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2003/2 (no80)

  • Pages : 172
  • ISBN : 274920237X
  • DOI : 10.3917/cnx.080.0031
  • Éditeur : ERES


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Quel est le rôle de la mémoire sociale dans l’évolution des représentations sociales ? Quelle est la nature de son implication dans le processus représentationnel ? C’est-à-dire sous quelles formes peut-on la saisir ? Et quel est son « poids » ou son impact dans nos représentations quotidiennes ? Il est bien évidemment difficile de répondre de manière exhaustive à l’ensemble de ces questions, mais les poser revient à faire intervenir dans l’espace des représentations, dans leur formation et leur devenir, une perspective intéressante pour comprendre certains de leurs aspects qui jusque-là n’ont été que partiellement abordés (Jodelet, 1992; Haas, 1999; Dorna, 2002; Laurens et Roussiau, 2002; Roussiau et Bonardi, 2002 ; Roussiau, 2002).

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La place occupée par la mémoire sociale dans le champ des représentations peut au moins se définir de deux manières. On peut tout d’abord la trouver comme produit, nous verrons qu’il existe des spécificités structurales pouvant rendre compte d’une inscription historique. Ainsi la « mémoire collective » serait une des caractéristiques du système central des représentations (Abric, 1994, p. 80). Mais la mémoire sociale est aussi analysable comme variable au sein même du processus représentationnel, c’est-à-dire comme un élément pouvant modeler, au fil du temps, le filtre que constitue une réalité sociale représentée. Ces deux facettes sont complémentaires et interdépendantes. Ce filtre est d’ailleurs assimilable, dans certains cas, au système institutionnel lui-même garant de la bonne fonctionnalité de la mémoire groupale (Douglas, 1999). Il peut ainsi s’inscrire en complémentarité avec l’histoire du groupe (mythes, croyances, symboles… ) où les enjeux identitaires ont un rôle privilégié d’orientation et de contrôle de la trame historique (Haas, 1999). Mais la mémoire sociale peut aussi prétendre à une place légitime dans certaines orientations théoriques des représentations sociales, par exemple au sein des métasystèmes représentationnels (Doise, 1990) ou encore dans le concept de thêmata (Moscovici et Vignaux, 1994).

La mémoire sociale comme filtre dans la dynamique des représentations sociales

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Il n’existe pas de « réalité objective », toute réalité est représentée socialement, c’est-à-dire qu’elle est filtrée par des grilles de lecture dépendantes des caractéristiques des individus et de leurs groupes d’appartenance (histoire, valeurs, normes… ). La représentation sociale qui est un des modes privilégié d’accès à cette réalité représentée, se définit comme une « forme de connaissance courante, dite “de sens commun”, caractérisée par les propriétés suivantes : 1. elle est socialement élaborée et partagée ; 2. elle a une visée pratique d’organisation, de maîtrise de l’environnement (matériel, social, idéel) et d’orientation des conduites et communications; 3. elle concourt à l’établissement d’une vision de la réalité commune à un ensemble social (groupe, classe, etc.) ou culturel donné » (Jodelet, 1991, p. 668). Quelle place occupe donc la mémoire sociale dans cet espace représenté ?

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Comme le rappelle fort justement Rouquette : « [… ] une représentation sociale avérée ne s’est pas constituée ex nihilo, mais procède de représentation(s) antérieure(s) ou plutôt d’état(s) antérieur(s) d’elle-même. Elle s’inscrit par là dans une filiation, de telle sorte qu’il est toujours légitime (et parfois assez facile) d’entreprendre une sorte de « recherche en paternité » où la psychologie sociale et l’histoire se conjuguent dans l’approche d’un même objet » ( 1994, p. 180). Si l’historicité des représentations sociales n’échappe à personne, force est de constater qu’il existe peu d’écrits concernant cet aspect du problème. Cette recherche « en paternité », loin d’être courante, pose pourtant, dans certains cas, de nombreux problèmes. Le tout premier consiste à apprécier le « poids de l’histoire » au sein d’une représentation avant tout caractérisée par son dynamisme. Car l’ascendance reste à chercher dans des causes variées et complexes qui n’ont de pertinence que dans une recherche interdisciplinaire combinant au moins les dimensions historiques (cf. notamment les travaux des historiens des mentalités), sociologiques, psychosociologiques, voire anthropologiques. En effet, comme le rappelle Fraïssé : « [… ] toute étude de la dynamique des représentations sociales nécessite la prise en compte des facteurs historiques. Cependant tous les événements susceptibles d’interférer avec la représentation étudiée n’auront pas le même poids modificateur. C’est en fait la valeur de référentiel que le groupe concerné va attribuer à tel ou tel événement qui va définir l’influence exercée sur la dynamique historique de la représentation » ( 2000, p. 85).

Approche anthropologique et culturelle : de la dimension historique à la mémoire sociale

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C’est dans la recherche princeps de Moscovici ( 1961,1976) sur la représentation sociale de la psychanalyse que l’on trouve les premiers éléments faisant référence à l’influence du passé dans la pensée présente, notamment dans son développement du processus d’ancrage. Mais c’est dans son étude sur la représentation sociale de la maladie mentale que Jodelet ( 1989) fait le plus clairement état de pratiques rendant compte de l’historicité d’un rapport à un objet de représentation : la maladie. Sa recherche réalisée dans une communauté rurale où vivent librement des malades mentaux, concerne la représentation de la folie et du « fou » dans la population autochtone qui les prend en charge (les nourriciers). Cette représentation permet à la population de gérer les relations quotidiennes avec les malades, mais aussi de se défendre contre leur présence (menaçante pour l’intégrité de la communauté), de ne pas être assimilée hors ses murs aux malades eux-mêmes, enfin, de maintenir le statut de malade, c’est-à-dire la distinction entre celui-ci et les villageois. Analysant les pratiques, Jodelet constate qu’une série de comportements renvoient à une conception archaïque de la transmission de la maladie. Elle relève aussi des propos, plus rares, qui renvoient à ces mêmes pratiques : « La grand-mère, toute sa vie, elle a eu sa vaisselle et sa fourchette marquées. Les anciens voyaient davantage ça comme une maladie incurable, que ça s’attrapait. L’entretien du linge, je fais séparément question maladie ou autre. La vaisselle aussi parce qu’avec les enfants on a toujours pris ça au départ, ou alors si ce sont des très très propres, parce que dans le fond, ce sont des êtres humains comme nous, mais enfin… » (Jodelet, 1989, p. 305). Ce rapport à la maladie est saisi plus particulièrement dans les actes ou, pour le dire différemment, il est plus acceptable ou moins contrôlé au travers des comportements qui trahissent bien ce rapport passé à la maladie. Ces actes composites, comme le refus de toucher ou d’administrer des médicaments ou le refus d’utiliser la même eau pour laver le linge ou la vaisselle des malades et des nourriciers, relèvent pourtant d’une même logique de pensée. Ils rendent compte du sens que la mémoire sociale du groupe donne à la maladie car, « [… ] comme tous les comportements psychologiques, la mémoire a sa finalité dans l’action, et par conséquent elle est dirigée vers les significations » (Stoetzel, 1978, p. 130). Ainsi, une multitude de comportements trahissent ou traduisent la maladie, vécue et pensée de manière archaïque : « [… ] On empêche la contagion nerveuse en écartant la vue des tics et des crises; on empêche le retour de la maladie en évitant d’en parler avec celui qu’elle mine ; le refus d’en parler tout court sert à en conjurer la survenue inquiétante » (Jodelet, 1989, p. 306). Ces conceptions de la réalité renvoient très clairement aux théories magiques. Les théories intellectualistes comme celles développées par Tylor ( 1871) ou encore, dans les années 1911-1915, par Frazer ( 1981) rendent bien compte de ces conceptions du fait magique autour des lois : de similitude (le semblable appelle le semblable); de contiguïté ou de contagion (qui veut que les qualités d’une chose ou d’un être soient transmises par contact réel ou symbolique) ou encore de contrariété ou de contraste (qui est la contrepartie de la loi de similitude, le contraire agit sur le contraire). On le voit ici, il ne s’agit en aucun cas d’une pensée chaotique mais bien d’une théorisation de la réalité, et notamment de la maladie, qui prédominait avant l’avènement de la science. C’est un phénomène de même nature que retrouve Laurens ( 1996) quand il s’agit pour ses sujets d’expliquer la chute des corps. Les résultats qu’il obtient montrent que, malgré des majorités consistantes prestigieuses (scientifiques) et coercitives (notes à l’école), la conception newtonienne n’a pas toujours réussi à supplanter la conception aristotélicienne. Par exemple : « [… ] dans l’esprit des individus [… ] un objet lâché à partir d’une voiture roulant à 100 km sur une route horizontale n’a pas la même trajectoire que s’il est lancé horizontalement à 100 km/h, dans le premier cas, l’objet tombe verticalement tandis que dans le second, l’objet avance horizontalement en se rapprochant de plus en plus vite du sol » (Laurens, 1996, p. 6). Dans ces exemples, sur la maladie mentale (Jodelet, 1989) et la chute des corps (Laurens, 1996), les sujets agissent ou pensent une partie de leur réalité avec d’anciennes théorisations (conceptions magique et aristotélicienne). Ce détour nous permet d’appréhender les potentialités de la mémoire sociale dans l’existence et dans l’évolution des représentations sociales.

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Des liens théoriques existent entre mémoire sociale et représentation sociale, nous venons de l’évoquer pour l’approche anthropologique et culturelle et nous avons eu récemment l’occasion d’en faire état pour l’ensemble des différents courants (cf. Roussiau et Bonardi, 2002). Notons que cette perspective principalement développée à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris bénéficie d’une approche particulièrement riche des représentations sociales en orientant l’essentiel de ses travaux autour d’études de type longitudinales, en intégrant des informations qualitatives (observations participantes, récits de vie… ) et des outils variés de recueilles de données (entretiens, questionnaires, enquêtes statistiques, documents historiques… ). Et cet ensemble divers d’informations permet une plus grande accessibilité aux différents indicateurs rendant compte de la mémoire sociale.

Système central d’une représentation et mémoire sociale

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La représentation sociale peut aussi se définir comme une structure hiérarchisée comportant un système central et un système périphérique, il s’agit de la théorie du noyau central. Pour Abric « le noyau central de la représentation est déterminé d’une part par la nature de l’objet présenté, d’autre part par la relation que le sujet entretient avec cet objet » ( 1989, p. 197). Et plus récemment « ce noyau central est constitué d’un ou de quelques éléments qui occupent dans la structure de la représentation une position privilégiée : ce sont ceux qui donnent à la représentation sa signification. Il est déterminé d’une part par la nature de l’objet représenté, d’autre part par la relation que le sujet – ou le groupe – entretient avec cet objet, enfin par les systèmes de valeurs et de normes sociales qui constituent l’environnement idéologique du moment et du groupe » ( 1994, p. 23). Mais il à aussi, selon Abric ( 1994), la particularité d’être lié à la mémoire collective et à l’histoire du groupe comme on peut le voir dans le tableau ci-dessous (cf. tableau 1) ou se trouvent rassemblées les caractéristiques des deux systèmes de la représentation.

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Parmi les caractéristiques du noyau central, certains font indéniablement écho à des travaux sur la mémoire et pourraient permettre de poser les jalons d’une réflexion plus approfondie sur les liens entre mémoire sociale et système central. Rothbart, Evans et Fulero ( 1979) ont ainsi montré que les individus se souviennent mieux des faits qui vont dans le sens de leurs stéréotypes. Si le noyau central est, dans certains cas, un stéréotype (comme l’a montré Doraï, 1989), ces études expérimentales montrent qu’il existe ainsi des biais négatifs dans le souvenir et, en ce qui nous concerne, le souvenir collectif. Concernant la dimension évaluative du système central (Moliner, 1996), que l’on retrouve bien évidemment dans les préjugés, d’autres recherches ont montré à leur tour que l’on se souvient mieux des faits négatifs du hors groupe que des faits positifs, c’est ainsi que Alper et Korchin ( 1952), ont trouvé que les femmes sont plus portées que les hommes à se souvenir de faits contre les hommes. Si l’on retombe ici sur des travaux classiques du domaine des relations intergroupes, on voit bien, sans équivoque, le lien à établir entre le système central avant tout caractérisé par sa stabilité et les causes possibles de cette résistance au changement. D’une manière générale, la dimension attitudinale (dimension évaluative des représentations) joue un rôle non négligeable dans les processus mnémoniques : « En vous rappelant des souvenirs reliés à une personne attirante rencontrée l’été dernier, vous vous souviendrez probablement d’images et vous oublierez les images désagréables. Il est possible que vous développiez ainsi une attitude plus positive de l’autre personne en son absence qu’en sa présence » (Gergen et al., 1992, p. 210). Ces résultats-là peuvent se transposer dans des situations où l’histoire du groupe, qui a un impact important sur les différents membres, pourra remodeler les mémoires dans une même direction, essentiellement évaluative, que l’on pourra retrouver dans des éléments appartenant à la centralité de la représentation.

Métasystème et mémoire sociale

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Autre option théorique, celle développée à l’université de Genève, par Doise, pour qui les représentations sociales sont définies comme : « Des principes générateurs de prises de position qui sont liées à des insertions spécifiques dans un ensemble de rapports sociaux… » ( 1990, p. 127). L’on peut à ce titre dire que le processus d’ancrage est celui qui est privilégié dans les travaux de l’école Genevoise. Dans cette optique Doise ( 1990, p. 121) avance qu’un métasystème comporte « de multiples schèmes organisateurs », ce qui revient à penser que « des scénarios, règles, normes pertinentes pour chaque situation régissent les différentes interactions sociales auxquelles les individus [… ] participent » (ibid.). On verrait alors opérer, au niveau des représentations sociales, une dynamique des régulations que le métasystème exerce via les principes organisateurs, l’objectivation et l’ancrage, sur le système cognitif individuel. La part de la mémoire au niveau des principes organisateurs – qui constituent des éléments ou structures tout à fait concrets et dont la matérialité peut être éprouvée (Clémence, Doise et Lorenzi-Cioldi, 1994) – est envisageable en considérant « que ces principes résultent d’un processus de production socio-historique qui les rend précisément communs » (Rouquette, 1997, p. 128-129). Ils s’inscrivent alors sur un moyen terme, et relèvent des mécanismes de transmission d’un fonctionnement social vers l’individu qui les mettra en œuvre dans le cadre de la constitution et du fonctionnement de ses propres représentations sociales (Roussiau et Bonardi, 2002, p. 42). Le métasystème « [… ] est constitué par des régulations sociales, « des régulations normatives qui contrôlent, vérifient, dirigent » ( ibidem ) les opérations cognitives » (Doise, 1993, p. 59). En clair, un métasystème relativement stable régule les rapports sociaux – concrets (de production, de pouvoir… ) et symboliques – et agit sur l’organisation cognitive des individus. Doise ( 1990, p. 115) rappelle que les processus d’objectivation et d’ancrage des représentations décrits par Moscovici ( 1961,1976) assurent l’interface entre le ou les métasystèmes et les représentations sociales puisque « [… ] nous voyons à l’œuvre deux systèmes cognitifs, l’un qui procède à des associations, inclusions, discriminations, déductions, c’est-à-dire le système opératoire, et l’autre qui contrôle, vérifie, sélectionne à l’aide de règles, logiques ou non ; il s’agit d’une sorte de métasystème qui retravaille la matière produite par le premier. Il en est de même pour la pensée naturelle, à une différence près : le métasystème, les relations qui le constituent sont habituellement et primordialement des relations normatives. En d’autres termes nous avons d’un côté des relations opératoires quelconques, et de l’autre côté des relations normatives qui contrôlent, vérifient, dirigent les premières » (Moscovici, 1976, p. 254). La dimension normative du métasystème le place de fait dans l’histoire du groupe et dans sa co-contruction socialement normée de la réalité. On saisit alors toute l’importance à accorder à la mémoire sociale dans cette conception théorique des représentations sociales et, en l’état actuel des recherches, ce terrain est ouvert à des travaux qui pourraient éclairer des réalités sociales présentes et dont l’histoire pourrait aider à apporter un supplément de sens.

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Pour être bref, la mémoire sociale a une place non négligeable dans le champ théorique des représentations sociales, nous venons de le voir, quelles que soient les orientations choisies. Pourtant, force est de constater que, si les ponts théoriques peuvent être établi, les travaux censés en rendre compte sont en petit nombre. Il est difficile d’apporter une explication satisfaisante à cet état de fait. Curieusement les apports théoriques novateurs développés par exemple par Moscovici et Vignaux ( 1994) sur les Thématâ ou encore par Rouquette ( 1994) sur les Nexus donnent des éléments supplémentaires de réflexion sur des liens potentiels à établir entre représentation sociale, dimension historique et mémoire sociale. Cet écart entre apports théoriques et résultats de recherches pourraient venir d’un manque de définitions clairement établies du côté de la mémoire sociale puisque : « En l’état actuel, il est difficile de trouver des définitions consensuelles de ce qu’est la mémoire sociale et/ou collective. On réfère aussi bien au fait qu’elle est partagée dans une collectivité (société, groupe social ou classe d’âge), qu’elle est constituée en appui sur des processus sociaux, comme la communication sociale, ou qu’elle est mise en forme par l’appel à des repères fournis par l’organisation sociale et les modes d’expression de la société » (Haas et Jodelet, 1999, p. 128). Après tout, comme pour les représentations sociales, la mémoire sociale pourrait se décliner selon différentes orientations qu’il resterait à mettre en place. De plus, la richesse des productions scientifiques dans le champ des représentations sociales sera garante sous peu, nous l’espérons, de travaux qui interrogeront les différents liens entre représentation et mémoire sociale pour réserver à cette dernière la place qui lui est due.

Mémoire sociale, contexte et logique institutionnelle

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Pour Abric et Guimelli les représentations sont influencées par le contexte qui se décline en deux formes distinctes : « a) [… ] le contexte immédiat tout d’abord c’est-à-dire par la nature et les constituants de la situation dans laquelle est produite la représentation. Dans la plupart des cas, les représentations sont observées et connues à travers des productions discursives [… ]. b) [… ] le contexte social global ensuite, c’est-à-dire par le contexte idéologique (lié à l’histoire du groupe) et la place occupée par l’individu ou le groupe concerné dans le système social » ( 1999, p. 25). S’il y a interaction entre mémoire sociale et contexte, c’est plus précisément avec la seconde forme de contexte c’est-à-dire le contexte social global. La définition qu’en donnent Abric et Guimelli ( 1999) est vaste et l’on peut trouver de multiples variables qui rendent compte de cette forme de contexte. C’est le cas de l’impact de certaines institutions sur les sujets et qui par de nombreux indicateurs permettent de mettre en évidence l’existence d’une mémoire sociale. On parle alors d’institutionnalisation de la mémoire collective, ce qui justifie à leur égard une attention toute particulière car, comme le signalent Haas et Jodelet : « Les contenus et formes de la pensée sociale sont ainsi étroitement dépendants des contextes sociaux, spatiaux et temporels au sein desquels ils sont élaborés » ( 1999, p. 119). On comprend dès lors tout l’intérêt à leur accorder quand on s’intéresse à l’évolution et au changement des représentations sociales, car ces institutions peuvent être de véritables filtres des représentations et si les travaux ont été menés pour partie par des sociologues ou des anthropologues, les résultats renvoient à des interrogations qui concernent classiquement le domaine des psychologues sociaux.

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Faisons un détour par les travaux de Bartlett ( 1932) qui s’est intéressé à ces problèmes. Les membres de certains peuples auraient-ils une mémoire prodigieuse ? Une mémoire supérieure à celle des autres peuples ? C’est ce que laissaient entendre des observations ethnologiques, notamment chez les Swazis d’Afrique australe. Mais une analyse attentive montre que cette mémoire exceptionnelle ne concerne que certains aspects de la vie et non des moindres, il s’agit de ceux autour desquels est fortement organisée la vie sociale. Ainsi pour prendre des exemples célèbres développés par Bartlett ( 1932) et repris par Stoetzel ( 1978), les Swazis ont une mémoire remarquable puisque certains d’entre eux peuvent, un an après, se souvenir du nombre de bêtes vendues, de leur couleur ou encore du nom du vendeur. En réalité, cette faculté mnémonique ne se retrouve que pour des aspects bien particuliers et propres à l’organisation (voire l’institution) sociale de ce peuple avant tout organisé autour de l’activité pastorale. Pour appuyer ses vues, Bartlett ( 1932) propose à un jeune Swazi et sur un tout autre sujet, une expérience sur la mémoire, puisqu’il s’agit d’une liste de mots à apprendre et à transmettre à une personne située à l’autre bout du village. Les résultats sont classiques (au niveau du nombre d’oublis) et ne révèlent pas, dans ce cas précis, une mémoire hors norme.

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L’on peut sans conteste transposer ce type de mécanismes à des structures organisationnelles plus complexes qui modèlent le souvenir et de fait, le canalisent pour aboutir dans certains cas à des représentations sociales dynamiques certes, mais dans des limites historiquement inscrites et filtrées au sein de ces institutions.

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Chez les Nuers (Evans-Pritchard, 1937,1994) cette mémoire fabuleuse concerne la généalogie. En effet ils peuvent se souvenir de leurs ancêtres sur neuf à onze générations ! En réalité et à y regarder de plus près comme pour l’exemple précédent le souvenir est canalisé par l’institution sociale puisque : « [… ] en dépit de l’émergence continuelle de nouvelles générations le nombre d’ascendants connus reste toujours le même. Un bon nombre d’ancêtres sont donc rayés de la liste au fur et à mesure. [… ]. Cette étude des Nuers démontre très clairement comment les institutions gouvernent et contrôlent la mémoire » (Douglas, 1999, p. 87-88). De multiples recherches ont eu lieu sur ce phénomène. Comme le signale Douglas : « Des élèves d’Evans-Pritchard ont poursuivi l’étude de l’institutionnalisation de la mémoire collective en distinguant les structures sociales selon qu’elles peuvent ou non entretenir une longue généalogie. Ces recherches sont passionnantes car elles mettent à nu les procédures qui élaguent, allongent ou régularisent les arbres généalogiques (Bohannan, 1952 ; Barnes, 1954) » ( 1999, p. 90). Ainsi la mémoire sociale du groupe peut prendre sens, au travers d’une grille de lecture fournie par l’institution, elle même « habillée » d’une culture et d’un ensemble de systèmes représentationnels socialement conditionnés pour produire du souvenir. Pour reprendre les propos de Stoetzel : « Dans tous les cas on voit que la signification est essentielle au souvenir, et qu’elle est apportée par la culture » ( 1978, p. 132).

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Les représentations sociales, propres à des groupes spécifiques, ont indéniablement à voir dans certains cas avec des logiques institutionnelles où les processus de « l’interstructuration » (Malrieu, 1989) permettent la recherche d’un état constant d’adéquation ente les individus et l’organisation et où la mémoire sociale, au travers des représentations sociales, joue assurément un rôle de première importance.


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Résumé

Français

La première partie de cet article concerne les liens entre la mémoire sociale et le champ des représentations sociales, au travers des perspectives du noyau central, des métasystèmes et de l’approche anthropologique et culturelle. Dans la seconde partie sera présenté l’institutionnalisation de la mémoire collective et plus spécifiquement sont implication et sa construction dans des logiques culturelles variées.

English

In the first part this article considers the links between social memory and the field of social representations. The perspective is that ; of the hard core; of metasystems – it is therefore cultural and anthropological. In the se’cond part we deal with the institutionalisation of collective memory and more specifically its involvemnt and construction in varios forms of cultural logic.

Plan de l'article

  1. La mémoire sociale comme filtre dans la dynamique des représentations sociales
    1. Approche anthropologique et culturelle : de la dimension historique à la mémoire sociale
    2. Système central d’une représentation et mémoire sociale
    3. Métasystème et mémoire sociale
  2. Mémoire sociale, contexte et logique institutionnelle

Pour citer cet article

Roussiau Nicolas, Renard Elise, « Des représentations sociales à l'institutionnalisation de la mémoire sociale », Connexions 2/ 2003 (no80), p. 31-41
URL : www.cairn.info/revue-connexions-2003-2-page-31.htm.
DOI : 10.3917/cnx.080.0031

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