Connexions
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I.S.B.N.2749202361
144 pages

p. 101 à 118
doi: en cours

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no79 2003/1

2003 Connexions

La responsabilité institutionnelle et la modernisation de l’appareil administratif français : le cas de la fonction publique territoriale

Raúl Morales La Mura sociologue et membre du laboratoire ÉRASE de l’université de Metz (Équipe de recherches en anthropologie et sociologie de l’expertise). Parallèlement, avec vingt ans d’ancienneté dans la fonction publique territoriale, il occupe les fonctions de responsable de formation d’une collectivité de taille moyenne.
Sous les auspices d’une modernisation annoncée, l’appareil administratif français est en plein bouleversement. Décentralisation et destination territoriale de certaines missions, jusque-là assumées par l’État, questionnent à nouveau le devenir de la fonction publique et, par la même occasion, le choix du type de société en construction. Under the aupsices of an announced modernization, the French administrative apparatus is in a complete upheaval. Decentralization and territorial destination of certain missions, up to that point assumed by the State, question again the development of Public Office and, at the same time, the choice of the type of society in construction.
L’édifice d’idéation de la responsabilité est interrogé actuellement avec acuité par les sciences humaines et avec insistance par toute la société. Il devient, pour ainsi dire, rare de trouver un quelconque fait d’actualité où l’expression des individus, des organismes, des institutions ou des représentants civils ou politiques ne se réfère pas au concept de responsabilité comme revendication, comme justification ou encore, et de manière non exhaustive, comme proposition. Même si ce concept est encore affecté d’une insuffisante stabilité sémantique, nous assistons effectivement à la définition de ces modalités, lesquelles trouvent leurs sources dans une détermination contextuelle qui s’appuie de la racine étymologique de la notion en question, racine avec laquelle nous pouvons la dimensionner et l’affecter à trois formes émergentes de réponse : celle intégrée par « répondre de », celle sollicitée par « répondre à » et celle engagée par « répondre devant ». En complément de cette recherche de définition des modalités de la responsabilité, nous assistons aussi à une extension de son caractère spatial et temporel. D’abord par implémentation des situations d’interaction constituantes du lien social, puis ensuite par l’obligation d’une projection vers l’avenir qui tente d’intervenir sur l’incertain.
C’est au cœur de ce travail de définition contextuelle et d’extension spatio-temporelle que peut être situé cet apport qui s’interroge sur la « responsabilité institutionnelle », sur sa nature et ses implications sociologiques. Cette subordination de ces deux termes, « responsabilité » et « institutionnelle », n’est pas fondée sur une volonté de limitation de la conception du premier; au contraire, elle participe pleinement à la prise en considération, d’une part, de l’un des contextes sur lesquels interagissent ses modalités, et d’autre part, de l’amplification tant du territoire conceptuel de son action que du temps conceptuel de son action. En effet, originellement et ordinairement, le territoire de conceptualisation de la responsabilité est limité à l’individu; de même, le temps nécessaire à sa conceptualisation est originellement et ordinairement limité au passé. C’est donc la prise en considération d’un territoire et d’un temps en relation avec et dans l’action qui nous guidera dans l’élargissement générique du questionnement ici entamé.
Pour développer notre analyse, prenons appui sur la fonction publique territoriale française (FPT) et sur la succession des réformes qui ont été en elle labellisées politiquement par une volonté de modernisation de la structure du champ administratif. Ainsi, nous dégagerons la nature des dispositifs de modernisation mis en œuvre dans cette partie de la fonction publique française, nature qui positionne et mobilise les différentes dynamiques de responsabilité. Finalement, ce travail nous permettra d’appréhender les implications sociologiques engendrées par une responsabilité institutionnelle qui transcende sa construction sociale.
Alors, la FPT devient ici ce cadre, ce contexte, celui qui nous permet de référer notre interrogation, celui qui nous donne l’espace nécessaire pour rapprocher l’action à la théorie et la théorie à l’action, celui qui matérialise par sa présence la représentation de l’objet recherché ou qui nous donne, par cette matérialisation, les clés de lecture de l’intentionnalité qu’il évoque et provoque. L’intentionnalité de cette institution bureaucratique est adjectivée par son territoire et traversée par le concept de responsabilité comme le principe structurant les relations aux réalisés de ceux qui la composent et la font vibrer quotidiennement, comme l’argument qui détermine ou participe à la détermination des rôles des acteurs en les positionnant sur des dynamiques d’action par la systématisation d’une différenciation de l’espace éthique accordé à l’action. C’est là qu’est situé l’élargissement de notre questionnement, c’est là que, du particulier, nous pouvons passer à la dimension d’exemple d’un tout socialement congruent porteur d’un modèle.
 
Responsabilité et responsabilisation : deux processus distincts de reconnaissance identitaire de l’homme face à son réalisé
 
 
Terme juridique qui traverse toute la structure du droit depuis le XIXe siècle, la responsabilité est inscrite dans le statut général de la fonction publique, révélant l’existence d’un lien entre l’acte et celui qui le réalise, mais suggérant seulement l’exclusivité pénale qui caractériserait ce lien, comme si la responsabilité ne pouvait s’apprécier institutionnellement que dans la faute et par la recherche de celui qui l’a commise : « Tout agent, quel que soit son rang dans la hiérarchie, est responsable de l’exécution des tâches qui lui sont confiées. [… ] Toute faute commise par un fonctionnaire dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de ses fonctions l’expose à une sanction disciplinaire » (Code de l’administration des communes, art. 486 et 488. Mais aussi les art. 28 et 29 de la loi du 13 juillet 1983). Les mots employés pour définir formellement et implicitement la responsabilité sont l’héritage d’un temps où l’administration territoriale n’avait pas d’existence; restés invariables, le statut général des fonctionnaires les a repris, mais peut-il vraiment s’agir de la même responsabilité ? Qu’est-ce qui est réellement fédérateur dans ce concept pour que le législateur n’ait pas trouvé d’intérêt à modifier le texte ? Quel signifié et quel signifiant sont camouflés par ce terme ?
Dans le sillon ouvert par cette notion, nous en trouverons une autre, la responsabilisation. Celle-ci n’a aucune existence formelle et sa production dans les discours tend à être interprétée comme le fait des relations liant les acteurs avec le rapport attendu du réalisé; aussi, elle est le plus souvent appréciée dans les construits rhétoriques des nouvelles méthodes de management public, lesquelles interprètent la responsabilisation en termes de processus visant l’obtention d’une capacité, en opposition à un déterminisme punitif comme seul argument nécessaire à la réussite de l’action entreprise. Quelle réalité sémantique introduit l’intention de rendre responsable ou de développer la responsabilité de quelqu’un ? Le fait de responsabiliser est-il en accord avec le processus de responsabilité ? S’agit-il de deux notions complémentaires dans leurs constructions ? Et, parallèlement à la responsabilité, quel signifié et quel signifiant sont camouflés par le terme responsabilisation ?
Pour Friedrich Nietzsche, la responsabilité n’appartient pas à l’être comme une propriété naturelle, comme un don divin, mais elle serait le fait d’une construction sociale, de l’impitoyable rectification que la société impose à l’homme pour obtenir de lui la régularité, la discipline du devoir, l’aptitude à répondre de sa personne, tendant à le pénétrer de la morale et établissant par elle sa dépendance. Vouloir des responsabilités implique une éthique, et celle-ci s’enracine dans la volonté de celui qui devient responsable en l’obligeant à avoir à répondre de ses actes, parce qu’il se transforme et s’identifie avec l’acte.
Deux facteurs sont donc présents dans la responsabilité. Le premier est qu’il faut quelqu’un qui souhaite être reconnu responsable et qui assume de ce fait la rectification qui le rendra appréciable; le second est qu’il faut une autorité, reconnue légitime par celui qui a exprimé le souhait pour qu’il se sente obligé d’avoir à lui répondre, celui qui oblige et celui qui se sent obligé se déterminant ainsi réciproquement. Être responsable, c’est avant tout être reconnu comme capable de l’être en l’étant ou comme celui que l’on recherche dans la légitimation de son action.
Mais, si celui qui oblige a la possibilité de contraindre l’obligé, ce dernier possède le système de relations qui crée le champ éthique de la responsabilité; l’obligé ne se sentira responsable que si on le reconnaît comme tel et s’il accepte cette reconnaissance pour avoir à répondre non seulement de ses actes mais de lui-même, de sa qualité de responsable de ses actes, parce que possédant une éthique. C’est dans ce contexte conceptuel que l’approche de Max Weber peut incrémenter notre réflexion. En effet, face aux interrogations qu’il se pose sur un monde désenchanté, cet auteur confère à l’homme l’aptitude à une posture responsable par l’intermédiaire d’une éthique de la responsabilité, afin que son acte soit le plus efficace possible, imprégné de la rationalité de l’accompli, ou que son réalisé soit l’émanation la plus pertinente possible de la lucidité des choix opérés.
Alors, nous pouvons comprendre que la responsabilisation n’appartient pas au processus de responsabilité, au processus qui mène l’individu à être souverain de ses actes; elle place ce dernier indéfiniment dans une posture de potentialité d’une reconnaissance incertaine, elle est son opposé perpendiculaire, parce que le système de relations d’où est fondé son champ éthique appartient, en même temps que la possibilité de contraindre, à celui qui oblige, à celui qui a autorité pour responsabiliser, pour juger de la pertinence de l’agir, laissant l’obligé dépourvu d’instruments d’identification et de négociation. La volonté de responsabilisation, c’est un acte de légitimation unidirectionnel profondément déséquilibré qui exprime et perpétue les rapports de domination entre celui qui a autorité et celui qui, par son action, le lui reconnaît; elle s’impose sur ce dernier au moyen d’une mobilisation de la croyance ou de l’engagement dans les instruments de caractérisation du bien-fondé de cette volonté tels que le sont les principes, les valeurs, ou encore tout cela formant système; elle présente une promesse latente sans en attendre la réciprocité, sans vouloir l’entendre dans l’agir factuel, en valorisant l’intention plus que les actes, parce qu’elle impose aussi l’étalon de valeur dont elle est l’unique possesseur.
La responsabilité et la responsabilisation mobilisent et positionnent ainsi quatre formes d’éthique, différentes par leurs définitions et par leurs possesseurs : celle de l’accompli, celle de la lucidité, celle de la croyance et celle de l’engagement. L’action de l’homme se rapportera de préférence, et de manière non exclusive, soit à l’une soit à l’autre, assignant son identité et le type de reconnaissance recherchée ou accordée par l’autorité légitimée.
La première, ou éthique de l’accompli, est celle qui appartient au rapport direct qu’entretient l’homme avec son environnement, à sa capacité d’intrusion, de transformation, d’appropriation et de domination des éléments et des relations qui l’entourent, à sa propre action sur le monde, bref, à l’expression de sa volonté traduite en acte.
La deuxième, ou éthique de la lucidité, est celle qui appartient à la formulation spéculative réalisée par l’homme sur son environnement et sur les implications de son action dans celui-ci, à sa compétence d’interprétation, d’anticipation, de dépassement et de projection des éléments et des relations qui l’entourent, à sa lecture axiomatique du monde en action, bref, à l’expression de sa vision rationalisée du devenir qui justifie ses actes présents dans l’esprit d’une gestion du temps.
La troisième, ou éthique de la croyance, est celle qui appartient à la désignation métaphysique qu’adopte l’homme de son environnement, de sa place dans celui-ci et de l’action qu’il y mène, à son aptitude d’intégration, d’obéissance, de confiance et d’acquiescement d’une interprétation sociale qui lui a été communiquée des éléments et des relations qui l’entourent, à sa conviction comme l’énergie motrice de son action sur le monde, bref, à l’expression de sa foi donnant un sens à ses actes dans l’objectivation du sacré.
La quatrième, ou éthique de l’engagement, est celle qui appartient à la prise de conscience appréhendée par l’homme de son environnement, de la construction collective de celui-ci et de la permanente interaction entre cette construction et l’action qu’il développe pour la produire, à ses disponibilités d’assimilation, d’adhésion, de représentation et de consentement de l’existence d’une primauté collective des éléments et des relations qui l’entourent, à sa persuasion dans un monde en action, bref, à l’expression de sa promesse d’une légitimation en actes présents et à venir de l’intérêt collectif comme la seule garantie de son appartenance et de sa participation à la construction de celui-ci.
De ces définitions, nous pouvons tirer l’enseignement suivant : c’est dans ces quatre formes d’éthique que l’action trouve son fondement, sa justification, qu’elle acquiert son sens, mais c’est par la propension à mobiliser l’une où l’autre de celles-ci que la reconnaissance identitaire de l’homme, face à son réalisé ou à sa réalisation, se trouvera consignée socialement dans des processus de responsabilité ou de responsabilisation. Tentons alors d’éclairer ces processus et de dégager ainsi les logiques internes qu’ils mobilisent. Pour ce faire, développons-les à l’aide des quatre formes d’éthique afin de découvrir les relations qui font pertinence et qui forment ensemble un modèle combinatoire.
 
La responsabilité : le dégagement d’un modèle combinatoire
 
 
Commençons par la responsabilité, celle qui est déterminée par la réciprocité de reconnaissance qui lie l’obligé et celui qui l’oblige, celle qui, de plus, est issue d’une lente rectification assumée par l’être, celle encore qui, au bout du compte, construit l’individu souverain, celle toujours qui, en identifiant l’homme à son action, fait de lui un acte en mouvement. La responsabilité est ce processus par lequel l’être s’incarne de son agir; l’agir devient ainsi particulier, unique et significatif de la disponibilité des choix de l’être, qui expriment une détermination, une mobilisation éthique.
Des quatre formes d’éthique appropriées à toute situation en action, seules deux présentent une relation fortement corrélative, par leurs définitions, avec le processus de responsabilité; elles sont pour ainsi dire directement proportionnelles à celui-ci de sorte que leur incrémentation implique un accroissement, de même nature et accélération, de la reconnaissance d’une qualité de responsable de cet être en acte et inversement ; les deux autres, ayant un fondement différé de l’action, ne peuvent, par leur incrémentation, que signifier pour l’être un éloignement de tout ce qui lui fait référence au processus et, tel que le schéma de la figure 1 le fait comprendre, elles présentent une relation inversement proportionnelle avec celui-ci.
L’éthique de l’accompli et l’éthique de la lucidité participent respectivement, par leur mobilisation dans les réalisés ou les réalisations de l’homme, à la production faite par l’obligé et à la reproduction faite par celui qui oblige de deux types de logiques. La première, constituée par un ensemble de raisonnements qui lie l’être aux effets directs et immédiats de son action sur l’environnement, de sa volonté traduite en acte, nous l’appellerons logique de responsabilité factuelle. La deuxième, constituée par un ensemble de raisonnements qui lie l’être aux effets escomptés et programmés par lui-même de son action sur l’environnement, de sa vision rationalisée du devenir de l’environnement justifiant ses actes, nous l’appellerons logique de responsabilité stratégique.
Figure 1.
Le processus de responsabilité et les logiques induites
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L’autre processus que nous tentons d’éclairer ici, dans son intersection avec les quatre formes d’éthique précédemment définies, est celui de la responsabilisation, celui qui relègue l’individu à la potentialité d’une reconnaissance incertaine, celui qui, de plus, est issu d’une accumulation de principes et de valeurs formant un système qui s’impose à l’obligé pour consigner les repères de sa volonté, celui encore qui conjugue l’être dans la permanence d’un futur imparfait légitimant les rapports de domination de l’autorité rectificatrice de l’être, celui toujours qui, en différant l’action vers sa latence, identifie l’homme à son intentionnalité agissante. La responsabilisation est un processus par lequel l’être est désincarné de son agir, et l’agir devient ainsi commun, unitaire et significatif de la disponibilité des choix communautaires, qui expriment un conditionnement, un positionnement éthique.
De manière symétrique, la définition de deux formes d’éthique, sur les quatre qui ont été envisagées comme appropriées à toute situation en action, présente une relation fortement corrélative avec le processus de responsabilisation; elles sont donc aussi directement proportionnelles à ce processus, de telle sorte que l’incidence de leur accroissement se traduit par un autre, d’une même nature et accélération, d’une reconnaissance de l’intentionnalité agissante de l’être, l’éloignant d’autant de la qualité de responsable, et inversement; les deux autres ayant un fondement sur l’action, elles ne peuvent, par leur accroissement, que concrétiser pour l’être sa distanciation de tout ce qui participe à la constitution du processus et, comme le schéma de la figure 2 le montre, elles présentent à leur tour une relation inversement proportionnelle avec celui-ci.
L’éthique de la croyance et l’éthique de l’engagement participent respectivement, par leur positionnement dans le réalisé ou les réalisations de l’homme, à la production faite par celui qui oblige et à la reproduction faite par l’obligé de deux logiques. La première, que nous désignerons par logique de responsabilisation doctrinale, est constituée par un ensemble de raisonnements qui lie l’action de l’être à sa conviction adoptée et déclarée, à sa foi comme l’élément permettant une objectivation sacrée de ses actes. La deuxième, que nous désignerons par logique de responsabilisation circonstancielle, est constituée par un ensemble de raisonnements qui lie l’action de l’être à sa prise de conscience, à sa promesse de l’asservissement de ses actes, présents et à venir, dans la construction d’un intérêt commun.
Figure 2.
Le processus de responsabilisation et les logiques induites
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Comme nous le voyons, les processus de responsabilité et de responsabilisation sont activés par des éthiques différentes créant à l’intérieur de chacun d’entre eux deux types de logique qui se rapportent respectivement à une appréciation particulière de l’action, ce qui nous amène à dire que le passage de l’un à l’autre de ces processus ne peut être l’aboutissement de leur radicalisation, mais qu’il est nécessairement la conséquence d’un déplacement éthique qui se cristallise par un dépassement du processus initial; ainsi, par exemple, le processus de responsabilisation enfermera l’individu dans sa potentialité de responsable tant qu’il restera sur un même champ éthique face à son action. Cependant, il reste plusieurs questions essentielles à notre compréhension de cette trame : y a-t-il un sens pour ce déplacement ? Si oui, comment et quand s’opère-t-il ? Mais, avant de répondre à ces questions, il faut rappeler encore que les différents champs éthiques en question se réfèrent à l’action de l’homme, de sorte que la question de sens du déplacement se trouve intégrée dans le dilemme dialectique pour tenter d’interroger les relations existantes entre ces différents champs.
Nous pouvons entamer le chemin argumentatif qui tentera d’éclairer les questions posées par l’intermédiaire d’une constatation issue du croisement entre les quatre formes d’éthique et les processus de responsabilité et responsabilisation, celle de l’existence d’une relation intime entre l’éthique de l’accompli et l’éthique de la lucidité, et entre l’éthique de la croyance et l’éthique de l’engagement, signifiée par le dégagement respectif des logiques concentrées soit dans la responsabilité, soit dans la responsabilisation; relation intime toujours, qui d’un côté atteste de la légitimation de l’individu comme l’être souverain de son action, et de l’autre, de la rectification sociale de celui-ci et de son action ; relation intime encore, qui dans un cas formalise le domaine de pertinence de celui qui porte l’action, et dans l’autre cas, l’appropriation sociale de la pertinence de ce domaine; relation intime finalement, qui en l’occurrence identifie la portée de l’acte, présent ou à venir, avec celui qui l’exécute ou le prévoit, et pour l’autre, avec les mécanismes de domination qui s’imposent à ce dernier.
Mais cette relation intime, qui nous fait découvrir l’existence d’une polarité des champs éthiques de l’action, ne cache pas une certaine hiérarchisation du système de valeurs des actes. En effet, bien que dans l’éthique de l’accompli et l’éthique de la lucidité les systèmes de valeurs correspondants soient tous deux mobilisés par l’individu, pour la première il est inhérent à la technique et, pour la seconde, il est produit par l’individu lui-même, ce qui nous amène à dire que l’éthique de la lucidité est un champ plus conséquent d’autonomie identitaire de l’individu. De la même manière, bien que dans l’éthique de la croyance et l’éthique de l’engagement les systèmes de valeurs correspondants soient tous deux positionnés par l’individu, pour la première il est inhérent à l’idéologie adoptée et, pour la seconde, il est ce construit collectif auquel l’individu participe en le reproduisant, ce qui nous amène à dire que l’éthique de la croyance est un champ plus conséquent de rectification sociale de l’individu. Il y a donc, dans cette relation intime, un plus et un moins, un avant et un après, pour accompagner une distanciation temporelle et hiérarchisée des champs éthiques de l’action de l’homme, qui prolonge l’approche wébérienne de la responsabilité par un système dynamique du déplacement éthique, allant de la totale rectification sociale à l’acculturation induite par la technique pour ensuite développer la prise de conscience de la suprématie de l’intérêt collectif et arriver, au terme d’un cycle, à assumer sa volonté d’ingérence sur le temps et l’espace, sur l’environnement, créant ainsi les fondements d’une nouvelle rectification sociale. C’est ainsi que la figure 3 doit être comprise comme l’image instantanée et simplifiée d’un cycle complet.
Figure 3.
Système dynamique du déplacement éthique
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Voilà le sens du déplacement. Il va d’une éthique de la croyance qui participe à la formation d’une dynamique d’utopie originaire d’une dimension téléologique de la rationalisation du réalisé confondant la pertinence et la légitimité des actes avec celle de la finalité sociale qui les rectifie; à une éthique de l’accompli qui s’exécute dans la formation d’une dynamique de métier issue d’une dimension solitaire de la rationalisation du réalisé conjuguant au présent la pertinence et la légitimité des actes incarnés ; de celle-ci, vers une éthique de l’engagement qui argumente sur la formation d’une dynamique de fonction immanente d’une dimension solidaire de la rationalisation du réalisé suspendant la reconnaissance et la légitimité des actes dans un présent imparfait, les désincarnant dans une potentialité partagée ; de cette dernière vers une éthique de la lucidité qui construit une dynamique de profession inhérente à une dimension solitaire/solidaire de la rationalisation du réalisé assignant la pertinence et la légitimité des actes dans la reconnaissance du besoin partagé et dans l’exclusivité de la technicité qui limite le champ de l’incertitude en répondant au besoin escompté ; pour finalement commencer un autre cycle de déplacement.
Le déplacement est un facteur social de préservation du système. Sans lui, le champ éthique sur lequel est positionné l’individu aura tendance à l’assigner jusqu’au paroxysme sur l’une ou l’autre des logiques, de responsabilité ou de responsabilisation, de sorte que les revendications sociales ou individuelles, selon le cas, ne peuvent plus être interprétées et que l’appréciation de l’action reste figée, produisant une rupture dans l’harmonisation hiérarchique des valeurs qui forment le système; alors, avant même que le paroxysme se laisse entendre, avant que les fissures du système soient si profondes qu’elles ne puissent être colmatées, avant que les conflits entre rectificateur et rectifié, entre rectifié et à rectifier remettent en cause la légitimité hiérarchique des valeurs, il s’opère un déplacement éthique positionnant les individus sur une autre dynamique en les obligeant à intégrer d’autres aspirations et à construire de nouveaux repères d’appartenance.
Le système dynamique du déplacement éthique permet ainsi la conservation sociale et la prévisibilité de son dépassement parce qu’il inclut en son sein les éléments qui fonderont ce dépassement. Voilà la trame sur laquelle se détache le modèle bureaucratique territorial redéfinissant la pertinence sociale de ses principes fondateurs : le système dynamique du déplacement éthique. Cette trame conditionne la structure de ce modèle particulier que nous tentons d’approcher, composante intégrante du système administratif français, mais aussi les relations entre les individus qui composent cette structure, et entre son organisation et la société qui l’a légitimée. Les faits s’enchaîneront dans l’action pour donner vie au déplacement souhaité, imposé, négocié, ou sûrement par ces trois types d’émergence qui répondent à des moments différents, à des conflits différents, à des formes différentes de confrontation du système d’action historique et des rapports des classes, et qui donnent le mouvement à ce déplacement que nous signalons ici sans négliger son sens, qui se traduisent par des actes législatifs réglementaires constituants, par l’appropriation de ces actes et par le quotidien des relations qu’ils conditionnent.
 
L’application syntaxique du système dynamique du déplacement éthique : la modernisation de l’appareil administratif territorial
 
 
Les transformations, les dispositifs de modernisation de l’appareil administratif territorial rendent visible le système dynamique du déplacement éthique en question par l’institutionnalisation progressive des déplacements introduits, qui finissent par positionner et différencier les agents sur deux types de logique, l’une de responsabilité stratégique, l’autre de responsabilisation circonstancielle. Considérons, par exemple, le fait que plus de la moitié des offres d’emploi pour les cadres présentent un profil de candidat idéal faisant appel à des connaissances spécifiques demandant une technicité élevée, sans s’attarder sur les fonctions d’encadrement traditionnelles de l’administration. Considérons aussi le changement objectif opéré dans la conceptualisation de la formation obligatoire après embauche de ces cadres, celle qui est appelée « formation initiale d’application » et qui est gérée par les différentes écoles nationales d’administration des collectivités territoriales. Cette formation est conçue en deux parties, l’une avant titularisation, autour des questions ayant trait à institution, et l’autre après titularisation, destinée à obtenir la meilleure adaptation à l’emploi qui sera occupé au moyen d’un projet professionnel cosigné entre l’employeur et l’employé. Le double objectif poursuivi par ce dispositif est d’abord celui de positionner la pertinence des agents sur une logique de responsabilisation circonstancielle qui tend à consigner leur action sur une dynamique de fonction traditionnellement admise comme étant la seule conséquente avec la notion de service, et ensuite, par la légitimation d’une allégorie du besoin, d’instituer la mobilisation d’une logique de responsabilité stratégique qui dimensionne l’action sur une dynamique de profession caractérisant l’apport au réalisé de chacun et désolidarisant le cadre d’emplois. Il est évident que seul les agents d’encadrement occupant des emplois pour lesquels l’allégorie du besoin a été reconnue comme réglementairement légitime pourront construire un parcours de formation cohérent avec les réalisations qui mettent en œuvre leur technicité; les autres devront se contenter des potentialités ou des intentions ouvertes par cette obligation. Cette condition n’est présente que pour les attachés assurant des fonctions d’encadrement d’un service requérant une technicité en matière de gestion des ressources humaines, de gestion des achats et des marchés publics, de gestion financière, de gestion immobilière et foncière, de contentieux ou d’actions liées au développement de la collectivité (décret n° 97-692 du 29 mai 1997, art. 1 ; 54).
Nous le voyons, ces différents dispositifs, celui de l’embauche ou de la formation obligatoire, accompagnent les déplacements éthiques dans la structuration d’une concurrence interne au rôle même d’encadrement, valorisant le réalisé des uns parce que répondant à un besoin reconnu spécifique et complexe, au détriment de celui des autres parce que restant sur des dominantes communes testées par le concours et ne nécessitant pas une plus-value technique. Cette reconnaissance d’une particularité technique a pour effet de désolidariser de sa catégorie, de son cadre d’emplois, celui qui possède la technicité valorisée; l’isolement ou la marche en parallèle que les intérêts de ce dernier cristalliseront deviendra le terrain propice à la construction des rhétoriques argumentaires tendant à chercher une reconnaissance par ses pairs professionnels à l’extérieur de l’appareil ou à s’assembler en « groupes professionnels » à l’intérieur de celui-ci. Cela n’a pas été sans conflits intragroupes, mais aussi interpersonnels et intrapersonnels. Les autres cadres, ceux qui restent positionnés sur une logique de responsabilisation circonstancielle, consolident soit des attitudes de refus de la pertinence validée de leurs collègues ainsi individualisés, soit des revendications basées sur le principe d’une altérité de reconnaissance.
L’instrumentation du système dynamique du déplacement éthique a déstabilisé les rapports au sein même de la hiérarchie administrative de l’appareil de la FPT en séparant les centres d’intérêts et les fondements revendicatifs, en compulsant une concurrence dans la légitimation de l’action d’encadrement. Dans le même temps que de nouvelles autonomies pour les uns ont été déclinées, l’organisation, le pouvoir symbolique a conditionné celles des autres à leur fonctionnalité. La concurrence qui se développe pour la reconnaissance du rôle de cadre devient un phénomène structural consolidé et validé par un bouleversement du statut unificateur et par un dépassement du statut interne originel; phénomène qui est appelé à se radicaliser dans le temps pour justifier l’introduction décisive d’une diversification du traitement de la rémunération et d’une légitimation de l’exclusivité des quelques acteurs qui jouent ce rôle. En somme, non seulement rien ne s’oppose à l’éclatement de la catégorie en deux sous-ensembles distincts par des signes divergents d’une valorisation sociale, mais en plus, ces signes ont été utilisés comme les instruments de la modernisation attendue de l’appareil comme l’une des conditions de réussite de la décentralisation et de son lot de transferts de compétences, véritable déprofessionnalisation de l’administration d’État.
À côté de cette situation, nous trouvons celle des agents d’exécution, qui enregistrent une distorsion de la reconnaissance de leur pertinence entre le moment de leur embauche, centré sur une dynamique de métier, et celui de leur action, conditionné par une dynamique de fonction. L’intégration dans leur relation au réalisé d’un déplacement éthique allant de l’éthique de l’accompli vers l’éthique de l’engagement ne se fait pas sans mal. C’est dans un contexte économique instable, dans des conditions d’incertitude sociale où la garantie de l’emploi apparaît comme la seule revendication valable, que le dispositif appelant ce déplacement éthique est mobilisé par voie réglementaire, sans provoquer de réactions face à la dépossession de la responsabilité opérée. D’ailleurs, les seuls mouvements sociaux importants de ces vingt dernières années, en termes de nombre d’agents mobilisés, ont été ceux provoqués par la crainte de l’élargissement ou de la multiplication des privatisations, opérées parallèlement à l’introduction dans l’organisation de ce déplacement éthique des services entiers jusque-là réservés aux missions publiques, et où cette catégorie était fortement représentée ; ce furent les luttes syndicales locales et nationales pour contre-carrer ce passage au secteur privé des services de voirie, de ramassage des ordures ménagères, des eaux, d’assainissement ou d’imprimerie ; luttes qui se sont soldées par une hétérogénéité des approches territoriales entre les collectivités qui ont gardé ces services en régie et les autres, plus nombreuses, qui ont délégué ces missions au privé.
La possibilité pour le pouvoir politique local de privatiser des missions ou de concéder au privé la partie noble des réalisations ou encore de rendre obsolète le sens des actions réalisées, comme représentant autant d’outils d’une modernisation recherchée par l’appareil, déstabilise constamment les repères nécessaires à la reproduction de cette intentionnalité consensuelle collective d’où est issu le système de valeurs particulier à la prise de conscience, ce qui finit par questionner l’opportunité, la validité symbolique de l’éthique de l’engagement sur laquelle ont été positionnés les agents pour répondre à la demande sociale, mais aussi par faire douter de la légitimité de celui qui a pour rôle d’exprimer cette demande. Le questionnement initial ne tarde pas à laisser place à la production d’un sentiment d’insatisfaction, de frustration revendicative, qui remet en cause la pertinence de l’encadrement et de l’organisation territoriale elle-même. C’est là que la survivance clandestine de l’éthique de l’accompli, possédée par les intéressés et validée lors de l’embauche, trouve l’une de ses justifications. Il y a à l’évidence une contradiction structurale entre les différents outils de modernisation de la FPT, entre le déplacement éthique opéré pour les agents de catégorie C répondant à un besoin de main-d’œuvre assujettie à l’intérêt collectif et les dispositifs de transformation de la valeur identitaire des missions dévolues à cet intérêt. Cette contradiction ne pourra que se radicaliser, faisant émerger des conflits d’identité chez les intéressés, conflits qui peuvent prendre soit la forme d’un refus de la dynamique de fonction, soit celle d’une forte demande de valorisation sociale de cette même dynamique permettant de rehausser l’estime de soi au moyen d’une amélioration des conditions de travail ou de salaire.
 
Un corollaire de l’application syntaxique du système dynamique du déplacement éthique : la dimension contextuelle du pouvoir politique et de celui du public
 
 
Mais les bouleversements introduits par l’instrumentation du système dynamique du déplacement éthique répondant à une vision de la modernisation de la FPT ne s’arrêtent pas aux rôles en relation directe avec le réalisé, ils participent aussi à la définition de l’image du pouvoir politique local et à celle de la figure du public. En effet, ces deux dernières variables sont des composantes intégrantes de l’équation souhaitée pour les transformations de l’appareil administratif local, l’une parce qu’elle représente la latitude décisionnelle et discrétionnaire, l’autre parce qu’elle est l’argument justificateur de sa construction.
Le pouvoir du maire a été largement limité en matière de gestion des ressources humaines par l’introduction du statut général des fonctionnaires et ses modifications ultérieures; il ne fixe pas les niveaux de rémunérations, il ne définit pas les contenus des cadres d’emplois ni dans leur forme ni dans leur fond; certes, il garde toujours l’avantage d’embaucher, mais il doit se contenter de choisir son candidat dans la liste d’aptitudes produite d’après les réussites au concours, à moins de détourner cette obligation par l’embauche de personnel contractuel ne dépendant pas du statut de fonctionnaire, ce qui est aussi réglementé; il garde toujours la possibilité de récompense ou de sanction des agents sous son autorité, mais seulement dans le cadre prévu par le statut et en application de celui-ci. Libéré de la justification de la pertinence de l’appareil vis-à-vis de ceux qui le composent, de toutes les tâches pouvant introduire une distorsion de sa volonté en relation à l’exécution, il reste l’autorité territoriale légitimée pour définir les orientations économiques, les méthodes d’intervention, les moyens financiers et humains, la nature des missions et celle des demandes sociales de la collectivité qui engageront l’appareil.
Ainsi, c’est en matière d’intervention dans la vie de la cité que le pouvoir du maire a été étendu par l’autonomie relative que lui a accordée la décentralisation et ses « charrettes » de transferts de charges et de compétences; il tend à se transformer en celui d’un acteur incontournable du développement local, qu’il promeut et incarne. Dans le même temps qu’il assume cet état de fait, l’élu local intègre de façon participative une mutation de l’image de son pouvoir l’écartant chroniquement du rôle traditionnel qui le cantonnait dans une gestion des deniers publics en bon « père de famille » ou de celui qui le cataloguait comme le notable intéressé à la sauvegarde des intérêts collectifs et fortement dépendant de l’économique. Cette transformation de l’image se concrétise pour en construire une autre, celle d’« expert omniscient », avec une volonté non avouée d’être apprécié comme le pilote navigateur capable de tracer la route qui assurera le développement de la collectivité tout en dimensionnant l’effort ou encore comme celui qui, fondamentalement, est le porteur et le dépositaire des projets. C’est une modernisation de l’image du pouvoir de l’élu qui s’inscrit aussi dans le système dynamique du déplacement éthique et ce sont les lois d’extension du droit de la responsabilité qui institutionnalisent le déplacement opéré vers une éthique de la lucidité.
De plus, prenant en considération la tendance au regroupement des collectivités en districts, en communautés de communes ou en bien d’autres formes, émanations d’une volonté politique affirmée par tous les gouvernements qui se sont succédé depuis vingt ans et ayant la double conséquence d’éloigner le centre décisionnel et de rentrer dans une cohérence politique, économique et géographique plus conséquente avec les domaines d’intervention accordés, nous pouvons déduire que le déplacement éthique mentionné ne peut que se radicaliser dans l’espace, dans sa forme et dans son contenu, s’inscrivant pleinement dans un processus de professionnalisation, dans une dynamique de profession.
En ce qui concerne la figure du pouvoir exercé par le public et apprécié par l’administration, comment ne pas penser que dans cette relation intime qui les unit, dans cette relation d’intérêt partagé, il n’y aurait pas un phénomène d’osmose affirmant la radicalisation de l’un par ses répercussions dans l’autre et inversement, participant à la définition d’une figure qui serait aussi dérivée d’un déplacement éthique vacillant entre une éthique de l’engagement et une autre de la lucidité mais s’écartant définitivement de toute autre, se balançant au gré du processus de définition entre la figure de l’usager et celle du client, trouvant son institutionnalisation dans les objectifs mêmes de la modernisation de l’appareil administratif, ce qui se traduit par la création des dispositifs de réponse et donc l’acceptation des revendications, des protestations, des reconnaissances limitées des règles et de ceux qui les appliquent, en somme des dispositifs donnant satisfaction à ceux qui usent des habilités sociales acquises dans l’affrontement avec les mécanismes de l’appareil, avec ses dysfonctionnements, pour maximiser leur propre satisfaction. La radicalisation de la figure du pouvoir du public trouvera son assise avec et dans le même temps que celle de l’ensemble des composantes de la structure de la FPT.
 
La pérégrination des dispositifs de modernisation : la globalisation du modèle de responsabilité
 
 
Annoncée le plus souvent comme une nécessité face à un contexte en mouvement, comme une obligation pour diminuer une insatisfaction provoquée par l’inadéquation des structures face à une nouvelle demande sociale, demande qui est légitimement interprétée par les mandataires et qui légitime à son tour la position et l’action de ces derniers, la modernisation alimente sa rhétorique de justification par une construction opérationnelle fondée sur des modèles d’action qui développent des finalités divergentes, soit par ceux qui sont positionnés sur le monde civique, soit par ceux qui sont mobilisés dans le monde industriel. Les premiers font référence au positionnement sur une éthique de la croyance ou sur une éthique de l’engagement dans une volonté de désigner le sens de l’action, les deuxièmes font plutôt état d’une mobilisation de l’éthique de l’accompli ou de l’éthique de la lucidité dans une volonté de dimensionner l’action. La recherche d’un compromis entre ces deux mondes fait basculer l’objet de l’actualisation de la structure administrative d’un intéressement opératoire macrosocial vers un autre, microsocial, avec une forte propension à focaliser la considération d’une pertinence sur ce dernier.
Les changements entamés dans la FPT depuis son statut et les lois de décentralisation, les réformes et les justifications qui les accompagnent ne sont isolés ni du point de vue national, ni au niveau international. Pendant la même période, celle des vingt dernières années, une véritable pérégrination des dispositifs, aux formes variées mais aux contenus semblables, participent à la modernisation des appareils administratifs de différents pays européens, faisant partout rimer le modèle « ouvert » de fonction publique avec « moderne », donc réactif, et le modèle « fermé » avec « traditionnel », donc dépassé.
Les exemples sont multiples et professent tous un même type d’intentionnalité politique, aux maîtres mots de contractualisation des relations, de décentralisation et de professionnalisation, qui sont véhiculés par la rhétorique institutionnelle française; l’Angleterre ajoute la rationalisation séparant l’action gouvernante en deux niveaux distincts, celui de la conception pour la superstructure et celui de l’exécution pour l’infrastructure. Tout cela est complémenté, en Suède, par les notions d’autonomie et de gestion participative élargie aux mandants. Mais, en dehors des particularités nationales, des singularités historiques, il y a dans ces expériences deux constantes : la première, qui semble paradoxale vis-à-vis du discours proféré, est l’affirmation du pouvoir central, mais dans sa distanciation territoriale, la deuxième est l’utilisation accrue des modèles développés dans le monde industriel. Ces constantes participent à l’uniformisation des rhétoriques, à la globalisation de la simplification des intentionnalités de modernisation appliquées à une diversité opérationnelle des structures du champ administratif.
C’est alors que nous pouvons visionner la destination de cette modernisation de la hiérarchie fonctionnelle du réalisé de la FPT, de ses dispositifs d’actualisation, comme celle qui transforme le ministère en mystère technique, comme celle se consommant dans la radicalisation du système dynamique du déplacement éthique pour instrumenter une mobilisation de l’éthique de la lucidité, comme celle qui doit participer aux processus de mondialisation libérale des échanges et des relations sociales, comme celle agissant pour une re-figuration de la fonction publique, des institutions et de la représentation. Cette modernisation, en prenant en considération les contradictions fécondes qu’elle génère, se structure dans une modernité radicalisée de laquelle peut émerger une post-modernité fondée sur l’utopie des futurs possibles.
 
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