2003
Connexions
Inégalités sexuelles dans la mémoire collective et représentations des différences entre les sexes
[1]
Gabrielle Poeschl
Gabrielle Poeschl, université de Porto.
Par un bref survol historique, nous cherchons
à démontrer que, contrairement à ce que
croient la plupart des gens, les différences de
statut entre les hommes et les femmes
n’étaient pas plus importantes dans les débuts
de l’histoire de l’humanité qu’elles ne l’ont
été par la suite. Certains évènements qui marquent l’histoire des relations entre les sexes
ont toutefois été oubliés ou distordus, par
omission sélective ou reconstruction. Absents
de la mémoire collective, ils ont permis à de
nouvelles croyances sur la nature et la vocation des deux groupes sexuels de se développer et de se structurer. Le bien-fondé de ces
croyances est discuté, tout comme le rôle
qu’elles jouent à l’heure actuelle dans le
maintient de l’ordre social.
Through a brief historical glance, we attempt
to demonstrate that, contrarily to what most
people think, the status differences between
men and women were not larger in the beginning of mankind’s history that they were later.
Some events that mark the history of the relationships between the sexes were however
forgotten or distorted, by selective omission
or reconstruction. Absent from collective
memory, they allowed new beliefs about the
nature and the vocation of the two sexes to be
formed and to get structured. The reasonableness of these beliefs is discussed, as well as
the role they presently play in the maintenance of the social order.
Nous vivons actuellement dans des sociétés soumises à une rapide
innovation technologique, dans lesquelles les populations vivent principalement dans des villes, se consacrent à un travail « en entreprise » et
sont « citoyens d’un état-nation ». Nous avons tendance à oublier que
les fabriques et les bureaux n’existaient que sous une forme rudimentaire au XVIIIe siècle, et que les écoles, les hôpitaux et les prisons ne sont
devenues des institutions courantes qu’à partir du XIXe siècle. L’égalité
civile, le suffrage universel, le sentiment d’appartenir à une communauté nationale sont tout aussi récents (Giddens, 1982).
Il semble donc que, si la Révolution française et la Révolution
Industrielle sont des événements qui restent marqués dans la mémoire
collective (Deschamps, Páez et Pennebaker, 2001), on ne se souvienne
pas très précisément des traditions et des formes d’organisation sociale
dans lesquelles l’humanité a vécu durant des milliers d’années et dont
ces deux « grandes révolutions » ont entraîné le déclin. Ainsi, certains
fait historiques restent présents dans la mémoire collective, d’autres
sombrent dans l’oubli, tandis que des souvenirs partagés, qui reposent
sur des faits assumés, sont, en réalité, entièrement reconstruits (Pennebaker et Banasik, 1997). Ces plages reconstruites de l’histoire traduisent
souvent des a priori ou des préjugés, lorsqu’elles ne servent pas à expliquer et à justifier les relations qu’entretiennent aujourd’hui certains
groupes sociaux. Par exemple, la croyance selon laquelle, dans les premiers groupes humains, les hommes partaient chasser pour nourrir leur
famille alors que les femmes restaient au campement pour s’occuper des
enfants est commune, mais inexacte. Elle peut cependant être expliquée
par le fait que nous assumons souvent que ce qui est vrai dans notre
société est naturel ou normal, et qu’il en était de même à d’autres
époques ou dans d’autres cultures (Nielsen, 1990).
La conviction que les hommes et les femmes sont faits pour vivre
dans des sphères séparées, de statut inégal, est liée à une autre croyance,
tout aussi largement répandue, selon laquelle les hommes et les femmes
auraient des traits de personnalité, des compétences et des comportements différents. L’affirmation de l’existence de différences naturelles
entre les sexes, qui a succédé à l’affirmation de l’infériorité des femmes,
est une construction sociale relativement récente. Elle a fait – et fait
encore – l’objet de nombreux débats, aussi bien dans les milieux académiques que dans les conversations quotidiennes. À l’heure actuelle, les
oppositions entre les partisans de l’égalité dans la ressemblance et ceux
de l’égalité dans la différence continuent à refléter des motivations différentes qui renvoient, inéluctablement, à des façons distinctes de
concevoir les relations entre les groupes sexuels.
Un simple retour dans le temps devrait nous permettre de sortir de
l’armoire de l’histoire des faits soigneusement archivés, d’élucider certains présupposés à propos des inégalités entre les hommes et les
femmes, et de clarifier les enjeux qui sous-tendent les positions adoptées aussi bien par les psychologues que par les individus en général par
rapport aux différences entre les sexes.
Les inégalités entre les sexes
Il y a environ 10 000 ans, tous les hommes étaient chasseurscueilleurs et ce, depuis l’émergence de l’homme en tant que tel, il y a
environ 2 millions d’années. En d’autres termes, l’humanité a vécu et
s’est développée grâce à la chasse et à la cueillette pendant 99% de son
histoire (Encyclopédie Hachette en ligne). L’observation des sociétés
qui, aujourd’hui encore, vivent de la cueillette, de la chasse et de la
pêche révèle que, dans les débuts de la civilisation humaine, le statut des
hommes et des femmes était plus ou moins égal ou, pour le moins, que
les différences entre les sexes n’étaient, généralement, pas aussi grandes
que celles que l’on peut observer dans des sociétés technologiquement
plus développées. Par exemple, il existe une grande flexibilité dans la
division des tâches et les femmes quittent aussi souvent le campement
que les hommes pour partir à la recherche de nourriture (Nielsen, 1990).
Si la chasse – principalement celle des grands mammifères – est
plutôt l’affaire des hommes, et la cueillette, la capture de mollusques et
de petits mammifères, l’affaire des femmes, 70% de l’alimentation proviennent de la cueillette (Encyclopédie Hachette en ligne). Cette constatation invalide la thèse selon laquelle les femmes des premiers groupes
humains auraient offert aux hommes le sexe et la déférence en échange
de nourriture. Par ailleurs, les femmes ne restent pas longtemps inactives lorsqu’elles mettent au monde leurs bébés et, très vite, elles les
portent pour partir en quête de nourriture. Lorsqu’elles vont chasser,
elles sont aussi habituées à transporter les carcasses d’animaux qu’elles
ont tués (Montagu, 1999).
Enfin, contrairement à ce que l’on pense souvent aussi, il semble
que ce ne soit pas l’homme chasseur mais la femme cueilleuse qui aurait
inventé les premiers outils, et que ce ne soient pas les femmes mais les
hommes et les enfants qui auraient arboré le plus de parures. Il s’avère
ainsi que certains savoirs ont été entièrement conçus dans l’imagination
de préhistoriens qui, en l’absence d’information, ont projeté sur la
femme préhistorique le rôle assigné à la femme dans leur propre société
(Julien, 1999). Ce phénomène n’est pas rare et il a été maintes fois
observé, au contraire, que la mémoire collective est remodelée par des
inventions ou des redéfinitions visant à adapter le passé au présent (Pennebaker et Banasik, 1997).
Après la fin de la glaciation de Würm, vers 10 000 ans av. J.-C., les
sociétés de chasseurs-cueilleurs disparaissent plus ou moins rapidement. Au cours du néolithique, les sociétés deviennent plus sédentaires,
apprennent à domestiquer les animaux et à faire germer des plantes à
partir de semences, bien que la collecte, la chasse et la pêche subsistent.
Dans les sociétés agricoles, les activités se spécialisent; l’organisation
sociale des groupes se modifie et les groupes égalitaires, caractéristiques des chasseurs-cueilleurs, font place aux sociétés hiérarchisées
(Encyclopédie Hachette en ligne). L’agriculture, limitée à une parcelle
de terrain, commence par être le monopole des femmes, tout comme la
préparation des aliments et diverses activités manuelles, comme la poterie, l’art de confectionner des paniers, de filer et de tisser. La contribution des femmes à la production alimentaire laisse supposer que leur
statut social est assez élevé (Michel, 1983).
Avec l’accroissement de la production apparaissent les pratiques de
stockage et de troc, ainsi que l’augmentation de la participation masculine au travail agricole. Le sens de la propriété se développe et la stratification sociale s’intensifie. Le statut plus bas des femmes est révélé par
diverses pratiques sociales, parmi lesquelles la polygamie, qui a pour
objectif d’augmenter le bien-être économique de la famille, et le paiement d’une dot à la famille de la future épouse, qui assure au mari des
droits sur les services économiques et sexuels de la femme et sur leurs
futurs enfants (Nielsen, 1990). Alors que, durant des milliers d’années,
la Déesse Mère fut l’unique objet de vénération, l’apparition de statuettes représentant l’homme et son symbole, le phallus, révèle une plus
grande reconnaissance du rôle masculin dans la procréation et l’affaiblissement des bases du matriarcat (Michel, 1983).
Pourtant, selon Nielsen ( 1990), ce n’est guère qu’à partir de l’invention de la charrue (environ 3 000 ans av. J.-C.) que l’agriculture se
développe à large échelle et qu’émergent les grandes sociétés agraires et
sédentaires (comme la Grèce et Rome), organisées en états ou en
empires. La spécialisation des activités et la stratification sociale s’accentuent. Les hommes se substituent aux femmes dans la plupart des
travaux agricoles, notamment dans ceux qui sont exécutés à l’aide de
machines. Pour la première fois, les femmes deviennent économiquement dépendantes des hommes. Elles sont toujours plus souvent assignées aux tâches domestiques et, dans la mesure où leur participation à
la sphère publique diminue, leur statut social décline.
Finalement, au cours du XVIIIe siècle, la Révolution Industrielle
entraîne un changement radical dans la société occidentale : le travail
mécanisé en usine se substitue progressivement à l’agriculture et à l’artisanat, les villes croissent et accueillent une nouvelle population d’ouvriers salariés, dont le dénuement est extrême et les conditions de
logement misérables (Encyclopédie Hachette en ligne). Les débats que
soulèvent alors les conditions de vie des ouvriers concernent cependant
davantage les conséquences de l’exploitation capitaliste sur l’organisation de leur vie familiale que sur la faiblesse de leurs salaires et de leurs
moyens de subsistance (Cicchelli-Pugeault et Cicchelli, 1998).
Selon Cicchelli-Pugeault et Cicchelli ( 1998), le modèle familial de
la classe ouvrière va en effet à l’encontre du modèle qui se diffuse dans
les milieux aisés. Alors que le modèle familial de la bourgeoisie industrielle est caractérisé par trois aspects (une éducation différenciée dès la
petite enfance pour les garçons et pour les filles, l’assignation de la
femme au foyer et l’attribution à l’homme du rôle de gagne-pain), dans
les familles ouvrières l’insécurité de l’emploi masculin et les salaires
inférieurs versés aux femmes et aux enfants font en sorte que ceux-ci
sont souvent contraints de travailler pour assurer la survie du foyer.
Parallèlement, la misère du milieu ouvrier conduit à l’adoption de
modèles alternatifs à la vie familiale bourgeoise. L’ouvrier opte pour le
célibat, se transformant en « mauvais pauvre », célibataire impénitent
voué à la débauche, séduisant les femmes pour les abandonner ensuite
avec leurs enfants, ou pour la cohabitation, « une cause de dégénérescence de la société ». En d’autres termes, le paupérisme apparaît comme
antisocial et source de crime, et la classe ouvrière est perçue comme
dangereuse par la bourgeoisie (Cicchelli-Pugeault et Cicchelli, 1998).
Dans la mesure où le mariage « inspire l’amour de l’ordre, attache
au régime social, transforme un révolté en un citoyen paisible, ennemi
des révolutions » (d’Alméras, 1903, cité par Cicchelli-Pugeault et Cicchelli, 1998, p. 24), il devient urgent d’éduquer la classe ouvrière, en la
socialisant aux valeurs bourgeoises. Il s’agit donc de mettre fin au travail des femmes et des enfants et de transformer l’ouvrière en ménagère.
Ce faisant, on peut, d’une part, préserver la pureté morale des femmes
en les protégeant de la rudesse du langage masculin, de la corruption
morale et des dangers sexuels auxquels les emplois nocturnes les exposent sur le lieu de travail comme sur le trajet entre la maison et l’usine
(Scott, 1994). D’autre part, on s’assure que les femmes seront à même
de contribuer à la moralisation de la classe ouvrière et à l’éradication du
paupérisme, puisque leur dévouement naturel doit les conduire à assumer l’éducation de leurs enfants et à mettre leurs maris à l’abri de l’alcoolisme, « grand fléau des classes laborieuses » (Cicchelli-Pugeault et
Cicchelli, 1998).
Les lois du marché rejoignent les arguments moraux pour légitimer
les pratiques des classes dominantes. En effet, les travailleurs et les syndicats considèrent les femmes non pas comme de potentielles alliées
mais comme une menace pour les hommes dans la mesure où, étant
moins payées, elles leur sont souvent préférées dans les secteurs d’emploi où les deux sexes sont en concurrence. Ils affirment que la constitution physique des femmes les destine à être mères et épouses et que,
par conséquent, elles ne peuvent être ni de bonnes employées ni de
bonnes syndicalistes. Invoquant les lois de la biologie, ils argumentent
que le corps des femmes est plus faible que le corps des hommes et que
le travail en usine endommage la poitrine et les organes reproducteurs
des femmes, qui deviennent inaptes à l’allaitement et incapables de
mettre au monde des enfants en bonne santé (Scott, 1994).
Les législateurs finissent par entériner le discours des divers
milieux électoraux quant à l’importance du rôle reproducteur des
femmes et leur statut secondaire dans l’activité productive en promulguant des lois fondées sur la vulnérabilité féminine. Cependant, bien
que les législations aient une portée générale, elles restent circonscrites
à des domaines particuliers de l’emploi, où prédomine la présence masculine. Elles excluent l’agriculture, le service domestique, le commerce
de détail, le petit négoce familial, à savoir les domaines où la présence
féminine est majoritaire (Scott, 1994). Par conséquent, elles encouragent le travail à domicile et la concentration des femmes dans des
domaines d’activités non réglementées, où elles exécutent des tâches
subalternes et où elles reçoivent des salaires considérablement inférieurs à ceux des autres travailleurs (Giddens, 1982).
Peu à peu, l’idée s’impose que la séparation spatiale entre le lieu de
résidence et le lieu de travail rend impossible (pour les femmes, il va
sans dire) de concilier avec succès activité productive et éducation des
enfants, et l’épouse non-employée devient l’idéal de respectabilité de la
classe ouvrière. Maternité et domesticité deviennent synonymes de
féminité et il n’est bientôt plus interdit de penser qu’« une femme qui
travaille n’est plus une femme » (Jules Simon, 1861, cité par Scott,
1994, p. 444).
Ce qu’on oublie, c’est que la rupture, souvent décrite, provoquée
par la Révolution Industrielle masque une continuité dans l’organisation
sociale. Le modèle familial de travail a persisté jusqu’au XXe siècle et les
femmes travaillaient déjà souvent hors de leur domicile aux XVIIe et
XVIIIe siècles : elles allaient vendre au marché, s’engageaient comme
lavandières, produisaient des petits objets (boutons, allumettes, bijoux)
dans des ateliers. Elles confiaient souvent les nouveau-nés à des nourrices plutôt que d’abandonner leur emploi (Scott, 1994). Enfin, les faits
emmagasinés dans la mémoire collective font souvent l’objet de distorsions, dont l’une des plus courantes consiste à manipuler les associations (Baumeister et Hastings, 1997). Ainsi, le souvenir de la Révolution
Industrielle reste associé à des législations, visant à protéger non pas la
bourgeoisie et les syndicats masculins mais les femmes et les enfants, et
ayant pour conséquence que les femmes restent à la maison pour s’occuper, tout naturellement, du ménage et des enfants tandis que les
hommes se rendent à l’usine pour assurer la subsistance de la famille.
Contrairement à ce que croient la plupart des gens, les femmes
n’étaient pas plus dévalorisées dans les temps reculés de l’histoire de
l’humanité qu’elles ne l’ont été par la suite. Le processus d’industrialisation va en effet permettre de consolider l’avantage acquis par les
hommes sur les femmes dans les sociétés agraires (Nielsen, 1990).
Ainsi, alors que le modèle familial des classes moyennes se répand tout
au long du XIXe siècle à l’ensemble des classes sociales, des théories
destinées à expliquer et à justifier la position sociale des deux groupes
sexuels par des dispositions naturelles vont se développer. Par exemple,
les femmes n’échappent pas aux premières tentatives de classification
scientifique des êtres humains, à laquelle se dédie la nouvelle science de
la crâniométrie. S’inspirant des théories darwinistes, cette discipline
cherche à baser les mesures de l’intelligence sur un critère objectif, le
volume du cerveau. Ces mesures permettent de vérifier qu’il existe une
relation entre la taille du cerveau et l’appartenance sexuelle, preuve évidente de l’infériorité des femmes. Comme l’explique clairement Le Bon
( 1879), « dans les races les plus intelligentes, comme les Parisiens, il y
a une proportion notable de la population féminine dont les crânes se
rapprochent plus par le volume de ceux des gorilles que des crânes du
sexe masculin les plus développés [… ]. Cette infériorité est trop évidente pour être contestée un instant, et on ne peut guère discuter que sur
son degré. Tous les psychologistes qui ont étudié l’intelligence des
femmes ailleurs que chez les romanciers ou les poètes reconnaissent
aujourd’hui qu’elles représentent les formes les plus inférieures de
l’évolution humaine et sont beaucoup plus près des enfants et des sauvages que de l’homme adulte civilisé » (cité par Gould, 1983, p. 120).
Dans la ligne de la phrénologie introduite par Gall au début du
siècle, on présente les femmes comme dominées par les instincts et les
émotions, manifestations inhibées chez les hommes par leur intelligence
supérieure (Shields, 1986). En outre, la forte proportion de génies de
sexe masculin et d’hommes dans des positions de pouvoir et de prestige
reflète la grande variabilité des compétences intellectuelles masculines,
tandis que l’infériorité intellectuelle s’impose comme un trait commun
à l’ensemble des femmes, qui justifie que leur éducation soit adaptée à
leurs rôles d’épouse et de mère (Shields, 1986). Finalement, les différences morphologiques entre les sexes expliquent leurs différences
d’aptitudes, de tempérament et d’intelligence, puisque « les énergies de
la femelle sont orientées vers la préparation à la grossesse et à la lactation, ce qui réduit l’énergie disponible pour le développement d’autres
qualités » (Herbert Spencer, 1891, cité par Shields, 1986, p. 52).
Les conclusions de l’élite intellectuelle du XIXe siècle semblent largement converger. Pour Darwin ( 1871), la supériorité masculine est
naturelle et universelle et l’homme est supérieur à la femme dans tout
ce qu’il entreprend ; Comte, selon Rigolage (s/d), constate l’infériorité
des femmes dans les beaux-arts et dans les fonctions du gouvernement,
même lorsque celles-ci ne s’appliquent qu’à la gestion de la famille ;
Durkheim ( 1893) attribue au progrès de la civilisation le fait que les cerveaux des deux groupes sexuels se différencient toujours davantage,
cette différenciation étant due au développement des crânes masculins
et à l’arrêt, voire à la régression, des crânes féminins.
Rares sont les auteurs qui se risquent à prendre la défense des
femmes. Dans la tradition socialiste, les écrits de Engels affirment que
les relations entre les hommes et les femmes sont socialement et historiquement construites, attribuant au développement de la propriété privée le modèle de famille bourgeois « fondé sur l’esclavagisme
domestique, reconnu ou dissimulé, de la femme » (Engels, 1884, cité
par Michel, 1983, p. 40). Engels ne met toutefois pas en question l’existence de différences naturelles entre les deux groupes sexuels, ce qui
montre bien que les théories égalitaristes les plus radicales peuvent co-exister avec les conceptions les plus conventionnelles sur les femmes
(Connell, 1993).
John Stuart Mill ( 1869) défend que le concept de « nature féminine » est le produit d’un contexte socio-historique particulier (Belotti,
1973) et que l’apparente infériorité féminine n’est, en fait, guère plus
qu’un prétexte pour maintenir la femme dans une relation de passivitédépendance par rapport à l’homme (Shield, 1986). Freud adressera
cependant les plus sévères critiques à Mill pour ses positions en faveur
des femmes qui sont, selon lui, « en totale contradiction avec la “véritable” nature des femmes » (Shields, 1986, p. 61). Si la psychanalyse
rejette l’existence de caractères naturels fixes chez les deux sexes et présente le masculin et le féminin comme des formes psychologiques
construites au travers de processus sociaux, la façon dont Freud ( 1908,
par exemple) explique la formation d’un fort super-ego chez les garçons, absent chez les filles, apporte une nouvelle rationalisation « scientifique » de l’infériorité des femmes (Connell, 1993).
Tandis que se développent les théories sur l’infériorité des femmes,
celles-ci prennent peu à peu conscience de la contradiction entre le principe d’égalité entre les hommes, défendu par l’idéal démocratique, et la
discrimination dont elles sont la cible. Malgré les préjugés des médias,
qui présentent les féministes comme des femmes frustrées et agressives,
incapables de se réaliser en tant que mères et épouses, la première vague
de féminisme parvient à conquérir, dans les années 1920, quelques
droits fondamentaux pour les femmes d’Amérique et d’Europe du Nord,
notamment le droit de vote, le droit à la propriété et l’accès à l’éducation. Avec l’obtention de ces droits, le débat social sur les sexes s’assoupit, tandis que se soulève évidemment la question de savoir
pourquoi, si la subordination des femmes n’est pas juste ou naturelle,
elle a réussi à s’imposer (Connell, 1993).
Les différences entre les sexes
On peut estimer que les discours des pères des sciences sociales sur
l’infériorité des femmes ne sont guère restés gravés dans la mémoire
collective. Il en est généralement ainsi des faits qui, en définitive, ne
sont positifs pour aucun groupe social (Baumeister et Hastings, 1997).
Ces discours ont toutefois fait naître un ensemble de croyances qui vont
orienter la réflexion à propos de l’asymétrie entre les deux groupes
sexuels sur la recherche de différences inter-individuelles plutôt que sur
l’analyse de ses origines socio-historiques. Selon Lorenzi-Cioldi
( 1994), les premiers travaux sont ceux de Terman, qui cherche à « clarifier les idées confuses qui courent actuellement sur la masculinité et la
féminité de la personnalité » (p. 22). N’ayant pas réussi à trouver des
différences entre les sexes dans ses travaux sur l’intelligence, Terman
entreprend, en collaboration avec Miles, d’examiner un ensemble de
sentiments, intérêts, attitudes et comportements à propos desquels les
hommes et les femmes pourraient se distinguer, et qui devraient constituer les tempéraments masculin et féminin.
En interrogeant durant près de vingt ans des milliers d’individus sur
des questions de la plus grande variété, Terman et Miles parviennent à
offrir une description de la femme typique au travers d’une série d’oppositions avec l’homme typique. Ainsi, la femme typique se différencie
de l’homme typique par la richesse de ses émotions, sa timidité, sa docilité, sa nature jalouse. Elle s’intéresse aux tâches domestiques et aux
relations qu’elle entretient avec les autres, tandis que l’homme typique
s’intéresse aux objets mécaniques, aux activités financières et extérieures au foyer (Lorenzi-Cioldi, 1994).
Les réponses des individus permettent la mise au point d’un questionnaire, le Test d’attitudes et d’intérêts (Terman et Miles, 1936),
construit de façon analogue à certains tests d’intelligence. Il est constitué de questions à choix multiple dont les réponses sont des indicateurs
de masculinité et de féminité. Les questions ont été sélectionnées sur la
base de leur capacité à discriminer les hommes et les femmes, les solutions à propos desquelles les deux sexes peuvent concorder n’étant que
rarement intégrées. Ainsi, le questionnaire exagère les différences et
minimise les ressemblances entre les sexes, et décrit des manières d’être
qui correspondent aux rôles les plus traditionnels dans la mesure où les
prototypes des tempéraments masculin et féminin sont la ménagère et
l’ouvrier (Lorenzi-Cioldi, 1974).
Néanmoins, le Test d’attitudes et d’intérêts est utilisé pour évaluer
la personnalité des individus puisque, par le calcul d’une seule valeur (la
somme des réponses « masculines » moins la somme des réponses
« féminines ») il permet de les positionner au long d’un continuum de
masculinité-féminité (Lorenzi-Cioldi, 1974). Bien que les auteurs ne se
prononcent pas sur la question de savoir si la masculinité et la féminité
sont un produit de la nature ou de la culture, ils contribuent à diffuser
l’idée que la conformité aux normes des groupes – qui constituent un
aspect important de l’identité des individus – est un indicateur de santé
mentale (Shields, 1986), tandis que les écarts à ces normes traduisent un
faible ajustement social ou des pathologies, notamment l’homosexualité
(Lee, 1986).
Tandis que Terman et Miles étudient les différences de personnalité
entre les hommes et les femmes, Strong ( 1936; 1943) analyse les différences que ceux-ci manifestent dans leurs intérêts. L’Échelle de masculinitéféminité des intérêts vocationnels est élaborée dans le but
d’améliorer l’efficacité de la formation et la pertinence de l’orientation
professionnelle des jeunes des deux groupes sexuels (Lee, 1986). Bien
que Strong ( 1943) souligne clairement que la corrélation entre les intérêts des hommes et des femmes est très forte (. 69), démontrant qu’ils
sont plus semblables que différents, les intérêts professionnels masculins passent à être considérés comme anormaux pour les femmes et les
intérêts professionnels féminins anormaux pour les hommes (Lee,
1986).
Les différences entre hommes et femmes sont, finalement, explicitement associées aux sphères publique et privée par Parsons ( 1964), au
travers de la relation que l’auteur établit entre tempéraments masculin
et féminin et rôles masculin et féminin. Selon Parsons, le rôle de
l’homme est de nature instrumentale et le rôle de la femme de nature
expressive. L’accomplissement de ces rôles fait en sorte que, typiquement, l’homme se centre sur la réalisation d’objectifs, inhibe ses émotions, agit en fonction de son intérêt personnel et établit des relations
utiles pour atteindre ses objectifs, alors que, typiquement, la femme est
sensible, compréhensive, flexible, qu’elle se centre sur les nécessités
affectives de la famille, montre ses émotions et valorise les autres pour
leurs qualités personnelles (Lorenzi-Cioldi, 1994).
En se basant sur leur connaissance du fonctionnement des petits
groupes, Parsons et Bales ( 1964) affirment qu’un seul membre de la
famille ne peut concilier les comportements expressifs et instrumentaux ; s’appuyant sur l’analyse transculturelle de Zelditch ( 1964), ils
soutiennent que la division des rôles familiaux est universellement
effectuée en fonction du sexe; invoquant, finalement, la nécessité – présumée par la psychanalyse – que les enfants puissent s’identifier au
parent du même sexe, ils concluent qu’une division claire des rôles est
désirable. En d’autres termes, les familles les plus efficaces et les plus
cohésives sont celles dans lesquelles les hommes et les femmes remplissent, respectivement, les rôles instrumental et expressif (cf. Brown,
1988). Ces idées entraînent à leur suite toute une industrie de conseil, de
thérapie et de travail social, puisque les rôles sexuels sont conçus
comme normatifs et qu’ils établissent différents schémas de déviance
(Connell, 1993).
Selon Bawin-Legros ( 1998), il est difficile de comprendre comment
une théorie aussi simpliste ait pu rencontrer autant de succès. Toutefois,
la dichotomie entre instrumental et expressif permet une simplification
de la recherche sur les différences entre les sexes et une légitimation de
ces différences qui assure son succès auprès des psychologues. Dorénavant, les instruments qui vont être construits pour évaluer la dimension
masculinité-féminité de la personnalité réduisent les tempéraments masculin et féminin à une simple possession de traits de personnalité, c’est-à-dire à des dispositions stables et consistantes à travers les différents
rôles (Lorenzi-Cioldi, 1994).
Déliées de leur origine sociale, les manières d’être des hommes et
des femmes deviennent une donnée psychologique qui provient directement de leur sexe biologique, tandis que persiste l’idée qu’une identification aux modèles d’identité proposés par la dichotomie
masculinité-fémininité assure l’épanouissement et la santé mentale des
individus et que les personnalités différentes des hommes et des femmes
justifient les inégalités d’accès aux positions nécessitant des compétences instrumentales ou expressives (Lorenzi-Cioldi, 1994). L’erreur
fondamentale, selon Montagu ( 1999), consiste donc à confondre le sexe,
déterminé biologiquement, et le genre, largement produit par la socialisation.
En fait, les idées de Parsons vont aussi susciter d’innombrables critiques dans les milieux académiques. D’une part, la complémentarité
des rôles masculin et féminin, l’incompatibilité pour une même personne d’accomplir les rôles instrumental et expressif, et la satisfaction
que procure la division des rôles familiaux sont mis en question (cf.
Herla, 1987). D’autre part, les études en milieu naturel révèlent que,
dans de nombreuses familles, les hommes adoptent plus de comportements socio-émotionnels que les femmes (Waxler et Mishler, 1970).
Les idées de Parsons vont aussi largement orienter les positions
théoriques défendues par la seconde vague américaine de féminisme,
pour le moins de celui qu’il convient d’appeler le féminisme libéral.
Selon Connell ( 1993), Betty Friedan ( 1963), dans La mystique féminine,
s’inspire du cadre théorique de Parsons pour défendre l’émancipation
féminine : ce qui est nécessaire, selon elle, « c’est un changement dans
l’identité et les attentes des femmes » (p. 33). La position défavorisée
des femmes est, en effet, attribuée aux expectatives traditionnelles stéréotypées, diffusées par les agents de socialisation, notamment la
famille, l’école et les média. Pour éliminer les inégalités, il est nécessaire de briser les stéréotypes en offrant, par exemple, une meilleure
éducation aux jeunes filles et en promulguant des lois pour lutter contre
les discriminations dans le monde du travail (Connell, 1993).
La question des différences entre les sexes, née d’une motivation,
historiquement située, de définir ce qui est bon que les hommes et les
femmes soient et ce qui est juste qu’ils fassent, devient ainsi l’objet de
débats toujours plus étendus, qui omettent cependant toute référence à
l’origine de la question. Or, il est évident que la façon dont on parle d’un
objet détermine, dans une large mesure, la façon dont il est compris,
assimilé et fixé dans la mémoire collective (Pennebaker et Banasik,
1997). On peut dès lors estimer qu’une conséquence sociale importante
de la Révolution Industrielle a été d’articuler des arguments et de produire des théories à propos des hommes et des femmes qui se sont irrémédiablement substituées à des faits historiques objectifs. La
multiplication des travaux sur les différences entre les sexes et leur diffusion par les moyens de communication sociale et la littérature de vulgarisation vont en effet permettre aux représentations des différences
entre les sexes de se structurer et de proposer des explications rapidement accessibles pour comprendre et pour légitimer les inégalités entre
les hommes et les femmes.
Tous différents, tous égaux ?
Dans les milieux académiques, la seconde vague américaine de
féminisme conduit aussi les auteurs féministes à mettre en question la
recherche réalisée jusqu’alors sur les différences entre les sexes
(Connell, 1993). En 1974, Maccoby et Jacklin publient une première
synthèse de plus de 1400 études sur les différences de capacités cognitives, tempéraments et comportements sociaux entre les hommes et les
femmes. Leurs conclusions ne mettent en évidence que quatre différences consistantes : les hommes auraient plus de compétences que les
femmes dans les domaines quantitatifs et de visualisation spatiale et les
femmes auraient plus de compétences verbales que les hommes. Les
hommes seraient aussi plus agressifs que les femmes (cf. Deaux, 1990).
Ces résultats amènent les auteurs féministes à affirmer que la
recherche réalisée jusqu’alors sur les différences entre les sexes n’a eu
pour objectif que de démontrer l’infériorité des femmes, qu’elle est biaisée et méthodologiquement défectueuse (Eagly, 1987). Dans le but de
combattre les croyances selon lesquelles les hommes et les femmes diffèrent quant à leurs compétences, leurs personnalités et leurs comportements sociaux, les auteurs féministes multiplient les études sur les différences entre les sexes. Dans leur esprit, si ces études parviennent à
démontrer l’absence de telles différences, elles pourront ouvrir aux
femmes l’accès aux professions et aux positions sociales desquelles
elles sont restées exclues (Eagly, 1995 ; Archer, 1996).
Les études réalisées, comme les premières synthèses d’études sur
différents aspects spécifiques des différences entre les sexes, confirment
que ces différences sont relativement faibles. En ce qui concerne les
capacités cognitives, les travaux de Hyde ( 1981) révèlent que la corrélation entre le sexe et les capacités de visualisation spatiale, et entre le
sexe et les compétences verbales sont, respectivement de . 22 et . 10
(Archer, 1996), ce qui signifie que le sexe explique 1 % de la variance
dans les études sur les compétences verbales (et les compétences quantitatives) et 4.5% de la variance dans les études sur la capacité de visualisation spatiale (Deaux, 1990).
À partir des années 1980, les auteurs recourent aussi aux techniques
quantitatives ou méta-analytiques pour comparer des comportements
sociaux et des traits de personnalité en fonction du sexe. Un nombre
impressionnant de données est ainsi produit, permettant de faire ressortir la supériorité d’un groupe sexuel sur l’autre par rapport à un trait
donné, une compétence particulière, voire une performance dans la réalisation d’une tâche spécifique. Dresser un inventaire des aspects examinés s’avère actuellement une tâche impossible, tant la littérature sur
cette question est prolifique (Deaux et Lafrance, 1998). Les analyses
portent, notamment, sur les comportements verbaux ou non verbaux, la
conformité sociale, l’empathie, l’altruisme, l’agression, le leadership, et
sur diverses attitudes, notamment en relation avec la sexualité ou la
satisfaction dans la vie (cf. Eagly, 1995).
Généralement, les conclusions de ces travaux révèlent des divergences entre les auteurs, dont les résultats semblent traduire une préférence pour exagérer ou minimiser les différences (Eagly, 1995). Pour
prendre quelques exemples, les travaux sur la conformité sociale
concluent que les femmes se laisseraient plus facilement influencer que
les hommes (Eagly et Carli, 1981). Toutefois, l’effet du sexe explique
seulement 1 % de la variance (Deaux, 1990) et l’on constate que les
femmes ne se conforment davantage que les hommes que dans des
situations de groupe, où elles subissent une pression directe à la conformité sociale (Eagly et Wood, 1985). En ce qui concerne la communication non-verbale, il apparaît que les femmes souriraient davantage et
qu’elles seraient plus compétentes que les hommes pour envoyer et
décoder l’information non verbale, notamment pour décoder les expressions faciales, le langage corporel et le ton de la voix (Hall, 1978 ;
1984). Mais, toujours selon Deaux ( 1990), dans ce domaine aussi l’effet du sexe est faible, expliquant moins de 4% de la variance dans l’analyse de Hall ( 1978). Par ailleurs, ce résultat pourrait être dû au fait que
les femmes remplissent plus souvent que les hommes des rôles orientés
vers les autres. En effet, certaines études rapportent que, de façon générale, les personnes qui exercent des professions orientées vers les autres
(personnel soignant ou des transports aériens) sont plus expressives
(Hochschield, 1983) et plus compétentes pour décoder les émotions
d’autrui (Morgado, Cangemi, Miller et O’Connor, 1993).
Enfin, les données concernant les comportements agressifs suggèrent que les hommes seraient plus agressifs que les femmes (Hyde,
1981 ; 1984 ; Eagly et Steffen, 1986). Mais là encore, la compilation de
la littérature effectuée par Hyde ( 1981) révèle que le sexe n’explique
guère plus que 5 % de la variance (Deaux, 1990). En outre, les études
qui examinent différentes formes d’agression suggèrent que, si les
hommes utilisent plus l’agression physique, directe, les femmes recourent davantage à l’agression indirecte, où l’agresseur n’est pas identifiable (Bjorkvist, 1995), ou à l’agression relationnelle, atteignant la
victime au travers de la destruction de ses relations sociales (Crick,
1995), alors que l’agression verbale serait utilisée de façon équivalente
par les deux groupes sexuels (Bjorkvist, 1995). Dès lors, tout porte à
penser que les différences observées dans les comportements agressifs
sont davantage le produit d’un rapport de force physique et d’une plus
grande tolérance envers les comportements violents des garçons, que de
dispositions naturelles liées à l’appartenance sexuelle.
Au-delà du débat sur l’amplitude des différences ou sur la consistance des résultats obtenus dans les comparaisons entre les sexes (Eagly,
1995), une autre controverse porte, plus généralement, sur les finalités
de ce courant de recherche. Certains auteurs soulignent que se focaliser
sur les différences entre les hommes et les femmes, c’est rationaliser et
perpétuer ces différences (Lott, l996). Ils remarquent que, puisque notre
société est marquée par de fortes disparités de statut et de pouvoir entre
les hommes et les femmes, et que les comportements s’actualisent dans
un contexte, il ne devrait pas être difficile de dresser une vaste liste de
comportements montrant des différences entre les sexes. Ils estiment
donc étonnant qu’il soit si laborieux de parvenir à trouver de telles différences, et que celles-ci soient aussi faibles et aussi inconsistantes. Ils
relèvent également que le sexe n’a guère de valeur prédictive face à
d’autres facteurs. Par exemple, indépendamment du sexe des individus,
un candidat à un poste de travail sourit davantage que celui qui l’interroge (Deutsch, 1990) et des employés adultes montrent plus de soumission que ne le font leurs superviseurs (Moskowitz, Suh et Desaulniers,
1994). Pour ces auteurs, souligner les différences entre les sexes, c’est
renforcer les barrières qui se dressent devant toute tentative de progresser vers l’égalité, ce qui les conduit à se demander si, finalement, les
institutions ne continueraient pas à « fournir d’énormes efforts pour soutenir des généralisations stéréotypées, malgré le fait que les prédictions
basées uniquement sur le genre sont souvent inexactes, dans le but de
maintenir et de justifier l’existence de sphères séparées pour les
hommes et les femmes » (Lott, 1996, p. 156).
D’autres auteurs soutiennent que la négation des différences est une
stratégie politique, fondée sur l’idée (fausse) que l’égalité passe par la
ressemblance. Ils estiment qu’il faut, au contraire, intensifier les efforts
pour dégager les différences entre les sexes parce que les comportements des femmes et les traits qui leur sont attribués sont évalués plus
favorablement que ceux des hommes, et que les théories sur l’origine
des différences entre les sexes permettent aux femmes de prendre
conscience des processus qui maintiennent les relations asymétriques
entre les groupes sexuels et de déjouer leurs effets (Eagly, 1990). Ils
rejettent donc les craintes des auteurs qui estiment qu’une utilisation
inappropriée des travaux sur les différences entre les sexes, notamment
par les moyens de communication sociale ou la littérature de vulgarisation, produise sur le public des effets différents de ceux qui sont
escomptés (Baumeister, 1988).
Pourtant, l’apparente nécessité d’isoler deux manières d’être sur la
base de facteurs biologiques, plus précisément sur une différence inscrite dans une paire de chromosomes, contribue effectivement à entretenir une vision dichotomique, mais ordonnée, de la société. Ainsi, de
façon générale, les gens croient que les différences entre les sexes sont
plus nombreuses, plus stables et plus importantes que ne l’atteste l’évidence empirique (Unger et Crawford, 1992). Notamment, les femmes
sont toujours perçues comme plus expressives que les hommes, plus
sensibles, amicales et préoccupées par les autres, et les hommes sont
toujours perçus comme plus instrumentaux que les femmes, se comportant de façon plus dominatrice, décidée et indépendante (Swim, 1994).
Par conséquent, la plupart des arguments, basés sur les prétendues
nature et vocation féminines et utilisés jadis pour reléguer les femmes
dans la sphère privée, se retrouvent encore dans les représentations des
différences entre les sexes qui circulent à l’heure actuelle. Par ailleurs,
les individus des deux sexes continuent à se décrire comme conformes
aux caractéristiques normatives de leur groupe sexuel (Twenge, 1997),
un résultat qui peut s’expliquer par le fait que, en définitive, les deux
groupes sexuels peuvent trouver, dans les traits qui les définissent, des
éléments positifs pour leur identité sociale.
Enfin, il faut relever qu’une plus forte croyance dans l’existence de
différences entre les sexes va de pair, chez les hommes comme chez les
femmes, avec un plus grand traditionalisme à l’égard des rôles conjugaux (Poeschl et Silva, 2001 ; Poeschl, 2003). On peut dès lors estimer
que les représentations des différences entre les sexes rassemblent un
ensemble d’explications plausibles pour légitimer le maintient des
inégalités entre les groupes sexuels, notamment pour justifier que les
femmes restent responsables du travail domestique et des enfants malgré leur participation massive au monde du travail et leur niveau de scolarité souvent plus élevé que celui des hommes (Baudelot et Establet,
1992). Or, la répartition inégale du travail familial non seulement affaiblit la position des femmes dans les relations conjugales, minant le
modèle de parité et de réciprocité entre conjoints, mais elle conditionne
la participation des femmes à la sphère publique (Saraceno, 1997).
Ainsi, comme le relève le rapport de la Commission des Communautés
Européennes ( 1997), la participation des femmes sur le marché du travail décroît au fur et à mesure qu’augmente le nombre de leurs enfants,
alors que la participation des hommes n’est pas affectée par la présence
d’enfants. Parce que les nécessités de concilier les exigences de la vie
professionnelle et de la vie familiale conduisent à intensifier la ségrégation professionnelle par sexe, elles contribuent simultanément à maintenir les femmes dans les échelons les plus bas de la hiérarchie
professionnelle.
La division inégale du travail familial empêche aussi les femmes de
prendre une part active aux activités politiques. Toujours selon le rapport de la Commission des Communautés Européennes ( 1997), outre le
manque d’appui aux militantes d’un parti, les horaires et les locaux des
réunions, le langage et l’éthique associés à l’exercice des fonctions politiques, le manque de temps fait en sorte que les femmes renoncent à
s’engager dans la vie politique. La faiblesse de la représentation féminine dans les organes de décision provoque un déficit démocratique qui
rend impossible d’aller au-devant des nécessités des femmes. Enfin, les
inégalités entre les hommes et les femmes dans la sphère publique ont
pour conséquence directe une augmentation de la pauvreté féminine et
l’on compte, parmi les familles les plus pauvres, toujours plus de
familles dirigées par des femmes (Nielsen, 1990).
Si l’on considère l’origine et les développements de la recherche sur
les différences entre les sexes, on peut trouver surprenant que ce courant
de recherche continue à mobiliser autant d’énergie, malgré l’importance
des résultats qui suggèrent que la variabilité à l’intérieur de chacun des
groupes sexuels est supérieure à la variabilité entre les deux groupes.
Peu de problématiques ont fait l’objet d’étude systématique pendant
aussi longtemps (Morawski, 1996). Peu d’autres courants de recherche
ont aussi suscité, à notre connaissance, autant de conflits, de critiques et
d’interrogations quant aux a priori des auteurs et aux finalités de la
recherche, à l’exception, peut-être, de la recherche non moins controversée sur l’intelligence (cf. Gould, 1983 ; Lemaine et Matalon, 1985).
Un fait particulièrement surprenant est que l’effort entrepris pour
comparer les sexes ne semble pas avoir d’équivalent pour d’autres catégories sociales, bien que l’on soit en droit de supposer que les différences entre classes sociales ou entre groupes ethniques, par exemple,
sont tout aussi importantes (Archer, 1996). Cependant, si les premières
classifications des êtres humains comparaient, effectivement, les races
et les classes sociales (Gould, 1983), ces procédés ont été abandonnés
ou sont actuellement considérés comme politiquement incorrects, alors
que les comparaisons entre les hommes et les femmes ne paraissent pas
poser un réel problème.
Il semble néanmoins qu’il serait légitime de s’interroger sur les
bénéfices que la science et la société espèrent retirer des comparaisons
entre les sexes. Si l’on considère la persévérance avec laquelle on s’est
efforcé d’imposer aux deux groupes sexuels des traits caractéristiques
de positions de statut inégal, on peut en effet se demander de quelle
façon la connaissance d’éventuelles différences entre les sexes pourrait
entraîner un changement social ou quelles seraient les qualités, féminines ou masculines, susceptibles de modifier les relations entre les
sexes. Par contre, ce que l’on peut inférer, c’est que de telles questions
n’ont pas eu lieu d’être posées pendant les 99 % de l’histoire de l’humanité où les femmes ont été plus égales aux hommes qu’elles ne le
sont aujourd’hui.
Malheureusement, des plages entières de l’histoire ont été oubliées
ou reconstruites, et nous avons perdu de vue que le statut des deux
groupes sexuels ne s’est différencié qu’au fur et à mesure des changements sociétaux. Nous ne nous souvenons pas davantage que ce sont les
motivations de certains groupes sociaux qui ont déclenché l’analyse de
pratiques jusqu’alors naturelles et conduit à des rationalisations qui ont
cristallisé les relations asymétriques entre les sexes. Les discours produits à propos de la nature et de la vocation des hommes et des femmes
ont permis, notamment, aux représentations des différences entre les
sexes de se structurer et aux croyances dans l’existence de telles différences de se renforcer durant les cent dernières années de notre histoire.
L’hypothèse qu’il existe des différences naturelles entre les sexes a été
tant de fois réitérée, qu’elle se présente maintenant tout naturellement à
l’esprit lorsque nous cherchons à comprendre les inégalités entre les
hommes et les femmes ou quand nous éprouvons le besoin de les légitimer. Dès lors, il ne nous paraît pas déraisonnable d’affirmer que les
croyances dans les différences entre les sexes constituent, à l’heure
actuelle, le moyen le plus efficace pour maintenir l’ordre social.
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Ce travail a été réalisé avec l’appui de la Fundação para a Ciência e a Tecnologia, Portugal
(Projet POCTI/36451/PSI/00/2000).