Connexions
érès

I.S.B.N.2749200997
168 pages

p. 7 à 24
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no77 2002/1

2002 Connexions

Utile, utilitaire, utilisé... Naissance et expansion du secteur associatif sanitaire et social ( 1901-2001)

Évelyne Diebolt historienne, chercheuse indépendante.
Dès la promulgation de la loi 1901, des femmes ont été les créatrices de nombreuses associations sanitaires et sociales. Ces femmes luttent contre la pauvreté, la misère morale et intellectuelle, les épidémies et les maladies. Elles tentent de faire s’organiser la société civile sous une forme nouvelle – l’association – pour obtenir des pouvoirs publics et du consensus social le vote de lois sociales nationales ainsi que la reconnaissance et le financement d’actions sociales immédiates et concrètes. Elles font créer des professions et inventent le monde du travail médico-social. Aujourd’hui, la forme associative marque de son empreinte ce secteur. Nous ne pouvons que constater que le domaine des services sociaux a le poids économique le plus important du secteur associatif. Les femmes y trouvent là un gisement d’emplois, même s’ils sont peu qualifiés, souvent à temps partiel.
La loi du 1er juillet 1901 sur la liberté d’association définit cette dernière comme « la convention par laquelle une ou plusieurs personnes mettent en commun, d’une façon permanente, leurs connaissances ou leurs activités dans un but autre que de partager les bénéfices ». La souplesse et la simplicité du texte fondateur en facilitent l’usage (J.-M. GarrigouLagrange, 1970,1975) et cette loi qui a bien résisté à l’épreuve du temps est demeurée, pour l’essentiel, intacte.
Sans droits civils, sans droit de vote, l’adhésion à un syndicat et le militantisme dans les partis politiques leur étant difficiles, les femmes ont trouvé dans cette loi une brèche pour s’engouffrer dans la vie citoyenne (É. Diebolt, C. Douyere-Demulanaere, 2002).
Dès la promulgation de la loi 1901, des femmes ont été les créatrices de nombreuses associations sanitaires et sociales. Ces femmes luttent contre la pauvreté, la misère morale et intellectuelle, les épidémies et les maladies. Elles tentent de faire s’organiser la société civile sous une forme nouvelle – l’association – pour obtenir des pouvoirs publics et du consensus social le vote de lois sociales nationales ainsi que la reconnaissance et le financement d’actions sociales immédiates et concrètes.
Toute association se positionne dès l’origine entre des pouvoirs constitués forts et monolithiques (G. Poujol, 1978,1989). Dans le secteur associatif médico-social, ces pouvoirs se définissent clairement comme étant, d’un côté les Églises, protestantes et catholiques, de l’autre l’État. Les Églises, dotées d’une grande force d’inertie, soutiennent avec plus ou moins de vigueur les associations, tout en conservant, essentiellement en ce qui concerne l’Église catholique, un contrôle sur les associations. Quant à l’État, toujours ciblé et sollicité, soit qu’on veuille obtenir quelque chose de lui, soit qu’on le trouve trop interventionniste, il procède par bonds législatifs successifs, provoquant à chaque fois une recomposition du paysage associatif, lequel cherche aussitôt à se concilier ses faveurs. Ces associations, toujours en lutte contre des institutions, parviennent à mobiliser les forces qui les soudent à l’occasion de ces conflits.
Ces associations vivent avec des fonds privés de la philanthropie (É. Diebolt, 2001). Ces femmes pionnières ont su faire croître ce secteur médico-social en fondant des institutions variées et originales : elles ont ouvert des Maisons sociales, telle l’Union familiale de Charonne (UFC ) ( 1894) ; la Résidence sociale de Levallois-Perret (RSLP) ( 1908) ; des hôpitaux-écoles : l’Association pour le développement de l’assistance aux malades (ADAM ) ( 1900) à Paris, la Maison de santé protestante de Bordeaux (MSP) ( 1901), l’hôpital-école Ambroise-Paré de Lille ( 1921).
Des œuvres sont fondées, par exemple les œuvres de Léonie Chaptal à Paris, qui sont aussi des lieux de formation : citons la Maison-École d’infirmières privées ( 1905), l’École pratique de service social (EPSS) ( 1914), l’Association des infirmières visiteuses de France (AIV ) ( 1914-1938), l’Association d’hygiène sociale de l’Aisne (AHSA ) ( 1923), qui devient l’Association Anne-Morgan ( 1952), l’Association des surintendantes d’usine et des services sociaux ( 1933). Sous l’impulsion de ces femmes dynamiques, ces associations évoluent et prennent de l’extension. Ainsi, l’Association pour le développement de l’assistance aux malades (ADAM ), à Paris, devient l’Institut de service social de Montrouge ( 1932) et contribue à la naissance de L’École de puériculture de la faculté de médecine de Paris ( 1919).
 
Les activités médico-sociales des associations
 
 
La vie quotidienne de l’association est réglée sur plusieurs activités. Dans les associations sanitaires, comme les hôpitaux-écoles, ce sont la plupart du temps les femmes qui assurent les soins. Quant au travail social proprement dit, qui, le plus souvent, se pratique à l’extérieur de l’association (soins à domicile, actions de prévention contre telle ou telle maladie, colonies de vacances, etc.), il est assumé aussi par les femmes. Elles s’occupent du prêt de livres et des bibliothèques. Elles sont en général responsables des enfants, sauf lorsqu’il s’agit de sport pour les jeunes gens. Les tâches de secrétariat sont également aux mains des femmes, ainsi que les tâches ménagères.
Les types d’aide proposés par les associations sont extrêmement variés. Un des plus importants est la prévention. Pour ce faire, elles se livrent à des enquêtes sociales, étudient les conditions de vie des populations et leurs besoins, et organisent des actions à moyen terme d’éducation sanitaire, ménagère, culturelle. Des conseils juridiques peuvent être distribués dans les associations. Dans le court terme, la prévention, c’est aussi les bons de lait et de nourriture pour les jeunes mères et leur nourrisson, les « cures de bon air et de bonne nourriture », les jardins d’enfants, etc. Les mesures d’aide d’urgence, la détresse, la maladie sont toujours prises en compte. Les associations sont des lieux où l’on peut, en permanence, trouver aide, secours et assistance. Dans certaines associations, les ambitions des responsables vont bien au-delà des besoins immédiats des populations. Les femmes essaient d’éduquer le goût, d’inculquer le respect du beau, l’esthétique étant considérée comme un facteur d’équilibre et de sérénité. Dans certains cas, des loisirs culturels sont organisés, théâtre, cinéma, sports, scoutisme, lecture (bibliobus dans l’Aisne), fêtes, etc.
 
Un social « intégral »
 
 
Dans l’esprit des fondatrices et dans celui de leurs épigones, la conscience des efforts à accomplir pour améliorer le sort des populations misérables des villes et des campagnes est très vive. Mais, en créant les Maisonspuis les Résidences sociales, Marie-Jeanne Bassot va plus loin : s’inspirant du catholicisme social et de Rerum Novarum, elle rompt avec le courant paternaliste et tente de développer sa propre conception du social. Ce terme mérite d’être redéfini : à l’époque, en effet, il englobe de nombreuses activités, qui, loin de se limiter au secteur médical, vont du sanitaire au culturel. L’être humain est traité dans sa totalité, ce qui implique surtout un travail d’éducation. Marie-Jeanne Bassot fait sienne la phrase de Bonald : « L’éducation commence avec la vie, l’instruction avec la raison… L’instruction forme les savants, l’éducation forme les hommes [1]. » Et, dans les Maisons sociales, l’apprentissage du beau ou l’intervention de conférenciers de renom sont aussi importants que la puériculture. Concernant la prise en charge des maladies et des problèmes qui leur sont associés, les femmes constatent que trop de médecins ont encore tendance à négliger la prévention, l’environnement des malades, les problèmes sociaux et familiaux, les soins et les dimensions domestiques de la maladie. Elles ont l’ambition de remédier à cette situation, et se révèlent particulièrement efficaces dans le domaine de la protection de la mère et de l’enfant. En formant leur personnel, les écoles répondent à ce vaste besoin social. En même temps, elles mettent sur le marché des personnes qualifiées qu’elles contribuent à former et qui vont diffuser ces nouveaux besoins. Elles attirent aussi l’attention sur les conditions de travail des femmes célibataires et des mères de famille. Les syndicalistes formées par l’École normale sociale (ENS) ainsi que les surintendantes d’usine sont les premiers jalons de ce qui va devenir la médecine du travail.
Il est évident que les responsables d’associations sont très sensibles aux déchirures du tissu social, particulièrement visibles dans les milieux populaires parisiens. L’immigration a entraîné une désagrégation, voire une dissolution, des liens sociaux, et les « résidentes sociales » s’appliquent à les reconstituer. Un tel travail ne s’improvise pas, il est largement préparé dans les écoles, dont les visées affichées sont de s’attaquer à l’ensemble des grands problèmes sociaux, à la question sociale.
1914-1918 : la guerre marque une rupture. Certaines de ces femmes meurent à la guerre en soignant les maladies contagieuses et les épidémies. Elles paient un lourd tribut au conflit. Une partie de leur génération est fauchée [2]. 71192 femmes françaises ont été infirmières pendant la guerre. Plus de 600 sont « mortes pour la France », dont 276 religieuses de tous ordres; 2500 ont été « blessées »; 500 sont « réformées de guerre »; 375 ont reçu la croix de la Légion d’honneur; 950, la Croix de guerre ; 4 071, la médaille de la Reconnaissance française ; 4 615, la médaille des Épidémies ; 314, des médailles d’ordres étrangers pour soins aux soldats des armées alliées. Leurs qualités professionnelles et leur sacrifice soulèvent une admiration durable, au point qu’après la guerre, l’exemple de la sillonniste Geneviève Hennet de Goutel, morte du typhus en Roumanie en 1917, reste un symbole pour la profession.
Après 1918, la situation financière des associations est catastrophique. La guerre a ruiné les généreux philanthropes et les besoins en soins, en services sociaux sont plus grands que jamais. C’est là que va intervenir de façon décisive la philanthropie américaine.
Bien avant la Première Guerre mondiale, des Américaines séjournant en France se déplacent pour visiter les réalisations du Dr Anna Hamilton à Bordeaux. Elles en font de longs récits louangeurs dans la presse professionnelle médico-sociale américaine, très largement diffusée aux États-Unis. Lors du congrès de nursing à Paris en 1907, les étrangères visitent les associations parisiennes, comme l’ADAM et la Maison-École fondée par Léonie Chaptal dans le 14e arrondissement de Paris.
En 1914, des Américains (hommes et femmes) en grand nombre, tant en France qu’aux États-Unis, cherchent, par tous les moyens, à aider la France en guerre, laquelle connaît de grands besoins dans le domaine médico-social. En particulier, des femmes américaines se regroupent et interviennent aussi bien au front (Anne Morgan et le Dr Esther Lovejoy) qu’à l’arrière (ambulances, collectes de fonds, distributions de vêtements, etc.).
En 1917, lors de l’entrée en guerre des États-Unis, leurs actions s’intensifient. Elles entrent alors en relation avec les institutions médico-sociales qu’elles connaissent, à savoir la MSP et la Résidence sociale. Quotidiennement, elles collaborent avec les Françaises. Elles s’apprécient mutuellement. C’est donc très naturellement que les Américaines incitent les Françaises à partir aux États-Unis afin de trouver des fonds pour donner de l’expansion à leurs associations. Toutes les Françaises ne partent pas, en particulier celles qui sont le plus liées aux milieux catholiques, Léonie Chaptal et les fondatrices de l’ENS. En revanche, Marie-Jeanne Bassot est reçue triomphalement aux États-Unis en 1919, elle se voit consacrer de nombreux articles dans la presse américaine, où elle est définie comme la « Jane Addams française ». Quant au Dr Anna Hamilton, elle réussit à mobiliser toutes les nurses américaines afin de financer un internat pour son association, à la mémoire des infirmières américaines tombées pendant la « grande guerre » : l’American Nurses Memorial.
La mission Rockefeller s’installe en France, après enquête sur le terrain, dans le but de lutter contre la tuberculose et donc d’en protéger les soldats américains. Elle prend contact avec les personnalités parisiennes qui comptent dans ce domaine, en particulier avec les dirigeantes de l’Association des infirmières visiteuses (AIV ) et avec Léonie Chaptal. La mission met sur pied un plan d’intervention ambitieux, soutenu par un financement très important (crédit de 2,3 millions de dollars), ce qui le rend très efficace (mesures de prévention, création de dispensaires, etc.). Par sa position exceptionnelle, la mission sensibilise les autorités politiques françaises à la nécessité de lutter contre les fléaux sociaux. Pour cela, il faut que la France se dote d’infrastructures tant administratives que sanitaires.
L’aide financière américaine, dans le médico-social, est capitale. Il est d’ailleurs très difficile de la chiffrer. Cela dit, on ne peut éviter de citer les efforts financiers consentis par la mission Rockefeller, par Anne Morgan et les femmes qui l’entourent (É. Diebolt, J.-P. Laurant, 1990).
1920-1940 : l’entre-deux-guerres consolide leurs positions. Après la guerre, les continuatrices reprennent le cours normal de leurs activités. On les retrouve à la direction de nouvelles associations. Citons Marie-Thérèse Vieillot, formée à l’école pratique de service social du pasteur Doumergue – elle dirige le Service social de l’enfance en danger moral (SSEDM ) –, Eva Durrleman et Thérèse Matter, diplômées de l’école de la MSP, qui fondent et dirigent, à Lille, l’hôpital-école Ambroise-Paré. À Soissons, l’AHSA est dirigée pendant trois ans, 1925-1928, par Marguerite Oelker, diplômée de l’ADAM, et de 1928 à 1945 par Élisabeth Rouffiac, diplômée de la MSP. La sillonniste Madeleine Hardouin dirige le service social de la Caisse de compensation de la région parisienne.
 
Laboratoires sociaux et lieux de formation professionnelle
 
 
Les pionnières conçoivent leurs associations comme des modèles. De leur point de vue, la destinée des expériences qu’elles y mènent est d’être copiées, imitées. Elles sont persuadées d’apporter « la » solution aux dysfonctionnements sociaux qu’elles constatent. En cela, elles s’inscrivent dans la mouvance utopiste du XIXe siècle.
Conscientes du fait que leurs associations doivent perdurer et que cela prendra du temps, tenant compte que leurs démarches doivent impérativement être reprises par d’autres, ne perdant pas de vue que si leur travail n’est pas reproduit sur une plus grande échelle, leurs associations ne seront qu’une goutte d’eau dans la mer, les pionnières ont, naturellement, l’idée de former des émules. Les fondatrices s’étant en permanence auto-formées, elles ont très vite compris que rien ne serait possible sans un personnel qualifié, compétent et bien rémunéré. Comme, par ailleurs, elles sont confrontées aux réalités quotidiennes de l’action sociale, sur le terrain et dans l’environnement d’alors, elles n’ont aucun mal à concevoir des programmes d’étude destinés à l’enseignement. Leurs pratiques professionnelles, hétérogènes, ont contribué à définir les réalités, les contours, et à donner un sens à ce qu’on appelle aujourd’hui le travail social.
En toute logique, elles vont donc ouvrir des écoles (associations) qui vont permettre d’assurer la relève. Les écoles naissent parfois quelques mois après la fondation de l’association, souvent quelques années après. Ces écoles sont de nouvelles associations.
L’expansion de l’enseignement féminin
L’enseignement tient une place capitale dans l’œuvre et les ambitions des associations ; il a deux finalités : former des professionnelles ayant un haut niveau de culture générale et de technicité, et offrir des débouchés au personnel diplômé. Les vingt premières années du XXe siècle sont caractérisées par l’expansion de l’enseignement féminin [3]. À partir de 1902, les établissements secondaires de jeunes filles assurent le niveau de latin qui permet de se présenter au bac, et les mères inscrivent leurs filles à l’université. Parmi les établissements privés – mais laïcs – pour jeunes filles, citons le collège Sévigné : véritable laboratoire d’idées pédagogiques sur l’enseignement des filles, pépinière de femmes pionnières en matière d’éducation féminine – de la maternelle à l’enseignement supérieur. Le collège est dirigé par Mathilde Salomon, qui veut l’ouvrir à l’action sociale. L’enseignement médico-social devient, pour les jeunes filles, un nouvel objectif professionnel, là où, jusqu’ici, prédominait la voie de l’enseignement classique. Ancienne élève du collège, Madeleine Daniélou participe successivement à la création de deux écoles libres d’enseignement général pour les filles.
Ce type d’initiative pédagogique atteste la connexion entre les différents milieux professionnels et sociaux, et le brassage des personnes dans les lieux d’accueil : le collège Sévigné, par exemple, est en relation avec l’ADAM; les deux établissements sont voisins géographiquement et leurs responsables se soutiennent par leurs réseaux de relations. De même, Léonie Chaptal enseigne au cours Valton, établissement secondaire pour jeunes filles ; c’est elle qui prend en charge, en 1905, la direction d’une école d’infirmières, la Maison-École, et qui, dans l’entre-deux-guerres, est à l’origine de la mise en place des diplômes d’État dans le domaine médico-social. La création des diplômes d’État d’infirmière hospitalière et d’infirmière visiteuse a lieu, respectivement, en 1922 et 1925.
À la MSP, l’ambition d’Anna Hamilton, elle-même docteur en médecine, est de former des directrices d’hôpitaux publics ou privés, ou d’institutions, qui doivent organiser, améliorer, diriger, gérer leur établissement. Elles suivent des cours théoriques dispensés par des médecins, dans le cadre privilégié de l’hôpital-école. Du point de vue pratique, elles passent à tour de rôle dans tous les services de l’institution et apprennent à étendre leur action hors des murs de l’hôpital en assurant une sorte d’assistance sociale avant l’heure, c’est-à-dire en étant « garde-malades visiteuses ».
Elles doivent également être à même de défendre leurs conceptions et de faire progresser leurs idées sociales dans un monde essentiellement masculin, peu disposé, sauf exception, à les prendre en considération. La MSP est une école leader qui devient le modèle de l’hôpital-école. De plus, l’exigence d’un salaire est la clef de la reconnaissance du travail social.
Les autres écoles sont très performantes, chacune dans son secteur respectif : l’école de l’ADAM, la Maison-École, l’ENS, l’École pratique de service social, l’École des surintendantes d’usine, l’école Pro-Gallia, qui devient, en 1929, l’École d’action sociale de Levallois-Perret [4], toutes font preuve d’une certaine singularité les unes par rapport aux autres. Mais toutes les « résidentes sociales » (aujourd’hui assimilées aux assistantes sociales) s’approprient le discours de M. Henri Bazire, prononcé en janvier 1903 : « Il faut que la résidente sache tout, soit au courant de tout, puisse enseigner comment sevrer un poupon, ou comment intenter un procès… »
La reconnaissance du diplôme
Pendant la période 1900-1920, ce sont les écoles qui sanctionnent les études et délivrent les diplômes. De fait, seules trois écoles, la MSP, l’ADAM et la Maison-École, en délivrent avant 1914. Il existe donc une hiérarchie au moment de l’embauche. On observe, par exemple, que les municipalités de la France entière ne recrutent que les élèves formées d’après les méthodes du Dr Hamilton (É. Diebolt, 1991). Pendant la guerre, des diplômes d’écoles spécialisées dans le domaine social sont délivrés à des femmes dont l’activité est limitée à des tâches précises : les surintendantes d’usine, les résidentes sociales, les infirmières visiteuses de la tuberculose.
La définition des nouvelles professions ne va pas sans querelles : le terme même d’infirmière est sujet à débat car, par le biais du mot infirme, il a une connotation péjorative, d’où une préférence, chez certains, pour le mot nurse (neurse) ou garde-malade. C’est pourtant celui d’infirmière qui va prévaloir – à la suite de la guerre de 1914 et du nombre élevé d’infirmes et de mutilés qu’elle engendre, et sous la pression de l’Assistance publique de Paris, qui privilégie, dans le personnel médico-social, le côté soumission hiérarchique, tant administratif que médical, et recrute dans un milieu nettement plus populaire (V. Leroux-Hugon, 1992). Jusqu’en 1920, on peut estimer à moins de 500 le nombre d’élèves diplômées des différentes écoles.
Les sociétés Croix-Rouge, quant à elles, attirent de nombreuses Françaises issues d’un milieu aristocratique ou de la grande bourgeoisie. Mais, à la différence de la méthode Nightingale, la formation est courte et dispense plus un vernis de culture hygiéniste qu’une véritable formation qualifiante.
Entre 1922 et 1925, les diplômes d’État d’infirmière hospitalière et infirmière visiteuse, récemment créés, ne sont pas rendus obligatoires pour avoir le droit d’exercer, d’autant que de nombreuses équivalences sont accordées en fonction des années de pratique professionnelle. En réaction naissent des associations de professionnelles comme l’UCSS ( 1923), laquelle se donne très vite pour objectif de recatholiciser le médico-social en réintroduisant la notion chrétienne de charité (É. Diebolt, 2000). L’Union des auxiliaires sociales (UAS), fondée par Andrée Butillard, et l’ANIDEF, fondée par Léonie Chaptal, se posent d’emblée en concurrentes en prônant une action sociale neutre sur le plan religieux mais, nous l’avons vu, ayant une vision beaucoup plus vaste de la promotion de l’individu : là où certains n’envisagent qu’une simple prévention sanitaire et sociale, d’autres proposent une véritable éducation populaire. Ce sont là les conceptions mêmes du médico-social qui s’affrontent.
En 1932, la création du diplôme d’assistante sociale cristallise le clivage entre l’UAS et l’UCSS sur les relations entre le secteur médical et le secteur social. En 1938, la refonte générale des diplômes sépare quasi définitivement les professions en deux groupes : les infirmières à l’hôpital, les autres (comme les visiteuses, les surintendantes ou les résidentes) à l’extérieur. Les professions généralistes sont délaissées au profit de professions plus spécialisées.
Ces lois sont loin de satisfaire tout le monde. Seule l’UCSS les approuve, car ses conceptions du travail social coïncident avec les compétences sanctionnées par le diplôme d’État. Les pionnières et leurs fidèles n’avaient pas une conception aussi compartimentée, aussi figée, aussi systématique de la répartition des tâches. Leur théorie avait toujours été de lier le médical et le social dans chaque cas personnel, le travail médical se trouvant valorisé et justifié par le travail social et réciproquement. Au cours du temps, cette complémentarité voulue par les fondatrices fut contestée [5].
 
Quelle est l’attitude des pouvoirs publics ?
 
 
L’État est, dès la création des associations, sollicité pour leur fournir des fonds. Les associations demandent la reconnaissance d’utilité publique pour pouvoir toucher des legs et des subventions. Deux ans après sa création, la présidente de l’ADAM, Mme Alphen-Salvador, obtient une audience avec le président de la République afin de faire connaître son association et d’obtenir des subventions. En fait, les sub-ventions viennent rarement de l’État, mais plutôt de municipalités qui trouvent un avantage à encourager, sur leur territoire, les actions de bienfaisance menées par ces associations. Dans les budgets des associations les subventions municipales sont fréquentes, mais, elles constituent une faible part de ces budgets. Elles ont tendance à décroître de 1900 à 1939, les associations se faisant rémunérer leurs services. C’est seulement lorsqu’elles remplissent des missions nationales que les associations reçoivent des subsides importants de l’État, comme dans le cas de l’AIV dans la lutte contre la tuberculose en 1916.
Ces associations fournissent du personnel pour les grandes batailles que mène la République. Des municipalités décident de laïciser leurs hôpitaux. Laïciser un service hospitalier, selon l’exemple de Florence Nightingale, c’est remplacer les religieuses pleines de bonne volonté par un personnel laïc, féminin et formé. Ce personnel est destiné à prendre la direction des hôpitaux. Quant aux médecins, ils sont cantonnés aux visites des malades et aux prescriptions. Pour avoir des collaboratrices formées, ces femmes sont amenées à ouvrir une école, d’autant plus que les élèves de l’école font partie du personnel soignant de l’hôpital pendant leurs études. L’exemple du Dr Lande, maire de Bordeaux, qui transforme, en le laïcisant, l’hôpital municipal de sa ville, se propage. Une dizaine de maires de toute la France – par exemple, Béziers, Reims, Lorient, Philippeville (Algérie) – l’imitent. Ils recrutent un petit groupe d’infirmières (deux ou trois) qui seront chargées de réaliser le processus de laïcisation (É. Diebolt, 1991). Ces femmes accèdent à des postes de responsabilité auxquels elles n’osaient prétendre. Il faudra attendre la création de l’École de la santé publique de Rennes, dans les années 1970, pour qu’elles occupent des postes analogues.
L’État recrute du personnel formé par ces associations. L’idée de faire recruter par l’armée britannique des infirmières compétentes et formées remonte à la guerre de Crimée et à l’action qu’y mena Florence Nightingale, action qui déboucha sur une réorganisation structurelle des services de santé de l’armée anglaise. Cet exemple ne laissera pas indifférentes les autorités militaires françaises, d’autant que le Dr Anna Hamilton, de Bordeaux, fait pression pour que des infirmières ayant suivi une formation soient recrutées dans l’armée française. Un concours est organisé en 1908. Huit infirmières sont engagées, parmi lesquelles des anciennes élèves de la MSP.
Des municipalités recrutent aussi ce personnel. Les infirmières formées par le Dr Anna Hamilton sont capables d’intervenir en dehors du système hospitalier. Par exemple, elles se rendent dans les écoles privées bordelaises qui le demandent pour organiser un contrôle médical des enfants. Parfois, si un cas s’avère particulièrement grave, elles se déplacent dans la famille afin de juger par elles-mêmes des mesures à prendre pour améliorer la situation. Alors, elles font appel à d’autres associations bordelaises susceptibles de prendre le relais. La municipalité de Bordeaux suit cet exemple pour ses écoles publiques (É. Diebolt, 2000).
À Paris, l’Association des infirmières visiteuses organise le même service pour certaines écoles municipales. Les infirmières visiteuses sont rémunérées par la mairie de l’arrondissement.
 
Leurs relations avec le personnel politique
 
 
Quelques femmes intéressées par l’action sociale connaissent fort bien le milieu politique. Certaines d’entre elles en sont issues, comme Apolline de Gourlet, Lucie Félix-Faure Goyau, fille du président de la République, Simone Loucheur, fille du député, puis ministre, Louis Loucheur, ou Léonie Gillet, femme d’un grand patron dont la famille s’est présentée à des élections. Quant aux autres, elles y sont liées par des réseaux de relations, soit familiaux, soit religieux. Elles peuvent être introduites auprès des hommes politiques par des personnages influents.
Les hommes politiques ont l’air d’accepter très volontiers les postes honorifiques que les femmes leur proposent dans leurs associations. Des députés et ministres comme Paul Strauss, Léon Bourgeois ou Justin Godard ont largement cautionné les associations médico-sociales. Ils sont parfaitement conscients des limites de leur intervention, sachant très bien que le véritable travail est fait sans eux. N’oublions pas la merveilleuse déclaration de Théodore Tissier, vice-président du Conseil d’État, en 1934, devant l’assemblée générale du SSEDM : « Je suis l’homme qui parle devant des femmes qui agissent. »
Pour les associations, les hommes politiques sont ceux qui peuvent les aider à trouver d’importantes subventions. Cette quête n’est guère couronnée de succès et les associations sont condamnées à vivre des services qu’elles rendent.
Pour la première génération de ces femmes pionnières, les relations avec les hommes politiques sont relativement faciles. Certes, ils les encouragent, certes, ils étudient leurs idées, certes, ils s’en inspirent, mais la gestation d’un texte législatif étant très longue, ce n’est que sur le très long terme qu’elles obtiennent des succès.
En avançant dans le temps, les relations se distendent. Elles finiront par passer par le canal de l’Union nationale des œuvres et organismes privés sanitaires et sociaux (UNIOPSS), presque entièrement aux mains des hommes.
Au cours de la guerre, les hommes politiques, conscients de leur utilité, vont vers elles pour leur confier des tâches d’ampleur nationale, comme par exemple la lutte contre la tuberculose par l’AIV.
 
Leurs relations avec le personnel patronal
 
 
Ces directrices d’association sont en relation avec de très nombreux chefs d’entreprise et/ou patrons sociaux. Elles connaissent ces hommes soit grâce à leurs relations familiales, soit grâce à des convergences d’idées quant à l’action à mener. Très souvent, elles ont l’initiative de contacts avec les patrons des entreprises voisines de leur association. Le plus souvent, elles les sollicitent pour obtenir de l’argent, mais dans quelques cas, les patrons, comprenant l’intérêt de ce qu’elles font, utilisent la compétence des pionnières au profit de leurs propres ouvriers. L’exemple le plus flagrant est celui de Léonie Chaptal, qui organise des dispensaires antituberculeux pour les ouvriers, comme celui de la raffinerie Sommier à l’instigation de ses propriétaires, M. et Mme Boivin, au 145, rue de Flandre à Paris.
Le cas des surintendantes d’usine (corps créé en 1917) est très particulier. Elles sont formées pour travailler exclusivement en milieu industriel. Elles sont embauchées par les patrons hommes et travaillent sous les ordres de cadres hommes. À l’intérieur de l’usine, elles sont chargées plus spécialement des ouvrières, mais celles qui ont reçu la responsabilité d’organiser des œuvres sociales dans l’entreprise s’adressent aussi aux ouvriers. À partir des années 1930, une partie du recrutement des surintendantes se fait parmi les filles d’ingénieurs des grandes entreprises.
 
Regroupement associatif : interlocuteur des pouvoirs publics
 
 
Très tôt, les associations ont compris, sans pour autant le faire systématiquement, qu’il était important de conjuguer leurs forces. L’influence du catholicisme est très ténue dans les premières années qui suivent la guerre, mais le consensus national que celle-ci a engendré a affaibli l’anticléricalisme en France. En 1923, les associations catholiques médico-sociales regroupent leur personnel dans une union professionnelle médicale, l’Union catholique de service social (UCSS). Cet organisme rassemble, sous la houlette de Marie d’Airoles, les différentes catégories de ce qui, à l’époque, est appelé les services de santé au sens large et que l’on désigne aujourd’hui sous l’expression du médico-social. On voit se multiplier les lieux de regroupement où s’affrontent les deux courants qui divisent alors les forces catholiques : l’un est plutôt favorable à l’action médico-sociale et l’autre penche plutôt vers le « social », c’est-à-dire vers ce qui touche à l’éducation humaine sous tous ses aspects.
Ces regroupements aboutissent, sur la scène française, à la création du Secrétariat catholique des œuvres privées sanitaires et sociales [6], que Marie d’Airoles va encourager, et, sur la scène internationale, dans le même esprit, du Comité international d’étude des associations catholiques d’infirmières et assistantes médico-sociales (CICIAMS), créé en 1930. L’UCSS voit s’opposer à elle deux autres associations professionnelles « neutres » fondées elles aussi par des catholiques, l’Union des auxiliaires sociales (UAS), fondée par Aimée Novo et Andrée Butillard, et l’Association nationale des infirmières diplômées d’État (ANIDEF), créée en 1925 par Léonie Chaptal, qui soutient le diplôme d’État réglementant la vie de la profession mais pour qui l’infirmière doit rester dévouée jusqu’à l’abnégation. L’enjeu en est le contrôle du secteur médical dans la formation des élèves : en effet, l’UAS et l’ANIDEF estiment que les exigences des diplômes, soutenues par l’UCSS, privilégient l’enseignement médical au détriment du social pur.
En outre, les milieux catholiques se fixent alors pour objectif de maintenir et de renforcer la représentation confessionnelle au sein des instances internationales du service social et d’affirmer ainsi une conception confessionnelle face au courant « neutre ». Ce qui est en jeu de façon cachée est également le contrôle de ce secteur : le service social est-il un service public ou un lieu de la charité chrétienne universelle ?
 
Un timide engagement de l’État
 
 
Entre 1920 et 1939, l’État devient plus interventionniste mais il ne prétend pas pour autant se substituer aux initiatives privées. Il refuse par exemple de continuer l’œuvre du SSEDM, mais doit prendre en charge de nombreux blessés et mutilés de la « grande guerre » et faire face aux problèmes de la tuberculose et de la petite enfance. Mais, à partir de 1930, la crise économique l’oblige à s’impliquer davantage. Ainsi, la loi sur les assurances sociales permet-elle un remboursement partiel des soins, ce qui améliore de façon décisive la santé publique et remplit les caisses d’associations prestataires de services comme l’ADAM, la MSP ou la Résidence sociale de Levallois-Perret. De même, en 1932 est enfin voté un projet en veille depuis dix ans : la loi instituant les allocations familiales versées par les entreprises.
Dans les années 1930, les assurances sociales apportent une bouffée d’air frais financier aux associations dont les prestations rémunèrent certains services. Mais leur situation est difficile.
Nous en avons confirmation lorsque, en 1938, Mme Olga Spitzer, du SSEDM, propose au ministère de la Justice de reprendre le service social qu’elle a créé et financé jusque-là. C’est, de la part du ministère, une fin de non-recevoir. Cela dit, elle obtient tout de même une sub-vention importante, mais sans commune mesure avec l’effort financier nécessaire pour continuer.
De 1920 à 1940, les professionnelles ont majoritairement obtenu leur qualification par équivalence : on assiste alors à une démocratisation du secteur médico-social, aussi bien dans le recrutement du personnel que dans l’augmentation des œuvres ou des prestations. Ce qui ne va pas sans entraîner un certain flou dans la philosophie de la profession. Cette relative indétermination favorise sa reprise en main idéologique par l’UCSS, qui impose sa conception des valeurs du service social – vocation, bénévolat, dévouement –, valeurs prévalant déjà au XIXe siècle. Les dirigeantes de l’UCSS et la hiérarchie catholique ne veulent pas envisager la moindre remise en question de la définition de la profession et bloquent, par exemple, la technique novatrice américaine du case work [7].
Après les lois de 1938 qui séparent clairement les diplômes d’infirmière et d’assistante sociale, les « anonymes » de la troisième génération sont les élèves des nombreuses écoles créées dans ce secteur.
 
L’expansion continue du secteur associatif médico-social, 1945-2002
 
 
L’ordonnance du 4 octobre 1945 instituant la Sécurité sociale est considérée par les diverses associations comme une menace. En effet, Pierre Laroque et ses collaborateurs envisagent de ne pas utiliser les services du tissu associatif confessionnel. Mais il faudrait beaucoup d’argent, de moyens humains et de temps pour reconstituer le maillage associatif sanitaire et social que constituent ces associations.
En 1945, le nombre des associations devient si important qu’elles ne peuvent plus, quelles que soient les difficultés rencontrées, régler les questions litigieuses individuellement. Elles sont obligées de se grouper, de se fédérer, de s’institutionnaliser. C’est dans cette optique que, créée en 1947, l’UNIOPSS défend les positions idéologiques du privé par rapport à la puissance publique.
Si, dès ses premiers mois d’existence, la fédération doit négocier avec l’État pour défendre les œuvres privées, elle rencontre néanmoins des interlocuteurs prêts à accepter des compromis. L’UNIOPSS devient partenaire de l’Union nationale des caisses d’allocations familiales, l’UNCAF [8]. Elle dénonce la mainmise des syndicats politisés comme la CGT au sein des organismes officiels des caisses de Sécurité sociale.
Pierre Laroque et ses collaborateurs sont rapidement obligés de faire appel à elles et de leur demander d’assurer des missions publiques. Petit à petit, les pouvoirs publics confient aux associations de plus en plus de tâches : l’accueil des Français rapatriés d’Algérie en est un exemple frappant.
Dans les années 1950, les services sociaux, toujours privés, sont dépendants de subventions allouées par des organismes parapublics. Ils reçoivent régulièrement de l’argent, ils sont devenus prestataires de services. Dans ce nouveau type de relations, les tâches des associations sont codifiées et normalisées. C’est l’UNIOPSS qui fait connaître aux associations leurs droits et leurs obligations.
 
Les femmes, bénéficiaires des nouvelles prestations
 
 
Dans le cas du secteur médico-social, un autre phénomène intervient. Les services sociaux s’adressent surtout aux mères et aux enfants, ainsi qu’à la famille. « Dans la France de l’après-Seconde Guerre plus que dans tout autre pays européen, une part substantielle du revenu national fut redistribuée aux femmes par le biais des allocations aux mères [9]. » Les femmes sont les principales bénéficiaires des nouvelles prestations. « En 1946, la IVe République augmenta le montant des allocations enfant (appelées prestations familiales) et rétablit par ailleurs le versement direct aux mères d’allocations de maternité financées par l’État. Dans les années cinquante, l’allocation de maternité fut étendue, en particulier dans l’agriculture, aux épouses des travailleurs indépendants, qui jusqu’alors n’y avaient pas droit [10]. »
Qu’il s’agisse de l’emploi, des services ou des prestations, on peut donc affirmer que les femmes sont les grandes bénéficiaires du Welfare State à la française. Certains ont employé à leur propos la métaphore ambiguë d’un « mariage avec le Welfare State » … C’est peut-être une façon de constater que la subordination des femmes à leur mari a été remplacée par la soumission à l’État [11].
Grâce à l’ouverture des professions, les populations féminines visées par l’action des associations ont trouvé à s’insérer dans le monde du travail médico-social. Cela fut un gain bien plus considérable que de toucher des allocations ; d’ailleurs, l’un n’empêche pas l’autre.
 
Un gisement d’emplois féminins
 
 
La construction du secteur social par des femmes pionnières s’est faite en utilisant la forme associative. Aujourd’hui, nous observons que le mode de fonctionnement de ce secteur reste le même. Le domaine des services sociaux a le poids économique le plus important du secteur associatif.
Il a grandi dans la continuité des formes et des orientations de ses débuts, comme le met en évidence Édith Archambault : « Le secteur des services sociaux est l’unique domaine d’activités où l’emploi est majoritairement associatif : les associations emploient en effet 58 % des travailleurs sociaux. »
Entre 1980 et 1990, l’emploi a plus que doublé dans le secteur social et continue, depuis, à progresser au même rythme.
En 1989, le domaine des services sociaux représente 40 % de l’emploi total du tiers secteur. En 1989, le secteur sanitaire compte 80 000 salariés ; le secteur social, 200 000. En 1995, les associations de services sociaux emploient environ 380000 personnes en équivalent pleintemps, c’est-à-dire autant que les Postes et Télécommunications [12].
Après la Seconde Guerre mondiale, la reconstruction de la France exige beaucoup de bras. De nouvelles chances sont offertes aux femmes qui travaillent dans le médico-social.
On assiste à un phénomène identique à celui des années 1920 : explosion du nombre des effectifs, des formations, des écoles et des services sociaux. Progressivement, le diplôme d’État devient obligatoire. Les emplois féminins offerts sont nombreux et variés – tutrices professionnelles aux allocations familiales, conseillères en économie familiale et sociale, puéricultrices, jardinières d’enfants, aujourd’hui appelées éducatrices de jeunes enfants, conseillères du travail– et les débouchés s’élargissent aux domaines culturels et médicaux, à ceux de l’éducation et de la justice. Le célibat n’est plus la règle.
La base de recrutement s’est élargie. Dans les années 1950, par exemple, des filles d’agriculteurs reçoivent des bourses de la Mutualité sociale agricole pour suivre des études d’assistante sociale. Elles sont ensuite engagées par cet organisme, qui cherche à étendre son service social (É. Diebolt, 1982). Désormais, ce n’est pas en ces lieux que peuvent s’exprimer facilement les fortes personnalités, les grandes idées, les grandes ambitions. Mais, malgré quelques grandes figures comme Jane Sivadon [13], il n’y a plus de fortes personnalités.
On a maintenant besoin de salariées normalisées et anonymes. Ces femmes salariées sont de plus en plus nombreuses à se marier et à avoir des enfants. Ces professions, dont la reconnaissance s’étale sur plus de vingt ans, de 1945 à 1970, tout en relevant pour une grande partie du secteur privé, sont désormais institutionnalisées.
La rupture entre le secteur médical et le secteur social est définitivement consommée, même si certaines assistantes sociales ont l’occasion de collaborer, dans un même service, avec des infirmières. Ces dernières récupèrent les services de la santé scolaire, mais sous la ferme autorité des médecins scolaires. Les assistantes sociales, quant à elles, ont gardé une relative indépendance. Leurs supérieurs hiérarchiques sont d’autres assistantes sociales, ou des administrateurs des collectivités publiques ou parapubliques. À partir de 1950, les emplois se stabilisent. Les salaires sont intermédiaires entre les salaires des cadres et ceux des ouvrières (M.-N. Valls-Lacroix, 1989).
Les professions sanitaires et sociales sont aujourd’hui encore très féminisées. Prenons l’exemple de la profession infirmière : en 2001, sur les 300 000 infirmier(e)s diplômé(e)s, 84 % sont des femmes (chiffres du ministère de la Santé). Les professions d’aide à domicile sont féminisées à 99 %.
Les femmes qui ont trouvé un emploi dans ce secteur ont des conditions de travail difficiles. Elles ont souvent un travail peu qualifié, souvent à temps partiel imposé, assorti d’un bas salaire. Des grèves dures n’aboutissent pas à revaloriser leur travail dans ce secteur. Les grèves des infirmières et des infirmiers en 1988, longues (un an, 1988-1989) (D. Kergoat, 1992), et celui des assistantes sociales, en 1991-1993 (J. Heinen et J. Trat, 1997), n’en sont que les signes les plus récents, ont laissé un grand sentiment d’incompréhension et d’amertume.
 
La masculinisation des postes de direction
 
 
Les femmes voient leur secteur, au fur et à mesure qu’il s’institutionnalise, passer progressivement aux mains des hommes et donc leur échapper. Par la suite, les hommes investissent le secteur et prennent les associations en main. S’ils ne les dirigent pas eux-mêmes, ils les contrôlent en y occupant les postes stratégiques.
Qui est à la direction de ce secteur ? De 1947 à 2001, l’UNIOPSS regroupe presque toutes les associations du secteur sanitaire et social; l’étude des personnes qui la dirigent est significative de celles ou ceux qui sont à la tête de ce secteur. L’analyse des personnes faisant partie du bureau dirigeant de l’UNIOPSS de 1948 à nos jours montre qu’il n’y a eu aucune femme à la tête de la fédération. La direction de ce secteur qu’elles ont créé leur échappe totalement.
Qu’en est-il à l’échelon local ? Dès la fondation de l’UNIOPSS, des bureaux de l’Union régionale des œuvres et organismes privés sanitaires et sociaux (URIOPSS) se sont ouverts dans différentes régions de France.
Quelle place ont occupée et occupent aujourd’hui les femmes dans les URIOPSS ? De 1947 à 2001, pour les directrices, personnel salarié, le maximum, 40 %, est atteint à la création, en 1949, et il faut attendre 1998 pour arriver à 30 %, maximum de la décennie. Le minimum est atteint en 1979, où l’on ne compte que 2,2% de femmes. Les premières femmes recrutées sont parties à la retraite. Quand elles sont remplacées, elles le sont par des hommes. Peu à peu, des femmes sont recrutées à nouveau (É. Diebolt, 2002).
Les sociologues pointent que les employeurs recourent aux savoirfaire, et plus largement aux dispositions que les femmes ont acquises dans la sphère domestique, tout en leur déniant toute qualification.
De 1901 à 2002, le secteur médico-social connaît de nombreuses mutations ; il résiste bien et connaît une nette expansion en nombre d’associations et en volume d’emplois.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  DIEBOLT, É. 1982. Le service social de la Mutualité agricole, 120 p., ATP-CNRS d’histoire du service social dirigée par Yvonne Knibiehler.
·  DIEBOLT, É. 1991. « Les laïcisations hospitalières d’inspiration protestante », dans Jacques Poirier, Jean-Louis Signoret (sous la direction de), De Bourneville à la sclérose tubéreuse, Paris, Flammarion, p. 83-89.
·  DIEBOLT, É. 1999. « Catholicisme au féminin au XXe siècle », dans Kay Chodwick (sous la direction de), Catholicism, Politics and Society in Twentieth Century France, Liverpool, Liverpool University Press, juin.
·  DIEBOLT, É. 1999. Les femmes et les associations : la prise de décision, Paris, rapport Service des droits des femmes.
·  DIEBOLT, É. 2000. « Femmes protestantes face aux politiques de santé publique, 1900-1939 », dans Bulletin de la société de l’histoire du protestantisme français (BHSP ), tome 146, « Femmes protestantes au XIXe et au XXe siècles », janvier, février, mars.
·  DIEBOLT, É. 2000. « Les femmes catholiques : entre Église et société », dans Kay Chadwick, Catholicism, Politics and Society in Twentieth Century France, Liverpool University Press, p. 219-243.
·  DIEBOLT, É. 2001. « Women and philanthropy in France ( 16th-20th century) », dans K. Mac Carthy, Women, Religion and Civil Society, Indiana University Press, Spring.
·  DIEBOLT, É. 2002. « 1901-2001, femmes et hommes dans la naissance et l’expansion du secteur sanitaire et social. De la coopération à la compétition ? », dans Évelyne Diebolt, Christiane Douyere-Demulanaere (sous la direction de), Un siècle de vie associative : quelles opportunités pour les femmes ?, Colloque international tenu à l’Assemblée nationale et au CHAN, 14-15-16 mai 2001, pour la commémoration du centenaire de la loi 1901, Paris, Éd. Femmes et Associations.
·  DIEBOLT, É. 2001. Les femmes dans l’action sanitaire, sociale et culturelle, 1901-2001. Les associations face aux institutions, Paris, Éd. Femmes et Associations, préfaces de Michelle Perrot et d’Émile Poulat.
·  DIEBOLT, É. ; DOUYERE-DEMULANAERE, C., (dir.) 2002. Un siècle de vie associative : quelles opportunités pour les femmes ?, op. cit.
·  DIEBOLT, É. ; LAURANT, J.-P. 1990. Anne Morgan, une Américaine en Soissonnais ( 1917-1952), Soissons, Amsam.
·  DUBY, G. ; PERROT, M. 1992. Histoire des femmes, tome V, Paris, Plon.
·  FAYET-SCRIBE, S. 1990. Associations féminines et catholicisme, de la charité à l’action sociale, XIXe-XXe siècles, Paris, Les Éditions ouvrières.
·  GARRIGOU-LAGRANGE, J.-M. 1970. Recherches sur les rapports des associations avec les pouvoirs publics, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence.
·  GARRIGOU-LAGRANGE, J.-M. 1975. Les associations, Paris, PUF.
·  HEINEN, J. ; TRAT, J. 1997. Hommes et femmes dans le mouvement social, Cahiers du GEDISST, Paris, L’Harmattan.
·  KERGOAT, D. (dir.) 1992. Les infirmières et leur coordination, Paris, Éd. Lamarre.
·  LEROUX-HUGON, V. 1992. Des saintes laïques. Les infirmières à l’aube de la IIIe République, Paris, Science en situation.
·  POUJOL, G. 1989. « Genèse des associations », dans Questions de cultures au Québec, n° 8.
·  POUJOL, G. 1978. La dynamique des associations, 1844-1905, Société des amis du Centre d’études sociologiques, Paris.
·  VALLS-LACROIX, M.-N. 1989. Praticiens du secteur sanitaire et social, qui êtes-vous ?, Paris, Les Éditions ouvrières.
 
NOTES
 
[1] S. Fayet-Scribe, Associations féminines et catholicisme, de la charité à l’action sociale, XIX e-XX e siècles, Paris, Les Éditions ouvrières, 1990, p. 54 et p. 49. Marie-Jeanne Bassot a toujours donné une grande place à l’éducation à la beauté, notamment dans les conseils de décoration ou les séances de travaux manuels : bouquets de fleurs coupées, harmonie du mobilier...
[2] Chiffres cités par L’Infirmière française, 1938, p. 315.
[3] H. Peretz, « La création de l’enseignement secondaire libre de jeunes filles à Paris ( 1905-1920) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1985.
[4] M. Apolline de Gourlet, l’abbé Viollet, Marie Diemer, Marie-Jeanne Bassot mettent sur pied l’école Pro-Gallia, en 1919. En 1925-1926, l’école fusionne pour un an avec celle des surintendantes. L’école Pro-Gallia ferme en 1929. La même année, pour continuer de dispenser la formation de résidentes, s’ouvre l’École d’action sociale de Levallois-Perret. Cette école, qui prend le statut d’association loi de 1901, est une filiale de la Résidence sociale. (Sylvie Fayet-Scribe, Associations féminines et catholicisme, de la charité à l’action sociale, XIX e-XX e siècles, Paris, Les Éditions ouvrières, 1990, p. 183).
[5] En 1938, les professionnelles du travail social se retrouvent avec une formation de deux ans, restreinte et appauvrie, et doivent suivre un an d’enseignement médical qui les relie obligatoirement à ce corps, ce que les fondatrices des écoles sociales ont toujours combattu.
[6] Le Secrétariat catholique des œuvres charitables et sociales d’hygiène et de santé est une association loi 1901, fondée en 1930, et dont le but est de servir de liaison entre les œuvres ou les personnes catholiques qui consacrent leur temps, leurs efforts ou leurs ressources à l’hygiène et à la santé, et de constituer un centre d’études et de documentation.
[7] Lors des Journées sociales organisées par l’UCSS du 19 au 21 février 1928, un exposé portant sur le travail social aux États-Unis révèle la méthode du case work. La conférencière, Mlle le Dr Henry, le définit ainsi : « Une seule assistante sociale dans chaque famille sera responsable du redressement social total, comme l’infirmière visiteuse polyvalente est responsable de toute l’hygiène familiale. [… ] Cette méthode scientifique d’un travail charitable qui puisse être personnel et profond, est appelée méthode du case work. » Bulletin de l’UCSS, n° 3, mai-juin 1928, p. 114. Cela n’empêche pas Marie-Thérèse Vieillot d’utiliser les méthodes du case work qu’elle a apprises aux États-Unis dans le cadre du SSEDM.
[8] Dès 1921, le régime des allocations familiales – au départ simple organisme comptable – estime indispensable de se doter d’un service social. Madeleine Hardouin, sillonniste, formée par l’École des surintendantes d’usine, en prend la tête jusqu’en 1948, en fait un véritable service pilote et le développe de façon considérable. Y. de Hurtado, « Le service social tel que je l’ai vécu », Informations sociales, avril-mai 1966.
[9] G. Bock, « Pauvreté féminine, droits des mères et États providence », dans G. Duby, M. Perrot, Histoire des femmes, tome V, Paris, Plon, 1992, p. 406.
[10] Ibid.
[11] N. Lefaucheur, « Maternité, famille, État », Histoire des femmes, ibid., p. 424.
[12] Voir les travaux d’Édith Archambault.
[13] Inspectrice générale du service social des Forces armées. J. Verbizier, Hommage à Jane Sivadon, discours prononcé à l’ET-SUP, Paris, 7 novembre 1995.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
S. Fayet-Scribe, Associations féminines et catholicisme, de...
[suite] Suite de la note...
[2]
Chiffres cités par L’Infirmière française, 1938, p. 315. Suite de la note...
[3]
H. Peretz, « La création de l’enseignement secondaire libre...
[suite] Suite de la note...
[4]
M. Apolline de Gourlet, l’abbé Viollet, Marie Diemer, Marie...
[suite] Suite de la note...
[5]
En 1938, les professionnelles du travail social se retrouve...
[suite] Suite de la note...
[6]
Le Secrétariat catholique des œuvres charitables et sociale...
[suite] Suite de la note...
[7]
Lors des Journées sociales organisées par l’UCSS du 19 au 2...
[suite] Suite de la note...
[8]
Dès 1921, le régime des allocations familiales – au départ ...
[suite] Suite de la note...
[9]
G. Bock, « Pauvreté féminine, droits des mères et États pro...
[suite] Suite de la note...
[10]
Ibid. Suite de la note...
[11]
N. Lefaucheur, « Maternité, famille, État », Histoire des f...
[suite] Suite de la note...
[12]
Voir les travaux d’Édith Archambault. Suite de la note...
[13]
Inspectrice générale du service social des Forces armées. J...
[suite] Suite de la note...