2002
Connexions
Malaise dans la transmission : l’Université au défi des mutations culturelles contemporaines
Jean-Pierre Pinel
À partir des répercussions culturelles
induites par la surmodernité, l’auteur explore
les transformations des système de liens intersubjectifs et sociaux. Il met plus particulièrement l’accent sur les répercussions du procès
d’individualisation affectant les articulations
entre le sujet psychique et le sujet social. Il
tente de montrer que la poussée individualiste
surmoderne atteint les valeurs fondatrices de
l’Université et les liens institutionnels. Il en
découle une mise en crise des rapports à la
recherche et à l’enseignement. Il ressort
cependant que les résistances aux changements, pointées par la plupart des études portant sur l’Université actuelle, ne constituent
pas uniquement une forme de défense corporatiste, mais plus spécifiquement l’expression
d’un mécanisme de défense collectif visant à
préserver l’universalité et la transmission qui
semblent former encore à ce jour pour nombre
d’enseignants-chercheurs des valeurs princeps à soutenir.
Ce texte a pour objet d’explorer certaines formations et processus
psychiques mobilisés dans le rapport à l’institution universitaire d’aujourd’hui. Il s’inscrit dans la continuité de préoccupations plus vastes
qui visent à mieux comprendre les liens se tissant entre les transformations culturelles actuelles, les déliaisons des systèmes de liens et les avatars du processus de subjectivation. Cet article prend donc place dans un
projet d’ensemble qui tente de déchiffrer et de ressaisir les répercussions
subjectives des transformations transversales affectant les fondements
sociaux et culturels de la transmission de la vie psychique et des instances de la symbolisation
[1].
Pour en revenir plus strictement à notre présent objet de recherche,
il est à pointer d’emblée que l’Université française est une institution
fondée sur les valeurs de la modernité : universalité, raison critique, laïcité, transmission de la haute culture, organisation réglée des conditions
du débat, production d’une recherche désintéressée de considérations
économiques ou pragmatiques et participation forte au développement
du lien social…. Une de ses caractéristiques, prise dans l’originaire,
réside dans l’exigence renouvelée de soutenir une position d’autonomie
au regard des idéologies, des pouvoirs et des institutions majeures telles
que l’Église et l’État. Son histoire témoigne d’ailleurs d’un mouvement
continu et conflictuel de luttes – ce qui n’a pas évité les moments de
soumission – contre l’emprise exercée par ces deux institutions. On
pourrait ainsi penser que cette position de relative extra-territorialité
ainsi que la communauté de valeurs modernité/Université préservent
cette dernière des bouleversements contemporains. Or, une série
d’études et de recherches, publiées ces quinze dernières années, laisse à
penser qu’il n’en est rien. Que l’on évoque
la crise de l’Université, la
perte de confiance, le naufrage, voire
la fin de l’Université
[2], il semble
que loin d’être épargnée par les mutations contemporaines elle en soit
au contraire un des révélateurs majeurs.
D’où une première série de questions : quels éléments participent à
mettre en crise une institution qui constituait le creuset et le moteur de
la poussée moderniste ou, pour le formuler autrement, comment comprendre que l’institution princeps de la modernité se confronte au négatif de son propre projet ? Quelles significations accorder à ce qui prend
la forme d’un retournement ?
Ces questions institutionnelles ouvrent corrélativement sur celles
des effets subjectifs de ce retournement. Quelles formations psychiques
s’en trouvent-elles mobilisées ou immobilisées ? En quoi les liens à
l’institution sont-ils transformés ? Quels processus psychiques sont-ils
plus particulièrement sollicités ? En quoi les pratiques sont-elles affectées ou modifiées ?
Les hypothèses que je tenterai de soutenir peuvent être formulées
ainsi : nous assistons à une transformation profonde des organisateurs
culturels qui soutiennent la transmission de la vie psychique et du lien
social. Un puissant mouvement de déconstruction des montages institutionnels s’associe à une mutation des systèmes de liens et plus particulièrement des pontages entre le sujet psychique et le sujet social. Il en
résulte un ébranlement corrélatif des fondements de l’être ensemble, du
lien intersubjectif et du processus de subjectivation. L’Université, qui
constitue la clef de voûte des dispositifs institutionnels de la transmission de la culture, forme un site particulièrement pertinent pour en ressaisir la dynamique et certains constituants. Avant d’engager plus avant
le développement de ces hypothèses, il convient d’apporter quelques
remarques méthodologiques préalables.
1. Aspects épistémologiques et méthodologiques
L’objet de l’étude se situe dans le champ d’une approche psychanalytique des liens qui tente de repérer les répercussions intrapsychiques
et intersubjectives des transformations sociales et culturelles contemporaines. La tentative de dévoiler certaines articulations mais aussi d’en
pointer les solutions de continuité convoque d’importantes questions
épistémologiques et méthodologiques. Une approche en causalité réciproque, directe et transitive, procéderait d’une méconnaissance des
caractéristiques singulières attachées à chacun des objets et des problématiques. Par ailleurs, la prévalence d’un modèle épistémologique centré sur la découpe de champs disciplinaires de plus en plus spécialisés,
venant en droite ligne d’une tradition française ouverte par Descartes,
repose certes sur un idéal de pureté mais détruit l’épaisseur des objets
de recherche. Cette perspective soutient une pensée pénétrante et une
exigence de rigueur, mais elle comporte une négativité, celle du cloisonnement et de l’appauvrissement. A contrario, la prise en compte de
la densité et de la complexité peut conduire à un éclectisme mou, à un
affadissement ou à un détournement conceptuels. Cependant, si l’enchevêtrement et les points de butée ne justifient ni la dérive confusionnelle ni la simplification réductrice, les obstacles épistémologiques ne
légitiment nullement une position de renoncement.
Les conditions d’un dépassement partiel
C’est évidemment un défi que d’aborder la question des transformations de l’Université à partir d’une place d’enseignant-chercheur,
membre de l’organisation et sans aucun doute identifié à ses valeurs instituantes. Les éléments de structure incorporés et/ou introjectés ne manquent pas de rejaillir sur les modalités d’abord de l’objet. La question de
la déprise prend ici un relief tout particulier afin de repérer certains
points aveugles de l’ordre de traits identificatoires, mais aussi d’incorporats culturels (Rouchy, 1998). Au-delà d’évidents impératifs méthodologiques, le projet d’analyser et de dégager certaines significations,
d’articuler les transformations culturelles et psychiques aux modifications de structure suppose un travail de dévoilement de ce qui de soi est
pris, mais aussi partie prenante, dans le lien à l’objet. Cette analyse des
liens institutionnels (Kaës, 1996) nécessite de confronter des points de
vue contradictoires.
Afin de pallier, toujours partiellement, les risques d’un pur discours
projectif ou idéologique l’étude s’appuiera sur l’analyse d’un corpus
provenant de sources différentes. Dans un premier temps, les termes du
débat seront explicités à partir de la lecture de travaux d’anthropologie
contemporaine : textes qui nous permettront de baliser la problématique.
Dans un deuxième temps, les propos s’étaieront sur l’analyse d’un
matériel langagier issu d’entretiens conduits auprès d’enseignantschercheurs en sciences humaines et sociales, d’anciennetés institutionnelles
différentes et appartenant à diverses Universités et UFR 3. Ces entretiens
visaient à identifier les répercussions subjectives des transformations de
l’institution universitaire et à élucider les sources de la résistance au
changement. L’analyse du rapport à l’objet a été conduite en appui sur
un groupe institué de cliniciens et d’analystes de groupe. Tout en prenant en considération l’inversion de la demande et les singularités du
rapport à l’objet, il est à souligner que ce dispositif s’avère relativement
homologue à celui mis en œuvre lors d’interventions cliniques en institutions (Pinel, 1996). Sans viser à approcher la totalité de la question, ni
même à parvenir à un diagnostic précis, la démarche tentera d’apporter
quelques éclairages sur les significations d’une crise des liens institutionnels.
2. Les mutations culturelles contemporaines et les destins des
organisateurs de la transmission
On peut désigner l’ensemble des mutations culturelles contemporaines par les concepts de surmodernité ou d’ultramodernité. Ces
concepts me paraissent caractériser la logique à l’œuvre de manière plus
précise que celui de postmodernité proposé par Lyotard. En effet, ce
mouvement ne constitue pas un véritable dépassement de la modernité
mais la pointe extrême d’un processus transsubjectif exerçant un effet
d’inflexion culturelle généralisée. Le vécu de rupture ne relèverait pas
tant d’un changement de paradigme que de l’extension et de l’approfondissement de sa logique interne.
Pour aller à l’essentiel et dégager les traits saillants de la mutation,
il ressort des travaux d’anthropologie contemporaine (Augé, 1997 et
Gauchet, 1985,2002, notamment) que le processus résulte de l’effondrement progressif d’un modèle culturel reposant sur l’hétéronomie
(Castoriadis). En s’affranchissant de l’étreinte du religieux, puis des
grands récits messianiques qui en ont formé le prolongement, il s’est
opéré une double dissociation intra- et transpsychique. Sur le plan personnel, on repère une disjonction entre le sujet psychique et le sujet
social; sur le plan collectif, la montée de l’individualisme contemporain
participe à détisser les fondements de l’être-ensemble.
La culture religieuse, fondamentalement hétéronome, suture l’identité, les liens sociaux, la relation à l’altérité et aux figures du pouvoir en
instaurant un principe organisateur, un référent partagé, surplombant les
individus et la société. La légitimité de la fonction tierce tient dans un
emboîtement cohésif : Dieu – le roi – le père. Dans ce modèle, la transmission s’effectue essentiellement par identification et incorporation ;
elle repose sur la logique de la reproduction du même. Le changement
et l’individuation viennent de surcroît.
Avec l’avènement progressif de la modernité, la destitution de l’hétéronomie religieuse et la transformation des systèmes de liens vont
affecter la cohésion de ces emboîtements. Le déliement de ce montage
ouvrira sur un processus d’autonomisation personnelle au prix de la
perte du référent, des significations communes et de certains idéaux collectifs fondant le lien social.
L’émergence d’individus modernes, libres et égaux, posera deux
questions intimement intriquées : comment articuler le sujet psychique
et le sujet social et quels dispositifs permettent de soutenir l’accès à
l’autonomie subjective en maintenant une cohérence sociale et culturelle ? Certaines institutions vont ainsi venir re-lier ce qui tend à se
désarticuler avec l’effritement de la société religieuse. Les institutions
primaires, familiales et éducatives, les grands récits, les idéologies messianiques et les formations intermédiaires (partis politiques, associations, syndicats… ) assureront provisoirement ces fonctions de pontage,
de rétablissement d’une continuité par-delà les discontinuités introduites par la modernité. Elles maintiendront longuement leur emprise
par le truchement de la contrainte disciplinaire, de la hiérarchisation des
différences (sexuelles, générationnelles, culturelles, de classes… ) et la
formation d’idéologies soutenant les systèmes d’idéaux cohésifs (le progrès de la raison, la fin de l’Histoire, la promotion sociale, la liberté,
l’égalité… ).
Le moment moderne se caractérise donc par le reflux de l’institution religieuse de la société, l’aspiration à l’autonomie psychique et
sociale, et la persistance d’un modèle de transmission soutenu par l’imposition de normes cohésives et la hiérarchisation inégalitaire. L’écart
entre la contrainte instituée et l’aspiration à l’émancipation de soi inscrit la conflictualité en tant qu’organisateur psychique et culturel princeps. À cet égard, la névrose est le modèle de la structuration psychique
propre à la modernité : elle constitue une formation de compromis entre
le sujet pulsionnel (psychosexuel), la persistance de normes d’effacement de soi, le modèle disciplinaire et les idéologies messianiques. Sur
la scène sociale, la division et la lutte des classes, l’inégalité des sexes,
des générations et des cultures organisent les rapports au collectif dans
un affrontement qui soutient, grâce au conflit, les systèmes de liens,
d’appartenance, et les identités sociales.
Cependant, les institutions et les fictions collectives destinées à soutenir les liens et les idéaux partagés sont elles-mêmes travaillées par
l’aspiration des individus à l’égalité et à l’autonomie. Elles vont à leur
tour être emportées par la poussée individualiste durant la deuxième
moitié du XX
e siècle. La mutation interviendra avec l’effondrement des
grands récits et l’atteinte des normes et des structures soutenant la référence et le lien social. Connaissant le destin tragique des idéologies de
totalisation, on ne pourra regretter leur effacement progressif
[4].
Pour ce qui concerne l’autre pivot, on remarque que la surmodernité
apparaît précisément lorsque les institutions primaires et les formations
intermédiaires présidant à la transmission de la vie psychique et culturelle ont engagé leur mutation. Les structures familiales et éducatives
qui avaient résisté à son déploiement seront saisies par la logique de
l’individualisme triomphant. Les familles se désinstitutionnalisent et
deviennent incertaines (Roussel, 1989), travaillées par l’égalité des
sexes, les revendications narcissiques et les impératifs d’épanouissement personnel. Le lien institué s’efface au profit du lien librement
consenti, contractualisé et résiliable. La norme d’engagement fait place
à celle du désengagement potentiel, voire de l’errance des positions et
des choix subjectifs. La montée en puissance des Droits de l’enfant et
l’avènement de la jeunesse en tant que valeur culturelle centrale contribuent à réduire la hiérarchisation mais aussi à gommer les marqueurs de
l’asymétrie. Parallèlement, les institutions éducatives opèrent un véritablement renversement idéologique dont la figure emblématique est
signifiée dans la formule : l’apprenant au centre du système éducatif.
On peut ici repérer l’effet d’une abrasion de la précession générationnelle et d’un effacement de la figure du maître. Le retournement se traduit par une fragilisation de la position de l’instituteur (celui qui est
chargé d’instituer !) et des enseignants en général.
La transmission culturelle vient, à ce moment, faire symptôme car
elle se tient au point fondamentalement problématique d’articulation et
de nouage entre le sujet psychique et le sujet social, entre la personne et
les ensembles sociaux. La poussée individualiste modifie profondément
les rapports entre les générations en occultant l’asymétrie, confondue
avec l’inégalité. La mise en crise de la figure du père et de la fonction
paternelle, la déconstruction de l’institué, l’éviction progressive de la
vieillesse et du côtoiement de la mort s’accompagnent du rejet de la finitude et des legs symboliques. En désavouant la pression normative du
modèle paternel et corrélativement la précession de l’ancêtre ainsi que
l’ordre des générations, la surmodernité instaure une culture de l’instantanéité. La communication se substitue à la transmission en s’organisant sous le primat de l’horizontalité et de l’immédiateté : la
communication directe, la relation fétichisée aux nouvelles techniques
de l’information accréditent le désir d’abolir la voie longue (Freud) et
l’intermédiaire. Un mouvement idéologique, qui s’ignore comme tel,
produit une atteinte du processus de transmission de la vie psychique et
du travail de la culture – processus qui suppose une succession inachevable de reprises et de déprises, de refoulements et d’introjections partielles, de reconnaissance de la dette pour se constituer comme le
maillon d’une chaîne (Freud), l’héritier d’une culture ouverte et assez
bonne pour être adressée aux générations suivantes.
En effet, le processus de transmission suppose la mise en œuvre
d’un montage différenciant les places générationnelles, un principe
généalogique (Legendre, 1985) qui permette au sujet de trouver une
issue à la captation narcissique, d’entrer dans la gratitude envers les
générations précédentes et la sollicitude envers les générations suivantes. Son interruption mobilise la confusion, l’illimité, l’indifférenciation entre le possible et l’impossible, l’avidité, l’idéalisation
grandiose mais aussi l’autodestruction.
L’effacement de l’idée d’un progrès ténu et aléatoire, fait de mouvements régrédients et progrédients au profit de celle du changement
considéré comme un impératif, participe paradoxalement à évacuer la
vectorisation signifiante. Dans ce registre, le changement acquiert le
statut de fin en soi et non plus de moyen mis en œuvre par la culture afin
de soutenir les espérances nécessaires au déploiement d’un imaginaire
créatif.
La mélancolisation du lien social (Douville, 1998) témoigne d’une
fracture qui mobilise un affect de désillusion radicale. À ce titre, la
conjonction d’une pluralité de pertes et la succession de traumatismes
de masse ont sans doute contribué à produire des deuils collectifs pathologiques : effondrement de la croyance en un progrès de la rationalité
critique et des métamodèles soutenant l’universalité; fractures catastrophiques liées aux génocides et à l’exil forcé de dizaines de millions
d’hommes et de femmes. Ces pertes, ces fractures et ces traumatismes
non métabolisés font retour dans un renoncement à transmettre. Tout se
passe comme si la pulsion à transmettre avait pour beaucoup perdu sa
source et son but. Dans la configuration ultramoderne, le désir de transmettre semble abrasé du dedans par la culpabilité dépressive, voire pour
certains par des deuils encryptés. Il paraît simultanément désétayé du
dehors par la déligitimation de la référence, de la tradition et des monuments institués. L’idéologie du futur a partiellement défait les contenus
mais aussi les contenants de la transmission psychique et culturelle.
La montée de l’individualisme s’est heureusement accompagnée
d’une déconstruction des diverses formes d’inégalité et de discrimination. Toutefois, l’intention manifeste, éthiquement fondée, d’abolir les
violences et les inégalités sociales s’est associée à une atteinte des organisateurs de la différenciation psychique. Cela renvoie à une question
culturelle essentielle : comment refonder des différenciations bonnes à
symboliser dans une société égalitariste et mondialisée ?
En effet, une culture pour laquelle l’égalitarisme, le futur et le changement sont des valeurs cardinales bouleverse les rapports hétéronomie/autonomie, collectif/individu, passé/avenir. La déconstruction
légitime de l’inégalité a engendré un estompage des marqueurs de l’asymétrie. Il en résulte un affaiblissement de la fonction identificatoire et
identitaire qui altère le rapport aux différences fondamentales
(humain/non-humain, sexuelles et générationnelles). Cet affaiblissement génère par déplacement une montée en puissance du narcissisme
des petites différences (Freud, 1929), qui fait retour dans des haines
agies à l’égard des figures de l’altérité externe, mais aussi dans la résurgence du communautarisme. On repère ainsi le paradoxe suivant : la
mondialisation et l’individualisme égalitariste engendrent une fragmentation qui menace de déliter l’universalité et de mettre en crise la relation à l’altérité.
Au-delà d’une crise ponctuelle, qui supposerait un simple réaménagement des modalités du travail de la culture et solliciterait la création
de nouvelles régulations afin de dépasser un moment de désorganisation, la surmodernité paraît correspondre à une bifurcation culturelle
d’une telle ampleur que nous ne pouvons véritablement en mesurer les
répercussions intrapsychiques et collectives. Elle se caractérise en effet
par l’accumulation de transformations dont l’intrication produit un effet
de rupture de telle sorte que les organisateurs endopsychiques et psychosociaux s’en trouvent affectés. Les conditions de la structuration
œdipienne, de la constitution du surmoi et de l’idéal du Moi sont sans
doute modifiées : la montée en puissance de l’individualisme contemporain tend à générer une culture narcissique, régie par l’illimité, l’omnipotence, l’impératif de jouissance et la maîtrise, c’est-à-dire dominée
par le Moi idéal.
L’affaiblissement de la conflictualité cède la place à la tyrannie du
consensus, aux risques du clivage et du
paradoxe pathologique. Les
bénéfices de la modernité, attendus en termes de liberté individuelle,
d’épanouissement personnel et d’accomplissement de soi, s’accompagnent d’un renversement tout à fait inattendu. En échappant à l’asservissement du modèle disciplinaire, l’individu moderne s’ouvre
potentiellement à la liberté mais il peut aussi se confronter à une forme
inédite d’aliénation. La libéralisation économique, sociale et psychique
ainsi que la marchandisation généralisée ont sans doute participé à l’affaiblissement de l’interdit, notamment sexuel. Mais l’individu ultramoderne se confronte à l’impératif de nouvelles normes régies par une
pluralité d’idéaux, incompatibles et paradoxalisants. Soumis à des
impératifs de jouissance plus que de plaisir, détaché plus qu’autonome,
désaffilié plus que libre intérieurement, il semble en quête de repères, de
liens et de significations qui ne peuvent être qu’incertains. On peut ici
repérer une troublante analogie entre les principaux traits de la culture
surmoderne et les destins princeps de la psychopathologie contemporaine
[5].
3. L’Université dans la surmodernité
Les transformations culturelles que je viens d’esquisser à grands
traits n’ont pas épargné l’Université. Bien que cette institution ait longuement résisté à la poussée moderniste, elle n’a pu demeurer durablement à l’écart des bouleversements contemporains. Comme le souligne
Michel Freitag ( 1995), « l’Université a d’abord été ce lieu où le modèle
s’est institutionnellement déplacé, hors de l’Église, lorsque l’on est
passé de la tradition à la modernité, de l’autorité dogmatique à la
réflexion critique, de la permanence des connaissances à la dynamique
de leur élaboration et de leur transmission critique ». Avec l’avènement
de la surmodernité, la plupart des valeurs fondatrices, des organisateurs
et des dispositifs universitaires semblent à leur tour bouleversés.
3.1. Une bifurcation récente sur fond de crise chronique
L’analyse des entretiens met en évidence que l’Université a résisté
longuement à l’ultramodernité. Les enseignants-chercheurs rencontrés,
et particulièrement les plus expérimentés, pointent un vécu de crise larvée, chronique, une forme de désarroi inquiet ressenti depuis des
années, basculant dernièrement dans une accélération considérable du
processus. La plupart des personnels de l’Université énoncent un vécu
de changement repérable déjà depuis une quinzaine d’années, mais
s’approfondissant considérablement depuis le dernier plan quadriennal.
La mise en œuvre de nouvelles procédures, notamment celles concernant l’évaluation des diplômes et des formations, a considérablement
alourdi les tâches et accéléré un processus de contrôle généralisé. Il
semblerait que ce qui était jusque-là latent se soit précipité. Pour mes
interlocuteurs, ce qui prenait la forme d’une crise torpide semble ainsi
changer de régime. Les liens à l’institution paraissent se modifier considérablement, en s’organisant autour d’une série de paradoxes affectant
considérablement les liens, les objets d’investissement et les représentations de l’identité professionnelle. Il est ici à souligner que l’on repère
un vécu analogue chez les personnels administratifs.
3.2. Des valeurs instituantes en crise
L’effondrement des grands récits s’est traduit à l’Université par l’effacement progressif des paradigmes transversaux et des métamodèles
qui maintenaient, tout au moins dans les sciences humaines et sociales,
un lien intra-institutionnel et une référence à l’universalité. Le
marxisme, le structuralisme, voire la psychanalyse, ont connu successivement une sorte de désaffection. L’effacement de ces paradigmes a
favorisé le repli disciplinaire. Ce mouvement s’est accentué dans une
forme de fragmentation en sous-disciplines de plus en plus étanches qui
tendent vers une autonomisation proche du morcellement.
Ce qui semble faire symptôme pour les universitaires rencontrés,
c’est la dissociation entre l’affiliation et le désir de faire œuvre personnelle. Si chaque chercheur est légitimement porté par le désir de creuser
un sillon singulier à l’intérieur de sa discipline, cela ne suppose pas
inévitablement le déni du lien et de l’héritage. Or, le développement de
chapelles, l’extension de mouvements claniques et la production de
modèles théoriques de plus en plus compartimentés semblent aller audelà d’une simple rivalité d’ambitions. Tout se passe comme s’il s’opérait une forme de double déliaison, verticale et horizontale : la première
procédant d’un déni de la dette envers l’histoire disciplinaire, les fondateurs et leurs héritiers; la seconde témoignant d’une désaffiliation par
rapport à la communauté des pairs. L’atomisation disciplinaire entre
évidemment en résonance avec le mouvement d’extrême individualisation et l’exacerbation du
narcissisme des petites différences
[6].
Parallèlement, la parcellarisation n’est pas sans effet sur les destinataires de la transmission : les étudiants sont confrontés à des savoirs
souvent juxtaposés, déliés, sans qu’un espace de pensée leur permette
d’effectuer un travail de reprise et de réélaboration des filiations, des
continuités et des discontinuités entre les discours. Le péril est celui
d’un modèle de rapport au savoir où tout s’équivaudrait. Chaque paradigme, chaque théorie, chaque concept pourraient ainsi coexister indépendamment, au risque de clivages ou de confusions. Bien entendu, les
étudiants les plus créatifs et les mieux dotés culturellement peuvent
effectuer un travail de mise en perspective, de reliaison et de différenciation. Pour les autres, on peut penser que la conflictualité des modèles
demeurera inaperçue ou seulement esquissée. En évitant le débat et la
controverse, l’Université risque ainsi de délaisser une valeur fondatrice,
celle du développement d’une pensée critique soutenant l’accès au travail du lien et de la conflictualité.
Si certaines équipes et certains réseaux de chercheurs tentent de
relever ce défi, cela ressort d’initiatives localisées, dépendantes de la
qualité des liens intersubjectifs tissés entre des personnes et du maintien
d’un métamodèle donnant cohérence à l’ensemble
[7]. Se pose ainsi la
question des enveloppes institutionnelles soutenant l’articulation et les
systèmes de liens, c’est-à-dire de la mise en œuvre d’instances d’intermédiation destinées à faire émerger le débat, mais aussi de repenser
l’universalité. On peut craindre qu’en l’absence de tels dispositifs l’Université française ne se transforme peu ou prou en
multiversité.
3.3. Les effets de structure
Manifestement, l’Université a profondément changé : elle accueille
en 2002 environ cinq fois plus d’étudiants qu’il y a trente-cinq ans. Elle
s’est considérablement ouverte aux commandes sociales, économiques
et techniques. Elle a diversifié ses offres de formation, créé des cursus
innovants, répondant ainsi aux attentes provenant tant des étudiants que
des milieux économiques. Elle s’est démocratisée en accueillant de plus
en plus d’étudiants provenant de milieux socioculturels modestes : des
migrants sociaux et culturels. Et pourtant, elle est toujours interpellée de
manière comminatoire à plus de transformations. Marquée au coin de
l’immobilisme, représentée comme résistante au changement, elle est
toujours perçue comme une organisation conservatrice. Plus elle change
de manière patente, plus l’appel à la transformation s’avère insistant :
quelles que soient les transformations opérées, l’Université est représentée comme immobile.
L’analyse des entretiens nous permet de mieux comprendre les
effets mobilisés par la structure organisationnelle et d’en repérer certaines répercussions subjectives. L’affaiblissement de la référence instituée à un idéal universel et civilisationnel s’est associé à la montée en
puissance de la technobureaucratie. Le modèle gestionnaire qui en
découle produit des effets de structure qui s’éprouvent sous la forme de
l’inertie et du contrôle stérilisant. La structure organisationnelle
engendre un sentiment de pseudo-changement et d’inanité. À la succession de réformes qui ne changent que les apparences répond un semblant de transformation. La gestion mobilise un fonctionnement
défensif qui oscille entre l’apathie, le faux-semblant et l’effervescence.
Loin de générer une forme de conflictualisation, la succession de
réformes formelles a suscité une décroyance affectant non seulement
l’espoir d’une transformation de fond mais aussi certaines valeurs attachées à l’institution. Il apparaît ainsi que la logique organisationnelle
mobilise un vécu paradoxal que l’on pourrait énoncer de manière lapidaire par la formule suivante : plus ça change, moins ça change.
Il paraît ainsi réducteur d’attribuer uniquement l’immobilisation à
un conservatisme corporatif : l’élément prégnant semble davantage relever d’une désidéalisation du changement et d’une perte de vectorisation
signifiante. La technobureaucratie, à laquelle chacun consent in fine,
participe fondamentalement à affaiblir les valeurs fondatrices et l’idéal
d’universalité, mais aussi l’espoir d’un changement significatif.
Parallèlement, le profond mouvement idéologique d’orientation
individualiste et ultralibérale semble traverser l’organisation. Certains
enseignants-chercheurs évoquent l’image d’une Université organisée,
pour une part, selon une logique d’entreprise, plus souple et plus réactive, directement en prise sur le marché. Cette position apparemment
inspirée par l’individualisme contemporain est souvent évoquée en
réaction à l’emprise bureaucratique. Elle semble constituer pour certains une forme d’échappée imaginaire face aux répercussions stérilisantes du modèle gestionnaire. Loin de représenter une adhésion à
l’idéologie néolibérale, il s’agit plus vraisemblablement de l’expression
d’un rejet profond de la structure organisationnelle. Mais ce rejet ne
donne lieu ni à l’évocation nostalgique d’un passé idéalisé ni à un projet de refondation. L’organisation actuelle est assimilée à un réel inéluctable avec lequel il est nécessaire de composer. Cette absence
d’alternative, d’espoir, voire d’utopie, ne va pas sans évoquer ce que
l’on désigne dans d’autres lieux comme le signe majeur d’une usure institutionnelle (Pinel, 1995).
Toutefois, la plupart des universitaires rencontrés ont engagé personnellement, ou en appui sur de petites équipes, un mouvement de
dégagement, offrant une solution tierce face à un éprouvé de stérilisation. Visant à réaliser certains projets, à trouver des espaces échappant
partiellement à la logique gestionnaire, ils ont développé des contrats de
recherche et des filières de formation qui ne sont ni pris dans l’immobilisation organisationnelle ni assujettis aux strictes demandes de rentabilité immédiate. Ces universitaires ont mobilisé une formidable capacité
d’innovation, fréquemment évoquée dans les entretiens comme une
défense de survie. Ainsi, l’aspiration au changement, destinée à se
déprendre d’un vécu d’emprise mortifère mobilisé par la technobureaucratie, ne semble-t-elle trouver de contre-modèle que dans l’innovation
et la créativité.
La créativité, érigée en valeur princeps, semble constituer la seule
issue vicariante permettant de résister à l’inertie de la structure et à l’atteinte des fondements institutionnels. Si elle permet de trouver une solution de compromis personnelle ou d’équipe à l’usure institutionnelle,
elle témoigne aussi d’un renoncement à s’engager dans une démarche
collective visant à transformer la nature de l’organisation. Si la constitution de réseaux de chercheurs plus amples, fédérés autour d’objets de
recherche intersécants et de problématiques communes, est désirée par
certains, ce projet semble toutefois se heurter à une série d’obstacles
provenant tant du repli narcissique de quelques-uns que de l’emprise de
l’organisation.
4. Chercher et enseigner : une tension fondamentale
Le lien entre l’enseignement et la recherche est consubstantiel à
l’institution universitaire : il en forme le trait identifiant et différenciateur
[8]. Le vocable d’enseignant-chercheur recèle un paradoxe fondateur
qui, lorsqu’il est contenu, forme la source de la créativité et du plaisir à
exercer, ce qui est encore, pour le plus grand nombre, une mission de
transmission culturelle et de service public.
Or, la logique organisationnelle affecte les liens et les articulations
entre ces deux missions fondamentales. Il en résulte parfois une forme
de retournement institutionnel, analogue au retournement pulsionnel
(Kaës, 1987), qui procède d’une inversion fins/moyens. Le paradoxe
affecte non seulement les rapports entre les deux missions fondatrices
que sont la transmission et la production de connaissances suffisamment
détachées de la factualité, mais aussi chacune d’entre elles.
Pour explorer plus avant cette question, je m’appuierai en premier
lieu sur un modèle proposé par P. Fustier ( 1983) quant aux différentes
sources de satisfactions et de gratifications puisées dans les institutions
à finalités existentielles (par opposition aux organisations à visée de
production ou de service), c’est-à-dire les institutions de soins, d’éducation, de formation et d’enseignement. P. Fustier distingue trois
sources de rémunérations :
- les rémunérations provenant du cadre : les salaires, les conditions de
travail et les avantages matériels ;
- les rémunérations emblématiques : de registres essentiellement narcissique et symbolique ;
- et les rétributions qui sont puisées dans le processus : la qualité des
liens établis avec les collègues et les usagers ainsi que les « résultats »
produits par l’acte de soigner, d’éduquer, de former ou d’enseigner,
mais aussi, pour ce qui concerne l’Université, le déploiement de la créativité, organisateur princeps du rapport à la recherche.
4.1. La recherche aux périls de l’urgence et de la productivité
Il est ici à souligner que la situation universitaire actuelle tend à
réduire considérablement les rémunérations provenant du cadre : tous
les personnels rencontrés (administratifs et enseignants-chercheurs) partagent ce constat
[9]. Parallèlement, on note une décrue similaire des
rémunérations emblématiques relativement à la dévalorisation de la
pensée, de la connaissance et des intellectuels, au profit de l’opérativité
pragmatique, des technosciences et de l’image. Cette décroissance relative des rétributions permet de ressaisir une première signification du
lien à la recherche. Cette dernière est surinvestie car elle forme la source
essentielle des rémunérations concrètes, narcissiques et symboliques.
C’est en effet la recherche qui détermine la progression de carrière
et qui peut ouvrir l’accès à la reconnaissance – reconnaissance attendue
auprès des pairs et des instances d’évaluation, mais aussi, pour certains,
du champ social. On peut ici avancer l’hypothèse que la recherche
exerce une fonction de réparation et de reconnaissance face à une
atteinte narcissique et symbolique collective.
Or, l’acte de recherche se confronte de plus en plus fortement aux
effets de structure. Tous les universitaires rencontrés évoquent un vécu
d’écrasement consécutif à la multiplication des tâches de gestion et à
l’allongement considérable de l’année universitaire qui s’étend aujourd’hui du tout début du mois de septembre à la fin du mois de juillet. Il
en résulte une réduction drastique du temps consacré à la recherche, à la
lecture et à la pensée. Au-delà d’une compression manifeste de l’emploi
du temps, il semble s’opérer une transformation plus profonde : une
modification du rapport à la temporalité et à la connaissance. Les impératifs de production et d’agir dans l’instant suscitent un mode de fonctionnement psychique réglé par l’urgence qui contrevient aux processus
psychiques exigés par la recherche
[10].
À cet égard, on peut rappeler ici que E. Jaques ( 1963) a distingué
deux formes de créativité : une créativité brûlante et une créativité
sculptée. La créativité brûlante, celle de l’extrême jeunesse, permet la
fulgurance, le jaillissement de l’idée ou du geste créateur. En contre-point, la créativité sculptée, celle de la maturité, sollicite le temps long,
la succession de déprises et de reprises, dans un processus discontinu
marqué par la résistance de l’objet. Ce type de créativité est plus particulièrement requis pour conduire une recherche universitaire qui aille
au-delà d’une résolution de problèmes ou de l’application répétitive
d’un modèle à une série de situations ou de questions analogues. La
recherche universitaire dépend d’une démarche de lente maturation
intérieure, questionnant sans cesse les présupposés épistémologiques,
théoriques et méthodologiques associés à toute problématique consistante. Pour ce qui concerne les sciences humaines et sociales, notamment dans leur paradigme clinique, la recherche suppose l’élaboration
constante du rapport à l’objet, une analyse toujours exigeante de ce qui
de soi est pris dans la problématisation et la construction de significations, dépassant la formulation de propos opératoires à visée immédiatement pragmatique. Ce cheminement, qui procède d’une construction
dûment informée, requiert la voie longue, ce que l’urgence vient à tout
le moins parasiter, voire entraver. Un de nos interlocuteurs condensera
les effets produits par l’écrasement de la temporalité au moyen de la formule suivante : « La généralisation d’un fonctionnement ordonné par
l’immédiateté risque de réduire la recherche universitaire à celle d’un
bureau d’études. » La recherche semble ainsi malmenée par une organisation qui entrave le travail de la fomentation silencieuse, de l’attente,
de la suspension nécessaire à la germination de la pensée. Si la
recherche universitaire se voyait absorbée par le modèle productiviste,
c’est une partie de la rémunération par le processus qui s’en trouverait
atteinte, mais aussi la contribution de l’institution universitaire à la production de connaissances suffisamment dégagées de l’opérationnalité
pour soutenir le travail de la culture et participer à retisser le lien social.
4.2. L’enseignement et son au-delà : la transmission
Malgré les avatars de la massification, de la fragmentation et de la
précarisation des conditions matérielles d’exercice
[11], l’enseignement et
la relation aux étudiants demeurent au cœur de la passion à accomplir le
métier d’enseignant-chercheur. Tous les universitaires rencontrés pointent, avec plus ou moins de retenue, le caractère essentiel accordé à cette
fonction. Mais au-delà d’une simple délivrance de connaissances, ils
insistent sur l’extrême valeur accordée à ce qui relève davantage d’un
processus de transmission. Ce processus forme une représentation de
but princeps qui dépasse les finalités attachées à l’enseignement. Cette
opération procède toujours de l’imprescriptible et de l’inattendu :
quelques collègues la qualifient d’ailleurs de
miraculeuse et de
mystérieuse. Sollicités à expliciter ces deux signifiants, nos interlocuteurs
associent sur deux dimensions probablement articulées : d’une part, il
apparaît que la transmission continue à opérer en dépit des effets de
structure et des mutations culturelles actuelles, et, d’autre part, qu’elle
résulte d’opérations inconscientes dont la teneur demeure largement
méconnue. La transmission s’oppose à une position professionnelle qui
se réduirait à une vision technoscientifique de l’apprentissage. Elle
prend la forme d’une résistance à l’endroit de la gestion des flux, de la
procéduralisation et de l’hyperrationalité organisationnelle. Elle est
investie comme le site de la subjectivité.
Les associations relevées permettent de formuler l’hypothèse que la
transmission procède aussi d’une forme de rite initiatique : rite qui
constitue la condition d’une rencontre intersubjective favorisant l’identification à un style, à un rapport au savoir, et autorisant l’étudiant à
s’éprouver devant ses résistances et ses désirs face au savoir, à élaborer
sa position personnelle et professionnelle, ainsi que son rapport à une
filiation théorique et culturelle.
En dépit de ses effets négatifs, le dispositif universitaire semble
donc conserver une part de sa fécondité. Les cours en amphithéâtre pour
les premières années (malgré les effets de perte ou de dilution) mais surtout les séminaires de maîtrise, de DESS ou de DEA sont décrits comme
les sites du rituel : ils forment les instances princeps de la transmission.
Réciproquement, ils sont désignés comme des lieux de ressourcement,
d’expérience de satisfaction et de mise à l’épreuve de l’avancée de la
pensée. Autrement dit, ces instances sont encore éprouvées par nombre
d’enseignants-chercheurs comme des espaces d’articulation entre la
recherche, l’enseignement et la transmission.
Toutefois, certains collègues énoncent une crainte quant à la péren-nité de ce processus. La conjonction de deux éléments, révélateurs de la
poussée surmoderne, mobilise la représentation d’un déclin irréversible
du modèle asymétrique.
D’une part, les étudiants, ou tout au moins une majorité d’entre eux,
semblent avoir considérablement transformé leurs représentations et
leurs modes de rapport au savoir et à l’Université. L’image, le virtuel,
les nouvelles techniques de la communication sont surinvestis au détriment de l’écrit et du livre. La culture de l’instantanéité produit une
forme de nivellement dans le rapport aux signes, de telle sorte que les
nouveaux médias forment des références « culturelles » essentielles.
Parallèlement, les attentes perçues semblent électivement orientées en
direction de l’acquisition de compétences pragmatiques, opérationnelles, directement en prise sur les exigences du marché. Il en découle
un vécu d’éloignement culturel engendrant des malentendus alimentés
par une transformation des modes de relation. L’égalitarisme, l’effacement des marqueurs de l’asymétrie concourent à soutenir des modalités
relationnelles organisées par la légitimité de tout désir, la primauté
accordée à l’affect et par le recours à la négociation généralisée. Ainsi,
tout semble négociable : les contenus des enseignements, les modalités
d’examen, les notes et les décisions de jury !
D’autre part, anticipant sur les effets probables de l’extension d’un
modèle universitaire reposant sur la logique d’un parcours « individualisé », il est redouté que le miracle ne trouve plus les conditions de son
accomplissement. La probable généralisation du système de crédits est
assimilée à la quasi-disparition de la notion de cursus : un trajet de formation réduit à un simple apprentissage instrumental. Dans cette perspective, le parcours à la carte, soumis à l’immédiateté et à des stratégies
pragmatiques, risquerait de favoriser une logique consommatoire en
menaçant d’instaurer un véritable zapping pédagogique. La disparition
du dispositif soutenant la ritualisation et la symbolisation soumettrait
l’enseignant-chercheur à une relation pédagogique directe, sans tiers,
prise dans l’imaginaire, les effets de modes et de séduction, les rumeurs
et la démagogie. Dans cette perspective, les étudiants ne pourraient
bénéficier ni de l’expérience subjectivante de la mise à l’épreuve du
désir ni des fonctions « symboligènes » de la ritualisation.
L’analyse de cette question est tout à fait essentielle en ce qu’elle renvoie aux conditions dans lesquelles un processus de transmission culturelle peut être mobilisé, au-delà d’une conception réductrice de
l’apprentissage et de la fonction d’enseignant-chercheur. Malgré les
incertitudes quant aux répercussions des mutations contemporaines, il
apparaît non seulement que la transmission est une partie constitutive de
l’identité professionnelle, mais aussi qu’elle renvoie au plus vif de l’identité personnelle et du désir singulier de chaque enseignant-chercheur.
Pour clore provisoirement cette étude, je procéderai à l’examen de
ce qui constitue un symptôme institutionnel, à savoir la résistance à
l’évaluation des enseignements effectuée par les étudiants. En effet, le
ministère Bayrou a initié un dispositif d’évaluation directe des enseignements, présentant la caractéristique d’être laissé, pour l’instant, à la
discrétion totale des intéressés. Bien que les résultats ne puissent faire
l’objet d’aucune sanction positive ou négative, ces procédures sont massivement ignorées. Les collègues rencontrés semblent, pour la plupart,
peu informés de telles procédures, voire passivement opposés. Les arguments avancés pour justifier une telle position sont de divers registres et
marqués par le ressentiment : « C’est encore une tâche supplémentaire,
décidée bureaucratiquement et sans effet concret » ; « c’est par la
recherche que se décide l’avancée d’une carrière et non par l’enseignement » ; ou encore, « comment améliorer la qualité de l’enseignement
quand on doit sans cesse accroître l’effectif des TD ?»; ou enfin, « n’est-ce pas ouvrir la voie à la plus grande démagogie que de laisser croire
aux étudiants qu’ils sont en mesure d’apprécier le contenu et la forme
d’un enseignement ? Ils n’ont pas à décider des programmes. »
En dépit de leur apparente consistance, les arguments avancés me
paraissent reposer sur une logique proche de ce que Freud a désigné
comme la
logique du chaudron, logique qui prend ici la forme suivante :
l’évaluation est inutile ; elle risque de constituer une mystification et de
toute façon elle ne peut être réalisée par les étudiants sans risque de perversion. Ce qui prend ici les apparences d’une argumentation rationnelle
me paraît manquer l’accès à la signification de la résistance. Nous
sommes sans doute confrontés pour une part à une forme de mécanisme
de défense collectif édifié contre l’idéologie de la transparence et de la
maîtrise procédurale. L’évaluation directe mobilise une résistance collective car elle est interprétée comme l’instauration d’un enseignant
communiquant, délivrant un message transparent, délesté de l’implicite
et de l’aléatoire de la transmission pour constituer un discours hyperrationnel, évitant tout malentendu et toute insatisfaction : un message
séduisant pris dans le fantasme de l’immédiateté, un discours zéro
défaut soumis à la frénésie des sondages et de l’équivalent universitaire
de l’audimat
[12] !
Parallèlement à ce registre interprétatif, tout se passe comme si
l’évaluation des enseignements effectuée directement par les étudiants
représentait de manière latente une mise en acte de la mutation surmoderne de l’Université. En menaçant l’asymétrie, l’évaluation directe
entérinerait les logiques de l’indifférenciation et de l’horizontalité. Elle
scellerait la tyrannie du consensus et la transitivité relationnelle en
déniant la différence de places et de générations. L’évaluation directe
mobilise une résistance passive car elle préfigure un renversement positionnel radical. Elle forme une sorte de pointe avancée, une brèche,
ouvrant sur le modèle de l’étudiant autoengendré. Il est à souligner que
certains pays, membres de l’Union européenne, appliquent depuis
quelques années le modèle anglo-saxon du parcours individualisé. Des
entretiens informels réalisés auprès de collègues européens, notamment
allemands, permettent de repérer que ce changement de dispositif va audelà d’une simple modification de forme : il produit une transformation
profonde du cadre universitaire et du rapport à la transmission. En effet,
lorsque les étudiants bénéficient de ce dispositif, c’est-à-dire de la capacité d’effectuer un parcours universitaire organisé unilatéralement, ils
capitalisent à leur gré un certain nombre d’unités d’enseignement (UE )
– des crédits – leur permettant d’obtenir un grade universitaire. De fait,
ils déconstruisent les logiques de parcours ritualisé et les reliquats
d’unité propre à chaque discipline scientifique. Ils mettent ainsi en acte
une interdisciplinarité pragmatique, mais aussi une démarche répondant
davantage à une logique d’immédiateté qu’à celle d’une quête de cohérence. Cette large autonomie de choix confronte les universitaires à une
situation d’imprévisibilité absolue qui mobilise certaines formes d’angoisse inédites, à savoir celles de l’échec, de l’inutilité, voire d’une disparition prochaine. Une collègue allemande énonçait cet éprouvé dans
les termes suivants : « En début de semestre on ne peut savoir, pour
chaque cours proposé, si on aura trois étudiants ou deux cents. Nous
sommes totalement soumis à leurs attentes mais aussi à leurs réussites.
Dans notre système, nous devons d’une part les séduire mais nous
sommes simultanément soumis à un impératif de réussite. L’échec de
l’étudiant, c’est notre échec. La mise en place de petits groupes de travail autogérés et le recours systématique à Internet contribuent à une
indépendance proche de la rupture. Bientôt, ils n’auront plus besoin de
nous ! » Si la survie professionnelle de l’enseignant-chercheur est totalement soumise aux attentes et à la réussite des étudiants, il en résulte
un déplacement évident du lieu du savoir et du pouvoir, mais aussi, de
manière latente, un renversement paradoxal de l’ordre des générations
et du site de l’épreuve.
Il apparaît ainsi que l’évaluation directe n’est pas refusée en soi,
mais elle est refoulée, voire déniée, car elle est éprouvée comme le signe
avant-coureur du parcours individualisé. Les universitaires mettent en
œuvre une défense collective contre ce qui est vécu comme un agir
fomenté par l’organisation, un agir signifiant la transformation radicale
du cadre de la transmission. L’évaluation directe est associée à un étudiant autoengendré, c’est-à-dire à une destitution de l’ordre des générations, délogeant l’enseignant-chercheur de sa position de précédence
dans le processus de transmission.
Ainsi, l’analyse des représentations et des affects associés à ce
symptôme institutionnel permet-elle d’avancer que la transmission est
appréhendée comme un processus fragile, aléatoire, soumis d’une part
aux caractéristiques du dispositif qui maintiennent l’asymétrie mais
aussi aux effets de la subjectivité, voire de l’inconscient des protagonistes. Le processus de transmission semble devoir conserver une part
d’opacité pour préserver les conditions d’une rencontre avec le savoir.
Nous approchons sans doute au travers de l’analyse de ce symptôme au
plus près de ce qui constitue le véritable enjeu de l’institution universitaire contemporaine.
Au-delà du ressentiment, du conservatisme d’apparence et de la
résistance affichée, ce qui est défendu avec tant d’opiniâtreté et qui ne
cède pas à la poussée surmoderne relève d’une éthique de la transmission – éthique de la transmission qui, malgré ses avatars, demeure probablement la valeur princeps soutenue par une partie des universitaires
d’aujourd’hui. Il s’agit pour ceux-ci de soutenir un certain mode de rapport au savoir, à l’autre et au monde, une attitude personnelle, c’est-à-dire une position subjective qui fasse contrepoint aux risques de
l’homogénéisation et de la dédifférenciation, mais aussi du formatage et
de la logique du marché. En soutenant l’assomption de traits identifiants, la singularité positionnelle et l’asymétrie des places, ces enseignantschercheurs tentent aussi de préserver l’universalité, en tant que
cette dernière trouve son fondement paradoxal dans son rapport à la singularité.
Cependant, les transformations affectant des liens institutionnels
mobilisent une souffrance psychique considérable. L’atteinte de la pulsion à transmettre et de la pensée, la disqualification du savoir universitaire et les blessures narcissiques sollicitent fortement l’endurance
primaire (D. Rosé) – endurance primaire au prix de laquelle sont maintenus des espaces de créativité et parfois quelques effets de transmission.
·
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ROUSSEL, L. 1989. La famille incertaine, Paris, Odile Jacob.
[1]
Cette problématique prend une formidable acuité face à l’extension actuelle de certaines
formes de psychopathologies notamment narcissiques-identitaires, antisociales, addictives, mais
aussi au regard des déliaisons du lien social.
Jean-Pierre Pinel, université Paris-XIII, UFR LSHS, av. J.-B. Clément, 93430 Villetaneuse.
[2]
Cf. notamment le collectif édité par l’ARESER ( 1997), M. Freitag ( 1995), Y. Fréville ( 2001),
ou A. Renaut ( 2002).
[3]
Les collègues enseignants-chercheurs en sciences dures, en médecine, en économie ou en
droit, mais aussi les étudiants, usagers de l’institution, ont été délibérément écartés de cette
recherche afin d’en limiter l’ampleur et de maintenir une cohérence à la problématique d’ensemble. Ont été privilégiées les disciplines des sciences humaines et sociales les plus directement impliquées par la question de la transmission psychique et culturelle telles que la
sociologie et l’anthropologie, l’histoire, les sciences de l’éducation et bien sûr la psychologie.
[4]
La résurgence du fanatisme religieux, la montée des intégrismes, l’emprise exercée par certains groupes fascistes ou sectaires font profondément question : s’agit-il des ultimes manifestations d’un ordre ancien en train de disparaître ou de l’expression d’un large mouvement de
régression culturelle témoignant de l’aspiration à un lien totalitaire ? La fascination exercée par
les discours paranoïaques ne témoigne-t-elle pas de la mise en œuvre de mécanismes de
défenses archaïques, individuels et collectifs, face à l’angoisse mobilisée par la surmodernité,
l’angoisse devant l’incertain, l’inconnu et les déliaisons ultramodernes ?
[5]
Cette analogie mériterait un développement considérable, dépassant largement les limites de
cet article. Un point est cependant à mentionner : la précarité du refoulement, repérable dans les
troubles narcissiques-identitaires, les perversions, les addictions et les sujets dans l’agir, entre
en étroite résonance avec le reflux de
la communauté de renoncements (Freud). Le développement de liens transsubjectifs et intersubjectifs ordonnés au particularisme et à l’identique, à la
satisfaction de pulsions partielles, voire à un impératif de jouissance ne va pas sans confronter
nos contemporains
à l’hyperexcitation, à la résurgence de violences et d’idéaux archaïques
( Kaës, 1997).
[6]
On peut se demander si les mouvements de détachement et de déliaison procédant de l’individualisme ne viennent pas solliciter une réorganisation des fantasmes originaires, participant à
favoriser le fantasme d’autoengendrement de manière prévalente.
[7]
Je pense ici plus particulièrement aux quelques départements de psychologie qui maintiennent une référence d’ensemble au modèle clinique sans pour autant s’enfermer dans une clôture
idéologisante.
[8]
Ce point de tension constitue le plus vif de l’Université, inscrivant d’emblée une zone de fragilité mais aussi de fécondité potentielle. On peut pointer que les grands organismes de
recherche ont durablement procédé à un évitement de cette conflictualité de fond en marginalisant la question de la transmission par l’enseignement.
[9]
Ce qui va dans le sens des propos développés par E. Jalley, dans ce même numéro de
Connexions.
[10]
Ces symptômes rejoignent les conclusions des travaux de I. Brunstein ( 1999) et de D. van
der Hove ( 1999).
[11]
On ne peut ici que renvoyer le lecteur à l’analyse conduite par l’ARESER ( 1997) et plus particulièrement au chapitre V.
[12]
Il est à pointer que les dispositifs d’évaluation indirects, mis en œuvre par des comités ad
hoc, procèdent d’une autre logique. En maintenant la différenciation positionnelle, ces dispositifs ne délégitiment pas l’asymétrie et contribuent sans doute aux réajustements nécessaires des
programmes d’enseignements et de recherches.