2002
Connexions
Graphiti, un travail de Sisyphe
Francis Saint-Dizier
médecin, hôpital Joseph-Ducuing, Toulouse, fondateur et membre du bureau de GRAPHITI.
Lorsque, à la fin des années 1980, les usagers de drogues par voie
intraveineuse infectés par le VIH et atteints du sida ont envahi les services hospitaliers, ils ont fait l’effet de l’éléphant dans le magasin de
porcelaine. Ces malades qui étaient clandestins ont émergé dans les services de soins avec la réputation d’être les plus mauvais des malades
possibles. La représentation que les médecins hospitaliers se faisaient
d’eux était simpliste : non seulement ils étaient responsables de leur
mal, mais en plus ils étaient insupportables dans le dispositif de soin (en
exigeant des explications, en refusant les horaires, en refusant le sevrage
obligatoire, en étant par essence non compliants, etc.).
C’est à ce moment-là que le ministère de la Santé, conscient de l’enjeu majeur de santé publique que ce ratage programmé pouvait produire,
a incité les équipes de soins auprès des toxicomanes à rencontrer leurs
partenaires hospitaliers pour faire du lien et améliorer la prise en charge
de ces patients. Dans la région Midi-Pyrénées, les fonts baptismaux du
Groupe de recherche et d’action des praticiens hospitaliers et intervenants en toxicomanie interdépartemental – GRAPHITI – étaient en place.
L’acte de nomination du nouveau-né fut simple et même ludique, mais
la croissance longue et laborieuse.
L’état des lieux du soin dans la région toulousaine faisait caricature : les hospitaliers voulaient bien prendre en charge le corps malade,
mais refusaient de s’occuper (et même d’écouter) l’individu psychosocial toxicomane, qu’ils confiaient à une association sectaire soi-disant
spécialisée, Le Patriarche. Ainsi, tout était pour le mieux dans la tranquillité institutionnelle et la bonne conscience médicale, sauf que les
sujets malades étaient morcelés, traités comme irresponsables et dans
cette poubelle hospitalière des sous-malades que la vieille charité déontologique oblige à traiter malgré tout. Les personnels des centres de
soins spécialisés pour toxicomanes avaient fait depuis longtemps l’analyse du mode de fonctionnement du Patriarche, de ses pratiques thérapeutiques concentrationnaires et de son fonctionnement financier
crapuleux; mais, comme les pouvoirs publics finançaient encore (et
pour longtemps) cette association, il fallait construire une alternative en
même temps qu’un argumentaire de dénonciation
[1].
Heureusement, le corps des praticiens hospitaliers n’est pas homogène et les services de l’hôpital universitaire n’étaient pas les seuls dans
la prise en charge des sidéens. Les centres hospitaliers généraux de Toulouse et des préfectures des autres départements de la région ont, dès le
début de l’épidémie, soigné des patients touchés par le VIH /sida. Nous
avons construit avec les intervenants et les médecins militants une stratégie d’occupation du terrain et d’encerclement. L’information et la formation ont été les deux premiers outils pour convaincre et élargir le
premier cercle. La lettre de GRAPHITI, les journées régionales de
réflexion et les actions de formation ont été les moyens utilisés pour
convaincre des indispensables adaptations du système de soin. Dans un
premier temps, l’assaut de la citadelle universitaire ne fut pas difficile
car les toxicomanies étaient absentes des études et des cursus, et les formations proposées par GRAPHITI comblaient un vide, les actions de prévention sur le sida nécessitaient de rompre avec l’hypocrisie
moralisante, ce qui n’est pas le fort des grandes dames de la République.
L’écho de ces premières années de fonctionnement étant positif, l’élargissement est allé de soi, élargissement vers d’autres partenaires institutionnels et vers d’autres champs d’action, comme le travail de
recherche. Le soutien politique et financier des tutelles, renouvelé
chaque année jusqu’en 1996, a permis que cette enfance soit prometteuse et que les acquisitions initiales soient de bonne qualité. L’équipe
des bénévoles et des salariés a acquis une réelle compétence et un
savoir-faire indiscutable dans les pratiques de réseau, ce qui a assuré son
autorité dans le milieu et facilité le travail pour construire une prise en
charge adaptée à ce public spécifique tout en respectant les éthiques professionnelles.
Entre les années 1990 et 1996, le contexte s’est beaucoup modifié
pour les usagers IV infectés : l’accès au matériel d’injection stérile est
devenu possible grâce aux politiques de réduction des risques et aux
pratiques d’échange de seringues, les prescriptions licites de produits de
substitution ont permis à des médecins volontaires et à des pharmaciens
écoutant leurs clients une réelle prise en charge des toxicomanes par le
corps médical. GRAPHITI a, dans notre région, joué un rôle majeur dans
la mobilisation de ces nouveaux acteurs. L’idée de base qui fut mise en
œuvre est celle de l’échange multi-professionnel, chacun dans la reconnaissance des compétences de l’autre, transmettant son savoir théorique
et son savoir-faire pratique. Ce croisement des champs de connaissance,
difficile au départ car contraire à la tradition de l’enseignement en
France (ici, nous sommes sociologue ou médecin, anthropologue ou
psychologue, le ou étant toujours exclusif), a permis sur une base commune d’intégrer petit à petit les différents acteurs de terrain et même de
faire participer à nouveau l’université, cette fois sur la base multipartenariale.
Comme le disait V. Jankélévitch, « la jeunesse, c’est le carnaval de
l’intensité »; et tel fut le cas. Période riche, enthousiaste, pleine de
doutes et de contradictions, mais période pertinente pour ce qui concernait un meilleur accès aux soins des personnes infectées et une prévention plus proche des acteurs de terrain et donc plus efficace. GRAPHITI a
joué un rôle déterminant dans la mise en place des politiques de substitution, de prévention des risques et dommages, notamment en favorisant
l’échange des expériences nationales et européennes, en mettant en
débat toutes les questions polémiques, en publiant les actes des journées
de réflexion. Certes, pendant cette période, les portes ont quelquefois
claqué, mais n’est-ce pas l’une des caractéristiques invariantes de la jeunesse ?
Quelques exemples peuvent illustrer cette dynamique : les médecins et éducateurs spécialisés ne connaissaient rien au travail des pharmaciens d’officine, qui, pourtant, sont des acteurs essentiels de la
rencontre avec les toxicomanes – achat de seringues, de codéïniques et
distribution de médicaments prescrits ou détournés de leur usage thérapeutique. Les représentations réciproques que se faisaient les uns des
autres étaient près de l’insulte : pharmaciens = commerçants peu scrupuleux, pour les uns, médecins = dealeurs et éducateurs = parleurs
inutiles pour les autres. Heureusement, si l’on peut dire, il y eut les toxicomanes qui fréquentaient les deux et qui ont permis qu’enfin ils se parlent. C’est aussi dans cette période foisonnante que fut créée la
commission recherche de GRAPHITI, qui a mis en place une synergie
entre des chercheurs institutionnels et universitaires et des acteurs du
terrain social.
L’arrivée en France des anti-protéases et des tri-thérapies, en mars
1996, a profondément changé le rapport des médecins spécialistes du
VIH /sida avec leurs patients : avant, ces derniers mouraient tous au
milieu des meilleurs soins possibles, après, la maladie peut présenter
des rémissions de longue durée, au prix d’effets iatrogéniques importants. Cette nouvelle donne scientifique a bien sûr modifié le rapport de
ces mêmes médecins avec leurs patients toxicomanes. Devenant « soignables » dans l’association thérapeutique traitement de substitutiontrithérapie, ils furent mieux accueillis dans les services qui ne les supportaient pas antérieurement et cela a permis la mise à l’écart progressive de la secte du Patriarche. Croyant la bataille gagnée, les pouvoirs
publics ont infléchi leur aide aux associations qui travaillaient sur les
transversalités multiprofessionnelles et interpartenariales. Malheureusement, les associations comme GRAPHITI ne peuvent inscrire leur action
que dans la durée et ont besoin de financements pérennes et publics pour
assurer continuité et indépendance, surtout lorsque leur fonction est de
créer des espaces de parole et d’efficacité transversales dans des pyramides aussi lourdes que les institutions sanitaires, policières et judiciaires, et de créer des ponts entre le public et le privé. Les revirements
de la commande des tutelles furent dès cette période sources de conflits.
Mais la structure de l’association liant à parité les intervenants spécialisés en toxicomanie et des médecins engagés dans le soin du VIH /sida
d’une part, et la notoriété régionale et nationale acquise grâce au travail
réalisé d’autre part, ont permis de supporter cette séparation obligatoire
de la fin de l’adolescence. Les jeunes ne sont jamais ce que les projections parentales auraient voulu, sinon ce sont des clones et, dans notre
cas, GRAPHITI ne doit pas devenir un clone de structures existant déjà
auprès de l’administration sanitaire, parce que cela serait redondant et
coûteux. De plus, toute l’histoire des institutions de l’État depuis les
débuts de la République montre que les constructions pyramidales des
différents ministères sont parfaitement inefficaces pour faire circuler des
réflexions et des actions transversales. Quoi que l’on en pense, ce sera
toujours le rôle des associations d’être empêcheurs de tourner en rond !
Le passage à l’âge adulte
Après 1996, l’écart s’est creusé peu à peu entre la commande des
tutelles publiques et l’analyse que GRAPHITI faisait des impératifs de
santé publique concernant les conséquences sanitaires et sociales de
l’usage des drogues illicites. L’épidémie d’hépatites liée au virus C est
venue rappeler que les problèmes infectieux liés à l’usage intraveineux
n’étaient pas réductibles uniquement au champ du médical. La différence anthropologique fondamentale entre le sida et les hépatites est que
du côté du sida la maladie est bruyante et voyante, que la fin mortelle
fait écho préventif sur l’entourage, alors que du côté de l’infection à
VHC, la dégradation est insidieuse, lente, et peu remarquée. De plus,
actuellement en France, les usagers de drogue par voie IV sont très touchés par l’hépatite C, dont ils sont la plus grande partie du réservoir
viral. La médicalisation étroite et obtuse ne peut être une réponse préventive satisfaisante, et cette remarque est probablement la cause essentielle pour laquelle les tutelles financières ont continué jusqu’en 2001
d’assurer un financement minimum à GRAPHITI. En effet, fin des années
1990, l’association a organisé une fois de plus la rencontre impossible
entre des intervenants de proximité et les gastro-entérologues chargés
du soin. Grâce à ces contacts, une première campagne de prévention a
pu être organisée à la fois sur le dépistage sérologique et sur les moyens
d’éviter la contamination. Cette fois, la difficulté ne venait pas des résistances universitaires mais de la structure du soin en gastro-entérologie,
qui répartit les acteurs pour les deux tiers en privé, le tiers restant dans
l’hospitalisation publique. Le poids des laboratoires multinationaux
produisant les produits actifs contre le virus a accentué la prise en
charge purement technique de la maladie et leur stratégie auprès du
ministère pour obtenir l’autorisation de mise sur le marché fut de créer
une répartition équitable entre le public et le privé. Les créations des
réseaux hépatite C dans les différents départements sont marquées par
cette double influence, et le plus souvent ces réseaux ne sont qu’une
association policée des gastro-entérologues pour se répartir le marché
du soin entre public et privé. Leur fonctionnement va à l’inverse d’un
réseau multiprofessionnel et transversal capable de mobiliser tous les
acteurs concernés par l’épidémie : jeunes usagers de drogues non encore
injecteurs, éducateurs et infirmiers de proximité travaillant dans les
lieux de prévention des risques, médecins généralistes et pharmaciens
d’officine, internistes et gastro-entérologues.
Comme on le constate, cela va à l’encontre du travail initial effectué par GRAPHITI, même si l’association a maintenu un lien étroit avec
ces nouveaux réseaux.
Depuis longtemps, les membres de GRAPHITI ont réfléchi sur les
questions de la jeunesse car c’est à cette période de la vie que s’initient
les usages de produits psychoactifs. Les orientations du gouvernement
s’orientant à partir de 1999 vers une prise en compte des addictions,
quel que soit le statut juridique des produits utilisés, GRAPHITI s’est positionné pour animer cette nouvelle démarche. Mais encore une fois à partir du constat que les écarts entre les acteurs du soin et de la prévention
sur le tabac, l’alcool, les drogues sont au départ quasi océaniques. Deux
méthodes que tout oppose peuvent être mises en œuvre : soit on réunit
formellement les différentes structures qui existent sur ces différents terrains, soit on crée une dynamique à partir des victimes potentielles des
abus d’usage en mobilisant les professionnels qui sont à leur contact.
Les deux méthodes ne sont pas contradictoires, mais si c’est la première
qui est privilégiée, le risque d’enlisement bureaucratique et de récupération universitaire inefficace est majeur. Les futures chaires d’addictologie risquent d’être bien loin du terrain !
Décidément, le tonneau des Danaïdes est toujours ouvert et le travail de Sisyphe une excellente métaphore de l’action de GRAPHITI.
[1]
Nous avons appris depuis que les crapuleries financières touchaient aussi les hommes politiques puisque le monsieur Drogue de Charles Pasqua est accusé, dans cette affaire du
Patriarche, d’enrichissement personnel.