2003
Connexions
Procédures et gestion des risques
Michel Monroy
Implications du terme de procédure
On entend communément par ce terme l’établissement de conditions ordonnées diachroniquement, cadrant une activité dans son déroulement, vérifiables ultérieurement, apportant certaines garanties,
générant un état de droit ou, à l’inverse, de non-conformité en cas de
non-respect, et impliquant une contrainte acceptée réciproquement par
des partenaires.
On peut rapprocher le terme de ceux de progression et de processus
(moins contraignants dans la forme), de celui de procédé (plus pragmatique, opératoire et individuel), mais aussi de celui de protocole (dans
son double sens de conduite d’opération et de cérémonial). Une acception particulière a été proposée par le Prix Nobel Herbert Simon lorsqu’il définit une « rationalité procédurale » caractérisant une
progression par étapes invalidables, dans le raisonnement, à partir de
prémices encore mal définis. Ce type de rationalité s’oppose à la rationalité « substantive » qui prétendrait accéder d’emblée à un résultat
valable au terme d’un raisonnement initial. On voit confirmer ici l’importance du délai, du détour, de la progressivité, de la précaution qu’implique le terme procédure, dont on ne retient trop souvent que l’aspect
lourd et contraignant.
Pour revenir à son acception commune, le terme procédure semble
antinomique de l’improvisation, de l’initiative purement individuelle,
de l’invention, de la créativité et de la libre appréciation. On verra plus
loin que, en particulier dans le domaine de l’évaluation des risques, ce
sont précisément les procédures bien cadrées de concertation qui sont
les meilleures garantes d’une créativité en commun.
Dangers, risques, menaces et « société défensive »
La nébuleuse des risques et menaces, de leurs représentations et des
parades qui leur sont opposées est trop riche pour être abordée en détail
ici
[1]. On se contentera de rappeler que la vulnérabilité peut concerner
aussi bien les personnes que les organisations et les systèmes humains,
et que les menaces peuvent avoir aussi bien une origine naturelle que
technologique ou encore intentionnelle
[2]. On peut se demander si toute
procédure n’implique pas de façon implicite la prévention d’un ou de
plusieurs risques. Les procédures policières ou judiciaires sont censées
prévenir l’arbitraire, les procédures démocratiques prévenir la tyrannie,
les procédures d’habilitation ou de conformité prévenir l’incompétence
ou l’inadéquation d’un objet à sa fin, les procédures d’expertise prévenir l’erreur, etc.
Mais c’est sans doute dans le domaine de la gestion des risques que
l’on voit fleurir la plus grande quantité de procédures, en particulier à
propos des risques technologiques
[3]. De récentes catastrophes ont mis
au premier plan de l’actualité la nécessité de mieux prévenir, gérer,
réparer et indemniser. Les procédures interviennent à plusieurs niveaux,
qui ont chacun leur logique propre : (a) le niveau de l’évaluation initiale
des risques, (b) le niveau de la détection des signaux de danger, (c) celui
des conduites à tenir en cas d’incident majeur, (d) celui de la gestion de
la crise, (e) celui de la médiatisation (consignes, réassurance, rumeurs,
interprétations), (f) celui de l’expertise des dommages et de l’indemnisation, (g) celui de l’expertise judiciaire et (h) celui de l’expertise technique, distincte de la précédente et dénommée le plus souvent « retour
d’expérience »; enfin, il faut y ajouter (i), le niveau – plus exclusivement humain – de la réparation psychologique, de la gestion de la peur
et, souvent, du deuil, du retour de la confiance.
À tous ces niveaux interviennent des procédures de plus en plus précises, qui, si elles laissent toute la place au génie individuel et à l’invention, n’en laissent guère à l’improvisation. Que ces procédures
soient suffisantes, la réalité est là pour le démentir, qu’elles soient utiles
et améliorables, les différents acteurs semblent en convenir; qu’elles
comportent elles-mêmes des risques, on tentera d’en donner quelques
exemples.
Intérêt et fonctions des procédures
Avant tout, il faut remarquer que les procédures sont une tentative
de maîtrise et de cadrage de la complexité, de la diversité du réel et de
l’imprévisible des réactions humaines. Dans le domaine de la gestion
des risques, il peut sembler important de bien cerner les paramètres
principaux et de standardiser certains comportements pour aller à l’essentiel dans tous les cas, et quelle que soit la compétence des acteurs.
De plus, dans la majorité des cas, le risque a une dimension sociale et
collective (de l’alcool au volant aux risques industriels et même aux
méfaits du tabagisme collectivement pris en charge). Cela donne une
certaine légitimité au caractère contraignant des procédures de prévention et de gestion des risques.
Si l’on reprend les neuf niveaux retenus plus haut dans ce domaine
et qui vont de l’évaluation initiale des risques à la prévention des effets
psychologiques à long terme d’une catastrophe, on s’aperçoit que les
procédures n’ont pas été élaborées de la même façon à ces différents
niveaux.
De même, en fonction du type de menace (risques naturels, dommages humains involontaires, agressions), les procédures d’évaluation,
de gestion et de réparation n’ont pratiquement pas de commune mesure.
On peut remarquer que, dans la majorité des cas, ce sont les phases
d’évaluation et de réparation qui prêtent le plus à controverse et qui sont
donc les moins favorables à l’élaboration de procédures. Ces réserves
étant faites, on peut revenir sur les fonctions les plus courantes des procédures. Outre la réduction de la perception de la complexité, la procédure est un garant de lisibilité sur le moment; dans l’après-coup, elle
fournit des traces aisément analysables sur ce qui s’est passé dans un
moment de crise. Au plan pratique et didactique, la procédure permet
une grande facilité d’apprentissage (de gestes, d’analyse rapide, d’évaluation de gravité). Elle pourrait pallier, dans une certaine mesure, l’absence d’expérience des acteurs. À cet égard, elle a une fonction de
réassurance bien utile pour éviter la confusion et la panique, mais dont
nous verrons les limites. Au plan de la gestion du temps, elle introduit
un délai, une « différance » susceptible de pallier la panique et l’improvisation. Elle installe une scansion du temps, un phasage pouvant donner le sentiment d’une maîtrise, même si celle-ci n’a qu’une valeur
pédagogique. Au stade de l’évaluation préventive, la procédure oblige à
accepter l’idée de risque, trop souvent occultée, les Cassandre ayant
mauvaise presse.
Les procédures concernant les conduites en cas d’incident majeur
ont une fonction d’implication obligée d’acteurs et de systèmes à partir
de certains indices. Cette implication peut être technique, hiérarchique,
administrative, médiatique, et concerner des secours extérieurs au système. La procédure a alors une fonction de mobilisation élargie quasi-ment automatique et qui n’est plus laissée à l’appréciation individuelle.
On a donc un double mouvement, d’une part de sélection et de réduction des paramètres pertinents à retenir et, d’autre part, de multiplication
des acteurs et des systèmes concernés.
Même la médiatisation de certains incidents industriels fait l’objet
de procédures précises : après une longue période de discrétion extrême,
qui avait entraîné une suspicion forte dans l’opinion, l’industrie de
l’atome a mis au point une politique de communication parfaitement
codée en fonction de la gravité des incidents.
En matière de risques, toutes les procédures, y compris celles qui
concernent les analyses
a posteriori et les sanctions, sont anticipatrices
de phénomènes ultérieurs. Le slogan du « Plus jamais ça ! », constante
de la post-catastrophe, est souvent générateur de nouvelles procédures
de détection, prévention, gestion et réparation. Une des fonctions des
procédures est alors de tenter de réduire le champ de « l’impensable »,
qui est pourtant réellement survenu
[4].
Une tendance forte se dessine actuellement chez tous les partenaires
concernés par les risques naturels et industriels (industriels, experts,
syndicats, associations d’usagers, politiques, administratifs, riskmanagers, sociologues); elle consiste dans la prise de conscience de la nécessité impérative de démocratiser le débat sur le risque, de prendre en
compte des évaluations plurielles, de dépasser la notion d’un public
ignare et irresponsable, passif par définition. Ayant touché les limites de
la pédagogie informative, on a mis au point des procédures de débat
donnant une voix à tous les partenaires concernés, fixant des règles précises et des phases de consultation. La fonction de ces procédures est la
production d’une créativité en commun et d’une invention de solutions
que tous les partenaires soient susceptibles de s’approprier. Il s’avère
que sans l’instauration de procédures précises et obligées, la nécessité
du débat, pourtant reconnue, ne pouvait rester qu’un vœu pieux.
Les deux dernières fonctions évoquées ici seront celles d’autorité et
de responsabilité. Elles véhiculent une certaine ambiguïté. En effet, l’allégation d’une procédure obligée, prescrite par les plus hautes autorités,
peut renforcer le pouvoir d’un intermédiaire, et ce jusqu’à un formalisme paralysant. Mais, parallèlement, un subordonné peut s’appuyer
sur la procédure pour contester une position hiérarchique jugée arbitraire. On citera l’exemple du droit de retrait permettant un refus
d’obéissance en cas de danger manifeste. De même, dans le champ de
la responsabilité, la procédure est contraignante et la mobilise, avec des
sanctions possibles en cas d’inobservance. Mais, à l’inverse, la responsabilité d’initiative et d’invention de solutions est diminuée. Enfin, dans
la recherche des responsabilités après un drame, l’observance des procédures par un acteur diminue son risque de mise en cause.
Limite et dangers des procédures
La première limite des procédures en matière de risque réside dans
leur incapacité à couvrir toutes les éventualités et la richesse des possibles, et ce malgré (ou à cause de) une « entrée dans le détail » qui peut
se retourner contre les meilleures intentions. Quel que soit le souci de
tout prévoir, l’impensable surgit toujours et prive la procédure d’une
partie de ses atouts. D’autre part, la procédure est nécessairement standardisante et s’accommode mal de l’infinie diversité des contextes.
Le reproche le plus souvent formulé est celui de la lourdeur et de
l’aspect mécanique, routinier, apparaissant souvent superflu en face de
problèmes apparemment simples.
Éliminant la perception de la complexité des problèmes au bénéfice
d’un réductionnisme pragmatique, la procédure peut paradoxalement,
par sa multiplication, créer une autre complexité : celle des règles
contradictoires à observer. Dans certains domaines, une véritable « hiérarchie enchevêtrée » de prescriptions peut engendrer la paralysie.
Les procédures relèvent, outre leur aspect pédagogique et pragmatique, d’une certaine défiance quant aux possibilités de l’initiative individuelle et peuvent s’avérer démobilisatrices. Pourquoi réfléchir
puisque tout a été prévu ? Naguère, les consignes de sécurité, dans certaines entreprises comme la SNCF, étaient à ce point détaillées qu’elles
laissaient peu de place aux réactions individuelles, pourtant précieuses.
Depuis, on semble s’orienter vers une pédagogie visant à l’appropriation d’une gestion des risques. Le fait que les consignes de sécurité
soient souvent perçues comme une émanation du pouvoir ne facilite pas
leur application. D’autant que ces procédures de précaution sont souvent peu compatibles avec la commodité du travail. On pense ici à la
sécurité dans les travaux du bâtiment, largement pourvoyeurs d’accidents.
Les experts constatent, malgré la multiplication des mesures et procédures en matière de risques professionnels depuis quelques années,
qu’un inquiétant palier apparaît dans le graphique de la diminution des
accidents. Preuve que les procédures ne suffisent pas si elles ne s’accompagnent pas d’une culture de la sécurité dépassant la simple prescription.
L’exploitation des procédures et de leur non-respect à des fins
exclusivement judiciaires génère un univers de la faute et de la vengeance très éloigné de ce que nécessiterait une vraie prévention. On peut
aussi observer que plus on codifie le jeu, plus il y a de gens hors jeu.
Si les procédures sont figées, elles deviennent rapidement obsolètes
dans le cadre de nouvelles techniques et de nouveaux contextes. La
notion de risque doit être constamment réactualisée. Un spécialiste des
catastrophes, Patrick Lagadec, constate que les plus beaux plans d’urgence sont souvent oubliés dans des placards, inadaptés et inopérants le
jour venu
[5]. Actualisations et ajustements s’imposent.
On peut remarquer que les procédures sont plus faciles à définir et
à mettre en œuvre dans un cadre limité où s’exercent des activités peu
complexes. Par contre, lorsqu’il s’agit d’un territoire multi-acteurs aux
multiples activités intriquées, aux lignes hiérarchiques diversifiées, on
ne peut miser sur l’efficacité des seules procédures. Un rapport du
Conseil économique et social
[6] insiste sur cette difficulté, en particulier
dans le cadre de la sous-traitance.
Si la procédure génère une réassurance bien utile comme prévention
de la panique, elle peut aussi engendrer un excès de confiance préjudiciable à la vigilance. Ainsi, l’on constate que, dans un certain nombre de
cas, les procédures s’avèrent non seulement inadéquates mais génèrent
des effets contre-productifs dans le cadre même de leurs finalités.
Les procédures comme outils et non comme prothèse du lien social
On admet de plus en plus que le risque comme la sécurité sont des
construits sociaux. Les procédures semblent incontournables dans le
champ de la sécurité, mais elles sont bien sûr insuffisantes et doivent
être étroitement encadrées, coélaborées, réévaluées, ajustées. Elles sont,
comme tout institué, sujettes à l’usure et réductrices de singularités et de
complexité.
Les procédures en matière de risque ne peuvent prendre toute leur
valeur que si elles s’inscrivent dans un travail en commun de construction de la confiance
[7].
[1]
U. Beck,
La société du risque, Aubier, 2001.
[2]
M. Monroy,
La société défensive, PUF, 2003.
[3]
J. Theys, J.L. Fabiani
et al.,
La société vulnérable, Presses ENS.
[4]
J.-P. Dupuy,
Pour un catastrophisme éclairé, Le Seuil, 2002.
[5]
P. Lagadec,
États d’urgence, Le Seuil, 1988.
[6]
C. Fiterman,
Prévention et gestion des risques technologiques et industriels, Conseil économique et social, Éd. J.O. 2003.
[7]
G. Le Cardinal; J.-F. Guyonnet; B. Pouzoulic,
La dynamique de la confiance, Dunod, 1997.