2003
Connexions
Notes de lecture
Michel Boutanquoi
À propos de
Bernadette Tillard
(sous la direction de)
Les groupes de parents.
Recherches en éducation
familiale et expériences
associatives, Paris, L’Harmattan,
2002,220 p.
À un moment où la question de la
responsabilité des parents se trouve de
nouveau sur le devant de la scène médiatique et politique, où se discute l’idée
d’une amende qui serait infligée aux
parents dont les enfants s’inscrivent dans
l’absentéisme scolaire, où s’évoque la
perspective de stages ou de modules de
soutien à la responsabilité parentale, cet
ouvrage ouvre heureusement à une
réflexion plus sensible sur la parentalité
et son accompagnement. Il rassemble
neuf contributions issues pour la plupart
de communications présentées au dernier
congrès de l’AECSE
[1] à Lille en septembre
2001.
Certes, comme le souligne Bernadette Tillard, la notion de parentalité
souffre d’une certaine imprécision et, au
fond, les différents auteurs cherchent
moins à la définir qu’à tenter d’en dessiner les différents contours repérables
dans la pratique des groupes de parents.
En chemin, ce qui se voit interrogé
concerne non seulement ce que révèle le
discours des parents eux-mêmes, mais
également le regard des animateurs de
ces groupes et celui des chercheurs qui
s’y intéressent. Dans le cadre particulier
de ces deux derniers points, on ne peut
que partager l’interrogation de Catherine
Sellenet quant aux logiques des interventions qui se sont multipliées : « Sont-elles
comme elles le prétendent du côté du
changement, de l’aide ou au contraire, en
dépit de leurs déclarations, du côté de
l’ordre, de la norme » (p. 59) ; on lira
avec attention le récit que livre Anne
Cadoret de son cheminement d’ethnologue confrontée à la fois à son savoirfaire, à son expérience et à l’ignorance,
voire à la négation des questions identitaires, dans son essai pour « décrire l’entrée en parentalité des homosexuel(le)s »
(p. 173).
Concernant les parents eux-mêmes,
que ce soit au travers de la contribution
de Jean-Marie Miron sur la construction
de sens au travers de la narration des cas
vécus par les parents, de Catherine Sellenet, qui analyse diverses expériences, de
la double présentation d’un atelier
« pères » par Marie-Pierre Mackiewicz
d’un côté et Carole Asdish et Dorinne
Gez-M’Bembo de l’autre, du questionnement sur les pratiques à l’égard des
familles accueillies en CHRS par Arnaud
Chatenoud
[2], de la contribution déjà citée
d’Anne Cadoret, de l’approche des
parents adoptifs par Bruno Décoret et
Joëlle Garbarini et de la présentation de
la Commission nationale des parents de
l’Association des paralysés de France par
Chantal Bruno et Philippe Miet, il nous
semble que la question essentielle posée
est celle de l’identité; l’identité de parent
qui ne relève d’aucune évidence mais
d’un processus complexe, que le regard
social, normatif peut fragiliser et que la
souffrance liée à la disqualification peut
entraver ou éteindre.
Alors, de fait, si les groupes de
parents peuvent avoir une certaine pertinence du point de vue social, au-delà de
la demande de normalisation qui leur est
adressée, au-delà même de la contrainte
que le judiciaire pourrait faire peser sur
ses participants, cela tient à une
démarche dont la visée n’est pas à proprement rééducative mais qui tente de
faire émerger ce qu’il existe de commun
et de profondément irréductible dans
l’expérience de chaque parent, qui permet que les mots puissent être posés sur
ce qui fait obstacle et souffrance, mais
aussi bonheur.
Pour autant, s’il faut bien s’interroger sur les conditions de mise en œuvre
de telles pratiques, on ne saurait oublier
qu’elles peuvent masquer une question
essentielle : les parents seraient-ils les
derniers remparts d’institutions de socialisation défaillantes ?
Michel Boutanquoi
À propos de
Chantal Humbert
(sous la direction de)
Institutions et organisations de
l’action sociale.
Crises, changements,
innovations ?
Paris, L’Harmattan, 2003,238 p.
Voici le troisième volume d’une
série d’ouvrages collectifs coordonnés
par Chantal Humbert, directrice adjointe
du centre de formation de l’ANDESI
(Association nationale des cadres du
social). Comme pour les ouvrages précédents
[3], des formateurs, intervenant pour
la plupart de manière occasionnelle dans
les stages et/ou actions sur site proposés
par cet organisme, ont été
sollicités pour traiter des remaniements
que connaît le secteur social et médicosocial dans ce contexte particulier induit
par la loi du 2 janvier 2002. L’ouvrage
rassemble onze articles rédigés par treize
auteurs.
Un livre fondé sur une série de
contributions diverses se heurte parfois à
une question de cohérence, à la difficulté
d’y repérer le fil conducteur qui agrège
les différents propos. Il peut arriver que
le dessein initial échappe quelque peu à
son promoteur au point de fournir au lecteur la possibilité d’une lecture décalée,
sinon peu conforme au projet annoncé.
L’ouvrage coordonné par Chantal Humbert nous semble relever de cette éventualité. En effet, prenant appui sur des
réalités législatives (loi de rénovation du
secteur social et médico-social) dont l’un
des aspects fondamentaux touche à
l’obligation d’individualisation des projets de prise en charge, Chantal Humbert
fait porter l’interrogation, dans son introduction, sur la capacité des différentes
organisations à prendre en compte ce
« changement » de perspective par rapport à des logiques plus collectives et sur
ses effets sur les pratiques professionnelles. Mais, au final, se dégage l’impression que c’est d’un autre débat qu’il
a été question.
Derrière la place de l’individu bénéficiaire dans une organisation sociale de
prise en charge et la manière de le prendre
en considération, se profile un enjeu
majeur pour le travail social, celui de la
place prise par ce que Michel Chauvière
nomme « l’idéologie managériale »
(p. 73) comme réponse aux bouleversements et incertitudes que vit ce secteur et
qu’il expose dans sa contribution justement intitulée : « Entre service public,
non-lucrativité et droit des affaires : incertitudes et chances du secteur social ».
Le vocabulaire utilisé d’une contribution à l’autre apparaît à cet égard révélateur. Là où, par exemple, Francis
Batifoulier (« L’organisation associative
au nouage du politique et de l’entrepreneurial ») recourt à des termes tels que
projet d’entreprise, gouvernance, relation
de service, tertiaire relationnel supérieur,
Chantal Humbert (« Subjectivité et sub-jectivités dans les organisations du secteur social ») évoque le sujet, la
souffrance, la subjectivité, le risque de
technocratisation. D’un côté, même si
cette présentation se révèle un rien schématique, l’accent est mis sur les logiques
de la méthode, du processus, voire sur le
recours au droit comme possibilité d’atteindre « une clarté sans failles des systèmes d’organisation » (Roland Janvier
et Yves Matho, p. 129, « Professionnels
et usagers, un conflit fécond à gérer »);
de l’autre, l’accent est porté sur les
détours du travail clinique (Chantal
Humbert), les logiques de formation
(Alain Duléry, « La clarification de la
fonction de direction au service de nouvelles formes d’organisation à la PJJ »), la
compréhension de la transformation lente
mais bien réelle des pratiques (Dominique Fablet, « L’internat spécialisé, une
structure de suppléance familiale à
condamner ou à réhabiliter ? »).
Il est sans doute regrettable que ce
débat fondamental soit quelque peu escamoté, alors que c’est dans ce cadre que
s’ordonnent les différentes contributions.
Sous couvert d’efficacité (mais sait-on la
mesurer ?), sous couvert de centration sur
l’individu, sous couvert d’un retour vers
la rationalité de l’action, sans doute en
réaction à un certain enfermement des
professionnels dans la culture de l’indicible de la relation, n’est-ce pas de la
question du sujet, sujet individuel et sujet
social, que l’on tente de faire l’économie ? N’est-ce pas, fondamentalement, la
question du sens qui se voit dès lors abolie ?
Michel Boutanquoi
À propos de
Patricia Vallet
Désir d’emprise
et éthique de la formation,
Paris, L’Harmattan, 2003,349 p.
Voici un ouvrage qui nous entraîne
au cœur d’une réflexion sur le métier de
formateur, plus précisément sur la pratique du métier, sur les enjeux de l’activité de transmission, sur le désir de
former. L’auteur fait le choix d’une
approche résolument psychanalytique,
essentiellement lacanienne, pour aborder
les fondements de ce qu’elle nomme une
passion.
Elle formule alors l’hypothèse de la
présence et de la manifestation d’un désir
d’emprise au cœur de toute relation formative « qui vise la neutralisation du
désir d’autrui » (p. 8). Ce désir s’exprime
selon deux modalités : l’une, obsessionnelle, qui s’appuie sur la force du pouvoir
et du savoir, l’incarnation d’un modèle ;
l’autre, perverse, dont l’arme est la
séduction, la captation de l’autre.
Après avoir longuement discuté la
notion d’emprise pour analyser la relation formative, le travail de recherche se
déploie selon deux modalités : l’une
s’appuie sur des entretiens auprès de formateurs en travail social, l’autre sur une
observation minutieuse d’un moment de
formation, des séquences d’analyse des
pratiques conduites par les mêmes formateurs. La présentation du matériel, des
données recueillies, tend à rendre
concrète l’approche théorique, à mettre
en quelque sorte des visages sous des
noms en dessinant quelques figures de
professionnels, en exposant quelques
manifestations de l’emprise en situation
de formation.
Dans une dernière partie, délaissant
les données de la recherche au profit d’un
retour à l’étude de textes et de travaux
analytiques, Patricia Vallet livre son cheminement de formatrice, sa réflexion sur
l’exercice d’un métier dont l’enjeu essentiel serait de se déprendre de l’emprise
(soumission ou séduction) au profit de la
maîtrise de la relation formative, pour
promouvoir un processus de formation
qui devrait se fonder, à la fois, à une
morale située du côté de la prescription,
de la « conformisation » à des modèles et
à une éthique qui renverrait au remaniement de la personnalité et au surgissement d’un sujet singulier de parole et de
désir (p. 244-245). Le formateur est alors
envisagé comme un initiateur, un passeur
que le détour, la patience, l’attente et
l’impossible perfection ne rebutent pas.
Si on suit avec intérêt l’exploration
que propose l’auteur – et ce d’autant plus
que ce qui se trouve décrit et analysé ne
saurait se limiter à la formation en travail
social mais peut tout aussi bien concerner
quelques logiques de l’enseignement
supérieur –, il n’en reste pas moins un
problème, non éludé mais non résolu,
celui d’une démarche d’analyse qui,
adossée à des préalables posés dans le
champ de la psychanalyse, se revendique
d’abord comme une forme d’interprétation (p. 82). Dès lors, « l’élimination de
ce qui pouvait apparaître hors sujet »
(p. 83) ou « la sélection de quelques
extraits qui m’ont paru significatifs »
(p. 159), pour ne citer que deux des éléments signalés de méthodologie, soulignent parfois le côté plus illustratif que
démonstratif du matériel présenté, qui
n’est pas repris, nous l’avons déjà indiqué, dans la dernière partie. De fait, cette
recherche des figures annoncées se fait
peut-être au détriment de la nuance, de
l’apparition de figures plus proches de
celles décrites par Kaës, dans Fantasme et
formation par exemple.
On peut également s’interroger sur
la présentation troublante de cet ouvrage.
Ce qui se trouve énoncé prend la forme
d’un discours sur des connaissances qu’il
s’agit de transmettre; sa lecture est orientée à la fois par le type de plan et de titres
(« Excursus et commentaires », « Définitions, qu’est-ce que la formation ? »… )
qui font penser à un cours et, surtout, par
les mots et les phrases soulignés, mis en
exergue comme des repères essentiels
qu’il s’agit de ne pas manquer. Quitte à
tomber nous-mêmes dans l’interprétation, on peut se demander si, d’une certaine manière, l’auteur n’a pu échapper à
un désir d’emprise sur le lecteur.
Anne-Marie Doucet-Dahlgren
À propos de
Denis Mellier
L’inconscient à la crèche.
Dynamique des équipes et accueil
des bébés, Paris, ESF, 2000,305 p.
Cet ouvrage, qui traite de la crèche
collective et de la dynamique de ses différents acteurs, se trouve à la croisée de
deux approches. Denis Mellier a, en effet,
mêlé les genres, qui sont d’un côté celui
de l’institutionnel et, de l’autre, celui de
l’inconscient. Plus précisément encore, le
point d’ancrage de cette recherche, issue
d’un travail de thèse, se situe autour de la
question, rarement étudiée, de la vie psychique des bébés accueillis et de celle des
équipes accueillantes. L’auteur prend le
parti d’explorer, à travers l’organisation
de la vie institutionnelle, les problématiques imaginaires sous-jacentes. Fort de
sa longue expérience de psychologue
intervenant en crèche, il choisit de rendre
compte, avec originalité, du travail
accompli à partir du point de vue des professionnels, selon quatre axes : ( 1) la
transformation des phénomènes de
« chouchou » dans un groupe, ( 2) la
contenance de la figure du bouc émissaire
et de l’agressivité, ( 3) les effets de la
séparation et des alliances entre équipes
et parents, ( 4) les crises et l’histoire du
cadre institutionnel. La crèche est ainsi
visitée de l’intérieur, l’auteur privilégiant
une approche psychanalytique du groupe
et du bébé, en se référant aux travaux de
W. Bion, E. Bick et R. Kaës. Nous suivons pas à pas le vécu de plusieurs bébés
dans ce type d’institution, observé à l’aide
d’outils méthodologiques différenciés
(observation participante, éthologique et
psychanalytique). De but en blanc, on
découvre les capacités des bébés à appréhender la spécificité de l’accueil collectif
qui leur est réservé et les aptitudes à interagir avec autrui, à savoir leurs capacités à
réagir à toutes sortes d’événements et à
déceler les moindres variations affectives
auxquelles ils ne savent pas toujours faire
face. À noter que ces phénomènes sont
partie intégrante du travail des professionnels. Aussi l’auteur nous propose-t-il
une lecture particulière de ces aspects qui
en disent long sur la vie des tout-petits et
des dynamiques institutionnelles.
Quelques exemples sont relevés, comme
celui du « chouchou », qui est ensuite
analysé à partir de la notion de « travail de
la relation privilégiée ». L’auteur fait peu
à peu prendre conscience des incidences
qu’une telle relation peut avoir sur le travail d’équipe. Travail qui, peu s’en faut,
est mêlé de tensions psychiques auxquelles les professionnels doivent quotidiennement faire face afin de pouvoir
répondre autant aux besoins des groupes
d’enfants et de leurs familles qu’aux
demandes individuelles émanant de
chaque enfant. Nous sommes là au cœur
d’une problématique encore peu débattue
et sur laquelle Denis Mellier nous invite à
réfléchir. Dès lors, les connaissances établies sur la crèche se trouvent enrichies.
En tout état de cause, c’est un regard neuf
qui est porté sur la vie d’une institution
dont le caractère paraît bien plus complexe que ce que l’on aurait pu imaginer
jusqu’alors.
Anne-Marie Doucet-Dahlgren
À propos de
Dominique Fablet(coord.)
Les interventions
socio-éducatives.
Actualité de la recherche,
Paris, L’Harmattan, 2002,295 p.
Cet ouvrage propose, à partir de
douze communications présentées lors
du quatrième congrès de l’AECSE (Lille,
septembre 2001) de faire un état de la
question sur les interventions socio-édu-catives. Plusieurs objets d’étude et cadres
théoriques se trouvent ainsi confrontés,
ayant comme dénominateur commun la
mise en œuvre d’interventions professionnelles en direction des familles.
C’est, somme toute, un horizon complexe qui s’ouvre à nous et qui laisse
entrevoir une multiplicité de questionnements. Aussi a-t-on pris soin de répartir
les différentes contributions selon trois
axes.
Le premier axe regroupe quatre
articles et est intitulé « Les interventions
socio-éducatives en perspective ». C’est
l’article de P. Durning qui ouvre la voie
en posant les fondements de l’objet de
recherche que représentent ces interventions auprès des familles. J.M. Lesain-Delabarre s’intéresse, pour sa part, à la
difficile question de l’intégration scolaire
des enfants handicapés. Au regard des
stratégies parentales mises en œuvre à cet
effet, l’auteur met en avant un certain
nombre de facteurs rendant ambigu le
processus d’intégration. Vient ensuite
une autre problématique, tout aussi
actuelle, autour de la reproduction intergénérationnelle de la maltraitance et des
pratiques de placement. J. Lecomte propose, à partir des résultats divergents des
recherches dans ce domaine, de remettre
en cause cet état de fait et défend l’idée
qu’il ne peut, en aucun cas, s’agir de
déterminisme. M. Corbillon se focalise,
de son côté, sur la place qu’occupe le
réseau social constitué par les usagers
eux-mêmes des services sociaux. Il remet
à sa juste valeur un fait difficilement
contestable, concernant le manque de
considération que les travailleurs sociaux
manifestent à l’égard de ces réseaux.
Le second axe, « Aider et soutenir
les familles dans leur action éducative »,
passe en revue quatre aspects touchant
essentiellement à l’analyse de pratiques
professionnelles. M. Boutanquoi se lance
le premier dans le débat, cherchant à
dénouer l’écheveau des savoirs pratiques
et des représentations à travers l’exemple
de la relation d’aide. Est ensuite abordée
la question des actes professionnels.
P. Rousseau offre à ce propos de nouvelles pistes de réflexion à partir des
résultats obtenus à l’aide d’un outil
d’analyse des pratiques en AEMO. Un
autre aspect du travail en AEMO est développé par D. Fablet, qui lui-même interroge à juste titre le sens de la prévention
des pratiques socio-éducatives. À cela se
rajoute le projet original de L. Ott qui,
par la création d’une structure d’animation et d’éducation envers des populations isolées, questionne la place des
pratiques innovantes dans le champ du
travail social.
Le dernier axe, « la suppléance
familiale », rassemble quatre recherches
qui ont comme point de ralliement
d’avoir été conduites dans des structures
de prise en charge collective. Le premier
détour nous amène à découvrir une expérience italienne où P. Molina s’intéresse à
la spécificité des relations des professionnels avec de très jeunes enfants
accueillis en internat, cela au travers
d’expériences éducatives originales. Le
sujet qui est, en second lieu, développé
par B. Vallerie concerne les adolescents
en difficulté et les prises de décision
quant à leur placement résidentiel. À la
suite d’une recherche menée dans un établissement pour adultes et enfants handicapés, C. Rouyer examine la place du
droit dans les institutions socio-éduca-tives. Il en vient rapidement aux problèmes et aux répercussions que pose la
discordance de perception des droits
entre les utilisateurs et les professionnels.
L’ouvrage se clôt sur l’esquisse, faite par
R. Josefsberg, de portrait d’éducateurs
spécialisés dont la caractéristique est de
travailler en internat. Seraient-ils si différents des autres éducateurs ?
À la lecture de cet ouvrage, force est
de constater que c’est un champ d’études
en pleine construction qui s’ouvre à nous
et qui mérite, dans l’état actuel des
choses, que l’on y prête attention.
Pierre Lucas
À propos de
Daniel Oppenheim
Parents en deuil.
Le temps reprend son cours,
érès, 2002
Daniel Oppenheim est psychiatre et
psychanalyste dans le département d’oncologie pédiatrique de l’institut Gustave-Roussy à Villejuif, auprès d’enfants
traités pour un cancer. « J’ai proposé aux
parents qui avaient perdu leur enfant de
participer à des groupes de parole pour
qu’ils puissent mieux traverser cette
épreuve, retisser une relation moins douloureuse à cet enfant et aux souvenirs
qu’il a laissés. » Ainsi présente-t-il ce qui
sera, avec leur accord, un livre. C’est « le
compte rendu précis et l’analyse d’un
groupe ». C’est aussi le témoignage
émouvant des parcours de deuil de
parents confrontés à « l’absence » de leur
enfant, mort après avoir souffert de la
longue maladie du cancer.
La nature du groupe, l’auteur insiste
sur ce point, est au départ clairement
définie : c’est un lieu psychothérapeutique. Il semble, en effet, que ce choix est
justifié par les caractéristiques propres de
ce processus de deuil.
Certes, le travail du deuil est un
« processus normal » qui s’accomplit,
comme le dit Freud, « avec des rébellions... avec une grande dépense de
temps et d’investissements, temps pendant lequel l’existence de “l’objet perdu”
se poursuit psychiquement ». Et au terme
duquel « le respect de la réalité l’emporte ».
Mais, il s’agit ici de la mort d’un
enfant, ce qui, bien souvent, pèse d’un
poids très lourd pour les parents, soumis
à des tensions internes difficilement surmontables. Comme l’un d’eux le dit :
« On n’a plus la relation physique avec
lui, on n’a plus de désir... notre vie est
devenue immobile. » Cette douloureuse
expérience est exceptionnelle par rapport
à d’autres séparations causées par la mort
des proches et peut être alourdie par les
représentations suscitées par les diverses
pressions de l’environnement familial,
amical ou social. Cela crée, pour eux, une
situation où se justifie la mise en place
d’un lieu psychothérapeutique. Avec, en
outre, l’idée que, sans ce travail en
groupe, la longue période nécessaire au
processus du deuil aurait pu se trouver
indéfiniment allongée.
Dans la succession des séances, les
premiers échanges vont de l’incompréhension à la révolte, où l’on accuse le
médecin et l’hôpital de n’avoir pas fait ce
qu’il faut pour empêcher la mort – c’est
la butée contre la réalité de la mort qui
engendre cette recherche de culpabilité.
Les parents eux-mêmes, à défaut de
découvrir des actes fautifs, trouvent, malgré tout, l’occasion de se reprocher certains manques ou certains oublis de
gestes de tendresse envers leur enfant
pendant qu’il était malade.
Le travail de ce groupe est situé sur
une tout autre voie que celle des lectures
habituelles faites par les médias, disant
que l’entourage familial ne pourra pas
« faire le deuil » – on en parle souvent
dans le cas des morts à la suite de violences criminelles – si les responsables
de cet acte (individu, groupe, organisme
ou État) ne sont pas jugés. La punition du
coupable est désignée comme l’action
extérieure nécessaire pour que les parents
« fassent le deuil ». Le risque serait de
leur laisser croire que leur souffrance
aura de ce fait disparu. Or, cette centration prioritaire sur la réparation nécessaire, qui semble efficace parce qu’elle
déplace avec force la pensée vers un
« autre » que l’être proche perdu, ne
laisse bien souvent guère d’espace pour
se confronter personnellement au travail
interne du deuil.
Lorsque par la lecture nous entrons
dans le cheminement des séances, nous
sommes, avec Daniel Oppenheim qui
« conduit » ce groupe, les témoins attentifs des douloureuses prises de
conscience de la réalité de l’absence, et
de la découverte des changements en soi-même que chacun, mère ou père, fait à sa
manière au fil des semaines.
Le travail du deuil s’y élabore
davantage : nous sommes situés, d’emblée, dans le bouleversement intérieur
vécu par chacun des parents de ce groupe
thérapeutique. Ils osent s’affronter aux
questions que soulève la responsabilité
devant la mort survenue dans leur
famille, ainsi que dans le monde médical,
dans lequel ils ont été présents de long
mois. Après quelques séances, s’exprime
la difficulté de dire la mort : une femme
qui est enceinte : « Je ne peux pas dire
que c’est mon troisième, ce serait effacer
Coralie ; si je dis que j’ai quatre enfants,
alors on me dit : la grande sœur sera
contente. » Dire la mort de l’enfant serait
la redoubler, faire s’évanouir l’illusion de
sa présence réservée. Mais la taire autoriserait les autres, ignorants, à parler pour
elle.
À la dernière séance, d’autres mots
surviennent qui disent une évolution intérieure, tels que : ma pensée se remet en
mouvement, en six mois de thérapie j’ai
évolué... Ne plus être en répétition, ni
enfermé dans le temps figé de la mort.
J’ai l’impression d’être dans un temps
différent de la maladie.
Dans ce groupe qu’il a lui-même
pensé et organisé à l’intention des parents
des enfants soignés dans son service jusqu’au moment de leur mort, Daniel
Oppenheim, psychiatre et psychanalyste,
a une place particulière : il représente aux
yeux des parents le monde des soignants,
à la fois compétents et dévoués, quoique,
pourtant, incapables d’empêcher la mort.
Il est aussi celui qui a bien connu la souffrance de ces enfants.
Ainsi, conclut D. Oppenheim, « les
parents ont évolué positivement, ils l’ont
tous dit lors de la dernière réunion, et
cela a concerné tous les éléments qu’ils
avaient décrits dans leur souffrance et
leur désarroi du début du groupe. Leur
façon de parler d’eux-mêmes, de leur vie,
de l’enfant mort, des soignants du temps
de la maladie, des autres, de la fratrie, le
confirmait. [… ] La fin [du groupe] leur
apparaît [non comme une rupture violente, mais] comme une scansion s’inscrivant dans un processus qui s’est
déroulé, dans lequel ils ont été actifs, qui
a pris place dans le déroulement de leur
vie... Et ce processus de deuil, dans le
regard rétrospectif qu’ils portent sur lui, a
acquis une cohérence et un sens suffisants pour eux, sans forcément répondre
à toutes leurs questions ni perdre toute
son opacité ».
Ce récit fait entrer le lecteur dans les
pas-à-pas, les allées et venues des mouvements de l’élaboration qu’après coup
on appellera processus de deuil, qui est
aussi un ensemble de moments de vie.
Ainsi, le livre s’adresse à beaucoup, mais
en particulier à ceux qui, dans leur profession, ont à se trouver présents près de
parents en deuil.
C’est l’expérience très spécifique
d’un lieu thérapeutique. Elle s’est inscrite
dans un contexte précis qui lui donne
toute sa valeur particulière. Toutefois,
elle ne pourrait guère être transposée
comme telle dans un contexte autre.
André Demailly
À propos de
Jean-Pierre Algoud
Systémique. Vie et mort de la
civilisation occidentale ( 2 tomes),
Limonest, L’interdisciplinaire,
2002.
Il existe peu d’ouvrages dont le lecteur sorte plus cultivé et plus humain,
c’est-à-dire plus conscient de sa dette
envers le passé et de ses devoirs envers
l’avenir (non seulement de l’espèce mais
de toute vie sur terre).
L’ouvrage monumental (plus de
mille cinq cents pages richement illustrées) de Jean-Pierre Algoud est de ceux-là. Son titre est déjà déroutant :
Systémique. Vie et mort de la civilisation
occidentale, mais son contenu l’est plus
encore… Son auteur ne pouvait être
qu’atypique et « multicartes » : une formation de mécanicien et d’automaticien,
un court passage par Saint-Cyr, une carrière d’enseignant de sciences économiques et de gestion, des activités
d’éditeur et d’imprimeur… sans parler de
sa lecture des revues les plus diverses
dont Le journal des psychologues (cité
plusieurs fois dans l’ouvrage).
Son propos n’est pas modeste puisqu’il s’agit de refonder la science sur
l’homme, tout en réinsérant celui-ci dans
l’ordre de la nature et les voies de la
sagesse. Ce qui signifie, entre autres, que
la science est humaine (elle est le fait des
hommes), qu’elle n’a pas débuté au
XVIIe siècle, mais bien avant… et qu’elle
s’est peu à peu dévoyée sous les effets
conjoints du dualisme, du formalisme, du
réductionnisme et des cloisonnements
disciplinaires. La science authentique ne
peut être que systémique et humaine, en
puisant ses fondements non dans le plus
élémentaire (les particules atomiques)
mais dans la plénitude des rapports de
l’homme à son environnement, comme
cela a été entrepris par les civilisations
qui ont précédé la nôtre…
Pour développer son propos, l’auteur
entrelace donc deux fils conducteurs qui
s’éclairent mutuellement : 1) celui de la
connaissance de l’homme, où le mode de
fonctionnement de ses neurones ou de ses
gènes importe moins que la manière dont
il s’est organisé socialement pour survivre
et progresser, autrement dit les civilisations; 2) celui d’une approche systémique
de la réalité, qui est la seule qui permette
tant de révéler les aberrations de nos
choix actuels (politiques, économiques,
scientifiques et même vitaux) que de corriger le tir pour l’avenir…
Ainsi les civilisations sont-elles des
systèmes actifs et interactifs qui évoluent
en oscillant entre ordre et désordre. Tout
particulièrement, toute civilisation a une
vie et une mort, laquelle survient lorsque
ses modes d’organisation et de pilotage
ne parviennent plus à enrayer la montée
du désordre. Le cycle de vie moyen
d’une civilisation serait de 900 ans. La
plus ancienne, la civilisation égyptienne,
doit sa solidité au caractère très contraignant de son environnement : le Nil et les
saisons imposaient une hiérarchie très
forte (pharaon, prêtres) qui permettait
aux premiers agriculteurs de travailler au
mieux de leurs compétences et de leurs
moyens. L’Égypte connut même d’autres
cycles de civilisation à mesure que son
emprise s’étendait sur d’autres peuples et
sur un environnement plus diversifié.
D’autres civilisations suivirent : mésopotamienne, romaine, arabe, chinoise… et,
bien sûr, la civilisation occidentale
actuelle, dont Algoud prévoit la fin pour
les années 2050…
On notera au passage que l’auteur
estime qu’il n’y a pas eu de civilisation
grecque. L’apport grec n’est qu’un sous-produit dégradé des civilisations égyptienne et mésopotamienne, abusivement
glorifié par la civilisation occidentale qui
en reprendra, pour son malheur, les pires
aspects (mépris de l’action et des techniques, pensée analytique et causale,
goût pour la formalisation statique, apologie d’une démocratie qui endort l’individu au profit d’une oligarchie
toute-puissante).
En s’inspirant des Grecs, notre civilisation va à l’opposé d’une approche
systémique du monde… et engendre des
individus déboussolés, assistés et multidépendants… Compte tenu de son état
avancé de désintégration, attesté notamment par la stérilité croissante de ses territoires scientifiques émiettés et myopes,
il s’agit donc de refonder une science
authentique qui ne peut être que systémique, en s’inspirant des savoirs premiers légués par les civilisations
antérieures, et en espérant qu’elle
féconde la civilisation à venir (qui ne
pourra être que mondiale)…
Dans sa tentative, Algoud se garde
de dédaigner les contributions de ses
contemporains en faveur d’un regain de
l’approche systémique. Mais ceux-ci se
sont laissé piéger par leurs modèles :
modèle mécaniste de l’ordinateur pour
les cybernéticiens (Turing, Wiener) ;
modèle linéaire et mutilant des équations
différentielles pour d’autres (von Bertalanffy, Forrester). D’un côté, la machine
reste un système hétéronome dont les
fins sont fixées par l’homme (et qui ne
peuvent l’éclairer sur les siennes) ; de
l’autre, les équations différentielles ne
sont que des outils rudimentaires, incapables de rendre compte des interactions
et rétroactions des systèmes dans leurs
environnements multiples.
Averti de ces écueils, Algoud présente les bases et volets de la systémique
à construire : systémologie (formes et
propriétés des systèmes), systémogenèse
(évolution des systèmes) et systémométrie (étude des systèmes).
Plutôt que de tenter de résumer des
pages si denses, nous soulignerons que
chaque volet contient des morceaux de
bravoure qui passionneront le psycho-logue. En systémologie, dans la partie
consacrée aux modes d’organisation,
celui-ci appréciera la description des
pathologies pyramidales (ou hiérarchiques) qui correspondent à la dépossession de toute initiative des « opérationnels » au profit de « fonctionnels » ou
de « politiques » parasites. En systémogenèse, il notera le coup de chapeau à
Kurt Lewin pour sa théorie du champ (le
système considéré comme champ de
forces en interaction avec d’autres
champs). En systémométrie, il trouvera
un exposé limpide et savoureux des ressources et limites des mathématiques, et
notamment des prestigieuses équations
différentielles, censées établir la suprématie des sciences économiques parmi les
sciences humaines… pour les laisser
encore plus démunies que la psychologie
(qui ne se porte guère mieux d’ailleurs,
avec ses statistiques descriptives ou inférentielles) : dès qu’on a pris la mesure de
leur blindage mathématique, les forteresses disciplinaires prennent plutôt l’allure de prisons de carton où chacun
s’enferme pour son malheur…
Soulignons aussi, à la fin de ce parcours provocant et percutant, la mise à
mal de l’un des mythes les plus ancrés
dans notre civilisation : celui de la complexité croissante des systèmes au profit
de l’homme qui en serait le sommet.
Algoud montre qu’il n’en est rien et que
les petites bactéries font preuve de capacités d’adaptation et d’évolution supérieures aux nôtres (tout au moins tant que
nous nous accrocherons à nos modes de
pilotage et d’organisation actuels) : non
seulement elles s’adaptent fort bien aux
environnements les plus extrêmes et
notamment à nos armes de destruction à
leur encontre (les antibiotiques), mais
elles sont capables de muter ou d’échanger leurs compétences bien plus rapidement que nous ! L’homme est donc loin
d’avoir gagné la partie et risque fort de
disparaître de cette terre (et plus vite qu’il
n’est venu)… si la prochaine civilisation
ne se construit pas sur des bases plus systémiques !
Bien entendu, on note, par-ci par-là,
des faiblesses, des lacunes ou des prises
de position un peu trop sommaires. En
revanche, ce livre ne prend jamais l’allure d’un traité définitif et fermé où tout
serait dit… Il ne fait qu’ouvrir des pistes
et proposer des approches… S’il considère que sa discipline s’apparente davantage à un carrefour qu’à une forteresse,
tout psychologue devrait y voir l’appel à
un sursaut collectif qui le concerne directement…
Claude Tapia
À propos de
J.D. Nasio
Un psychanalyste sur le divan,
Paris, Payot, 2002,190 p.
Le dernier ouvrage de J.D. Nasio
diffère apparemment des précédents en
ce qu’il se met lui-même en scène, c’est-à-dire « sur le divan », pour se livrer à
une réflexion, encadrée par les questions
convenues d’un étudiant, sur ses propres
pratiques thérapeutiques. Le lecteur comprend vite que le projet de cet ouvrage
n’est pas de faire avancer la connaissance
scientifique, disons la pensée psychanalytique, ou d’explorer une parcelle nouvelle de ce champ – ou alors cet objectif
reste secondaire –, mais de vulgariser
certains aspects de la cure à travers de
nombreux exemples et de rectifier, autant
qu’il était possible de le faire dans ce
cadre limité, les pseudo-connaissances,
les représentations débiles concernant la
psychanalyse qui circulent assez largement au sein du public non averti. Notons
tout de suite que cette vulgarisation n’a
rien de vulgaire et ne donne en aucune
façon dans la facilité, même si l’auteur
s’appuie sur un double procédé qui a fait
ses preuves : se faire interroger par un
disciple acquis à ses conceptions et
convictions, simuler l’existence d’un
auditoire ou d’un lectorat naïf en la
matière mais très désireux d’apprendre et
d’assimiler le message (depuis quelques
années, les ouvrages du genre Le racisme
expliqué à mes enfants ou Le bouddhisme
raconté à mes amis fleurissent à la
devanture des librairies). Cela n’enlève
rien à l’essentiel d’une intention éminemment pédagogique et « ouverte » à
d’éventuelles contradictions ou réserves,
qui à vrai dire ne viennent pas, car alors
il aurait fallu pour cela changer de stratégie ou adopter une présentation articulée
selon le modèle de l’entretien-débat
contradictoire. Les écrivains ou auteurs
dramatiques ont largement utilisé la fiction d’une rencontre entre des personnages incarnant des thèses antagonistes
pour faire saisir l’essence d’une théorie,
d’une œuvre artistique, d’une pensée philosophique, etc. On a vu il y a quelques
années, au théâtre, l’excellente dramatique d’Eric Emmanuel Schmitt Le visiteur, montrant à Vienne, après l’invasion
nazie, l’affrontement du vieux Sigmund
avec l’envoyé de Dieu; ou, récemment
jouée, la pièce de Terry Johnson Hystéria
qui met en scène le choc, sur le mode
parodique, des deux figures de la modernité que sont Sigmund Freud et Salvador
Dali.
Cette digression n’est pas pour souligner les limites de l’essai de Nasio,
mais au contraire pour caractériser son
option pédagogique. Option tout à fait
cohérente avec le projet de clarification
et de simplification des aspects les plus
ardus du corpus psychanalytique. C’est
ainsi, par exemple, qu’il entreprend
(p. 171) l’explicitation du concept lacanien d’« objet petit a » à travers le récit
anecdotique de l’amour d’un patient pour
une jeune femme, Albertine (clin d’œil à
Proust), qui présente toutes les qualités
imaginables et qui a toutes les raisons
d’être aimée sans qu’aucune d’elles n’explique la force de sa séduction, de la fascination qu’elle exerce. Nasio invoque ici
les notions de « je-ne-sais-quoi » et ce
« presque rien » qui ont fait le retentissement inoubliable des « leçons » de
W. Yankelevitch. Il faut dire qu’ici Nasio
pousse un peu loin la volonté de simplification à propos de l’« objet petit a »,
notion qui renvoie à l’hypothèse lacanienne de l’indépassable statut d’objet
pulsionnel partiel du sujet, indéfiniment
substituable à d’autres, d’où son essence
d’être peu de chose, « presque rien »
(voir l’article de A. Juranville, « Singulières amours », dans Le journal des psychologues, n° 199, juillet-août 2002). Sur
d’autres points, les définitions, les explications, quand elles ne frôlent pas la
recette – voir par exemple les conseils sur
les conditions de la pérennité de l’amour
dans le couple (p. 84) ou sur la manière
de soigner la jalousie (p. 80) –, sont parfaitement claires et répondent sans doute
à l’attente d’un vaste public. La définition de la santé mentale comme « l’état
d’une personne capable de connaître ses
limites et de les aimer » (p. 27), celle de
l’efficacité d’une analyse (« si elle
conduit le patient à changer la vision
qu’il avait de lui-même malade », p. 23)
ou celle de la « technique psychanalytique » comparée à d’autres techniques
psychothérapeutiques (p. 22) contribuent
à clarifier les idées sur ce vaste domaine
d’application des procédures et des techniques de la thérapie. Il faut aussi compter parmi les multiples qualités de
l’ouvrage le fait qu’il survole le vaste
registre des problèmes rencontrés par
tout un chacun dans le cadre de sa vie
quotidienne – la vie de couple, la dépendance affective dans la famille ou la vie
professionnelle, l’homosexualité, l’éducation des jeunes, etc., et sur lesquels il
souhaite être informé et rassuré.
La philosophie et l’humanisme de
l’auteur se révèlent au fil des chapitres ;
elle tient en deux propositions : la première ne me semble pas très éloignée du
concept de résilience proposé par Cyrulnik, à savoir : « Tout le monde peut réussir sa vie malgré les handicaps et les
obstacles » ; la seconde est empruntée à
Lacan : « Ce qu’on nous demande, il faut
l’appeler d’un mot simple, c’est le bonheur » (p. 48). Peut-être pourrait-on
reprocher à Nasio, au terme de cette
« lecture », la tendance à gommer dans
son ouvrage le caractère hypothétique des
principales analyses et schémas freudiens
ou lacaniens et à présenter un certain
nombre de contributions conceptuelles
comme définitivement acquises.
[1]
Association des enseignants et chercheurs
en sciences de l’éducation.
[2]
Le travail important que menait Arnaud
Chatenoud sur la question du réseau de soutien social des familles restera malheureusement inachevé : c’est avec stupeur et tristesse
que nous avons appris son décès, qui
endeuille l’équipe du CREF de Paris X Nanterre.
[3]
Cf.
Projets en action sociale. Entre
contraintes et créativité ( 1998),
Les usagers
de l’action sociale. Sujets, clients ou bénéficiaires ? ( 2000), publiés dans la même collection, « Savoir et formation », aux éditions
L’Harmattan.