2002
Connexions
Une expérience associative dans un système d’échange local
[1]
Marie Hubaud
marie.hubaud@free.fr
Ce texte décrit et commente a posteriori une
expérience associative au sein d’un système
d’échange local. Les SEL s’inscrivent dans une
logique de transformation des échanges et
d’expérimentation de modes de gouvernement
collectif. L’exploration des normes et
valeurs ainsi que le fonctionnement des
groupes servent de repères dans l’analyse proposée.
Ces valeurs concernent le SEL, le fonctionnement
démocratique et la vision du
changement. Deux années de fonctionnement
sont ainsi présentées successivement. Cet
article est l’occasion d’aborder la question du
cadre associatif et de son fonctionnement.
This text describes and comments, a posteriori, an associative experience within a Local
Exchange Trade System. The LETS come
under a logical process of exchange transformations and collective government experiments. The norms and values as well as the
operation of these groups are used as benchmarks for this analysis. These values are
about the LETS, the democratic operation and
the vision of change. Two years of operations
are presented successively. This article provides an opportunity to talk about the issue of
the associative framework and its operation.
Mon intention est de décrire et de commenter une expérience associative lors de sa mise en place. L’objet de l’association : « Développer
les relations humaines par l’échange de biens, de savoirs et de services »,
correspond à l’appellation de système d’échange local (SEL ). Ce type de
système, appelé SEL dans les pays francophones, LETS (Local Exchange
Trade System) dans les pays anglo-saxons, a connu un développement
international croissant depuis une quinzaine d’années. Il accompagne le
creusement des phénomènes d’exclusion et de pauvreté.
Après avoir rappelé les fondements des SEL, je me propose de rapporter successivement deux années de fonctionnement et de revenir sur
les difficultés rencontrées.
La genèse du SEL s’inscrit dans un contexte caractérisé par des
normes et valeurs en rapport avec l’histoire et la société. Dans le cas des
SEL, c’est un modèle qui est repris vingt-cinq ans plus tard dans un autre
contexte. Il était donc intéressant d’exposer, dans un premier temps, les
valeurs fondatrices des SEL qui transparaissent au travers des objectifs et
les principes de fonctionnement de l’outil SEL. Ces éléments ne reposent
pas sur une étude approfondie des SEL mais reprennent plutôt ce qui
semblait important à l’époque. Ils ont été enrichis sur certains points. En
effet, si la réciprocité était citée comme principe, il n’était pas fait référence aux concepts et aux travaux de Mauss, par exemple.
Je décrirai ensuite comment le SEL a été mis en place et les principaux
événements de la première année du SEL, en précisant la place que j’occupais. Les difficultés ont été multiples : désaccord sur l’objet du SEL,
relations conflictuelles au sein du conseil d’administration… Elles sont
reprises à la lumière des contradictions entre les valeurs fondatrices du
SEL, du fonctionnement des groupes ou, plus précisément, du non-fonc-tionnement du groupe de coordination et du rôle joué par le fondateur.
La deuxième année, le fonctionnement du conseil d’administration
a été modifié et j’ai proposé d’animer le nouveau conseil d’administration. Cette année a été marquée par l’interrogation des SEL sur leur position vis-à-vis du « système établi », suite au procès de Foix. Cette
interpellation a été l’occasion d’une réflexion sur les orientations du
SEL. Le bilan de cette deuxième année soulève, lui aussi, un certain
nombre de questions sur le fonctionnement associatif.
Présentation des systèmes d’échange locaux
Selon S. Laacher, les systèmes d’échange locaux ont une double
filiation : l’une liée aux utopies socialistes, l’autre raccordée à des expériences nationales de monnaie franche qui ont eu lieu dans la première
moitié du XXe siècle (Laacher, 1999). Dans les premiers documents, les
SEL étaient présentés comme ayant une histoire récente, même s’ils
reprenaient des idées et des modes d’échange parfois anciens (système
de troc, monnaie franche… ). Le premier système d’échange basé sur le
temps comme unité d’échange est apparu à Vancouver, au Canada, dans
les années 1970, sous le nom de Community Exchange (Collectif,
1997). Ce type de système a ensuite été repris à partir de 1984 en
Grande-Bretagne, où l’on comptait 600 LETS en 1998. En France, le premier SEL a été créé en 1994 dans l’Ariège d’après l’exemple anglais.
Les valeurs fondatrices
Les SEL s’inscrivent dans une logique de transformation profonde
des échanges entre les êtres humains. Ils allient des logiques de résistance et de proposition : résistance contre l’exclusion sociale mais aussi
proposition d’une autre logique qui permet à tous, quels que soient son
âge, son statut, la possession ou non d’un emploi, de retrouver une capacité d’échange, de reconnaissance de sa place aux yeux d’autrui : « Le
lien est supérieur au bien » (P. Viveret, 1999).
Les SEL ne s’alignent pas sur la problématique de l’économie solidaire, qui s’insère dans un cadre et des règles juridiques connues et
reconnues par les acteurs individuels et les institutions.
Ils se définissent dans la perspective d’une économie plurielle non
réduite aux fonctions du seul marché et ouverte à la dimension réciproque des échanges non marchands. L’échange correspond à une situation de neutralité affective entre humains (je ne suis pas obligé d’aimer
quelqu’un pour échanger avec lui). Il reste nécessaire pour les membres
des SEL mais sa suprématie est remise en cause. Cette voie critique a été
ouverte en particulier par les travaux de Malinowski et de Mauss. La
notion de réciprocité développée par Mauss « fait apparaître entre les
partenaires, une réalité spirituelle, un tiers inclus tandis que l’échange
réalise une complémentarité d’intérêts qui peut se limiter à celle des
choses échangées » (D. Temple et M. Chabal, 1995). Ainsi, l’accès à la
monnaie locale des SEL, en offrant un accès au monde des échanges,
indépendamment du statut social des personnes et de leurs ressources,
crée en quelque sorte une dette symbolique vis-à-vis du SEL.
Le SEL participe également à une vision renouvelée de la citoyenneté. Il propose en effet un mode de gouvernement collectif fondé sur
des relations de confiance et l’interconnaissance (S. Laacher, 1999). Il
constitue une forme de réappropriation démocratique des principes de
base de la fiscalité, de la monnaie.
Les principes généraux de fonctionnement des SEL sont les suivants
(Collectif, 1997). Les échanges de biens, de savoirs et de services sont
effectués en contrepartie d’une somme de monnaie interne. L’unité
d’échange du SEL se distingue notamment de la monnaie par son caractère non spéculatif (existence de seuils de débits et crédits). Le choix de
l’unité de mesure reste variable. Certains SEL, dits « libéraux », ne fixent
aucun « tarif »; d’autres, dits « intermédiaires », recommandent 50 à 60
unités par heure avec la possibilité de négocier en fonction de la difficulté et de la pénibilité du travail. D’autres encore déclarent que, quel
que soit le travail effectué, l’unité d’échange est l’heure.
Les échanges se traitent directement de gré à gré entre deux adhérents. La transaction est portée sur un bon d’échange et transmise au
SEL. Le SEL publie un catalogue qui regroupe les offres et les demandes
de chaque adhérent et gère les comptes. Le montant des comptes individuels est généralement public. Des réunions régulières sont organisées
à l’occasion de bourses d’échange.
Parmi ces valeurs, il me paraît important de souligner plusieurs
points. La logique de transformation présente dans les SEL pourrait amener à les considérer comme des « outils de changement ». Ces changements portent sur les relations humaines, avec la mise en valeur de la
notion de réciprocité. L’équité dans les échanges est recherchée indépendamment des statuts et des ressources des personnes. Les adhérents
des SEL aspirent à un mode de fonctionnement plus « démocratique ».
Les SEL se situent en marge des cadres juridiques, à la différence de
l’économie solidaire. Ces différentes valeurs vont être déclinées de
manière différente dans le SEL au cours de ces deux premières années de
fonctionnement.
La première année de fonctionnement du SEL
J’ai été sollicitée, par celui que j’appellerai le « fondateur », à participer à la construction du SEL. Selon les membres de l’association, la
fondation revenait à celui que j’appelle le fondateur ou au groupe de
départ. Je le connaissais peu. Ancien représentant dans le domaine de
l’agriculture biologique, il travaillait chez des amis producteurs locaux.
Il avait découvert le SEL par un article sur le SEL de l’Ariège. Il le considérait comme un outil de changement en soi.
L’attrait pour une expérience correspondant à des valeurs auxquelles j’étais sensible m’a décidée à me lancer dans l’aventure. J’ai
participé activement au petit groupe à l’initiative du SEL, puis à sa mise
en place au sein du conseil d’administration. Je propose donc une vision
de l’intérieur. Au cours de la même année, j’ai débuté un cycle de formationanimation à l’ARIP qui m’a permis de prendre progressivement
un peu de recul sur cette expérience.
Nous nous sommes retrouvés à quatre ou cinq pour collecter les
informations, très limitées à l’époque, sur les SEL et organiser une
réunion d’information. Quarante personnes environ ont assisté à cette
première réunion. Elles ont alors exprimé leur intérêt pour les relations
sociales et les valeurs « humaines » du SEL tout en s’interrogeant sur
l’évaluation des échanges et les risques de dérapage (cautionner le travail au noir, conflits… ). Deux mois plus tard, le SEL a été créé sous
forme d’association loi 1901. Le choix du statut associatif s’est imposé
comme une évidence. En effet, il facilite l’accès à des services municipaux tels que le prêt d’une salle, des photocopies gratuites… Le mode
de fonctionnement a été repris en partiepour ce qui est de l’organisation
de l’assemblée générale et du conseil d’administration. Mais le fonctionnement du conseil d’administration, et en particulier du bureau, a
été complètement revu. Il y avait, dans les SEL, une volonté d’aller vers
un fonctionnement plus démocratique que celui constaté dans certaines
associations où les décisions restent entre les mains des seuls membres
du bureau. De même qu’il y avait un souhait de réappropriation de
l’échange, la participation aux décisions du plus grand nombre était souhaitée. De nombreux SEL ont d’ailleurs refusé le statut associatif. Il était
perçu comme une norme avec un fonctionnement hiérarchique en inadéquation avec le positionnement du SEL.
Lors de l’assemblée générale, les principes du SEL ont été adoptés et
résumés dans l’article 5 du règlement intérieur : « L’esprit du SEL s’appuie sur les principes de convivialité, d’entraide, d’équivalence et de
réciprocité des échanges. Le fonctionnement du SEL se base sur la transparence des informations et la responsabilité de chacun de ses
membres. » L’heure a été choisie comme unité d’échange.
Au cours de cette assemblée, dix-huit personnes sur les trente-cinq
présentes se sont proposées pour participer au fonctionnement du SEL et
au conseil d’administration. Devant cet enthousiasme, le conseil d’administration, initialement limité à dix personnes, a été élargi. Plusieurs
sous-groupes ont alors été créés à l’intérieur du conseil d’administration :
- le groupe coordination devait s’assurer de la circulation de l’information et du respect de l’éthique. Il était composé, à une exception près,
par les personnes à l’initiative du SEL : le fondateur et une de ses amies,
une autre personne et moi-même;
- le groupe « animation » veillait à « entretenir la convivialité » et organisait les « fêtes ». Ce groupe a fusionné avec le groupe « développement », chargé initialement de la communication vers l’extérieur. Le
fondateur et son amie faisait partie de ce groupe;
- le groupe « édition » devait réaliser la plaquette de présentation du
SEL, l’édito du catalogue des échanges et la rédaction de la gazette. Les
membres de ce groupe étaient intéressés par la réflexion sur le SEL. Je
participais, ainsi que la troisième « coordinatrice », à ce groupe ;
- la comptabilité des échanges et la réalisation du catalogue était effectuées par le fondateur.
Les fonctions ont été réparties entre les différents groupes, puis le
fonctionnement a été élaboré. Les réunions du conseil d’administration
devaient être préparées et animées de façon tournante par trois personnes issues des différents groupes. Ce mode de fonctionnement
« coopératif » (E. Enriquez, 1981) s’inspirait des expériences libertaires
d’une des membres du groupe de coordination. L’objectif affiché de ce
choix était de favoriser l’autonomie et d’éviter les « prises de pouvoir ».
Le pouvoir étant implicitement associé dans les esprits à une hiérarchie,
toute structure hiérarchique a été niée (le poste de président n’existait
que sur la déclaration d’existence destinée à la préfecture).
Les réunions du conseil d’administration sont rapidement devenues
difficiles, tendues. Elles étaient envahies par un climat émotionnel qui
gênait le travail. Les animations étaient très inégales d’une fois à l’autre.
Ces dysfonctionnements ont conduit un certain nombre de personnes à
se désinvestir à la fin de la première année.
Réflexions a posteriori sur le fonctionnement
de cette première année
J’ai essayé de comprendre a posteriori ce qui s’était passé au cours
de cette première année et, en particulier, pourquoi tant d’incompréhensions et de luttes s’étaient greffées autour du SEL. Certains points ont pu
être explicités au sein du groupe de coordination. D’autres s’appuient
sur une reconstitution des faits. L’exploration des logiques contradictoires sous-jacentes dans le SEL et les fonctionnements des groupes servent de fil à l’analyse présentée.
Au-delà de l’adhésion aux valeurs affichées par les SEL, la concrétisation du projet a dévoilé des logiques différentes. Des articles publiés
dans la presse et le fonctionnement des différents SEL créés au niveau
national illustrent la variété de ces logiques. Ainsi, les SEL pouvaient
être compris comme :
- un outil pour recréer de la convivialité : l’accent est alors porté sur la
qualité de la relation humaine, la convivialité, le local;
- un outil de réflexion et de proposition : cette représentation des SEL est
surtout reprise par une presse « alternative » pour laquelle les SEL sont
«des expériences pour élargir ses réflexions sur la société » (revue
Silence de septembre 1995). Les SEL proposeraient « une monnaie
morale pour la construction sociale d’une économie locale » (Lee in
Rizzo, 2002) et constitueraient « des formes de résistance à la mondialisation de l’économie » (Latouche in Rizzo, 2002).
- un outil de réinsertion face à la crise et à la disparition du lien social.
Cette représentation est largement relayée par la presse nationale qui
aborde plus rarement les autres approches (« un système de troc qui permet de faire face aux difficultés économiques de la crise », « pour raccommoder le tissu social et favoriser les contacts, une solution : le troc »
(Télérama, avril 1996) ;
- un moyen de « frauder le fisc » et de favoriser le « travail au noir ».Cette inquiétude, fréquemment énoncée, est en contradiction avec les
principes des SEL.
Ces différentes logiques, sans être forcément contradictoires, ont
suscité une certaine conflictualité au sein du SEL. Les représentations du
SEL comme « outil de réflexion et de proposition » et comme « outil de
réinsertion » se sont révélées particulièrement dissonantes.
Les SEL s’inscrivent à l’origine dans des logiques de résistance et de
proposition. Mon hypothèse est qu’en s’ouvrant plus largement à la
société civile, ces logiques ont été transformées et reprises sur le mode
de la « réparation ». Elles ont alors été soupçonnées, par ceux qui interrogeaient le plus le système, d’être instrumentalisées et, par là même, de
permettre au système établi de perdurer. Les SEL ont suscité un enthousiasme qui a réuni les tenants de ces deux logiques autour de la volonté
d’agir. Ces deux logiques se sont affrontées dans le SEL.
Ces logiques étaient incarnées par certaines personnalités qualifiées
respectivement de « catho » et « d’intello ». Ces deux tendances se trouvaient présentes au sein de l’organisation, dans les sous-groupes « animation » et « édition ». Une grande partie du groupe « animation »
mettait en cause les articles publiés dans la gazette, jugés engagés politiquement. A contrario, le groupe « édition » n’approuvait pas les fêtes
organisées par le groupe « animation » qui, de leur point de vue,
n’avaient pas une dimension assez militante.
À l’exemple d’autres organisations, les valeurs instituantes du SEL
portent bien en elles des logiques différentes (réparatrice et militante).
Ces logiques sont non seulement contradictoires et conflictuelles au
plan de l’organisation mais aussi au niveau des identités (J.C. Rouchy,
1999). Leur confrontation est alors d’autant plus « sensible » au niveau
individuel.
Mon hypothèse est que les logiques en présence, tels les champs de
force opposés décrits par Lewin, maintenaient le groupe du conseil
d’administration dans un équilibre quasi stationnaire (K. Lewin, 1970).
Dans un tel contexte, les tentatives pour discuter et poser les problèmes
étaient interprétées comme des tentatives pour obtenir le leadership et
comme une prise de pouvoir. Ainsi, lors d’une réunion particulièrement
houleuse, le débat qui portait explicitement sur le contenu s’est avéré
concerner la place et les relations, au sein du conseil d’administration,
de certaines personnes.
La prise de parole était considérée comme une prise de pouvoir et
une source de « domination ». Le leadership aurait alors été perçu
comme un attribut du pouvoir associé à l’idée d’« ascendant » et non
comme un aspect fonctionnel utile à la bonne marche du groupe
(E. Bodiou, 1997). Les fonctions étaient associées à l’idée de hiérarchie.
Or, cette possibilité d’un pouvoir « ascendant » allait à l’encontre
d’une des valeurs fortes du SEL : l’égalité. Le choix de l’équivalence des
échanges et du mode de fonctionnement coopératif suppose, en effet,
une remise en cause implicite de la conception traditionnelle de la division du travail entre ceux qui pensent et ceux qui exécutent. De même,
le fait de ne pas moduler la mesure des échanges en fonction de la compétence et de l’expérience amenait probablement les membres du SEL à
rejeter les différences (sans doute confondues avec les inégalités).
Tenir des places et fonctions différenciées au sein du conseil d’administration devenait alors difficile, que ce soit des fonctions de production (poser des buts, suggérer des procédures, résumer… ) et/ou de
régulation (se faire l’écho des sentiments ressentis par le groupe, réduire
les tensions, faciliter la communication et la participation… )
(E. Bodiou, 1997). L’utopie sous-jacente dans le mode de fonctionnement du SEL correspondrait alors à celle décrite par J.C. Rouchy pour le
fonctionnement coopératif, à savoir celle de « la fratrie a-conflictuelle
où existerait une égalité des compétences et des investissements personnels » (J.C. Rouchy, 1999, p. 32-38).
Mais si le fonctionnement du SEL était sous-tendu par une telle utopie, il était loin d’appréhender la difficulté de gérer au quotidien des
structures « coopératives ». Les groupes de travail sont essentiels au
fonctionnement et à la régulation de l’organisation. « Leur mise en
œuvre nécessite que les dispositifs des groupes de travail soient rigoureux et respectés afin qu’il y ait échange et transformation de l’information » (J.C. Rouchy, 1999). Dans le cas du SEL, le groupe du conseil
d’administration était sans cesse envahi par des tonalités émotionnelles.
Ce qui rendait impossible l’établissement d’un groupe de travail au sens
de Bion.
Plusieurs hypothèses peuvent expliquer le maintien de cet équilibre.
Le groupe de coordination n’a pas fonctionné et s’est peu réuni. Or, sa
fonction était justement de coordonner et de faire le lien entre les
groupes. Le fondateur a sans doute joué un rôle plus ou moins important sur ce point. Il avait, me semble-t-il, développé un fonctionnement
charismatique (au sens centralisateur) dissimulé sous notre mode de
fonctionnement coopératif. Il avait la maîtrise des outils de fonctionnement de l’association (le catalogue et la comptabilité) et il entretenait
des relations privilégiées avec les membres du SEL. De cette place, il
n’avait sans doute pas intérêt à ce que nous sortions de notre inertie. Il
niait tout différend, ce qui empêchait la confrontation et l’explicitation
des problèmes rencontrés en interne. Lors des réunions du CA, il parlait
peu et ne reprenait que le non-conflictuel : « Il n’y avait pas de problème… ». Il refusait donc d’assumer le rôle de président tout en le
tenant « en sous-main ».
Mais une autre « utopie » me semble se cacher derrière celle du
fonctionnement démocratique. Elle concerne le changement. Les SEL
s’inscrivent en effet dans une logique de transformation des relations
humaines. Que ce soit au niveau de la mise en place du SEL, du choix
des règles et du fonctionnement, il aurait suffi de créer l’outil, de décréter l’autogestion et l’égalité. Cela traduit une certaine naïveté largement
partagée sur le changement. A contrario, les remarques allant dans le
sens de la réflexion, parfois peut-être inopportunes, augmentaient sans
doute les résistances. Comme le dit A. Lévy, il aurait suffit « de mettre
les gens ensemble, de les réunir, de leur donner la parole ou “d’ouvrir
un champ de parole”, de supprimer les contraintes qui pèsent sur les
groupes, de décréter l’autogestion, pour que naisse la parole “libre”,
“vraie”, pour que les individus et les groupes deviennent “sujets” au lieu
“d’assujettis”, pour [… ] que s’effectue le changement désiré, sans que
la question du travail et de la manière dont celui-ci se fait n’ait même à
être posée » (A. Lévy, 1973, p. 105).
La déclinaison des différentes valeurs (égalité, fonctionnement
démocratique, changement) au niveau de l’organisation, des groupes ou
des individus confirme leur étroite imbrication.
Ces constats rejoignent les conceptions selon lesquelles l’intériorisation des valeurs, les processus de changement passent par la modification des structures extérieures et par un travail effectué par les
personnes membres de l’organisation sur leur propre représentation et
les valeurs dont elles sont porteuses (J.C. Rouchy, 1999 ; A. Lévy,
1973). Cette interrogation, parce qu’elle remet en cause des valeurs
intériorisées, est source d’angoisse et suscite des résistances au niveau
des individus. Dans le SEL, elle s’est notamment traduite par l’agressivité dans les réunions, la recherche d’un bouc émissaire… L’évolution
des valeurs nécessite une métabolisation entre la réalité psychique et la
nouvelle réalité extérieure (J.C. Rouchy, 1999). Selon lui, le groupe est
l’espace intermédiaire, lieu de confrontation, où peut s’opérer cette
métabolisation. C’est alors la qualité des groupes qui détermine les possibilités de changement, en particulier leur espace contenant qui, ici,
n’était pas assuré. Mais alors, quelles possibilités pour le cadre associatif d’offrir ces espaces, d’assurer ces fonctions ? Qui peut assurer des
fonctions de régulation sans être pris par ses propres valeurs ?
Deuxième année de fonctionnement du SEL
Lors de la deuxième année, le conseil d’administration a été réduit
à sept personnes. Le fondateur a cessé de venir aux réunions du conseil
d’administration après quelques mois. J’ai proposé de prendre en charge
l’animation du CA et je me suis présentée au poste de présidente. J’ai
choisi de « laisser de côté » mes attentes vis-à-vis des objectifs du SEL
pour me concentrer sur le fonctionnement. J’assurais, autant que possible, des fonctions de facilitation, de régulation, et je participais peu à
la production lors des réunions du conseil d’administration. Au bout
d’un certain temps, il a été possible de discuter des problèmes au fur et
à mesure qu’ils se présentaient (réflexion sur la nécessité de règles par
rapport à la nature des biens et services échangés, l’utilisation de la
gazette… ). Le conseil d’administration s’est alors positionné comme
garant de l’esprit du SEL (assurer le respect des limites, de l’éthique des
échanges).
C’est alors qu’a eu lieu le premier procès (« procès de Foix »), où
une adhérente d’un SEL était poursuivie pour « emploi de travailleurs
clandestins » (également membres du SEL ). Le coup de projecteur porté
sur la position « marginale » des SEL a fait resurgir les questionnements
sur leur positionnement par rapport au « système établi ». Jusque-là, les
SEL avaient pu bénéficier d’une certaine compréhension des pouvoirs
publics au nom de la reconnaissance de leur fonction d’insertion. La
possibilité de se trouver « hors la loi » pouvait en inquiéter certains, en
réjouir d’autres, elle a conduit les membres du SEL à s’interroger sur leur
position par rapport à la société : fallait-il des règles plus strictes pour
ne pas sortir du cadre légal en interne ou proposer de participer à l’évolution du cadre légal, et comment ? Un groupe de travail a été constitué,
les discussions en assemblée générale n’aboutissant pas.
L’objet initial du groupe – réfléchir aux conséquences du procès de
Foix – s’est finalement transformé en réflexion sur les fondements et
attentes des adhérents vis-à-vis du SEL. Le groupe a souhaité que les propositions qui émergeraient de la réflexion soient représentatives de l’ensemble des adhérents. L’idée d’un questionnaire a été retenue.
Trente-sept adhérents sur soixante ont répondu. Le dépouillement du
questionnaire a été effectué dans le groupe de travail. Ce questionnaire,
conçu par une étudiante en sociologie membre du SEL, comprenait des
questions ouvertes. Une question portait sur leur préférence entre plusieurs scénarios d’évolution présentés dans un texte de réflexion sur les
SEL (J.P. Barbez, 1997).
Les différents scénarios proposés étaient les suivants :
- face à l’horreur économique, le SEL reste en marginalité, « heureuxcaché ». Il forme un noyau de résistance, de convivialité… ;
- pour répondre aux exclus, les SEL entrent dans les mouvements associatifs « secourables-charitables » comme les Restos du cœur, le
Secours populaire, le Secours catholique… « Sorti de la marginalité, il
touche au système établi pour en soigner la gangrène ou tenter de la corriger » ;
- pour proposer un système alternatif, le SEL élargit son champ de
réflexion et propose « une relève sociétale pour suppléer l’effondrement
du libéralisme sauvage ». Il postule une « implosion naturelle du système, confronté à l’impossibilité de créer indéfiniment un profit financier exponentiel ». On voit que la tonalité du discours est très marquée
par le militantisme. En cela, elle illustre bien le point de vue des militants vis-à-vis des tenants d’un SEL orienté vers l’entraide.
Les scénarios 1 et 3 ont été cités le plus souvent. L’option « alternative économique » restait, pour les adhérents, une « aspiration ». L’absence et la faible importance de la dynamique économie solidaire
étaient regrettées. L’entraide et l’insertion y étaient peu présentes, faute
de personnes dans le besoin parmi les membres du SEL. En réponse aux
débats qui avaient agité le SEL, il est apparu qu’il était surtout vécu
comme un espace convivial. Les membres adhéraient aux principes
énoncés et ne remettaient pas en cause l’unité d’échange, un an après.
À l’issue de cette deuxième année, l’importance des fonctions de
facilitation et de régulation à assurer au sein du conseil d’administration
est apparue, mais, avec elle, la difficulté de les assumer et, surtout, de
les transmettre. Ces fonctions demandent à ceux qui les occupent un
certain recul par rapport à leurs propres valeurs. Lors de cette année, le
conseil d’administration a mieux fonctionné. Toutefois, d’autres clivages entre le conseil d’administration et les autres membres du SEL
sont apparus. Les discussions en assemblée générale restaient difficiles.
Elles étaient jugées intéressantes dans le questionnaire, mais insuffisamment cadrées et dirigées. Quelle possibilité, dans le cadre associatif,
de créer un espace de réflexion commun sur la pratique des échanges et
ses effets ? Un espace qui ne serait pas limité à un petit groupe mais qui
pourrait concerner l’ensemble de l’association ? Comment mettre en
place un tel groupe ? Il apparaît nettement qu’il ne pourrait fonctionner
qu’avec des personnes ayant un minimum d’expérience de groupe ou
avec le soutien d’un intervenant extérieur, soutien que les associations
n’ont ni le réflexe, ni les moyens de demander en général.
Pourtant, l’espace associatif offre, il me semble, un espace de
liberté inégalé pour confronter ses « utopies » à une certaine réalité et
leur donner, ainsi, la possibilité de « mûrir ». Malheureusement, si j’en
crois mon expérience dans le SEL, cette confrontation est souvent décourageante, faute d’espace d’analyse et d’outils pour aborder les difficultés. Cet espace aurait été particulièrement intéressant dans le cadre du
SEL, où la représentation du cadre associatif était quelque peu paradoxale. Tout en respectant un certain nombre de principes (assemblée
générale, conseil d’administration… ), la recherche de plus de démocratie a conduit à nier une part des statuts associatifs, et en particulier les
fonctions de président, trésorier et secrétaire. Cette défense contre toute
hiérarchie a conduit à des dysfonctionnements et à une atmosphère
conflictuelle. Cette attitude vis-à-vis du statut associatif rappelle celle
du SEL vis-à-vis de l’échange. L’attitude critique face à ce qui peut être
injuste dans l’échange conduit à proposer une égalité paradoxalement
injuste et une sorte de défense par rapport à ce qui marquerait une différence. De même, la négation des dérives du pouvoir a conduit à nier
et à se défendre de tout ce qui pourrait se rapporter à une hiérarchie.
Cela n’a pas empêché, la première année, une sorte de prise de pouvoir
dissimulée et, surtout, un climat de suspicion vis-à-vis d’un éventuel
leadership. Les fonctions n’étaient pas assurées, faute d’un véritable
fonctionnement coopératif, et gênaient le fonctionnement du SEL.
Après cette deuxième année, j’ai quitté le conseil d’administration,
conformément aux statuts. Ces derniers prévoyaient des mandats non
renouvelables. Six ans après, le SEL fonctionne toujours. Il regroupe une
centaine de familles qui se retrouvent régulièrement. Le SEL reste un
vivier d’expériences mais les valeurs militantes de départ n’apparaissent
plus. Il est devenu un espace de convivialité, notamment interfamiliale,
bien au-delà d’un simple outil d’échange. Dans ce sens, il permet
d’étendre localement des échanges réciproques au sens où l’entendait
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[1]
Cet article est en partie issu d’une étude réalisée dans le cadre du cycle animation-formation
effectué à l’ARIP (Association pour la recherche et l’intervention psychosociologique) à Paris, de
1996 à 1998, avant une participation au cycle perfectionnement psychosociologique les deux
années suivantes.