La crise de la vache folle : « psychose », contestation, mémoire et amnésie
Estelle Masson
Claude Fischler
Stéphane Laurens
Jocelyn Raude
Les phénomènes de crises alimentaires et la
chute des consommations qui les accompagne
sont fréquemment décrits, en particulier dans
les médias, comme des manifestations « d’irrationalité » (peur, panique, « psychose »),
sans rapport avec le risque « réel » évalué
selon des critères probabilistes. Des travaux
empiriques menés à l’occasion de la
deuxième crise de la « vache folle » ( 2000-2001) montrent que les citoyensconsommateurs ne se bornent pas à évaluer les risques :
dégoût, jugement moral, indignation, réprobation les conduisent parfois à la contestation
de l’ordre socio-économique contemporain.
Les données recueillies à l’occasion de quatre
focus groups et d’une enquête approfondie
par questionnaire téléphonique sur échantillon national représentatif en janvier 2001,
soit « à chaud » pendant la deuxième crise
dite de la vache folle, montrent que les personnes interrogées justifient souvent leur abstention de consommation par une protestation
ou une révolte, présentée éventuellement
comme un véritable boycott. De novembre
2000 au printemps 2001, les interviewés
manifestent une grande véhémence contre
l’utilisation des farines animales ou le fait
qu’on ait « transformé des herbivores en carnivores ». Mais quelques mois plus tard, les
participants à des focus groups semblent avoir
« oublié » pourquoi ils ont un temps boycotté
le bœuf. Ils restituent à leur tour un discours
de « psychose collective » rebrassant et agrégeant les images de cette crise et celles
d’autres crises (fièvre aphteuse). La mémoire
individuelle a fait place à la mémoire collective.
Crises associated with food safety and the
consecutive drops in consumption have often
been referred to as « food scares » or « food
panics » or even, in the french media, « collective psychosis ». They have typically been
described as irrational in view of the scientific, probabilistic evaluation of risk. Empirical
work conducted on the occasion of the second
BSE crisis ( 2000-2001) showed that consumers did not just perform an evaluation of
risk. They also displayed disgust, moral judgments and outrage and they were sometimes
led to make manifest their disapproval of
some aspects of the contemporary socioeconomic order. Data from four focus groups and
a national survey on a representative sample
of 1000 subjects collected in January of 2001,
still at a high point in the crisis, show that
subjects often describe quitting beef following the mad cow crisis as an act of protest or
even a boycott. Between November 2001 and
the Spring of 2001, interviewees were highly
indignant against the use of MBM (Meat and
Bone Meal) in animal feed and complained
that « herbivores have been turned into carnivores ». A few months later, participants in
focus groups seemed to habe « forgotten »
why they once boycotted beef. They now seemed to have internalized the view that the crisis was panic and irrationality and they
indiscriminately mixed images from this crisis with those from other ones, such as the
foot and mouth disease epidemic or the first
BSE crisis. Collective memory replaces individual memory.
• Introduction
• Peur irraisonnée ou prudence bien mesurée ?
« Dans le doute, abstiens-toi »
— Crise économique, chute de la consommation
et évocation d’une « psychose collective »
• Savoir n’empêche pas d’être inquiet
• La crise de la vache folle :
cristallisation des angoisses des mangeurs
sur un aliment spécifique ?
• L’abstention de viande comme forme de contestation
— Culture et choix alimentaires
• Le choc d’une transgression jugée révoltante
• S’abstenir de bœuf pour manifester son désaccord ?
• Conclusion :
quand la mémoire collective gomme l’action individuelle
• Bibliographie