2001
Connexions
Enjeux axiologiques et activités de personnalisation dans les transitions professionnelles
Raymond Dupuy
professeur de psychologie sociale du travail et des organisations à l’université de Toulouse-Le Mirail et directeur du laboratoire « Personnalisation et changements sociaux ». maître de conférences en psychologie sociale du travail à l’université de Toulouse-Le Mirail et membre du laboratoire « Personnalisation et changements sociaux ».
Alexis Le Blanc
maître de conférences en psychologie sociale du travail à l’université de Toulouse-Le Mirail et membre du laboratoire « Personnalisation et changements sociaux ».
Une revue de question de l’actualité du
concept de transition permet de soutenir un
point de vue théorique de la transition qui se
démarque notamment d’une « approche crisique » référée à la seule sphère d’insertion
professionnelle. Il s’agit de mettre en exergue
les activités de personnalisation par lesquelles
les sujets signifient les situations de passage
auxquelles ils sont confrontés au cours de leur
vie professionnelle. Activités par lesquelles
ils anticipent leurs futurs rôles professionnels,
par lesquelles ils valorisent leurs conduites de
travail (présentes et à venir) relativement à
leurs autres domaines d’activités, par lesquelles ils sollicitent, dans ces différentes
sphères, le soutien et l’évaluation d’autrui
significatifs. Pour étayer cette approche, nous
présentons une synthèse de travaux de
recherche, relatifs à des situations de formation initiale et continue et des commentaires
relatifs à ses applications pratiques.
A current review of the concept of transition
allows to defend a theoretical point of view
which breaks free in particular from a « crisical approach » which refer to the sole domain
of professional integration. It is a question of
putting forward the activities of personalization by which individuals make sense of transitional situations they are confronted with in
their vocational life. Those activities by
which they anticipate their future vocational
roles, by which they valorize their own behaviours of work (actual and future) relatively to
their other domains of activities, by which
they incite significant others in those different
spheres to support and to assess them. To buttress up this approach, we present a synthesis
of some researches concerning initial training
and continuing education and some commentaries about practical applications.
Cette contribution à un numéro thématique de la revue Connexions consacré aux transitions est aussi le fruit d’un processus transitionnel; celui activé à Toulouse après le vendredi 21 septembre 2001.
Écrire cet avant-propos c’est déjà indiquer aux lecteurs que l’écriture à
deux mains de ce texte est historiquement datée et qu’elle a pris pour
ses auteurs, après cette date, d’autres significations plus personnelles.
Éléments introductifs :
situations de transition, phénomènes et processus transitionnels
Un des objectifs de ce texte est d’informer les lecteurs sur la
richesse (parfois méconnue) du champ de recherches relatif aux transitions. La revue d’auteurs qui suit, loin d’être exhaustive, illustre cette
richesse.
Dans une première acception, les situations de transition peuvent
être assimilées à des situations intermédiaires, de passage « entre » deux
périodes distinctes. Tout au long du cycle de vie (Elder, 1985,1994 ;
Pavalko et al., 1993 ; Boutinet, 1995), nombreuses et diversifiées sont
ces phases de passage :
- de l’école élémentaire à l’école secondaire puis supérieure (Munson,
1992 ; Proctor et Choi, 1994 ; Terenzini et al., 1994… ) ;
- de l’enfance vers l’adolescence et les âges adultes (Brooks-Gunn et
Paikoff, 1992; Chisholm et Du BoisReymond, 1993; Lavoie, 1994… );
- de la formation initiale et professionnelle à l’emploi (Arnold, 1990 ;
Glover et Marshall, 1993 ; Vondracek, 1992,1993 ; Fournier et Payne,
1994 ; Van Der Velde et al., 1995… ) ;
- liées aux situations de formation continue (Schomer et Dume,
1994… ), de changement de poste et/ou de promotion (Kramer, 1993… ),
de réorientation professionnelle (Belzil, 1993… ), de perte d’emploi (Schaufely et Van Yperen, 1992… ) ;
- caractérisant les mobilités de tous ordres : géographiques (Clark,
1992… ), professionnelles (Mandler, 1990 ; Weiss, 1990… ), interculturelles (Fischer, 1990 ; Ward et Kennedy, 1993… ) ;
- vers la retraite et le grand âge (Hornstein et Wapner, 1985 ; Thériault,
1994 ; Hanson et Wapner, 1994 ; Luborsky, 1994… ) ;
- du statut de couple aux statuts de parent et aux différentes configurations familiales (Cowan et Hetherington, 1991; Hackel et Ruble, 1992;
Veviläinen-Julkunen, 1995 ; Alexander et al., 2001… ) ;
- d’un état de santé à un autre (Fischer, 1990 ; Brooten, 1993 ; Meleis
et Trangenstein, 1994… ).
Nous devons évoquer encore les transitions socio-économiques ou
politiques de long terme dont Godelier ( 1987) a donné une grille de lecture qui reste très heuristique. Citons encore ici les travaux des socio-logues et psychologues sociaux du travail sur l’émergence de nouveaux
sens attribués au travail (Fraccaroli, 1994… ) ou sur l’apparition de nouvelles formes et contrats de travail (Goffee et Scase, 1992… ).
Nous ne saurions bien sûr, dans le cadre restreint de cette contribution, rendre compte de l’ensemble des recherches qui ont contribué à
définir les problématiques plurielles des transitions. Toutefois, à l’examen d’un certain nombre de définitions des transitions, nous tenterons
d’abord de relever les caractéristiques conceptuelles les plus saillantes
(du moins les plus « consacrées » dans la littérature du domaine) pour,
ensuite, identifier différentes approches par les questionnements et les
modèles d’analyse privilégiés. Nous serons alors en mesure de mieux
situer les spécificités de notre propre conceptualisation et d’introduire,
dans la deuxième partie de cet article, quelques éléments empiriques qui
en soutiennent la validation.
Après avoir souligné l’hétérogénéité des situations « de transition »,
il est légitime de s’interroger sur les principaux indicateurs phénoménaux et processuels qui caractérisent cette communauté de situations au
point de les différencier d’autres classes de situations (maturation,
vieillissement, maladies passagères, situations effrayantes ou catastrophiques, états de privation, changements d’humeur, changements socio-techniques…, cf. Parkes, 1971). Nous retiendrons volontiers les cinq
indicateurs suivants.
Le concept de transition évoque en premier lieu un processus développemental, vecteur potentiel de changement. Tour à tour « situations », « périodes » ou « cycles », ce concept offre d’abord selon Meleis
et Trangenstein ( 1994), professeurs de santé publique aux États-Unis, un
cadre théorique qui conduit surtout à envisager les événements et expériences selon une approche longitudinale et multidimensionnelle et à se
centrer sur les modes de réponses variables au cours du temps plutôt que
de considérer chacune de ces expériences transitionnelles comme des
événements créant du changement. Ce qui limiterait l’analyse à des
réponses singulières, isolées dans une simple tranche de temps. On
retiendra ainsi que les transitions sont des processus qui se développent
dans le temps et qui ont un sens d’écoulement et de mouvement (Meleis
et Trangenstein, 1994). Prenons l’exemple de la transition des jeunes
vers le travail. Depuis les travaux d’Havinghurst, cette transition de
nature vocationnelle est souvent assimilée à une « tâche de développement » très marquante (Vondracek, 1993). Cette tâche engage à la fois
un développement personnel – entendu comme adaptation personnelle
en réaction au nouvel environnement, ce qui implique des changements
au niveau du concept de soi, des valeurs, des compétences et du style de
vie – et un développement de rôle qui, selon Nicholson, mobilise des
comportements pro-actifs par lesquels les individus essayent de modifier leurs attentes de rôles, les objectifs et méthodes de travail, les relations interpersonnelles dans l’organisation (Nicholson, 1984).
Il est important d’ajouter aussitôt que la transition ne se réduit pas
au changement, même si, parfois, elle y conduit. Si, pour reprendre
l’exemple ci-dessus, la transition vers le travail a souvent été appréhendée comme « une période de discontinuité et de changement perpétuel »
(Ashford et Saks, 1995), de dissonance cognitive (Tapia, 1994), ou plus
largement comme une « période chaotique » (Cohen-Scali, 2000), certaines recherches empiriques ont au contraire souligné une étonnante
stabilité dans le processus de transition (Van der Velde et al., 1995 ;
Elfering et al., 2000). Plus généralement, il est maintenant bien établi
que si le changement est « repérable dans le cadre de l’action concrète,
localisable » (Iturra, 1987), défini de manière abrupte comme « prendre
la place de », « substituer une chose à une autre », « s’engager dans une
action nouvelle », « adopter un point de vue à la place d’un autre »…,
la transition évoque l’ensemble du processus et suppose d’articuler
mouvement et direction, continuité et rupture, changement et résistance
au changement. Les composantes dynamiques des transitions ont cela
de paradoxal qu’elles combinent des logiques de scission, d’élimination
et de conservation. Aussi peut-on dire de façon schématique que le
changement est défini du point de vue externe au sujet alors que la transition est caractérisée davantage par des processus internes au sujet
(Meleis et Trangenstein, 1994). Nous aurons l’occasion de préciser par
la suite ce que recouvrent ces « processus internes » à dominante axiologique.
La transition conduit à une rupture, sinon une distanciation, avec les
logiques ordinaires de la reproduction sociale. Si bien que l’on désigne
habituellement par l’expression « période de transition » « une phase
particulière de l’évolution d’une société, la phase où celle-ci rencontre
de plus en plus de difficultés, internes ou externes, à reproduire les rapports économiques et sociaux sur lesquels elle repose et qui lui donnent
une logique de fonctionnement et d’évolution spécifique, et où, en
même temps, apparaissent de nouveaux rapports économiques et
sociaux qui vont plus ou moins vite, plus ou moins violemment, se
généraliser et devenir les conditions de fonctionnement d’une nouvelle
société » (Godelier, 1987). Les processus de transition s’articulent donc
étroitement à la question du changement social, puisqu’ils
permettent
d’anticiper de nouvelles orientations collectives à partir d’une situation
qui s’est éloignée de son point d’équilibre et qui fait naître, chez les
acteurs, des motifs d’insatisfaction croissante. De durée extrêmement
variable, les transitions témoignent d’un mouvement permanent des
structures sociales (Astier-Andrieu, 1987) et du travail de « réflexion »
et de resignification qu’elles opèrent sur elles-mêmes à une période
donnée
[1].
La transition active, de la part des individus et des groupes, la mise
en œuvre de stratégies vitales de régulation, de conduites de faire-face,
de projet, d’innovation (Célestino, 1987). L’émergence plus ou moins
violente et soudaine de nouvelles nécessités et contraintes, ces « changements d’ordre majeur dans l’espace de vie, qui ont des effets durables,
qui se produisent dans un temps relativement court et qui affectent de
manière déterminante la représentation du monde » (Parkes, 1971), spécifient, au niveau individuel, le concept de transition.
Par suite, la transition entraîne, pendant des durées plus ou moins
longues, la superposition de cadres de référence anciens (formation de
« traces ») et des modes de pensée et d’action émergents à intégrer dans
un imaginaire collectif remplissant de nouvelles fonctions identitaires.
Car la transition ne va pas sans s’accompagner d’enjeux et de fonctions
identitaires spécifiques pour les individus qui l’expérimentent à différents moments de leur biographie. De ces enjeux et fonctions nous
reparlerons plus précisément avec la présentation de notre modèle
d’analyse.
Le paradigme du « cours de la vie » :
une approche cyclique, à dominante crisique, de la transition
Ces premiers éléments notionnels précisés, nous pouvons aisément
repérer dans les recherches actuelles sur les processus de transition un
type d’approches théoriques ou de « paradigme » dominant. Envisageons ici d’en résumer les principales orientations pour mieux en souligner, à nos yeux, les limites ou les « points aveugles ».
Les travaux sur le « cours de la vie » (Super, 1980 ; Elder, 1985) et
sur les cycles transitionnels (Nicholson, 1990 ; Fischer, 1993 ; Ruble,
1994) décrivent les transitions comme des périodes de passage fondamentales et normales dans l’empan de vie de tout individu. Ces auteurs
ont en commun de s’interroger sur les sources de variation de l’intensité
des affects liés à chaque étape de différentes transitions. Ils constituent
un référent (« background ») épistémologique commun à la plupart des
travaux sur les transitions. C’est ainsi que, pour Elder ( 1994), le concept
de « cours de la vie » ou de « trajectoire de vie » (life course) représente
un tournant important dans le mode d’analyse du développement
humain dans le cadre de sociétés qui ont pour caractéristique première
d’être « changeantes » (Roberts et Fagan, 1999). Dans le contexte d’une
métathéorie des perspectives temporelles, les transitions sont alors à
considérer d’abord comme des phases de court terme enfouies au cœur
de trajectoires de long terme (carrières professionnelles, cheminements
familiaux… ) qui s’entrelacent. Ce sont donc ces trajectoires de vie qui
informent et donnent sens aux étapes de la transition (départ de l’école,
stage de formation, entrée dans la retraite… ). Un des postulats principaux sur lesquels s’appuie ce paradigme du « cours de la vie » est en
effet de considérer que l’impact personnel de chaque changement
dépend du moment où les gens se trouvent dans leur vie.
Dans cette perspective temporelle, de nombreux chercheurs se sont
ainsi attachés à décrire la structure même des phases de transition, de
passage d’un état à un autre, et aboutissent, pour la plupart d’entre eux,
à des modèles cycliques. Pour exemples : Nicholson ( 1990), à propos de
sa théorie des transitions de rôle, identifie dans le cycle cinq phases :
« préparation », « rencontre », « ajustement », « stabilisation » et à nouveau « préparation »… ; Fischer ( 1993), dans son approche développementale des conduites des retraités, dégage un cycle de transition en
cinq phases : continuité avec le mi-temps de la vie, transition initiale,
révision du style de vie, transition ultime, période finale; Ruble ( 1994),
dans une perspective cognitive et motivationnelle, analyse les stratégies
d’intégration de l’information après avoir distingué trois phases dans le
cycle d’intégration : « construction », « consolidation » et « intégration ». Quels que soient leur durée globale et le nombre de phases qui
les constituent, ces modèles convergent à souligner le caractère non
homogène des différentes étapes de la transition, tant du point de vue de
leurs effets cognitifs et conatifs et des modes de faire-face des acteurs
que des formes de soutiens à apporter aux personnes. Ainsi décrites, les
phases de transition apparaissent jusqu’au bout de la vie comme des
moments d’interconstruction entre l’environnement social et l’individu.
Ces travaux, inspirés du paradigme du « cours de la vie », sont
séduisants par bien des aspects, notamment parce qu’ils invitent, par
une approche résolument développementale, à centrer l’analyse sur les
nécessaires interactions entre vies humaines et temps historiques, sur
l’enchaînement ou l’interdépendance des vies ou des changements individuels et collectifs, sur les discontinuités et l’intervention humaine
dans le processus de choix comme sur la variabilité des effets psychoaffectifs tout au long du cycle transitionnel. Ils restent néanmoins
marqués, selon nous, par
une conception crisique – et parfois « progressiste » ou « maturationniste » – de la transition, qui tend à faire du
changement (du passage d’un état à un autre) le principal moteur et la
principale issue de la transition. De nombreuses recherches tendent, peu
ou prou, à promouvoir l’idée selon laquelle les étapes du développement
au cours de la vie sont à considérer comme des « stades de maturité »
auxquels correspondent certains changements souhaités. Tout se passe
comme si, en deçà d’un stade donné, les décisions et les engagements
pris ne sont que « prématures », dans la mesure où « ils peuvent ne pas
aboutir à des réalisations désirées par la personne, être rapidement sujets
à de profondes révisions et induire un coût psychologique
considérable » (Raskin, 1998, cité par Reitzle et Vondracek, 2000). De
ce point de vue, ce n’est sans doute pas un hasard si les pertes comme
les effets négatifs (anxiogènes) et désorganisateurs des transitions ont
été très (trop) fréquemment recherchés dans de nombreuses études (cf.
par exemple, Weiss, 1990, à propos d’une situation de mobilité ; Tapia,
1994, à propos de l’intégration des jeunes sur le marché du travail
[2]). Or,
comme le rappellent Kälin
et al. ( 2000), cette hypothèse de changement
impliquant crise, trouble et stress n’a guère été validée dans la recherche
empirique : d’une part, les changements observés sont toujours plus restreints et limités que les changements attendus et, d’autre part, les changements négatifs ont été surestimés quand ils sont rapportés aux
changements positifs. Et les auteurs de remettre en question la pertinence des modèles de stress lorsqu’ils s’appliquent aux transitions.
Le risque apparaît de faire du cours de la vie une suite linéaire
d’épreuves (au sens quasi moral du terme) spécifiées par des transitions
tout à fait prévisibles et naturelles. La transition n’a pas, selon nous, pour
finalité essentielle de produire ou de planifier, par phases successives et
ordonnées, du changement, pas plus qu’elle n’est par essence stressogène et synonyme de difficultés psychologiques pour l’individu. Par
conséquent, nous rejoignons les conclusions récentes d’Arnold et Reicherts ( 2000): « L’approche de la transition comme crise ne semble plus
appropriée pour la recherche » (nous traduisons). Dans leur éditorial
d’un numéro de la revue Swiss Journal of Psychology consacré aux transitions que constituent les situations d’entrée au travail, ces auteurs dégagent plusieurs points clés qui nous paraissent importants à relever ici.
Des événements de niveau sociétal peuvent affecter la nature et le
rythme de la transition.
Il n’est pas paradoxal d’observer que, si certains attributs psychologiques demeurent relativement stables durant la transition, d’autres peuvent considérablement changer à partir du moment où on les appréhende
dans leur globalité (c’est en partie le cas des valeurs individuelles plus
sujettes au changement que d’autres aspects de l’image de soi).
En outre, la stabilité de certaines attitudes (comme la satisfaction au
travail) n’est pas à interpréter comme une caractéristique interne aux
sujets (une caractéristique dispositionnelle) mais plutôt comme l’effet
d’une interaction avec l’environnement, au sens où ces sujets cherchent
ou créent des environnements qui leur permettent de maintenir la stabilité.
De plus, quand il s’agit de transitions professionnelles, il est important de ne pas perdre de vue que ces transitions renvoient toujours à des
modèles spécifiques de changement (par l’apprentissage, la formation
ou l’expérience de travail… ), si bien que les généralisations relatives à
« la » transition sont souvent abusives.
Le changement observé au cours de cette transition ne détériore pas
dans son ensemble le bien-être ou l’état psychologique des sujets. Et ces
auteurs de conclure qu’« il est peut-être temps de s’écarter d’une perspective sur les transitions comme changement et d’aller vers une
approche plus focalisée sur les micro-comportements, qui cherche à
comprendre comment les individus agissent (enact) leurs carrières »
(c’est nous qui traduisons).
Enjeux axiologiques et processus de personnalisation :
l’apport du modèle du système des activités
Le paradigme du « cours de la vie » offre une perspective pertinente
lorsqu’il s’agit d’inscrire le changement social au cœur du changement
personnel, mais beaucoup plus limitée lorsqu’il s’agit de montrer, à l’inverse, comment l’individu participe au changement social. La recherche
en ce domaine a longtemps procédé d’un postulat selon lequel le monde
change, et entraîne donc forcément des changements chez l’individu.
Mais comment l’individu utilise-t-il aussi l’espace-temps transitionnel
pour inscrire ses marques personnelles dans la pluralité de ces environnements changeants ? La question mérite selon nous d’être enfin posée
car elle n’est pas sans retombées du point de vue des pratiques sociales
d’intervention (notamment sur les carrières). Dans une perspective résolument interactionniste, certains auteurs tels que Reitzle et Vondracek
( 2000) indiquent aujourd’hui que « la gestion du temps » (timing) peut
être « comprise comme les moyens que se donne une personne pour
ajuster, par exemple dans une transition de carrière, ses décisions, engagements et projets de vie à d’autres transitions d’adultes, aux contraintes
et opportunités du contexte » (c’est nous qui traduisons). Ici, dans la
détermination des types de gestion temporelle et de modélisation des
transitions vers le monde adulte, l’activation de processus axiologiques
et l’orientation ou la restructuration des valeurs jouent un rôle primordial. Rimann et al. ( 2000) montrent ainsi que les transitions de l’apprentissage vers le travail professionnel se déroulent différemment
selon les types de valeurs. Plus précisément, ils indiquent que la transition peut être analysée comme une tentative de certains sujets d’utiliser
les chances de développement de leur carrière pour la réalisation de
leurs propres modèles de valeurs. Dans cette perspective, il devient
essentiel d’identifier ces valeurs afin d’évaluer leurs éventuelles transformations au cours de la transition.
Cet objectif de recherche peut être conceptualisé et opérationnalisé
dans le cadre de notre modèle d’analyse, dit du « système des activités »
(Curie et Hajjar, 1987 ; Curie et Dupuy, 1994 ; Baubion-Broye et Hajjar, 1998). Selon ce modèle, l’ensemble des activités et aspirations du
sujet forme système. C’est dire que ces activités et aspirations s’organisent en sous-systèmes relativement autonomes (par exemple professionnel, familial, de loisirs, de sociabilités), dotés de ressources et de
contraintes données, et orientés par des projets d’action spécifiques.
Mais ces « sous-systèmes » sont aussi liés par des relations d’interdépendance mutuelle car les ressources et contraintes (motivationnelles,
temporelles, matérielles, relationnelles… ) requises dans un domaine
pour atteindre un objectif propre à ce domaine sont aussi signifiées par
le sujet comme aide ou obstacle à la réalisation d’objectifs situés en
d’autres domaines. Ce travail d’« intersignification » implique que les
valeurs accordées, par exemple dans le domaine professionnel, à certaines activités ou aspirations de travail ou de formation, sont définies
relativement à d’autres sphères d’activités et d’aspirations, à des projets
de vie (le Blanc, 1993 ; Dupuy et le Blanc, 1997) comme à des autrui
significatifs en ces différentes sphères.
Nous pouvons maintenant développer l’argument selon lequel les
transitions sont à comprendre non seulement comme des phases de rupture et de crise au plan du sujet et des collectifs dans lesquels il s’insère
(ce qu’elles peuvent être dans certains cas), mais surtout comme des
phases de reconstruction active des valeurs et des normes fondant la
reconnaissance et la valorisation de soi et d’autrui (Dupuy, 1997). Cette
reconnaissance et valorisation ne se réalisent pas seulement dans la
sphère de vie directement sollicitée par la transition. Elles présupposent
chez le sujet, dans une pluralité de domaines d’insertion
[3], des conduites
actives de préservation d’identités de rôles autovalorisées et reconnues
ou bien des déplacements vers un nouvel équilibre identitaire, en interaction avec autrui. C’est affirmer que la socialisation des sujets tout au
long du cycle de vie ne peut se concevoir en dehors d’un effort pour
concilier dans les différents temps de vie – sur des périodes plus ou
moins longues – l’ensemble des activités proposées à l’individu par ses
multiples groupes d’appartenance ; effort encore pour concilier
réflexion sur les conduites antérieures, évaluation des expériences
actuelles et anticipation d’identités futures désirées. Effort de conciliation dont Malrieu ( 1989) dit qu’il est un travail de « sujet ». Dès lors, le
conflit de normes et de valeurs inhérent à l’insertion du sujet dans une
pluralité de milieux de vie, comme l’incertitude à l’égard du futur et au
champ des possibles (pas toujours probables), constituent de véritables
enjeux de la transition et motivent la mise en œuvre de stratégies identitaires qui débordent largement le cadre du seul ajustement de la personne à son environnement. Ces stratégies impliquent de la part du sujet
l’activation de processus axiologiques de personnalisation : au plan synchronique, la délibération critique entre des registres de valeurs attachées à différents domaines d’activités (familiales, professionnelles, de
loisirs et de sociabilités), la valorisation relative de ces différents
domaines les uns par rapport aux autres (hiérarchisation), ou encore la
valorisation des relations à des autrui significatifs issus de ces domaines
(personnes ou groupes de référence disponibles dans l’entourage,
sources pour lui de soutiens, de figures d’identification, de modèles
d’autrui et d’incitations plus ou moins hétérogènes et conflictuels) ; au
plan diachronique, la valorisation des différentes expériences biographiques du sujet et les sentiments de continuité ou de rupture comme
l’estime de soi qu’elle soutient ou fragilise (cf. article de Mègemont et
Baubion-Broye dans ce même numéro). Car la transition est aussi une
transaction biographique qui nécessite que le sujet articule ses
anciennes valeurs à celles requises par sa future position, ce qui le
conduit soit à changer ses propres valeurs (sinon leur importance relative) pour affirmer sa représentation du métier, soit à changer celle-ci
pour préserver ses valeurs personnelles.
Pour étayer la pertinence de notre modèle d’analyse, nous avons
choisi de nous focaliser, dans le présent article, sur les situations de transitions professionnelles, et plus particulièrement sur l’entrée au travail
et la formation permanente (la mobilité professionnelle est au centre de
la contribution de Mègemont et Baubion-Broye). Nous montrerons, à
partir de la présentation ici résumée de quelques résultats de recherche,
comment les futurs enseignants-chercheurs, en cours de formation et
avant d’intégrer leurs prochaines organisations de travail (universités,
centres de recherche publics ou privés, cabinets conseil, entreprises,
administrations, collectivités locales… ) mobilisent des processus de
délibération critique qui les conduisent peu à peu à construire, en interaction permanente avec leurs différents milieux, leurs identités professionnelles.
La socialisation anticipatrice en situation de transition
professionnelle : importance des processus axiologiques
La période qui suit la fin de la formation initiale et qui précède l’entrée dans une organisation de travail constitue une phase « sensible »
dans la trajectoire professionnelle. Si, en amont, les valeurs individuelles apprises et développées durant les premiers temps du cours de
la vie influencent les décisions de choix d’une formation professionnelle spécifique aussi bien que les projets et les modèles de comportements pendant la transition (Rimann et al., 2000), on peut aussi
supposer que, plus en aval dans la trajectoire de vie, la découverte de
nouvelles valeurs au cours de la transition oriente la construction ou la
reconstruction des identités professionnelles, des représentations du
métier et des attentes de rôles correspondants. À cet endroit, nous ferons
explicitement référence à deux études récentes que nous avons menées
auprès d’une population française de 321 doctorants, allocatairesmoniteurs en formation dans le cadre des Centres d’initiation à l’enseignement supérieur (CIES). Le contrat de monitorat d’une durée maximale de
trois ans a été créé en 1989 et mis en place au niveau régional pour offrir
aux jeunes chercheurs inscrits en thèse et intégrés dans un laboratoire de
recherche une expérience significative du métier d’enseignantchercheur dans les universités et une initiation à la pratique pédagogique,
assurée sous la direction d’un enseignant-chercheur (tuteur). Cette
expérience est soutenue par des journées de stages collectifs organisés
dans les CIES et rassemblant des doctorants de différentes disciplines et
universités.
Dans une première recherche (Le Blanc, Dupuy et Rossi, 2000),
nous avons montré que la formation avait un effet « d’enrichissement de
rôle » dans la représentation du métier. On observe ainsi, au cours de la
formation, l’apparition de nouveaux rôles professionnels qui n’étaient
guère valorisés au départ. Ainsi, la représentation du métier, très polarisée en début de formation sur les rôles scientifique, décisionnel ou politique, fait place dès la deuxième année de formation à de nouveaux rôles
professionnels, d’enseignement et de gestion collective au détriment des
rôles dits « scientifiques ». Ce processus est confirmé et amplifié en dernière année de formation, juste avant la sortie du dispositif. Mais ce que
nous souhaitons souligner ici, c’est que cette « transformation identitaire » (située dans le registre professionnel) déborde largement le cadre
de la seule formation actuelle et de l’emploi envisagé. En effet, elle
s’accompagne, chez les formés, de nouveaux arbitrages de valeurs entre
leurs différents domaines de vie. La sphère professionnelle, très fortement valorisée en début de formation, est dévalorisée par la suite au profit des autres sphères d’activités (surtout familiale en 2e année et personnelle en 3e année). Ces processus de valorisation des différentes
sphères de vie ont un impact significatif sur l’évolution des représentations du métier au cours de la formation. On observe par exemple que
ceux qui valorisent le moins leur « écosystème personnel » (qui attribuent peu d’importance à l’équilibre entre leurs aspirations familiales,
de loisirs et leurs aspirations professionnelles) sont fortement polarisés
sur les rôles de production scientifique (liés à l’activité de recherche) en
début de formation, pour ensuite leur accorder une place plus secondaire
dès la deuxième année, alors que ceux qui valorisent le plus cet écosystème sont en revanche peu centrés sur la dimension recherche en début
de formation mais lui accordent une place croissante au cours de la formation. Autrement dit, la transformation des représentations du métier
en cours de formation ne traduit pas un simple effet d’adaptation à la
réalité de l’exercice professionnel reconnu dans tous ses « genres d’activités ». Le sujet opère, en formation comme en dehors, une véritable
démarche de signification et de re-signification de son activité de travail
dans ses liens avec d’autres sphères d’engagements. Sont ainsi à
l’œuvre des processus d’intersignification par lesquels le sujet, en phase
de transition, est conduit à réviser, réévaluer, re-hiérarchiser, réorganiser les activités qu’il développe dans sa sphère professionnelle comme
dans ses autres domaines de vie.
Mais ce travail n’est pas solitaire et cette « socialisation anticipatrice » (Van Maanen, 1976) n’est pas seulement le fruit de dynamiques
internes au sujet. Elle s’appuie sur des dynamiques interpersonnelles qui
mettent à l’épreuve, dans de telles situations de transition, les cadres de
référence habituels et les systèmes de valeurs des sujets. C’est ce que
montre précisément une seconde recherche (Le Blanc, Dupuy et Hajjar,
2001) menée auprès de la même population de stagiaires doctorants,
allocataires-moniteurs. Pour rappels des principaux résultats établis,
nous pouvons d’abord indiquer que, au-delà de la durée et du seul
espace de formation, l’orientation disciplinaire actuelle et l’apprentissage de la culture organisationnelle paraissent jouer un rôle important
dans l’appréhension de l’avenir et dans le degré de confiance dans la
future insertion professionnelle. En particulier, les « littéraires » (inscrits dans des universités de lettres, de langues et de sciences humaines
ou sociales) manifestent plus d’optimisme quant à leurs possibilités de
trouver, à l’issue de leur formation, un emploi qui corresponde le mieux
à leur orientation professionnelle actuelle (sentiment de continuité temporelle) que les « scientifiques » (inscrits dans des universités de
sciences de la vie et de la terre, de sciences de l’ingénieur, de mathématique, physique, chimie et informatique). Ensuite, et c’est le résultat
sur lequel nous souhaiterions insister ici, nous avons pu établir que les
moniteurs « littéraires » sont plus confiants dans leur insertion professionnelle future lorsqu’ils valorisent les relations avec des membres de
leur entourage familial et amical, tandis que les moniteurs « scientifiques » sont plus pessimistes quand ils valorisent ces mêmes relations.
Contrairement à ce qu’on pouvait attendre a priori, les sujets ne fondent
pas leur confiance dans l’insertion à venir sur l’importance accordée
aux autrui privilégiés dans leur sphère de travail ou de formation (interactions non significatives) mais sur l’importance accordée aux autrui de
grande proximité. On peut légitimement supposer que, pour les « littéraires », l’activation de ressources interpersonnelles situées dans les
sphères privées constitue un facteur facilitant l’insertion future (c’est en
ce sens pour eux une « affaire personnelle »), alors que, pour les « scientifiques », elle serait davantage considérée comme une contrainte supplémentaire, source potentielle de perturbations ou d’interférences pour
une insertion qui reste bien circonscrite à la sphère professionnelle et
organisationnelle. Cette interprétation est soutenue par d’autres résultats
de la recherche qui soulignent notamment les différences de signification que prend l’activité de travail pour les deux populations. Si les « littéraires » développent des attentes à la fois plus diversifiées et plus
personnelles à l’égard du travail (les fonctions socioexpressives du travail sont privilégiées), les « scientifiques » mettent en avant le caractère
collectif et formalisé du cadre organisationnel dans lequel s’inscrit cette
activité. Ces différences significatives tendent à montrer que la
construction du « sens du travail » (et pas seulement des représentations
du métier) constitue un véritable enjeu de cette transition. Cette signification qui se construit bien avant l’entrée effective dans l’organisation
n’est pas réductible à la définition que le sujet donne des conditions de
son « employabilité ». Elle s’élabore dans les interactions avec une pluralité d’autrui valorisés qui constituent, pour le sujet, dans ses différents
domaines d’activités, des référents (auto)critiques en matière d’orientation.
Conclusion et repères pour l’action
Ces quelques résultats ici résumés nous conduisent à prendre position contre une approche strictement crisique qui tendrait à instrumentaliser et à « normaliser » cette situation de transition en misant
l’essentiel de son efficacité sur l’ajustement nécessaire de l’individu à
l’entreprise. L’extrait suivant d’un ouvrage récemment consacré aux
situations d’alternance nous semble particulièrement représentatif du
point de vue que nous contestons :
« La transition de l’école au travail n’est donc pas isolée mais
accompagnée d’un ensemble de transformations dans les relations des
jeunes avec leur environnement. Mais cette transition correspond plus
particulièrement pour nous, à la période au cours de laquelle le jeune
construit son identité professionnelle. Elle commence donc dès la formation initiale, avec la production de projets, d’attitudes à l’égard de
l’avenir professionnel, et avec l’émergence d’aspirations liées au travail
et se termine lorsque l’individu s’est défini une identité professionnelle,
en adoptant des normes et des conceptions du travail inscrites dans un
univers professionnel et en développant des sentiments d’appartenance
à un groupe de professionnels. La transition école-travail varie alors
selon les individus et la maturité de leur rapport à l’activité [… ] L’intégration professionnelle est une période de socialisation dans l’entreprise qui s’achève avec les projets de carrière envisagés au sein de
l’entreprise » (Cohen-Scali, 2000, p. 16 et 18, c’est nous qui soulignons).
L’anticipation d’une trajectoire d’emploi, élément fondamental
pour Dubar ( 1991) de la socialisation professionnelle caractéristique des
transitions école ou formation-travail, ne se joue pas tout entière dans le
seul espace-temps de la transition, comme elle n’a pas pour finalité
ultime de servir à « l’intégration » du futur travailleur dans son futur
milieu professionnel et à la réalisation de projets de « carrière » par lesquels celle-ci s’accomplit. Cette anticipation et, plus largement, cette
attitude à l’égard du futur sont lestées d’incertitudes et d’insatisfactions.
Incertitude que les possibles souhaités avant la transition ne soient pas
réalisables au terme de celle-ci, incertitude que s’ouvrent au cours de la
transition de nouveaux possibles non encore envisagés, incertitude que
d’autres aspirations (personnelles ou familiales) prennent le « devant »
et changent la signification de cette insertion professionnelle, plus ou
moins lointaine, plus ou moins désirée. Insatisfaction à l’égard des possibilités de promotion dans l’organisation visée à travers cette insertion,
insatisfaction dans les modalités d’articulation entre vie au travail et vie
hors travail au moment de l’entrée dans l’organisation (Vonthron, 2000),
insatisfaction dans les modes d’encadrement des nouveaux entrants et
dans l’autonomie qui leur est allouée dans l’organisation du travail
comme dans la prise de décisions et de responsabilités… Ces incertitudes et insatisfactions fondent la nécessaire « fluidité de soi » à l’œuvre
dans les transitions. Ainsi les sujets font-ils l’expérience, lors de la transition, de se constituer comme « personnes » sur le mode anticipatoire
de ce qu’ils ne sont pas encore ou de ce qu’ils ne seront jamais.
En Angleterre, les sociologues du travail Roberts et Fagan ( 1999),
montrent que dans toute l’Europe, incluant les anciens États communistes, la valorisation quasi exclusive des trajectoires académiques
conduisant à des diplômes acquis au cours de stades gradués comme critère essentiel d’accès au monde du travail conduit une part considérable
de la jeunesse à aboutir à des culs-de-sac (dead-ends) et à rester sans
avenir, dès lors qu’elle est considérée comme n’ayant pas atteint, en
temps utile, les pré-requis normés à l’intégration socioprofessionnelle.
C’est considérer de fait que le développement sociocognitif a une fin
très précoce. C’est nier implicitement la fonction de l’éducation et de la
formation permanentes dans la relance et l’accompagnement des processus de socialisation tout au long de la vie. C’est considérer que les
normes qui ont jusqu’alors prévalu pour dessiner les trajectoires d’intégration sociale et professionnelle sont universelles et durables. C’est
admettre qu’une variété considérable de compétences informelles, de
stratégies identitaires paradoxales, d’anticipations et d’investissements
temporels atypiques ne sont porteurs d’aucune créativité.
L’un des enjeux du renversement épistémologique concernant les
transitions réside à notre sens dans la nécessaire recentration sur la fonction personnalisante des transitions. Si elles continuent à être analysées
uniquement du point de vue des processus d’adaptation des individus à
des étapes de développement et d’intégration ritualisées, supposées
connues et prédéfinies dans « l’histoire » des hommes, ou même à des
périodes de bouleversements inattendus, on continuera à penser le
changement comme extérieur au sujet humain. Aborder les transitions
comme des espaces-temps de coconstruction du changement individuel
et social, c’est considérer que, sous conditions, des changements collectifs et individuels sont toujours potentiellement envisageables. C’est
affirmer une part de responsabilité du sujet, comme des institutions,
dans la définition et la transformation de ses identités sociales. C’est
considérer les trajectoires socio-professionnelles des individus comme
relevant bien sûr de conditions socio-économiques et culturelles, mais
aussi de stratégies identitaires singulières, marquées notamment par des
rapports au temps, des représentations de genre, des conceptions du travail, des visées de maîtrise et d’emprise, des attentes de rôles sociaux,
extrêmement diversifiées.
Au plan des pratiques d’accompagnement des transitions psychosociales, il ne suffit pas d’envisager les conditions d’adaptation ou de
réadaptation des individus à leurs environnements changeants. Il
convient aussi de s’interroger sur la part qu’ils ont pris à la dynamique
des systèmes dans lesquels ils s’insèrent, sur la signification qu’ils
accordent aux indicateurs de stagnation ou de mutation de ces systèmes.
Il s’agit de promouvoir les conditions d’appropriation du changement,
de renforcement ou de transformation des représentations valorisées de
soi, des autrui et des domaines sociaux de référence.
En la matière, l’évaluation par les bénéficiaires de dispositifs de formation que nous avons contribués à mettre en place à l’adresse de professionnels de santé très qualifiés, appelés à exercer de hautes fonctions
d’encadrement dans les diverses organisations du secteur, nous aide à
revaloriser un certain nombre de procédures d’accompagnement de
cette transition professionnelle. Nous en retenons simplement deux pour
exemple. Favoriser une durée conséquente de formation qui rompe avec
la logique d’acquisition de connaissances très ciblées dans un laps de
temps relativement bref, censées être rapidement applicables sur le
poste de travail. Cette logique est souvent contre-productive parce
qu’elle oublie que, en dehors d’une mise en relation de cette connaissance particulière avec un ensemble de visées socioprofessionnelles, de
savoirs et de pratiques socialement situés, le transfert d’apprentissage
peut rester définitivement stérile. La durée de formation, ici deux ans en
alternance, permet non seulement une longue appropriation de savoirs
nouveaux, diversifiés, approfondis, garants d’un élargissement et d’un
déplacement des modèles d’analyses habituels, mais aussi une longue
mise en évaluation de ces savoirs par des autrui issus des divers milieux
d’appartenance des formés. La formation professionnelle et partant la
socialisation professionnelle ne concernent pas uniquement, loin s’en
faut, le cadre de la formation ou l’organisation de travail, même si ces
univers sont largement pourvoyeurs de critères de validation de l’action
(accompagnement et évaluation continue prodigués par des cadres supérieurs de santé et des universitaires, conditions de travail plus ou moins
facilitantes aménagées par les organisations employeuses). L’environnement familial (conjoints, enfants), les interactions amicales (pairs
associatifs, amis intimes), les engagements sociaux (syndicats, partis
politiques, groupes militants) sont autant de pôles de référence, éventuellement contradictoires, qui viennent donner sens à l’engagement de
formation, le soutenir ou le miner. Dès lors, les mises à l’épreuve permanentes des connaissances sur les espaces de travail et, plus largement,
dans les différents milieux de la vie quotidienne des formés, constituent
des moments d’une activité de personnalisation, enjeu de la transition.
De ce point de vue, deuxième exemple de facilitation de compétences
transitionnelles, les groupes de réflexion professionnelle de type Balint,
tout au long de la formation, contribuent à soutenir la dynamique identitaire et les valeurs qu’elle fait émerger, de façon de plus en plus
consciente pour chacun des stagiaires au cours de la formation. Ils permettent d’articuler les processus cognitifs et affectivo-émotionnels liés
à la transition professionnelle en cours et d’établir cette articulation
comme savoir professionnel transférable dans les futures pratiques de
management.
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[1]
En ce sens, ce concept apparaît très voisin du concept tourainien « d’historicité ». Dans une
perspective voisine de la sociologie de l’action, la transition réfléchit chez les « acteurs » ce qui
fait tension dans une société donnée à un moment de son histoire.
[2]
Notons toutefois que ces études ont été réalisées dans un contexte socioéconomique lui-même
particulièrement crisique et que les travaux de René Kaës sur la crise, la rupture et le dépassement d’adultes en demande de thérapie de groupe ou de formation de longue durée ont sans
doute orienté nombre de référents métathéorique invoqués à propos de l’expérience transitionnelle.
[3]
Nous pensons ici au cas de ces infirmières toulousaines qui, après la tragique explosion du 21
septembre 2001, ont déclaré à de nombreuses reprises avoir mieux supporté la surcharge de leur
activité de travail que l’absence de nouvelles de leur famille durant toute la journée.