Connexions
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I.S.B.N.2749200997
168 pages

p. 91 à 99
doi: en cours

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no77 2002/1

2002 Connexions

Mobilité, espaces marchands et sociabilité

Marie-Antoinette Hily chargée de recherche, CNRS-MIGRINTER /MSHS Poitiers, 99 avenue du recteur Pineau, 86000 Poitiers. E-Mail : hily@mshs.univ-poitiers.fr
La ville de Vintimille est connue pour son marché frontalier où convergent chaque vendredi plusieurs centaines de migrants originaires de nombreuses régions du monde (Sénégal, Chine, Équateur, Inde, Pakistan, pays du Maghreb, pays de l’Est...) et spécialisés dans la vente « à la sauvette » de contrefaçons (sacs à main, montres, lunettes, polos, etc.). Parce que les échanges marchands qu’ils engagent concernent des individus, des groupes et des organisations qui opèrent ou veulent opérer transnationalement, ils travaillent la hiérarchie des appartenances et des affiliations et introduisent en pratique des possibilités de ruses et de négociations de l’ordre social d’autant plus efficaces qu’elles sont sans cesse réajustées selon l’état des rapports de force. Les populations « migrantescirculantes » (commerçants, vendeurs à la sauvette etc...) remettent aussi en question le rapport à l’altérité et à la territorialité. The town of Vintimille is known for its frontier market where converge each Friday several hundreds of migrants originating from many areas of the world (Senegal, China, Ecuador, India, Pakistan, Maghreb countries, Eastern European countries). This market is specialized in the illicit street selling of counterfeits (hand bags, watches, glasses, sports shirts, etc). Those commercial exchanges concern individuals, groups and organisations that operate – or want to operate – on a transnational basis. They challenge the coherence of the social formations historically built, they redefine the hierarchy of the memberships and the affiliations, and introduce in the practice possibilities of tricks and negotiations of the social order all the more effective as they are unceasingly readjusted according to the ratio of forces. These migrants (street vendors, small traders... ) call into question the relation between alterity and territoriality.
Les circulations migratoires de populations de l’ouest Africain, de l’est de l’Europe, des pays du Maghreb, de la Chine, etc., échappant pour partie au salariat et développant des activités commerciales formelles ou informelles visibles dans les villes européennes, posent différemment le rapport à l’intégration qui appelle à la sédentarisation. Les populations « migrantes-circulantes » (commerçants, vendeurs à la sauvette etc.), que l’on distinguera des « immigrés » installés, remettent en question, par leurs pratiques commerciales et culturelles et par leurs déplacements, le rapport à l’altérité et aux identités.
À partir des années 1990, la configuration des migrations s’est transformée : les flux se sont diversifiés ainsi que les lieux d’origine. Les destinations ne sont prioritairement plus comme dans les années 1970, les anciens pays colonisateurs. La mobilité joue désormais un grand rôle dans les projets des migrants que l’on ne peut plus appeler « immigrés » dès lors que ces « migrants-circulants » sont prêts à partir mais pas forcément à se stabiliser. La mondialisation des échanges et des flux a accru la mobilité transfrontalière et les mouvements de courte durée se sont développés sous forme de navettes, comme l’a bien décrit M. Morokvasic ( 1999) pour les migrants de l’Europe de l’Est.
Aujourd’hui, les mobilités, que l’on peut qualifier de mondiales, nous engagent à concevoir autrement les transformations de villes, de régions, de nations. La densification et le développement de réseaux transnationaux, la circulation accrue des biens matériels et immatériels dérangent des régularités propres à nos sociétés de plus en plus exposées aux décloisonnements des lieux. De Certeau les dit, fondés sur le « droit acquis d’un propre » ( 1990). Tenus pour dérangeants les migrants fascinent pour leurs capacités à s’adapter aux situations et leurs compétences à circuler, mais ils inquiètent aussi pour leur expérience de la mobilité.
La recherche que nous menons avec C. Rinaudo [1], sur le marché de Vintimille à la frontière italo-française, nous a permis de constater, à quel point les populations « migrantes-circulantes » tentent d’investir les places marchandes, d’en tirer des bénéfices tout en se tenant à distance des mentalités du lieu, de l’organisation des hiérarchies sociales et économiques et enfin de l’organisation des pouvoirs (Tarrius, 2000). Mais elle a permis aussi d’entrevoir ce qui se trouve modifié du rapport à l’autre et notamment comment les échanges commerciaux contribuent à la redéfinition de sociabilités sur la base de liens professionnels, qui ne se forment pas uniquement sur des bases ethniques mais aussi sur celles d’expériences communes partagées. Il sera aussi question de montrer comment des pratiques marchandes informelles et illégales, dénoncées par les pouvoirs publics, contribuent à la renégociation des identités. Dans cette perspective, je mettrai l’accent sur les stratégies et sur les « projets » des marchands ambulants, lesquels s’inscrivent dans leur capacité à s’ajuster aux situations auxquelles ils doivent faire face : ne pas empiéter sur l’espace du voisin, négocier avec la police, faire appel à un intermédiaire pour résoudre un conflit, s’associer à d’autres vendeurs ou à des marchands patentés, entrer en relation avec des personnes~ressources, etc.
Vintimille, ville de 50 000 habitants, est d’abord connue pour son marché du vendredi où depuis quelques années convergent plusieurs centaines de petits vendeurs migrants (nous en avons comptabilisé plus de 700 un vendredi d’août 2001) originaires de nombreuses régions du monde (Sénégal, Chine, Équateur, Inde, Pakistan, Bengladesh, pays du Maghreb, pays de l’Est), spécialisés dans la vente à la sauvette de bijoux de pacotille, de babioles fabriquées en Asie etc. On rencontre aussi sur cette place marchande des tatoueurs indiens ou marocains, des calligraphes chinois, des Équatoriens spécialisés dans le folklore amérindien, mais surtout des vendeurs de contrefaçons de produits de marques (sacs, montres, lunettes, polos, etc.). Attirés par la forte demande de la clientèle française et des touristes séjournant sur la côte d’Azur (le marché a acquis une réputation internationale), ils font le déplacement en train ou en bus depuis Gènes, Milan, Turin, villes où ils logent, pour écouler leurs marchandises. Ces vendeurs de rue, parmi lesquels on trouve beaucoup de Sénégalais appartenant pour la plupart à la confrérie mouride, travaillent à la vente de montres de marque contrefaites.
Ils font partie intégrante de la vie urbaine et du commerce local. Et s’ils contribuent à la création de la richesse du marché, ils participent également au processus de recomposition identitaire de l’espace public urbain sur le mode d’une mise en saillance des identités ethniques à des fins commerciales. Ils participent aussi à la construction sociale d’une représentation cosmopolite de la ville.
Les Sénégalais et les Marocains ont donc depuis quelques années démultiplié la petite vente locale de contrefaçons, traditionnellement aux mains des commerçants italiens patentés qui les dissimulaient derrière leur banc. Vintimille est devenue depuis une dizaine d’années une place marchande de plus en plus attractive pour des populations qui veulent se lancer dans l’aventure du commerce, trouver des moyens de « faire de l’argent », avant de saisir les opportunités de partir ailleurs ou de passer la frontière pour « monter » en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Angleterre.
Dans ce contexte brossé à grands traits, semblable à ce que d’autres chercheurs ont décrit pour d’autres villes (Péraldi, 2001, à Istanbul; Tarrius, 2000, à Marseille), Vintimille est révélateur d’un modèle déjà mondialisé d’une économie « par le bas » (Portes, 1999). Il nous permet aussi de saisir l’apparition de sociabilités nouvelles et les contradictions entre logiques politiques et logiques marchandes. De nos enquêtes se dégage le constat que l’action économique et les ressources de la mobilité sont propices à de nouveaux « branchements » qui rendent l’altérité moins menaçante. Des alliances plus ou moins durables se nouent à la faveur des échanges marchands. Ces « liens faibles » (Granovetter, 1971) qui se tissent entre commerçants et entre clients et commerçants créent des formes de sociabilités qui contribuent à desserrer les réseaux des « autochtones ».
Nous illustrerons ce dernier point par deux portraits de vendeurs qui nous semblent significatifs d’une partie des populations circulantes présentes sur le marché. Ce qui frappe dans ces itinéraires c’est d’abord la place centrale qu’occupe « le projet ». Ce qui importe pour la plupart, c’est de développer de l’activité, de se connecter avec des personnes pouvant être utiles pour développer d’autres activités, de s’appuyer sur des réseaux de compatriotes, notamment la communauté mouride pour les Sénégalais. Ce qui frappe également c’est que dans tous les « projets » en question, le pays d’origine est fortement présent et toujours à l’horizon d’un va-et-vient ou d’un retour, avant un nouveau départ.
Aziz est arrivé en Italie, il y a quinze ans. À Dakar, il travaillait à l’hôtel Méridien et faisait commerce avec les équipages d’une compagnie aérienne dont les avions atterrissaient dans la capitale avant de repartir pour l’Amérique du Sud. Il vendait des paréos, des tissus, de l’ivoire aux équipages et les hôtesses au retour lui apportaient des sacs en cuir qu’il revendait aux clients. À cette époque, il ne voulait pas émigrer alors qu’il avait un frère en France (infirmier dans une clinique privée dans la région parisienne). Sa rencontre avec une hôtesse italienne l’a incité à partir, d’abord à Florence, puis vers la France. Quand il est arrivé à Paris, il a vite compris qu’il ne pourrait faire ni un travail salarié ni vendre des « bricoles » comme ses compatriotes. Il repart à nouveau en Italie où vit un cousin. Il a d’abord vendu sur les plages des sacs et montres de contrefaçons alors que très peu de Sénégalais « osaient ce commerce » (c’était à la fin des années 1980). Puis il a décidé de s’installer en Italie après avoir vendu des bijoux sur la riviera française. Il a, lors d’un voyage à Dakar, pris connaissance des accords de réciprocité avec l’Italie et, dès son retour, il a obtenu une autorisation pour créer un commerce. Depuis 1985, Aziz tient un stand sur le marché qu’il sous-loue à un Italien dont le commerce périclite. Il se ravitaille à Naples, Parme, Rome et Gènes. Il achète pour près de 100 000 francs de marchandises en début de saison et complète son stock quand il vient à manquer. « Moi je me ravitaille à Rome, chez un juif, pour les pierres semi-précieuses. Chaque début de saison, je lui téléphone et il me prépare ce qui marche et les choses plus classiques qui marchent partout. Sinon j’ai un autre copain qui est Bangladais et là je prends les trucs pas chers. En ce moment c’est lui qui me les amène, il fait grossiste. »
Pour Aziz, les affaires ne consistent pas uniquement à faire un bénéfice à court terme, il faut aussi « se comporter bien et pour ça on ne peut pas faire les choses trop faciles, sinon ça ne va pas. Quand je suis dans le commerce, j’ai droit à tout, je n’ai pas de limites… ici ils ne te l’interdisent pas, mais la concurrence est forte alors il faut savoir agir. Tant que tu restes à ta place ça va, alors du moment où je réfléchis beaucoup avant de faire quelque chose, alors je me lance pas comme ça… quand ils ont un stock de beaux costumes et qu’ils ont des difficultés à le vendre, alors on va voir Aziz… moi si je le veux, je fais mon prix et je paye en trois mois. J’emmène ça à Paris, chez la femme de mon frère qui les vend aux Sénégalais ou aux Français en banlieue. »
Aziz conclut sur le respect et la parole : « Il faut se faire respecter, sinon ils te marchent sur la tête et tu ne vas plus vivre. Moi en Italie, j’ai jamais discuté, mais je ne me suis jamais battu, je pense qu’on peut tout régler par la parole et la détermination… il faut en imposer… »
Aziz s’est installé dans cette vie de commerçant, il est organisé. Tant que ses enfants ne sont pas installés (actuellement l’aîné fait des études d’économie à Dakar) il n’abandonnera pas son commerce ou mieux ses commerces. Il a pour projet de vivre au Sénégal et d’exploiter la ferme qu’il a achetée.
Aziz a fait « son trou » et le regard qu’il porte sur les populations qui se croisent sur le marché est tranché. « Sur la passerelle il y a des Chinois, des Bangladais, au bord de mer il y a des Chinois, il y a des Pakistanais et un peu d’Indiens… les Chinois sont plutôt en famille, les Bangladais sont seuls comme les Sénégalais… je suis le seul Sénégalais qui fait un commerce avec un stand… dans le parc il y a comment dire… Ce n’est même pas des réfugiés, je veux dire les Kurdes qui viennent avec les bateaux, les trucs comme… Les Kurdes attendent de partir en Allemagne… Les Albanais, les Roumains n’attendent personne, ce sont des délinquants des grands chemins… Parmi les Italiens, on voit des gens très compréhensifs… quand ils voient un Sénégalais, ils disent qu’il est clean, alors quand ils voient la police, il y en a qui cachent la marchandise, beaucoup le font. Par contre il y en a d’autres qui cherchent à faire du « casino » comme ils disent… Il y a ce rapport-là avec les Italiens, mais moi, qui suis en règle, ça va. Il y en a à qui je ne parle pas, je ne sais pas comment situer leurs comportements… parce que quand j’ai commencé le marché, j’avais une toute petite table et je faisais des journées de trois cents francs, cinq cents francs, deux cents francs… avec seulement des boucles d’oreilles et quatre colliers, des trucs comme ça. Quand ils ont vu que j’avais de la marchandise alors ils ont commencé… mais moi je les ignore parce que je suis là pour travailler… par contre il y a des Italiens qui sont très biens et qui sont contents quand tu travailles honnêtement… Certains me téléphonent, « j’ai de la marchandise, viens voir si ça t’intéresse, des trucs comme ça », d’autres tu ne peux pas… je ne peux pas dire que ça existe uniquement en Italie c’est vrai partout. Comme ils disent ici « tout le monde fait un pays », alors partout les mentalités dans le commerce sont toutes pareilles, ça change peut-être un peu, mais ça ne diffère pas trop. Alors entre les collègues Sénégalais et les Italiens il y a ce rapport, il y en a qui ne peuvent pas les voir, il y en a par contre qui gardent la marchandise. Il y en a qui demandent : « Alors aujourd’hui tu as fait des affaires ? » Il y en a qui t’invitent à manger, par contre il y en a qui ne peuvent pas te voir ».
Pour conclure Aziz considère que le marché est un espace social qui « englobe tout. Celui qui est dur de tête, il ne réussira jamais à comprendre l’autre ou à le trouver, il aura toujours son idée. Le jeune, tu peux le changer ». Actuellement il vit dans un petit village où il participe activement à l’organisation des festivités locales mais « si ça ne marche pas, je suis prêt à partir ».
Mamadou lui est vendeur de contrefaçons. Depuis cinq ans qu’il fait ce commerce, il a « monté » dans la carrière puisqu’il est devenu grossiste et ravitaille à Gènes une vingtaine de petits vendeurs. Il pratique aussi la tontine avec trois compatriotes et met de l’argent de côté pour monter une boutique Internet à Dakar. Bien introduit dans le circuit, Mamadou est « protégé » par un restaurateur italien qui lui garde sa marchandise. Il n’a travaillé à son arrivée en Italie que six mois dans un supermarché pour avoir ses papiers et ensuite se lancer dans le commerce. Il a maintenant investi une station balnéaire de la côte Ligure où la concurrence est faible. Pour Mamadou, ce type de commerce n’est qu’un tremplin pour retourner au pays et investir dans l’économie locale.
Quand je rencontre Mamadou, il est 16 heures et sa journée est terminée. « Il n’y a plus beaucoup de monde sur le marché » explique-t-il. « C’est la fin de saison, ça ne sert à rien d’insister. » De toute façon, il a déjà fait sa recette. Il a vendu trois montres ce matin, ce qui représente un bénéfice net de quatre cents francs. En pleine saison, quand les touristes sont nombreux, il arrive à gagner plus de mille francs par jour. Dans la petite station balnéaire où Mamadou travaille les autres jours de la semaine, les gens lui commandent des contrefaçons. Il s’est ainsi construit des relations de négoce : « Les clients regardent, réfléchissent, regardent à nouveau le lendemain et finissent par acheter le surlendemain ou la semaine d’après. » C’est très différent de la tension qui s’exerce sur le marché de Vintimille du fait de la combinaison des rondes de police et de la forte concurrence des autres vendeurs, ce qui oblige à conclure des affaires très rapidement.
Le bénéfice journalier de Mamadou en dit long sur la rentabilité de ces petites entreprises individuelles de vente de contrefaçons à la sauvette. Comme il dit, c’est « une activité porteuse », qui n’a pas grandchose à voir, économiquement parlant, avec la vente de petits objets en tout genre sans grande valeur marchande. Mamadou a un projet clair : il veut « faire de l’argent » pour s’installer au Sénégal et monter sa propre entreprise. Sa première idée était de monter une petite entreprise de taxis à Dakar. Il en a déjà acheté un qu’il a confié à un de ses frères.
Il est venu en Italie « parce qu’en France, c’est plus sévère, à chaque fois il y a des contrôles et si on se fait prendre là-bas on est fichu… Donc on m’a conseillé d’aller en Italie. Ici, même si tu n’as pas la carte de séjour, tu peux toujours te promener, tu peux toujours trouver quelque chose. Je suis d’abord allé à Brescia, j’ai retrouvé un cousin, j’ai été avec lui, une semaine après, il m’a introduit dans le même circuit que lui… Je vendais les ceintures, les lunettes, les briquets, les cassettes devant un supermarché. Je l’ai fait pendant huit mois. Après, il y a une loi qui est sortie qui disait que si les immigrés irréguliers parviennent à trouver un contrat de travail quelque part et que le patron peut payer des contributions, on lui donne la carte de séjour. Alors avec les relations que j’avais, parce que j’ai rapidement tissé des relations là où je vendais devant le supermarché, avec les clients, mais aussi avec les employés de cette boîte… et quand j’ai eu ces relations, ils m’ont demandé : Est-ce que tu veux travailler ? – Oui, je veux travailler – Est-ce que tu as la carte de séjour ? – Non. Je leur ai fait remarquer qu’il y avait cette loi qui venait de sortir… Alors il me dit de passer, et le len-demain j’ai eu un entretien avec le directeur du supermarché et il m’a fait le contrat. Ils ont payé les contributions et ils m’ont fait la carte de séjour. Eux, ils m’ont embauché là-bas, j’ai fait six mois avec un contrat à l’essai. Au bout de six mois, le contrat était fini et je suis parti au Sénégal et j’ai apporté un peu d’argent parce que avec les huit mois passés à vendre, j’avais gagné un peu d’argent et les six mois dans la boîte, j’ai gagné encore de l’argent… Donc je l’ai porté au Sénégal, j’y suis resté un mois et ensuite je suis retourné en Italie… J’ai réfléchi. Moi j’étais venu faire l’immigration dans le but de trouver les moyens financiers pour aller faire quelque chose chez moi. Donc j’allais démissionner de ce boulot parce que je gagnais peu, mais j’ai pu quand même économiser quelque chose. Alors pourquoi ne pas aller au Sénégal faire quelque chose. L’idée m’est venue comme ça… Alors je suis retourné chez moi et en partant je suis allé à Paris, j’ai acheté des frigos d’occasion que j’ai mis dans un container et que j’ai récupéré au Sénégal. J’ai ouvert une petite boutique là-bas à Dakar avec mon jeune frère… On est resté làbas pendant presque un an, ça a marché, mais les dépenses familiales sont tellement énormes que tous les bénéfices que je gagnais là, je les dépensais aussitôt après… ». Mamadou repart donc vers l’Italie pour faire la saison d’été avec l’idée d’acheter un second taxi. Il vit dans le centre historique de Gènes, quartier très dégradé où sont regroupés nombre d’immigrés, dans un appartement qu’il partage avec trois compatriotes.
« Le loyer, c’est trop cher… Là où habitent les immigrés, c’est presque un quartier d’immigrés… il y a des zones où les Italiens ne font jamais habiter les immigrés. Donc tu vas dans les vieux quartiers, c’est là qu’on est logé. Les appartements ne sont plus aux normes de sécurité et ils louent quand même cher… Mais nous n’avons pas le choix, c’est l’immigration qui est comme ça, ce n’est pas du tout facile, c’est ça ou rien… On se fréquente entre Sénégalais, c’est tout… Là ça se passe bien, mais aussi dans toutes les villes d’Italie ça se passe comme ça… Parce qu’il y a des réunions entre Sénégalais, des réunions religieuses surtout, quand le chef religieux arrive, on est tous dans la même communauté religieuse, on va quelque part, on le rencontre, il prie pour nous, on est bien avec lui. Quelquefois, quand il n’est pas là, on fait des réunions dans la maison de quelqu’un ou de quelqu’un d’autre et on se donne des nouvelles du Sénégal… On est bien entre Sénégalais, il y a une solidarité parfaite. »
En décembre 2000, Mamadou est reparti cinq mois au Sénégal, il achetait des tissus en Gambie qu’il revendait à Dakar, ce qui lui a permis de donner de l’argent à sa famille et de revenir en Italie où il doit renouveler son permis de séjour. Depuis janvier 2001, il approvisionne en CD achetés à Naples, de jeunes vendeurs qui les revendent dans des bars à Gènes. Mamadou a maintenant un petit capital qu’il compte investir à Dakar, mais il n’abandonne pas l’idée de repartir « en Europe » si des opportunités commerciales se présentent.
Évidemment tous les vendeurs que nous avons rencontrés n’ont pas atteint cette réussite et plus nombreux sont ceux qui, au gré des situations, tentent de s’en sortir. Ils sont très dépendants de la production dont tout le monde sait qu’elle est aux mains des maffias, et des initiatives de la police qui, depuis peu, a mené une offensive de grande envergure pour « nettoyer » le marché.
Reste que l’activité commerciale de Vintimille permet, du point de vue des migrants avec qui nous nous sommes entretenus, d’observer au moins trois logiques à l’œuvre :
  • pour les migrants nouvellement arrivés dont on sait qu’ils sont introduits dans les affaires par des compatriotes, la place marchande leur permet de rapidement gagner leur vie, d’accroître leur connaissance des réseaux, de se repérer dans les diverses situations auxquelles ils ont à faire face. Le marché de Vintimille est aussi un lieu d’accueil pour les nouveaux venus. C’est enfin un espace où circule l’information sur l’emploi formel ou informel, sur les « bonnes » places où vendre sa marchandise, sur les adresses de grossistes, etc. ;
  • la place marchande, avec sa densité de populations qui la parcourent, permet aussi de nouer des alliances, de lier connaissance avec des compatriotes, mais aussi avec d’autres migrants et avec des autochtones, comme on l’a vu dans certaines trajectoires de migrants. Ces connaissances ou ces alliances nouées au fil des marchés et sur les lieux de résidence contribuent à mettre à l’épreuve le « projet » du migrant ;
  • dans le temps long des trajectoires individuelles, la place marchande de Vintimille contribue au redéploiement des vendeurs migrants. Certains se stabilisent dans un commerce patenté et se spécialisent dans la vente de certains produits sur les différents marchés de la Côte ligure. On a observé que c’est le cas de Chinois et de Sénégalais. D’autres iront s’embaucher dans les entreprises de Lombardie et du Piémont. D’autres encore deviendront grossistes (le plus souvent dans une activité informelle), d’autres enfin profiteront des contacts pris en ce lieu pour envisager une nouvelle mobilité. Vintimille est enfin un espace d’acquisition de compétences : compétences linguistiques d’abord, compétences dans le secteur du commerce ensuite et compétences à se mouvoir dans les différents réseaux auxquels les vendeurs accèdent. La mobilité leur permet d’élargir leurs réseaux de connaissances à des personnes, elles-mêmes connectées à d’autres réseaux. Ils se construisent ainsi un « milieu étendu » qui déborde les frontières du contexte local. Et plus la bonne réputation de l’acteur sera reconnue, plus l’étendue de son réseau sera vaste.
Il peut arriver aussi que du jour au lendemain des mesures restrictives ou des interdictions émanant des pouvoirs locaux prennent le pas sur la tolérance ou le laisser-faire. Les migrants commerçants plient alors bagages pour recomposer des territoires marchands ailleurs ou investir de nouvelles places marchandes.
Parce qu’ils font l’économie du « chemin de l’intégration » et de celui de l’installation, les « circulants » tentent de gérer les opportunités de se déplacer dans l’espace Schengen mais aussi dans le pays d’origine. Ils construisent un espace migratoire propre qui facilite l’adaptation aux politiques migratoires des pays concernés.
Parce que l’alternative « s’installer ici ou retourner là-bas » est de plus en plus désinvestie de sens, elle force à reposer la question des appartenances. Si dans le cas des migrants que nous avons décrits, il y a des hiérarchies d’appartenances, il n’y a pas exclusivité des appartenances. On n’est pas d’ici ou de là-bas mais d’ici et de là-bas pour reprendre l’expression de A. Tarrius. Les vendeurs que nous avons décrits nous invitent à être plus attentif à ces situations d’interactions où se conjuguent le flair, la débrouillardise, le sens de l’opportunité, la capacité d’entrer en relation, l’« art » de contourner les normes ; expériences acquises dans la pratique de la mobilité. Enfin, ces « circulants », « producteurs de leurs affaires » tracent d’autres sociabilités que celles qui découlent des lentes intégrations aux sociétés locales et nationales.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  CERTEAU, M. De. 1990. L’invention du quotidien, Paris, Gallimard.
·  MOROK vASIC-MULLER, M. 1999. « La mobilité transnationale comme ressource : le cas des migrants de l’Europe de l’Est », dans Les anonymes de la mondialisation : cultures et conflits, printemps-été.
·  TARRIUS, A. 2000. Les nouveaux cosmopolitismes. Mobilités, identités, territoires, Éditions de l’Aube, la Tour d’Aigues.
·  PÉRALDI, M. 2001. « L’esprit de bazar. Mobilités transnationales maghrébines et sociétés métropolitaines. Les routes d’Istanbul », dans M. Péraldi(sous la direction de) Cabas et containers. Activités marchandes informelles et réseaux migrants transfrontaliers, Paris, Maisonneuve et Larose.
·  PORTES, A. 1999. « La mondialisation par le bas. L’émergence des communautés transnationales », ARSS, 129, septembre 1999.
·  GRANOVETTER, A.M. 1971. « The strenght of weak ties », American journal of socio-logy.
 
NOTES
 
[1] Maître de conférences, université de Nice-Sophia Antipolis.
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