2002
Connexions
Trauma, vulnérabilité et résilience en protection de l’enfance
Marie Anaut
maître de conférences en psychologie, habilitée à diriger des recherches, Institut de psychologie, université Lumière-Lyon 2.
La prise en compte des fragilités consécutives
à des maltraitances ou des carences familiales
graves reste un domaine d’étude et d’intervention
très important en protection de l’enfance.
Cependant, s’en tenir au modèle de la vulnérabilité
comme faisant suite aux situations délétères
familiales empêche souvent de prendre
en compte et d’étudier les potentiels et les facteurs
protecteurs développés par les individus.
Les recherches sur la résilience viennent compléter
l’approche de la vulnérabilité en enrichissant
les modes de compréhension de cette
population à partir des facteurs de protection.
Or, l’étude des modalités adaptatives et de
résilience trouvées-créées par des sujets même
très jeunes parfois, pourrait permettre de
construire, de promouvoir et de mettre à
l’épreuve d’autres formes d’aides aux enfants
en danger. Nous proposons d’interroger l’intérêt
et les limites du modèle de la résilience,
dans le cadre des prises en charges d’enfants et
d’adolescents. Nous illustrerons nos propos
par des cas cliniques.
The assessment of vulnerability caused by
child abuse and serious family deficiencies
remains an important area of study and intervention in the field of Child Protection.
Nonetheless, focusing exclusively on the vulnerability model to explain the effects of abusive family contexts, often prevents
researchers and clinicians from examining the
internal and external resources and protective
factors that individuals develop or deploy in
response to such contexts. Seminal work on
the concept of resilience has stimulated
important theoretical and empirical advancement in this area. By incorporating a theoretical understanding and clinical measures
of protective factors, these studies can be seen
as complementary to the « vulnerability
approach », in their endeavours to refine and
extend the explanatory frameworks used in
regard to this population. The study of modes
of adaptation and resilience, which the sub-jects « find-create », often despite their very
young age, would further enable us to develop, promote and assess new forms of care for
children in danger. This paper proposes to
evaluate the model of resilience, as it applies
to the care of children and adolescents and to
assess the limitations. Clinical case studies
will be used to illustrate.
L’approche de la population relevant de la protection de l’enfance
comme celle de l’adéquation des modalités de soin qui lui sont proposées continuent à soulever bien des interrogations. Ainsi, l’étude du
développement psychique et psychosocial des enfants issus de familles
dites en difficulté, vivant dans des milieux considérés comme « inadéquats » ou « carencés », reste un domaine important de recherche. Ces
investigations s’accompagnent d’un questionnement réitéré sur les
logiques et les effets des prises en charge éducatives et psychothérapiques des enfants, des adolescents et des familles. Cela peut s’expliquer par le fait que cette population érigée en objet de recherche se
dérobe à toute approche univoque ; ce domaine d’étude se trouvant au
croisement de multiples systèmes dynamiques en transformation
constante qui comprennent des dimensions certes psychologiques et
éducatives mais également économiques, sociales et éthiques. Ainsi, le
domaine d’investigation ouvert par le champ de la protection de l’enfance, du fait de sa complexité, offre une résistance au caractère réducteur d’une mise en sens, qui s’appuierait sur un modèle d’investigation
mono-idéique.
D. Widlöcher ( 1995) a souligné que : « La diversité des théories
descriptives et explicatives est aussi une source de progrès » et « qu’en
clinique, il n’existe pas d’expérience cruciale qui nous permette d’établir la vérité ou la fausseté d’une hypothèse. Chaque construction théorique explique une partie des faits observables ». Dans ce contexte, les
interprétations des phénomènes observés pourront différer en fonction
des obédiences disciplinaires et théoriques, mais également entre les
chercheurs d’une même école de pensée. On peut dire qu’en interaction
avec les terrains cliniques, l’intérêt du chercheur et du clinicien se trouvent stimulés par les évolutions des pratiques et s’enrichissent de
manière incrémentale des différences de perspectives qui nourrissent
progressivement de nouvelles approches des enfants et adolescents pris
en charge par les services sociaux et médico-psychologiques.
L’observation des pratiques cliniques relevant de la protection de
l’enfance montre la prépondérance du modèle de la psychopathologie et
de la vulnérabilité. De nombreux cliniciens et chercheurs se sont attachés à l’étude des liens et des séparations familiales, dans le contexte
des fonctionnements dits pathologiques des familles (Soulé et al., 1984;
David, 1989 ; Lebovici, 1995 ; Berger, 1992). Ainsi, malgré les nombreuses recherches concernant les problématiques liées aux conséquences des séparations parents/enfants, et plus généralement les
investigations développées sur la population des enfants placés et leurs
familles naturelles, la majeure partie des réflexions et études sur les
modalités de prise en charge dans les familles d’accueil et les institutions éducatives portent sur les perturbations des enfants accueillis et les
facteurs de risque. Les pratiques de prévention se centrent également
essentiellement sur l’évaluation des facteurs de vulnérabilisation et la
mise en évidence des troubles psychologiques et comportementaux
engendrés par les dysfonctionnements familiaux et les défaillances de
l’environnement psychoaffectif de l’enfant. Ces derniers ont été largement étudiés par E.J. Anthony et al. ( 1982).
Cependant, face à la pathologie des liens familiaux, dans des
contextes de carences graves et parfois d’abus et de violences intrafamiliales, certains individus sont submergés par des troubles psychopathologiques et semblent condamnés à la répétition transgénérationnelle;
alors que d’autres résistent à la menace de destruction psychique et
montrent une adaptation relationnelle et sociale parfois remarquable.
Dans le premier cas, c’est la vulnérabilité du sujet qui apparaît au premier plan, le modèle de la vulnérabilité se référant aux séquelles des
traumatismes, aux facteurs de risques et à la désorganisation psychique
face au trauma. Dans le second scénario, il s’agit d’un comportement
qui fait référence à la mise en place d’un processus résilient.
La résilience qualifie, en ingénierie, la capacité d’un matériau à
retrouver sa forme originale après avoir subi des déformations par
pression. Mais, appliquée à l’homme et dans le domaine de la psycho-logie, la résilience ne se réduit pas à la protection de l’intégrité et au
maintien d’un état initial, mais se conçoit plutôt comme un processus
dynamique et actif qui non seulement permet au sujet de faire face aux
situations délétères mais de s’enrichir secondairement de cette rencontre
avec les difficultés qui lui confère un potentiel de facteurs de protection
mobilisables ultérieurement. Pour proposer une première approche de la
résilience, on peut dire que c’est la capacité de sortir vainqueur d’une
épreuve qui aurait pu être traumatique, avec une force renouvelée. C’est
en quelque sorte pour un individu l’art de résister à l’adversité en
s’adaptant et en se renforçant grâce à cette expérience. La résilience
résultera de la mise en place de mesures défensives et adaptatives face
aux contextes traumatogènes et suppose de témoigner de capacités de
s’intégrer socialement.
E.E. Werner ( 1982), principale précurseur des travaux sur la résilience, a observé ce phénomène chez des enfants vivant dans des
contextes très défavorables. Elle a contribué à poser les bases de ce
concept aux États-Unis, il y a plus d’une vingtaine d’années, les prémisses de ce mouvement trouvant leur origine dans les travaux inspirés
de J. Harlow. Depuis, le concept de résilience a beaucoup évolué et servi
de base à de nombreuses recherches théorico-cliniques, tout d’abord
dans les pays anglo-saxons avec R.J. Hagerty, L. Sherrod, N. Garmezy
et M. Rutter ( 1997) ; et plus récemment en France avec notamment
A. Guedeney ( 1998), B. Cyrulnik ( 1998,1999,2000), ou M. Manciaux
et al. ( 2001).
En protection de l’enfance, si les appuis théoriques qui président à
la prise en charge des sujets ou des familles se référant à la psychopathologiesont largement connus, les théories et pratiques liées au modèle
de la résilience sont encore en devenir. Dans ce contexte, nous proposons une mise en travail autour du processus de résilience qui correspond selon M. Lemay ( 1998), à un « formidable réservoir de santé
potentielle dont dispose jusqu’à une certaine limite tout être humain
confronté à des situations difficiles ». En effet, la perspective d’une
capacité de résilience en chaque individu et/ou groupe familial ouvre
sur des modalités nouvelles d’approche des individus et des familles et
permet de repenser les modèles implicites et explicites de l’accompagnement des familles dites en difficulté. Cette réflexion théoricoclinique tentera de retracer les contours du modèle de la résilience,
d’interroger son utilisation clinique, ainsi que la portée et les limites des
développements théoriques et des applications pratiques qu’il offre en
protection de l’enfance.
Cindy et Karine ou le jour et la nuit
Cindy et Karine sont des jumelles, âgées de 14 ans. Elles sont élevées ensemble par la même famille d’accueil depuis l’âge de 2 ans, à la
suite d’un placement judiciaire pour « carences éducatives et psychologiques graves du milieu familial ». La famille naturelle était suivie en
AEMO, depuis la naissance des enfants. Leur mère, âgée de 19 ans à la
naissance des fillettes, est elle-même une « ancienne enfant placée » qui
a connu divers foyers éducatifs. Elle est décrite comme alcoolique,
dépressive et instable. Le couple parental était séparé avant la naissance
des enfants. Le père, décrit comme très immature, vit avec une autre
compagne avec qui il a eu un enfant, mais il a gardé des contacts épisodiques avec les jumelles. Pendant plusieurs années, Cindy et Karine rencontrent leurs parents occasionnellement ; lorsque la mère n’est pas
hospitalisée (ce qui arrive assez régulièrement) et lorsque le père
« n’oublie pas » de venir les chercher. Puis, lorsqu’elles atteignent leur
douzième année, la mère de plus en plus dépressive et alcoolique, qui
ne se manifestait plus que de loin en loin, disparaîtra (ayant probablement changé de région). Les adolescentes n’ont plus de nouvelles de
leur mère depuis lors, mais leur père vient les voir une à deux fois par
mois.
Cindy, à 14 ans, est une adolescente au contact facile, agréable,
sympathique et plutôt jolie ; elle est sociable et entourée d’amis. Elle
réussit bien au collège « sans effort », aux dires de la famille d’accueil,
qui précise que Cindy fait preuve de beaucoup d’imagination et d’humour. Elle participe à différentes activités sportives collectives ou elle
excelle. La famille d’accueil déclare que Cindy ne parle jamais de sa
mère et qu’elle préfère ses amis et ses activités sportives aux visites
paternelles.
Karine, est en revanche dépeinte comme l’adolescente à problème.
« C’est le jour et la nuit avec sa sœur », déclare la famille d’accueil, qui
dit que Karine est devenue « sournoise ». Karine est une adolescente au
visage grave, réservée voire taciturne. Elle se montre parfois agressive
sans raison apparente et traverse des épisodes mélancoliques, enfermée
dans sa chambre. Elle n’a pas d’amis et paraît essentiellement attachée
à sa sœur. Au collège, elle a des difficultés de concentration, a redoublé
et désinvestit la scolarité au point que l’on envisage de l’orienter vers un
apprentissage, mais rien ne l’intéresse. Ce tableau clinique, qui s’est
aggravé au cours des deux dernières années, conduit à une consultation
psychologique.
Malgré leur gémellité, on ne peut prétendre que ces deux adolescentes ont un vécu psychoaffectif identique, cependant, elles ont connu
un parcours et un environnement assez semblables. Pourtant, leur évolution comportementale et leur personnalité apparaissent tout à fait
contrastées. Cette vignette clinique porte en germe bien des possibilités
d’interprétation et offre en quelque sorte un condensé des principales
problématiques du champ d’investigations de la protection de l’enfance.
Il est certain que les explications que l’on pourrait trouver au développement si dissemblable des deux jumelles sont multiples. Cependant,
Karine, l’enfant lunaire, semble illustrer l’enfance vulnérable et souffrante ; alors que Cindy, l’enfant solaire, si bien adaptée socialement,
nous conduirait plutôt du côté de l’enfance résiliente qui fait face à l’adversité.
De nombreuses rencontres cliniques, comme celles de Cindy et
Karine, jalonnent le parcours des psychologues et des travailleurs
sociaux, contribuant à mettre à l’épreuve les connaissances théoricocliniques et les modèles d’interprétation et d’intervention traditionnels en
protection de l’enfance. Ainsi, la diversité des réactions individuelles,
face aux carences affectives, à la maltraitance ou aux situations traumatogènes ou psychotraumatiques que réservent les parcours de vie délétères, ouvre de nombreuses questions théoriques et modèle les pratiques
cliniques.
Trauma, vulnérabilité et résilience : approches théoriques
La vulnérabilité peut se définir comme un état de moindre résistance aux agressions. La vulnérabilisation vient rendre compte du
trauma, du fait de la rencontre avec un traumatisme unique ou multifactoriel, dont l’intensité met à mal le moi du sujet et ses capacités de
réponse. Le moi pourra ainsi se trouver désorganisé par l’intensité émotionnelle d’un événement brutal. Mais, comme le rappelle C. De Tychey
( 2001), il le sera tout autant face à des carences, ou à une accumulation
d’événements ou d’éprouvés qui, par leur adjonction, confèrent une
intensité traumatique au contexte environnemental. Il y aura traumatisme lorsque le moi se trouve submergé par une intensité émotionnelle
qui dépasse les possibilités d’intégration psychique, lorsque les mécanismes de défense mobilisables ne sont plus suffisants pour préserver le
sujet. Le modèle de la vulnérabilité renvoie donc aux séquelles du traumatisme, aux facteurs de risques, à la répétition, à la désorganisation
psychique face au trauma.
Le modèle de fonctionnement de la résilience est intimement lié à
l’idée du traumatisme fonctionnant comme « agent » de la résilience.
Ainsi, malgré la confrontation à des événements ou des contextes traumatogènes, lorsque les sujets arrivent à endiguer la crise et trouvent une
issue socialisée, on considère qu’ils relèvent d’un processus résilient.
La résilience apparaît comme un concept fédérateur de différentes
approches et constitue un modèle théorique riche et complexe, mais
encore en construction. Du point de vue épistémologique, le modèle de
la résilience contribue aux réflexions de chercheurs et de praticiens
d’appartenances théoriques différentes et dans des registres transdisciplinaires. Les différentes approches de la résilience renvoient au processus par lequel le sujet va mobiliser des potentiels internes, en appui
sur des étayages externes, pour affronter et dépasser les circonstances
adverses et éventuellement traumatiques. Ainsi pour M. Manciaux
( 2001), la résilience correspond à « la capacité à résister et dépasser les
situations délétères et à construire à partir des expériences adverses ».
La résilience serait donc du côté non seulement de la résistance aux
agressions, mais suppose le dépassement de la situation de crise et
l’émergence d’un ressort psychologique, permettant au sujet de dépasser les circonstances adverses et de s’inscrire dans une certaine élaboration du trauma. Dans ce sens, la résilience permet de comprendre la
créativité de certains sujets (écrivains, artistes, scientifiques) dont l’histoire de vie est marquée par des traumas.
D’un point de vue psychodynamique, la résilience peut se définir
selon P. Bessoles ( 2001), comme « la capacité individuelle à maintenir
une homéostasie endopsychique et intersubjective, dans des contextes
traumatogènes ».
Sur le plan intrapsychique, la résilience suppose à la fois le recours
à des mécanismes de défense adaptés mais également un travail de mise
en sens ou « mentalisation ». La mentalisation correspond, selon C. De
Tychey ( 2001), à « la capacité à traduire en mots, en représentations verbales partageables, les images et les émois ressentis pour leur donner un
sens communicable, compréhensible pour l’autre et pour soi d’abord ».
Pour C. De Tychey, ce travail de la pensée sur elle-même permettant de
traduire les excitations en représentations partageables est une condition
essentielle du fonctionnement résilient à long terme.
L’étude du processus résilient chez un sujet renvoie donc à la mise
en scène des potentiels relevant de différentes dimensions (internes et
externes) : certaines intrapsychiques et relevant de la construction de la
personnalité, mais également du domaine des relations psychoaffectives, des liens et étayages familiaux et extra-familiaux, incluant la prise
en compte des aspects cognitifs et sociaux dans la mise en place du processus.
Résilience et développement
Les parcours de vie délétères confrontent le sujet à des crises ; la
crise pouvant être considérée comme un bouleversement psychique face
à des changements d’origine interne (intrapsychique) ou externe (événements de vie) qui nécessite une réorganisation.
Sur le plan de l’intrapsychique, toute situation nouvelle pour un
individu remet en cause son équilibre psychique. B. Golse ( 2001), dans
sa réponse à P. Fonagy, affirme : « Il n’est pas de vie psychique qui ne
comporte en soi un risque de souffrance et de folie, lesquelles apparaissent donc comme foncièrement inhérentes à la condition humaine,
gènes ou pas. » Mais les situations aiguës, les contextes traumatogènes
(potentiellement traumatiques) provoquent une situation de crise qui va
mettre à l’épreuve les facteurs dynamiques et économiques internes. Le
sujet devra donc mobiliser les modalités adaptatives et les mécanismes
de défense. R. Diatkine ( 1967), souligne l’importance chez l’enfant
« des possibilités d’adaptation et de récupération » au cours de son
développement.
Les travaux de psychanalystes, comme R. Kaës et al. ( 1990) ont
permis d’analyser et de comprendre les mécanismes qui aident le sujet
à élaborer la crise et expliquent comment les crises vont participer à la
construction psychique de l’individu. Ainsi, le sujet pourra sortir de la
crise, éventuellement renforcé par l’expérience vécue et dépassée. Selon
R. Kaës « l’appareil psychique groupal » constitué par le groupe familial ou d’appartenance pourra participer à la réorganisation psychique
du sujet. Dans cette perspective, J.C. Rouchy ( 1990,1995) considère
que la possibilité d’élaborer la crise de manière salutaire dépendra de
l’étayage du « groupe d’appartenance primaire » – c’est-à-dire celui où
a été élevé l’enfant – mais également, du « groupe d’appartenance
secondaire » qui comprend les relations socialisées, comme l’école, les
amis, etc. J.C. Rouchy précise que le « groupe d’appartenance primaire » n’est pas réduit à la famille nucléaire et peut inclure des
membres de la famille élargie et d’autres personnes proches affectivement (cousins, voisins, nourrice) qui constituent des supports affectifs
de l’enfant et participent à « l’espace relationnel dans lequel l’individuation et la socialisation de l’enfant se réalisent ».
À propos de la personnalité normale et pathologique, J. Bergeret
( 1995) participe à la dialectique interne et externe en considérant que :
« Toute normalité ne peut que coordonner les besoins pulsionnels avec les
défenses et les adaptations, les données internes héréditaires et acquises
avec les réalités externes, les possibilités caractérielles et structurelles et
les besoins relationnels. » Ainsi, l’individu se développe en interaction
constante avec un environnement (physique et psychoaffectif) dynamique
et mouvant ; ce qui suppose une plasticité des modalités adaptatives.
R. Spitz ( 1979) définissait le développement comme : « L’apparition de
formes, de fonctions et de conduites qui sont le résultat d’un échange
entre l’organisme d’une part, et l’environnement, l’entourage, le milieu
intérieur et extérieur d’autre part. » Sans s’éloigner de cette définition, les
recherches contemporaines considèrent que le développement du sujet
concerne l’ensemble du cycle de vie. Ainsi, J.-L Pédinielli et al. ( 1999)
ainsi que D. Cupa et al. ( 2000) ont démontré que des facteurs structurels
internes alliés à des facteurs environnementaux vont se conjuguer pour
influencer le développement du sujet tout au long de sa vie. Pour cela,
l’individu mettra en scène des potentiels issus des domaines psychoaffectif, cognitif et social.
Le modèle de la résilience insiste sur la pluralité des facteurs susceptibles d’influencer le développement de l’individu. Cette perspective
s’accorde avec l’épistémologie freudienne, selon qui les personnes sont
à prendre en considération en tant que sujets en interaction avec un
entourage relationnel et affectif et avec un environnement social plus
général ; c’est-à-dire des sujets mettant également en contribution des
potentiels internes et externes, en co-construction dans la mesure des
possibilités offertes par leur environnement physique et psychique.
Ainsi S. Freud en 1914 ( 1973) évoquait l’appartenance familiale et
sociale des sujets, en précisant que : « L’individu mène une double existence, en tant qu’il est lui-même sa propre fin et en tant qu’il est maillon
d’une chaîne à laquelle il est assujetti contre sa volonté, ou du moins
sans l’intervention de celle-ci. »
La résilience peut être considérée comme un processus dynamique
qui se construit dans l’interaction entre d’une part des éléments constitutifs internes de l’individu et d’autre part les potentiels de l’environnement familial et extra-familial. S’interroger sur la mise en place d’un
processus de résilience revient à explorer autant les potentiels individuels et familiaux que les modalités adaptatives du sujet face à l’adversité. Cela conduit à analyser comment se développe la résilience et sur
quelles bases internes et externes ce processus va s’étayer.
Attachement et construction de la résilience
Les travaux de R. Spitz ( 1979) et de J. Bowlby ( 1978) ont souligné
la vulnérabilité du nourrisson humain qui se trouve sous la dépendance
complète de sa mère (ou de son substitut). Spitz a étudié l’importance
des premières années de la vie dans la construction du sujet et indiqué
que « la plus grande partie de la première année de la vie est consacrée
à lutter pour la survie ainsi qu’à former et à élaborer les moyens nécessaires pour poursuivre cette lutte ». Mais est-ce que les toutes premières
années de la vie sont déterminantes pour le devenir du sujet ? Est-ce que
« tout est joué » dans les toutes premières relations objectales ?
À la suite des travaux de J. Harlow et J. Bowlby ( 1978) des chercheurs avaient émis l’idée qu’il existait une zone de « sensibilité » (à
l’identique de ce que l’on avait observé chez les singes) pour l’attachement chez l’enfant. Il s’agissait d’une période favorable à « l’empreinte » (selon la théorie de K. Lorenz) située dans les premières
années de la vie de l’enfant et au moins avant 6 ans, qui correspondait,
avait-on postulé, à une période particulièrement vulnérable de l’être
humain. Or, les observations ultérieures faites chez l’enfant ont permis
de réfuter cette hypothèse. Il n’y aurait pas véritablement de période
sensible chez le petit d’homme. Aussi, les chercheurs qui travaillent sur
les théories de l’attachement ont abandonné l’hypothèse d’une zone de
sensibilité au profit de l’étude des différents modes d’attachement et
leurs incidences dans le développement ultérieur des sujets.
Des différences entre les théoriciens apparaissent également
concernant l’impact des premières expériences relationnelles d’attachement et les possibilités ou non de réaménagements ultérieurs des liens
primaires. Ainsi, certains chercheurs, dans la lignée de M. Ainsworth
( 1978) ou P. Fonagy ( 1994), considèrent comme primordiales les toutes
premières expériences relationnelles précoces, le plus souvent avec la
mère. Les expériences primaires produiraient un « style d’attachement »
déterminé dans les toutes premières années de la vie qui modulerait les
relations ultérieures et le rapport au monde. En revanche, d’autres
auteurs, comme Cupa et al. ( 2000) postulent que les liens affectifs et
d’attachement sont en interactions constantes avec l’environnement qui
est dynamique, changeant, ouvert. De ce fait, les liens d’attachement
pourraient connaître des influences plus tardives, liées à des relations
affectives familiales qui évoluent, mais également en fonction des liens
extra-familiaux, notamment en appui sur le réseau social. Cette argumentation s’étaye sur les recherches qui démontrent la plasticité chez
certains individus des styles d’attachement au cours de leur vie. Par
ailleurs, un sujet aurait la possibilité de se constituer avec deux styles
d’attachement différents : l’un envers la figure maternelle, l’autre
envers la figure paternelle. Ces travaux en cours viennent reconsidérer
les approches déterministes plus anciennes concernant les styles d’attachement. Il faut rappeler que, dans la perspective moderne des travaux
sur l’attachement, la figure maternelle n’est pas considérée comme
exclusive. L’attachement peut être tissé avec d’autres figures stables de
l’environnement de l’enfant : le père, la fratrie, ou des collatéraux du
groupe familial, et éventuellement des personnes extérieures à la famille
comme la nourrice, par exemple. Ainsi, les travaux récents sur l’attachement ont élargi leur champ d’investigation au-delà de la dyade mère-enfant, pour prendre en compte et souligner l’importance d’autres
investissements relationnels. Il en est ainsi des travaux sur la relation au
père et l’étude des styles d’attachement au père, effectués par Lecamus
et al. ( 1997).
Les lectures déterministes de l’impact des premières relations
objectales sur le devenir du sujet sont donc revisitées à la lumière des
travaux actuels sur l’attachement (Cupa et al., 2000 ; Lecamus et al.,
1997). De même, les recherches basées sur le modèle de la résilience
(Cyrulnik, 2001 ; Guedeney, 1998 ; Haggerty et al., 1997) contribuent
également à remettre en cause les affirmations relatives à l’influence
déterminante des carences familiales précoces. Ainsi, les développements de recherches, notamment M. Rutter ( 1985,1990) ou S. Vanistendael et J. Lecomte ( 2000), basées sur le modèle de la résilience, ont
mis en évidence l’importance des facteurs environnementaux extrafamiliaux. D’après les travaux de M. Rutter et al. ( 1990) ou de R. Gilligan ( 1997), les liens tissés avec des personnes de l’environnement
élargi aux relations sociales, vont permettre à l’individu d’élaborer des
mécanismes de défense adaptés et des facteurs de protection qui pourront l’aider à sortir d’une situation de crise de manière salutaire. Cela,
malgré les éventuelles défaillances de l’environnement relationnel familial immédiat.
Par ailleurs, le psychanalyste M. Lemay ( 1998,1999) a mis en évidence que certains sujets soumis à des négligences précoces et/ou à des
agressions du parcours de vie (privations, carences, traumatismes… )
parviennent à dépasser la crise, ou la situation post-traumatique, en mettant en place des « processus intégratifs salvateurs » qui relèvent du phénomène de « résilience ».
Dans cette perspective, face à la maltraitance et à la pathologie
parentale, les « perturbations » apparentes des enfants peuvent s’interpréter comme des procédures défensives qui s’inscrivent dans le registre
de la résilience. Ainsi, M. Lemay ( 1999) considère que les « mécanismes salvateurs » mis en place par les enfants (clivage, refuge dans
l’imaginaire, bulles fantasmatiques), dans ces contextes pathogènes,
relèvent des processus de résilience dans la mesure où ils permettent au
sujet de préserver leur intégrité psychique et de se construire malgré les
carences, les manques et la maltraitance. Cependant, on peut considérer
que les mécanismes salvateurs relèvent de la résilience à court terme,
c’est-à-dire un fonctionnement ponctuel ; alors que pour que la résilience s’inscrive dans un fonctionnement plus permanent du sujet, celui-ci devra passer par un travail de mise en sens et d’élaboration psychique
qui permettra l’installation d’un véritable processus résilient.
Applications cliniques du modèle de la résilience
Dans la perspective théorique du concept de résilience, on considère
donc que, face à l’adversité, l’individu résilient fait appel à des réponses
adaptatives qui relèvent de deux sources : d’une part, internes et constitutionnelles, relevant de sacapacité propre de résilience et d’autres part,
externes, dépendant des ressources de l’environnement relationnel et du
réseau social. Ces deux pôles qui permettent de penser la résilience ne
se trouvent pas seulement associés, dans le sens d’additionnés ou juxtaposés, mais constituent un processus dynamique et évolutif. Le processus de résilience se trouve en co-construction permanente à partir des
échanges constants individu/environnement, et tisse un maillage relevant d’interactions dont la modélisation pertinente serait systémique ou
circulaire plutôt que causale. Mais l’émergence de ce phénomène reste
fragile et pérenne chez un sujet, la résilience pouvant être facilitée ou
entravée chez un sujet suivant le contexte interne et externe et les interactions qui se nouent. De fait, comme l’ont rappelé la plupart des chercheurs (R.J. Haggerty et al., 1997 ; ou S. Tomkiewicz, 2001), la
résilience n’est pas acquise une fois pour toutes.
Travail psychique et mécanismes de défense
Des applications dans la pratique clinique du modèle de la résilience, qu’il s’agisse des accompagnements éducatifs ou des prises en
charges psychothérapiques, sont tentées, comme en témoignent M. Tousignant ( 1998) ou encore S. Vanistendael et J. Lecomte ( 2000). Certaines se basent sur la mobilisation des potentiels internes, ou forces
intérieures, qui vont permettre à l’individu de faire face aux difficultés.
Sur le plan intrapsychique, stimuler la résilience suppose implicitement de tenter de changer les modes d’adaptation des sujets, autrement
dit d’agir sur les mécanismes de défense. Mais on peut se demander
dans quelle mesure il est possible d’agir sur les modes de défense mis
en place par les sujets, même si c’est ce à quoi pourtant prétendent les
prises en charges psychothérapiques en général. En effet, S. Ionescu et
al. ( 1997) nous rappelle qu’il existe une polémique entre les auteurs sur
la question des mécanismes de défense. Ainsi, certains proposent une
hiérarchisation des mécanismes. D’autres, comme G.E. Vaillant, affirment qu’au cours du cycle de vie, le type de mécanisme de défense utilisé par un individu va changer. Alors que, dans la lignée de J. Sandler,
certains considèrent qu’une fois apparus, les mécanismes de défense
continuent à exister tout au long de la vie, mais qu’ils peuvent être
« recouverts » par des mécanismes ultérieurs.
Par ailleurs, l’évaluation de l’impact des psychothérapies ou du travail éducatif et de soin n’est pas aisée. Bien des questions demeurent sur
les possibilités, lors de prises en charges de type psychothérapiques,
d’influencer les modes de défense des sujets. C’est ainsi qu’il conviendrait sans doute modestement de considérer les dispositifs cliniciens
comme proposant un cadre thérapeutique visant à une élaboration psychique pouvant accompagner un changement dans les procédures
d’ajustement au cours du développement du sujet. Un certain nombre de
praticiens insistent d’ailleurs surtout sur le travail portant sur la revalorisation du sujet et sur l’importance de l’estime de soi dans la prise en
charge des enfants et adolescents.
Suppléance des carences familiales et étayages sociaux
M. Rutter ( 1990) qui définit le processus de la résilience comme
« la capacité à réussir, de manière acceptable par la société, en dépit
d’un stress ou d’une adversité qui comporte normalement le risque
grave d’une issue négative », postule que l’individu va certes puiser
dans son potentiel interne mais que celui-ci pourra s’étayer essentiellement sur des réseaux sociaux. De nombreux chercheurs comme M. Tousignant ( 1998), S. Vanistendael et J. Lecomte ( 2000) ou S. Tomkiewicz
( 2001) insistent également sur l’importance de l’environnement dans le
développement de la résilience. Dans cette perspective, les relations
sociales vont en quelque sorte suppléer les manques initiaux de l’individu et notamment les carences familiales précoces. Cela a donné lieu
au développement de procédures d’accompagnement des jeunes en difficulté qui leur proposent notamment de retravailler les étayages
sociaux afin de stimuler la résilience (Vanistendael, 2000).
À noter que des étayages sociaux participant au processus de résilience peuvent se trouver également dans des contextes marginaux :
c’est le cas des solidarités des groupes constitués spontanément par les
enfants laissés à l’abandon, du fait de la guerre ou de la misère, comme
en a témoigné C.-F. Baddoura ( 1998) avec l’exemple des enfants au
Liban. M. Tousignant ( 1998), a également souligné le rôle d’étayage par
les pairs chez des groupes d’enfants, dans les communautés d’enfants
des rues au Brésil. Ces constats ont également inspiré des procédures de
prises en charge des jeunes en appuis sur le groupe des pairs.
De nombreuses observations sur les terrains cliniques attestent que
des personnes de la sphère extra-familiale et des relations sociales peuvent aider l’individu à se construire, suppléant ainsi les défaillances
parentales et notamment maternelles du fait de la maladie mentale. Suivant le modèle de la résilience, le psychanalyste québécois M. Lemay
( 1998,1999), propose le concept de « zones d’arrimage » pour expliquer ce phénomène du point de vue des processus internes. Par ailleurs
B. Cyrulnik ( 2001) propose celui de « tuteurs de résilience » pour qualifier les modes de relations sociaux qui participent au processus résilient et permettent le développement.
Parmi les facteurs de résilience, se trouve souvent évoquée la possibilité de tisser des liens avec une « rencontre signifiante », ce qui peut
être reliée à ce que P. Fustier désigne par la « rencontre fondatrice »
( 2000). Cette rencontre qui va pouvoir servir de modèle ou d’étayage,
sur laquelle le sujet va s’appuyer, concerne une personne qui va servir
de modèle et apporter la confiance et l’estime de soi. Cette rencontre
fondatrice ou tuteur de résilience peut se trouver dans la sphère familiale élargie, extra-familiale ou bien encore s’incarner dans un conjoint.
Mais un travailleur social, un psychothérapeute ou un enseignant peuvent participer à cet étayage et devenir, parfois à leur insu, la rencontre
signifiante qui aura valeur de tuteur de développement.
Par ailleurs, la place de la créativité dans le processus résilient est
sans doute à explorer ainsi que ses applications dans le domaine éducatif. Ainsi, si certains enfants vont recourir spontanément à des rêveries
imaginatives et construire des bulles fantasmatiques pour se protéger de
l’environnement pathogène, comme autant de remparts face à la menace
de destruction psychique, les possibilités de travailler avec la créativité
artistique des enfants et le recours à l’imaginaire comme mesure défensive mériteraient d’être explorés dans leur rapport à la résilience. De
même que l’utilisation de l’humour comme mécanisme de défense ou
de dégagement (au sens de Lagache) pourrait faire l’objet d’investigations afin d’étudier les possibilités de son utilisation dans l’accompagnement des sujets et familles dans le cadre des interventions d’aide et
de psychothérapie.
Intérêt et limites de la résilience en protection de l’enfance
À l’heure actuelle de nombreuses questions restent posées autour de
l’étude du phénomène de résilience. Ainsi, peut-on anticiper la résilience et est-il légitime de la stimuler et d’envisager des formes d’aide
basées sur l’activation de ce phénomène chez les individus ou les
groupes ? Peut-on explorer les possibilités de résiliences individuelles
mais également étudier l’existence de formes de résilience familiales
et/ou des groupes sociaux d’appartenance ? Ou bien la résilience ne
résulterait-elle que d’une rencontre fortuite entre plusieurs facteurs, que
l’on ne peut que constater après coup ? Ces questions sont centrales et
délimitent la portée et l’intérêt de ce nouveau concept et modèle théorique qui vient compléter de manière intéressante les approches plus
classiques en psychologie clinique de la vulnérabilité et des facteurs de
risque.
L’approche théorique de la résilience appliquée à la problématique
des séparations familiales paraît intéressante dans la mesure où elle
ouvre de nouvelles perspectives d’investigation en permettant d’interroger différemment le développement des individus qui ont connu des
carences relationnelles ou des traumatismes, à partir non pas de la seule
prise en compte des séquelles négatives sur les individus, mais en
s’étayant sur leurs capacités à faire face aux difficultés. Le modèle de la
résilience apparaît donc pertinent dans le cadre de la protection de l’enfance, car il permet de renouveler le débat sur les possibilités de prévention et d’intervention sociale et de repenser les modalités
d’accompagnement thérapeutique et éducatif proposées aux individus et
aux familles dites en difficulté.
Il ne s’agit pas de sous-estimer ou de méconnaître les effets négatifs ou désorganisateurs des situations familiales et environnementales
défaillantes ou pathogènes. Elles sont largement observées dans les pratiques cliniques et étudiées par de nombreux chercheurs. Nous même,
nous avons mis en travail cet aspect dans notre approche des familles en
déshérence, notamment à partir de l’étude de la répétition transgénérationnelle des défaillances familiales ( 1997,1999,2001). Cependant, il
ne faudrait pas négliger l’enseignement relatif aux nombreux individus
qui, après avoir connu de graves difficultés dans leur environnement
familial et leur trajectoire de vie, loin de répéter les défaillances, s’en
sortent. Comment comprendre que, face à des situations environnementales délétères, certains individus soient fortement perturbés et d’autres
semblent dépasser la crise, et parfois trouver un ressort psychologique
accru après avoir traversé des contextes traumatiques ?
Le modèle de la résilience apparaît comme une forme de réponse
possible à ces questions, permettant de compléter les investigations sur
les situations familiales pathogènes et les conséquences sur le devenir
des sujets observés trop souvent sous le seul aspect de la vulnérabilité
et des facteurs de risque.
Autour de l’étude du processus résilient, les développements de pratiques cliniques d’accompagnement et d’aide des familles dites en difficulté, basées sur la résilience sont prometteuses. Cependant, elles
doivent être envisagés avec la plus grande prudence. En effet, les tentatives d’application du modèle de la résilience, ne doivent pas faire l’économie de l’analyse de la situation sous l’angle de la souffrance
psychique qui peut être liée à la mise en place du processus résilient
dont à l’heure actuelle nous ne mesurons pas les effets. Comme le souligne O. Bourguignon ( 2000), en face d’événements dangereux : « Il n’y
a pas d’immunité au stress mais seulement différents modèles de
réponse plus ou moins adaptés… Si chaque enfant parvient à réagir à
l’adversité cette survie a toujours un coût. »
Des éléments d’explication concernant la mise en place des mesures
de protection et l’émergence d’un processus résilient face à la maltraitance, peuvent donc s’étayer dans l’hypothèse d’une plasticité des styles
d’attachement au cours du développement de l’individu. Nous avons vu
que des recherches sur l’attachement (Cupa et al., 2000) ont mis en évidence que les schèmes d’attachements ne sont pas toujours établis une
fois pour toutes, mais peuvent évoluer chez certains sujets, de la petite
enfance aux remaniements de l’adolescence, et parfois même plus tardivement au cours des différentes étapes-crises de la vie des individus
qui offrent des occasions de réorganisations psychiques.
De même, les travaux récents sur la place du père (Lecamus et al.,
1997) et la prise en compte de l’attachement au père ont révélé qu’un
enfant pouvait développer des styles d’attachement différents envers sa
mère et envers son père. Cela pourrait expliquer la souplesse des relations que peuvent nouer ultérieurement les sujets dits résilients même
lorsqu’ils ont connu des carences graves dans les relations maternelles
précoces.
Tout ne semble donc pas joué une fois pour toutes dans la petite
enfance et dans les premières relations objectales centrées sur la dyade
mère-enfant.
Par ailleurs, dans la lignée des travaux de M. Rutter, bien des chercheurs et cliniciens ont démontré que les relations sociales peuvent suppléer les manques initiaux de l’individu et notamment les carences
familiales précoces. Cet aspect du modèle de la résilience souligne les
possibilités pour un individu de pouvoir se construire malgré les
défaillances familiales, éventuellement en appui sur des étayages extrafamiliaux, et ouvre sur des scénarios qui s’éloignent des prédictions pessimistes et déterministes. Dans cette perspective, le modèle de la
résilience apporte des réponses à l’étude des familles maltraitantes et
notamment des familles confrontées à la maladie mentale des parents.
La défaillance parentale, mais plus encore les liens familiaux pathogènes peuvent être compensés par des étayages externes à la famille, des
appuis trouvés-créés dans l’environnement : famille élargie, relations
sociales extra-familiales. Ces « tuteurs de résilience » peuvent s’incarner dans une ou plusieurs rencontres « fondatrices » agissant comme
figures d’identification et d’étayage qui vont aider au renforcement de
l’estime de soi du sujet. Les conséquences néfastes des défaillances
parentales peuvent ainsi se trouver amoindries par les potentiels environnementaux.
Le modèle de la résilience peut aider à comprendre comment certains individus s’en sortent face à des contextes traumatogènes qui
anéantissent d’autres personnes. Dans le cadre de la protection de l’enfance, on peut souligner l’intérêt du modèle de la résilience dans la
mesure où il permet d’interroger différemment le développement des
sujets qui ont connu des carences relationnelles graves et des contextes
traumatiques. Il apporte notamment des éclairages à la compréhension
des issues socialisées que trouvent certains sujets malgré le contexte
familial initialement défaillant.
Cependant, la prise en compte de la part de souffrance psychique
dans ces situations familiales marquées par la maltraitance et malgré, ou
à cause, du recours aux processus résilients, reste un domaine sensible
et sans doute encore à explorer. Dans les pratiques cliniques inspirées du
modèle résilient, le risque serait de mésestimer la part de souffrance
éventuellement liée à la mise en place de procédures défensives chez les
sujets dits « résilients » et de considérer à tort leur résilience comme une
invulnérabilité face aux contexte délétère.
L’intérêt de l’apport du modèle de la résilience est donc à nuancer
et à relativiser, même s’il représente à l’heure actuelle un renouveau
dans les prises en charges en protection de l’enfance, en bousculant les
analyses essentiellement pathologisantes qui dominaient jusqu’à présent le regard sur les familles dites en difficulté. Il s’agit donc davantage
de préconiser la complémentarité des approches alliant facteurs de
risque et facteurs de protection, plutôt que de les opposer. Ainsi, face au
modèle de la vulnérabilité et des facteurs de risque, le modèle résilient
permet de ne pas s’arrêter uniquement à la seule prise en compte des
séquelles négatives mais également d’appréhender les capacités des
sujets à faire face aux difficultés et à les dépasser.
Un individu dit résilient n’est pas pour autant un individu invincibleou invulnérable; il n’est pas intouchable ou inaccessible aux émotions, aux sentiments, à la souffrance. S’il fallait comparer un sujet dit
résilient à un super héros, il serait plutôt Batman que Superman. En
effet, Batman possède l’intelligence, la force et la technique et certainement des capacités d’adaptation, mais n’a pas de supers pouvoirs. De
même, le sujet résilient n’est pas un sur-homme, il peut rencontrer des
limites à sa résilience. Ainsi, rien n’indique que le sujet qui se montre
résilient à un moment donnée de son parcours de vie, le sera tout le
temps et face à tout. Les travaux sur le devenir des sujets résilients
devraient nous permettre de compléter la compréhension et l’approche
du processus résilient en questionnant sa pérennité autant que son fonctionnement.
La résilience n’est donc pas synonyme d’invincibilité ou d’insensibilité, mais évoque en revanche l’idée de souplesse et d’adaptation. Si
l’on considère que la résilience s’appuie sur les expériences relationnelles et les possibilités de nouer des liens; cela lui confère un caractère
variable selon les individus et chez un même individu, dans le cours de
son développement. Cela pourrait expliquer qu’un sujet ne soit pas résilient à tout et tout le temps, et irait dans le sens de l’hypothèse d’un processus résilient dynamique et évolutif et non d’une caractéristique
donnée une fois pour toutes. Une personnalité résiliente n’existerait
donc pas.
Le modèle de la résilience apparaît donc comme un modèle complexe qui trouve des appuis sur des bases théoriques transdisciplinaires
et sans doute encore en construction. Cependant, du fait de la richesse
de ses développements, ce modèle ouvre des perspectives nouvelles
dans les applications théoriques et cliniques en protection de l’enfance.
Il permet notamment de changer le regard sur les sujets et les familles,
face aux contextes de carence et de maltraitance, en les situant davantage en acteurs qu’en objet d’assistance. Mais cela ne suppose pas de
promouvoir une vision naïve des sujets dits résilients en leur prêtant une
invincibilité qu’ils n’ont pas, ni d’oublier d’interroger la part de souffrance éventuellement liée à la mise en place du processus résiliant.
Cette dimension éthique dans l’utilisation du modèle de la résilience
dans l’accompagnement des individus et familles est particulièrement
importante à observer dans le contexte de la maltraitance et des familles
pathogènes, ce qui ne réduit pas pour autant l’intérêt et la richesse de ce
nouveau modèle.
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