2002
Connexions
L’association comme lien social
Jean-Louis Laville
sociologue, LSCI, CNRS, Paris. Il a coordonné Association, démocratie et société civile , Paris, La Découverte, 2001, et est l’auteur de Sociologie de l’association, avec Renaud Sainsaulieu, Paris, Desclée de Brouwer, 1997. email : lsci@iresco.fr
En disant dès le XIXe siècle qu’en démocratie, la science de l’association est la science-mère, on mentionnait l’importance dans la vie
moderne de l’association comme lien social volontaire. Plus, on désignait l’explicitation des ressorts de toute propension à s’associer comme
l’une des tâches majeures des sciences sociales. À l’orée du XXIe siècle,
alors que l’on fête en France le centenaire de la loi qui a reconnu le droit
d’association, le paysage semble pour le moins contrasté.
Certains observateurs et acteurs associatifs s’inquiètent de la crise
du bénévolat. Selon eux, ce serait « la fin des militants » (Ion, 1997) et
l’on ne trouverait plus de relève prête à s’investir suffisamment pour
participer aux nombreuses réunions qui scandent la vie associative. Aux
animateurs infatigables dévoués corps et âme à la cause succéderaient
des adhérents égoïstes et consuméristes qui privilégieraient les associations de sports et loisirs. L’individualisme aurait envahi un secteur associatif désormais assigné à la satisfaction de visées hédonistes. Mais ces
constats, effectués à partir de l’évolution d’associations anciennes et
confortés par les statistiques sur la stagnation de la participation associative, ne sauraient résumer l’ensemble des pratiques associatives. Si
elles sont globalement stables, elles concernent néanmoins 40 % des
français adultes, un homme sur deux et une femme sur trois, avec un
écart entre les sexes qui tend à se réduire. Le nombre de créations d’associations a connu une croissance accélérée depuis le milieu des années
1970 : de 20 000 en 1975, il est passé à 60 000 par an dans les années
1990. Huit Français sur dix sont concernés par la vie associative, ils ont
une bonne image des associations centrées sur le bénévolat et la solidarité. Pour 80 % des Français, l’association est une idée d’avenir
[1].
Paradoxe : l’essoufflement se conjugue avec un essor sans précédent. Cette vieille dame associative que d’anciens pensent épuisée
affiche pour ses cent ans une vitalité inédite. Comment aborder ce paradoxe ? Peut-être en commençant par reprendre la question de Tocqueville – « S’associer, pourquoi ? » – et en examinant ce que les sciences
sociales, en essayant d’y répondre, proposent comme hypothèses explicatives. À cet égard, tant en économie qu’en sociologie et en sciences
politiques, les réflexions sur les raisons d’être des associations ne manquent pas.
Les analyses de l’économie standard
Le courant dominant d’analyse des associations au niveau international relève de l’économie néoclassique
[2] et les appréhende par le biais
des échecs du marché dans la fourniture de services individuels et par le
biais des échecs de l’État dans la fourniture de services collectifs.
Le théorème fondamental de l’économie néoclassique démontre
l’efficacité de l’allocation des ressources par le marché composé de
consommateurs maximisant l’utilité et d’entreprises maximisant le profit. L’efficacité est définie au sens de Pareto, c’est-à-dire qu’une allocation des ressources est optimale s’il est impossible de modifier cette
allocation de manière à augmenter le bien-être de certains individus
sans détériorer le sort d’au moins un autre individu. Mais ce résultat est
valable si un ensemble de conditions sont satisfaites : homogénéité des
produits, atomicité des offres et des demandes, transparence du marché,
information parfaite, liberté et mobilité parfaites des acheteurs et des
vendeurs. Il suffit qu’une de ces conditions très exigeantes ne soit pas
remplie pour que l’allocation des ressources par le marché ne soit plus
optimale et donc incite à trouver d’autres mécanismes. Pour l’essentiel,
l’argument peut être résumé ainsi : dans certains cas d’échanges, il
existe, à cause de la nature du bien ou des caractéristiques des personnes
impliquées, des obstacles qui entravent la transaction. Des formes organisationnelles parmi lesquelles les associations peuvent alors être mobilisées pour corriger les imperfections du marché.
La cause principale de défaillance du marché est l’existence d’asymétries d’information, c’est-à-dire que le prestataire dispose d’informations sur le service auxquelles n’accède pas l’usager. C’est le cas pour
des services comme l’aide à domicile aux personnes âgées ou la garde
d’enfants ; l’usager se trouve fragilisé par son besoin urgent de service
et il ne peut guère évaluer la qualité de ce qui lui est proposé. La
demande excédant l’offre, il n’a qu’un choix limité et, une fois qu’il a
obtenu une prestation, le changement est coûteux en temps et en argent.
Cette faiblesse des usagers ouvre la porte au déploiement de comportements opportunistes de la part des prestataires. Des problèmes d’asymétrie de l’information peuvent également se développer si le consommateur est absent lors de la prestation ; pensons au cas où un parent
dépose son enfant dans une crèche.
Pour remédier à cet échec du marché, la théorie néoclassique préconise le recours à des organisations qui sont en mesure de susciter la
confiance des usagers par des caractéristiques rassurantes. C’est là que
les associations bénéficient d’un atout spécifique, leur absence de but
lucratif. Le statut juridique de l’association, avec sa contrainte de non-redistribution du profit, peut constituer un signal de confiance puisqu’il
garantit que le service ne sera pas surfacturé pour augmenter la rémunération des actionnaires. Cet argument est central au sein de la littérature anglo-saxonne sur les associations, dans laquelle, fort logiquement,
les associations sont alors définies comme des organisations non lucratives (« non-profit organizations »), le secteur associatif étant, quant à
lui, identifié au secteur sans but lucratif. La non-lucrativité est définie
comme le mode d’organisation susceptible de susciter la confiance des
parties prenantes et de diminuer l’occurrence de comportements opportunistes. Les associations, en tant que structures sans but lucratif, proposent aux consommateurs une solution différente de celle émanant des
entreprises à but lucratif.
Les problèmes d’asymétrie informationnelle qui engendrent des
risques d’opportunisme concernent des biens divisibles, c’est-à-dire qui
sont consommés individuellement. Mais il existe d’autres biens qui sont
collectifs, autrement dit indivisibles. C’est pourquoi il peut être justifié
que le financement de services collectifs repose sur l’impôt. Un tel processus d’allocation des ressources ne garantit toutefois nullement l’efficacité du résultat. La solution choisie peut privilégier la satisfaction des
demandes de l’électeur médian, laissant certaines demandes spécifiques
sans réponse. Il y a, dans ce cas, échec de l’État puisque certaines
demandes restent insatisfaites. C’est ainsi que Weisbrod ( 1977)
explique la présence d’organisations sans but lucratif qui répondent à
cette demande insatisfaite d’autant plus importante que la société est
relativement hétérogène d’un point de vue social, culturel, religieux ou
linguistique. En effet, les agents économiques qui ne sont pas satisfaits
du niveau et des formes de production publique financent, via des donations, la production d’autres biens et services. Ils confient leurs donations à des associations compte tenu de leur capital de confiance.
James ( 1986) ajoute qu’on peut expliquer l’offre d’associations par
l’existence de groupes aux inspirations idéologiques concurrentes. En
effet, ces entrepreneurs ne sont pas des personnes individuelles, mais
bien des groupes animés par des motivations d’ordre religieux ou idéologique qui cherchent à maximiser des profits non financiers, tel le
nombre d’adhérents, ou qui cherchent à étendre leur pouvoir d’influence. Ces associations auront tendance à offrir des biens et services
là où ni le marché, ni l’État ne sont présents.
Les apports de la sociologie et des sciences politiques
Contrastant avec les approches hypothético-déductives qui viennent
d’être présentées, un nombre significatif de recherches adoptent des
méthodologies plus historiques et compréhensives. Elles mettent l’accent sur les dimensions socio-politiques de l’association en critiquant la
seule explication par l’intérêt. Selon elles, la focalisation sur l’intérêt
individuel propre à la théorie économique standard pose singulièrement
problème pour rendre compte de l’association. L’absence d’intérêt
matériel chez les promoteurs d’associations, manifestée dans la non-lucrativité, est supposée engendrer la satisfaction de l’intérêt matériel
des usagers. Ce constat paradoxal renvoie à un intérêt non matériel justifiant l’implication des créateurs, mais la notion d’intérêt devient alors
tellement polysémique qu’on peut s’interroger sur sa pertinence heuristique.
Ce que des économistes comme Etzioni ( 1988) contestent dans
l’analyse néoclassique, c’est la prétention à expliquer l’ensemble des
comportements humains par des choix rationnels relevant de comportements instrumentaux, c’est-à-dire orientés vers le résultat de l’action.
Les individus sont considérés seulement comme des consommateurs et
leurs décisions tendent à maximiser leurs avantages. Le rôle des organisations n’est donc perçu qu’à travers leur fonction de production de
biens et services, laissant dans l’ombre d’autres dimensions. Intégration
sociale ou participation démocratique sont des enjeux ignorés. Les
approches propres à la sociologie et aux sciences politiques s’emploient
à rendre compte du lien associatif autrement qu’à travers le prisme utilitariste.
Dans la lignée de Weber, les associations sont considérées comme
pouvant relever d’un lien sociétaire, manifestant une rationalité en
valeur et non une rationalité en finalité. L’association ne réunit pas que
des individus unis par des intérêts communs, elle peut être basée sur des
convictions. L’adhésion volontaire peut également impliquer un horizon
d’intelligibilité et de signification qui est d’ordre intersubjectif, évoquant la notion d’agir communicationnel selon Habermas.
Avec cet auteur, c’est la relation entre association et accès à l’espace
public qui est identifiée, c’est-à-dire l’instauration dans l’association
d’un dialogue orienté vers l’intercompréhension grâce à l’exercice
d’une liberté « positive » reposant sur l’engagement librement consenti
dans des pratiques coopératives.
Ce qui fait l’originalité de l’association moderne, c’est son rapport
à l’espace public, cet espace de confrontation possible entre les citoyens
d’une même démocratie régi par les principes de liberté et d’égalité,
condition d’un monde commun en même temps que preuve de son existence. La mise en commun propre à l’association renvoie à la communauté politique, c’est-à-dire à « une communauté qu’aucune origine
commune ne fonde ou justifie tandis qu’elle récuse par principe toute
communion finale » (Tassin, 1992, p. 54). En termes durkheimiens, sa
modernité est liée au fait qu’elle participe « d’une société que rien ne
transcende mais qui transcende tous ses membres » (Lazar, 2000,
p. 406).
De plus, cette inscription dans l’espace public se réalise à partir de
réseaux interpersonnels. L’association délimite un espace opérant le
passage de la sphère privée à la sphère publique par une rencontre interpersonnelle. Pouvant relever à la fois du principe sociétaire et du principe communautaire, le fait associatif se déploie, selon les termes de
Caillé ( 1998, p. 79), à l’interface de la primarité, dans laquelle la personnalité importe plus que les fonctions, et de la secondarité, dans
laquelle les fonctions importent plus que la personnalité; il ouvre ce que
l’on pourrait appeler « des espaces publics primaires reposant sur l’interconnaissance ».
Les déclinaisons de cette « intermédiarité » entre sphères privée et
publique peuvent être très variables. La logique d’organisation pour
autrui ou d’aide sociale correspond à la démarche dans laquelle les promoteurs génèrent une action qu’ils estiment nécessaire ou souhaitable
pour un groupe de bénéficiaires dont ils ne font pas partie. La logique
d’auto-organisation ou d’entraide mutuelle correspond, quant à elle, à la
démarche dans laquelle les promoteurs mettent en place une action pour
le groupe dont ils estiment faire partie. Il existe aussi des tendances à
« primariser » l’espace associatif en le concevant comme la reproduction d’un espace privé déjà constitué; ce sont alors des logiques domestiques qui sont mises en œuvre. Il existe à l’autre extrême des options
consistant à « secondariser » l’espace associatif, en le considérant
comme un mouvement social où les relations personnalisées comptent
moins que la capacité collective à peser sur le système institutionnel
pour le forcer au changement, la logique d’action étant alors du registre
civique. En outre, n’oublions pas que si les associations s’inscrivent
dans l’espace public à partir d’une rencontre interpersonnelle, elles sont
aussi impliquées dans des rapports de pouvoir parce que, comme le dit
Barthelémy, elles « médiatisent les conflits idéologiques de la société
globale, contribuent à la formation des élites et à la structuration du pouvoir local et participent à la définition des politiques publiques tout en
légitimant la sphère politico-administrative ». Les associations touchent
aux deux dimensions du politique : d’une part le politique non institutionnel, axé sur le potentiel d’action des citoyens et supposant qu’ils se
saisissent pratiquement de la liberté positive dont ils disposent formellement, d’autre part le politique institutionnel, centré sur l’exercice du
pouvoir.
La dimension politique de l’association ne saurait toutefois faire
oublier sa dimension économique de production de biens et services et
sa dimension de contribution au lien social. L’association ne dissocie
pas les domaines de l’économique, du social et du politique, ce qui
d’ailleurs engendre des difficultés d’analyse puisque beaucoup d’études
se concentrent sur un de ces domaines en les segmentant par construction ou en procédant à des approches monodisciplinaires. En même
temps que l’association est intermédiaire entre espaces privé et public,
elle est intermédiaire entre politique et économique : ces deux dimensions coexistent dans le fait associatif, même si les associations
concrètes peuvent les pondérer de manière contrastée et privilégier
l’une ou l’autre. Les logiques d’action domestique mettent en avant la
socialisation et la reproduction de relations hiérarchisées entre leurs
membres à travers une activité économique qui doit contribuer à leur
stabilité, alors que les logiques d’action civique donnent la priorité à
l’action politique, les activités économiques et les relations sociales
n’étant qu’un support pour celle-là. Quant aux logiques d’action sociale
et d’entraide mutuelle, elles accordent une importance primordiale aux
biens et services fournis.
Cette imbrication d’enjeux économiques, sociaux et politiques suggère que l’initiative ne relève pas que d’une rationalité formelle ou instrumentale; elle inclut la référence à des valeurs ou des croyances,
comme une volonté d’intercompréhension. Les personnes concernées
sont plus des acteurs de changement ou des entrepreneurs au sens de
Weber et Schumpeter que des individus seulement rationnels. Ils possèdent une capacité à penser la nouveauté, à aller au-delà des critiques
qu’elle soulève, mélangeant ainsi des éléments rationnels et émotionnels. Plus fondamentalement, les individus ne se comportent pas comme
des acteurs uniquement économiques, ce sont des membres de familles
ou de communautés (locale, ethnique, professionnelle… ). Ce sont également des citoyens dans la sphère politique. Et c’est précisément le
chevauchement à la fois ouvert et indéfini de ces dimensions de l’identité au sein de l’espace public de nos sociétés qui constitue l’espace
associatif en sphère intermédiaire. Mixtes complexes de désintéressement et d’intérêt, les motivations et les raisons d’agir qui s’y rencontrent
témoignent en outre de ce que l’association est particulièrement
perméable aux conditions sociétales dans lesquelles elle se modèle, en
particulier aux contours du système institutionnel. D’où une conceptualisation qui insiste sur la dimension intermédiaire du phénomène associatif, mettant l’accent sur son caractère fondamentalement ouvert et
pluraliste.
Cette conception se traduit en particulier par le recours à une représentation triangulaire pour analyser le fait associatif en intégrant « la
très grande variété de facteurs » le constituant et l’influençant. Ce cadre
analytique sert de référence à deux problématiques proches, l’une mettant l’accent sur les éléments constitutifs de la protection sociale et du
« welfare » et l’autre insistant sur les composantes d’une économie
abordée comme plurielle.
Le triangle proposé par Evers situe l’association entre ménages,
marché et État pour rendre compte de la diversité des ressources qui
concourent à la protection sociale. Il met en évidence « un élément
important mais ignoré par les divers courants de l’école américaine, à
savoir le rôle des communautés informelles et semi-formelles, et notamment de la famille, qui en constitue le cœur, en tant que domaine constitutif d’une économie mixte de la protection sociale » (Evers, 1997).
Proche et complémentaire est l’approche de l’économie plurielle.
Elle insiste, pour sa part, sur la pluralité des principes économiques qui
peut être inférée des apports convergents d’auteurs tels que Boulding,
Mauss, Perroux, Polanyi ou Razeto Migliaro, qui proposent une définition extensive de l’économie distinguant trois principes. À côté du marché et de la redistribution publique, l’accent est mis sur la réciprocité,
qui correspond à la relation établie entre des groupes ou personnes grâce
à des prestations ne prenant sens que dans la volonté de manifester un
lien social entre les parties prenantes. Le cycle de la réciprocité s’oppose à l’échange marchand parce qu’il est indissociable des rapports
humains qui mettent en jeu des désirs de reconnaissance et de pouvoir,
et il se distingue de l’échange redistributif dans la mesure où il n’est pas
imposé par un pouvoir central.
Ces deux approches amènent à relier action associative et action
publique puisque les deux sont issues de la résistance à l’utopie d’une
société de marché, promue par le courant libéral dès le XIXe siècle, et
qu’elles sont profondément imbriquées. Alors que les différentes déclinaisons de la théorie néoclassique faisaient des associations des organisations intervenant en cas de défaillance du marché ou de l’État, la
réalité historique infirme cette perspective. En réalité, le « désencastrement » (Polanyi, 1983) du marché a entraîné des réactions de la part de
la société, parmi lesquelles la constitution d’associations puis la
construction d’un État social protecteur.
Les raisons d’une actualité
Éclairant l’histoire, les conceptions socio-politiques permettent
aussi de mieux saisir les facteurs explicatifs de regain de l’actualité des
associations qui sont à la fois politiques et socio-économiques.
Des facteurs politiques
Le premier facteur ne doit pas être négligé. Il existe aujourd’hui un
appel aux associations pour remédier aux dysfonctionnements institutionnels. Les associations que l’on peut qualifier de paraadministratives ne sont pas toutes des « faux-nez » de l’administration destinés à
échapper au contrôle budgétaire public. Des associations comme les
missions locales pour l’emploi des jeunes ou d’autres, initiées dans le
cadre des nouvelles politiques sociales « transversales », cherchent à
faciliter la coopération sur un territoire pour résoudre des problèmes
qu’aucune institution isolée n’arrive à résoudre. La multiplication des
cloisonnements dans le monde administratif comme la distance séparant
les instances publiques des entreprises privées ont engendré une tendance à utiliser la forme associative pour impulser de nouvelles formes
de gouvernance réunissant élus, organisations privées et publiques, partenaires sociaux. Ces coordinations interinstitutionnelles sont destinées
à promouvoir des approches plus intégrées en partant d’un diagnostic au
moins partiellement partagé, élaboré à partir des perceptions des différents participants. Ces partenariats, s’ils changent indéniablement les
comportements institutionnels, n’en présentent pas moins le risque de
confiner les concertations aux réseaux d’experts qui concoctent entre
eux une ingénierie sociale sans qu’il en résulte pour autant un progrès
de la participation citoyenne.
C’est pourquoi, malgré la nouveauté de cette stimulation associative
par les institutions, la principale raison de la dynamique associationniste
est ailleurs. Comme l’indiquent les données empiriques, elle réside plutôt
dans l’accélération des créations d’associations sportives, culturelles ou
de loisirs (Juan, 1999). La diminution du temps consacré au travail dans
la vie humaine soutient ce mouvement et l’on assiste en France, après
d’autres pays comme l’Italie, à l’émergence d’une réflexion sur l’articulation des différents temps sociaux
[3]. On découvre à cette occasion que le
temps dit « libre » n’est pas spontanément un temps de développement
personnel et de relations sociales gratifiantes parce qu’il est traversé par
les inégalités sexuelles (Méda, 2001) et sociales (Mothé, 1996).
Contre celles-ci, une autre source contemporaine de la dynamique
associative est la politisation de la vie quotidienne. Longtemps, certaines
facettes de la société n’ont pu être interrogées parce qu’elles relevaient
de l’espace privé ou parce qu’elles reposaient sur des représentations
sociales non contestables. Depuis les années 1960, les bouleversements
dans les modes de vie introduisent « dans le domaine discursif des
aspects de la conduite sociale qui étaient auparavant intangibles ou
réglés par des pratiques traditionnelles » (Giddens, 1994, p. 120). Cette
capacité auto-réflexive est illustrée par des mouvements comme le féminisme ou l’écologie. De nouveaux mouvements sociaux et se fait jour
l’exigence d’une plus grande « qualité » de la vie. Il s’agit de « substituer une politique du mode de vie à une politique du niveau de vie » (Perret et Roustang, 1993), de prendre en compte les dimensions de la
participation aux différentes sphères de la vie sociale, de préserver l’environnement, de changer les rapports entre les sexes et les âges. Des voix
s’élèvent pour mettre en doute la capacité de l’intervention publique de
remédier aux insuffisances du marché. Des usagers dénoncent les
logiques bureaucratiques et centralisatrices des institutions redistributives : selon eux, le manque d’aptitude à l’innovation génère l’inertie, le
contrôle social et le clientélisme ; plus grave encore, l’inadéquation face
à des situations de vie différenciées explique la survivance de fortes
inégalités derrière une apparente normalisation égalisatrice.
Ces formes d’expression inédites signalent une modification tendancielle des formes d’engagement dans l’espace public. Le militantisme généraliste, lié à un projet de société, impliquant une action dans
la durée et de fortes délégations de pouvoir dans le cadre de structures
fédératives, s’affaiblit, comme le montre le recul de certaines appartenances syndicales et idéologiques. Par contre, cette crise du bénévolat
constatée dans des associations parmi les plus institutionnalisées se
double d’une effervescence associative à base d’engagements concrets
à durée limitée, centrés sur des activités ou des problèmes particuliers et
œuvrant en réseaux pour la mise en place de réponses rapides pour les
sujets concernés. L’un des indicateurs de ce changement est la montée
des associations de « militantisme moral » défendant des causes comme
l’anti-racisme ou des populations privées de droits comme les sans-papiers et les sans-logis (Filleule, 1993 ; Mayer, 1995 ; Caillé, 2001).
Des facteurs socio-économiques
Le regain associationniste est aussi lié à des évolutions socio-démo-graphiques : vieillissement de la population, diversification du profil
des ménages, progression de l’activité féminine. De nouvelles
demandes de services s’expriment dans une période où les gouvernements s’efforcent de contenir les dépenses des États providence. Les
associations tiennent donc une place marquée par l’ambivalence : à la
fois elles impulsent des modes d’action innovants et elles le font dans
un contexte où elles prêtent le flanc à l’accusation d’accompagner le
désengagement de l’État.
En tout cas, leur essor se comprend bien par la montée, dans l’ensemble de l’économie, des services relationnels dans lesquels l’activité
est basée sur l’interaction directe et complexe entre prestataire et destinataire. Si les associations étaient absentes de l’industrie, il est logique
qu’elles « entrent en économie » quand 70% de la population active travaille dans les services. Au carrefour des évolutions socio-démogra-phiques et économiques, les quatre cinquièmes des activités
associatives se répartissent entre éducation et recherche, santé et services sociaux, culture, sports et loisirs, et elles ont représenté 13 % des
emplois créés entre 1980 et 1990 (Archambault, 1996).
Cette augmentation de l’importance des activités économiques
associatives dans une période de déstabilisation des rapports aux pouvoirs publics a engendré l’apparition de la thématique de l’entreprise
sociale au sein des pays de l’Union européenne dans les quinze dernières années du XXe siècle (Borzaga et Defourny, 2001). L’association
deviendrait le vecteur d’une troisième figure de l’entreprise sociale, qui
n’est ni publique, ni privée à but lucratif. La reconnaissance d’une
entreprise sociale est d’ores et déjà attestée par des lois adoptées dans
les années 1990 en Italie, au Portugal ou en Europe. Mais, au-delà de
ces pays où un statut a été créé, c’est plus largement le fonctionnement
de nombre d’associations un peu partout en Europe qui a prouvé leur
capacité à résister à la marchandisation de la vie sociale et à inventer
d’autres modèles d’action dans des champs d’activité par ailleurs investis par de grands groupes privés.
Il ressort de l’expérience que c’est moins le caractère non lucratif
des associations qui est déterminant que leur capacité à créer la
confiance par l’engagement de différentes parties prenantes du service
(usagers, professionnels, bénévoles, financeurs… ). Comme le montre
l’exemple des régies de quartier qui réunissent habitants, collectivités
locales et bailleurs sociaux, ce sont des « espaces publics de proximité »
qui rendent possible une construction conjointe de l’offre et de la
demande de services; ils intègrent la prise de parole collective des habitants, qui ne sont plus considérés comme des bénéficiaires mais comme
des acteurs des services, et cette stratégie de « voice », au sens d’Hirschman, favorise la conception de services qui n’auraient pu être imaginés
au sein des autres services publics et privés. Cette réalité mérite d’être
méditée au moment où l’on parle de démocratie de proximité.
Au-delà de leur émergence fondée sur la mobilisation de ressources
volontaires, les expériences sont amenées à rechercher un équilibre en
drainant également des ressources marchandes et non marchandes.
L’autonomie qu’elles recherchent les incite à ne pas entrer dans une
relation de dépendance avec les pouvoirs publics, mais leur souci de
l’égalité d’accès aux services et les bénéfices collectifs dont elles sont
porteuses appellent un financement public. Ce sont des services mixtes
qu’elles veulent promouvoir dans une conjoncture où le financement
des services sociaux par la puissance publique est fragilisé par la diminution des moyens disponibles de l’État providence.
Portées par des acteurs d’origine socio-professionnelle différente,
ces initiatives, quelles que soient leurs particularités, déplacent les frontières instituées entre l’économique et le social en ne relevant jamais
complètement de l’économie de marché ou de la solidarité étatique. Les
actions menées contribuent à la création d’activités économiques et
d’emplois tout en renforçant la cohésion sociale par de nouveaux rapports sociaux de solidarité. Elles tirent leur force du sens qu’elles revêtent pour leurs promoteurs. Peu importe qu’elles reposent sur la prise en
compte des besoins spécifiques d’une population, sur la volonté d’insérer des personnes sans emploi ou sur le désir d’œuvrer à la préservation
de l’environnement, leur pertinence reste liée au maintien d’espaces
publics de proximité, c’est-à-dire des lieux permettant aux personnes de
prendre la parole, de décider, d’élaborer et de mettre en œuvre des projets économiques adaptés aux contextes dans lesquels ils émergent. Leur
spécificité ne réside pas seulement dans leur dimension d’espace public,
elle réside aussi dans leur mode de fonctionnement économique. Les
ressources mobilisées combinent bénévolat, ressources publiques et ressources liées à la vente de services ou à la contractualisation avec les
partenaires privés. C’est cette logique qui a été dénommée logique
d’économie solidaire dans différents contextes nationaux (Laville,
2000).
Une autre approche du lien social
Par leurs orientations actuelles, les associations rappellent l’importance dans la vie sociale de la référence à la solidarité. Dès le XIXe siècle,
la solidarité s’est imposée comme un paradigme propre à dépasser l’individualisme contractualiste et lié, pour cette raison, à l’émergence de la
sociologie. Durkheim et les solidaristes ont mis en avant, au-delà des
rapports contractuels, la double dette sociale entre citoyens et entre
générations, après que Leroux ait introduit la notion de solidarité
comme lien social volontaire, succédant à la charité en démocratie
puisque réunissant des citoyens libres et égaux en droit. Les recherches
sur le capital social mettent l’accent sur les relations de coopération et
de solidarité comme ressources collectives à la fois pour la société et
pour l’économie.
Comme le préconise Walzer ( 2000), la redéfinition de l’action
publique est aujourd’hui amenée à inclure la production de conditions
favorables à la multiplication des formes de coopération mutuelle menacées par la monétarisation sans cesse croissante des échanges sociaux.
La question n’est donc pas de substituer à l’État une société civile associationniste, mais de reconnaître la complémentarité entre pouvoirs
publics et associations sur des bases qui refusent l’instrumentalisation.
Chanial le précise bien quand il écrit contre les oppositions entre société
civile et État : « La société civile suppose et participe du renforcement
de l’État de droit démocratique » (Chanial, 2001, p. 159). La société
civile, si elle reconnaît les liens interpersonnels, est marquée par les
inégalités. De son côté, l’État procédant d’orientations universalistes
garantit des droits tout en établissant des règles générales et des procédures standardisées qui négligent l’apport des relations sociales de
proximité. Dès lors, la véritable question à poser ne concerne pas la sub-stitution de la société civile à l’État, ni la dissolution de la société civile
dans le marché, mais le renforcement mutuel entre démocratisation de
la société civile et démocratisation des institutions publiques.
C’est pourquoi, la question du lien social dans l’association est liée
à celle du devenir des démocraties.
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[1]
Selon le sondage du Credoc réalisé en 1999 pour les Assises nationales de la vie associative.
[2]
La présentation la plus synthétique en français de ces théories principalement anglophones est
celle de Marthe Nyssens ( 2000).
[3]
Cf., par exemple, le numéro spécial de la
Revue de la CFDT ( 2000).