2001
Connexions
Éditorial
Claude Tapia
Le concept de transition est à la mode dans les sciences humaines et
sociales. Il occupe, dans de nombreux travaux relevant de ces sciences,
une place centrale. D’autres travaux, sans lui accorder ce statut, s’y réfèrent de façon subsidiaire à des fins de rattachement à une problématique
stimulante. On trouvera dans le rassemblement de textes ci-après le
reflet de ce clivage. Il est vrai aussi que les auteurs n’ont pas été tous
sollicités au titre de « spécialistes » de ce secteur de recherche, car le but
était précisément d’éprouver la fécondité éventuelle de ce concept audelà des limites de ce secteur. Notons que l’échantillon proposé ici
englobe des contributions qui se réclament de disciplines aussi diverses
que la psychosociologie, la psychanalyse, l’anthropologie, la psychologie interculturelle, la sociologie. L’intérêt de ce regroupement est évidemment d’apprécier – au niveau paradigmatique – les éventuelles
convergences, mais aussi les écarts liés soit à l’objet d’étude (individus,
groupes, organisations… ), soit à la démarche ou à la méthodologie
adoptée (qualitative, quantitative), soit au degré de généralité ou d’extension des hypothèses à l’origine des travaux. Le problème n’est naturellement pas d’opposer ou de hiérarchiser les conceptions de la
transition exposées ici, mais de repérer, si possible, quelques tendances
qui traversent ce domaine d’étude et de réflexion. Nous tenterons donc
d’introduire ce dossier par quelques observations qui s’alimentent aussi
bien de notre propre cheminement depuis une douzaine d’années que de
la lecture attentive des textes proposés ici, certains représentant dans le
registre psychosociologique de remarquables synthèses sur le problème
étudié.
La première question qui se pose est celle de la définition de transition. Il est tout à fait naturel que, selon la discipline d’appartenance, la
nature des travaux réalisés, l’axe principal de focalisation des observations, celle-ci prenne des contours et des degrés de complexité différents.
Au cours des dix ou quinze dernières années, beaucoup de chercheurs, notamment psychologues ou psychosociologues, ne se sont pas
beaucoup écartés de la définition la plus générale, la plus courante de la
notion de transition, laquelle contient d’ailleurs les éléments de base
caractérisant la situation évoquée, à savoir l’idée d’abord d’un « passage » d’un état à un autre, d’une position à une autre, ensuite que ce
passage s’effectue graduellement, progressivement et enfin qu’il se
passe quelque chose dans l’entre-deux. Une définition un peu plus élaborée intègre plus nettement l’idée de discontinuité ou de rupture avec
l’état existant, discontinuité qui entraîne des phénomènes de l’ordre de
la déconstruction et de la recomposition dans les domaines cognitifs,
affectifs, structurels, etc. Un pas vers la complexification de la définition et de la caractérisation de transition sera accompli avec la prise en
compte, d’une part, des phénomènes psychologiques positifs ou négatifs accompagnant les situations transitionnelles, d’autre part de la mise
en œuvre dans celles-ci de stratégies adaptatives diverses, individuelles
ou collectives contribuant à la construction d’un ordre supérieur de
fonctionnement (à l’échelon de l’individu, du groupe, de l’organisation… ).
Plusieurs articles de ce recueil semblent s’aligner sur cette perspective. D. Picard, dans le registre anthropologique, D. Alaphilippe,
K. Gana et M. Bailly dans celui de la psychologie sociale, retiennent le
caractère problématique des transitions dans les systèmes interactionnels ou relationnels ou dans les trajectoires de vie, le coût psychologique de celles-ci (craintes, malaise, anxiété) chez les sujets ou les
catégories sociales les plus fragiles, l’incertitude pesant sur l’issue du
processus transitionnel, enfin la possible gestion des scories ou sous-produits psychologiques, accompagnant le « passage », par des techniques de sociabilité, comme les rituels, ou par l’exploitation maximale
des ressources résultant de l’expérience professionnelle ou sociale. Est
proche de ce point de vue l’article de V. Cohen, qui montre l’effet de
certaines variables de personnalité, notamment l’estime de soi, dans la
transition de l’école ou de l’université à la vie professionnelle, et le lien
entre le vécu du processus de transition et la transformation de l’identité
chez les jeunes au seuil de la vie de travail. On voit bien dans ces dernières contributions émerger l’idée que la transition correspond, chez
les individus impliqués dans ce processus, à des activités de resocialisation et de reconstruction du mode d’appréhension des rapports de soi
avec l’environnement.
C’est sans doute dans la contribution de J-L. Mègemont et A. Baubion et dans celle complèmentaire de R. Dupuy et A. Le Blanc que l’on
trouve la critique la plus exhaustive des thèses rudimentaires, schématiques, déterministes sur la transition, et l’approche psychosociologique
la plus complexe et étayée du contenu de ce concept appliqué cependant
au même cadre d’observation, celui de la mobilité professionnelle ou de
la formation. En effet, ces auteurs, tout en reprenant à leur compte un
certain nombre d’idées, d’hypothèses, de conclusions admises dans les
contributions précédemment évoquées, nuancent ou précisent certaines
d’entre elles et surtout s’efforcent de structurer une approche cohérente
de la transition. Cette approche repose en grande partie sur les perspectives les plus « évoluées » de la recherche psychosociologique, intégrant
les positions interactionniste, dialectique, systémique et constructionniste et rejetant – disons pour faire court – les références évolutionnistes, finalistes, développementalistes (sous leur forme mécaniste) et
bien entendu déterministes. Concrètement, ils considèrent que le temps
de la transition est le temps des contradictions (affrontement des
logiques du mouvement et de la conservation), des superpositions de
systèmes de normes et de valeurs, des bifurcations inattendues de trajectoires (de travail ou de vie) mais aussi des réorganisations – celle des
rapports que les sujets entretiennent avec eux-mêmes ou avec leur environnement social, celle des processus de construction de l’identité, celle
des choix et décisions, celle des valeurs de référence… – et des transactions à réaliser (par les sujets) entre différents registres d’activités ou
de valeurs ou entre différentes expériences biographiques marquantes
pesant sur les engagements à venir. Ce qui ne va pas sans adhésion aux
thèses du courant dit stratégique en psychosociologie des organisations
et à la philosophie personnaliste qui conduit immanquablement à l’anticipation du succès de tout processus de changement.
Quelques questions restent cependant en suspens ou trouvent des
esquisses de réponses qui ne s’accordent pas entre elles :
- la première concerne l’existence ou non, dans les moments transitionnels, de difficultés psychologiques affectant les individus et se traduisant
par des souffrances, des malaises, des insatisfactions ;
- la seconde, connexe de la précédente, touche au désaccord relatif à
l’existence ou non d’une relation entre la transition et la crise;
- la troisième porte sur la prégnance du modèle développementaliste
dans des travaux qui, pourtant, s’écartent explicitement de la « théorie »
des phases ou des stades prédéterminés de développement (qu’il
s’agisse de la maturation des individus ou de l’évolution des groupes de
formation). Le rejet de la philosophie du progrès et la mention de l’imprévisibilité de ce qui peut advenir dans le processus de transition n’entament pas toujours la croyance en l’inéluctabilité d’une « sortie »
favorable.
En fait, les trois questions sont liées. Si elles divisent les chercheurs,
c’est en grande partie en raison de l’hétérogénéité des niveaux d’observation propres aux disciplines scientifiques. L’approche psychosociale,
sauf si elle concerne les collectivités ou les organisations – en tant
qu’entités –, n’a que faire du concept de crise qui n’aide en rien à comprendre les phénomènes comme la transformation des représentations
ou des attitudes, la mobilité, l’insertion ou la formation des individus. À
moins de caractériser la crise par ses aspects les moins dramatiques et
les plus observables, à savoir le brouillage des repères individuels, les
dissonances cognitives, l’affaissement des certitudes, des identifications, des idéaux, des projections dans l’avenir, l’effritement des modes
d’engagement dans l’action. Auquel cas, elle peut apparaître comme
indissociable de la transition, dans la mesure où elle signifie des
« pertes » qui ont pour contrepartie des « gains » psychologiques susceptibles ou non d’assurer une issue favorable à la transition.
Les choses sont différentes dans les registres psychanalytique et
sociologique. Essentiellement parce que la psychanalyse explore plus
profondément dans la psychologie des sujets et la sociologie de façon
plus large et plus complexe dans l’analyse des systèmes.
Les trois contributions d’inspiration psychanalytique offrent une
place centrale au concept de crise dans l’analyse des transitions. L’une
(E. M. Lipiansky) interprète un important virage dans la pensée de
Freud (dans l’étiologie des névroses, le passage de la thèse de la séduction sexuelle de l’enfant par le père à la thèse des désirs incestueux de
l’enfant, théorisée sous la rubrique du complexe d’Œdipe) comme le
reflet intellectualisé d’une crise personnelle liée à des événements existentiels, virage identifié à une transition au cours de laquelle la théorie
en chantier se mutile et s’enrichit en même temps. La seconde (J. J. Rassial, J. Bidaud, Ph. Levy) fait de la crise – état temporaire de déséquilibre, d’incertitude et d’angoisse – le point de départ, dans la vie du sujet
et aussi dans la cure psychanalytique, d’un processus de changement qui
va propulser celui-ci hors de l’inconscient, dans un espace de transgression et de prise de parole où il reconnaît sa vérité. Dans cette optique,
« la crise est dans le même rapport à la temporalité du sujet que la transition, elle s’inscrit dans le même espace qui est aussi celui de l’analyse,
celui où le sujet se met en jeu ». La troisième contribution (G. Gaillard),
s’attachant à l’observation d’institutions de soin et de travail social,
identifie de la même façon que la précédente les transitions à des crises
dont le développement peut conduire à une situation ou à un état régressif (refus de l’historicité, violence et agressivité, disqualifications professionnelles) ou à des impasses caractérisées par la captation ou la
destruction de « l’objet » (ici l’institution). Mais il peut aussi bien aboutir à un état « évolué » positif, caractérisé par le renoncement au meurtre
symbolique, et par un travail de mise en perspective historique des
transformations et de la structuration de l’institution. Ces contributions,
s’inscrivant dans le même champ de réflexion, ont en commun d’analyser la crise, comme la transition, en termes d’affrontement de pulsions
individuelles, plaçant les sujets individuels ou collectifs entre l’effondrement et le salut. Elles se démarquent, de ce fait, des analyses précédentes, non seulement par la conceptualisation, mais aussi par une plus
nette prise en compte des risques de la transition (à quelque niveau
qu’elle se situe) et par l’insistance sur l’implication mutuelle de la transition et de la crise. On est loin, ici, de l’optimisme et du volontarisme
psychosociologiques hérités de Lewin et du courant humaniste américain des années soixante.
C’est en passant de l’étude du micro à celle du macro-social, c’est-à-dire des individus ou petits groupes aux organisations, aux sociétés et
aux systèmes culturels, qu’on saisit le mieux certaines caractéristiques
de la transition, la fonctionnalité de la crise et l’imprévisibilité de l’issue du processus transitionnel.
La perspective sociologico-systémique (P. Roussay) appréhende le
concept de transition dans le cadre théorique d’analyse du changement
social qui exclut, naturellement, toute référence aux thèses évolutionnistes, développementalistes et cycliques et permet d’aborder de
manière claire les rapports de la transition et du changement (ce que ne
font pas le plus souvent les travaux d’orientation psychosociologique).
Par ailleurs, elle propose une interprétation de la crise qui, à une tout
autre échelle que celle des trois contributions ci-dessus évoquées (d’inspiration psychanalytique), ne s’écarte pas fondamentalement de celles-ci, en avalisant – au-delà de ses aspects superficiels qui l’apparentent au
chaos ou au désordre – sa fonction, ambiguë ou oscillatoire de régulation, de maintien ou de conservation du système et en même temps de
facilitation de l’avènement de tendances destructrices des équilibres et
structures du système. Cette interprétation aide à mieux comprendre la
durée parfois longue du processus de transition – en raison de l’asynchronisme des métamorphoses locales et de la persistance de la coexistence de modèles et de principes d’organisation antagonistes – de
l’irréversibilité des ruptures qui s’y accomplissent et l’opacité des
conditions du déclenchement de la transition. La genèse de celle-ci s’expliquerait, dans le cadre des organisations, par des tendances à la mobilisation partielle des forces, en vue de réduire les contradictions trop
criantes entre les pressions de l’appareil ou de l’ordre organisationnel et
les volontés collectives d’affirmation identitaire. On retrouve ici la liaison, déjà examinée plus haut, entre les moments de transition (professionnelle ou existentielle) et des formes de spécification identitaire ;
avec cette différence essentielle qu’à l’échelle des systèmes complexes,
le processus de transition ne s’accomplit pas nécessairement jusqu’au
bout, c’est-à-dire jusqu’à l’émergence d’une nouvelle structure à efficacité supérieure, tant du point de vue du fonctionnement général que de
celui de la redéfinition des identités. Celle-ci est certes possible, mais de
nombreuses observations de terrain montrent soit l’avortement de la
mobilisation des énergies investies au cours de la période transitionnelle, soit la permanence de la crise, autrement dit l’absence d’issue sur
une longue durée, faute de cristallisation suffisante des forces
déployées. L’article de Chauchat et de K. Boudarse illustre, sur un terrain tout différent (celui de l’intégration d’adolescentes issues de l’immigration), cette hypothèse de l’inachèvement du processus
transitionnel, se traduisant au plan des personnes par l’entretien d’une
ambivalence protectrice et d’une double allégeance culturelle.
Le premier constat que l’on peut faire, au terme de cet exercice de
lectures comparées concernant le concept de transition et ses applications, est que celui-ci est incontestablement transdisciplinaire, comme le
sont les concepts d’organisation, de structure, de régulation, de crise,
etc. Il est, sans aucun doute, à même d’établir des liens entre des
réflexions théoriques ou des études empiriques se réclamant de disciplines différentes, sans être étrangères les unes aux autres puisque rangées sous la rubrique des sciences humaines et sociales. Sa vocation au
décloisonnement répond à un désir de nombreux chercheurs mal à l’aise
dans la spécialisation ou l’hyperspécialisation, qui peuvent avoir pour
conséquence, comme le souligne E. Morin dans de nombreuses publications, « la haine des idées générales et des conceptions globales »
Le second est qu’il n’existe pas, en dehors du marxisme, de théorie
générale de la transition, présentant les caractères classiques de la scientificité, autrement dit une théorie qui soit descriptive, explicative et prédictive. Les théorisations connues, essentiellement descriptives, sont
assez peu explicatives et pas du tout prédictives, comme peuvent l’être,
en psychologie sociale, la théorie de la réduction de la dissonance ou
celle de la catégorisation et de l’identité sociale. Le problème semble
être aujourd’hui de trouver le moyen d’articuler solidement les travaux
actuels sur les transitions avec le répertoire quelque peu stagnant des
recherches sur les changements dans les groupes et les organisations et
sur les dynamiques et mutations sociales.
Pour revenir sur l’un des aspects ou indicateurs de la transition, sur
lequel s’accordent l’ensemble des contributeurs de cet ouvrage, qui est
la consommation d’une rupture avec l’état de chose existant avant le
déclenchement du processus transitionnel, il nous semble nécessaire de
justifier plus fortement les raisons pour lesquelles il est intéressant et
fécond d’interroger les brisures ou bifurcations de trajectoires, la faillite
des apprentissages et des procédures de résolution des problèmes, ainsi
que les turbulences et les désordres intervenant dans un système, afin de
diagnostiquer les chances de renouvellement qu’il renferme. Cela va à
l’encontre de la démarche s’attachant à caractériser l’invariant ou l’inaltérable à travers les transitions ou les mutations qui a aussi sa vérité et
sa dignité. À vrai dire, on ne peut négliger une tendance héritée de notre
culture philosophique qui est de penser plus naturellement et aisément
le progrès que la régression, l’ordre que le désordre, la continuité que la
discontinuité, la positivité que la négativité. L’hypothèse psychanalytique, selon laquelle négativité et positivité ne s’excluent pas mutuellement dans le processus de transformation des rapports entre le conscient
et l’inconscient d’un sujet ou d’un groupe en analyse, n’est pas facile à
concevoir ou à admettre comme opérationnelle.
Enfin, dans la mesure où l’on adhère au paradigme de la complexité
dans les sciences humaines et sociales, on est amené à envisager, outre
le principe d’inachèvement et d’incertitude inhérent à tout processus
transitionnel (dont on a parlé plus haut), l’hypothèse, à l’intersection des
sciences physiques, biologiques et sociales, de l’irruption de phénomènes auto-organisationnels dans tout système vivant. Selon elle, les
éléments d’un système peuvent selon les circonstances s’autoassembler,
subir des attractions réciproques ou entrer dans des rapports de décomplémentarisation. Cette perspective peut ouvrir la voie, sur le terrain des
groupes ou organisations, à des observations de nature à enrichir la problématique de la transition.
·
BAUBION-BROYE, A. 1998. (sous la direction de). Événements de vie, transitions et
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BALANDIER, G. 1988. Le Désordre. Éloge du mouvement, Paris, Fayard.
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VERRON, H. 1989. Introduction biologique aux sciences de l’homme, Paris, Hachette.
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TAPIA, C. 1991. Management et sciences humaines, Paris, Les Éditions d’Organisation.
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TAPIA, C. 1994. Intégrer les jeunes dans l’entreprise, Paris, Les Éditions d’Organisation.
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Peter Lang.