2002
Connexions
Associations : l’amalgame
Paul Fustier
Centre de recherche en psychologie et psychopathologie cliniques, université Lumière-Lyon 2.
Nous avons différencié deux formes théoriques d’institution, parfois confondues bien
qu’incompatibles. La petite association est
composée de bénévoles ou de néo-profession-nels adoptant une posture militante, créant
une organisation « chaude » favorisant la
proximité relationnelle marquée par la socialité primaire et le primat de la spontanéité et
du partage de vie.
Le modèle antagonique de la grosse
association est formé de professionnels salariés, agissant, dans un cadre de travail préétabli et strict, à partir d’une compétence
appuyée sur des savoirs théoriques. Le lien
technique opère à partir de la socialité secondaire ; l’association est alors un organisme
proche de l’entreprise, se devant de développer un pouvoir économique, politique et
social important.
We have sorted out two types of institutions,
which are usually muddled up although they
are actually uncongenial to each other.
The smaller associations are made up of
voluntary or non-professional members,
ready to fight for their ideas, organised into a
warm set-up, favouring closer relations and
based upon primary social capacities. They
give preference to spontaneous impulses, shared up ways of life and a more active participation.
The larger associations constitute an antagonistic model. Their members are professional
wage-earners operating inside a preestablished framework and resorting to theorygrounded skills. In their case, the technical
links are generated by secondary social capacities and these associations are wont to develop into a type of organisation akin to
industrial or business firms raising important
expectations in the economic, social or political fields.
Tout enseignant en sociologie cite l’exemple type permettant de
définir ce qu’il faut entendre, dans la langue de cette discipline, par
« effet pervers ». Vous ou moi, pris d’un irrésistible besoin de retrouver
un contact avec la mère nature, nous nous précipitons frénétiquement
sur les autoroutes pour fondre vers ce paradis protégé des différentes
formes de pollutions qui nous guettent et que nous appelons nature. Il
s’agit de retrouver un contact « primitif » et intime, donc privé, avec
cette matrice qui va nous régénérer. Pas de chance pour vous ou moi,
nous sommes tous, bien qu’aspirant à ce retour purificateur, « coincés »
sur une autoroute, dans un embouteillage qui évoque les pistes de ski
pendant les vacances de Noël ou la fréquentation d’un supermarché un
samedi après-midi. Ce qui était visé produit l’inverse de ce qui est
obtenu. Le retour purificateur, solitaire et authentique s’est trouvé transformé en une production de masse, un avatar de la société industrielle,
pourrait-on dire.
Telle serait la métaphore. Disons, pour en venir à notre sujet, que si
l’on vise ce que nous appellerons une « assoce », c’est-à-dire un groupement de faible importance favorisant les liens spontanés, on peut se
retrouver tout à fait ailleurs dans ce que nous nommerons un « mammouth », c’est-à-dire une grande association fortement organisée. Situation compliquée, puisque le même terme d’association désigne ces deux
structures sociales, dont nous verrons qu’elles sont pourtant théoriquement antagonistes. Il est vrai que chemin de traverse et autoroute périurbaine sont tous deux des voies de communication.
Dans ce texte, nous parlerons exclusivement des associations
(gérées par la loi 1901) qui opèrent dans les secteurs de la santé mentale
et du travail social.
Elles sont l’objet, d’une part, de discours idéologiques qui encouragent leur apparition et leur développement ; ces discours sont souvent
l’œuvre des politiques, qui voient ou disent voir dans les associations
des accélérateurs de créativité ou des dispensateurs de remèdes susceptibles de réparer le tissu social quand il est en crise. On doit, d’autre
part, constater que certaines associations peuvent avoir un poids et un
pouvoir économique considérables transformant leur nature.
Nous allons considérer que les discours officiels qui parlent des associations relèvent d’un amalgame, parce que l’évolution des associations
ou de certaines d’entre elles montre que l’on a maintenant affaire à deux
catégories d’organisations hétérogènes. Les conflits qui traversent actuellement le secteur de l’humanitaire, concernant la compétence, le professionnalisme ou la professionnalité, le bénévolat, les salaires et leurs
montants, sont pour une part explicables par une confusion entretenue
entre deux modalités d’intervention dans le champ de l’humanitaire.
Nous allons proposer deux modèles « théoriques » d’association,
qui vont apparaître comme antagonistes. Les institutions réelles, celles
que le lecteur fréquente, prennent place entre ces deux pôles, plus
proches de l’un ou de l’autre (mais faisant toujours partie de l’espace
social de l’un ou de l’autre), à moins qu’elles ne cherchent à réaliser un
compromis « dysharmonique » en empruntant à chacun des deux
modèles certaines de ses caractéristiques.
On notera aussi que les associations évoluent et que, faisant partie
de l’espace social d’un de ces deux pôles, elles peuvent, plusieurs
années plus tard, se retrouver du côté du deuxième pôle antagoniste.
Notre présentation sera statique (opposant deux types), il importera de
la contextualiser, d’avoir présent à l’esprit que l’ensemble est en mouvement ; notamment les « assoces » se voient solliciter pour « prendre
de l’importance » (c’est-à-dire pour opérer une mutation du côté du
modèle du « mammouth ») et y résistent difficilement.
L’« assoce » et le « mammouth »
L’archétype de l’association, qui fait à la fois référence et idéal
sous-entendu et que l’on nomme familièrement « l’assoce », est formé
de quelques individus (peu nombreux) regroupés, sur un mode militant
ou « caritatif-engagé », pour apporter aide à des personnes en difficultés ou pour rendre un service spécifique comblant un manque. Cette
structure associative a le pouvoir de provoquer spontanément admiration et estime.
L’association est un tout ; participent de la même façon à son existence et à sa dynamique, dans un côtoiement fraternel, les membres du
conseil d’administration et ceux qui remplissent seulement les tâches
correspondant à sa mission.
Nous ne considérons pas pour autant que le bénévolat soit la caractéristique essentielle de l’« assoce ». Elle peut être constituée de bénévoles mais aussi de professionnels qui agissent à partir d’une position
relationnelle analogue ou toute proche de celle des bénévoles. Nous parlerons de posture militante collective pour désigner une certaine
manière d’être caractéristique d’une équipe de praticiens formée soit de
bénévoles qui s’engagent au service d’une cause, soit de néoprofessionnels quand l’association a, dans une mutation récente, adopté le
salariat, tout en résistant autant que faire se peut aux contraintes juridicoadministratives.
La désignation « association » est, actuellement encore, connotée
très positivement dans notre société. Or, ce qui donne lieu à cette appréciation favorable, ce sont les pratiques de l’« assoce » plutôt que celles
du « mammouth » ; cependant, ce dernier pourra en faire profiter son
image, bien que son fonctionnement soit tout autre.
Le modèle pur du « mammouth » correspond à une gestion de plusieurs constituants, établissements ou services, dont chacun, sous l’impulsion d’un directeur général (et) ou d’un conseil d’administration,
possède ou travaille à posséder un poids social et politique important par
le nombre de « cas » qu’il a en charge. Ces « mammouths » relèvent d’un
modèle tout autre que celui que nous venons d’évoquer, avec des caractéristiques de fonctionnement au niveau central de l’association, qui sont
reproduites au niveau de chacune des institutions qui la constituent.
La séparation entre les bénévoles du conseil d’administration et les
professionnels qui réalisent les tâches est extrêmement marquée : les
gestionnaires bénévoles exercent clairement une fonction d’employeur
de professionnels au travail.
Ces associations peuvent avoir une puissance économique non
négligeable, recevoir (sous forme de prix de journée, de subventions, de
dons… ) des sommes considérables qu’elles vont redistribuer principalement en salaires. En effet, elles emploient un nombre considérable de
salariés. Dans le travail social, à les considérer au niveau national qui
fédère des associations régionales et départementales, elles dépassent
fréquemment et de beaucoup la stature habituelle d’une moyenne entreprise ; cela leur permet d’exercer des pressions sur le modèle du lobby.
L’installation, surtout en milieu rural, d’une institution associative
importante pourra fortement modifier les caractéristiques du bassin
d’emploi, par le nombre de salariés que l’on recrutera pour les différentes tâches d’encadrement et de services. Peut augmenter encore de
façon considérable le nombre d’employés salariés, le fait que certains
secteurs (on songe par exemple aux ateliers protégés) ont pour fonction
de mettre au travail des adultes handicapés qui ont alors statut de travailleurs et qui touchent un salaire.
On observera l’existence de pratiques institutionnelles proches de ce
que, dans le monde du commerce et de l’industrie, on nomme la conquête
de parts de marché. Il s’agit, par exemple, de suivre de près les fluctuations des politiques sociales pour pouvoir répondre, avec l’outil de travail
déjà constitué, aux nouvelles formulations des problèmes de société. On
verra aussi d’importantes associations capter et phagocyter des institutions en difficultés qu’une petite association gestionnaire n’arrive plus à
gérer. Le cas est relativement fréquent dans le domaine des MECS (Maisons d’enfants à caractère social) ; certains ordres religieux, en déperdition de vocations ou voulant modifier leur positionnement social, peuvent
ne plus être en état de gérer une MECS et négocient alors avec un mammouth un transfert juridique et une reprise de l’institution.
Il apparaît donc clairement que la distinction entre « assoce » et
« mammouth » s’origine dans l’ordre du quantitatif, mais que le changement d’échelle conduit à une variation qualitative, dans un mouvement qui éloigne l’un de l’autre les deux types d’association, au point
de donner l’impression qu’elles ne font plus partie de la même famille.
Du reste, il y a quelques années, le législateur a dû modifier les
conditions d’application du statut juridique et administratif des associations gérées par la loi de 1901 pour prendre en compte la transformation
des organisations et les risques de dérives que peut entraîner pour une
association (un « mammouth ») une croissance importante et rapide réalisée dans un esprit proche de celui des entreprises industrielles et commerciales.
Deux modalités d’organisation vont illustrer, dans ces « mammouths », l’institutionnalisation et la gestion programmée des personnes et des problèmes.
Première modalité. On comprendra qu’un « mammouth » a tendance à mettre en place un système de démultiplication important, qui
trie et traite les informations de façon spécialisée à diverses places de
l’organisation, ce qui entraîne l’apparition, au niveau hiérarchique, de
catégories professionnelles intermédiaires faisant « interface » ou étant
spécialisées dans la gestion des différents types de problèmes susceptibles de se poser. Une division du travail accrue, une démultiplication
importante, donc une gestion indirecte (comme on parle de démocratie
indirecte), ont tendance à valoriser les fonctions, les compétences techniques et non les liens spontanés ou les résolutions impromptues de problèmes dans les couloirs. Démultiplication des échelons hiérarchiques
et spécialisation accrue des tâches vont de pair.
Deuxième modalité. Ce qui tend à se substituer aux liens directs à
participation identificatoire que l’on repère dans les « assoces » est une
gestion des personnes et des carrières qui prend d’abord en compte la
condition de salarié. Les dispositifs qui vont venir donner un cadre à
l’intérieur duquel se réalisent les pratiques sont d’abord bâtis à partir du
droit du travail et des conventions collectives. Du reste, ces dernières,
se développant et se précisant de plus en plus, ne peuvent être complètement connues que par des spécialistes, ce qui, allant de pair avec la
complexification des règles administratives de gestion des personnels,
renforce encore la multiplication des professions différentes.
Dans les associations, l’arrivée, sur le marché de la formation
spécialisée, des spécialistes en management a bien évidemment renforcé ces deux facteurs en donnant aux « mammouths » des outils d’organisation servis par une idéologie de la modernité efficace et prête à se
substituer aux antiques valeurs de générosité qui ont présidé à la fondation des « assoces ».
Les oppositions entre les deux modèles
On repérera, dans notre descriptif, que l’« assoce » est du côté de
l’instituant, si l’on définit celui-ci comme une dynamique d’improvisation, alors que les « mammouths » seraient du côté de l’institué, de l’établi, d’un fonctionnement codifié, solidement référé à un déjà-constitué.
Socialité primaire, socialité secondaire
L’analyse différentielle sera plus précise si l’on se réfère à la distinction proposée par Alain Caillé ( 1991) entre socialité primaire et
socialité secondaire : « S’il est vrai que le marché fonctionne de manière
dominante à l’intérêt calculé (bien ou mal), et l’État au pouvoir, il l’est
tout autant que les sujets humains ne sont pas d’abord et avant tout des
sujets économiques ou politiques ; avant que d’intervenir à titre d’acteurs sur la scène économique ou politique, avant que de tenir le rôle
d’acteurs de ce qu’on pourrait appeler la socialité secondaire, ils naissent, se structurent, trouvent et mettent à l’épreuve le sens de leur existence dans la sphère des relations de personne à personne, au sein de ce
qu’on pourrait appeler la socialité primaire, qui recouvre des domaines
aussi variés et étendus que ceux de la parenté, de l’alliance, du voisinage, de la camaraderie, de l’amitié, de l’amour et, transversale à tous
ces champs, la conversation » (p. 115).
Du côté de l’« assoce », disons pour l’instant du côté de l’équipe qui
fait fonctionner l’« assoce », on constate le souci de maintenir la convivialité et une vie commune souple. Les participants savent échanger sur
tout et rien, sur ce qui concerne l’association mais aussi sur des questions générales ou personnelles. On remarque l’investissement dont sont
la cible les échanges de services ou d’objets, la création et l’importance
que prennent certains rites de partage (la pâtisserie que chacun amène le
mardi), la multiplication de rencontres festives hors association…
Toutes ces caractéristiques marquent l’emprise de la socialité primaire,
à travers la part importante donnée à ce qui ne « fait pas travail » tout
en rassemblant.
Au plan des interactions, le moteur de cette socialité est essentiellement « l’échange par le don », selon les modalités mises en évidence par
Mauss et ses disciples. Nous n’y insisterons pas, nous avons longuement traité ailleurs cette question (P. Fustier, 2000).
Du côté des « mammouths », et toujours du côté des équipes qui les
constituent, on est théoriquement dans une autre forme dominante de
socialité. La démultiplication des rôles, des fonctions et des professions,
mais aussi l’importance de l’économique et la gestion administrative
des personnels montrent que l’ensemble ainsi constitué relève de la
socialité secondaire. Autrement dit, l’« assoce » tend à se constituer
comme lieu de vie et le « mammouth » comme lieu de travail.
Objet interne, objet externe
On peut aussi comprendre cette forme d’institutionnalisation en se
référant au texte fameux de Freud ( 1921) expliquant le mécanisme
d’« installation » de l’objet à la place de l’Idéal du Moi. Du côté de
l’« assoce », l’ensemble des participants praticiens est puissamment
identifié à celle-là, souvent à son fondateur, toujours à son idéologie et
à son projet (« Le chef peut être remplacé par une abstraction, une
idée », écrivait Freud).
Ainsi se concrétise l’énoncé de Freud : « Les individus ont mis un
seul objet à la place de leur idéal. » Se constitue une puissante identification latérale entre les personnes ; l’objet externe (l’« assoce ») est
devenu pour chacun un objet interne, donc commun à l’ensemble de
l’équipe qui se retrouve soudée par une part partagée d’identité.
Ainsi vont les groupes militants, les fondations utopiques et même
les sectes (mais alors, les membres remplacent la totalité de l’Idéal du
Moi par l’objet-secte, dans une situation de décérébration).
Ces « assoces » travaillent « à chaud », les « mammouths » travaillent dans le tiède. Dans les associations « mammouths », les liens
entre les salariés sont, en principe, d’abord définis par le travail, donc
par les conditions de travail. Distance est prise entre l’association, sa
mission, son projet et les personnes qui la composent. Tel est, tout au
moins, le modèle théorique ; dans la réalité, une association n’est
vivante que si des traces de convivialité viennent se loger dans les interstices, signifiant qu’un lien (de socialité primaire) persiste, en deçà des
rapports professionnels.
Le lien avec les usagers
Les petites associations de la psychiatrie ou du travail social (les
« assoces »), qui sont formées de militants ou de néo-professionnels et
qui se donnent comme objet l’évolution ou le changement des personnes dont elles s’occupent, s’organisent à partir d’une socialité primaire. Alors, en générant du lien social, elles tentent de régénérer le lien
social en crise chez les usagers.
Un fonctionnement d’équipe « fusionnel », ou tout au moins marqué par la convivialité et les valeurs d’échanges, va resserrer les liens
avec les usagers. Le contact est direct, marqué d’identifications multiples, favorisant, dans la réalité ou l’imaginaire, un échange par le don,
dont on sait qu’il est en déséquilibre, devenant de plus en plus puissant
et exigeant au fur et à mesure qu’il se développe. Les affects gouvernent
le lien et réduisent au maximum la distance psychique entre protagonistes. Il en est ainsi parce que l’« assoce » tend à être lieu de vie plutôt
que lieu de travail.
Lorsque l’éventualité d’une supervision est évoquée dans un groupe
de type « assoce », se manifestent fréquemment des réticences qui s’expriment au nom d’une spontanéité qu’il faut absolument préserver et
qu’un spécialiste risquerait de faire disparaître, détruisant la position
militante au profit d’une position savante qui serait caractérisée par le
recul, la réflexion ou l’analyse.
Quand une pratique de supervision parvient, malgré tout, à s’installer, le psychologue qui la réalise repère la spécificité du lien. S’il est
habitué à un travail en milieu « tiède », il sera étonné de la rapidité avec
laquelle les intervenants vont faire appel à leur vie privée pour évoquer
un lien de similitude, qui pourra prendre toutefois en compte les différences générationnelles, comme nous l’avons montré ailleurs (P. Fustier,
2000). L’absence de défenses professionnelles déjà constituées peut
entraîner très rapidement des associations spontanées entre les situations rencontrées et l’histoire personnelle et donc mettre en place une
posture psychique de partage.
Dès lors, les usagers soumis à la force des affects vont se trouver
sommés de se trouver aussi « chez eux » dans l’« assoce ». Tout est fait
pour qu’ils viennent s’y loger et même s’y blottir. Les sollicitations
excitantes dont ils sont l’objet de la part des praticiens voudraient les
entraîner à faire allégeance et même à « faire corps » avec ceux qui les
côtoient de si près.
En revanche, le « mammouth » est construit à partir d’une articulation
stable et différenciatrice entre le dispositif et les liens avec les usagers.
Le dispositif exerce une fonction encadrante par rapport aux pratiques. Il est, pour chaque membre de l’équipe, essentiellement constitué de ce qui définit et précise le statut de salarié, notamment les
conditions de travail en termes de durée, de moments, de lieu d’exercice
et de tâches à remplir.
À l’intérieur du dispositif se déploient les liens avec les usagers qui
intéressent non plus le salarié mais le professionnel, dont le métier est
de faire évoluer une situation sociale ou (et) psychologique.
Toujours dans le « mammouth », cette construction conduit à proposer un système de pratiques beaucoup moins proche ou moins
« chaud » que celui que l’« assoce » voudrait promouvoir.
Il est, en effet, proposé à l’usager :
1. Un lien opérant à l’intérieur du dispositif, donc limité par celui-ci,
notamment et principalement en termes de temps de présence et de type
de tâches. En revanche, au nom de références comme la générosité et la
disponibilité, les membres de l’« assoce » font du don de temps (donner
son temps) une – et peut-être la – valeur essentielle de leur action ; ils
mettent en pratique une idée défendue par Derrida, à savoir que donner
son temps est devenu, dans notre société moderne, la forme de don
ayant la plus grande valeur. Nous ne voulons pas dire que les membres
de l’« assoce » sont présents vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mais
seulement que l’idéal d’une générosité absolue (impossible et donc
génératrice de culpabilité) serait une toute-présence absolue. En
revanche, dans les « mammouths », les limites de l’intervention sont
inscrites dans le dispositif comme naturelles ou muettes ; c’est le cadre
de travail. Reste évidemment que, du côté des usagers, les limitations
pourront être attaquées (démutisées) dans une revendication affective de
« dévotion maternelle », dirait Winnicott, le professionnel étant sommé
de tout donner, donc tout son temps.
2. Quand il est accueilli dans le « mammouth », l’usager découvre un
dispositif qui est déjà installé, qui lui préexiste, qui est trouvé avant
d’être créé. Le dispositif est peu modifiable par l’usager, qui doit s’y
adapter et vivre ainsi une expérience de confrontation avec ce qui était
« d’avant lui », expérience probablement évocatrice de la question des
générations. On ne retrouve pas dans l’« assoce » une prise en charge de
même nature ; le primat de la socialité primaire, les références identificatoires et la chaleur de l’accueil entraînent les praticiens à interroger
« leur » dispositif, à accepter qu’il soit instable, facilement recréé dans
une communauté instituante qui regroupe praticiens et usagers.
3. Enfin, dans les « mammouths », le lien proposé est marqué par les
référentiels professionnels. Le praticien dispose d’un corpus de savoirs
constitués sur lequel il s’appuie pour construire son action. Celle-ci est
donc tributaire d’une analyse et d’une compréhension appuyées sur des
systèmes théoriques. En revanche, spontanéité, intuition, charisme fondent le lien dans les « assoces ».
En conséquence de cette série d’observations, il apparaît que ces
deux types d’association proposent activement aux usagers deux formes
ou deux organisations très différentes l’une de l’autre, comme s’il y
avait à « baliser » deux modalités différentes de pré-transfert. Chacune
des deux organisations agit comme un système inducteur susceptible de
provoquer chez l’usager des contre-attitudes spécifiques : dans le premier cas, venir se loger dans le giron de l’« assoce » et (ou) réagir violemment parce qu’elle ne peut se montrer totalement bonne ; dans le
deuxième cas, celui du « mammouth », devoir s’affronter à des limites
instituées et à ce qu’elles font vivre, passer de la persécution à la loi.
Naturellement, ces deux systèmes inducteurs, qui proposent deux
prêts-à-porter psychiques, n’ont pas le pouvoir de les imposer aux organisations psychologiques de chaque usager ; ces derniers en feront ce
qu’ils veulent ou ce qu’ils peuvent. Certains se soumettent à l’induction,
d’autres la refusent en raison de leur problématique personnelle.
Il nous faut aussi, en quelques mots, dire que notre analyse est
incomplète, dans la mesure où un élément important des dispositifs
sociaux est formé par les administrations publiques d’État ou territoriales. Il nous semble intéressant de maintenir la double existence des
associations de type « mammouth » et des services publics. Les premières ont l’avantage de pouvoir mieux résister à l’emprise bureaucratique que les seconds, en raison d’une souplesse dans la gestion bien
plus importante que celle qui est de règle dans la fonction publique. En
revanche, les institutions du secteur public ont moins tendance que les
associations de type « mammouth » à vouloir à tout prix grossir et
prendre encore plus d’importance quantitative ; dans le secteur public,
l’identification aux objectifs serait plus forte et l’identification à l’institution moins marquée.
Très différentes sont les fonctions que remplissent les petites associations en marge; elles tiennent la place de laboratoires; s’y testent de
nouvelles formules, des approches non ou encore peu instituées.
Confrontant ce texte avec sa propre expérience associative, le lecteur aura sans doute l’impression que nous avons forcé le trait, peut-être
jusqu’à la caricature. Rappelons ce que nous disions en introduction :
nous proposons un outil d’analyse permettant de situer une association
concrète à plus ou moins grande distance de chacun des deux types que
nous avons étudiés. Ces pôles ou ces types sont « théoriques », abstraits,
on ne rencontre pas ou très rarement d’associations qui les incarneraient
à l’état pur, car les réalités sont plus sages que les modèles qui servent
à les analyser. Ces derniers permettent seulement de mieux comprendre
les influences à partir desquelles une association s’est constituée ou a dû
évoluer.
Notre culture encourage ce qui est croissance ou grossissement, ce
qui donne du pouvoir social et économique et que l’on considère
comme un indicateur de réussite. Généralement, l’identification d’une
personne à l’institution dont elle fait partie l’amène à travailler à la faire
grossir. Il est vrai qu’à cet égard on voit certaines « assoces » refuser
cette évolution. Selon ses convictions, on commentera ce refus de façon
contradictoire, en disant soit que les « assoces » sont un mouvement de
résistance contre l’adversaire bureaucratique, soit qu’« elles résistent au
changement » et sont incapables d’évoluer.
·
CAILLÉ, A. 1991. « Postface au manifeste du MAUSS », La revue du Mauss, n° 14,
p. 101/116.
·
FREUD, S. 1921. Psychologie des foules et analyse du Moi, in Essais de psychanalyse,
Paris, Payot, 1981.
·
FUSTIER, P. 1999. Le travail d’équipe en institution, Paris, Dunod.
·
FUSTIER, P. 2000. Le lien d’accompagnement, entre don et contrat salarial, Paris,
Dunod.