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I.S.B.N.2749201004
152 pages

p. 111 à 120
doi: en cours

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no78 2002/2

2002 Connexions

Des mots à la parole : une tentative de reconstruction du lien social chez les personnes sans domicile fixe

Valérie Bertrand université de Bourgogne, Laboratoire de psychologie clinique et sociale, Groupe de psychologie sociale des discours.
Cet article relate l’expérience d’un groupe de médiation dans un centre d’hébergement pour personnes sans domicile fixe. Par l’intermédiaire de la mise en place d’un atelier d’écriture émerge une réappropriation de la parole singulière, condition d’un premier travail sur l’identité de soi en tant que sujet mais aussi en tant qu’acteur existant au sein d’un groupe. Par extension, il s’agit, pour une population en rupture, de restaurer un lien social en souffrance. This article concerns an experience of writing atelier with homeless persons. Individual expression reveals a position of a subject and social actor in a group. Moreover, the objective consists in repairing a failing social contract.
 
1. L’exclusion : entre violence et mutisme
 
 
À la notion de pauvreté s’est substituée peu à peu celle d’exclusion. Objet de discours tout aussi nombreux que variés, l’exclusion est devenue la question sociale par excellence forgeant la réflexion sur le lien, la cohésion et sur les éléments qui la renforcent ou la fragilisent. Les mots ne sont pas de pures étiquettes, « ils filtrent le réel, le rendant pensable et dicible » (Hagège, 1985). La désignation qui octroie le nom est capitale puisqu’elle crée un espace, celui de la catégorie ainsi dénommée, dans lequel s’élaborent et se confrontent les représentations. Employée de façon absolue, la notion d’exclusion fonctionne comme un opérateur linguistique produisant des énoncés dont la démonstration ne serait même pas à justifier. Cette indétermination sémantique entraîne une réification des exclus, et c’est sans doute dans cette naturalisation catégorielle que réside la première des violences. L’exclusion sous-tend une compréhension spatiale du social en termes de dedans/dehors, de centre et de périphérie ou bien encore de « in » et de « out » (Touraine, 1992). L’exclu représente un ailleurs. Bien plus, il incarne une inexistence au sein du social. Si la pauvreté, en effet, soulignait un manque à avoir, l’exclusion travaille sur un déficit de l’être en soulignant une identité en creux. Les désignations telles que « sans domicile fixe », « sans-abri », « sans emploi », plus récemment « sans-papiers » traduisent une faillite identitaire et l’expression actuelle de « sans » accélère encore ce processus. L’identité du sujet est ainsi construite sur un manque évoquant l’absence d’un élément fondamental et c’est dans cette absence et par cette absence signifiante que celui-ci se voit désigné. L’individu, peu à peu, n’est plus associé à un manque : il est lui-même ce manque incarnant une béance que les mots stéréotypés ou plutôt les bribes de mots ne peuvent combler.
Plus profondément, cette disqualification interdit l’étayage identitaire dans un statut groupal. En effet, comment se reconnaître vivant, existant en tant qu’acteur, quand la définition du soi (dans la perspective théorique de G.H. Mead) est celle d’être exclu du corps social ? Le passage de l’individu à l’acteur, s’insérant dans les relations sociales et, par là, les transformant, est interdit à l’exclu. Cette impossibilité touche jusqu’au statut même de sujet. L’exclusion est ce qui qualifie le horsgroupe, le différent. C’est in fine une catégorie de l’étranger et de l’opprobre. L’opprobre, selon S. Freud, est ce qui est considéré comme mauvais par une société et qui est voué à une mise à l’index. Ce mauvais nous révèle en fait, par retournement, la nature de ce qui est bon ou désirable et donc les idéaux d’une société. L’opprobre se place donc du côté de la notion d’idéal social.
Les travaux de M. Douglas ( 1967) nous ont appris que nos catégories de la perception du monde se construisent sur l’opposition entre le pur et l’impur. La saleté profane et la souillure sacrée contribuent à la constitution d’un ordre symbolique qui procède par des exclusions et des inclusions. Cet impératif d’exclusion transforme l’organisme social en un système symbolique. Ce découpage du monde débouche sur la formulation de discours et de pratiques séparant le bon et le mauvais et, par extension, validant ou invalidant certains objets, que ceux-ci soient naturels ou sociaux. Le même procédé semble être à l’œuvre dans l’élaboration de l’exclusion. Celle-ci est fondée sur une problématique du lien unanimement reconnu comme absent ou trop lâche. Mais de quel lien s’agit-il si ce n’est de celui des hommes entre eux ? L’expression de « côte à côte » (Donzelot, 1991) traduit bien cette distance spatiale mais aussi symbolique puisque l’échange entre inclus et exclus est, dans cette disposition, impossible. Cette opposition dans l’occupation de l’espace symbolique nous renvoie à une mise à l’écart ou une « mise à l’index » de l’exclu en même temps qu’elle traduit une absence de similarité entre les deux groupes. L’exclu, par son éviction des lieux d’échange et de partage tissés par le lien social, est dès lors expulsé de la communauté des hommes et disqualifié comme semblable.
Ce rejet, ou ce déni de similarité avec l’exclu, pose au final la question de l’altérité mais aussi celle de l’abjection dont elle est le pendant. J. Kristeva ( 1980) définit l’abject comme un non-objet de désir, un non-être en quelque sorte. L’abject menace le propre qui sous-tend toute organisation sociale dans sa mise en ordre et donc dans son système d’appartenance et d’exclusion. Rien de commun ne nous lie avec celui qui est touché par l’abjection. « Celui qui est abject est [… ] méprisé et intouchable : c’est un paria, un déchet d’humanité non fréquentable… » (Maisondieu, 1995). C’est ainsi que l’abjection réalise la mort sociale de l’autre constitué en radicalement différent de soi parce qu’impur ou, plus largement, parce que n’appartenant pas au règne de l’humain. Cette qualification de l’autre comme radicalement étranger n’est pas une simple métaphore. Le discours nazi associant les juifs aux poux, aux rats ou à la vermine (Friedlander, 1971) était basé sur l’idée d’une souillure à la fois morale et physique se propageant et infestant le corps social tout entier. Aujourd’hui, les jeunes des banlieues se transforment, au gré des distributions des rôles de victimes ou de coupables, en « sauvageons » à humaniser d’urgence. Et que dire de la tragique anecdote rapportée par J. Damon ( 1997) dans laquelle un habitant appelle le SAMU social afin de venir chercher un SDF couché sur un trottoir et qui rappelle le service d’urgence afin de signaler l’oubli des cartons souillant le paysage ?
Plus encore que l’exclusion, qui recèle une imagerie puissante mais aussi une indétermination sémantique découlant de sa dimension métaphorique, l’errance des populations sans domicile fixe nous renvoie à l’altérité. L’errant est, en effet, un homme qui a quitté sa terre ou son territoire; il représente ainsi la figure de l’étranger dont on ignore l’origine et colporte avec lui l’accent d’un « ailleurs » inconnu et dangereux. Cette éviction du domaine de l’humain se prolonge au final par une interdiction de la parole. L’exclu est un muet. Il est parlé, réifié dans les discours des porte-parole, légitimés pour parler à la place et en place de lui. Le pouvoir de dire, de se dire est interdit à l’exclu. Ou alors, s’il parle, l’exclu doit se mettre en scène et en paroles dans son statut d’exclu et dans un langage codé, susceptible d’ouvrir les portes du système de prise en charge sociale. La parole singulière est taboue et l’exclu est réduit à se transformer alors en piètre animal de cirque répétant sans cesse le numéro que l’on attend de lui, se conformant trait pour trait à la représentation que l’on s’en est forgée. C’est ici qu’interviennent l’asservissement, la domination et donc la profonde violence exercés sur l’homme qualifié d’exclu.
 
2. Le droit de se dire, la médiation par les mots
 
 
À partir de ces quelques pistes de réflexions de chercheur et d’une pratique d’intervenante auprès de personnes sans domicile fixe dans un centre d’hébergement sera évoquée une tentative de réappropriation par le sujet de sa parole et cela à travers la médiation d’ateliers d’écriture. Ces ateliers ont fonctionné le soir et ont tenté de créer du lien entre des hommes isolés et muets. Si parfois, en effet, la violence verbale et physique résonne dans les murs des foyers, plus souvent c’est la prostration des hommes fatigués qui domine. Selon P. Mannoni ( 2000), le sujet en désaffiliation sociale (Castel, 1995) est soumis à une faillite du moi et l’on observe des conduites abdictives : conduites de retrait, d’évitement, de relâchement des tensions nécessaires à l’élaboration de projet. La désinsertion sociale nous met face à des sujets en état de crise. La crise signifie une expérience de la rupture dans la continuité du soi, des choses, des relations avec l’environnement. Nous nous situons ici dans l’espace de l’entre-deux, « entre perte assurée et acquisition incertaine » (Kaës, 1979).
En prolongeant les travaux de Winnicott sur la transitionnalité ( 1971), R. Kaës insiste sur le rôle fondamental du groupe et de la socialité dans l’élaboration autour du vécu de la crise. Le groupe, considéré ici comme un espace transitionnel, joue un rôle de conteneur étayant le sujet en autorisant une lecture des expériences de rupture dans l’espace interne mais aussi intersubjectif et en dépassant la crise par un travail de symbolisation et par la création de nouveaux espaces. Les supports à ce travail sont considérés comme des médiations. La médiation se définit par un espace intermédiaire de confrontation des différences et des ressemblances qui facilite les échanges identificatoires. Le groupe à médiation, tel l’atelier d’écriture, tente de restaurer du lien intrapsychique et intersubjectif à travers les échanges langagiers qu’il suscite. L’objet médiateur facilite l’accès à la symbolisation par le jeu de la métaphore. Cet objet sert de support aux projections du sujet et des membres du groupe.
C. Vacheret ( 2000) insiste sur les fonctions dénotative et connotative de l’objet médiateur. La dénotation est le support à la connotation qui concerne la capacité de l’objet à métaphoriser la réalité et donc à ouvrir vers la symbolisation, vers la reconstruction des liens par la pensée, vers une reliance sur fond de déliaison, de rupture des liens (Vacheret, 2002).
Cet objet est en définitive le lieu de mise en forme de l’imaginaire. C’est par la médiation de ce dernier que le sujet retrouve l’accès à la parole, à l’autre, et réapprend à tisser du lien social. La médiation rétablit un lien entre « [… ] la violence pulsionnelle et une figuration qui ouvre la voie vers la parole et l’échange symbolique » (Kaës, 2002). Le statut du groupe, de par sa fonction spéculaire et en tant que « surface projective » (Anzieu, 1968), est ici primordial. L’écriture (et ses supports) autorise la projection sur le papier de productions imaginaires et permet que ces hommes soient pris dans une relation intersubjective et parcourus par cette chaîne signifiante que constitue le discours. Écrire est une façon de parler de soi. Lire ses écrits est déjà une façon de se mettre en acte. C’est, d’une certaine façon, accepter d’exister et le revendiquer.
 
3. Une population spécifique
 
 
Le foyer dans lequel nous avons mis en place, avec un éducateur, cet atelier d’écriture a été fondé en 1950. Ce fut d’abord un asile de nuit accueillant au plus froid de l’hiver les clochards de la ville. Peu à peu, la structure évolua et celui-ci se transforma en centre d’hébergement et d’orientation. À partir de 1994, la fonction de l’orientation se professionnalisa avec l’arrivée de conseillers recevant, en entretien individuel, chaque personne avant son hébergement. Cette rencontre permet de connaître la situation sociale, familiale mais aussi sanitaire de la personne. Elle a aussi pour but d’aider le sujet à recouvrer ses droits fondamentaux et à régulariser des situations administratives souvent confuses : perte ou absence de papiers d’identité, absence de droits sociaux (RMI, couverture santé). Une visite médicale est souvent nécessaire et les premiers soins d’urgence peuvent être administrés. Une rencontre avec un psychologue est possible et permet de faire le point sur les traitements antérieurs et actuels. Elle procure, aussi, une aide au quotidien à ceux qui le désirent. Certaines personnes hébergées ont été hospitalisées en services psychiatriques ou le sont encore en services de « soins ambulatoires ». Cette pratique a comme conséquence pour ces hommes sans domicile l’absence de prise en charge la nuit dans des structures spécifiques.
Le centre d’hébergement a dû tisser un réseau avec les hôpitaux psychiatriques mais aussi avec les services d’alcoologie et les centres de désintoxication. Ainsi, d’un simple foyer, l’institution s’est transformée en centre orientant les personnes vers des formes de reliaison sociale très diversifiées : recouvrement des droits fondamentaux, reprise d’un traitement médical, début d’un soutien psychologique…
Néanmoins, les difficultés institutionnelles sont nombreuses. La première est sans doute la saturation des dispositifs situés en aval des centres d’hébergement d’urgence entraînant, dès lors, une sédentarisation de certains hébergés, renvoyant ainsi l’institution à un profond paradoxe mais aussi à une inadaptation aux besoins de la population, les centres d’urgence n’offrant pas le cadre réparateur d’un lieu de vie. À titre indicatif, le nombre moyen de personnes accueillies chaque soir est de cent trente et on estime à trois mille le nombre d’hébergés différents sur une année. Si la durée du séjour n’excède pas, en règle générale, un mois, certaines personnes, souvent les plus de 45 ans restent plus de six mois, et certains plus d’une année. D’autres hébergés reviennent très régulièrement au cours d’une même année.
Ainsi, avec l’augmentation des zones de vulnérabilité et donc de désaffiliation (Castel, 1995), la situation est moins celle de l’urgence ponctuelle que celle d’une précarité ancienne et installée. Dès lors, le problème posé est l’inadéquation de l’accueil d’urgence pour ces personnes qui se trouvent réduites à errer, pendant plusieurs mois ou années, de centres en foyers, condamnées au temps de l’immédiateté et à l’occupation d’espaces intermédiaires vides de sens. Une deuxième difficulté se rencontre dans l’hétérogénéité des populations accueillies. Les trajectoires de vie mais aussi les degrés de désocialisation diffèrent grandement d’un hébergé à l’autre. Jeunes toxicomanes ou « routards » venus se poser un instant, vieillards à l’alcoolisme chronique, hommes sortant de prison ou récemment sans emploi, réfugiés des pays de l’Est en attente de régularisation, habitués des centres ou nouvel arrivant perdu, tous se retrouvent dans leur diversité, leur complexité et forment une masse bigarrée et souvent cosmopolite. Néanmoins, pour tous, la déliaison a souvent commencé très tôt, dans l’enfance, et se conjugue aux formes contemporaines de la misère sociale. Les histoires se ressemblent et les ruptures et blessures qui en découlent se répètent d’un hébergé à l’autre. La souffrance psychique est une constante. Celle-ci se révèle quelquefois dans les violences verbales et physiques, le racket envers les plus faibles. Toutefois, c’est le plus souvent un mutisme, tel un enfermement ou un « recroquevillement » sur soi, qui prédomine. Le corps est prostré, le regard rivé au sol ou perdu dans le vague… Le regard de l’autre ou sa parole fonctionne à cet instant comme un miroir ou un écho. S’apercevoir dans l’autre deviendrait, par le jeu des mécanismes identificatoires, un danger, et le silence ou encore le dénigrement d’un plus désocialisé que soi fonctionnent comme une mise à distance et une sauvegarde narcissique. Les nouveaux arrivants formalisent d’ailleurs très bien cette frayeur en avouant avoir rôdé plusieurs soirs autour du centre, hésitant à entrer, refusant d’être « tombés aussi bas », n’étant pas « comme ça », se résignant, malgré tout, un soir plus douloureux que les autres à franchir le seuil.
Ces moments d’isolement dans la souffrance sont plus perceptibles encore après le repas du soir quand les bénévoles quittent le centre, aux alentours de 20 heures. Ne restent plus alors que le responsable du soir et deux veilleurs de nuit dans les murs. Avant que les dortoirs ouvrent, les hommes se massent devant l’unique poste de télévision, restent au réfectoire ou bien s’assoient dans le hall d’entrée en attente de leur lit.
C’est cet horaire que nous avons choisi pour l’atelier d’écriture afin, justement, d’atténuer la cassure due au départ des bénévoles. Nous avons, dans un premier temps, placardé des affiches dans le centre annonçant l’existence de cet atelier, un soir par semaine à partir de 20 heures. Travaillant avec une population souvent changeante, nous circulons auprès des personnes, généralement au réfectoire, afin d’informer plus amplement les hébergés. Peu à peu, quelques habitués ont commencé à fréquenter régulièrement l’atelier et ont attiré d’autres personnes. Les difficultés ont été, néanmoins, de taille. D’une part, dans la définition même de l’activité, beaucoup de personnes confondaient atelier d’écriture et cours d’alphabétisation. Cette méprise a ravivé des souvenirs scolaires souvent pénibles et des sentiments d’échec vécus par le sujet. L’écriture est, de fait, entendue comme un luxe, un passe-temps de lettré et l’atelier considéré, finalement, comme une réponse inadaptée à leurs problèmes les plus urgents. Une autre difficulté, et non des moindres, est que les personnes en désinsertion sociale ont des problèmes avec la langue. À l’instar de C. Tabet ( 1994), nous pourrions dire qu’ils « en perdent langue » et qu’ils se réfugient dans un silence duquel « les mots sont sources de grands maux ». Plus fondamentalement, passer du réel au symbolique, partager une pensée ou un imaginaire et dès lors se confronter au groupe au risque de se dissoudre était sans doute la résistance la plus importante et la moins dicible que nous ayons rencontrée. Jouer avec les mots, ses propres mots, aux côtés d’un autre, semblable mais aussi différent par sa place au sein de l’atelier, était de l’ordre d’une expérience nouvelle pour les personnes. C’est d’ailleurs dans la rencontre avec cet autre, dans son regard et son écoute, que nous avons placé l’enjeu de ce groupe à médiation qui est le cheminement vers soi, en tant que sujet de sa parole et acteur de son devenir. L’écriture est ainsi vécue comme une expérience de soi à travers l’expérience de l’altérité. Elle est un « passage » (Delamotte, 2000), car le mot annonce non pas seulement un événement, le fait « d’écrire », mais un avènement : une mutation qui va transformer celui qui écrit en un autre.
 
4. Déroulement d’une séance
 
 
L’atelier débute vers vingt heures trente et se déroule dans un local type « algéco » situé face au foyer. Des raisons pratiques de manque d’espace ont présidé à ce choix qui s’est révélé par la suite intéressant. En effet, ce local étant vide, nous devons à chaque séance transporter tables et chaises et traverser la rue ainsi chargés. L’atelier d’écriture débute par cette tâche commune et tous les participants y contribuent. Il arrive souvent que certains hébergés, refusant dans un premier temps de fréquenter l’atelier, aident au transport et restent quelques instants en notre compagnie avant de repartir. Puis, leur présence se prolonge jusqu’à devenir assidue à toutes les séances. Ce premier travail permet déjà de créer du lien dans un doux chahut de déménagement, de s’entraider, de plaisanter sur la force physique de chacun, in fine de se découvrir mutuellement. Une fois installés en cercle, l’atelier peut démarrer. En règle générale, il se compose de huit à dix personnes, les deux animateurs compris, avec un noyau stable de six personnes. Du papier et des crayons sont fournis.
Deux méthodes ont été adoptées. La première est celle de l’abécédaire où, à partir d’un thème, des mots sont associés par ordre alphabétique. Cette méthode a l’avantage de proposer un cadre de création rigoureux en imposant un ordre et des limites, ce qui facilite ultérieurement la lecture publique au groupe. Souvent, des mots identiques se retrouvent dans l’abécédaire et permettent une mise en commun d’expériences et donc une interdiscursivité (Kaës, 1979), un maillage des énoncés à l’intérieur d’un réseau intersubjectif, à l’opposé d’une juxtaposition d’une pluralité de discours. Si la méthode est proposée par les animateurs, le thème général émane des participants. La recherche d’un consensus sur ce thème est souvent longue, parfois difficile. Le rôle des animateurs se situe dans la facilitation de la parole, la reformulation de ce qui est dit. À l’instar de la mise en place matérielle et pratique de l’atelier, le choix du thème est aussi un travail de groupe et se place, dès lors, dans la découverte des autres mais aussi de ses propres envies ou désirs. La rue, l’argent, le chômage, le foyer, la ville, le football, le dimanche ont fait l’objet, parmi d’autres, d’une déclinaison d’abécédaires.
En règle générale, chaque participant écrit seul mais il arrive parfois que des binômes se forment, constitués par des voisins de chambre par exemple ou bien par une personne sachant écrire alors que l’autre rencontre des difficultés dans cette tâche. Une fois l’écriture terminée, les textes sont lus par leur auteur. Les animateurs, le plus souvent, démarrent cette deuxième phase plus délicate que la première. Lire aux autres permet de s’entendre soi-même et de poser sa différence en s’affirmant. Quand les rires, les moqueries ou les insultes fusent, c’est que le groupe prend corps et qu’un lien se tisse. L’atelier n’est pas un lieu studieux et silencieux et les animateurs ne sont pas épargnés quand ils lisent leur production.
La deuxième méthode utilisée est celle de l’expansion, qui consiste à ajouter à une phrase prononcée par un participant le nombre de mots indiqué par un lancer de dé. Cette méthode est plus ludique et laisse une place prépondérante à l’imaginaire. Elle est aussi plus centrée sur l’association puisqu’il s’agit, pour chaque participant, d’enrichir la phrase qui vient elle-même d’être complétée par son voisin et donc de construire des liens par la pensée. Au final, nous trouvons une chaîne associative sous forme de phrase qui appartient à tous et dans laquelle nous nous reconnaissons. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que ce genre de phrase fonctionne, parfois, comme signe de reconnaissance pour les membres de l’atelier qui l’échangent entre eux, avec complicité, en plaisantant, afin de se remémorer la dernière séance. Ce procédé fonctionne aussi avec les animateurs et il n’est pas rare d’être interpellé au sein du foyer sur ce mode, alors que l’atelier d’écriture n’est pas prévu, simplement pour échanger quelques nouvelles. L’atelier permet ainsi une appartenance groupale définie et une connivence entre ses membres les plus actifs. La chaîne associative peut être rapprochée ici de la construction d’un lien entre les participants et une reconnaissance de l’autre dans sa réalité.
Concernant la méthode utilisée, nous avons fait le choix de participer à l’atelier en écrivant et en lisant nos textes. Comme le souligne C. Vacheret (op. cit.), cette implication est primordiale afin que le groupe perçoive la non-dangerosité du groupe à médiation. Elle est aussi capitale dans le jeu des identifications et il n’est pas rare qu’animateur et hébergé aient décliné des mots communs au sein de leur abécédaire. L’échange oral qui suit la production écrite permet de se retrouver sur certains points ou commentaires ou au contraire d’en mesurer les écarts et d’évoluer dans sa pensée au contact de celle des autres. Parfois, il arrive qu’un membre s’isole. La place qu’il occupe est détachée du groupe, il parle peu de ses écrits et n’intervient jamais à la lecture des participants. Celui-ci, à la frontière du groupe, mérite toute notre attention. Quelques relances lui sont renvoyées afin de solliciter sa parole sans insister néanmoins, respectant son choix et sa présence silencieuse. Vers 23 heures, l’atelier prend fin. Si la durée de trois heures peut sembler excessive, celle-ci comprend la mise en place matérielle de l’atelier ainsi que le choix des thèmes ; l’écriture et la lecture ne durent pas au-delà d’une séance de deux heures. C’est cet instant que précisément certains choisissent afin de capter l’attention de l’animateur, le discours se fait alors plus intime et se poursuit sur le ton de la confidence. Les mots se bousculent et l’urgence de dire, de se dire, réduit l’interlocuteur à une oreille que l’on emplit du poids des mots pour s’en libérer enfin. Outre la création d’un lien par la médiation de l’écriture et par le groupe, l’atelier favorise l’échange entre les participants à l’extérieur de cet espace de jeu mais il libère aussi une parole oubliée, celle de l’homme dans sa pleine subjectivité.
 
Conclusion
 
 
L’atelier d’écriture dont nous venons de décrire les grandes lignes n’a pas un objectif thérapeutique : il n’en a ni le cadre, ni les moyens. Ses ambitions sont plus modestes. C’est d’abord un lieu de médiation inscrivant le sujet dans l’échange, tentant de le restaurer dans une dynamique de lien social. L’atelier rompt l’isolement quotidien que vivent les hommes sans domicile fixe en créant un espace et une dynamique d’échanges par le jeu de l’écriture. Sa finalité est de rendre à l’homme sa parole, loin de toute mise en scène stéréotypée et invalidante de lui-même au sein de l’espace public. Transiter par le lieu du groupe est primordial car c’est par l’autre et avec l’autre que l’identité sociale se construit ou se reconstruit. Se pose, néanmoins, la question de la légitimité d’une telle activité dans un foyer travaillant sur le créneau de l’urgence. D’autres groupes seraient à créer, prenant le relais de celui-ci afin de continuer cette action de tissage de liens. La pratique de la médiation se rapproche dans les faits de ce que P. Fustier appelle le « travail social non aseptisé » ( 2001). Il s’agit dans ce cadre d’« accompagner l’énigme d’autrui », de soutenir un travail de la pensée nécessaire à l’élaboration d’un projet de vie par la personne en situation d’accompagnement social. Cette démarche prend du temps, nécessite de l’énergie, n’est pas à l’abri de rechutes. Néanmoins, à l’inverse du « travail social purifié », qui répond à la situation de crise par une solution technique telle une prestation de service, cette position nous semble capitale dans la reconstruction du lien social avec des personnes en situation extrême de désinsertion. C’est en créant des espaces d’échanges, tel le groupe à médiation qui possède, dans ce cadre, une fonction de déclencheur, qu’une dynamisation du lien est possible, se traduisant, dans les actes, par une remobilisation du sujet afin que ce dernier soit autonome et acteur de son parcours, d’un parcours qui fait sens dans sa vie.
 
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