2002
Connexions
Observer les actes éducatifs dans la vie quotidienne des familles
Anne-Marie Doucet-Dahlgren
chargée de cours et chercheur post-doctorat au CREF, université Paris-X-Nanterre, a publié Lorsque les parents agissent. Étude d’actes éducatifs envers de jeunes enfants, thèse de doctorat européen en sciences de l’éducation, 2002.
Parmi les questions que soulèvent les pratiques éducatives au sein des familles, notre
choix s’est orienté sur l’étude des actes éducatifs parentaux. L’article porte plus précisément
sur l’analyse de données recueillies en milieu
naturel d’actes éducatifs, afin de déterminer
les structures des principales composantes
comportementales (position, gestes, expressions faciales, regard, intonation, verbalisation) d’actes accomplis par les parents envers
leur enfant lors d’interactions quotidiennes.
Ce sont la méthode et le choix de se centrer sur
deux situations distinctes que nous proposons
ensuite de développer, les parents et les
enfants ayant été filmés lors de séquences de
jeux libres et de repas. Cela nous permet, en
dernier lieu, de présenter les principales structures des actes éducatifs observés et d’identifier leurs composantes essentielles.
From the issues raised on family practices,
we choose to examine child-rearing acts
from the parental point of view. The article
will analyse child-rearing acts data that are
collected through observations. Each child is
video recorded at home in interaction with
both parents in two separate every day situations
(free play and meal-time). The aim is to
determine the structure of the main behavioural
components of the acts (position, movements,
facial expression, look, intonation,
verbalisation) carried out by both parents
upon their child in daily interactions. The
article will then go on to examine methods
and both selected situations. The methods
applied enable us to get a detailed analysis of
the main structures and to identify the essential
components of child-rearing acts.
Si l’on s’intéresse à l’évolution du regard porté sur la famille par la
société, force est de constater que c’est le rôle éducatif parental qui
occupe actuellement une place prépondérante. En effet, nul ne peut
contester que l’éducation d’un enfant requiert de la part du parent non
seulement des qualités affectives, mais aussi des qualités exigeant une
attention et des soins particuliers. Il est tout autant admis que ces aptitudes parentales se traduisent sur le plan des comportements par un
savoir-faire avec l’enfant qu’il est possible d’entrevoir lors de la mise en
œuvre de pratiques éducatives quotidiennes. Aussi ce savoir-faire, qui
est le produit d’une part de qualités personnelles et d’autre part de la
relation instaurée entre le parent et l’enfant, rassemble-t-il des pratiques
comportant une dimension privée (de l’ordre de l’individuel) et une
dimension collective (conduites propres à une époque ou une culture).
La famille actuelle, précise Dencik ( 1988), remplit trois fonctions
essentielles. Elle est, en premier lieu, le creuset de l’intimité où les émotions peuvent être exprimées; elle est aussi un espace de stabilité caractérisé par la continuité et le sens que chacun de ses membres attribue à
sa propre existence ; elle est enfin un espace de décodage permettant à
chacun des membres d’exprimer ses affects, tout en sachant qu’ils peuvent être compris et interprétés. Qui plus est, la famille, quelle que soit
sa constellation, est amenée à remplir de nombreuses fonctions et plus
particulièrement celle d’élever son ou ses enfants mais aussi celle d’être
garante de leur éducation (Durning, 1995). Elle semble ainsi demeurer
une instance de référence sociale et un lieu indispensable à l’épanouissement de l’enfant, malgré les profonds et brusques bouleversements rencontrés durant plusieurs décennies. Cependant, les relations que les
parents établissent avec leur enfant, bien que considérées comme primordiales, constituent encore de nos jours ce que Pourtois et Desmet
( 2000) nomment « une des boîtes noires des sciences humaines et
sociales ». Ce qui revient à dire que très précocement l’enfant est tributaire de la qualité des interactions qui sont, sans aucun doute, à la fois
nécessaires et fondamentales.
Se pose alors la question de savoir ce que font les parents lorsqu’ils
éduquent l’enfant. En d’autres termes, quelle est la nature de leurs
actes ? Parmi les actes de la vie quotidienne entrepris par les parents,
certains relèvent davantage du domaine éducatif. L’acte tel que nous
l’entendons dans ce cas précis désigne l’activité humaine à sa source et
apparaît comme un phénomène entièrement intégré dans la vie quotidienne de chacun des êtres humains. Cela est d’autant plus important
que l’acte, en agissant psychologiquement sur le sujet, paraît contribuer
à la part la plus dynamique et la plus créative de la personnalité de chacun d’entre les humains (Mendel, 1999, p. 8). Ce même auteur souligne
alors que l’on devient ce qu’on fait et que c’est un jugement rendu sans
appel (Mendel, 1999, p. 8-9). Il y a, généralement, acte lorsque l’on
passe du projet de faire à la réalisation. L’individu exerce ses aptitudes
à formuler le projet afin d’obtenir des résultats, lors de l’accomplissement de l’acte. Ce qui implique de sa part un travail mental afin d’y parvenir. Mais l’acte en lui-même se distingue de ce travail mental par le
fait qu’une réalisation concrète a lieu. L’acte serait davantage la face
objective de ce que l’on évoque, c’est-à-dire ce qui est effectivement
réalisé. En effet, l’acte est considéré comme un mouvement volontaire
qui exprime un accomplissement.
Dès lors, si nous nous intéressons à l’acte éducatif parental, nous
retenons essentiellement qu’il paraît s’inscrire dans un projet et dans la
durée. Cela suppose d’étudier le sens de pratiques éducatives particulières dont l’acte serait une expression directe. Il est par ailleurs important de penser que les enfants sont des acteurs, qu’ils agissent par leurs
attitudes et qu’ils manifestent des comportements qui produisent des
effets sur ceux avec qui ils sont en contact. Cet acte donne lieu à un
enchaînement spécifique de comportements qui se traduisent par certains types d’expression posturale, gestuelle, faciale, visuelle et verbale,
manifestés par le parent en réponse aux comportements de l’enfant. Le
point d’ancrage de la recherche se situe assurément dans la vie quotidienne de l’enfant entouré de ses parents. La vie quotidienne se compose elle-même d’actes qui ont la particularité d’être déterminés par
celui qui agit. Au fil des actes qui se déroulent au sein de la famille, le
jeune enfant apprend à identifier et à reconnaître leurs caractéristiques.
Ces impressions objectives et subjectives lui permettent à son tour
d’agir, chaque moment quotidien étant matière pour l’enfant à développer dès le plus jeune âge son psychisme et ses compétences sociocognitives. Du point de vue des chercheurs, c’est le rôle maternel qui a
particulièrement retenu l’attention. Ils nous disent en effet que, dès son
plus jeune âge, l’enfant est un partenaire actif dans les échanges fortement étayés par la mère (Bruner, 1975). Dans le même ordre d’idées,
Bruner a montré la capacité de la mère à entrer en relation et à maintenir l’attention d’un très jeune enfant non seulement en lui parlant, mais
aussi en tenant compte de la façon dont il se tient, de ce qu’il fait,
regarde, de ce qui se passe autour de lui, la diversité de ces instants
contribuant à l’interprétation des gestes et vocalisations de l’enfant.
Dans ce sens, et grâce à la perception qu’elle a de la situation, la mère
est capable de répondre de manière appropriée à l’enfant. Cet étayage
(Scaffolding) se manifeste également lors d’interactions non verbales
entre la mère et l’enfant, par exemple lorsque la mère participe à un jeu
de construction ou réalise selon la demande de l’enfant d’autres tâches.
C’est ce que l’enfant parvient à réaliser avec l’aide d’un adulte
« expert » qui détermine sa « zone de développement proximale »
(Proximal Zone of Development), concept introduit par Vygotski (trad.
1978, p. 86) et qu’il définit comme « la distance entre le niveau de développement actuel (déterminé par le niveau de résolution autonome) et le
niveau de développement potentiel (déterminé par ce qu’il est capable
de réaliser avec l’aide d’un adulte ou d’un pair plus compétent) ». Ce
concept attribue une place centrale au tuteur qui, par sa collaboration,
peut permettre à l’enfant de s’élever à un niveau supérieur. Cette adaptation verbale et non verbale de la part de la mère et des autres tuteurs
est, en général, demandée dans nos sociétés occidentales dès lors qu’il
s’agit d’éduquer l’enfant. Tout en s’imprégnant de ce qui est fait par les
acteurs de son environnement proche, le jeune enfant montre également
des capacités à décrypter la composition des actes parentaux et à élaborer à partir de ses propres agissements de nouvelles composantes. L’enfant intègre ainsi précocement les savoirs familiaux et apprend à
discerner la place et le rôle attribués à chacun des acteurs. Si nous retenons que c’est par les actes que chaque individu, dès son plus jeune âge,
se réalise (Mendel, 1998), l’attention se porte alors sur les actes produits
par les parents en vue d’éduquer leur enfant.
Nous savons bien que les enfants agissent, réagissent en fonction de
ce qu’ils sont et vivent. Nous savons également que leurs parents font
de même. Ils agissent à tout moment mais lors de moments cruciaux tels
que les jeux, les repas, qui font partie intégrante de la vie de l’enfant et
des parents, bon nombre d’actes éducatifs sont impulsés et sont sans
cesse renouvelés. C’est cet espace quotidien que nous cherchons à
connaître. La démarche de recherche ne cible pas un aspect circonscrit
des conduites éducatives étudiées mais cible davantage les façons d’être
et d’agir dans leur globalité lors de situations précises. La tâche revient
au chercheur, en l’occurrence nous-mêmes, de saisir et de décrire de la
façon la plus enrichissante possible les agissements des différents
acteurs.
Séquences de la vie quotidienne mises en observation
C’est une exploration ciblant la réalisation de pratiques éducatives
ordinaires et quotidiennes au sein de familles (constituées d’une mère,
d’un père et d’un premier enfant. âgé de 2 ans) qui a été menée. Notre
attention s’est tout d’abord portée sur des situations éducatives qu’il
serait possible de filmer afin d’observer les actes éducatifs parentaux
dans un cadre familier et sans y apporter de modification. Le choix de
la vidéo mérite d’être précisé même brièvement. La vidéo permet l’analyse fine et en continu des comportements non verbaux qui sont, d’une
part, spécifiques et essentiels pour la communication avec le jeune
enfant et, d’autre part, difficiles à repérer du fait de leur rapidité et du
grand nombre de signaux émis par l’enfant Les mères et les pères ont
été libres de s’organiser entre eux et d’agir avec leur enfant comme ils
le souhaitaient autour de deux situations (jeux libres et repas) désignées
lors d’un premier contact. Les parents ont confirmé qu’ils partageaient
fréquemment des moments de jeu avec leur enfant, qu’ils avaient également pour habitude de prendre un repas en commun avec celui-ci et
qu’ils acceptaient, en tout état de cause, d’être filmés.
Parmi l’éventail de situations éducatives, l’intérêt s’est dans un premier temps porté sur les activités ludiques réalisées spontanément par
les enfants âgés de 2 ans et qui sont essentiellement orientées vers l’exploration de l’environnement (Belsky et Most, 1981). Attardons-nous
sur quelques-unes des caractéristiques du jeu des jeunes enfants de
moins de 3 ans, essentielles à prendre en compte. Si l’on se réfère à
Vygotski (trad. 1966), le jeu peut être qualifié de « social » avant d’être
individuel. Les jeunes enfants ont par ailleurs l’habitude d’agir par rapport à une situation immédiate et visible. Ils ne peuvent en effet séparer
le sens de l’objet et agissent comme si l’objet leur dictait ce qu’il faut
faire. Progressivement, l’enfant devient conscient de la divergence entre
ses désirs et besoins et leur accomplissement, entre le sens d’un jeu et
l’objet utilisé, et entre le sens d’un jeu et l’action entreprise. Trois catégories de jeux d’exploration (d’enfants de 7 mois et demi à 21 mois)
sont proposées par Belsky et Most ( 1981). La première est relative aux
explorations indifférenciées, qui sont indépendantes des caractéristiques
de l’objet, la deuxième rassemble des jeux de mise en relation d’objets
de façon plus ou moins appropriée et la troisième concerne les jeux de
faire semblant plus ou moins élaborés. Que représente chacune de ces
catégories durant la deuxième année ? Un des constats est que l’exploration indifférenciée prend une place de moins en moins importante,
tout en restant prédominante. Ainsi, les activités de mise en relation
diminuent peu à peu à partir de 16 mois, et les jeux de faire semblant se
développent progressivement pour prendre une place importante à partir de 21 mois. Ces jeux et l’exploration des objets qui sont par conséquent couramment pratiqués par les jeunes enfants sont reconnus
comme des éléments structurants du développement cognitif (Piaget,
1935 ; Bruner, 1975). Cependant, Vygotski souligne que c’est au sein
d’interactions précoces que vont émerger ces savoirs. Qui plus est, la
caractéristique première du jeu étant de se dérouler pour lui-même et
non pas pour apprendre, l’intervention de l’adulte apparaît comme
nécessaire pour que le jeu remplisse sa fonction structurante (Vygotski,
trad. angl. 1978, p. 102).
Forts de ces considérations, plusieurs éléments étaient à prendre en
compte pour les deux situations choisies. S’agissant du jeu, les familles
étaient libres d’utiliser, ou non, des jouets « polyvalents ». Ces jouets ne
sont pas connotés sexuellement, étant établi que les parents, et plus particulièrement les pères, font des choix d’objets différenciés selon le sexe
de l’enfant (Langlois et Downs, 1980). Les enfants ont sollicité, l’un
après l’autre, leurs mère et père pour partager un moment de jeu avec
des jouets comme ils le font habituellement dans le lieu de leur convenance, c’est-à-dire la pièce où les jeux se déroulent généralement, à
savoir la chambre de l’enfant, le salon ou bien encore la salle à manger.
L’ordre de passation a été contrebalancé, ce qui revient à dire que, pour
une première moitié des familles, les mères ont été filmées en premier
et que, pour la seconde moitié des familles, c’est l’inverse qui s’est produit. Le père et la mère ont été filmés séparément, le comportement de
l’un par rapport à l’autre pouvant engendrer un effet de second ordre
(Bronfenbrenner, 1974). Les enfants en interaction avec leurs mère et
père ont privilégié deux types de jeux : soit des jeux ouverts favorisant
la mise en place de scènes simples, soit des jeux de construction qui
orientent l’interaction vers la résolution de problème.
Dans un second temps, c’est la situation de repas qui a été observée.
Se pose alors la particularité de cette situation au niveau éducation et de
ce que représente le fait de manger pour l’enfant.
Manger, qui est une des expériences essentielles pour l’enfant,
semble naturel, inscrit dans un programme biologique. Mais le circuit
besoin-satisfaction n’est pas si simple qu’il y paraît. Ce besoin biologique est accompagné de paroles, de silences, d’absences, de gestes
significatifs qui mettent face à face la demande structurée de l’adulte et
l’exigence immédiate de l’enfant, le langage ordonné et des cris et l’agitation corporelle, insérant l’enfant dans une structure d’interdictionpermission (Haddad, 1992). Ces paroles et ces rites s’insèrent dans un
discours et un savoir transmis spontanément par la mère et le père,
aspect particulièrement prégnant par rapport à l’âge des enfants observés. Ce savoir, l’enfant l’intègre progressivement en effectuant des liens
entre ses besoins biologiques et les symboles et rites qui lui sont communiqués pour parvenir à une satisfaction. Ces rites apparaissent également comme un élément tiers et s’interposent, dès la naissance, dans la
dyade fusionnelle formée par l’enfant et sa mère. La fonction paternelle
s’inscrit de son côté dans les contraintes dictées lors des rites alimentaires, et prend la forme d’« une première privation, première déception
mais aussi une première symbolisation » (Haddad, 1992, p. 117).
Manger, c’est aussi affirmer l’appartenance du sujet au monde. En
effet, la nourriture relie l’enfant à un autre, à un groupe social. Possédant à l’origine un caractère intime, car affectivement liée à la mère, la
nourriture devient ainsi sociale.
L’acte alimentaire est aussi important pour l’enfant que pour
l’adulte qui le nourrit. Pour les parents, nourrir un enfant, en particulier
au début de la vie, c’est continuer à lui donner la vie, tout en lui donnant
de surcroît son amour (Chiva, 1992). S’il y a rejet de la part de l’enfant,
cela est durement vécu par le parent.
De son côté, être nourri pour l’enfant, c’est bien plus que l’apaisement d’une sensation désagréable : c’est la création d’un lien affectueux,
l’occasion de regards, de sourires, de chaleur, l’expérience vécue d’une
complicité dont le souvenir perdure (Chiva, 1992). Le premier apprentissage se fait en fonction de ce que l’on offre à l’enfant. Mais très vite
avec la croissance et l’acquisition de nouvelles aptitudes se met en place
un apprentissage par observation, c’est-à-dire regarder ce que les autres
font, les imiter pour, en quelque sorte, devenir comme eux. Cet apprentissage se joue dans le milieu familial et également avec les pairs. Manger comme les autres, c’est ainsi s’intégrer dans le groupe, en faire partie
et ne pas en être exclu. Cela s’effectue au cours de l’activité gustative où
il y a, d’une part, un apprentissage que l’on peut définir comme psycho-physique, destiné à mesurer la magnitude d’une sensation, et, d’autre
part, un apprentissage social et culturel, c’est-à-dire celui des normes
(Chiva, 1992). En effet, dès le début de la vie, l’activité de dégustation
s’effectue dans un contexte social au cours de l’acte alimentaire. Compte
tenu de l’immaturité de l’enfant et de la dépendance de l’entourage, l’aspect relationnel entre celui qui nourrit et celui qui est nourri apparaît
comme quasiment obligatoire. C’est notamment lors de ces interactions
que l’enfant apprend une norme de saveur et, bien plus, « un répertoire
alimentaire, la définition même de ce qu’est un aliment dans un contexte
social et culturel donné » (Chiva, 1992, p. 163).
L’aliment n’est pas un objet comme un autre puisqu’il est par définition mangé, c’est-à-dire introduit en soi, incorporé, devenant soi. Avaler comporte des risques rapidement connus de l’enfant, c’est également
une décision personnelle mais qui s’apprend. L’apprentissage de ce que
représente un aliment pour l’humain est considéré comme l’un des premiers et des plus importants : il signe l’entrée dans une communauté dont
l’un des marqueurs principaux est le marqueur alimentaire (Chiva,
1992). Cet apprentissage est social et a lieu dans un contexte relationnel
et interpersonnel où se créent des liens spécifiques entre deux ou plusieurs personnes. À cet aspect se rajoute celui tout aussi important
concernant la prise en compte du contexte affectif et émotionnel général
dans lequel s’inscrivent les conduites alimentaires. À partir de 18 mois,
l’enfant découvre les compositions alimentaires faites de couleurs vives,
de consistances et saveurs multiples, « jeu infini d’oppositions signifiantes qui envahit le corps et le rythme de vie » (Haddad, 1992, p. 117).
C’est également à cet âge qu’il passe d’une situation de face à face
avec la personne qui le nourrit à une autre situation nouvelle et tout aussi
intéressante qui est celle du repas défini comme « nourriture, ensemble
d’aliments divers, de mets et de boissons pris en une fois à heure réglée »
(Le Robert). C’est autour du repas pris en commun avec d’autres que
l’enfant s’exerce à reconnaître les éléments qui le composent. Le repas
suscite la rencontre et est constitué de rites sociaux érigés par les adultes.
L’enfant qui, dans la majeure partie des cas, est positionné à la même
hauteur que les adultes, s’exerce lors de ce moment particulier à partager, à faire des différences, à percevoir les sentiments humains et à
connaître les contraintes. Il sait notamment que l’effraction à la règle,
l’attrait d’aliments interdits sont des actes réprimés. L’enfant doit alors
trouver un équilibre entre l’ordre exigé par les adultes et le désordre qui
lui vient naturellement. Les parents présentent en général l’acte alimentaire comme un moment qui peut procurer du plaisir mais aussi comme
celui d’un devoir à accomplir régulièrement et où s’entremêlent des
contraintes diverses de silence, de propreté, de tenue… Le repas familial
est un moment sous surveillance où le dégoût n’est pas plus autorisé que
la rapacité et où l’émergence de nombreux affects peut être constatée.
Cette situation demande notamment de faire preuve de modération en
tout, ce qui est une attitude contraire aux pulsions enfantines.
Si ce sont les situations de repas observées qui deviennent le point
de mire, quelles en sont les caractéristiques ? Soulignons que ce sont les
parents qui ont pris l’initiative de préparer le repas et d’expliquer à leur
enfant ce qui allait se passer. Chacun des enfants s’est montré curieux.
Ces moments de repas étaient organisés de manière diversifiée et selon
les coutumes propres à chaque famille comme, par exemple, la place
réservée à l’enfant. Quelques enfants étaient installés dans une chaise
haute, entourés de leurs parents, d’autres en face de leurs parents, en
étant installés de la même façon que les adultes. Les parents selon leur
propre mode de fonctionnement ont participé au repas de leur enfant
soit en intervenant verbalement auprès de celui-ci, soit par des actions
concrètes dirigées envers l’enfant afin de soutenir son attention et de lui
faire apprécier les différents plats proposés et la richesse du moment
partagé. Plusieurs constats ont alors émergé. De toute évidence, les
parents intervenaient de plusieurs façons. Soit ils le faisaient à tour de
rôle, soit l’un d’entre eux prédominait dans l’aide à apporter à l’enfant,
soit certaines injonctions plus ou moins modérées étaient formulées par
l’un des parents à l’égard de l’enfant, soit aucun type d’injonction n’a
pu être décelé.
Face à la complexité des situations, certaines prises de position ont
été nécessaires quant à la manière d’observer. Ne sachant ni sous quelle
condition ni à quel moment le déroulement d’un acte éducatif allait avoir
lieu, notre présence dans les familles a été conséquente afin de repérer
les formes que prennent les actes éducatifs. Il est ainsi devenu essentiel
de laisser les parents prendre les initiatives une fois la rencontre fixée
afin de nous indiquer les voies que ces derniers et nous-mêmes empruntons pour mener à bien l’investigation. Les parents ont dû trouver l’art
et la manière de participer avec leur enfant à la recherche, de clarifier le
rythme et leurs capacités à agir devant nous-mêmes, personne étrangère,
et à prendre soin de leur enfant durant notre présence.
La première démarche a été de s’intéresser aux activités de l’enfant
et au type de demande formulé envers le parent. Le choix a été fait de
se centrer sur les séquences de jonction où le parent réagit et agit en
fonction de la demande de l’enfant. C’est à cet instant précis qu’il est
possible de saisir si le parent ajuste son comportement à la demande de
l’enfant et s’il y a engagement de la part de ce dernier. En d’autres
termes, l’adulte répond à l’enfant en agissant et émet des réactions chargées d’affects et de valeurs. Cela sous-entend que « le parent modifie
son activité en fonction de la demande de l’enfant, que cette modification est adéquate à la demande de l’enfant et que la même réponse est
donnée régulièrement à des demandes identiques » (Pêcheux, 1990,
p. 568).
Notre ligne de conduite a été de perturber le moins possible ou d’influer le moins possible sur les pratiques éducatives mises en œuvre par
les parents. Filmer en continu le déroulement d’une situation signifie
que des moments émotionnels intenses (par exemple, l’accord ou le
désaccord entre les parents et l’enfant dans une situation donnée) sont
fixés et que l’on ne procède à aucune coupure. Il nous semble important
d’avoir à l’esprit que la tâche du chercheur est autant d’étudier des situations éducatives prises sur le vif que l’atmosphère dans laquelle le
parent agit envers l’enfant. Enfin, c’est sur le chercheur que repose la
responsabilité de tenir compte de l’intégrité des familles et de faire
preuve de discrétion par rapport à leur vécu.
La présentation de l’analyse des résultats a donc été élaborée de
façon respectueuse et attentive envers les familles étudiées. Les actes
ont ainsi donné lieu à un recueil de données, une retranscription et une
analyse à partir des séquences filmées.
En ce qui concerne la méthode, retenons tout d’abord que l’observation est un processus dans lequel les habitudes, les attentes, la
connaissance scientifique et le savoir-faire de l’observateur jouent un
rôle décisif autant lors de l’enregistrement que lors de l’établissement
du plan d’observation et lors de l’interprétation de ses résultats. Ceci
étant, les observations en milieu familial ordinaire ont été menées intentionnellement et apparaissent comme une opération sélective et interprétative dans laquelle les idées ont autant d’importance que les
impressions sensorielles. « Une observation scientifique, loin d’être un
roc solide sur lequel se construit la connaissance scientifique, n’est
qu’une de ses composantes mobiles : elle est aussi faillible et corrigible
que la théorie scientifique avec laquelle elle est en interaction
constante » (Bunge, 1984, p. 57).
En choisissant l’observation comme méthode principale de
recherche, nous tentons de traduire une partie du réel en un certain langage. Mais par sa complexité, le réel ne nous est pas accessible dans son
entier. De nombreux faits, dont on ne peut pas nier le caractère réel,
échappent en effet à toute forme d’observation. En conséquence, les
observations, dans ce cadre précis, n’ont été centrées que sur un sous-ensemble de l’espace observable.
De plus, il semble important de souligner que l’acte d’observation
est distinct de son résultat. En tenant compte du fait que les résultats
d’un acte d’observation représentent le dernier maillon de ce processus
compliqué, nous avons procédé en plusieurs phases décrites par Bunge
( 1984) qui se présentent comme suit : la première phase est de prendre
connaissance de l’objet. En orientant nos observations exploratoires
puis définitives sur des situations précises, les particularités sur lesquelles nous désirions approfondir l’objet de l’étude ont été peu à peu
perçues ; la deuxième permet de reconnaître l’objet dans ses grandes
lignes. Nous avons ensuite procédé à une interprétation préliminaire de
ce qui a été relevé. Dès lors, une proposition d’interpréter ce qui a été
observé comme étant l’émergence d’actes éducatifs dans des situations
définies a été émise. La possibilité s’est ouverte d’identifier, dans une
certaine mesure, l’objet.
Il faut ensuite le décrire. Une description a été réalisée où toute proposition devient une donnée encore peu élaborée. Il s’agit de décrire en
langage plus ou moins spécialisé ce qui a été vu et interprété (en tenant
compte du fait que ce qui est vu lors du visionnement de la vidéo et en
faisant attention à ne pas décrire les propres expériences du chercheur).
Visionner, en présence d’une personne extérieure, plusieurs séquences
filmées afin de vérifier si ce qu’elle voyait était identique à ce que nous
voyions est devenu indispensable. Lors de cette situation-test, d’infimes
différences de perception sont apparues.
Enfin, il faut interpréter l’objet d’étude. L’interprétation que l’on
peut en tirer prend un caractère approfondi et plus détaillé que ce qui a
été pressenti à l’origine. Mais le risque est « que le spécialiste puise trop
de choses dans ce qu’il perçoit » (Bunge, 1984). Si l’observateur sait ce
qu’il cherche, il est également susceptible de provoquer le réel pour
asservir son désir d’en savoir plus. Des difficultés de deux ordres apparaissent alors : tout d’abord, la difficulté de saisir le réel « tel qu’il est »
et non tel qu’on souhaite qu’il soit ou tel qu’il souhaite se présenter.
C’est une première difficulté si l’on admet que l’observateur n’est pas
passif mais actif, que le réel est pour le moins réactif. Survient ensuite
la difficulté de communiquer à autrui ce qui a été observé de manière la
plus claire et la plus probante possible. En réitérant la lecture des observations, en changeant de perspective, il est possible de se prononcer sur
la qualité même de l’observation. Ainsi, les faiblesses d’enregistrement
(manques, imprécisions… ), tout comme les effets de la présence de
l’observateur (induction de certains comportements, influence de ses
réponses, de ses non-réponses, etc.), sont autant d’éléments susceptibles
d’être évalués a posteriori. L’autocontrôle semble être de mise à tous les
moments de la démarche.
Précisons, par ailleurs, que cette approche est enrichie par la
conduite d’entretiens semi-directifs menée auprès de chacun des
couples afin de leur permettre de s’exprimer sur l’éducation de leur
enfant et sur les actions qu’ils entreprennent ensemble quotidiennement.
L’objectif est de cerner les conceptions éducatives parentales et la cohérence qui peut exister entre ce qu’ils disent faire et ce qu’ils font avec
l’enfant. Autrement dit, les questions soulevées concernent le rôle, les
conceptions et pratiques éducatives de chacun des parents. Cette prise
en considération des conceptions parentales de l’éducation et des pratiques mises en œuvre sont des éléments permettant d’entrevoir les
représentations qui les sous-tendent. Nous observons en ce qui concerne
la population interviewée que ces représentations ont ainsi un rôle clé
puisque, à travers elles, chacun des parents se sent incité à s’organiser
et à adopter tel comportement plutôt que tel autre. La manière dont il
considère l’enfance en général et la place de l’enfant au sein des interactions sont également significatives. En conséquence, le fait de penser
que l’enfant se construit d’une façon active ou pas induit une différenciation dans les actes entrepris par le parent et par l’enfant. Ces points
de vue différenciés peuvent être estimés comme un moyen pour chacun
des acteurs d’appréhender la réalité vécue au sein de la famille. La
représentation que l’un et l’autre se forgent constitue une forme particulière de savoir qui elle-même exerce une influence sur les relations
parents-enfants. Les parents réalisent ainsi une sélection quant à leurs
savoir-dire et savoir-faire. Aussi l’intérêt a-t-il été porté non seulement
aux représentations des pratiques éducatives mises en œuvre, mais aussi
à leur réalisation, qui a constitué le cœur de l’investigation.
Les actes éducatifs mis en lumière
Se pose alors la question des outils pour rendre compte de ce qui a
été observé et de l’analyse qui peut en être faite. Les observations qui
ont été retranscrites selon des modalités qualitatives ont été analysées à
l’aide de méthodes statistiques. C’est l’analyse des tris à plat qui a permis, dans un premier temps, de considérer les variables (sexe, position,
geste, expression faciale, orientation du regard, verbalisation, intonation) identiques aux deux situations et aux partenaires et de les prendre
isolément. Dans un second temps, l’analyse des tris croisés est intervenue comme une suite logique. Les variables ont été traitées deux à deux
afin de construire des tableaux de caractéristiques dont les principaux
résultats sont développés ci-après.
Tandis que des recherches rendent principalement compte des caractéristiques du comportement de l’adulte et de ses répercussions sur le
comportement de l’enfant, notre investigation est centrée sur la dimension interactionnelle. Prendre en compte la façon dont l’enfant soit formule ses propres demandes, soit interprète le comportement, les
demandes et initiatives parentales l’incitant à agir, est apparu essentiel si
l’on cherche à rendre compte de la composition de structures communes
à certains actes éducatifs. Ainsi, à partir de l’analyse de l’ensemble des
observations recueillies, plusieurs structures d’actes appartenant au
registre éducatif se sont profilées selon un ordre d’apparition conséquent.
Ce faisant, le choix a été fait de ne retenir que celles apparaissant de
façon significative lors de l’analyse statistique. Il est en effet important
de signaler que toutes les observations recueillies n’ont pas pu être rattachées à des structures par le fait même que certaines d’entre elles sont de
nature éparse et rarement répertoriées. La formation d’un noyau dur de
structures d’actes éducatifs a ainsi pu être constatée, celles-ci étant
entourées de « mini-agrégats » dont l’absence de points communs ou de
ressemblance n’a pas permis de regroupement en structure.
Aussi l’analyse de ces observations a-t-elle permis de repérer, parmi
une réelle diversité des actes entrepris par les parents, des points de
convergence. Trois structures principales des actes éducatifs ont été, par
conséquent, mises en lumière. Il s’agit en premier lieu d’actes se sollicitation, en second lieu d’actes d’imitation et en dernier d’actes de
coopération. Ces structures sont communes autant aux mères qu’aux
pères s’adressant autant aux filles qu’aux garçons et font été de formes
de ressemblance au niveau des actions entreprises par les partenaires de
l’interaction. En premier lieu, les observations montrent que, parmi les
comportements produits par l’enfant, certains apparaissent comme l’indicateur d’une recherche active de contact avec chacun des parents qui
eux-mêmes répondent dans des cas précis par des formes de sollicitation
diversifiées. Ces actes se traduisent principalement par des comportements permettant le développement des interactions face à face. Une
autre forme tout aussi importante se distingue nettement à travers la
dynamique de la main. Les verbalisations de natures diverses qui les
accompagnent sont le plus souvent sur un ton mélodieux. Le développement de ces comportements conduit à un rapprochement corporel
entre l’enfant et le parent. Il y a, en second lieu, trace d’échange social
dans l’accomplissement d’actes d’imitation réciproque. On note qu’à
certains instants la production de comportements chez l’enfant entraîne
de la part du parent une réponse identique. Découvrant que le comportement influence celui de l’autre, l’enfant se met à imiter son partenaire.
Dans ce cas précis, chacun des membres entrevoit la possibilité de
modifier le comportement de l’autre, tout en restant réceptif à la façon
dont le partenaire se conduit. En dernier lieu, on note qu’il peut y avoir
un enchevêtrement des ces actes avec les actes caractérisés par la coopération. Un nombre conséquent de conduites est constitué d’offrandes, de
partages, de tentatives de participation à une activité commune qui peuvent être désignées sous le terme de coopération. Ces actes se définissent comme une activité menée ensemble, de façon coordonnée, et ont
pour but de réaliser un objectif commun aux deux partenaires. Ce sont
les gestes et mimiques entrepris par l’enfant qui servent d’étayage aux
comportements parentaux et à la coordination entre les deux membres.
Face à ces résultats, force est de constater que les trois structures principales qui ont été décelées relèvent d’actes éducatifs que l’on peut qualifier de positifs. On sait pourtant que l’éducation est autant constituée
de moments propices à l’entente entre les partenaires que de moments
générant des conflits. Si des tensions et désaccords entre les partenaires
de l’interaction ont bel et bien eu lieu lors des séquences observées,
celles-ci n’apparaissent pas de manière significative par le fait même
qu’elles sont en moindre nombre. Soulignons cependant que l’analyse
telle qu’elle a été traitée pourrait être un moyen de repérer, au-delà des
similitudes, voire des caractéristiques communes dans différents
contextes éducatifs, les manques ou les freins relationnels faisant jour
lors d’interactions quotidiennes.
À travers l’analyse des observations des actes éducatifs, on peut
relever, entre autres, quelles sont les modalités d’influence employées
par les parents et comment celles-ci conduisent à l’émergence des capacités de l’enfant âgé de 2 ans. Il est également précisé comment et dans
quelles circonstances les parents sont en mesure de faire surgir des compétences et habiletés nouvelles, étant eux-mêmes influencés par les
actes de l’enfant. Les situations qui ont été observées sont, en effet,
celles qui poussent autant l’enfant que les parents à mettre en œuvre
leurs capacités à se répondre et à s’accorder mutuellement. Il y a incitation à découvrir à la fois les propres capacités interactives des parents et
celles de leur enfant. De réelles possibilités sont, à cette occasion,
offertes à l’adulte de s’investir dans ces formes d’actions quelque peu
différentes où il n’est pas forcément l’unique maître d’œuvre. Dès lors
que l’on se situe dans une perspective où l’enfant occupe une position
d’acteur, il semble important de souligner qu’il ne l’est pas uniquement
pour donner la réplique à chacun des parents ou pour reproduire leurs
conduites quel que soit leur bien-fondé. Il l’est davantage pour manifester sa différence et pour engager ses parents dans des échanges dont
lui seul détient les objectifs. Les parents cherchent alors à réunir les
conditions permettant à l’enfant de développer ses capacités à agir et
interagir. Les séquences de la vie quotidienne telles qu’elles ont été perçues donnent à l’enfant l’occasion de révéler ses propres capacités et
ressources, qui, elles-mêmes, se modifient au fil de nouvelles acquisitions et s’enrichissent des réponses parentales. Les actes accomplis incitent, autant que faire se peut, l’enfant à mettre à l’épreuve de nouvelles
compétences auprès d’autres partenaires, adultes ou enfants. La prise en
compte de ces aspects est essentielle si l’on souhaite que l’enfant lui-même découvre et mette en lumière sa propre aptitude à grandir.
L’image d’un enfant actif et compétent, qui utilise ses capacités comme
des ressources dans la construction de ses relations à autrui, prend alors
corps. C’est dans ce sens que le parent a un rôle primordial à jouer. Ceci
est d’autant plus renforcé que l’enfant se réfère et cherche réponse à ses
actes auprès de l’adulte. Les actes qui sont engagés par l’adulte prennent, semble-t-il, toute leur signification et peuvent être considérés
comme des fondements du vécu éducatif. Il s’agit pour le parent-éduca-teur, dès lors qu’il ne laisse pas l’enfant seul avec ses expériences, de
tenir compte de « l’appétit » à apprendre que celui-ci manifeste. Aussi,
en intégrant les manières de faire de l’enfant et en agissant à partir de
ses expériences, le parent peut-il soutenir celui-ci dans ses découvertes
et dans l’élaboration d’actions de plus en plus complexifiées.
L’autre particularité concerne la place prépondérante que les expressions corporelles de l’enfant occupent et les effets qu’elles engendrent
sur les actes éducatifs accomplis par les parents. Remarquons, à ce propos, que les parents font preuve d’adaptation, et cherchent parfois même
à utiliser, à des fins éducatives, les potentialités de l’enfant. En effet, la
diversité et la subtilité des formes d’expression du corps de chacun
remarquées dans l’analyse des observations ne peuvent ni passer inaperçues, ni être extraites de leur contexte spécifique, tant leur impact est
important. Ceci est d’autant plus frappant que ces expressions sont renforcées par les verbalisations de l’enfant, qui, pour la classe d’âge étudiée, sont en plein essor et fortement encouragées par les parents. Force
est de constater que les nouvelles acquisitions se réalisent autant par la
parole que les expressions du corps. Cette prise de conscience de l’adulte
paraît indispensable si celui-ci veut donner la possibilité à l’enfant de se
développer harmonieusement. Cela permet également de trouver des
points de repère dans les processus interactionnels qui lient l’enfant au
parent. Cette exploration se produit simultanément à ce que l’enfant vit
lors des interactions diversifiées et accordées aux particularités éducatives de ses parents, eux-mêmes en plein tâtonnement. Aussi, à travers la
réalisation des actes de sollicitation, coopération et d’imitation, les
parents non seulement soutiennent-ils l’enfant dans sa quête vers l’autre
mais aussi lui permettent-ils d’être actif. Cependant, pour en arriver à de
telles considérations, encore faut-il pouvoir détecter les signes avantcoureurs chez le jeune enfant et prendre conscience de leur primauté.
Autrement dit, si les parents rencontrés affichent de réelles compétences
à saisir la face cachée des actes éducatifs, il est encore très fréquent que
les adultes voient difficilement et ne sachent pas interpréter les signaux
émis par l’enfant. Cela n’est pas sans conséquence pour son bien-être et
son développement. Le fait de méconnaître les compétences multiples du
jeune enfant à agir et à communiquer ou d’intervenir de façon malencontreuse apparaît comme des types de conduite qui renforcent de nombreux problèmes, au lieu de les atténuer ou d’y remédier. La situation
inverse est possible dès que s’instaure une sensibilisation aux manières
d’agir de l’enfant qui est lui-même tributaire des manières d’agir de ses
parents. L’observation de la vie quotidienne des familles conduit non
seulement à prendre conscience de la complexité du système interactionnel familial, mais aussi à ne pas détacher les facteurs émotionnels
susceptibles d’intervenir à un moment ou à un autre, des capacités socio-cognitives de l’enfant. Aussi saisir le sens des comportements et des
paroles du partenaire semble-t-il être pour les acteurs de l’interaction un
élément essentiel à la construction des savoirs éducatifs.
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