaître quatre types de
passage. L’« effondrement » est ainsi marqué par une diminution de
l’ensemble des activités, loisirs et relations sociales. Il touche de façon
privilégiée les groupes les plus défavorisés dont la situation tend plutôt
à se dégrader. Le « repliement » comporte une diminution des relations
sociales mais aussi un allongement des périodes de vacances et du
temps passé devant la télévision. Ce mode de passage affecte plutôt les
cadres supérieurs et les professions intermédiaires. La « retraite réanimation » prend la forme d’un accroissement des activités de loisirs. Elle
est le fait surtout des ouvriers et des femmes vivant seules. Enfin
l’« épanouissement », manifesté surtout par les professions intermédiaires, implique un développement de nombreuses activités et des relations sociales et familiales. Il s’accompagne d’une forte satisfaction et
d’une bonne santé.
Une enquête du CREDOC (Poquet, 1996) fait, elle, apparaître, six
catégories de retraites. Le « bonheur par la vie associative » ( 29%), « les
aînés heureux » ( 18 %), les « actifs mais inquiets » ( 16 %), les « retraités qui s’ignorent comme tels » ( 15 %), les personnes découragées et
déprimées ( 12 %) et enfin les solitaires mais pas malheureux ( 10 %).
Dans le travail que nous présentons ici, nous nous sommes intéressés à l’anticipation de ce passage. Toute transition prévisible implique
la construction d’une certaine représentation de la situation à venir.
C’est particulièrement le cas de la retraite qui est largement prévisible
et donc anticipée. Un sondage IPSOS publié par L’Express (Lhaïk, 1999),
mené sur un échantillon de 900 personnes de 50 à 75 ans représentatives
de la population française du même âge, nous donnait de premières indications à cet égard. Le plus grand nombre ( 58 %) pensait que leur qualité de vie serait meilleure ou identique, leur plus grande crainte étant
celle du handicap physique ( 52 %). Une étude de Nurmi et al. ( 1992)
avait montré, quant à elle, une évolution avec l’âge des centres de préoccupation aussi bien que des espoirs. En particulier, l’intérêt se porte
de plus en plus avec l’âge vers des éléments peu contrôlables, la santé
ou le devenir des enfants, par exemple. Nous nous inspirerons ici de la
méthodologie de ces auteurs.
Nous nous proposons donc d’appréhender les craintes et les espoirs
de personnes qui s’apprêtent à prendre leur retraite. Nous essaierons de
déterminer en quoi ces représentations sont en relation avec des caractéristiques identitaires particulières ou bien des éléments de la vie professionnelles même si nous ne sommes pas en mesure de faire
d’hypothèses précises à cet égard.
Notre démarche a pris la forme d’une recherche-action puisqu’elle
a été développée à l’occasion d’une série de sessions de préparation à la
retraite organisée à l’initiative d’EDF-GDF pour ses agents. Ces actions se
déroulent sur deux journées, elles sont ouvertes à tous les agents et leur
conjoint sans distinction de niveau hiérarchique. Elles comportent en
général une information sur les modalités institutionnelles de départ et
le calcul des pensions, accompagnée de trois interventions, celles d’un
médecin, d’un notaire et d’un psychologue.
Dans ce cadre, 157 sujets ont participé à l’étude, regroupés dans
onze centres différents de l’Ouest et du Centre de la France.
Ils se sont vu proposé un questionnaire de « craintes et d’espoirs »
emprunté à Nurmi et al. (op. cit.) (« hopes and worries questionaire »).
On leur demandait de répondre successivement aux questions : quelles
sont vos cinq principales craintes à propos de la retraite, puis quels sont
vos cinq principaux espoirs. Le nombre de réponses restait libre. Pour
un sous-ensemble de 98 personnes, un questionnaire portant sur des
variables identitaires était joint : le sexe, l’âge, la profession à l’entrée
dans l’entreprise, à la sortie, le niveau d’études, le statut marital, le
nombre d’enfants, auquel avait été ajouté un questionnaire de Locus de
contrôle, l’EHIPA (Alaphilippe, Chasseigne, 1993).
Description de la population
La population était composée de 125 hommes ( 79,4 %) et de
32 femmes ( 20,6%) dont les âges s’échelonnent entre 50 et 60 ans, avec
une moyenne de 55,4 ans. Le plus grand nombre aborde la retraite dans
un contexte familial, 90%
[1] sont mariés, 3% célibataires, 6% divorcés,
63 % ont un ou deux enfants, 11 % trois ou plus, seuls 5 % n’en ont
aucun.
L’ancienneté dans l’entreprise est supérieure à trente ans pour 75%
des personnes interrogées. Les embauches récentes, moins de dix ans
d’ancienneté, ne représentent que 3 % de l’effectif. En ce qui concerne
le niveau de diplôme, les plus nombreux sont ceux qui possèdent CAP ou
BEP ( 41 %), prévaut ensuite le niveau brevet ( 31 %). Un petit sous-ensemble possède le seul certificat d’études primaires ( 13 %), le baccalauréat ( 10 %) ou un diplôme d’études supérieures ( 2 %).
Tableau 1
Ouvrier
Employé
Profession intermédiaire
Cadre supérieur
Premier emploi
56
20
13
2
91
Dernier emploi
20
15
43
13
91
Tableau 1
Distribution des emplois à l’embauche et au départ à la retraite
Les femmes sont surreprésentées parmi les professions intermédiaires, rares aussi bien parmi les ouvriers que les cadres supérieurs
(κ2 = 14,70 ; dl = 3 ; p < . 01).
Les emplois ont évolué au cours du temps, les recrues les plus nombreuses avaient le statut d’ouvrier ( 61,5 %), alors que les retraités relèvent avant tout des professions intermédiaires ( 47,2 %), c’est-à-dire
techniciens et personnels administratifs ou commerciaux.
L’évolution pour chaque sujet entre son emploi d’entrée et son
emploi de sortie montre qu’environ un sur deux ( 48 %) est resté à son
niveau initial, 15% sont passés dans la catégorie juste supérieure, 30%
ont gravi deux échelons, 5 % en ont gravi trois, c’est-à-dire que recrutés comme ouvriers, ils partent en retraite en qualité de cadres supérieurs.
Craintes et espoirs
À partir d’une analyse de contenu thématique, nous avons relevé la
fréquence des réponses craintes et espoirs. En ce qui concerne les
craintes, les réponses les plus nombreuses font référence au domaine de
la santé, notamment la peur de tomber malade ( 44 % des sujets). Suivent ensuite les craintes familiales ( 55,4 %) (tableau 2). Elles concernent la vie de couple : « Le fait de passer plus de temps à la maison en
couple et de perdre mon indépendance dans certains choix d’occupation », « la vie continuelle à deux » ou encore « perturber les habitudes
de ma femme », mais aussi « crainte que les enfants aient des difficultés dans la vie (perte de travail, problèmes de couple..) », « les enfants
s’en sortiront-ils ? » Le domaine des relations sociales constitue également une source de craintes importante, citée par 55 % des personnes.
Il recouvre avant tout la crainte de la solitude et du manque de contacts,
« perte de relation avec des collègues et des interlocuteurs professionnels » ou encore « le manque de contact avec l’extérieur ». Il est à noter
que, au-delà des catégorisations, les inquiétudes les plus fréquentes
concernent le domaine relationnel. Elles s’expriment à la fois à l’intérieur du couple et, de manière plus générale, dans la vie sociale. La peur
de l’ennui se manifeste également avec une fréquence non négligeable,
citée par 35 % des futurs retraités.
Tableau 2
CRAINTES
Santé
Relations
Famille
Gestion du
temps
Occupations
Changement
Finances
Craintes
spécifiques
Autres
Aucune crainte
Σ
Nb. de Nb. de
réponses sujets
113 83
87 87
87 68
53 49
54 44
41 37
20 20
21 21
9 9
17 17
502
Détail
Âge, approche de la vieillesse
Pertes d’autonomie
Pertes de capacités physiques,
Maladies
Solitude, isolement, manque de contacts
Perte des relations de travail
Vie de couple
Perte ou maladie du conjoint
Problèmes des enfants ou des ascendants
Accélération, pas le temps de tout faire
Ne plus planifier, s’organiser, rythme de vie
Manque d’occupation, ennui, routine
Absence de projet, démotivation, inutile
Changement de vie, nouvelle organisation
Déménagement
Coupure avec le travail, retraite
Problèmes financiers
Nb. de
réponses
21
18
29
45
67
20
56
6
25
14
39
68
16
14
4
23
% de
sujets
2 1
1 6
2 7
44
56
19
55
6
21
14
38
35
15
11
4
23
20
21
9
17
Tableau 2
Fréquences des réponses de craintes
Les réponses en termes d’espoirs ( 546) sont sensiblement plus nombreuses que les craintes ( 502). Les thèmes abordés ne s’avèrent pas sensiblement différents des précédents. Toutefois, des différences se font
jour dans le détail (tableau 3). Les réponses les plus nombreuses ( 86,7%
des sujets) concernent à nouveau la santé. Mais cette fois, il s’agit de
rester en forme et de s’occuper de son bien-être physique ( 64,3 % des
sujets) : « Être en forme pour continuer mes activités sportives et les
varier autant que possible », « m’occuper de mon corps ». Les activités
viennent en second lieu, citées par 84,7 % des personnes. Il s’agit à la
fois de développer des activités nouvelles et de rattraper le temps perdu
en faisant ce que l’on n’a pu faire auparavant : « Effectuer des activités
auxquelles je n’avais pas de temps à consacrer : peinture, randonnée… »
La famille fait aussi partie de ces espoirs les plus cités ( 81,7 % des
sujets), s’occuper de sa famille est même l’item le plus cité : « Prendre
mes petits enfants pendant les vacances », « pouvoir être plus attentif à
mes proches ».
Tableau 3
Fréquence des réponses d’espoir
ESPOIRS
Activités
Santé
Famille
Relations
Temps
Voyages
Liberté
Projets
Autres
Σ
Nb de
réponses
109
117
99
70
47
40
33
24
7
546
Nb de
sujets
83
85
80
60
41
40
26
24
6
Détail
Activités nouvelles, rattraper le temps perdu
Continuer les mêmes activités
Apprendre, culture, lecture
Distraction, jardinage, bricolage
Être en forme, s’occuper de son corps
Bien-être, sérénité, sentiment de réussite
Longévité
S’occuper de sa famille, en profiter
Vie de couple
Vie sociale, rencontre
Être utile aux autres
Temps libre, prendre son temps
Absence de contraintes horaires
Gains en contrôle
Absence de hiérarchie, de comptes à rendre
Diffus et généraux
Personnels
Nb de % de
réponses sujets
45 45,9
10 10,2
23 21,4
31 30,6
67 64,3
28 23,4
22 22,4
74 69,4
25 25,5
36 31,6
34 32,6
33 33,7
14 14,3
40,8
28 26,5
5 4
11 11,2
13 12,2
6,1
Tableau 3
Fréquence des réponses d’espoir
Le nombre total de craintes formulées par chaque sujet est en corrélation avec le nombre d’espoirs (r = . 55 ; dl = 155 ; p < . 001). Les
sujets qui expriment le plus de craintes sont aussi ceux qui expriment le
plus d’espoirs. Qui sont-ils ?
Les personnes dont le dernier emploi était cadre supérieur et surtout
profession intermédiaire formulent le plus de craintes (χ2 = 27,85 ;
dl = 15 ; p < . 05), alors que ce sont ces derniers qui formulent seuls le
plus d’espoirs (χ2 = 31,25 ; dl = 15 ; p < . 01). Les personnes qui ont
connu des promotions formulent le plus de craintes (χ2 = 27,75 ;
dl = 15 ; p < . 05) et le plus d’espoirs (χ2 = 25,06 ; dl = 15 ; p < . 05).
Nous ne retiendrons dans le détail des analyses statistiques que les
résultats qui donnent lieu à des différences significatives.
Les craintes relatives aux occupations après la retraite sont avant
tout le fait de personnels qui occupent les emplois hiérarchiquement les
plus élevés (χ2 = 14,82 ; dl = 6 ; p < . 05) et à nouveau ceux qui ont
connu des promotions (χ2 = 13,50; dl= 6; p<. 05). La crainte du changement en tant que tel est peu fréquente mais, là encore, ce sont ceux
qui occupent des emplois de cadres supérieurs ou des professions intermédiaires qui en manifestent le plus. Avec ceux qui ont connu des promotions, ils redoutent plus souvent aussi leur futur gestion du temps
(χ2 = 11,95 ; dl = 6 ; p < . 01).
Quant aux espoirs, des différences se manifestent dans le domaine
des relations familiales, auquel les femmes se montrent plus sensibles
(χ2 = 7,29; dl= 2; p<. 05). Cette attente se trouve partagée par les professions intermédiaires (χ2 = 8,36 ; dl = 3 ; p < . 05).
Enfin, dans le domaine des relations sociales, les cadres supérieurs
et professions intermédiaires formulent plus d’espoirs que les autres
(χ2 = 8,04; dl= 3; p<. 05). Ils partagent cette caractéristique avec ceux
qui ont connu des promotions (χ2 = 8,21; dl= 3; p<. 05), qui sont également majoritaires lorsqu’il s’agit d’exprimer leur attente de plus de
liberté pendant leur retraite (χ2 = 9,07 ; dl = 5 ; p < . 05).
Différentes analyses factorielles ont été pratiquées sur ces
réponses : elles ont toutes échoué dans la mise en évidence d’une structure factorielle sous-jacente aux réponses. Nous n’en donnerons pas ici
les résultats. Mais ils permettent de conclure à une large indépendance
interindividuelle des réponses.
Les résultats permettent de distinguer plusieurs sous-ensembles en
fonction de la spécificité des réponses. Le premier clivage est d’ordre
hiérarchique. Il était sans doute le plus probable. Selon sa position dans
l’entreprise, chacun va envisager sa retraite de manière spécifique. La
retraite risque d’entraîner une perte de pouvoir pour ceux qui occupaient
des positions dominantes et, à l’inverse, un gain en liberté pour ceux qui
occupaient des positions subalternes. Cet effet de la hiérarchie se manifeste notamment à travers le nombre des réponses. Plusieurs interprétations concurrentes peuvent être avancées. En premier lieu, il ne faut
sans doute pas négliger l’intégration fonctionnelle et l’aisance à utiliser
le langage, inégalement répartie selon le niveau d’études, lequel détermine aussi largement l’habitude ou l’aptitude à expliciter ses états psychologiques.
Il ne faut sans doute pas négliger non plus l’engagement dans la vie
professionnelle. Deux sous-ensembles présentent des résultats souvent
analogues : les professions supérieures et intermédiaires et les personnels ayant connu des promotions au cours de leur carrière. On remarquera que pour des raisons évidentes, ces deux sous-ensembles se
recouvrent en partie, puisque lorsqu’on a connu des promotions, on se
retrouve nécessairement dans des groupes professionnels supérieurs. Il
nous faudrait approfondir le traitement des données pour distinguer
dans ces professions les promus des non-promus : nous n’avons pas pu
le faire ici, mais ce traitement offre une direction de développement
futur de ce travail.
On peut faire à ce propos l’hypothèse d’une transposition de l’engagement dans la vie professionnelle à un engagement dans la vie post-professionnelle, c’est-à-dire la retraite. Ceux-là même qui ont été les
plus investis dans l’encadrement et les responsabilités sont aussi ceux
dont on peut penser qu’ils seront les plus actifs à l’âge de la retraite; ils
manifestent donc logiquement et le plus d’espoirs et le plus de craintes.
Pour ces personnes, l’enjeu s’avère le plus élevé en termes de perte de
pouvoir mais aussi en termes d’investissement dans leur vie future.
Réciproquement, ceux qui ont occupé des emplois subalternes, peu
valorisants, qui ont été habitués à subir dans le cadre professionnel, ont
moins à perdre et aussi moins d’espoirs. Le passage à la retraite n’est
vécu que comme un aléa de la vie professionnelle qui suscite peu d’espérances dans un changement de vie et, en conséquence, peu de
craintes.
Cette importance de l’engagement dans la vie professionnelle
trouve une confirmation dans le comportement du groupe de ceux qui
ont connu des promotions au cours de leur carrière. Il rassemble environ un membre sur deux de notre échantillon ; un peu plus du tiers des
personnes interrogées ont gagné deux niveaux de qualification dans
l’échelle de l’INSEE. Ce groupe manifeste très clairement un comportement original à l’égard de la retraite. Ces personnes énoncent le plus de
réponses. Elles ont peur de s’ennuyer, peur de ne pas réussir à gérer leur
temps, mais espèrent gagner de la liberté et accroître leurs relations
sociales.
C’est sans doute le groupe qui a été le plus engagé dans sa vie professionnelle et qui a retiré le plus de satisfactions des promotions, qui
constituent autant d’éléments de reconnaissance institutionnelle de la
compétence et donc de valorisation de soi. La coupure de la retraite
risque d’entraîner une perte difficile à combler et clairement appréhendée comme telle.
Les femmes apparaissent également comme un groupe particulier
dans la formulation spécifique de leurs espoirs à l’égard de l’enrichissement de leur future vie de famille. Ces résultats confortent ceux obtenus sur un échantillon représentatif de la population française. On peut
avancer que la vie professionnelle a été frustrante dans ce domaine et
qu’elles espèrent se rattraper à l’occasion de leur retraite. On remarquera également que les femmes ne se distinguent que dans ce seul
domaine. Pour le reste, elles apparaissent particulièrement bien intégrées à l’ensemble de nos futurs retraités.
En conclusion, l’approche de la retraite est à la fois porteuse de
craintes et d’espoirs. Les espérances portent sur l’ouverture vers de nouvelles activités, la forme physique et une vie de famille plus intense.
Dans le même temps, on craint les problèmes de santé, l’ennui et la solitude.
Mais ce qui ressort avant tout de cette étude, c’est le poids des
déterminismes sociaux. On sent déjà à travers les réponses que nous
avons obtenues que la retraite s’inscrira, pour le plus grand nombre,
dans la continuité psychologique et sociale du temps de travail. Ceux
qui furent malmenés au cours de cette vie, car à la base de la hiérarchie
sociale, manifestent le moins de craintes et d’espoirs; on peut s’attendre
à ce qu’ils subissent le plus passivement cette nouvelle période de leur
vie. Quant à ceux qui ont traversé leur vie de travail de manière dynamique, occupant des emplois valorisants, gagnant des places dans la
hiérarchie sociale, ils sont les plus inquiets, mais ils ont aussi plus de
projets et d’attentes. On suppose qu’ils vont gérer leur retraite comme
ils ont géré leur vie, de manière active, efficace et valorisante.
Une fois de plus, l’emprise sociale paraît considérable et marque la
transition qu’est la retraite, du sceau de la continuité. Elle nous conduit
aussi à nous interroger sur ce qu’il faudrait faire pour que le passage à
la retraite contribue à donner une deuxième chance à tous ceux qui ont
été mal lotis dans la hiérarchie sociale.
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DOC.
[1]
Nous nous bornerons à donner les résultats en pourcentage dans la mesure ou l’effectif ( 98)
est proche de 100.