2002
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Utile, utilitaire, utilisé... Naissance et expansion du secteur associatif sanitaire et social ( 1901-2001)
Évelyne Diebolt
historienne, chercheuse indépendante.
Dès la promulgation de la loi 1901, des
femmes ont été les créatrices de nombreuses
associations sanitaires et sociales. Ces
femmes luttent contre la pauvreté, la misère
morale et intellectuelle, les épidémies et les
maladies. Elles tentent de faire s’organiser la
société civile sous une forme nouvelle – l’association – pour obtenir des pouvoirs publics
et du consensus social le vote de lois sociales
nationales ainsi que la reconnaissance et le
financement d’actions sociales immédiates et
concrètes. Elles font créer des professions et
inventent le monde du travail médico-social.
Aujourd’hui, la forme associative marque de
son empreinte ce secteur. Nous ne pouvons
que constater que le domaine des services
sociaux a le poids économique le plus important du secteur associatif. Les femmes y trouvent là un gisement d’emplois, même s’ils
sont peu qualifiés, souvent à temps partiel.
La loi du 1er juillet 1901 sur la liberté d’association définit cette dernière comme « la convention par laquelle une ou plusieurs personnes
mettent en commun, d’une façon permanente, leurs connaissances ou
leurs activités dans un but autre que de partager les bénéfices ». La souplesse et la simplicité du texte fondateur en facilitent l’usage (J.-M. GarrigouLagrange, 1970,1975) et cette loi qui a bien résisté à l’épreuve du
temps est demeurée, pour l’essentiel, intacte.
Sans droits civils, sans droit de vote, l’adhésion à un syndicat et le
militantisme dans les partis politiques leur étant difficiles, les femmes
ont trouvé dans cette loi une brèche pour s’engouffrer dans la vie
citoyenne (É. Diebolt, C. Douyere-Demulanaere, 2002).
Dès la promulgation de la loi 1901, des femmes ont été les créatrices de nombreuses associations sanitaires et sociales. Ces femmes luttent contre la pauvreté, la misère morale et intellectuelle, les épidémies
et les maladies. Elles tentent de faire s’organiser la société civile sous
une forme nouvelle – l’association – pour obtenir des pouvoirs publics
et du consensus social le vote de lois sociales nationales ainsi que la
reconnaissance et le financement d’actions sociales immédiates et
concrètes.
Toute association se positionne dès l’origine entre des pouvoirs
constitués forts et monolithiques (G. Poujol, 1978,1989). Dans le secteur associatif médico-social, ces pouvoirs se définissent clairement
comme étant, d’un côté les Églises, protestantes et catholiques, de
l’autre l’État. Les Églises, dotées d’une grande force d’inertie, soutiennent avec plus ou moins de vigueur les associations, tout en conservant,
essentiellement en ce qui concerne l’Église catholique, un contrôle sur les associations. Quant à l’État, toujours ciblé et sollicité, soit qu’on
veuille obtenir quelque chose de lui, soit qu’on le trouve trop interventionniste, il procède par bonds législatifs successifs, provoquant à
chaque fois une recomposition du paysage associatif, lequel cherche
aussitôt à se concilier ses faveurs. Ces associations, toujours en lutte
contre des institutions, parviennent à mobiliser les forces qui les soudent
à l’occasion de ces conflits.
Ces associations vivent avec des fonds privés de la philanthropie
(É. Diebolt, 2001). Ces femmes pionnières ont su faire croître ce secteur
médico-social en fondant des institutions variées et originales : elles ont
ouvert des Maisons sociales, telle l’Union familiale de Charonne (UFC )
( 1894) ; la Résidence sociale de Levallois-Perret (RSLP) ( 1908) ; des
hôpitaux-écoles : l’Association pour le développement de l’assistance
aux malades (ADAM ) ( 1900) à Paris, la Maison de santé protestante de
Bordeaux (MSP) ( 1901), l’hôpital-école Ambroise-Paré de Lille ( 1921).
Des œuvres sont fondées, par exemple les œuvres de Léonie Chaptal à Paris, qui sont aussi des lieux de formation : citons la Maison-École
d’infirmières privées ( 1905), l’École pratique de service social (EPSS)
( 1914), l’Association des infirmières visiteuses de France (AIV ) ( 1914-1938), l’Association d’hygiène sociale de l’Aisne (AHSA ) ( 1923), qui
devient l’Association Anne-Morgan ( 1952), l’Association des surintendantes d’usine et des services sociaux ( 1933). Sous l’impulsion de ces
femmes dynamiques, ces associations évoluent et prennent de l’extension. Ainsi, l’Association pour le développement de l’assistance aux
malades (ADAM ), à Paris, devient l’Institut de service social de Montrouge ( 1932) et contribue à la naissance de L’École de puériculture de
la faculté de médecine de Paris ( 1919).
Les activités médico-sociales des associations
La vie quotidienne de l’association est réglée sur plusieurs activités.
Dans les associations sanitaires, comme les hôpitaux-écoles, ce sont la
plupart du temps les femmes qui assurent les soins. Quant au travail
social proprement dit, qui, le plus souvent, se pratique à l’extérieur de
l’association (soins à domicile, actions de prévention contre telle ou
telle maladie, colonies de vacances, etc.), il est assumé aussi par les
femmes. Elles s’occupent du prêt de livres et des bibliothèques. Elles
sont en général responsables des enfants, sauf lorsqu’il s’agit de sport
pour les jeunes gens. Les tâches de secrétariat sont également aux mains
des femmes, ainsi que les tâches ménagères.
Les types d’aide proposés par les associations sont extrêmement
variés. Un des plus importants est la prévention. Pour ce faire, elles se
livrent à des enquêtes sociales, étudient les conditions de vie des populations et leurs besoins, et organisent des actions à moyen terme d’éducation sanitaire, ménagère, culturelle. Des conseils juridiques peuvent
être distribués dans les associations. Dans le court terme, la prévention,
c’est aussi les bons de lait et de nourriture pour les jeunes mères et leur
nourrisson, les « cures de bon air et de bonne nourriture », les jardins
d’enfants, etc. Les mesures d’aide d’urgence, la détresse, la maladie
sont toujours prises en compte. Les associations sont des lieux où l’on
peut, en permanence, trouver aide, secours et assistance. Dans certaines
associations, les ambitions des responsables vont bien au-delà des
besoins immédiats des populations. Les femmes essaient d’éduquer le
goût, d’inculquer le respect du beau, l’esthétique étant considérée
comme un facteur d’équilibre et de sérénité. Dans certains cas, des loisirs culturels sont organisés, théâtre, cinéma, sports, scoutisme, lecture
(bibliobus dans l’Aisne), fêtes, etc.
Dans l’esprit des fondatrices et dans celui de leurs épigones, la
conscience des efforts à accomplir pour améliorer le sort des populations misérables des villes et des campagnes est très vive. Mais, en
créant les Maisonspuis les Résidences sociales, Marie-Jeanne Bassot va
plus loin : s’inspirant du catholicisme social et de
Rerum Novarum, elle
rompt avec le courant paternaliste et tente de développer sa propre
conception du social. Ce terme mérite d’être redéfini : à l’époque, en
effet, il englobe de nombreuses activités, qui, loin de se limiter au secteur médical, vont du sanitaire au culturel. L’être humain est traité dans
sa totalité, ce qui implique surtout un travail d’éducation. Marie-Jeanne
Bassot fait sienne la phrase de Bonald : « L’éducation commence avec
la vie, l’instruction avec la raison… L’instruction forme les savants,
l’éducation forme les hommes
[1]. » Et, dans les Maisons sociales, l’apprentissage du beau ou l’intervention de conférenciers de renom sont
aussi importants que la puériculture. Concernant la prise en charge des
maladies et des problèmes qui leur sont associés, les femmes constatent
que trop de médecins ont encore tendance à négliger la prévention, l’environnement des malades, les problèmes sociaux et familiaux, les soins
et les dimensions domestiques de la maladie. Elles ont l’ambition de
remédier à cette situation, et se révèlent particulièrement efficaces dans
le domaine de la protection de la mère et de l’enfant. En formant leur
personnel, les écoles répondent à ce vaste besoin social. En même
temps, elles mettent sur le marché des personnes qualifiées qu’elles
contribuent à former et qui vont diffuser ces nouveaux besoins. Elles
attirent aussi l’attention sur les conditions de travail des femmes célibataires et des mères de famille. Les syndicalistes formées par l’École normale sociale (ENS) ainsi que les surintendantes d’usine sont les premiers
jalons de ce qui va devenir la médecine du travail.
Il est évident que les responsables d’associations sont très sensibles
aux déchirures du tissu social, particulièrement visibles dans les milieux
populaires parisiens. L’immigration a entraîné une désagrégation, voire
une dissolution, des liens sociaux, et les « résidentes sociales » s’appliquent à les reconstituer. Un tel travail ne s’improvise pas, il est largement préparé dans les écoles, dont les visées affichées sont de s’attaquer
à l’ensemble des grands problèmes sociaux, à la question sociale.
1914-1918 : la guerre marque une rupture. Certaines de ces femmes
meurent à la guerre en soignant les maladies contagieuses et les épidémies. Elles paient un lourd tribut au conflit. Une partie de leur génération est fauchée
[2]. 71192 femmes françaises ont été infirmières pendant
la guerre. Plus de 600 sont « mortes pour la France », dont 276 religieuses de tous ordres; 2500 ont été « blessées »; 500 sont « réformées
de guerre »; 375 ont reçu la croix de la Légion d’honneur; 950, la Croix
de guerre ; 4 071, la médaille de la Reconnaissance française ; 4 615, la
médaille des Épidémies ; 314, des médailles d’ordres étrangers pour
soins aux soldats des armées alliées. Leurs qualités professionnelles et
leur sacrifice soulèvent une admiration durable, au point qu’après la
guerre, l’exemple de la sillonniste Geneviève Hennet de Goutel, morte
du typhus en Roumanie en 1917, reste un symbole pour la profession.
Après 1918, la situation financière des associations est catastrophique. La guerre a ruiné les généreux philanthropes et les besoins en
soins, en services sociaux sont plus grands que jamais. C’est là que va
intervenir de façon décisive la philanthropie américaine.
Bien avant la Première Guerre mondiale, des Américaines séjournant en France se déplacent pour visiter les réalisations du Dr Anna
Hamilton à Bordeaux. Elles en font de longs récits louangeurs dans la
presse professionnelle médico-sociale américaine, très largement diffusée aux États-Unis. Lors du congrès de nursing à Paris en 1907, les
étrangères visitent les associations parisiennes, comme l’ADAM et la
Maison-École fondée par Léonie Chaptal dans le 14e arrondissement de
Paris.
En 1914, des Américains (hommes et femmes) en grand nombre,
tant en France qu’aux États-Unis, cherchent, par tous les moyens, à
aider la France en guerre, laquelle connaît de grands besoins dans le
domaine médico-social. En particulier, des femmes américaines se
regroupent et interviennent aussi bien au front (Anne Morgan et le
Dr Esther Lovejoy) qu’à l’arrière (ambulances, collectes de fonds, distributions de vêtements, etc.).
En 1917, lors de l’entrée en guerre des États-Unis, leurs actions
s’intensifient. Elles entrent alors en relation avec les institutions
médico-sociales qu’elles connaissent, à savoir la MSP et la Résidence
sociale. Quotidiennement, elles collaborent avec les Françaises. Elles
s’apprécient mutuellement. C’est donc très naturellement que les Américaines incitent les Françaises à partir aux États-Unis afin de trouver
des fonds pour donner de l’expansion à leurs associations. Toutes les
Françaises ne partent pas, en particulier celles qui sont le plus liées aux
milieux catholiques, Léonie Chaptal et les fondatrices de l’ENS. En
revanche, Marie-Jeanne Bassot est reçue triomphalement aux États-Unis en 1919, elle se voit consacrer de nombreux articles dans la presse
américaine, où elle est définie comme la « Jane Addams française ».
Quant au Dr Anna Hamilton, elle réussit à mobiliser toutes les nurses
américaines afin de financer un internat pour son association, à la
mémoire des infirmières américaines tombées pendant la « grande
guerre » : l’American Nurses Memorial.
La mission Rockefeller s’installe en France, après enquête sur le
terrain, dans le but de lutter contre la tuberculose et donc d’en protéger
les soldats américains. Elle prend contact avec les personnalités parisiennes qui comptent dans ce domaine, en particulier avec les dirigeantes de l’Association des infirmières visiteuses (AIV ) et avec Léonie
Chaptal. La mission met sur pied un plan d’intervention ambitieux, soutenu par un financement très important (crédit de 2,3 millions de dollars), ce qui le rend très efficace (mesures de prévention, création de
dispensaires, etc.). Par sa position exceptionnelle, la mission sensibilise
les autorités politiques françaises à la nécessité de lutter contre les
fléaux sociaux. Pour cela, il faut que la France se dote d’infrastructures
tant administratives que sanitaires.
L’aide financière américaine, dans le médico-social, est capitale. Il
est d’ailleurs très difficile de la chiffrer. Cela dit, on ne peut éviter de
citer les efforts financiers consentis par la mission Rockefeller, par Anne
Morgan et les femmes qui l’entourent (É. Diebolt, J.-P. Laurant, 1990).
1920-1940 : l’entre-deux-guerres consolide leurs positions. Après la
guerre, les continuatrices reprennent le cours normal de leurs activités.
On les retrouve à la direction de nouvelles associations. Citons Marie-Thérèse Vieillot, formée à l’école pratique de service social du pasteur
Doumergue – elle dirige le Service social de l’enfance en danger moral
(SSEDM ) –, Eva Durrleman et Thérèse Matter, diplômées de l’école de la
MSP, qui fondent et dirigent, à Lille, l’hôpital-école Ambroise-Paré. À
Soissons, l’AHSA est dirigée pendant trois ans, 1925-1928, par Marguerite Oelker, diplômée de l’ADAM, et de 1928 à 1945 par Élisabeth Rouffiac, diplômée de la MSP. La sillonniste Madeleine Hardouin dirige le
service social de la Caisse de compensation de la région parisienne.
Laboratoires sociaux et lieux de formation professionnelle
Les pionnières conçoivent leurs associations comme des modèles.
De leur point de vue, la destinée des expériences qu’elles y mènent est
d’être copiées, imitées. Elles sont persuadées d’apporter « la » solution
aux dysfonctionnements sociaux qu’elles constatent. En cela, elles
s’inscrivent dans la mouvance utopiste du XIXe siècle.
Conscientes du fait que leurs associations doivent perdurer et que
cela prendra du temps, tenant compte que leurs démarches doivent
impérativement être reprises par d’autres, ne perdant pas de vue que si
leur travail n’est pas reproduit sur une plus grande échelle, leurs associations ne seront qu’une goutte d’eau dans la mer, les pionnières ont,
naturellement, l’idée de former des émules. Les fondatrices s’étant en
permanence auto-formées, elles ont très vite compris que rien ne serait
possible sans un personnel qualifié, compétent et bien rémunéré.
Comme, par ailleurs, elles sont confrontées aux réalités quotidiennes de
l’action sociale, sur le terrain et dans l’environnement d’alors, elles
n’ont aucun mal à concevoir des programmes d’étude destinés à l’enseignement. Leurs pratiques professionnelles, hétérogènes, ont contribué à définir les réalités, les contours, et à donner un sens à ce qu’on
appelle aujourd’hui le travail social.
En toute logique, elles vont donc ouvrir des écoles (associations)
qui vont permettre d’assurer la relève. Les écoles naissent parfois
quelques mois après la fondation de l’association, souvent quelques
années après. Ces écoles sont de nouvelles associations.
L’expansion de l’enseignement féminin
L’enseignement tient une place capitale dans l’œuvre et les ambitions des associations ; il a deux finalités : former des professionnelles
ayant un haut niveau de culture générale et de technicité, et offrir des
débouchés au personnel diplômé. Les vingt premières années du
XX
e siècle sont caractérisées par l’expansion de l’enseignement féminin
[3]. À partir de 1902, les établissements secondaires de jeunes filles
assurent le niveau de latin qui permet de se présenter au bac, et les
mères inscrivent leurs filles à l’université. Parmi les établissements privés – mais laïcs – pour jeunes filles, citons le collège Sévigné : véritable
laboratoire d’idées pédagogiques sur l’enseignement des filles, pépinière de femmes pionnières en matière d’éducation féminine – de la
maternelle à l’enseignement supérieur. Le collège est dirigé par
Mathilde Salomon, qui veut l’ouvrir à l’action sociale. L’enseignement
médico-social devient, pour les jeunes filles, un nouvel objectif professionnel, là où, jusqu’ici, prédominait la voie de l’enseignement classique. Ancienne élève du collège, Madeleine Daniélou participe successivement à la création de deux écoles libres d’enseignement général
pour les filles.
Ce type d’initiative pédagogique atteste la connexion entre les différents milieux professionnels et sociaux, et le brassage des personnes
dans les lieux d’accueil : le collège Sévigné, par exemple, est en relation avec l’ADAM; les deux établissements sont voisins géographiquement et leurs responsables se soutiennent par leurs réseaux de relations.
De même, Léonie Chaptal enseigne au cours Valton, établissement
secondaire pour jeunes filles ; c’est elle qui prend en charge, en 1905, la
direction d’une école d’infirmières, la Maison-École, et qui, dans
l’entre-deux-guerres, est à l’origine de la mise en place des diplômes
d’État dans le domaine médico-social. La création des diplômes d’État
d’infirmière hospitalière et d’infirmière visiteuse a lieu, respectivement,
en 1922 et 1925.
À la MSP, l’ambition d’Anna Hamilton, elle-même docteur en médecine, est de former des directrices d’hôpitaux publics ou privés, ou
d’institutions, qui doivent organiser, améliorer, diriger, gérer leur établissement. Elles suivent des cours théoriques dispensés par des médecins, dans le cadre privilégié de l’hôpital-école. Du point de vue
pratique, elles passent à tour de rôle dans tous les services de l’institution et apprennent à étendre leur action hors des murs de l’hôpital en
assurant une sorte d’assistance sociale avant l’heure, c’est-à-dire en
étant « garde-malades visiteuses ».
Elles doivent également être à même de défendre leurs conceptions
et de faire progresser leurs idées sociales dans un monde essentiellement masculin, peu disposé, sauf exception, à les prendre en considération. La MSP est une école leader qui devient le modèle de
l’hôpital-école. De plus, l’exigence d’un salaire est la clef de la reconnaissance du travail social.
Les autres écoles sont très performantes, chacune dans son secteur
respectif : l’école de l’ADAM, la Maison-École, l’ENS, l’École pratique de
service social, l’École des surintendantes d’usine, l’école Pro-Gallia,
qui devient, en 1929, l’École d’action sociale de Levallois-Perret
[4],
toutes font preuve d’une certaine singularité les unes par rapport aux
autres. Mais toutes les « résidentes sociales » (aujourd’hui assimilées
aux assistantes sociales) s’approprient le discours de M. Henri Bazire,
prononcé en janvier 1903 : « Il faut que la résidente sache tout, soit au
courant de tout, puisse enseigner comment sevrer un poupon, ou comment intenter un procès… »
La reconnaissance du diplôme
Pendant la période 1900-1920, ce sont les écoles qui sanctionnent
les études et délivrent les diplômes. De fait, seules trois écoles, la MSP,
l’ADAM et la Maison-École, en délivrent avant 1914. Il existe donc une
hiérarchie au moment de l’embauche. On observe, par exemple, que les
municipalités de la France entière ne recrutent que les élèves formées
d’après les méthodes du Dr Hamilton (É. Diebolt, 1991). Pendant la
guerre, des diplômes d’écoles spécialisées dans le domaine social sont
délivrés à des femmes dont l’activité est limitée à des tâches précises :
les surintendantes d’usine, les résidentes sociales, les infirmières visiteuses de la tuberculose.
La définition des nouvelles professions ne va pas sans querelles : le
terme même d’infirmière est sujet à débat car, par le biais du mot
infirme, il a une connotation péjorative, d’où une préférence, chez certains, pour le mot nurse (neurse) ou garde-malade. C’est pourtant celui
d’infirmière qui va prévaloir – à la suite de la guerre de 1914 et du
nombre élevé d’infirmes et de mutilés qu’elle engendre, et sous la pression de l’Assistance publique de Paris, qui privilégie, dans le personnel
médico-social, le côté soumission hiérarchique, tant administratif que
médical, et recrute dans un milieu nettement plus populaire (V. Leroux-Hugon, 1992). Jusqu’en 1920, on peut estimer à moins de 500 le
nombre d’élèves diplômées des différentes écoles.
Les sociétés Croix-Rouge, quant à elles, attirent de nombreuses
Françaises issues d’un milieu aristocratique ou de la grande bourgeoisie. Mais, à la différence de la méthode Nightingale, la formation est
courte et dispense plus un vernis de culture hygiéniste qu’une véritable
formation qualifiante.
Entre 1922 et 1925, les diplômes d’État d’infirmière hospitalière et
infirmière visiteuse, récemment créés, ne sont pas rendus obligatoires
pour avoir le droit d’exercer, d’autant que de nombreuses équivalences
sont accordées en fonction des années de pratique professionnelle. En
réaction naissent des associations de professionnelles comme l’UCSS
( 1923), laquelle se donne très vite pour objectif de recatholiciser le
médico-social en réintroduisant la notion chrétienne de charité (É. Diebolt, 2000). L’Union des auxiliaires sociales (UAS), fondée par Andrée
Butillard, et l’ANIDEF, fondée par Léonie Chaptal, se posent d’emblée en
concurrentes en prônant une action sociale neutre sur le plan religieux
mais, nous l’avons vu, ayant une vision beaucoup plus vaste de la promotion de l’individu : là où certains n’envisagent qu’une simple prévention sanitaire et sociale, d’autres proposent une véritable éducation
populaire. Ce sont là les conceptions mêmes du médico-social qui s’affrontent.
En 1932, la création du diplôme d’assistante sociale cristallise le
clivage entre l’UAS et l’UCSS sur les relations entre le secteur médical et
le secteur social. En 1938, la refonte générale des diplômes sépare quasi
définitivement les professions en deux groupes : les infirmières à l’hôpital, les autres (comme les visiteuses, les surintendantes ou les résidentes) à l’extérieur. Les professions généralistes sont délaissées au
profit de professions plus spécialisées.
Ces lois sont loin de satisfaire tout le monde. Seule l’UCSS les
approuve, car ses conceptions du travail social coïncident avec les compétences sanctionnées par le diplôme d’État. Les pionnières et leurs
fidèles n’avaient pas une conception aussi compartimentée, aussi figée,
aussi systématique de la répartition des tâches. Leur théorie avait toujours été de lier le médical et le social dans chaque cas personnel, le travail médical se trouvant valorisé et justifié par le travail social et
réciproquement. Au cours du temps, cette complémentarité voulue par
les fondatrices fut contestée
[5].
Quelle est l’attitude des pouvoirs publics ?
L’État est, dès la création des associations, sollicité pour leur fournir des fonds. Les associations demandent la reconnaissance d’utilité
publique pour pouvoir toucher des legs et des subventions. Deux ans
après sa création, la présidente de l’ADAM, Mme Alphen-Salvador,
obtient une audience avec le président de la République afin de faire
connaître son association et d’obtenir des subventions. En fait, les sub-ventions viennent rarement de l’État, mais plutôt de municipalités qui
trouvent un avantage à encourager, sur leur territoire, les actions de
bienfaisance menées par ces associations. Dans les budgets des associations les subventions municipales sont fréquentes, mais, elles constituent une faible part de ces budgets. Elles ont tendance à décroître de
1900 à 1939, les associations se faisant rémunérer leurs services. C’est
seulement lorsqu’elles remplissent des missions nationales que les associations reçoivent des subsides importants de l’État, comme dans le cas
de l’AIV dans la lutte contre la tuberculose en 1916.
Ces associations fournissent du personnel pour les grandes batailles
que mène la République. Des municipalités décident de laïciser leurs
hôpitaux. Laïciser un service hospitalier, selon l’exemple de Florence
Nightingale, c’est remplacer les religieuses pleines de bonne volonté par
un personnel laïc, féminin et formé. Ce personnel est destiné à prendre
la direction des hôpitaux. Quant aux médecins, ils sont cantonnés aux
visites des malades et aux prescriptions. Pour avoir des collaboratrices
formées, ces femmes sont amenées à ouvrir une école, d’autant plus que
les élèves de l’école font partie du personnel soignant de l’hôpital pendant leurs études. L’exemple du Dr Lande, maire de Bordeaux, qui
transforme, en le laïcisant, l’hôpital municipal de sa ville, se propage.
Une dizaine de maires de toute la France – par exemple, Béziers, Reims,
Lorient, Philippeville (Algérie) – l’imitent. Ils recrutent un petit groupe
d’infirmières (deux ou trois) qui seront chargées de réaliser le processus
de laïcisation (É. Diebolt, 1991). Ces femmes accèdent à des postes de
responsabilité auxquels elles n’osaient prétendre. Il faudra attendre la
création de l’École de la santé publique de Rennes, dans les années
1970, pour qu’elles occupent des postes analogues.
L’État recrute du personnel formé par ces associations. L’idée de
faire recruter par l’armée britannique des infirmières compétentes et
formées remonte à la guerre de Crimée et à l’action qu’y mena Florence
Nightingale, action qui déboucha sur une réorganisation structurelle des
services de santé de l’armée anglaise. Cet exemple ne laissera pas indifférentes les autorités militaires françaises, d’autant que le Dr Anna
Hamilton, de Bordeaux, fait pression pour que des infirmières ayant
suivi une formation soient recrutées dans l’armée française. Un
concours est organisé en 1908. Huit infirmières sont engagées, parmi
lesquelles des anciennes élèves de la MSP.
Des municipalités recrutent aussi ce personnel. Les infirmières formées par le Dr Anna Hamilton sont capables d’intervenir en dehors du
système hospitalier. Par exemple, elles se rendent dans les écoles privées
bordelaises qui le demandent pour organiser un contrôle médical des
enfants. Parfois, si un cas s’avère particulièrement grave, elles se déplacent dans la famille afin de juger par elles-mêmes des mesures à prendre
pour améliorer la situation. Alors, elles font appel à d’autres associations
bordelaises susceptibles de prendre le relais. La municipalité de Bordeaux suit cet exemple pour ses écoles publiques (É. Diebolt, 2000).
À Paris, l’Association des infirmières visiteuses organise le même
service pour certaines écoles municipales. Les infirmières visiteuses
sont rémunérées par la mairie de l’arrondissement.
Leurs relations avec le personnel politique
Quelques femmes intéressées par l’action sociale connaissent fort
bien le milieu politique. Certaines d’entre elles en sont issues, comme
Apolline de Gourlet, Lucie Félix-Faure Goyau, fille du président de la
République, Simone Loucheur, fille du député, puis ministre, Louis
Loucheur, ou Léonie Gillet, femme d’un grand patron dont la famille
s’est présentée à des élections. Quant aux autres, elles y sont liées par
des réseaux de relations, soit familiaux, soit religieux. Elles peuvent être
introduites auprès des hommes politiques par des personnages influents.
Les hommes politiques ont l’air d’accepter très volontiers les postes
honorifiques que les femmes leur proposent dans leurs associations. Des
députés et ministres comme Paul Strauss, Léon Bourgeois ou Justin
Godard ont largement cautionné les associations médico-sociales. Ils
sont parfaitement conscients des limites de leur intervention, sachant
très bien que le véritable travail est fait sans eux. N’oublions pas la merveilleuse déclaration de Théodore Tissier, vice-président du Conseil
d’État, en 1934, devant l’assemblée générale du SSEDM : « Je suis
l’homme qui parle devant des femmes qui agissent. »
Pour les associations, les hommes politiques sont ceux qui peuvent
les aider à trouver d’importantes subventions. Cette quête n’est guère
couronnée de succès et les associations sont condamnées à vivre des
services qu’elles rendent.
Pour la première génération de ces femmes pionnières, les relations
avec les hommes politiques sont relativement faciles. Certes, ils les
encouragent, certes, ils étudient leurs idées, certes, ils s’en inspirent,
mais la gestation d’un texte législatif étant très longue, ce n’est que sur
le très long terme qu’elles obtiennent des succès.
En avançant dans le temps, les relations se distendent. Elles finiront
par passer par le canal de l’Union nationale des œuvres et organismes
privés sanitaires et sociaux (UNIOPSS), presque entièrement aux mains
des hommes.
Au cours de la guerre, les hommes politiques, conscients de leur utilité, vont vers elles pour leur confier des tâches d’ampleur nationale,
comme par exemple la lutte contre la tuberculose par l’AIV.
Leurs relations avec le personnel patronal
Ces directrices d’association sont en relation avec de très nombreux
chefs d’entreprise et/ou patrons sociaux. Elles connaissent ces hommes
soit grâce à leurs relations familiales, soit grâce à des convergences
d’idées quant à l’action à mener. Très souvent, elles ont l’initiative de
contacts avec les patrons des entreprises voisines de leur association. Le
plus souvent, elles les sollicitent pour obtenir de l’argent, mais dans
quelques cas, les patrons, comprenant l’intérêt de ce qu’elles font, utilisent la compétence des pionnières au profit de leurs propres ouvriers.
L’exemple le plus flagrant est celui de Léonie Chaptal, qui organise des
dispensaires antituberculeux pour les ouvriers, comme celui de la raffinerie Sommier à l’instigation de ses propriétaires, M. et Mme Boivin,
au 145, rue de Flandre à Paris.
Le cas des surintendantes d’usine (corps créé en 1917) est très particulier. Elles sont formées pour travailler exclusivement en milieu
industriel. Elles sont embauchées par les patrons hommes et travaillent
sous les ordres de cadres hommes. À l’intérieur de l’usine, elles sont
chargées plus spécialement des ouvrières, mais celles qui ont reçu la
responsabilité d’organiser des œuvres sociales dans l’entreprise s’adressent aussi aux ouvriers. À partir des années 1930, une partie du recrutement des surintendantes se fait parmi les filles d’ingénieurs des grandes
entreprises.
Regroupement associatif : interlocuteur des pouvoirs publics
Très tôt, les associations ont compris, sans pour autant le faire systématiquement, qu’il était important de conjuguer leurs forces. L’influence du catholicisme est très ténue dans les premières années qui
suivent la guerre, mais le consensus national que celle-ci a engendré a
affaibli l’anticléricalisme en France. En 1923, les associations catholiques médico-sociales regroupent leur personnel dans une union professionnelle médicale, l’Union catholique de service social (UCSS). Cet
organisme rassemble, sous la houlette de Marie d’Airoles, les différentes catégories de ce qui, à l’époque, est appelé les services de santé
au sens large et que l’on désigne aujourd’hui sous l’expression du
médico-social. On voit se multiplier les lieux de regroupement où s’affrontent les deux courants qui divisent alors les forces catholiques : l’un
est plutôt favorable à l’action médico-sociale et l’autre penche plutôt
vers le « social », c’est-à-dire vers ce qui touche à l’éducation humaine
sous tous ses aspects.
Ces regroupements aboutissent, sur la scène française, à la création
du Secrétariat catholique des œuvres privées sanitaires et sociales
[6], que
Marie d’Airoles va encourager, et, sur la scène internationale, dans le
même esprit, du Comité international d’étude des associations catholiques d’infirmières et assistantes médico-sociales (CICIAMS), créé en
1930. L’UCSS voit s’opposer à elle deux autres associations professionnelles « neutres » fondées elles aussi par des catholiques, l’Union des
auxiliaires sociales (UAS), fondée par Aimée Novo et Andrée Butillard,
et l’Association nationale des infirmières diplômées d’État (ANIDEF),
créée en 1925 par Léonie Chaptal, qui soutient le diplôme d’État réglementant la vie de la profession mais pour qui l’infirmière doit rester
dévouée jusqu’à l’abnégation. L’enjeu en est le contrôle du secteur
médical dans la formation des élèves : en effet, l’UAS et l’ANIDEF estiment que les exigences des diplômes, soutenues par l’UCSS, privilégient
l’enseignement médical au détriment du social pur.
En outre, les milieux catholiques se fixent alors pour objectif de
maintenir et de renforcer la représentation confessionnelle au sein des
instances internationales du service social et d’affirmer ainsi une
conception confessionnelle face au courant « neutre ». Ce qui est en jeu
de façon cachée est également le contrôle de ce secteur : le service
social est-il un service public ou un lieu de la charité chrétienne universelle ?
Un timide engagement de l’État
Entre 1920 et 1939, l’État devient plus interventionniste mais il ne
prétend pas pour autant se substituer aux initiatives privées. Il refuse par
exemple de continuer l’œuvre du SSEDM, mais doit prendre en charge de
nombreux blessés et mutilés de la « grande guerre » et faire face aux
problèmes de la tuberculose et de la petite enfance. Mais, à partir de
1930, la crise économique l’oblige à s’impliquer davantage. Ainsi, la loi
sur les assurances sociales permet-elle un remboursement partiel des
soins, ce qui améliore de façon décisive la santé publique et remplit les
caisses d’associations prestataires de services comme l’ADAM, la MSP ou
la Résidence sociale de Levallois-Perret. De même, en 1932 est enfin
voté un projet en veille depuis dix ans : la loi instituant les allocations
familiales versées par les entreprises.
Dans les années 1930, les assurances sociales apportent une bouffée
d’air frais financier aux associations dont les prestations rémunèrent
certains services. Mais leur situation est difficile.
Nous en avons confirmation lorsque, en 1938, Mme Olga Spitzer,
du SSEDM, propose au ministère de la Justice de reprendre le service
social qu’elle a créé et financé jusque-là. C’est, de la part du ministère,
une fin de non-recevoir. Cela dit, elle obtient tout de même une sub-vention importante, mais sans commune mesure avec l’effort financier
nécessaire pour continuer.
De 1920 à 1940, les professionnelles ont majoritairement obtenu
leur qualification par équivalence : on assiste alors à une démocratisation du secteur médico-social, aussi bien dans le recrutement du personnel que dans l’augmentation des œuvres ou des prestations. Ce qui
ne va pas sans entraîner un certain flou dans la philosophie de la profession. Cette relative indétermination favorise sa reprise en main idéologique par l’UCSS, qui impose sa conception des valeurs du service
social – vocation, bénévolat, dévouement –, valeurs prévalant déjà au
XIX
e siècle. Les dirigeantes de l’UCSS et la hiérarchie catholique ne veulent pas envisager la moindre remise en question de la définition de la
profession et bloquent, par exemple, la technique novatrice américaine
du
case work
[7].
Après les lois de 1938 qui séparent clairement les diplômes d’infirmière et d’assistante sociale, les « anonymes » de la troisième génération sont les élèves des nombreuses écoles créées dans ce secteur.
L’expansion continue du secteur associatif médico-social,
1945-2002
L’ordonnance du 4 octobre 1945 instituant la Sécurité sociale est
considérée par les diverses associations comme une menace. En effet,
Pierre Laroque et ses collaborateurs envisagent de ne pas utiliser les services du tissu associatif confessionnel. Mais il faudrait beaucoup d’argent, de moyens humains et de temps pour reconstituer le maillage
associatif sanitaire et social que constituent ces associations.
En 1945, le nombre des associations devient si important qu’elles
ne peuvent plus, quelles que soient les difficultés rencontrées, régler les
questions litigieuses individuellement. Elles sont obligées de se grouper, de se fédérer, de s’institutionnaliser. C’est dans cette optique que,
créée en 1947, l’UNIOPSS défend les positions idéologiques du privé par
rapport à la puissance publique.
Si, dès ses premiers mois d’existence, la fédération doit négocier
avec l’État pour défendre les œuvres privées, elle rencontre néanmoins
des interlocuteurs prêts à accepter des compromis. L’UNIOPSS devient
partenaire de l’Union nationale des caisses d’allocations familiales,
l’UNCAF
[8]. Elle dénonce la mainmise des syndicats politisés comme la
CGT au sein des organismes officiels des caisses de Sécurité sociale.
Pierre Laroque et ses collaborateurs sont rapidement obligés de
faire appel à elles et de leur demander d’assurer des missions publiques.
Petit à petit, les pouvoirs publics confient aux associations de plus en
plus de tâches : l’accueil des Français rapatriés d’Algérie en est un
exemple frappant.
Dans les années 1950, les services sociaux, toujours privés, sont
dépendants de subventions allouées par des organismes parapublics. Ils
reçoivent régulièrement de l’argent, ils sont devenus prestataires de services. Dans ce nouveau type de relations, les tâches des associations
sont codifiées et normalisées. C’est l’UNIOPSS qui fait connaître aux
associations leurs droits et leurs obligations.
Les femmes, bénéficiaires des nouvelles prestations
Dans le cas du secteur médico-social, un autre phénomène intervient. Les services sociaux s’adressent surtout aux mères et aux enfants,
ainsi qu’à la famille. « Dans la France de l’après-Seconde Guerre plus
que dans tout autre pays européen, une part substantielle du revenu
national fut redistribuée aux femmes par le biais des allocations aux
mères
[9]. » Les femmes sont les principales bénéficiaires des nouvelles
prestations. « En 1946, la IVe République augmenta le montant des allocations enfant (appelées prestations familiales) et rétablit par ailleurs
le versement direct aux mères d’allocations de maternité financées par
l’État. Dans les années cinquante, l’allocation de maternité fut étendue,
en particulier dans l’agriculture, aux épouses des travailleurs indépendants, qui jusqu’alors n’y avaient pas droit
[10]. »
Qu’il s’agisse de l’emploi, des services ou des prestations, on peut
donc affirmer que les femmes sont les grandes bénéficiaires du
Welfare
State à la française. Certains ont employé à leur propos la métaphore
ambiguë d’un « mariage avec le
Welfare State » … C’est peut-être une
façon de constater que la subordination des femmes à leur mari a été
remplacée par la soumission à l’État
[11].
Grâce à l’ouverture des professions, les populations féminines
visées par l’action des associations ont trouvé à s’insérer dans le monde
du travail médico-social. Cela fut un gain bien plus considérable que de
toucher des allocations ; d’ailleurs, l’un n’empêche pas l’autre.
Un gisement d’emplois féminins
La construction du secteur social par des femmes pionnières s’est
faite en utilisant la forme associative. Aujourd’hui, nous observons que
le mode de fonctionnement de ce secteur reste le même. Le domaine des
services sociaux a le poids économique le plus important du secteur
associatif.
Il a grandi dans la continuité des formes et des orientations de ses
débuts, comme le met en évidence Édith Archambault : « Le secteur des
services sociaux est l’unique domaine d’activités où l’emploi est majoritairement associatif : les associations emploient en effet 58 % des travailleurs sociaux. »
Entre 1980 et 1990, l’emploi a plus que doublé dans le secteur
social et continue, depuis, à progresser au même rythme.
En 1989, le domaine des services sociaux représente 40 % de l’emploi total du tiers secteur. En 1989, le secteur sanitaire compte 80 000
salariés ; le secteur social, 200 000. En 1995, les associations de services sociaux emploient environ 380000 personnes en équivalent pleintemps, c’est-à-dire autant que les Postes et Télécommunications
[12].
Après la Seconde Guerre mondiale, la reconstruction de la France
exige beaucoup de bras. De nouvelles chances sont offertes aux femmes
qui travaillent dans le médico-social.
On assiste à un phénomène identique à celui des années 1920 :
explosion du nombre des effectifs, des formations, des écoles et des services sociaux. Progressivement, le diplôme d’État devient obligatoire.
Les emplois féminins offerts sont nombreux et variés – tutrices professionnelles aux allocations familiales, conseillères en économie familiale
et sociale, puéricultrices, jardinières d’enfants, aujourd’hui appelées
éducatrices de jeunes enfants, conseillères du travail– et les débouchés
s’élargissent aux domaines culturels et médicaux, à ceux de l’éducation
et de la justice. Le célibat n’est plus la règle.
La base de recrutement s’est élargie. Dans les années 1950, par
exemple, des filles d’agriculteurs reçoivent des bourses de la Mutualité
sociale agricole pour suivre des études d’assistante sociale. Elles sont
ensuite engagées par cet organisme, qui cherche à étendre son service
social (É. Diebolt, 1982). Désormais, ce n’est pas en ces lieux que peuvent s’exprimer facilement les fortes personnalités, les grandes idées,
les grandes ambitions. Mais, malgré quelques grandes figures comme
Jane Sivadon
[13], il n’y a plus de fortes personnalités.
On a maintenant besoin de salariées normalisées et anonymes. Ces
femmes salariées sont de plus en plus nombreuses à se marier et à avoir
des enfants. Ces professions, dont la reconnaissance s’étale sur plus de
vingt ans, de 1945 à 1970, tout en relevant pour une grande partie du
secteur privé, sont désormais institutionnalisées.
La rupture entre le secteur médical et le secteur social est définitivement consommée, même si certaines assistantes sociales ont l’occasion de collaborer, dans un même service, avec des infirmières. Ces
dernières récupèrent les services de la santé scolaire, mais sous la ferme
autorité des médecins scolaires. Les assistantes sociales, quant à elles,
ont gardé une relative indépendance. Leurs supérieurs hiérarchiques
sont d’autres assistantes sociales, ou des administrateurs des collectivités publiques ou parapubliques. À partir de 1950, les emplois se stabilisent. Les salaires sont intermédiaires entre les salaires des cadres et ceux
des ouvrières (M.-N. Valls-Lacroix, 1989).
Les professions sanitaires et sociales sont aujourd’hui encore très
féminisées. Prenons l’exemple de la profession infirmière : en 2001, sur
les 300 000 infirmier(e)s diplômé(e)s, 84 % sont des femmes (chiffres
du ministère de la Santé). Les professions d’aide à domicile sont féminisées à 99 %.
Les femmes qui ont trouvé un emploi dans ce secteur ont des conditions de travail difficiles. Elles ont souvent un travail peu qualifié, souvent à temps partiel imposé, assorti d’un bas salaire. Des grèves dures
n’aboutissent pas à revaloriser leur travail dans ce secteur. Les grèves
des infirmières et des infirmiers en 1988, longues (un an, 1988-1989)
(D. Kergoat, 1992), et celui des assistantes sociales, en 1991-1993
(J. Heinen et J. Trat, 1997), n’en sont que les signes les plus récents, ont
laissé un grand sentiment d’incompréhension et d’amertume.
La masculinisation des postes de direction
Les femmes voient leur secteur, au fur et à mesure qu’il s’institutionnalise, passer progressivement aux mains des hommes et donc leur
échapper. Par la suite, les hommes investissent le secteur et prennent les
associations en main. S’ils ne les dirigent pas eux-mêmes, ils les contrôlent en y occupant les postes stratégiques.
Qui est à la direction de ce secteur ? De 1947 à 2001, l’UNIOPSS
regroupe presque toutes les associations du secteur sanitaire et social;
l’étude des personnes qui la dirigent est significative de celles ou ceux
qui sont à la tête de ce secteur. L’analyse des personnes faisant partie du
bureau dirigeant de l’UNIOPSS de 1948 à nos jours montre qu’il n’y a eu
aucune femme à la tête de la fédération. La direction de ce secteur
qu’elles ont créé leur échappe totalement.
Qu’en est-il à l’échelon local ? Dès la fondation de l’UNIOPSS, des
bureaux de l’Union régionale des œuvres et organismes privés sanitaires
et sociaux (URIOPSS) se sont ouverts dans différentes régions de France.
Quelle place ont occupée et occupent aujourd’hui les femmes dans
les URIOPSS ? De 1947 à 2001, pour les directrices, personnel salarié, le
maximum, 40 %, est atteint à la création, en 1949, et il faut attendre
1998 pour arriver à 30 %, maximum de la décennie. Le minimum est
atteint en 1979, où l’on ne compte que 2,2% de femmes. Les premières
femmes recrutées sont parties à la retraite. Quand elles sont remplacées,
elles le sont par des hommes. Peu à peu, des femmes sont recrutées à
nouveau (É. Diebolt, 2002).
Les sociologues pointent que les employeurs recourent aux savoirfaire, et plus largement aux dispositions que les femmes ont acquises
dans la sphère domestique, tout en leur déniant toute qualification.
De 1901 à 2002, le secteur médico-social connaît de nombreuses
mutations ; il résiste bien et connaît une nette expansion en nombre
d’associations et en volume d’emplois.
·
DIEBOLT, É. 1982. Le service social de la Mutualité agricole, 120 p., ATP-CNRS d’histoire du service social dirigée par Yvonne Knibiehler.
·
DIEBOLT, É. 1991. « Les laïcisations hospitalières d’inspiration protestante », dans
Jacques Poirier, Jean-Louis Signoret (sous la direction de), De Bourneville à la
sclérose tubéreuse, Paris, Flammarion, p. 83-89.
·
DIEBOLT, É. 1999. « Catholicisme au féminin au XXe siècle », dans Kay Chodwick
(sous la direction de), Catholicism, Politics and Society in Twentieth Century
France, Liverpool, Liverpool University Press, juin.
·
DIEBOLT, É. 1999. Les femmes et les associations : la prise de décision, Paris, rapport
Service des droits des femmes.
·
DIEBOLT, É. 2000. « Femmes protestantes face aux politiques de santé publique, 1900-1939 », dans Bulletin de la société de l’histoire du protestantisme français (BHSP ),
tome 146, « Femmes protestantes au XIXe et au XXe siècles », janvier, février,
mars.
·
DIEBOLT, É. 2000. « Les femmes catholiques : entre Église et société », dans Kay
Chadwick, Catholicism, Politics and Society in Twentieth Century France, Liverpool University Press, p. 219-243.
·
DIEBOLT, É. 2001. « Women and philanthropy in France ( 16th-20th century) », dans
K. Mac Carthy, Women, Religion and Civil Society, Indiana University Press,
Spring.
·
DIEBOLT, É. 2002. « 1901-2001, femmes et hommes dans la naissance et l’expansion
du secteur sanitaire et social. De la coopération à la compétition ? », dans Évelyne Diebolt, Christiane Douyere-Demulanaere (sous la direction de), Un siècle
de vie associative : quelles opportunités pour les femmes ?, Colloque international tenu à l’Assemblée nationale et au CHAN, 14-15-16 mai 2001, pour la commémoration du centenaire de la loi 1901, Paris, Éd. Femmes et Associations.
·
DIEBOLT, É. 2001. Les femmes dans l’action sanitaire, sociale et culturelle, 1901-2001.
Les associations face aux institutions, Paris, Éd. Femmes et Associations, préfaces de Michelle Perrot et d’Émile Poulat.
·
DIEBOLT, É. ; DOUYERE-DEMULANAERE, C., (dir.) 2002. Un siècle de vie associative :
quelles opportunités pour les femmes ?, op. cit.
·
DIEBOLT, É. ; LAURANT, J.-P. 1990. Anne Morgan, une Américaine en Soissonnais
( 1917-1952), Soissons, Amsam.
·
DUBY, G. ; PERROT, M. 1992. Histoire des femmes, tome V, Paris, Plon.
·
FAYET-SCRIBE, S. 1990. Associations féminines et catholicisme, de la charité à l’action
sociale, XIXe-XXe siècles, Paris, Les Éditions ouvrières.
·
GARRIGOU-LAGRANGE, J.-M. 1970. Recherches sur les rapports des associations avec
les pouvoirs publics, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence.
·
GARRIGOU-LAGRANGE, J.-M. 1975. Les associations, Paris, PUF.
·
HEINEN, J. ; TRAT, J. 1997. Hommes et femmes dans le mouvement social, Cahiers du
GEDISST, Paris, L’Harmattan.
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KERGOAT, D. (dir.) 1992. Les infirmières et leur coordination, Paris, Éd. Lamarre.
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LEROUX-HUGON, V. 1992. Des saintes laïques. Les infirmières à l’aube de la IIIe République, Paris, Science en situation.
·
POUJOL, G. 1989. « Genèse des associations », dans Questions de cultures au Québec,
n° 8.
·
POUJOL, G. 1978. La dynamique des associations, 1844-1905, Société des amis du
Centre d’études sociologiques, Paris.
·
VALLS-LACROIX, M.-N. 1989. Praticiens du secteur sanitaire et social, qui êtes-vous ?,
Paris, Les Éditions ouvrières.
[1]
S. Fayet-Scribe,
Associations féminines et catholicisme, de la charité à l’action sociale, XIX e-XX e siècles, Paris, Les Éditions ouvrières, 1990, p. 54 et p. 49. Marie-Jeanne Bassot a toujours
donné une grande place à l’éducation à la beauté, notamment dans les conseils de décoration ou
les séances de travaux manuels : bouquets de fleurs coupées, harmonie du mobilier...
[2]
Chiffres cités par
L’Infirmière française, 1938, p. 315.
[3]
H. Peretz, « La création de l’enseignement secondaire libre de jeunes filles à Paris ( 1905-1920) »,
Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1985.
[4]
M. Apolline de Gourlet, l’abbé Viollet, Marie Diemer, Marie-Jeanne Bassot mettent sur pied
l’école Pro-Gallia
, en 1919. En 1925-1926, l’école fusionne pour un an avec celle des surintendantes. L’école Pro-Gallia ferme en 1929. La même année, pour continuer de dispenser la formation de résidentes, s’ouvre l’École d’action sociale de Levallois-Perret. Cette école, qui prend
le statut d’association loi de 1901, est une filiale de la Résidence sociale. (Sylvie Fayet-Scribe,
Associations féminines et catholicisme, de la charité à l’action sociale, XIX e-XX e siècles, Paris,
Les Éditions ouvrières, 1990, p. 183).
[5]
En 1938, les professionnelles du travail social se retrouvent avec une formation de deux ans,
restreinte et appauvrie, et doivent suivre un an d’enseignement médical qui les relie obligatoirement à ce corps, ce que les fondatrices des écoles sociales ont toujours combattu.
[6]
Le Secrétariat catholique des œuvres charitables et sociales d’hygiène et de santé est une association loi 1901, fondée en 1930, et dont le but est de servir de liaison entre les œuvres ou les
personnes catholiques qui consacrent leur temps, leurs efforts ou leurs ressources à l’hygiène et
à la santé, et de constituer un centre d’études et de documentation.
[7]
Lors des Journées sociales organisées par l’UCSS du 19 au 21 février 1928, un exposé portant
sur le travail social aux États-Unis révèle la méthode du
case work. La conférencière, Mlle le
Dr Henry, le définit ainsi : « Une seule assistante sociale dans chaque famille sera responsable
du redressement social total, comme l’infirmière visiteuse polyvalente est responsable de toute
l’hygiène familiale. [… ] Cette méthode scientifique d’un travail charitable qui puisse être personnel et profond, est appelée méthode du
case work. »
Bulletin de l’UCSS, n° 3, mai-juin 1928,
p. 114. Cela n’empêche pas Marie-Thérèse Vieillot d’utiliser les méthodes du
case work qu’elle
a apprises aux États-Unis dans le cadre du SSEDM.
[8]
Dès 1921, le régime des allocations familiales – au départ simple organisme comptable –
estime indispensable de se doter d’un service social. Madeleine Hardouin, sillonniste, formée
par l’École des surintendantes d’usine, en prend la tête jusqu’en 1948, en fait un véritable service pilote et le développe de façon considérable. Y. de Hurtado, « Le service social tel que je
l’ai vécu »,
Informations sociales, avril-mai 1966.
[9]
G. Bock, « Pauvreté féminine, droits des mères et États providence », dans G. Duby, M. Perrot,
Histoire des femmes, tome V, Paris, Plon, 1992, p. 406.
[11]
N. Lefaucheur, « Maternité, famille, État »,
Histoire des femmes, ibid., p. 424.
[12]
Voir les travaux d’Édith Archambault.
[13]
Inspectrice générale du service social des Forces armées. J. Verbizier,
Hommage à Jane
Sivadon, discours prononcé à l’ET-SUP
, Paris, 7 novembre 1995.