2002
Connexions
Des mots à la parole : une tentative de reconstruction du lien social chez les personnes sans domicile fixe
Valérie Bertrand
université de Bourgogne, Laboratoire de psychologie clinique et sociale, Groupe de psychologie sociale des discours.
Cet article relate l’expérience d’un groupe de
médiation dans un centre d’hébergement pour
personnes sans domicile fixe. Par l’intermédiaire de la mise en place d’un atelier d’écriture émerge une réappropriation de la parole
singulière, condition d’un premier travail sur
l’identité de soi en tant que sujet mais aussi en
tant qu’acteur existant au sein d’un groupe.
Par extension, il s’agit, pour une population
en rupture, de restaurer un lien social en souffrance.
This article concerns an experience of writing
atelier with homeless persons. Individual
expression reveals a position of a subject and
social actor in a group. Moreover, the objective
consists in repairing a failing social
contract.
1. L’exclusion : entre violence et mutisme
À la notion de pauvreté s’est substituée peu à peu celle d’exclusion.
Objet de discours tout aussi nombreux que variés, l’exclusion est devenue la question sociale par excellence forgeant la réflexion sur le lien,
la cohésion et sur les éléments qui la renforcent ou la fragilisent. Les
mots ne sont pas de pures étiquettes, « ils filtrent le réel, le rendant pensable et dicible » (Hagège, 1985). La désignation qui octroie le nom est
capitale puisqu’elle crée un espace, celui de la catégorie ainsi dénommée, dans lequel s’élaborent et se confrontent les représentations.
Employée de façon absolue, la notion d’exclusion fonctionne comme un
opérateur linguistique produisant des énoncés dont la démonstration ne
serait même pas à justifier. Cette indétermination sémantique entraîne
une réification des exclus, et c’est sans doute dans cette naturalisation
catégorielle que réside la première des violences. L’exclusion sous-tend
une compréhension spatiale du social en termes de dedans/dehors, de
centre et de périphérie ou bien encore de « in » et de « out » (Touraine,
1992). L’exclu représente un ailleurs. Bien plus, il incarne une inexistence au sein du social. Si la pauvreté, en effet, soulignait un manque à
avoir, l’exclusion travaille sur un déficit de l’être en soulignant une
identité en creux. Les désignations telles que « sans domicile fixe »,
« sans-abri », « sans emploi », plus récemment « sans-papiers » traduisent une faillite identitaire et l’expression actuelle de « sans » accélère
encore ce processus. L’identité du sujet est ainsi construite sur un
manque évoquant l’absence d’un élément fondamental et c’est dans cette absence et par cette absence signifiante que celui-ci se voit désigné. L’individu, peu à peu, n’est plus associé à un manque : il est lui-même ce manque incarnant une béance que les mots stéréotypés ou
plutôt les bribes de mots ne peuvent combler.
Plus profondément, cette disqualification interdit l’étayage identitaire dans un statut groupal. En effet, comment se reconnaître vivant,
existant en tant qu’acteur, quand la définition du soi (dans la perspective
théorique de G.H. Mead) est celle d’être exclu du corps social ? Le passage de l’individu à l’acteur, s’insérant dans les relations sociales et, par
là, les transformant, est interdit à l’exclu. Cette impossibilité touche jusqu’au statut même de sujet. L’exclusion est ce qui qualifie le horsgroupe, le différent. C’est in fine une catégorie de l’étranger et de
l’opprobre. L’opprobre, selon S. Freud, est ce qui est considéré comme
mauvais par une société et qui est voué à une mise à l’index. Ce mauvais nous révèle en fait, par retournement, la nature de ce qui est bon ou
désirable et donc les idéaux d’une société. L’opprobre se place donc du
côté de la notion d’idéal social.
Les travaux de M. Douglas ( 1967) nous ont appris que nos catégories de la perception du monde se construisent sur l’opposition entre le
pur et l’impur. La saleté profane et la souillure sacrée contribuent à la
constitution d’un ordre symbolique qui procède par des exclusions et
des inclusions. Cet impératif d’exclusion transforme l’organisme social
en un système symbolique. Ce découpage du monde débouche sur la
formulation de discours et de pratiques séparant le bon et le mauvais et,
par extension, validant ou invalidant certains objets, que ceux-ci soient
naturels ou sociaux. Le même procédé semble être à l’œuvre dans l’élaboration de l’exclusion. Celle-ci est fondée sur une problématique du
lien unanimement reconnu comme absent ou trop lâche. Mais de quel
lien s’agit-il si ce n’est de celui des hommes entre eux ? L’expression de
« côte à côte » (Donzelot, 1991) traduit bien cette distance spatiale mais
aussi symbolique puisque l’échange entre inclus et exclus est, dans cette
disposition, impossible. Cette opposition dans l’occupation de l’espace
symbolique nous renvoie à une mise à l’écart ou une « mise à l’index »
de l’exclu en même temps qu’elle traduit une absence de similarité entre
les deux groupes. L’exclu, par son éviction des lieux d’échange et de
partage tissés par le lien social, est dès lors expulsé de la communauté
des hommes et disqualifié comme semblable.
Ce rejet, ou ce déni de similarité avec l’exclu, pose au final la question de l’altérité mais aussi celle de l’abjection dont elle est le pendant.
J. Kristeva ( 1980) définit l’abject comme un non-objet de désir, un non-être en quelque sorte. L’abject menace le propre qui sous-tend toute
organisation sociale dans sa mise en ordre et donc dans son système
d’appartenance et d’exclusion. Rien de commun ne nous lie avec celui
qui est touché par l’abjection. « Celui qui est abject est [… ] méprisé et
intouchable : c’est un paria, un déchet d’humanité non fréquentable… »
(Maisondieu, 1995). C’est ainsi que l’abjection réalise la mort sociale
de l’autre constitué en radicalement différent de soi parce qu’impur ou,
plus largement, parce que n’appartenant pas au règne de l’humain. Cette
qualification de l’autre comme radicalement étranger n’est pas une
simple métaphore. Le discours nazi associant les juifs aux poux, aux
rats ou à la vermine (Friedlander, 1971) était basé sur l’idée d’une
souillure à la fois morale et physique se propageant et infestant le corps
social tout entier. Aujourd’hui, les jeunes des banlieues se transforment,
au gré des distributions des rôles de victimes ou de coupables, en « sauvageons » à humaniser d’urgence. Et que dire de la tragique anecdote
rapportée par J. Damon ( 1997) dans laquelle un habitant appelle le SAMU
social afin de venir chercher un SDF couché sur un trottoir et qui rappelle
le service d’urgence afin de signaler l’oubli des cartons souillant le
paysage ?
Plus encore que l’exclusion, qui recèle une imagerie puissante mais
aussi une indétermination sémantique découlant de sa dimension métaphorique, l’errance des populations sans domicile fixe nous renvoie à
l’altérité. L’errant est, en effet, un homme qui a quitté sa terre ou son territoire; il représente ainsi la figure de l’étranger dont on ignore l’origine
et colporte avec lui l’accent d’un « ailleurs » inconnu et dangereux.
Cette éviction du domaine de l’humain se prolonge au final par une
interdiction de la parole. L’exclu est un muet. Il est parlé, réifié dans les
discours des porte-parole, légitimés pour parler à la place et en place de
lui. Le pouvoir de dire, de se dire est interdit à l’exclu. Ou alors, s’il
parle, l’exclu doit se mettre en scène et en paroles dans son statut d’exclu et dans un langage codé, susceptible d’ouvrir les portes du système
de prise en charge sociale. La parole singulière est taboue et l’exclu est
réduit à se transformer alors en piètre animal de cirque répétant sans
cesse le numéro que l’on attend de lui, se conformant trait pour trait à la
représentation que l’on s’en est forgée. C’est ici qu’interviennent l’asservissement, la domination et donc la profonde violence exercés sur
l’homme qualifié d’exclu.
2. Le droit de se dire, la médiation par les mots
À partir de ces quelques pistes de réflexions de chercheur et d’une
pratique d’intervenante auprès de personnes sans domicile fixe dans un
centre d’hébergement sera évoquée une tentative de réappropriation par
le sujet de sa parole et cela à travers la médiation d’ateliers d’écriture.
Ces ateliers ont fonctionné le soir et ont tenté de créer du lien entre des
hommes isolés et muets. Si parfois, en effet, la violence verbale et physique résonne dans les murs des foyers, plus souvent c’est la prostration
des hommes fatigués qui domine. Selon P. Mannoni ( 2000), le sujet en
désaffiliation sociale (Castel, 1995) est soumis à une faillite du moi et
l’on observe des conduites abdictives : conduites de retrait, d’évitement,
de relâchement des tensions nécessaires à l’élaboration de projet. La
désinsertion sociale nous met face à des sujets en état de crise. La crise
signifie une expérience de la rupture dans la continuité du soi, des
choses, des relations avec l’environnement. Nous nous situons ici dans
l’espace de l’entre-deux, « entre perte assurée et acquisition incertaine »
(Kaës, 1979).
En prolongeant les travaux de Winnicott sur la transitionnalité
( 1971), R. Kaës insiste sur le rôle fondamental du groupe et de la socialité dans l’élaboration autour du vécu de la crise. Le groupe, considéré
ici comme un espace transitionnel, joue un rôle de conteneur étayant le
sujet en autorisant une lecture des expériences de rupture dans l’espace
interne mais aussi intersubjectif et en dépassant la crise par un travail de
symbolisation et par la création de nouveaux espaces. Les supports à ce
travail sont considérés comme des médiations. La médiation se définit
par un espace intermédiaire de confrontation des différences et des ressemblances qui facilite les échanges identificatoires. Le groupe à médiation, tel l’atelier d’écriture, tente de restaurer du lien intrapsychique et
intersubjectif à travers les échanges langagiers qu’il suscite. L’objet
médiateur facilite l’accès à la symbolisation par le jeu de la métaphore.
Cet objet sert de support aux projections du sujet et des membres du
groupe.
C. Vacheret ( 2000) insiste sur les fonctions dénotative et connotative de l’objet médiateur. La dénotation est le support à la connotation
qui concerne la capacité de l’objet à métaphoriser la réalité et donc à
ouvrir vers la symbolisation, vers la reconstruction des liens par la pensée, vers une reliance sur fond de déliaison, de rupture des liens (Vacheret, 2002).
Cet objet est en définitive le lieu de mise en forme de l’imaginaire.
C’est par la médiation de ce dernier que le sujet retrouve l’accès à la
parole, à l’autre, et réapprend à tisser du lien social. La médiation rétablit un lien entre « [… ] la violence pulsionnelle et une figuration qui
ouvre la voie vers la parole et l’échange symbolique » (Kaës, 2002). Le
statut du groupe, de par sa fonction spéculaire et en tant que « surface
projective » (Anzieu, 1968), est ici primordial. L’écriture (et ses supports) autorise la projection sur le papier de productions imaginaires et
permet que ces hommes soient pris dans une relation intersubjective et
parcourus par cette chaîne signifiante que constitue le discours. Écrire
est une façon de parler de soi. Lire ses écrits est déjà une façon de se
mettre en acte. C’est, d’une certaine façon, accepter d’exister et le
revendiquer.
3. Une population spécifique
Le foyer dans lequel nous avons mis en place, avec un éducateur,
cet atelier d’écriture a été fondé en 1950. Ce fut d’abord un asile de nuit
accueillant au plus froid de l’hiver les clochards de la ville. Peu à peu,
la structure évolua et celui-ci se transforma en centre d’hébergement et
d’orientation. À partir de 1994, la fonction de l’orientation se professionnalisa avec l’arrivée de conseillers recevant, en entretien individuel,
chaque personne avant son hébergement. Cette rencontre permet de
connaître la situation sociale, familiale mais aussi sanitaire de la personne. Elle a aussi pour but d’aider le sujet à recouvrer ses droits fondamentaux et à régulariser des situations administratives souvent
confuses : perte ou absence de papiers d’identité, absence de droits
sociaux (RMI, couverture santé). Une visite médicale est souvent nécessaire et les premiers soins d’urgence peuvent être administrés. Une rencontre avec un psychologue est possible et permet de faire le point sur
les traitements antérieurs et actuels. Elle procure, aussi, une aide au quotidien à ceux qui le désirent. Certaines personnes hébergées ont été hospitalisées en services psychiatriques ou le sont encore en services de
« soins ambulatoires ». Cette pratique a comme conséquence pour ces
hommes sans domicile l’absence de prise en charge la nuit dans des
structures spécifiques.
Le centre d’hébergement a dû tisser un réseau avec les hôpitaux
psychiatriques mais aussi avec les services d’alcoologie et les centres de
désintoxication. Ainsi, d’un simple foyer, l’institution s’est transformée
en centre orientant les personnes vers des formes de reliaison sociale
très diversifiées : recouvrement des droits fondamentaux, reprise d’un
traitement médical, début d’un soutien psychologique…
Néanmoins, les difficultés institutionnelles sont nombreuses. La
première est sans doute la saturation des dispositifs situés en aval des
centres d’hébergement d’urgence entraînant, dès lors, une sédentarisation de certains hébergés, renvoyant ainsi l’institution à un profond
paradoxe mais aussi à une inadaptation aux besoins de la population, les
centres d’urgence n’offrant pas le cadre réparateur d’un lieu de vie. À
titre indicatif, le nombre moyen de personnes accueillies chaque soir est
de cent trente et on estime à trois mille le nombre d’hébergés différents
sur une année. Si la durée du séjour n’excède pas, en règle générale, un
mois, certaines personnes, souvent les plus de 45 ans restent plus de six
mois, et certains plus d’une année. D’autres hébergés reviennent très
régulièrement au cours d’une même année.
Ainsi, avec l’augmentation des zones de vulnérabilité et donc de
désaffiliation (Castel, 1995), la situation est moins celle de l’urgence
ponctuelle que celle d’une précarité ancienne et installée. Dès lors, le
problème posé est l’inadéquation de l’accueil d’urgence pour ces personnes qui se trouvent réduites à errer, pendant plusieurs mois ou
années, de centres en foyers, condamnées au temps de l’immédiateté et
à l’occupation d’espaces intermédiaires vides de sens. Une deuxième
difficulté se rencontre dans l’hétérogénéité des populations accueillies.
Les trajectoires de vie mais aussi les degrés de désocialisation diffèrent
grandement d’un hébergé à l’autre. Jeunes toxicomanes ou « routards »
venus se poser un instant, vieillards à l’alcoolisme chronique, hommes
sortant de prison ou récemment sans emploi, réfugiés des pays de l’Est
en attente de régularisation, habitués des centres ou nouvel arrivant
perdu, tous se retrouvent dans leur diversité, leur complexité et forment
une masse bigarrée et souvent cosmopolite. Néanmoins, pour tous, la
déliaison a souvent commencé très tôt, dans l’enfance, et se conjugue
aux formes contemporaines de la misère sociale. Les histoires se ressemblent et les ruptures et blessures qui en découlent se répètent d’un
hébergé à l’autre. La souffrance psychique est une constante. Celle-ci se
révèle quelquefois dans les violences verbales et physiques, le racket
envers les plus faibles. Toutefois, c’est le plus souvent un mutisme, tel
un enfermement ou un « recroquevillement » sur soi, qui prédomine. Le
corps est prostré, le regard rivé au sol ou perdu dans le vague… Le
regard de l’autre ou sa parole fonctionne à cet instant comme un miroir
ou un écho. S’apercevoir dans l’autre deviendrait, par le jeu des mécanismes identificatoires, un danger, et le silence ou encore le dénigrement d’un plus désocialisé que soi fonctionnent comme une mise à
distance et une sauvegarde narcissique. Les nouveaux arrivants formalisent d’ailleurs très bien cette frayeur en avouant avoir rôdé plusieurs
soirs autour du centre, hésitant à entrer, refusant d’être « tombés aussi
bas », n’étant pas « comme ça », se résignant, malgré tout, un soir plus
douloureux que les autres à franchir le seuil.
Ces moments d’isolement dans la souffrance sont plus perceptibles
encore après le repas du soir quand les bénévoles quittent le centre, aux
alentours de 20 heures. Ne restent plus alors que le responsable du soir
et deux veilleurs de nuit dans les murs. Avant que les dortoirs ouvrent,
les hommes se massent devant l’unique poste de télévision, restent au
réfectoire ou bien s’assoient dans le hall d’entrée en attente de leur lit.
C’est cet horaire que nous avons choisi pour l’atelier d’écriture afin,
justement, d’atténuer la cassure due au départ des bénévoles. Nous
avons, dans un premier temps, placardé des affiches dans le centre
annonçant l’existence de cet atelier, un soir par semaine à partir de
20 heures. Travaillant avec une population souvent changeante, nous
circulons auprès des personnes, généralement au réfectoire, afin d’informer plus amplement les hébergés. Peu à peu, quelques habitués ont
commencé à fréquenter régulièrement l’atelier et ont attiré d’autres personnes. Les difficultés ont été, néanmoins, de taille. D’une part, dans la
définition même de l’activité, beaucoup de personnes confondaient atelier d’écriture et cours d’alphabétisation. Cette méprise a ravivé des souvenirs scolaires souvent pénibles et des sentiments d’échec vécus par le
sujet. L’écriture est, de fait, entendue comme un luxe, un passe-temps
de lettré et l’atelier considéré, finalement, comme une réponse inadaptée à leurs problèmes les plus urgents. Une autre difficulté, et non des
moindres, est que les personnes en désinsertion sociale ont des problèmes avec la langue. À l’instar de C. Tabet ( 1994), nous pourrions dire
qu’ils « en perdent langue » et qu’ils se réfugient dans un silence duquel
« les mots sont sources de grands maux ». Plus fondamentalement, passer du réel au symbolique, partager une pensée ou un imaginaire et dès
lors se confronter au groupe au risque de se dissoudre était sans doute
la résistance la plus importante et la moins dicible que nous ayons rencontrée. Jouer avec les mots, ses propres mots, aux côtés d’un autre,
semblable mais aussi différent par sa place au sein de l’atelier, était de
l’ordre d’une expérience nouvelle pour les personnes. C’est d’ailleurs
dans la rencontre avec cet autre, dans son regard et son écoute, que nous
avons placé l’enjeu de ce groupe à médiation qui est le cheminement
vers soi, en tant que sujet de sa parole et acteur de son devenir. L’écriture est ainsi vécue comme une expérience de soi à travers l’expérience
de l’altérité. Elle est un « passage » (Delamotte, 2000), car le mot
annonce non pas seulement un événement, le fait « d’écrire », mais un
avènement : une mutation qui va transformer celui qui écrit en un autre.
4. Déroulement d’une séance
L’atelier débute vers vingt heures trente et se déroule dans un local
type « algéco » situé face au foyer. Des raisons pratiques de manque
d’espace ont présidé à ce choix qui s’est révélé par la suite intéressant.
En effet, ce local étant vide, nous devons à chaque séance transporter
tables et chaises et traverser la rue ainsi chargés. L’atelier d’écriture
débute par cette tâche commune et tous les participants y contribuent. Il
arrive souvent que certains hébergés, refusant dans un premier temps de
fréquenter l’atelier, aident au transport et restent quelques instants en
notre compagnie avant de repartir. Puis, leur présence se prolonge jusqu’à devenir assidue à toutes les séances. Ce premier travail permet déjà
de créer du lien dans un doux chahut de déménagement, de s’entraider,
de plaisanter sur la force physique de chacun, in fine de se découvrir
mutuellement. Une fois installés en cercle, l’atelier peut démarrer. En
règle générale, il se compose de huit à dix personnes, les deux animateurs compris, avec un noyau stable de six personnes. Du papier et des
crayons sont fournis.
Deux méthodes ont été adoptées. La première est celle de l’abécédaire où, à partir d’un thème, des mots sont associés par ordre alphabétique. Cette méthode a l’avantage de proposer un cadre de création
rigoureux en imposant un ordre et des limites, ce qui facilite ultérieurement la lecture publique au groupe. Souvent, des mots identiques se
retrouvent dans l’abécédaire et permettent une mise en commun d’expériences et donc une interdiscursivité (Kaës, 1979), un maillage des énoncés à l’intérieur d’un réseau intersubjectif, à l’opposé d’une juxtaposition
d’une pluralité de discours. Si la méthode est proposée par les animateurs, le thème général émane des participants. La recherche d’un
consensus sur ce thème est souvent longue, parfois difficile. Le rôle des
animateurs se situe dans la facilitation de la parole, la reformulation de
ce qui est dit. À l’instar de la mise en place matérielle et pratique de l’atelier, le choix du thème est aussi un travail de groupe et se place, dès lors,
dans la découverte des autres mais aussi de ses propres envies ou désirs.
La rue, l’argent, le chômage, le foyer, la ville, le football, le dimanche
ont fait l’objet, parmi d’autres, d’une déclinaison d’abécédaires.
En règle générale, chaque participant écrit seul mais il arrive parfois
que des binômes se forment, constitués par des voisins de chambre par
exemple ou bien par une personne sachant écrire alors que l’autre rencontre des difficultés dans cette tâche. Une fois l’écriture terminée, les
textes sont lus par leur auteur. Les animateurs, le plus souvent, démarrent cette deuxième phase plus délicate que la première. Lire aux autres
permet de s’entendre soi-même et de poser sa différence en s’affirmant.
Quand les rires, les moqueries ou les insultes fusent, c’est que le groupe
prend corps et qu’un lien se tisse. L’atelier n’est pas un lieu studieux et
silencieux et les animateurs ne sont pas épargnés quand ils lisent leur
production.
La deuxième méthode utilisée est celle de l’expansion, qui consiste
à ajouter à une phrase prononcée par un participant le nombre de mots
indiqué par un lancer de dé. Cette méthode est plus ludique et laisse une
place prépondérante à l’imaginaire. Elle est aussi plus centrée sur l’association puisqu’il s’agit, pour chaque participant, d’enrichir la phrase
qui vient elle-même d’être complétée par son voisin et donc de
construire des liens par la pensée. Au final, nous trouvons une chaîne
associative sous forme de phrase qui appartient à tous et dans laquelle
nous nous reconnaissons. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que
ce genre de phrase fonctionne, parfois, comme signe de reconnaissance
pour les membres de l’atelier qui l’échangent entre eux, avec complicité, en plaisantant, afin de se remémorer la dernière séance. Ce procédé
fonctionne aussi avec les animateurs et il n’est pas rare d’être interpellé
au sein du foyer sur ce mode, alors que l’atelier d’écriture n’est pas
prévu, simplement pour échanger quelques nouvelles. L’atelier permet
ainsi une appartenance groupale définie et une connivence entre ses
membres les plus actifs. La chaîne associative peut être rapprochée ici
de la construction d’un lien entre les participants et une reconnaissance
de l’autre dans sa réalité.
Concernant la méthode utilisée, nous avons fait le choix de participer à l’atelier en écrivant et en lisant nos textes. Comme le souligne
C. Vacheret (op. cit.), cette implication est primordiale afin que le
groupe perçoive la non-dangerosité du groupe à médiation. Elle est
aussi capitale dans le jeu des identifications et il n’est pas rare qu’animateur et hébergé aient décliné des mots communs au sein de leur abécédaire. L’échange oral qui suit la production écrite permet de se
retrouver sur certains points ou commentaires ou au contraire d’en
mesurer les écarts et d’évoluer dans sa pensée au contact de celle des
autres. Parfois, il arrive qu’un membre s’isole. La place qu’il occupe est
détachée du groupe, il parle peu de ses écrits et n’intervient jamais à la
lecture des participants. Celui-ci, à la frontière du groupe, mérite toute
notre attention. Quelques relances lui sont renvoyées afin de solliciter sa
parole sans insister néanmoins, respectant son choix et sa présence
silencieuse. Vers 23 heures, l’atelier prend fin. Si la durée de trois
heures peut sembler excessive, celle-ci comprend la mise en place matérielle de l’atelier ainsi que le choix des thèmes ; l’écriture et la lecture
ne durent pas au-delà d’une séance de deux heures. C’est cet instant que
précisément certains choisissent afin de capter l’attention de l’animateur, le discours se fait alors plus intime et se poursuit sur le ton de la
confidence. Les mots se bousculent et l’urgence de dire, de se dire,
réduit l’interlocuteur à une oreille que l’on emplit du poids des mots
pour s’en libérer enfin. Outre la création d’un lien par la médiation de
l’écriture et par le groupe, l’atelier favorise l’échange entre les participants à l’extérieur de cet espace de jeu mais il libère aussi une parole
oubliée, celle de l’homme dans sa pleine subjectivité.
L’atelier d’écriture dont nous venons de décrire les grandes lignes
n’a pas un objectif thérapeutique : il n’en a ni le cadre, ni les moyens.
Ses ambitions sont plus modestes. C’est d’abord un lieu de médiation
inscrivant le sujet dans l’échange, tentant de le restaurer dans une dynamique de lien social. L’atelier rompt l’isolement quotidien que vivent
les hommes sans domicile fixe en créant un espace et une dynamique
d’échanges par le jeu de l’écriture. Sa finalité est de rendre à l’homme
sa parole, loin de toute mise en scène stéréotypée et invalidante de lui-même au sein de l’espace public. Transiter par le lieu du groupe est primordial car c’est par l’autre et avec l’autre que l’identité sociale se
construit ou se reconstruit. Se pose, néanmoins, la question de la légitimité d’une telle activité dans un foyer travaillant sur le créneau de l’urgence. D’autres groupes seraient à créer, prenant le relais de celui-ci
afin de continuer cette action de tissage de liens. La pratique de la
médiation se rapproche dans les faits de ce que P. Fustier appelle le
« travail social non aseptisé » ( 2001). Il s’agit dans ce cadre d’« accompagner l’énigme d’autrui », de soutenir un travail de la pensée nécessaire à l’élaboration d’un projet de vie par la personne en situation
d’accompagnement social. Cette démarche prend du temps, nécessite de
l’énergie, n’est pas à l’abri de rechutes. Néanmoins, à l’inverse du « travail social purifié », qui répond à la situation de crise par une solution
technique telle une prestation de service, cette position nous semble
capitale dans la reconstruction du lien social avec des personnes en
situation extrême de désinsertion. C’est en créant des espaces
d’échanges, tel le groupe à médiation qui possède, dans ce cadre, une
fonction de déclencheur, qu’une dynamisation du lien est possible, se
traduisant, dans les actes, par une remobilisation du sujet afin que ce
dernier soit autonome et acteur de son parcours, d’un parcours qui fait
sens dans sa vie.
·
ANZIEU, D. ; MARTIN, J.-Y. 1968. La dynamique des groupes restreints, Paris, PUF.
·
BERTRAND, V. 2001. « Dimension historique des représentations sociales : l’exemple
du champ sémantique de la notion d’exclusion », Bulletin de psychologie, n° 461,
t. 55, p. 497-502.
·
CASTEL, R. 1995. Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard.
·
DAMON, J. 1997. « La grande pauvreté », Informations sociales, n° 60, p. 94-101.
·
DELAMOTTE, R. et al. 2000. Passages à l’écriture, Paris, PUF.
·
DOUGLAS, M. 1967. De la souillure. Études sur la notion de pollution et de tabou,
Paris, La Découverte, 1992.
·
DONZELOT, J. 1991. Face à l’exclusion : le modèle français, Paris, Esprit.
·
FRIEDLANDER, S. 1971. L’antisémitisme nazi. Histoire d’une psychose collective, Paris,
Le Seuil.
·
FUSTIER, P. 2001. Le lien d’accompagnement, entre don et contrat social, Paris,
Dunod.
·
HAGÈGE, C. 1985. L’homme de parole. Contribution linguistique aux sciences
humaines, Paris, Fayard.
·
KAËS, R. 1979. Crise, rupture et dépassement, Paris, Dunod.
·
KAËS, R. 2002. Les théories psychanalytiques du groupe, Paris, PUF.
·
KRISTEVA, J. 1980. Pouvoirs de l’horreur. Essai sur l’abjection, Paris, Le Seuil.
·
MAISONDIEU, J. 1995. L’idole et l’abject, Paris, Bayard.
·
MANNONI, P. 2000. La malchance sociale, Paris, Odile Jacob.
·
TABET, C. 1994. « Ateliers et publics en difficultés », dans Premières rencontres nationales des ateliers d’écriture, Aix-en-Provence, Paris, Retz, 1993.
·
TOURAINE, A. 1992. « Inégalités de la société industrielle, exclusion du marché », dans
Affichard J., de Foucault J.-B., Justice sociale et inégalités, Paris, Esprit.
·
VACHERET, Cl. 2000. Photo, groupe et soin psychique, Lyon, PUL.
·
VACHERET, Cl. 2002. Pratiquer les médiations en groupes thérapeutiques, Paris,
Dunod.
·
WINNICOTT, D.W. 1971. Jeu et réalité : l’espace potentiel, Paris, Gallimard, 1975.