2003
Connexions
Mémoire, flexibilité et risque professionnel
Adeline Raymond
Centre de Recherche en PSYchologie (CRPSY), université de Bretagne occidentale, IUT de Quimper. 2, rue de l’Université, F-29334 cedex.
Jorge Muñoz
Atelier de recherche en sociologie (ARS), université de Bretagne occidentale, IUT de Brest. Rue Kergoat, BP 45, F-29284 Brest cedex.
Hélène Blanc
Information, coordination, incitations (ICI), université de Bretagne occidentale, IUT de Quimper. 2, rue de l’Université, F-29334 cedex.
Cet article porte sur le rôle de la mémoire
organisationnelle dans la production de
risques professionnels et d’accidents du travail. La modélisation du concept de mémoire
organisationnelle de Walsh et Ugson ( 1991)
pose la nécessité pour le salarié de posséder
un contexte de travail stable fait de croyances
et savoirs partagés à travers ses liens sociaux
pour se construire lui-même. Or L’exigence
de compétitivité économique actuelle pousse
les organisations à recourir à la flexibilité
sous diverses formes ayant pour résultat, entre
autres, d’accroître la précarité du travail. Elles
ne permettent pas à leurs membres, touchés
par ses modifications environnementales et
structurelles, d’intégrer cette mémoire organisationnelle entraînant ainsi une augmentation
du risque professionnel et des accidents du
travail pour cette catégorie d’individus.
This article focuses on the role of organizational memory in bringing about professional
risks and industrial accidents. The modelling
of the concept of organizational memory by
Walsh and Ugson ( 1991) sets out the necessity for the employee to have a steady working context made up of beliefs and
knowledge shared through his social links in
order to create his own personality. And yet
the demand for current economic competitiveness is an incentive for organisations to
resort to flexibility in various forms resulting
(among other things) in the increase in the
lack of job security. They do not enable their
members, affected by its environmental and
structural changes, to integrate that organizational memory, which thus brings about an
increase in professional risks and industrial
accidents for that category of individuals.
Cet article tente de montrer comment certaines modifications introduites dans les organisations conduisent à la production de dysfonctionnements, au sens de l’accroissement du risque professionnel pour les
salariés, et sont intelligibles à partir d’une analyse en terme de mémoire
organisationnelle.
Depuis les années 1980, l’exigence de compétitivité a eu, entre
autres effets, d’élever continûment la productivité de l’entreprise. Parmi
les différentes solutions mises en œuvre par les organisations pour satisfaire cette exigence, l’introduction de la flexibilité du travail est sans
conteste l’une des plus importantes. Selon les secteurs d’activité et selon
les modalités de sa mise en œuvre, la flexibilité recouvre des réalités
très diverses mais qui ont généralement pour conséquence d’augmenter
la précarité ou d’intensifier le travail. Ce faisant, l’identité de l’individu
au travail tout comme les modes ordinaires de transmission des éléments culturels de l’entreprise, son histoire, son identité et ses procédures, en somme ce qui relève de la mémoire organisationnelle s’en
trouvent considérablement perturbés. Il s’ensuit que ce concept peut être
invoqué pour analyser les relations entre le système organisationnel et
l’accroissement du risque professionnel.
Ainsi, il est possible de montrer que la prise en compte d’un niveau
de mémoire autre qu’intra-individuel peut rendre compte d’effets qui,
pour individuels qu’ils paraissent a priori, participent en réalité d’un
processus collectif. À ce titre, ce travail s’inscrit dans les différentes tentatives d’analyse de la relation entre le système organisationnel et l’accroissement des risques professionnels.
Afin de situer les travaux sur la mémoire organisationnelle, nous
parcourrons les différentes conceptions de la mémoire développées en
sociologie et en psychologie. Nous observerons, ensuite, la tendance en
France à une plus grande flexibilité du travail et de l’emploi. Enfin, dans
le cadre d’une approche pluridisciplinaire – psychologique, sociologique et économique – nous tenterons de mettre en perspective la relation entre mémoire organisationnelle, flexibilité du travail et risque
professionnel dans le secteur tertiaire et plus particulièrement celui de
la grande distribution.
De la notion de mémoire à celle de mémoire organisationnelle
Dans le domaine du travail, la notion de mémoire peut être approchée selon plusieurs perspectives. Tout d’abord à travers une optique
purement cognitive où la mémoire est considérée comme un lieu de
stockage des représentations et des connaissances constamment sollicitées tant dans l’activité quotidienne de travail que dans l’apprentissage
de compétences ou encore lors de séances de formations (Guillevic,
1991).
Cependant, il apparaît difficile de ne prendre en considération que
l’aspect intra-individuel de la mémoire. De nombreux auteurs étudient
la notion de mémoire sur un plan collectif sans dissociation avec celui
de l’individuel. Tarde ( 1893) évoque la mémoire des « sectes », Durkheim ( 1895) fait référence à des « représentations collectives », Fleck
( 1935) à la notion de « pensée collective » ou encore Halbwachs ( 1950)
à celle de « mémoire collective ». Tous insistent sur le fait que la
mémoire participe de l’identité sociale et permet à un groupe d’exister
à travers l’élaboration d’une histoire, d’un passé commun.
En psychologie des organisations, le thème de la mémoire n’est
d’abord qu’implicitement abordé en relation avec celui de la culture
organisationnelle. Placée dans une vision stratégique (Crozier et Friedberg, 1977), l’organisation y est vue comme un lieu d’apprentissage culturel à part entière.
« Quel que soit l’emploi occupé dans l’organisation, l’apprentissage
culturel est un enjeu psychologique de taille : l’accès à l’identité. Par
l’expérience des relations de pouvoir qu’il maîtrise ou subi plus ou
moins selon ses capacités stratégiques, l’individu ne s’approprie pas
seulement des représentations, des valeurs, des normes pour appréhender les situations de travail et se donner les moyens de s’y comporter;
il acquiert aussi une reconnaissance, ou une non-reconnaissance sociale
qui va modifier les images qu’il a de lui-même » (Petit, 1987, p. 341).
Le terme de mémoire organisationnelle est apparu à la fin des
années 1970 (Argyris et Schön, 1978) mais c’est en 1991 qu’il fait l’objet d’un article Organizational memory (Walsh et Ugson). Les auteurs
font reposer leurs analyses sur trois constantes explicitées par Demailly
( 1994). Tout d’abord, ils abordent les organisations comme des systèmes de traitement de l’information faisant appel à une mémoire ayant
les mêmes principes qu’eux. Ensuite, les organisations sont considérées
comme des systèmes d’interprétation d’un environnement complexe,
incertain et changeant. Compte tenu des caractéristiques de cet environnement, la mémoire permet de repérer des invariances, des redondances
ou des variations. Enfin, les organisations sont appréhendées comme
constituant des réseaux inter-individuels de significations qui sont
entretenues et développées au travers d’un langage commun et d’interactions sociales permanentes créant des croyances partagées. Ainsi, la
mémoire organisationnelle va saisir la façon dont les décisions sont
prises et la manière dont les problèmes sont résolus par les membres de
l’organisation pour les structurer de façon plus abstraite sous forme de
cadres de référence.
« Elle [la mémoire organisationnelle] va ensuite conserver ces
matériaux sur différents supports qui vont y déposer leur marque : les
individus, les cultures organisationnelles, les modifications des procédures, les structures, l’architecture des locaux et les archives; tout particulièrement, la logique sous-jacente aux modifications de procédures
structure la perception et le traitement de l’environnement, de même
que les structures créent un répertoire de rôles qui servent de repères
dans l’interaction et reflètent les mythes ou croyances partagés de l’organisation » (Demailly, 1994, p. 193).
Ce modèle met en relation les courants majeurs des théories organisationnelles : cognitif, contingent et symbolique, qui avaient implicitement abordé la notion de mémoire. L’approche cognitive pose la
mémoire comme un organe vital individuel interconnecté et support du
traitement de l’information des constructions humaines que sont les
organisations. Les thèses de la contingence supposent que les valeurs et
procédures retenues sur l’instant soient défendues par le sommet hiérarchique respectant ainsi une mémoire collective « nationale » porteuse de
sens sur la vie et le travail. Enfin, dans une perspective symbolique la
mémoire organisationnelle dépasse les mémoires individuelles dans un
processus naturel d’échange de significations. (Demailly, 1994).
Cette modélisation (Walsh et Ugson, 1991) pose la nécessité pour
l’individu de posséder des repères stables pour se construire lui-même.
L’organisation constitue dans ces théories un contexte stable fait des
croyances et savoirs partagés à travers les liens sociaux. Il est donc possible de concevoir une mémoire organisationnelle. Or, l’évolution du
monde du travail qui tend vers la recherche d’une plus grande flexibilité
ne facilite pas toujours cette stabilité nécessaire à la création d’un sens
commun organisationnel. Ces modifications structurelles et environnementales doivent être prises en compte pour examiner les conséquences
sur l’organisation et sur l’individu.
Une flexibilité du travail accrue
Les nouvelles contraintes de compétitivité des entreprises dans un
contexte de mondialisation des marchés et de forte incertitude a conduit
à mettre au premier plan l’impératif de flexibilité.
La flexibilité est une notion polysémique renvoyant à des réalités
très diverses. La flexibilité de l’emploi n’est pas un champ d’investigation récent et de nombreux travaux ont été publiés pour appréhender
cette réalité tant du côté des sociologues que des économistes ou des
gestionnaires (Reix, 1979 ; Boyer, 1986). Boyer ( 1986) a popularisé la
distinction entre « flexibilité interne » et « flexibilité externe ». La première renvoie à des capacités de réactivité à partir des ressources
internes à l’entreprise. Ces solutions peuvent être quantitatives par le
recours aux heures supplémentaires, à l’annualisation du temps de travail, au recours au temps partiel ou plus qualitatives à travers la polyvalence des salariés, la formation tout au long de la vie active, la
mobilité interne entre établissements ou services de l’entreprise… La
« flexibilité externe » renvoie, quant à elle, à des solutions trouvées à
l’extérieur de l’entreprise : recours aux contrats d’intérim, de saisonniers, contrats à durée déterminée (CDD ), par exemple. La multiplication
des contrats commerciaux de sous-traitance peut aussi être assimilée à
ces formes de flexibilité externe.
Ces formes diverses de flexibilité peuvent conduire à une précarisation de l’emploi à travers la multiplication des formes atypiques des
contrats de travail se substituant aux contrats à durée indéterminée.
Depuis les années 1980, ces formes de contrats précaires se sont développées. En mars 2001,2,2 millions de salariés étaient employés avec
un contrat atypique (CDD, intérim, contrat aidé, apprentissage) soit un
peu plus de 10 % de la population active. Ainsi, alors qu’entre 1990 et
1999, les emplois stables en CDI progressaient d’à peine 2%, la part des
CDD dans les contrats salariés augmentait de 60 % et celle de l’intérim
de 130 % (INSEE, 2002-2003). Les deux tiers des nouvelles embauches
se font sous ce type de contrat.
En ce qui concerne les situations de contrats à temps inférieur à la
durée normale, leur part dans l’ensemble des contrats est passée de 12%
en 1990 à 17 % en 1998 et dans plus de 40 % des cas, les salariés interrogés (l’INSEE, 2002) déclarent souhaiter travailler davantage. C’est une
situation de « sous emploi » puisque les personnes pourvues de ces
contrats travaillent involontairement moins que la durée normale au
sens de l’Organisation internationale du travail. Ce travail à temps partiel touche en priorité des femmes ( 31 % des femmes salariées et 5,4 %
des hommes en 2001, d’après l’INSEE, 2002). Cette plus grande précarité des emplois entraîne donc une rotation plus forte de la main d’œuvre
dans les entreprises.
Dans la grande distribution, le recours à l’intérim est relativement
faible comme dans l’ensemble du secteur tertiaire. L’industrie est (en
avril 1999, selon l’UNEDIC ) le plus gros utilisateur d’intérimaires avec
55% du total des contrats de ce type : 1,8% seulement des intérimaires
travaillent dans la branche « commerce ». En revanche, la proportion
des employés en temps partiel est particulièrement élevée dans ce secteur.
Cette flexibilité semble concourir à un déficit de la mémoire organisationnelle pour les membres de l’organisation qui la subissent. En
effet, la complexité croissante de l’environnement organisationnel
externe, à un macro-niveau, et l’augmentation de contrats précaires, à
un micro-niveau, contrarient les attentes d’identifications (Vala, 2001).
Cette flexibilité en interférant directement avec la mémoire organisationnelle et les relations inter-individuelles et inter-groupes en contexte
organisationnel apparaît ainsi comme un facteur de risque professionnel.
Le risque professionnel et les accidents de travail
Dès les années 1960, des auteurs tels que Faverge ( 1960), Leplat
( 1985) et Cuny et Leplat ( 1979) ont permis de dépasser la dimension
individualisante de la production des accidents du travail. En introduisant la notion de système, ils évitent de s’arrêter sur les seuls discours
cherchant une responsabilité dans les causes de l’accident du travail. Ils
considèrent l’entreprise comme un vaste système à l’intérieur duquel
l’accident serait le révélateur d’un « dysfonctionnement ». L’accident
est considéré comme un processus dont il convient d’analyser l’interdépendance des variables qui le composent. Si une telle approche a permis
de mettre en évidence l’importance de l’analyse de l’activité de travail
et son interaction avec l’environnement, elle néglige fortement les rapports sociaux dans lesquels s’inscrit cette activité. De cette façon, certains auteurs (par ex. Juffé, 1980), ont pu souligner la contradiction
même de l’expression « accident du travail » en attirant l’attention sur
le caractère parfois trompeur de la recherche des seuls facteurs « accidentels », donc fortuits, au lieu de s’interroger sur les dimensions
découlant de l’organisation même du travail.
Plus finement les travaux de Dwyer ( 1991) ont permis de montrer
l’importance de l’incidence de la forme des rapports sociaux dans la
production et la construction de l’erreur. L’analyse de l’erreur prend en
compte l’analyse de l’activité du travail mais intègre également le type
de rapports sociaux prévalant à l’intérieur de l’entreprise. Selon qu’il
s’agit plutôt de rapports de domination, de rapports individualisésou de
rapports où la récompense occupe une place centrale, la construction
sociale de l’erreur différera et l’occurrence ou la forme de l’accident du
travail seront différentes.
L’ensemble de ces travaux se caractérise par l’importance qu’ils
accordent à l’analyse du travail comme activité de base pour comprendre la question de l’accident du travail. Toutefois, ils souffrent d’un
certain réductionnisme car ils considèrent tous a priori la situation d’accident comme une situation d’échec. Or, revenir sur l’activité même du
travail invite à considérer d’une manière plus ample la connaissance du
travail réel. L’écueil à éviter est de revenir sur une lecture normative et
réglementaire de la production de l’accident. En évitant cet obstacle il
est possible d’aborder la question de l’organisation du travail en tentant
de saisir les facteurs à l’intérieur d’un certain type d’organisation et les
incidences sur la santé. En effet, les groupes de travail entretiennent une
certaine connaissance et savoir-faire sur leur poste de travail. Cette
connaissance est transmise et valorisée par les membres du groupe. Les
nouvelles formes d’organisation de travail qualifiées de flexibles introduisent des changements importants dans les systèmes de relations
sociales mis en place par les acteurs sociaux et ne permettent pas un
ancrage dans les collectifs de travail car les procédures quotidiennes
deviennent incertaines (Périlleux, 2001).
Des facteurs de risques professionnels supplémentaires
Différents facteurs concourent au risque professionnel en lien avec
la flexibilité qu’elle soit interne ou externe. Tout d’abord le risque d’accident augmente en période de reprise économique. En réponse à une
accélération de l’activité, l’évolution des accidents du travail est plus
rapide dans le secteur du tertiaire que dans celui de l’industrie ou de la
construction. L’explication n’est pas seulement mécanique : un nombre
d’heures travaillées plus élevées et donc un risque plus important, mais
aussi parce que les phases de croissance développent l’utilisation d’emplois précaires (Les premières synthèses INSEE 1999,2002 et DARES
2001) et plus particulièrement l’emploi intérimaire auxquels les organisations ont recours L’emploi intérimaire semble être une des causes non
négligeables de l’augmentation des accidents du travail. En effet, ces
salariés sont plus exposés que d’autres à des rythmes de travail contraignants. De plus la brièveté des contrats abrège les périodes d’adaptation
et de formation à la sécurité (Bouvet et Yahou, 2001). Si le taux d’accidents du travail en 1998 est pour l’ensemble de la population de 8,5 %,
il est de 13,3 % chez les intérimaires, ce qui est non négligeable. Ainsi,
l’appel à des emplois précaires ne permet pas la préservation de la
mémoire organisationnelle pour cette catégorie de salariés et augmente
par là le risque professionnel. Tout comme le recours accru à la sous-traitance qui déplace la gestion du risque vers des employés hors du
cadre organisationnel (Doniol-Shaw et al., 1995).
D’autres formes d’emploi précaire ont une incidence sur le taux
d’accident, c’est le cas des apprentis avec un taux de 15,7%. Cette donnée peut être couplée avec l’âge qui est aussi un facteur de risque. En
effet, les jeunes de 15 à 24 ans présentent un taux de 13,2 %. Par contre
les salariés en contrat à durée déterminée ont un taux qui n’est pas différent de l’ensemble de la population avec 7,8 %.
Un autre facteur, lié à cette exigence de flexibilité et de compétitivité, est la modification organisationnelle. Les organisations ont développé ces dernières années des pratiques telles que le « juste à temps »,
les démarches qualités et la polyvalence qui ont une incidence sur les
conditions de travail et par là entraînent un risque professionnel. Si ces
changements qui touchent de plus en plus de salariés, doivent rendre
l’environnement du travail plus sûr (la démarche qualité) ou rendre le
travail plus intéressant (polyvalence), et sont donc considérés comme
une forme de flexibilité interne plus positive, ils peuvent paradoxalement être en même temps sources de risques professionnels. En effet,
les normes de qualité mobilisent l’attention du salarié sur le produit et
non sur son environnement de travail et augmentent ainsi de près de
30 % le risque d’accidents (Hamon-Cholet, 2002). Quant à la polyvalence si elle est synonyme de « bouche-trou », elle ne permet pas au
salarié l’apprentissage des règles de sécurité sur le poste ou la mise en
place par le salarié de stratégie de préservation et favorise ainsi un surcroît d’accident du travail de 20 à 30 % (Askenazy, 2001).
Un autre facteur de flexibilité peut interférer sur la mémoire organisationnelle : le travail en temps partiel. Ici, c’est le temps passé sur le
lieu de travail qui peut avoir une incidence sur le développement d’une
mémoire organisationnelle. Les salariés à temps partiel ne déclarent pas
plus d’accident du travail que ceux à temps plein. Dans ce cas, il y a une
opposition entre deux facteurs : une présence plus limitée dans l’organisation permet difficilement de maîtriser son environnement de travail
mais réduit le risque d’avoir un accident (Hamon-Cholet, 2002). Ce facteur semble difficile à analyser tant les formes de temps partiel peuvent
être diverses allant de 25% à 80% du temps plein et pouvant être choisies ou subies. Le secteur tertiaire et la grande distribution sont friands
de ce type de contrats qui permet de moduler de manière souple pour
l’entreprise, les horaires de ses employés au gré des besoins et des pics
de fréquentation des magasins. Une enquête de la Fédération des entreprises du commerce et de la distribution (FCD ) signale que pas moins de
37 % des effectifs totaux travaillant dans la distribution sont employés
à temps partiel au 31 décembre 2001 (LSA, 17 octobre 2002). C’est une
des formes de flexibilité les plus importantes dans la grande distribution.
Un dernier facteur à mettre en avant en tant que possible conséquence non seulement d’une reprise économique mais aussi de la
recherche de flexibilité est la faible ancienneté dans l’organisation.
Chez les salariés ayant une ancienneté inférieure à deux ans, le taux
d’accidents du travail est significativement supérieur à l’ensemble de la
population soit 11,4 %. Ce manque d’expérience augmente significativement la probabilité d’accident, c’est même selon Hamon-Cholet
( 2002) un facteur déterminant. Cette qualité de nouvel acteur de l’entreprise ne lui permet pas d’élaborer des stratégies collectives d’identification à travers une mémoire organisationnelle, outil d’acquisition, de
sauvegarde et de rappel des données et de croyances.
Au regard de ces résultats il est possible d’entamer un questionnement selon lequel l’absence de mémoire organisationnelle est à mettre
en lien avec l’augmentation des accidents du travail et des risques professionnels à travers la recherche de flexibilité interne ou externe chère
aux organisations soucieuses de productivité.
Cetteréflexion pourrait porter sur l’ensemble des différents secteurs
d’activité. Or, il apparaît que le risque et les accidents sont en augmentation dans le tertiaire non seulement parce que ce secteur occupe
aujourd’hui près de trois salariés sur quatre mais aussi parce que la prévention y est moins prégnante que dans l’industrie ou la construction.
De plus les activités qu’il regroupait, il y a trente ans (majoritairement
des employés de bureau) ont évolué et il englobe actuellement des
champs de métiers allant des prestations de travail temporaire aux commerces de récupération en passant par le conditionnement, la manutention sans oublier la restauration et les métiers du commerce.
Au-delà du secteur des services, cette réflexion s’intéressait à la
grande distribution alimentaire car peu d’études ont été menées dans ce
domaine. Il apparaît difficile de récupérer des données ne serait-ce que
statistiques dans ce champ d’activités. Le peu d’informations recueillies
montre une augmentation des maladies professionnelles et des accidents
du travail car les efforts et risques professionnels y sont en augmentation. En effet les employés de commerce déclarent plus de risques que
la moyenne de leur catégorie au point de conclure que, pour cette catégorie, les contraintes physiques se rapprochent de celles de l’industrie
(Cézard et Hamon-Cholet, 1999). Le fait est qu’entre 1984 et 1998, la
pénibilité au travail n’a cessé de s’accroître pour les employés de commerce (DARES, 1984,1991 et 1998).
Des études américaines telles que celles de Askenasy ( 1999,2002)
établissent une corrélation entre la montée des accidents du travail et les
réformes organisationnelles. En France, l’enquête « conditions de travail » (DARES, 1998) abonde dans le même sens. De « nouveaux » facteurs de risques émergent : délais, normes qualités et polyvalence
(Hammon-Cholet, 2002). D’autres recherches sur l’organisation mesurent des facteurs fins tels que le chargement-déchargement (Hamelin,
1993), la construction d’un savoir-faire de prudence dans le secteur du
bâtiment (Cru et Desjours, 1983), le travail répétitif, rigide et soutenu
des caissières (Alonzo, 1997 ; Prunier-Poulmaire, 2000). À l’aune de
ces différents facteurs, il apparaît que si l’âge ou le type de contrat de
travail du salarié sont à prendre en considération, la faible ancienneté
dans l’organisation augmente de manière importante la probabilité d’accident du travail (Hamon-Cholet, 2002).
Toutes les théories organisationnelles font implicitement référence
à la présence d’une « mémoire collective » ou « mémoire organisationnelle » à travers l’étude de la culture organisationnelle dont elles sont le
support. Il est difficilement concevable de penser une culture organisationnelle sans appartenance groupale. De fait, l’absence d’ancienneté
qui résume pour beaucoup les avatars de la flexibilité ne contribue pas
au partage des croyances et des savoirs à travers les interactions sociales
et devient ainsi productrice d’accidents du travail pour les salariés
n’ayant pas accès à cette mémoire. Les organisations ne disposent pas
de mémoire organique propre, elles se forgent ainsi un équivalent fonctionnel qui préserve et rappelle les actions, les représentations les
savoirs et les valeurs. Ainsi « mémoire et culture organisationnelle sont
les deux facettes (instances organisatrices et produit organisé) d’un
même effort de sauvegarde du passé et de projection sur l’avenir »
(Demailly, 1994, p. 202).
Le risque professionnel est le sujet actuel de nombreuses recherches
dans de diverses disciplines souvent dans une optique de prévention
et/ou de maîtrise de celui-ci. Pourtant la mémoire a été peu abordée
comme objet ou facteur explicatif du risque professionnel. Pour Duclos
( 1984, p. 115) : « Il n’y a pas de rapport direct du travailleur au risque,
mais un rapport médiatisé par la conception globale qu’il se fait de la
pratique et de son identité professionnelle, dans des conditions socio-économiques culturelles et psychologiques données. » L’individu porteur de la mémoire organisationnelle intègre les croyances et pratiques
s’y référant. Dans un contexte de flexibilité élevée comme celui de la
grande distribution, l’individu touché par celle-ci ne peut être porteur de
cette mémoire et cela semble entraîner une augmentation du risque professionnel. Il existe très peu de recherches portant sur la grande distribution alimentaire que celles-ci soient économiques, sociologiques
et/ou psychologiques pourtant ce champ d’investigation reste à privilégier. En effet, les contraintes de productivité actuelles et la concurrence
y sont importantes et contribuent ainsi à un « effacement » de la
mémoire organisationnelle et à une augmentation des accidents du travail et du risque professionnel.
Le risque professionnel est une véritable question de santé publique
sur lequel il est nécessaire de s’interroger tant les enjeux sociaux et stratégiques sont importants (Kouabenan, 2000). Cette réflexion pluridisciplinaire tente d’apporter sa contribution à l’explication de ce
phénomène social alarmant.
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