2002
Connexions
Notes de lecture
Michel Boutanquoi
À propos de…
François Dubet
Le déclin de l’institution
Paris, Le Seuil, 2002,422 p.
« Tout au long de ce livre et au prix
de malentendus que je sais inévitables, le
mot institution a été employé dans un
sens bien particulier », écrit F. Dubet au
début de sa conclusion faisant en partie
écho à l’idée énoncée en fin de première
partie de l’ouvrage d’une « fiction théorique », d’une épure « laissant de côté
bien des thèmes et bien des problèmes. »
Ceci n’est pas sans poser problème au
lecteur car si l’on peut suivre avec intérêt
la description et l’analyse minutieuses du
décalage entre l’imaginaire d’un projet
de socialisation inscrit dans le travail sur
autrui qu’il soit celui de l’école, de l’hôpital ou du travail social et la réalité de sa
mise en œuvre aujourd’hui, si la compréhension proposée de l’expérience de
désenchantement plus ou moins prononcée des professionnels suscite la
réflexion, en revanche, il est parfois malaisé de saisir ce dont parle l’auteur quand
il parle d’institution. Le problème est
moins une définition de l’institution qui
ferait débat que la difficulté à repérer justement cette définition, ce dont témoigne
toute une série de glissements entre différentes notions (institution, programme
institutionnel, travail de socialisation)
tantôt articulées, tantôt rendues plus ou
moins équivalentes, d’imprécisions (on
passe par exemple du déclin à la mutation, ce qui ne renvoie pas à la même
dynamique), voire d’oublis : peut-on par
exemple réfléchir à la notion d’institution
sans travailler la notion de déviance ?
Dit autrement, on peut souligner que
l’invitation de l’auteur à réfléchir à « la
fabrique du sujet » ne manque pas de pertinence, mais l’interprétation des évolutions observées en termes d’institution
suscite une certaine réserve.
Reprenant, dans une première partie, une thématique développée dans
Sociologie de l’expérience (Le Seuil,
1994), F. Dubet cherche à montrer que le
sujet n’émerge plus d’une socialisation
univoque, qu’il ne se laisse plus enfermer
dans une définition unilatérale, celle
contenu dans ce qu’il nomme un « programme institutionnel » fondé sur le primat des valeurs universelles sur les
valeurs particulières, sur une discipline
qui en contraignant l’individu libérait le
sujet ; arc-bouté sur des figures essentielles de professionnels pourvus d’une
autorité naturelle, inscrits dans la logique
de la vocation, un au-delà du simple
exercice du métier, dont la légitimité ressortait de leur identification aux valeurs
universelles. Le déclin de ce programme
est relié à l’affaiblissement de l’idée de
société ou d’un principe central d’organisation, une définition plus éthique du
sujet qui réclame plus de respect et plus
de liberté et se confronte dans le même
temps à une définition plus problématique de l’identité, l’emprise plus forte
des organisations de travail où semble
s’imposer l’idée de service contre le
souci de la relation, une légitimité professionnelle recentrée sur l’évaluation du
travail accompli et contestée en tant que
figure d’autorité. Dans une deuxième
partie, la plus intéressante, l’auteur
cherche au travers de l’expérience sub-jective de différents acteurs (instituteurs,
professeurs, formateurs d’adultes, infirmières, travailleurs sociaux, médiateurs) à rendre compte des effets plus ou moins
prononcés de ce déclin dans les différents
univers professionnels, à rendre compte
des difficultés de la pratique lorsque les
cadres dans lesquels elle a été pensée se
trouvent pour le moins remis en question.
Dans une troisième partie, F. Dubet, s’appuyant sur les bases de sa réflexion et sur
le travail de terrain, insiste sur la nécessité de repenser les processus de socialisation non dans la nostalgie d’un monde
ancien dont on occulte parfois la violence
mais dans le cadre d’institutions plus
démocratiques.
Ce raccourci ne rend bien évidemment pas compte, voire trahit, un contenu
plus complexe, plus argumenté, mais il
s’agit de souligner le problème : comment on passe d’une réflexion sur les
processus de socialisation dans un cadre
institutionnel donné, d’une réflexion sur
les transformations des différents exercices professionnels à la question du
déclin de l’institution qui, de singulier
dans le déclin, devient pluriel dans le
renouveau espéré. Peut-être parce que
l’auteur semble vouloir se défaire d’une
notion dont les définitions classiques,
sociologiques ou politiques, prises dans
une certaine idée de permanence sinon
d’immanence qui, effectivement, ne permettent pas de rendre compte du mouvement, ne le satisfont pas et qu’il ne peut
l’éviter compte tenu de son objet : comprendre ce qui change et ne change pas,
l’ordre et le désordre, l’institué et l’instituant, le sens que prend pour les acteurs
(et pas seulement les professionnels)
l’institution qui, comme l’a énoncé Lévi-Strauss, fait partie du sens de l’institution
sans pour autant l’épuiser.
L’auteur analyse la décomposition
qu’il observe comme un effet de la
modernité. On peut se demander avec
Y. Barel
[1], dont le regard sur les concepts
de marginalité et de vide social n’était
peut-être pas sans intérêts pour l’analyse,
si la modernité ne serait pas un manque
de surplus symbolique, de transcendance,
ce qui paraît essentiel quand on parle
d’institution.
Le livre de F. Dubet séduit donc par
la volonté de saisir une complexité qui ne
se réduit ni à une décadence ni à une
simple crise, par l’empathie sans complaisance qu’il témoigne aux acteurs professionnels, même si, ici ou là, on trouve
des assertions peu étayées (l’internalité
dans le travail social par exemple). Mais
il laisse aussi un goût d’inachevé quant à
la pensée sur l’institution.
Yves Meunier et Daniel Chétoui
Les éducateurs de jeunes enfants
Une identité professionnelle en
évolution ?
Paris, L’Harmattan, 2002,143 p.
Anne-Marie Doucet-Dahlgren
À propos de…
Les ouvrages traitant des éducateurs
de jeunes enfants, qui plus est de l’identité professionnelle de ces derniers, se
comptent sur les doigts de la main. La
dernière parution remonte à une dizaine
d’années, autant dire que ce livre était
réellement attendu dans le milieu de la
petite enfance.
Ce qui nous vient d’emblée à l’esprit
à la lecture des différents chapitres, c’est
que les éducateurs de jeunes enfants se
trouvent bel et bien à l’heure actuelle à la
croisée de plusieurs chemins. Yves Meunier et Daniel Chétoui proposent d’en
rendre compte, à partir d’une enquête
menée par questionnaires et enrichie d’entretiens en 1997 auprès de professionnels,
salariés dans différents secteurs de la
petite enfance. Les résultats sont analysés
selon une perspective sociologique et psychosociologique et présentent un nouvel
éclairage sur l’exercice de la profession.
Le livre est composé de trois parties se
présentant de manière concise. La question qui est de prime abord posée est celle
de l’identité même des éducateurs de
jeunes enfants, vient ensuite celle de leur
champ d’intervention et, en dernier lieu,
celle des moyens de réalisation mis en
œuvre par la communauté éducative.
Autrement dit, il s’agit de comprendre
comment les éducateurs de jeunes enfants
présentent la profession et comment ils
font état des changements qui les animent.
Outre la différenciation que l’on doit attribuer aux termes de profession et de
métier, c’est le problème des compétences
ou plus exactement des spécificités professionnelles qui est soulevé. Ce n’est pas
tant le manque de reconnaissance sociale
que les changements survenus dans leur
culture professionnelle qui sont apparemment à l’ordre du jour. Ainsi, la grande
nouveauté qui fait jour touche à la diversification de cette culture qui, en conséquence, n’est plus uniquement centrée sur
l’éveil du jeune enfant. En effet, bien que
le travail auprès des enfants représente
encore l’exercice principal de ces salariés,
d’autres paramètres entrent en ligne de
compte, tels que les fonctions qu’ils exercent auprès des familles, au sein des
équipes que ce soit sous forme de partenariat ou de réseaux. Il s’agit non seulement
d’instaurer une collaboration entre un
nombre conséquent de partenaires, mais
aussi d’étendre cette pratique à d’autres
sphères, qui se situent hors du secteur
socio-éducatif ordinaire. C’est un travail
en partenariat avec les élus locaux qui est
alors prôné. Aussi les auteurs soulignent-ils l’importance de la mise en œuvre de
pratiques professionnelles identifiables et
adaptées aux projets liés aux politiques
locales. Ce qui revient à dire que les éducateurs de jeunes enfants sont, de fait, pris
dans les tourmentes actuelles et qu’il leur
est demandé, de plus en plus souvent, de
s’adapter à cette situation quelque peu
inhabituelle. En conséquence, ce sont les
rapports avec les usagers et les décideurs
qui deviennent le point central de leurs
préoccupations. Or, est-il possible d’affirmer que les professionnels sont suffisamment formés à ces nouvelles modalités
d’intervention ? La question est soulevée
et mériterait qu’on s’y attarde davantage,
car c’est l’avenir même de tout un corps
professionnel qui se joue autour de cette
question – avenir auquel les auteurs
consacrent d’ailleurs un chapitre entier.
Des propositions sont, de toute façon,
faites pour changer le cours des choses.
Retenons, en particulier, celle qui est faite
à propos de l’établissement d’un référentiel qui permettrait de clarifier le positionnement professionnel des éducateurs de
jeunes enfants et de leur donner une place
spécifique parmi l’éventail actuel de professions éducatives. Car, rappelons-le, ils
ne sont pas les seuls, dans la société française, à prendre en charge les jeunes
enfants et ont de ce fait tout intérêt à s’insérer dans les circuits actuels.
Cet ouvrage réussit, sans aucun
doute, à donner une image dynamique de
cette profession, qui resterait, pour beaucoup, dans l’ombre et peut-être même
souffrirait encore d’une crise identitaire.
Si certaines questions sont laissées en suspens, les auteurs sont cependant parvenus
à relever un double défi : passer à la fois
au crible les aspects essentiels de l’identité des éducateurs de jeunes enfants et à
combler un manque réel dans ce domaine.
Anne-Marie Doucet-Dahlgren
À propos de…
Catherine Bouve ( 2001)
Les crèches collectives : usagers
et représentations sociales.
Contribution à une sociologie de
la petite enfance.
Paris, L’Harmattan, 309 p.
Ce livre apparaît comme quelque
peu inattendu. En effet, alors que de nombreux ouvrages traitant de l’école maternelle sont régulièrement publiés, ceux
traitant de la crèche collective se font
beaucoup plus rares. L’ouvrage, issu d’un
travail de thèse, est en effet le troisième
de la sorte dans lequel un auteur s’aventure au moyen d’une analyse sociologique
dans le champ des institutions de la petite
enfance, champ qui reste, jusqu’à preuve
du contraire, encore à défricher.
Catherine Bouve propose, à travers
une approche sociohistorique, de revisiter
dans un premier temps l’institutionnalisation de cette structure accueillant de très
jeunes enfants à temps complet, pour
ensuite se consacrer à l’utilisation qu’en
font ses usagers
[2]. C’est d’ailleurs sur ce
dernier point que se situe l’originalité de
l’étude qui a été menée. Il s’agissait d’explorer les rapports sociaux au sein de plusieurs crèches d’un département de la
région parisienne à travers l’analyse de
discours parentaux. En d’autres termes,
ce sont les raisons du choix de ce mode
d’accueil, les représentations que les
parents usagers se forgent et enfin les
liens sociaux qui se tissent au sein même
de la crèche, qui sont mis en examen.
L’auteur choisit de travailler ces questions
selon plusieurs axes, tous aussi intéressants les uns que les autres. Le premier
axe reprend les caractéristiques de la
population parentale fréquentant actuellement les crèches collectives. À cet effet,
l’auteur ouvre le débat de façon tout à fait
particulière sur la question de la surreprésentation de certaines catégories socio-professionnelles. Elle reprend comme
modalité la sélection des familles entreprise par les différentes instances concernées en vue de l’obtention d’une place en
crèche dès le plus jeune âge de l’enfant.
Une multitude de pratiques est alors relevée, allant de la transparence totale du
système d’admission à la sélectivité argumentée. Nous retenons que la réalité
dépeinte est emprunte de conflits et de
contradictions et que, somme toute,
n’entre pas à la crèche qui veut. Aussi une
quinzaine d’entretiens ont-ils été menés
auprès de directrices de crèche sur la
question de l’admission, permettant à
l’auteur d’avancer avec prudence certaines caractéristiques. À la lecture de
l’analyse qu’elle fait de ces discours, on
remarque de prime abord que le recours à
la crèche collective est, en comparaison
avec la structure socioprofessionnelle des
cinq communes retenues, plus important
du côté des catégories socioprofessionnelles supérieures. Ceci étant, la sous-représentation que la classe ouvrière
affiche ne fait plus l’ombre d’un doute.
On retrouve dans la foulée d’autres phénomènes tout aussi surprenants, comme
ceux touchant au taux médiocre de représentation de catégories professionnelles
diverses telles que les artisans, les commerçants, les chefs d’entreprise, les chômeurs et les personnes sans activité
professionnelle. La question se pose alors
de savoir s’il s’agit pour les parents d’opter pour un mode d’accueil selon leurs
préférences culturelles. La réponse est
nuancée et laisse entrevoir que la réalité
est, de toute évidence, beaucoup plus
complexe. C’est la question même des
pratiques professionnelles mises en
œuvre dans les établissements qui est soulevée. Qu’attendent en effet les parents de
la part des professionnels qui, le jour
durant, prennent en charge leur enfant ?
Ce mode de garde serait-il plus approprié
à une certaine catégorie socio-profession-nelle, voire sociale, qu’à d’autres ? À travers les résultats de l’analyse menée par
Catherine Bouve, on discerne les motivations spécifiques ayant conduit les parents
interviewés à préférer la crèche collective
à d’autres institutions. Il y a d’abord un
rejet massif des assistantes maternelles
qui, par manque de compétences professionnelles, n’apparaissent pas aux yeux
des parents comme les « bonnes » personnes à qui confier leur enfant. Cet avis
formel s’oppose à celui porté sur la
crèche collective qui est reconnue pour
deux critères : le professionnalisme des
femmes qui y travaillent et la qualité des
divers soins. On est ainsi pris au cœur des
débats, car derrière ces termes se cachent
les préoccupations principales des
parents, à savoir la vie de leur enfant à la
crèche. Trois pôles essentiels sont alors
retenus autour du vécu quotidien : celui
de la socialisation, suivi de celui de la
sociabilisation individuelle et enfin celui
de la réalisation d’activités dites éducatives. La crèche prend ainsi valeur d’initiation et d’apprentissages sociaux, les
jeunes enfants étant mêlés entre eux et
chargés de s’adapter à un milieu collectif.
L’auteur fait à ce propos l’impasse sur le
bien-fondé d’une prise en charge groupale de très jeunes enfants. Autrement dit,
tout se passe comme si la garde ne pouvait être envisageable que sous un angle
collectif, les autres alternatives étant
mises de côté et ne semblant pas bénéfiques au développement social et cognitif de l’enfant. L’intention, qui est
clairement énoncée par les parents, se
décline en termes de préparation précoce
à l’entrée dans le système scolaire. La
crèche serait à même de donner à chacun
des enfants les bases nécessaires tant à la
réussite sociale future qu’à l’épanouissement personnel. Dès lors, s’agit-il pour
les parents de déléguer aux professionnels
une grande partie de leur fonction parentale ? Catherine Bouve tente, autant que
faire se peut, de démêler l’écheveau, en
proposant une typologie originale des
parents dans leur relation à l’institution.
Aussi se lance-t-elle dans des questions
de fond qui permettent l’émergence de
nouveaux horizons tant au niveau social
qu’éducatif. On retiendra en dernier lieu
qu’autant d’importance est accordée à la
question des pratiques éducatives qu’à
celle de la nature des liens sociaux qui se
créent entre des acteurs et une institution,
dont l’histoire n’est plus à refaire.
Marie-Françoise Fave-Bonnet
À propos de…
Christine Musselin
La longue marche des universités
françaises,
Paris, PUF, 2001,218 p.
La thèse centrale de ce livre est tout
à fait originale : elle consiste à démontrer
que l’idée d’Université est en train de se
mettre enfin en œuvre en France, c’est-à-dire que les universités vont trouver leur
place, leur pouvoir et leur autonomie, face
au pouvoir des disciplines et des facultés
d’une part, et face au pouvoir de la tutelle,
c’est-à-dire du ministère, d’autre part.
Cette révolution silencieuse s’est
opérée, selon l’auteur, par la mise en place
des contrats quadriennaux depuis 1989.
Il peut sembler paradoxal qu’un pays
comme la France, avec ses 1 400 000 étudiants, n’ait pas véritablement d’universités. Il faut pourtant rappeler la singularité
française du fait que, pendant près d’un
siècle, de Napoléon à la IIIe République,
la France n’avait pas, au sens strict, d’universités, mais seulement des facultés.
C’est à suivre cette « longue marche » des
universités que Christine Musselin nous
invite.
Dans une première partie, elle
montre comment s’est édifiée une République des facultés avec l’Université
impériale. Après la suppression des universités par la convention ne subsistaient
que quelques facultés. Ce que Napoléon
va appeler « Université impériale » n’est
en fait que la mise en place d’un système
scolaire centralisé (de la maternelle à
l’université). Il n’existe pas, dans ce système, d’instance de coordination entre les
facultés de droit, de médecine… Et les
ambitieuses réformes de la IIIe République ne réussirent pas à imposer l’idée
d’Université : la centralisation étatique et
le pouvoir des disciplines restèrent en fait
intacts.
Les universités sont ainsi restées
sous la tutelle des disciplines jusqu’à la
dernière guerre. La loi Faure, en 1968,
malgré ses principes d’autonomie, laissait
le gouvernement des universités dans une
grande faiblesse, et elle maintenait une
gestion verticale et corporative. De plus,
les conflits politiques et corporatistes qui
se sont développés dans les instances universitaires n’ont pas véritablement permis
de mettre en œuvre une capacité d’action
collective.
La deuxième partie montre comment
la politique contractuelle mise en œuvre
en 1989 a changé les rapports de force
entre les disciplines et le ministère, et a
permis aux universités de prendre en
charge leur gestion. Auparavant, deux
principes dictaient les politiques du ministère : un traitement égalitaire et uniforme.
Mais la réalité était tout autre, et l’augmentation du nombre d’étudiants, variable
selon les universités et les filières, avait
abouti à des universités très hétérogènes.
Cette politique contractuelle a
changé le rôle des responsables universitaires, et a renforcé le pouvoir des équipes
présidentielles. À l’intérieur même du
ministère, les rapports de force ont bougé
au profit de la direction des établissements.
La troisième partie du livre introduit
la notion de « configuration universitaire », c’est-à-dire le cadre au sein duquel
s’inscrivent, prennent sens et se répondent
le type de gouvernement développé par
les établissements, le style de pilotage
adopté par la tutelle, et les modes de régulation interne des disciplines. Autrement
dit, la notion de configuration universitaire permet de décrire comment s’articulent les trois formes d’action collective :
les universités, les autorités de tutelle et la
profession universitaire. Il semble qu’aujourd’hui, selon Christine Musselin, que
les universités françaises sont en train de
changer de configuration : les dix dernières années ont marqué un tournant
décisif, car elles ont profondément
ébranlé et transformé les relations qui
unissaient ces trois entités depuis les
réformes napoléoniennes.
Même s’il est difficile aujourd’hui de
prédire où vont les universités, on constate
deux évolutions : d’une part, un glissement du national vers le local, du centre
étatique vers les universités, et, d’autre
part, un rééquilibrage en faveur des universités qui s’est également produit par un
affaiblissement des disciplines.
Au-delà de la démonstration de cette
nouvelle configuration française, tout l’intérêt du livre, et son originalité, est le type
d’analyse opéré : si le point de vue est
celui de la sociologie des organisations, il
s’enrichit des analyses anglo-saxonnes sur
les universités, tout en se référant à des
enquêtes empiriques effectuées en France.
C’est en ce sens qu’il permet d’entrer dans
la spécificité de l’organisation des universités françaises et d’en saisir les ressorts
cachés.
Dominique Fablet
À propos de…
Gérard Mendel et Jean-Luc
Prades
Les méthodes de l’intervention
psychosociologique,
Paris, La Découverte, collection
« Repères », 2002,121 p.
Parmi la série d’ouvrages récemment
publiés consacrés à l’intervention
[3], en
voici un qui, dès le titre, ne cherche pas à
référer d’emblée ce type de démarche en
sciences sociales et humaines à une discipline particulière, la sociologie, même s’il
en est bien évidemment question à travers
plusieurs chapitres. Après avoir justement
rappelé dans un premier chapitre que les
pionniers anglo-saxons de l’intervention
(Lewin, Moreno, Bion, Jaques, Rogers… )
ne sont pas spécialement sociologues mais
plutôt psychologues, Mendel et Prades
caractérisent, de façon sans doute parfois
trop synthétique compte tenu des dimensions restreintes de l’ouvrage, les différentes approches proposées à partir des
décennies soixante et soixante-dix par les
principaux courants français s’intéressant
aux modes de fonctionnement des organisations et des institutions et qui se réclament de cette démarche. Loin de se limiter
à une étude en extériorité, la démarche
d’intervention se veut résolument empirique et, à des degrés divers, participative,
car en cherchant à associer les acteurs à
l’analyse des processus en jeu c’est une
visée de changement qui préside le plus
souvent aux investigations développées.
Faisant à chaque fois l’objet d’un
chapitre seront donc tour à tour examinés
les sept courants suivants : l’analyse stratégique, l’intervention sociologique, la
socio-analyse, la sociopsychanalyse institutionnelle, l’intervention psychosociologique en psychologie sociale et en
sociologie clinique, l’intervention en psychodynamique du travail, l’intervention
en psychanalyse groupale. Les spécificités
de chaque courant sont systématiquement
soulignées et les travaux réalisés par les
principaux auteurs sont indiqués, y compris les plus récents (trop souvent négligés
dans les autres publications précédemment signalées). Dans les deux derniers
chapitres, les auteurs se livrent à une
approche comparative de ces courants –
selon eux les plus représentatifs dans la
mesure où les travaux réalisés à leur
enseigne s’inscrivent dans une certaine
durée – afin de faire ressortir la place respective qu’y occupent sociologie et psychologie (parfois d’ailleurs de façon
exclusive), avant de revenir à des considérations de méthode.
Par rapport à des publications beaucoup plus anciennes
[4], ce petit ouvrage
(qui rend appui sur la thèse soutenue deux
ans plus tôt par Jean-Luc Prades) réussit le
tour de force de présenter de façon claire
et concise un panorama actualisé des différents courants en sciences sociales et
humaines se réclamant de l’intervention,
sans se limiter, à l’instar de publications
plus récentes, aux frontières des disciplines universitaires instituées. Il apparaîtra donc comme un complément des plus
utiles au
Vocabulaire de psychosociologie,
paru peu de temps après et qui ne contient
pas une présentation de cette qualité.
Dominique Fablet
À propos de…
Jacqueline Barus-Michel,
Eugène Enriquez, André Lévy
(sous la direction de),
Vocabulaire de psychosociologie,
Toulouse, Éditions Érès, 2002,
590 p.
On ne peut que se réjouir de la publication de cet ouvrage collectif et adresser
des félicitations à Jean-Marc Huguet à
l’origine d’un tel projet éditorial, puisque
lecteurs, étudiants et professionnels disposent à présent d’une véritable boîte à
outils qui faisait malheureusement défaut
auparavant, compte tenu de la multiplicité
et de la dispersion des références existantes en matière de psychosociologie. La
réussite de l’entreprise résulte d’un travail
collectif mené dans le cadre du CIRFIP
(Centre international de recherche, formation et intervention psychosociologiques),
association regroupant chercheurs et praticiens créée en 1993 à l’initiative, notamment, de plusieurs membres fondateurs de
l’ARIP qui avaient quitté auparavant cette
dernière association.
Après une introduction d’une douzaine de pages, qui permet de resituer le
projet et de témoigner de la vitalité de la
psychosociologie tant en France qu’audelà des frontières de l’hexagone, l’ouvrage comprend trois parties d’ampleur
inégale successivement intitulées : « Objet
et processus », « Démarches et pratiques », « Auteurs ». Si un tel découpage
n’appelle a priori guère de commentaires,
ce sont les articles qui dans leur contenu
étonnent parfois et peuvent susciter la critique du fait de tel ou tel développement,
le plus souvent d’ailleurs en raison de
lacunes ou d’omissions, plus rarement du
fait d’un certain nombre de faiblesses ou
d’inexactitudes au demeurant mineures.
On pourra être également surpris de voir
quelques articles signés par certains
auteurs et, à l’inverse, s’interroger sur
l’absence d’autres qu’on s’attendait à voir
figurer dans ce recueil, sachant que les
signatures dans leur quasi-totalité sont
celles d’universitaires.
Toutefois, il n’est pas question dans
les limites de ce compte rendu de passer
en revue les différents articles et l’on se
contentera d’indiquer quelques pistes pour
des améliorations possibles, car il est vraisemblable que de nouvelles éditions
seront envisagées de façon à apporter
périodiquement corrections et compléments, garanties pour que l’ouvrage
demeure à terme une référence (à l’instar
par exemple du Dictionnaire encyclopédique de l’éducation et de la formation
publié par Nathan qui connaîtra prochainement une troisième édition, la première
remontant à 1994). Ainsi l’introduction
gagnerait-elle à être renforcée sur deux
plans, institutionnel et épistémologique :
on aimerait en savoir davantage sur l’implantation et les développements de la
psychosociologie en France, sachant
qu’on dispose déjà de textes en la
matière
[5] qui mériteraient des compléments, notamment un panorama des organismes professionnels et universitaires où
il est explicitement fait référence à la psychosociologie ; par ailleurs, des éléments
fournissant des points de repère quant au
statut épistémologique controversé de la
psychosociologie seraient très certainement appréciés
[6], d’autant que notions et
auteurs présentés relèvent plus généralement des différentes sciences sociales et
humaines. Des trois parties, la deuxième,
« Démarches et pratiques », est la moins
volumineuse et mériterait assurément
d’être davantage développée ; par
exemple en consacrant deux articles au
lieu d’un seul à
recherche-action et
intervention (cf. le compte rendu de lecture de
l’ouvrage de Mendel et Prades), en évitant
de se limiter dans l’article
analyse des
pratiques à la seule référence de Balint, ou
encore en indiquant dans l’article
formation ce qui caractérise de façon spécifique
dispositifs et pratiques psychosociologiques en formation d’adultes
[7]. Mais il
s’agit là d’indications bien partielles et,
vraisemblablement, d’autres lecteurs ne
manqueront pas de signaler à leur tour
compléments et références susceptibles
d’être intégrés dans un recueil déjà bien
volumineux.
Dominique Fablet
À propos de…
Françoise F. Laot,
40 ans de recherche en formation
d’adultes ( 1960-2000),
Paris, L’Harmattan, 2002,158 p.
Voici un petit ouvrage contenant une
multitude d’indications précieuses destinées à ceux qui s’intéressent à l’histoire
récente de la formation des adultes en
France. Dans le prolongement de la thèse
qu’elle a consacrée aux pionniers de la
formation professionnelle continue en
France
[8], avant l’institutionnalisation de
ce secteur à partir de la loi de juillet de
1971, F. Laot donne accès à deux types
de sources quant aux recherches menées
dans/sur ce secteur depuis 1960.
Tout d’abord ce sont les travaux
effectués dans le cadre du complexe de
Nancy, animé par Bertrand Schwartz dès
la fin des années 1950 et regroupant trois
institutions d’éducation des adultes à
Nancy (CUCES, ACUCES et INFA ), et plus
particulièrement ceux de l’INFA (Institut
national pour la formation des adultes),
éphémère premier centre de recherche
pour la formation des adultes ( 1965-1973), qui donnent matière à recension et
analyse en dépit des difficultés de reconstitution rencontrées, faute d’un archivage
systématique. C’est l’occasion de
(re)découvrir que les innovations pédagogiques dans ce domaine ont largement
précédé la période d’institutionnalisation
d’un secteur au sein duquel la psychosociologie n’était pas absente
[9] et que les
débats concernant les rapports entre théorie et pratique étaient des plus animés, tant
il est vrai que ces pionniers concevaient
difficilement l’intérêt de recherches en
l’absence de débouchés sur l’action.
On pourra également se rendre
compte que, depuis la disparition de
l’INFA, les travaux de recherches en formation des adultes sont très dispersés
(multiplicité de centres de recherches,
approches le plus souvent partielles du
champ de la formation d’adultes). C’est
précisément le second corpus présenté, les
432 thèses soutenues de 1971 à 2000
[10],
qui permet d’en prendre conscience :
diversité des objets, approches plurielles,
extrême répartition des lieux de production, qu’il s’agisse des différentes disciplines en sciences sociales et humaines ou
des universités signalées.
La moitié de l’ouvrage est en fait
consacrée à des annexes, ce qui permet
au lecteur d’avoir accès à trois types de
données : notice de présentation de la recherche de l’INFA, éléments relatifs à la
création de la revue Éducation permanente au sein de l’INFA en 1969, présentation du corpus des 432 thèses avec un
index.
Le travail présenté ne prétend pas à
l’exhaustivité car ce ne sont en définitive
que deux pistes qui ont été explorées ;
aussi s’agit-il davantage d’un work in
progress qui appelle une suite et des
compléments (interruption de la recension des thèses en 2000, des investigations systématiques hors de l’INFA, etc.)
quant à « un champ de recherche encore
sous-investi et qui s’est pourtant rétréci
au fil des ans », comme l’indique l’auteur
dans sa conclusion.
Dominique Fablet
À propos de…
Ahmed Lamihi
et Gilles Monceau
(sous la direction de),
Institution et implication.
L’œuvre de René Lourau,
Paris, Éditions Syllepse, 2002,212 p.
Cet ouvrage est inhabituel car le
genre « en hommage à » rassemble assez
traditionnellement plusieurs contributions
d’auteurs divers qui développent le plus
souvent un aspect particulier de leurs
propres travaux de recherches en rapport
avec ceux de l’auteur qu’on se propose
ainsi d’honorer. Ce n’est pas la voie
empruntée par les « élèves » de René Lourau, disparu brutalement en janvier 2000.
En effet, le projet visant à faire (re)découvrir l’œuvre de ce dernier a consisté à
demander à chaque contributeur de rédiger un article sur l’un des dix-neuf
ouvrages publiés de 1969 à 1997
[11]. Les
auteurs sollicités sont pour la plupart issus
des milieux de
l’analyse institutionnelle,
dont l’implantation principale se situe à
l’université de Paris-VIII-Saint-Denis. À
travers les différents articles, le lecteur
aura ainsi l’occasion de se familiariser, s’il
ne l’est déjà, avec la pensée de l’un des
auteurs majeurs de ce courant en sciences
sociales et humaines qui a connu une certaine notoriété au cours des années 1970,
moins toutefois depuis les années 1990.
Après une brève introduction, l’ouvrage est organisé en trois parties thématiques d’ampleur inégale, chaque partie
rassemblant les contributions relatives à
des ouvrages de René Lourau en fonction
de l’ordre chronologique de parution des
publications. La notion d’institution, première dans le titre retenu pour cet
ouvrage, apparaît centrale dans la première et la deuxième partie respectivement intitulées « Contre-pédagogie » et
« Contre-sociologie », alors que c’est celle
d’implication qui sert de fil rouge pour
regrouper les articles de la troisième partie, « Pour un autre champ de cohérence
scientifique », dans laquelle il est question
des ouvrages plus récents et peut-être
moins bien connus de René Lourau. Le
livre s’achève par une présentation des
ouvrages de l’auteur ainsi que des traductions réalisées dans différents pays puis
des contributeurs.
Les différents articles ne se présentent pas comme des fiches de lecture à
proprement parler, même si l’on dispose
parfois d’éléments très précis quant au
contenu et à l’organisation de l’ouvrage
« revisité ». Les différents auteurs sollicités cherchent davantage, en effet, à mettre
en perspective les lignes de force et les
thèmes majeurs des recherches de René
Lourau. C’est l’occasion pour certains de
témoigner des circonstances de leur rencontre avec lui, pour d’autres de dégager
les caractéristiques de travaux assurément
non conformistes dans la communauté des
sociologues, pour d’autres encore de souligner l’originalité d’un itinéraire de
recherche ou de faire part de désaccords
sur telle conception ou tel mode d’approche des phénomènes sociaux analysés…
Au total, le but de cette publication
est atteint puisque le lecteur est incité à
aller découvrir par lui-même les ouvrages
dont il a été question, sachant qu’il n’est
pas sûr de les trouver tous en librairie et
que dans certain cas le détour par la
bibliothèque s’avérera inévitable. De
manière complémentaire, s’il s’intéresse à
la suite de ces lectures aux recherches
d’analyse institutionnelle plus récentes, il
pourra consulter la revue créée en 1997,
Les cahiers de l’implication, dont le dernier numéro paru (n° 5, hiver 01/02) est
consacré à « l’analyseur argent ».
[1]
Y. Barel,
La marginalité sociale, Paris, PUF,
1982.
[2]
Cf. sur cette question F. Bloch, M. Buisson,
La garde des enfants, une histoire de femmes,
Paris, L’Harmattan, 1998,320 p.
[3]
M. Uhalde (sous la direction de),
L’intervention sociologique en entreprise. De la
crise à la régulation sociale, Paris, Desclée
de Brouwer, 2001; D. Vrancken, O. Kuty
(sous la direction de),
La sociologie et l’intervention. Enjeux et perspectives, Paris, de
Boeck, 2001; G. Herreros,
Pour une sociologie d’intervention, Toulouse, érès, 2002.
[4]
F. Petit,
Introduction à la psychosociologie
des organisations, Toulouse, Privat, 1979
(notamment p. 161-266), Ardoino
et al.,
L’intervention institutionnelle, Paris, Payot, 1980.
[5]
Cf. par exemple A. Ohayon,
L’impossible
rencontre. Psychologie et psychanalyse en
France 1919-1969, Paris, La Découverte,
1999 (p. 308-319) et P. de Visscher,
Us, avatars et métamorphoses de la dynamique des
groupes, Grenoble, Presses universitaires de
Grenoble, 1991.
[6]
Faute de quoi le lecteur est obligé de se
reporter à un numéro déjà ancien de
Connexions (« Psychologie sociale et psycho-sociologie », n° 42,1983) ou à la dernière
édition de l’ouvrage irremplaçable de J. Maisonneuve (
Introduction à la psychosociologie, Paris, PUF).
[7]
Cf. par exemple la dernière partie du « Que
sais-je ? » de J. Maisonneuve
, La dynamique
des groupes, ou bien la deuxième partie de
l’ouvrage collectif ancien de P. Goguelin
et
al.,
La formation psychosociale dans les
organisations, Paris, PUF, 1971, et notamment
les pages rédigées par E. Enriquez.
[8]
Et qui a fait l’objet d’une publication :
F. Laot,
La formation des adultes. Histoire
d’une utopie en actes. Le complexe de Nancy,
Paris, L’Harmattan, 1999,416 p.
[9]
Rappelons les deux contributions collectives majeures de l’ARIP, publiées alors aux
éditions de l’ÉPI :
Pédagogie et psychologie
des groupes ( 1966) et
Le psychosociologue
dans la cité ( 1967).
[10]
F. Laot s’inspire des études menées, au
sein de l’équipe « Savoirs et rapport au
savoir » du Centre de recherches éducation et
formation (CREF EA 1589), sur les thèses en
sciences de l’éducation, à l’initiative de
J. Beillerot. Ce dernier anime le GEHFA
(Groupe d’études sur l’histoire de la formation des adultes ; cf. w
www. gehfa. com)et
dirige avec Michel Gault la collection « Histoire et mémoire de la formation » aux éditions L’Harmattan. Il est également à
l’origine du lancement d’une nouvelle revue,
Savoirs. Revue internationale de recherches
en éducation et formation des adultes.
[11]
Dont deux en collaboration :
Clefs pour la
sociologie ( 1971) avec Georges Lapassade et
Les pédagogies institutionnelles ( 1994) avec
Jacques Ardoino.