2003
Connexions
L’homme procédural
De la perversion sociale à la désubjectivation aliénante
Emmanuel Diet
Emmanuel Diet, psychanalyste, Transition.
Dans le développement des logiques destructrices du néolibéralisme, les procédures apparaissent comme le moyen privilégié de la
fabrication de sujets réduits à l’état agentique.
La mutation anthropologique à l’œuvre
implique, pour le clinicien confronté aux
souffrances et aux pathologies qu’elle
engendre, d’aborder jusque dans leur origine
sociale les logiques désubjectivantes à
l’œuvre dans la modernité.
The procedural process as expression of behaviour and thinking’s new models in new liberal context of capitalism, products new forms
of alienation and sufferings. The author proposes to think the consequences of this mutation as an anthropologic breakdown and
development of destructive paradoxes.
À la mémoire de mon ami Gilbert Egret.
« Un siècle de barbarie s’avance et
la science sera à son service »,
F. Nietzsche.
Tous les cliniciens, qu’ils soient sociologues, psychosociologues ou
psychanalystes, qui se trouvent aujourd’hui dans l’écoute et l’accompagnement des acteurs et des sujets en souffrance constatent l’ampleur de
l’anomie contemporaine, des destructivités à l’œuvre dans le social, ce
qui se traduit notamment par l’abolition de la Référence et la mise à mal
de l’ordre symbolique (Legendre). Cette perception de la dissolution du
lien social et de la perversion du lien narcissique que produisent les
logiques économiques amène à identifier la spécificité contemporaine
de la misère du monde (Bourdieu et al., 1993), et de la banalisation du
mal (Dejours, 1998), et l’énormité du coût de l’excellence (Aubert et de
Gaulejac, 1991). La transformation insidieuse et massive, non seulement des conditions de travail, mais de la vie quotidienne et des modalités du vivre ensemble se traduit par la production de
dysfonctionnements, de souffrances et de pathologies de plus en plus
massifs et généralisés. Ce sont en effet aussi bien les conditions nécessaires au Je pour exister (Aulagnier, 1979) que la cohérence du contrat
narcissique et les modalités du vivre ensemble qui sont radicalement
remises en question. Ce qui se donne à entendre dans l’espace de la cure
comme dans les pratiques d’intervention ou de supervision dans les
organisations, mais aussi dans l’espace de la formation, confronte le clinicien à la difficulté d’identifier et de situer les attaques sur les conteneurs, les processus et les liens à l’œuvre dans les crises catastrophiques
– institutionnelles, groupales ou personnelles – qui sont à l’origine de
son intervention.
Ma pratique dans ce triple registre depuis plus de vingt ans m’a
amené à penser que l’écoute des sujets en souffrance, l’élaboration des
crises institutionnelles et la régulation des groupes ne pouvaient désormais se passer d’une contextualisation sociale historique, nécessaire
notamment à la construction du dispositif faisant cadre et à l’élaboration
du contre-transfert. La massivité des problématiques narcissiques et
identitaires repérables non seulement dans l’espace thérapeutique, mais
aussi dans l’ensemble des pratiques sociales, et singulièrement celles
mises en œuvre par les professionnels en charge de l’enfance, de la
santé, de l’éducation et du travail social, implique la prise en compte
radicale des problématiques d’appartenance (Rouchy, 1980,1998), et
des logiques d’emprise et de domination à l’œuvre dans le social et les
organisations (Enriquez, 1983,1992; de Gaulejac et Roy, 1993).
Lorsque la forêt brûle, on ne peut plus se contenter d’observer la fumée
ou de décrire le doigt qui désigne l’incendie.
La difficulté de mise en travail des souffrances psychosociales
contemporaines tient au fait que, au-delà des violences symboliques et
réelles immédiatement repérables (chômage et licenciements, harcèlement, disqualification et contrôle répressif), les mécanismes et modalités des dominations et des exploitations à l’œuvre apparaissent
précisément, si l’on peut dire, largement impensables parce que difficilement figurables. C’est que la destructivité à l’œuvre dans les logiques
de la mondialisation libérale, diffusée notamment par l’impérialisme du
modèle américain, et singulièrement le management sectaire, fer de
lance du néo-libéralisme (Aries, 1998; Diet, 2000; Fournier et Picard,
2002), vise à interdire de penser la généalogie de la casse anthropologique à l’œuvre et d’oser reconnaître la visée totalitaire en action dans
les transformations agies, qui produisent la déliaison par une glaciation
paradoxale.
Il convient en effet de penser, c’est du moins ce que je soutiens ici,
que les effets de casse constatés ne sont rien d’autre que le développement logique du système capitaliste tel que Karl Marx l’avait précisément décrit dans la partie critique de son œuvre et qu’il s’agit de
nouvelles formes d’exploitation et de domination dans le contexte de la
mondialisation néolibérale, spécifique de la modernité (GATT, FMI, OMC,
OSCDE, Europe de Maastricht). Les horreurs du « socialisme réel » – qui
n’a jamais été, où qu’il soit apparu, qu’une prise de pouvoir tyrannique
mettant en œuvre, de manière volontariste et contradictoire avec les analyses marxistes, un capitalisme d’État – ne suffisent pas à invalider
l’épistémologie dialectique, ni à effacer la destructivité de l’économie
capitaliste et de la marchandisation généralisée.
La situation actuelle doit donc être identifiée comme la conséquence de la rencontre entre les logiques totalitaires des bureaucraties
tyranniques nazie et stalinienne, la violence sans limites du libéralisme économique, le simplisme mécanique des technologies informatiques et la généralisation des normalisations cognitivocomportementalistes.
Pour mettre en perspective la genèse de la situation actuelle et de
ses conséquences anthropologiques, il est donc nécessaire de comprendre qu’elle est d’abord issue de la rencontre :
- de la logique du profit et de la rationalisation gestionnaire dans la
ligne de Taylor et de Ford ;
- des logiques totalitaires – les démocraties occidentales comme
l’Union soviétique ont immédiatement intégré dans leur fonctionnement
non seulement les personnes, mais les logiques qui ont présidé à la
conception et au fonctionnement des camps de concentration –, modèle
dénié de la rentabilité libérale ;
- du réductionnisme technologique issu du modèle informatique érigé
en modèle pour la pensée et la décision ;
- enfin, du mécanisme comportemental visant, par le conditionnement,
produire des agents soumis, efficaces et exploitables dans et par des
protocoles entièrement normalisés et susceptibles de contrôles et d’évaluations objectives.
Les idées dominantes étant celles de la domination, ce que je propose ici, dans une perspective anthropologique et clinique, comme bon
à penser en choquera plus d’un, si du moins on se refuse à interroger le
lien possible entre la mort de Dieu, la mort du Père, la fin de l’autorité,
la crise de la culture et la mise en impasse de la transmission (telles
notamment que F. Nietzsche, H. Arendt, A. Mitscherlich, G. Mendel et
même ce « grand philosophe nazi » [G. Laval] que fut M. Heidegger les
ont théorisées) et les logiques délétères de la mondialisation libérale.
Dans une perspective résolument matérialiste, mais dialectique,
soucieuse, à l’exemple de Freud, de prendre en compte l’ensemble de la
réalité et de ne pas séparer le psychique du social, le primat de l’économique, l’idéal gestionnaire et les volontés d’emprise et de maîtrise au
service des logiques du profit et de la classe dominante sont bien l’origine incontestable de la destruction programmée des organisateurs culturels et psychiques, c’est-à-dire non seulement de la mise à mal du lien
social, mais de la destruction des structures anthropologiques ayant permis la construction de la subjectivité individuelle organisée par l’Œdipe,
l’interdit et la culpabilité.
Dès 1997, A.L. Diet identifiait, à partir de sa clinique de psychanalyste, la spécificité des nouvelles souffrances à l’œuvre dans le social et
l’entreprise et repérait les méthodologies procédurales comme la cause
qui, dans l’après-coup et le réel, engendrait les désarrois narcissiques et
identitaires constatés chez ses patients. Son travail princeps (« Reine, le
management et la secte », 2000), depuis lors largement confirmé dans
les différents registres de la clinique, décrivait les résonances destructrices pour le sujet des logiques procédurales et expliquait les mécanismes à l’œuvre dans la production de son aliénation, mais aussi la
manière dont se déployait dans le formalisme des programmations la
haine du corps, de la féminité et de la créativité, de la pensée et de la
rêverie. Je reprends ici l’essentiel de ses analyses, idées et formulations,
qui ont initié, éclairé et soutenu ma propre réflexion.
Ce que nous constatons aujourd’hui, dans la parole des sujets de
plus en plus soumis à des paradoxalités dirimantes et à des doubles
contraintes inélaborables, va de pair avec d’impensables conflictualités
à l’œuvre entre les exigences du social et la construction des sujets. Les
nouvelles pathologies, comme les souffrances professionnelles, réfèrent
le plus souvent à l’impossibilité de structurer des valeurs et des choix
dans un contexte où l’horizontalité sans profondeur, la promotion d’un
égalitarisme de masse dans la jouissance de la consommation – bien
entendu largement inaccessible aux membres de la classe dominée –, le
culte paradoxal de l’image et du conformisme sous prétexte de respect
des différences, aboutissent de fait à une mise en crise catastrophique
des incorporats culturels et des appartenances (Rouchy, 1998).
La violence rationnelle des nouvelles formes d’exploitation prend
précisément la forme de procédures qui, étayées sur les théories du
conditionnement opérant et la connaissance précise des mécanismes de
normalisation comportementale, se parent des prestiges de la technique
et de l’efficacité des technosciences pour tenter de réduire les sujets, de
manière systématique et volontaire, à l’état agentique décrit par Milgram à travers leur engagement dans des logiques qui leur échappent.
Dans ce contexte, le harcèlement moral, c’est-à-dire l’usage méthodique
de la perversion narcissique, tend à devenir le mode de management
dominant (Diet, 2000), mais prend subtilement l’apparence d’une rationalité méthodologique, ce qui permet la banalisation du mal décrite par
Dejours ( 1998). C’est désormais au nom de la science, de la technique
et de la modernité qu’en silence on assassine.
L’érection des technosciences en référence axiologique se double
d’un positivisme scientiste dont le cynisme souvent affiché dévoile sans
fard sa soumission aux logiques de l’économie de profit. C’est ici que
les propositions de Lebrun ( 2001) démontrant comment le discours de
la science permet, dans son principe et sa structure, l’éviction radicale
du sujet marqué par le manque, la parole et le désir prennent toute leur
valeur. En effet, la mise en place de procédures consiste d’abord à
réduire le sujet, à réaliser dans le faire ou le discours ce que prescrit un
énoncé où toute trace de sujet de l’énonciation a été détruite. « Enfin,
ces procédures produisent dans la pseudo-relation induite un évidement
du sujet qui est présent sans être là, puisque tous les éléments qui constituent une relation vivante sont impitoyablement exclus par la procédure.
Aucune des conditions décrites par P. Aulagnier pour qu’un Je existe
n’est présente. Dans l’énonciation procédurale, le sujet est parlé par un
autre, inidentifiable, il n’est pas sujet de son énonciation, et le projet qui
l’assigne à la place où il est ne vise que son évidement comme condition de son efficacité » (Diet, 2000).
Dans la même ligne que ce que A.-L. Diet énonce dans ce numéro
(p. 69 et suivantes), on peut remarquer que les procédures mettent en
œuvre une persécution sans visage à l’origine d’une fantasmatisation
obligée, massivement produite dans une relation persécutive insituable.
Ce sont les logiques du faire, avec leurs corrélats de contrôle et d’emprise, qui imposent ici au sujet une aliénation présentée comme la norme
et la condition même de son existence sociale et de son identité professionnelle. C’est ici la pure logique de l’emprise qui se met en œuvre,
mais il faut comprendre qu’elle s’inscrit dans l’agir, comme un fantasme
non fantasme (Racamier, 1983), dans l’effacement de toute relation intersubjective – à la différence de la relation d’emprise, décrite par B. Doray,
dans ses composantes obsessionnelles et perverses. L’emprise de la technique vient ici prendre la place de l’autorité, l’idéal techniciste dans sa
ritualisation formelle vise ainsi à produire l’opératoire (P. Marty) et le
banal (Sami Ali, 1980) comme mode d’existence prescrit aux agents ou
aux cibles des procédures, au risque économiquement calculé des somatisations et des dépressions que peut engendrer le terrorisme du « réalisme » de l’efficacité et de la gestion prétendument rationnelle, dans
l’éviction de toute dette et de toute possibilité de transmission.
Les procédures apparaissent d’emblée comme radicalement différentes, aussi bien des procédures juridiques et de leur finalité de régulation symbolique que des protocoles scientifiques soumis à l’interrogation
critique et à la vérification, qu’elles miment dans le faire-semblant de
l’imposture. On est ici confronté aux logiques de la maîtrise anale et de
la fantasmatique phallique. La logique du faire fonctionne comme productrice de l’impossibilité de penser et même de figurer : l’agent voit son
être réduit à son savoir-faire, lui-même évalué en termes d’efficacité et
d’utilité, tandis que savoir et créativité se trouvent dans le même mouvement forclos et que l’appropriation identificatoire est remplacée par
l’intériorisation forcée d’incorporats injectés sous contrainte dans et par
la procédure elle-même. La construction anthropologique qui tend du
même coup à se produire dans le contexte social historique du néolibéralisme est la réduction du sujet de désir et de parole en quête de plaisir
à un agent, être de besoin, voué à la jouissance, aliéné, dans le collage
entre le réel et l’imaginaire, dans l’exil impensé des terres du symbolique.
Le règne de la procédure s’étend désormais à tous les domaines : de
la prévention des risques à l’intervention militaire, de l’aide humanitaire
à la feuille de route diplomatique, de la didactique à la victimologie, de
la gestion des flux de la production au management et à la prise de décision. Jusqu’à envahir, aujourd’hui, le diagnostic médical et les prises en
charge thérapeutique, la définition des objectifs, des tâches et des évaluations du secteur associatif.
Les procédures apparaissent donc comme un des moyens de mise
en œuvre des nouvelles formes d’exploitation dans une société libérale
où les logiques du profit imposent de plus en plus à la classe dominante
de développer les formes subtiles de la « barbarie douce » (Legoff,
1999), en même temps que la surveillance et la répression policière pour
maintenir sa domination des classes laborieuses, à nouveau perçues
comme des « classes dangereuses » (L. Chevalier). Comme nous le donnent à penser nombre de films de science-fiction, l’art percevant comme
toujours les mouvements profonds qui affectent la condition humaine et
la culture, nous sommes en présence d’une mutation anthropologique
dont nous hésitons à prendre la mesure tant elle semble nous conduire à
la généralisation d’un monde du « on », sans désir ni culpabilité.
Le « on » de la procédure, qui exclut aussi bien le « nous » que le
« je », s’inscrit dans une logique de démétaphorisation et d’homogénéisation qui signe la haine du corps et de la pensée présente dans le social
historique libéral : dans le monde numérisé, qui tend à effacer le monde
iconique et le monde alphabétisé, ce dernier notamment étant historiquement support et moyen du symbolique, l’homme procédural agit
dans le déni de sa condition. Je me propose maintenant d’explorer les
enjeux éthiques et psychiques de la procédurisation de l’existence sub-jective et sociale en abordant successivement les registres trans-, interet intrasubjectifs.
Du transsubjectif : procédure et mutation anthropologique
« Pour que l’égalité humaine soit à jamais écartée, pour que les
grands, comme nous les avons appelés, gardent perpétuellement leur
place, la condition mentale dominante doit être la folie dirigée »
(G. Orwell, 1984 ).
À partir de leur origine militaire, les procédures – qui ont d’abord
été la description détaillée des modalités pour réaliser l’objectif stratégique et liquider l’ennemi, ou rentabiliser au mieux l’exploitation et la
gestion des déportés – ont, après un passage dans l’entreprise, dans la
même logique du rendement et de l’efficacité, envahi l’ensemble des
champs de la production de la communication et des relations humaines.
Du même coup, elles sont un des vecteurs privilégiés de l’abolition
des différences entre le registre public et le registre privé et contribuent
directement, par la mise en réseau des informations, à l’effacement de
l’espace de secret nécessaire à la vie subjective et à la citoyenneté, alors
que, par ailleurs, elles sont dans leur principe même productrices de clivage et de déni de réalité. Les procédures technologiques tendent en
effet à se substituer régulièrement aux régulations symboliques, dont le
juridique était auparavant le garant et l’acteur; leur technicité est directement porteuse non seulement d’attaques sur les liens et la pensée, mais
d’une instrumentalisation qui vise – sous prétexte de modernité – la
mise entre parenthèses du droit du travail et la liquidation des acquis
sociaux, ainsi que la disqualification de la transmission culturelle. Leur
déroulement logique met en œuvre la fin de l’histoire et vise la production du post-humain par l’effacement de la dimension historique et temporelle, la généalogie se trouvant remplacée par la pure déduction
formelle réduisant la temporalité à une succession de moments discrets,
mécaniquement enchaînés : la succession logique vient ici se substituer
à la genèse et aux processus historique, social ou psychique. La négation de l’histoire et de la dette généalogique vise la fabrication d’un
post-humain sans dette ni filiation, dans la maîtrise répétitive du même
dont le clonage apparaît comme la figuration la plus exemplaire. Dans
tous les registres, en effet, la procédure vise à remplacer la genèse créatrice issue de la rencontre des différences par la fabrication normée d’un
même standardisé. Dans cette logique de la maîtrise anale, l’idéal informatique et communicationnel, comme mise en œuvre d’une logique du
plein sans manques, restes ni conflits, se trouve réalisé dans le faire, le
déni du manque et de la dette, qui constituent le sujet humain.
Ainsi que Sfez l’a démontré dans sa Critique de la communication
( 1988) et son analyse de La santé parfaite ( 1995), les procédures de la
modernité visent à produire, dans l’illusion de la maîtrise et d’un
contrôle parfaits, un monde entièrement soumis aux logiques gestionnaires dans l’effacement radical de toute dette et de toute transmission.
C’est l’artificialité de la machine et la logique de son fonctionnement
qui valent désormais comme paradigmes de la pensée humaine.
Le déni du manque et la disqualification de la parole se redoublent
et s’expriment dans l’attaque systématique de tous les « états d’âme »
faisant apparaître l’existence d’un sujet. La nécessité du faire, l’injonction de le mettre en œuvre et les modalités de son effectuation viennent
destituer le sujet de toute possibilité d’une position critique : comme
l’avait en son temps démontré C. Grignon à propos de la domination
symbolique et des modalités de soumission dans l’enseignement technique, c’est « l’ordre des choses » et l’obscénité du réel qui viennent,
comme imposition de l’impossible, prendre la place des limites symbolisantes que construit l’interdit. L’effacement de la subjectivité, réduite
à l’adaptation mécanique aux exigences du réel perçu et à l’application
littérale du programme, correspond très précisément au fantasme de la
maîtrise anale, qui évite d’avoir à penser au mystère de la scène primitive en le réduisant à la question technique de la mise en œuvre adéquate
des moyens nécessaires à l’obtention d’un coït réussi. Ce qui se joue là,
dans le fantasme d’une maîtrise du manque comme du plaisir et l’évitement de toute conflictualité, se retrouve dans la réduction du politique à
la pure gestion d’un réel naturalisé et, de fait, fondamentalement déterminé par l’économique : les enjeux de la prétendue gouvernance réduisent de fait les choix de société à la simple régulation de mécanismes
prétendument exempts de toute idéologie.
L’effacement de la pensée et de l’efficience du politique en tant que
tel s’avère à la fois le symptôme, la cause et la conséquence du développement de logiques technocratiques dont la technicité procédurale est le
symptôme, le vecteur privilégié et l’agent le plus efficace. Alors que précisément la déshérence de l’autorité du politique et l’effondrement des
structures symboliques avèrent la crise de civilisation liée au développement du libéralisme et de la mondialisation, les procédures, dans la
modalité bien connue du pompier pyromane, apparaissent à beaucoup
comme le moyen de récupérer la maîtrise d’une dérive sociétale incontrôlée et de retrouver, avec la technique, les moyens d’une efficacité
entièrement dominée, jusqu’à la transparence et au zéro défaut. De ce
point de vue, le contrôle de l’information et le travail en temps réel que
l’informatique rend possible travaillent à la mise en place d’un panopticon technique permettant la réalisation indolore d’une emprise aussi insituable que totalitaire, puisque c’est le neutre qui fait ici référence.
Les procédures, dans leur déni du manque et l’évitement de tout
conflit, remplacent ainsi l’interdit symbolique par l’impossible du réel
et développent une logique du plein et un pragmatisme dont l’élan
conquérant masque mal les fanfaronnades du déni de la castration et les
violences qu’il légitime.
Dans cette logique de la perversion, l’évaluation, dans ses modalités les plus régressives, vient prendre la place de la référence à des
valeurs instituantes. L’objectivation, si possible mesurable, la catégorisation aussi univoque que possible créent l’illusion d’une maîtrise à partir des dénis fondateurs qui prétendent évacuer l’individuation, la
différence des sexes et des générations, la diversité des cultures, des
expériences et des compétences. La quantification, comme moyen,
moteur et réalisation du réductionnisme normalisant, se constitue dès
lors comme valeur de référence dans l’élimination de tout questionnement du sens et de l’intentionnalité présents dans les actions ou les
situations. Une fois entré dans la logique procédurale et normé par elle,
un fait est un fait sans passé, contexte ni avenir, et l’appel au réalisme,
voire à la raison, soutient la soumission aveugle au « petit faitalisme »
(F. Nietzsche) qui signe la démission de la pensée et de l’éthique. Les
procédures réalisent donc l’unidimensionnalité identifiée par H. Marcuse. Elles visent à produire l’homogène et l’uniforme comme substitut
opératoire et normalisant de l’universel et du partageable.
À titre d’exemple, le programme d’enrichissement instrumental
(PEI) du professeur Feuerstein, méthodologie cognitiviste de normalisation de la pensée désormais identifiée comme avatar d’une matrice sectaire, prétend organiser la pensée et développer ses structures par la
mise en œuvre d’exercices formels, en deçà et au-delà de toute appartenance culturelle et de toute singularité subjective. Si les cognitivistes
eux-mêmes ont démontré l’inanité et l’inefficacité de la méthode, qui
s’inscrivait par ailleurs dans une logique de marchandisation de l’éducation dans la ligne des directives de l’OMC, il n’en demeure pas moins
que la diffusion d’une telle méthode dans l’Éducation nationale
implique une remise en question radicale des valeurs instituantes de la
République : l’imposture consiste, ici, à faire passer la neutralisation
opératoire comme isomorphe ou équivalente à la neutralité laïque.
De la même manière, j’ai pu entendre un haut responsable du ministère du Travail expliquer sans sourciller aux étudiants d’un magister de
sociologie qu’il avait mis en œuvre, en marge des structures institutionnelles légitimes, un ensemble de procédures d’évaluation et de réorganisation des services que des vacataires embauchés dans des conditions
illégales avaient pour mission de réaliser. Les procédures en question,
au service d’un ré-engineering manifestement d’inspiration néolibérale
et sectaire, apparaissaient clairement comme le moyen de contourner les
hiérarchies légitimes, de disqualifier les compétences établies et d’éviter tout affrontement conflictuel direct par l’imposition de nouvelles
démarches de qualité transformant les professionnels en purs agents
ayant à réaliser, sans en percevoir les finalités ni en maîtriser les modalités, des objectifs à eux imposés au nom d’une prétendue rationalité
organisationnelle.
Dans un cas comme dans l’autre – mais on pourrait à l’infini multiplier les exemples –, on voit se développer au grand jour une folie
rationnelle qui érige en idéal la bêtise opératoire, la haine de la pensée
et du sens, et le refus des « belles différences ». Les procédures s’inscrivent ainsi dans le pragmatisme acéphale véhiculé notamment par certains modèles économiques ou psychologiques anglo-saxons. Elles sont
en ce sens directement antagonistes à toute institution symbolique
puisque leur fonction consiste à la remplacer par une logique opératoire
désubjectivée. On mesure ici combien la pseudo-scientificité des procédures, qui confond simplicité et simplisme, constat et démonstration,
réussite et légitimité, se trouve en complémentarité naturelle avec les
mystiques et les intégrismes les plus rétrogrades. Ce n’est pas un hasard
si, tandis que l’éthique protestante a accompagné la naissance du capitalisme (M. Weber), les nouvelles sectes sont le supplément d’âme et le
support idéologique de la mondialisation néolibérale (Diet, 1998).
Derrière la technicité affichée et programmée des procédures, se
déploient sans limites les effets du discours dominant, et l’on reconnaîtra
sans peine que les rationalisations diffusées par les médias – qui prennent
prétexte des erreurs humaines pour prôner normativité et normalisation –
n’ont d’autre but que de faire accepter aux citoyens et aux sujets la rentabilité, l’employabilité, la traçabilité et la subsidiarité comme les composantes inéluctables du devenir social et de la modernité.
Il s’avère donc que, dans le registre transsubjectif, les procédures
comme expression et moyen de la casse des structures symboliques,
sont d’abord créées et instrumentalisées pour mettre à mal les structures
instituées et les valeurs instituantes tout en évitant, par la grâce de l’invocation des technosciences et de la rationalité opératoire, toute possibilité de critique et d’affrontement direct. Bien entendu, dans le même
temps, elles se présentent, apparaissent et peuvent en partie fonctionner
comme des recours et le moyen de faire face, par l’intégration de leur
logique, aux angoisses archaïques libérées par la destruction des conteneurs symboliques. À la place du Père et de l’institution, la procédure et
le mode d’emploi.
Du registre intersubjectif :
les procédures à l’attaque des liens
« Hier ist kein Warum » (Ici, il n’y a pas de pourquoi) : ainsi parlait
un SS, cité par Primo Levi dans Si c’est un homme.
Nous avons vu que, dans le registre transsubjectif, les procédures
érigeaient en normes l’opératoire comme idéal du fonctionnement
social, organisationnel et professionnel. Mais la prégnance du modèle
informatique et l’illimité dont le discours de la science est structurellement porteur développent dans le même temps un déni de l’humanitude
et de l’histoire qui impose l’éviction de toute dette et de toute appartenance : ils promeuvent du même coup l’individualisme libéral et son
narcissisme d’auto-engendrement comme idéal. L’effacement de la
groupalité psychique se trouve immédiatement corrélée avec des modes
de pensée, de travail et d’action où la pluralité des personnes, éventuellement couplée dans des mises en réseau fonctionnelles, aboutit en fait
à la production d’une sérialité où l’homogène dans l’hétéronomie vient
remplacer le dialogue des différences entre sujets autonomes. Ce qui est
alors à l’œuvre, par et dans les procédures, n’est en aucune manière
constitutif d’une groupalité productrice d’une copensée, d’une collaboration dans un sens commun partageable. Bien au contraire, y compris
lorsque le leurre de la communication est systématiquement sollicité,
tous, un par un, s’asservissent au même dans le déroulement métonymique d’un procès de significations qu’on ne peut ni ne doit à aucun
moment mettre en sens et en commun. L’entrée dans la procédure, si
elle implique l’uniformisation des pensées et des actes, produit chaque
sujet comme agent de la mise en œuvre parallèle – et si possible synchrone – du programme, mais elle exclut toute possibilité de collaboration subjectivée.
Les seules interrelations subjectives possibles et permises sont
celles qui sont prescrites dans et par les procédures elles-mêmes, qu’il
s’agisse de leur mise en place, de leur réalisation ou de leur évaluation.
Dans ce registre, on aboutit d’ailleurs très rapidement à une inflation
ubuesque amenant la création de procédures d’évaluation des procédures et la formation de contrôleurs de contrôleurs. Cette mise en abîme
comme dérive structurelle du processus procédural, qui évoque ici la
folie rationnelle de la névrose de contrainte, signe l’absence de toute
référence à un tiers symbolique. Le « suivre à la lettre », jusqu’à la compulsion ritualisée, est le complément naturel d’interactions intersubjectives que la procédure réduit au formalisme de la dépendance mutuelle
ou du contrôle-évaluation-délation, l’ensemble étant toujours pris dans
le formalisme d’un discours normé.
Dans cette mesure même, le discours interactif, tel qu’il est prévu et
mis en forme dans les procédures, s’oppose à toute parole et devient le
pur moyen du contrôle social et de l’emprise psychique. Ce n’est donc
pas par hasard que les procédures imposent leur logique totalitaire par
l’injection d’incorporats uniformisants à fonction de neutralisation des
différences subjectives et culturelles, les gestes, les rituels et les signifiants communs incorporés ou introjectés réalisant les signifiants constitutifs de l’aliénation commune mais non partageable. C’est dans ce
registre d’une communication aconflictuelle, sans reste, manque ni
autre, qu’il faut comprendre l’usage totalitaire des codes comme moyen
et garant de l’enfermement des agents dans la logique qu’ils doivent
promouvoir. C’est pourquoi on retrouve ici l’usage de signifiants
majeurs et l’imposition de novlangues identiques au jargon sectaire
dans le but avoué de restreindre la communication entre les personnes à
la seule réalisation de l’objectif opératoire, le fantasme de la maîtrise
communicationnelle et de l’évitement de toute connotation permettant
de parer à toute interrogation sur les liens présents ou absents, le sens et
les finalités de ce qui semble s’échanger : « Ne voyez-vous pas que le
véritable but d’une novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la
pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts
nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le
sens sera rigoureusement délimité. Toutes les significations subsidiaires
seront supprimées et oubliées » (G. Orwell, 1984 ).
L’idéal procédural, comme dans les sectes, réduit la langue au code
et exclut du champ intersubjectif toute expression subjective au profit
d’un discours formel centré sur le faire et équivalent à un faire. Il s’agit
bien ici de tuer toute capacité de rêverie et d’écraser l’espace potentiel.
La réduction utilitariste du langage à un instrument opératoire destitue
du même coup le sujet de la parole. La rencontre avec l’autre et, à plus
forte raison, la constitution d’un appareil psychique groupal ou la
construction d’un groupe d’appartenance secondaire investi sont, du
même coup, rendus impossibles. La réduction des échanges à la logique
gestionnaire et l’investissement de la certitude opératoire comme
défense contre l’angoisse n’empêchent pourtant pas le retour du dénié.
En effet, dans la logique opératoire de la procédure, si la responsabilité
technique tend à effacer la possibilité même d’une culpabilité morale,
l’erreur se transforme de fait rapidement en disqualification narcissique
et, comme le remarque Melman ( 2002), le traumatique de la butée sur
le réel vient prendre la place de la culpabilité référée à l’interdit symbolique. Un des paradoxes de la modernité pourrait bien être que le
réductionnisme technologique qui produit le sujet comme agent ne le
dispense de la culpabilité que pour le confronter à la honte et à la
menace narcissique.
On remarquera d’ailleurs que, les affrontements idéologiques, les
débats théoriques et les conflits intersubjectifs étant systématiquement
évités, la rationalité procédurale donne lieu à un pédagogisme pervers
comme nouvelle modalité de l’emprise. Qui ne se soumet pas à la bêtise
de la logique procédurale est censé être un imbécile qu’il convient
d’éduquer pour autant qu’il n’est pas encore possible de le liquider physiquement. On reconnaîtra ici le discours de nos politiques et l’invocation magique, mais fort peu justifiée, d’un « réalisme » prétendument
rationnel. Par conséquent – et ce n’est un paradoxe qu’en apparence –
les rationalisations procédurales comme discours de la certitude engendrent dans le même temps un terrorisme de la bien-pensance et du politiquement, éthiquement, pédagogiquement, scientifiquement correct…
Individuelle et individualisante dans son principe et son fonctionnement, la logique procédurale est dans le même temps négation en actes
de toute singularité et, du même coup, processus insidieux de désubjectivation, notamment par l’instauration programmée de dénis imposés
qui attaquent le sens de la réalité. Pensée unique, pensée inique, la procédure porte en elle sa propre inquisition.
À la place de la constitution d’un « nous », porteur de conflictualité
mais aussi de créativité, les logiques procédurales produisent la super-position de « je » clivés, isolés et morcelés, tenus ensemble par la ligature formelle du « on » opératoire. Dès lors, la mise en présence de
sujets ne produit plus aucune rencontre, mais le simple agir et interagir
des discours et des logiques dont ils sont porteurs et qui les traversent.
Le procès de Nuremberg comme celui d’Eichmann à Jérusalem ont
précisément révélé les processus de soumission inconditionnelle
propres à l’état agentique et l’absolue incapacité des acteurs de l’Holocauste de s’identifier, ne fût-ce qu’à minima, à leurs victimes, dans la
mesure où ils obéissaient aux ordres et accomplissaient à la lettre les
procédures de destruction dont ils avaient la charge. Dans un registre
heureusement sans aucune mesure avec l’horreur de l’Holocauste, on a
vu l’hécatombe des troupeaux menée au nom du principe de précaution,
les procédures hygiénistes servant ici, comme souvent, de prétexte pour
servir d’autres logiques – bien entendu économiques –, à savoir l’élimination programmée d’un quota déterminé d’agriculteurs européens.
Mais ce n’est pas par hasard que, dans la parole des analysants, le spectacle médiatique des bûchers de l’hécatombe hygiéniste évoquait dans
l’horreur les grandes pestes du Moyen Âge, les autodafés de la Sainte
Inquisition et les crématoires des camps de la mort.
Le propre de l’agent de la procédure est qu’il n’a pas d’autre, qu’il
agit en fonction d’une pensée non pensée, celle qui est externalisée et
objectivée dans la logique procédurale elle-même, qu’il soutient et à
laquelle il se soumet. Mais, du même coup, l’engrenage des agirs logiquement structurés rend impossibles toute critique comme tout retour en
arrière : l’extériorité de la logique procédurale vaut comme référence de
la pensée et de l’action légitime à l’exclusion de toute prise en considération de ce qui échappe à sa logique ou ne rentre pas dans sa définition
de la réalité. Une procédure ne se discute pas, elle s’exécute ; on peut
même dire qu’elle est là pour empêcher tout dialogue intersubjectif et
tout débat citoyen.
« Mais les patrouilles n’avaient pas d’importance. Seule comptait la
police de la pensée » (G. Orwell, 1984 ).
Le sujet sous l’état de menace :
procéduralisation et désubjectivation
« Il n’y a de choix pour nous qu’entre le semblant de la réalité et le
réel de l’enfer » (Melman, 2002).
La généralisation des procédures comme modalités prescriptives du
penser et du faire tend à produire de manière inéluctable le formatage
des sujets et la normalisation de l’ensemble de leurs comportements,
quitte à ce que, de manière clivée, les affects et les fantasmes trouvent
dans une fuite imaginaire, voire délirante, une problématique survie.
C’est ainsi qu’à Los Angeles, les informaticiens les plus pointus entendent, dans le bruit de fond de leurs ordinateurs, la voix des anges… La
technicité procédurale ne se contente pas de détruire la rêverie et la créativité. Elle est tout aussi bien le moyen le plus insidieux d’attaquer les
conteneurs, contenants et contenus de pensées spécifiques des processus
secondaires propres à la rationalité critique. Dans l’univers de la maîtrise anale, l’opératoire se redouble d’un délire impensé. Comme l’a
remarquablement marqué J. Chasseguet Smirgel ( 1971) dans son texte
intitulé : « Le rossignol de l’empereur de Chine », la maîtrise anale,
qu’elle s’inscrive sur le versant obsessionnel ou paranoïaque, ne peut
aller au-delà d’une fabrication du faux qui permet, certes, d’éviter la
confrontation à la scène primitive et de contourner la menace de castration, mais qui ne peut en aucune manière soutenir la moindre création
véritable, ni, en fait, une véritable compréhension et une transformation
effective de la réalité. Plus le sujet se soumet à la logique qui l’emporte
et le protège des angoisses d’un désir personnel, plus sa pensée se
trouve, de fait, mutilée et morcelée.
De ce point de vue, l’analyse faite par Aries ( 1998) des valeurs du
fonctionnement et du management de la firme McDonald’s et de la
scientologie comme « laboratoire du futur » montre combien le formatage procédural et la mondialisation normalisante sont la mise en actes
et en œuvre d’un déni de toutes les différences (âge, sexe, culture et
compétences) pour tous ceux qui s’y trouvent confrontés, quelles que
soient leur place et leur position à l’égard des dites procédures. Il s’agit
en effet de produire, à partir du contrôle normé des comportements, des
agents absolument interchangeables et réduits à leur seul rôle de réalisateurs des prescriptions formalisées ; c’est-à-dire que, dans le contrat
narcissique pervers à l’œuvre, la reconnaissance ne peut être obtenue
que par la conformité à une exigence de soumission mécanique en elle-même et par elle-même, productrice de la déqualification et de la disqualification du sujet. Sous la procédure, toujours, la destructivité du
paradoxe.
L’homme procédural, entièrement modélisé par ce qu’il met en
œuvre, ne peut s’opposer à aucune autorité humaine, puisque le contrôleur même qui le persécute est, comme lui, soumis à une logique normative qui le traverse, le contraint et le dépasse. La fétichisation est
structuralement spécifique de la logique procédurale, le quantitatif vient
ici remplacer toute évaluation qualitative ou, plus exactement, le quantitatif est la seule dimension légitime et les différences dans ce seul
registre se substituent à toute différenciation qualitative. On est donc,
ici, dans une logique du rendement qui permet l’objectivation évaluative, mais la maîtrise sphinctérienne en cause exclut toute possibilité
d’une interrogation de sens et d’une position subjective accordant à
l’autre, aux autres et à l’ensemble une existence autre qu’instrumentale.
Seuls comptent le calcul précis et la gestion rationnelle du nombre de
« Stücke » qui rentreront dans le train, la précision des manœuvres, la
maîtrise de l’itinéraire et des horaires. Peu importe ce que recouvre le
terme, le destin et la destination de ce qui est ainsi embarqué dans la
perfection froide de la soumission aux ordres.
Les procédures, dans leur liquidation de toute interrogation subjective, et notamment dans leur contemporaine modélisation informatique,
rendent désormais caduques les classiques distinctions entre les organisations bureaucratiques et technocratiques, dans la mesure où l’aliénation qu’elles mettent en place produisent de nouvelles figures de
l’humain (de l’inhumain ? du post-humain ?) par la généralisation du
script, c’est-à-dire de la réalisation prescrite de fantasmes non fantasmes
(Racamier, 1983) qui tendent à transformer et déterminer l’ensemble
des pensées, des sentiments et des comportements des sujets qui y sont
soumis. Ce qui risque donc de se réaliser à travers l’extension du mode
procédural à l’ensemble des secteurs de la vie sociale et des pratiques
privées et publiques, c’est la production programmée de cyborgs entièrement formatés par l’intériorisation des prescriptions inscrites dans la
logique du faire et les discours désubjectivés dans lesquels ils sont pris.
On se souviendra ici de la géniale intuition de Charlie Chaplin dans
Les temps modernes et de la façon dont le sujet, d’abord serviteur de la
machine dans le travail morcelé propre au taylorisme, se trouve ensuite
englouti par la mécanique du système et littéralement happé par l’engrenage – ce n’est pas par hasard qu’à propos des scripts de fantasme
non fantasme et de leur transmission par contiguïté, Racamier ( 1983,
1995) parle d’engrènement – pour finir en humanoïde entièrement robotisé, accomplissant mécaniquement, sans pensée ni désir, les actes et les
gestes censés permettre de maîtriser le temps et d’obtenir le meilleur
rendement.
Ce que l’artiste nous permet de penser, c’est que la logique des
choses et des discours sans paroles, lorsque l’agir vient se substituer au
projet et au dialogue, avec leur risque et leur conflictualité dynamique,
produit un conformisme dont la destructivité désubjectivante peut rencontrer dans le sujet son désir de non-désir, comme modalité mortifère
de l’évitement de la castration, et le souhait d’une toute-puissance
impersonnelle où l’illusion de maîtrise se paie du sacrifice de la subjectivité.
Le fétichisme de la procédure technologique désormais dominant, y
compris dans les champs thérapeutiques et éducatifs, déresponsabilise
le sujet mais le prive dans le même temps de toute possibilité de s’approprier sa pratique comme individu, professionnel ou citoyen. L’injection d’incorporats formels attaque sa capacité de penser, de tisser des
liens et de désirer, et risque de le priver de son étayage sur ce qu’il a
hérité et construit dans ses groupes d’appartenance primaires et secondaires.
C’est ainsi que j’ai dû, au cours d’une supervision, mettre en travail
les certitudes d’une rééducatrice qui, présentant une histoire de cas,
attribuait de manière magique l’évolution de l’enfant dont elle s’occupait au pur déroulement de la procédure didactique, effaçant par là
même sa place et son rôle, jusqu’à ce que ses collègues lui rappellent
l’importance et la qualité de son investissement et les modalités tout à
fait personnelles de ses interventions dans le travail de mise en lien et
en sens qu’elle avait accompli.
La mise en œuvre des procédures tend donc à produire des sujets
qui ne trouvent des possibilités de pensée et d’action que dans l’effacement de l’origine pulsionnelle, fantasmatique et intersubjective de leur
pensée et de leur action. Dans le même temps, cet effacement de l’origine mutile le sujet de toute possibilité de projet et d’intentionnalité, les
seules questions pensables se réduisant désormais à savoir ce que l’on
doit faire, et comment, pour obtenir le meilleur résultat. L’arbitraire de
la prescription-proscription se substitue à la confrontation aux limites
symboliques.
On retrouverait comme exemples significatifs de cette évolution
anthropologique, comme production de sujets voués à l’opératoire sur
un fond de déni, l’ensemble des interrogations que peuvent susciter les
questions contemporaines des biotechnologies (J. Testart, M. Vacquin),
comme celles de la réduction de la sexualité aux questions techniques
de la sexologie (D. Folscheid), quand ce n’est pas l’apologie pornographique des procédures de la jouissance. C’est ici que l’on peut saisir, et
précisément sur l’extension des procédures à ce qui touche au corps, au
désir et au plaisir, la position perverse présente structurellement dans le
réductionnisme comportemental et la mutilation de la pensée que représente l’opératoire comme effacement des différences, des conflits et de
l’Histoire. Au fond, c’est l’humanitude et l’altérité interne et externe
que les procédures visent à éliminer. Elles sont, en ce sens, non seulement radicalement contradictoires avec l’idée régulatrice d’un humanisme critique et rationnel, mais, plus radicalement encore, porteuses
d’un désir de destruction de l’humain et des conditions du sens.
Le désir de maîtrise qu’effectuent les procédures dans le contexte de
la mondialisation libérale remet en cause radicalement ce qui s’est douloureusement construit dans l’Histoire, notamment dans la référence à
l’idéal des Lumières auquel, faut-il le rappeler, S. Freud était attaché, et
qui est le seul sol sur lequel puisse se maintenir l’éthique de la psychanalyse. Avatar techniciste des totalitarismes, les procédures mettent en
œuvre un idéal de fourmilière où, sans restes, manques ou différences,
la contiguïté métonymique serait censée assurer la paix civile par l’aliénation généralisée, et dispenser les sujets du risque du désir. Sous les
apparences de la rationalité technique et scientifique, c’est l’obscène
folie de la violence symbolique secondaire qui s’impose comme la
norme indiscutée et indiscutable, et la mort de la psyché qui s’effectue
dans la jouissance de la maîtrise. Aux menaces que les logiques procédurales font peser sur le devenir de la subjectivité, à considérer l’importance des pathologies et des souffrances qu’elles produisent, le
clinicien, et singulièrement le psychanalyste, qui sait reconnaître dans la
visée du même la destructivité de la pulsion de mort, ne peut rester
indifférent. Il est de sa responsabilité de travailler à lever la double
contrainte énoncée par George Orwell : « Ils ne se révolteront que lorsqu’ils seront devenus conscients et ils ne pourront devenir conscients
qu’après s’être révoltés. »
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