2003
Connexions
Des représentations sociales à l’institutionnalisation de la mémoire sociale
Nicolas Roussiau
professeur en psychologie sociale, Laboratoire de psychologie sociale, université de Nantes.
Elise Renard
doctorante en psychologie sociale, laboratoire de psychologie sociale RESCO – RE présentation Sociales et CO mmunication, université de Rennes II Haute Bretagne. Rennes.
La première partie de cet article concerne les
liens entre la mémoire sociale et le champ des
représentations sociales, au travers des perspectives du noyau central, des métasystèmes
et de l’approche anthropologique et culturelle.
Dans la seconde partie sera présenté l’institutionnalisation de la mémoire collective et plus
spécifiquement sont implication et sa
construction dans des logiques culturelles
variées.
In the first part this article considers the links
between social memory and the field of social
representations. The perspective is that ; of
the hard core; of metasystems – it is therefore
cultural and anthropological. In the se’cond
part we deal with the institutionalisation of
collective memory and more specifically its
involvemnt and construction in varios forms
of cultural logic.
Quel est le rôle de la mémoire sociale dans l’évolution des représentations sociales ? Quelle est la nature de son implication dans le processus représentationnel ? C’est-à-dire sous quelles formes peut-on la
saisir ? Et quel est son « poids » ou son impact dans nos représentations
quotidiennes ? Il est bien évidemment difficile de répondre de manière
exhaustive à l’ensemble de ces questions, mais les poser revient à faire
intervenir dans l’espace des représentations, dans leur formation et leur
devenir, une perspective intéressante pour comprendre certains de leurs
aspects qui jusque-là n’ont été que partiellement abordés (Jodelet,
1992; Haas, 1999; Dorna, 2002; Laurens et Roussiau, 2002; Roussiau
et Bonardi, 2002 ; Roussiau, 2002).
La place occupée par la mémoire sociale dans le champ des représentations peut au moins se définir de deux manières. On peut tout
d’abord la trouver comme produit, nous verrons qu’il existe des spécificités structurales pouvant rendre compte d’une inscription historique.
Ainsi la « mémoire collective » serait une des caractéristiques du système central des représentations (Abric, 1994, p. 80). Mais la mémoire
sociale est aussi analysable comme variable au sein même du processus
représentationnel, c’est-à-dire comme un élément pouvant modeler, au
fil du temps, le filtre que constitue une réalité sociale représentée. Ces
deux facettes sont complémentaires et interdépendantes. Ce filtre est
d’ailleurs assimilable, dans certains cas, au système institutionnel lui-même garant de la bonne fonctionnalité de la mémoire groupale (Douglas, 1999). Il peut ainsi s’inscrire en complémentarité avec l’histoire du groupe (mythes, croyances, symboles… ) où les enjeux identitaires ont
un rôle privilégié d’orientation et de contrôle de la trame historique
(Haas, 1999). Mais la mémoire sociale peut aussi prétendre à une place
légitime dans certaines orientations théoriques des représentations
sociales, par exemple au sein des métasystèmes représentationnels
(Doise, 1990) ou encore dans le concept de thêmata (Moscovici et
Vignaux, 1994).
La mémoire sociale comme filtre
dans la dynamique des représentations sociales
Il n’existe pas de « réalité objective », toute réalité est représentée
socialement, c’est-à-dire qu’elle est filtrée par des grilles de lecture
dépendantes des caractéristiques des individus et de leurs groupes d’appartenance (histoire, valeurs, normes… ). La représentation sociale qui
est un des modes privilégié d’accès à cette réalité représentée, se définit
comme une « forme de connaissance courante, dite “de sens commun”,
caractérisée par les propriétés suivantes : 1. elle est socialement élaborée et partagée ; 2. elle a une visée pratique d’organisation, de maîtrise
de l’environnement (matériel, social, idéel) et d’orientation des
conduites et communications; 3. elle concourt à l’établissement d’une
vision de la réalité commune à un ensemble social (groupe, classe, etc.)
ou culturel donné » (Jodelet, 1991, p. 668). Quelle place occupe donc la
mémoire sociale dans cet espace représenté ?
Comme le rappelle fort justement Rouquette : « [… ] une représentation sociale avérée ne s’est pas constituée ex nihilo, mais procède de
représentation(s) antérieure(s) ou plutôt d’état(s) antérieur(s) d’elle-même. Elle s’inscrit par là dans une filiation, de telle sorte qu’il est toujours légitime (et parfois assez facile) d’entreprendre une sorte de
« recherche en paternité » où la psychologie sociale et l’histoire se
conjuguent dans l’approche d’un même objet » ( 1994, p. 180). Si l’historicité des représentations sociales n’échappe à personne, force est de
constater qu’il existe peu d’écrits concernant cet aspect du problème.
Cette recherche « en paternité », loin d’être courante, pose pourtant,
dans certains cas, de nombreux problèmes. Le tout premier consiste à
apprécier le « poids de l’histoire » au sein d’une représentation avant
tout caractérisée par son dynamisme. Car l’ascendance reste à chercher
dans des causes variées et complexes qui n’ont de pertinence que dans
une recherche interdisciplinaire combinant au moins les dimensions historiques (cf. notamment les travaux des historiens des mentalités),
sociologiques, psychosociologiques, voire anthropologiques. En effet,
comme le rappelle Fraïssé : « [… ] toute étude de la dynamique des
représentations sociales nécessite la prise en compte des facteurs historiques. Cependant tous les événements susceptibles d’interférer avec la
représentation étudiée n’auront pas le même poids modificateur. C’est
en fait la valeur de référentiel que le groupe concerné va attribuer à tel
ou tel événement qui va définir l’influence exercée sur la dynamique
historique de la représentation » ( 2000, p. 85).
Approche anthropologique et culturelle :
de la dimension historique à la mémoire sociale
C’est dans la recherche princeps de Moscovici ( 1961,1976) sur la
représentation sociale de la psychanalyse que l’on trouve les premiers
éléments faisant référence à l’influence du passé dans la pensée présente, notamment dans son développement du processus d’ancrage.
Mais c’est dans son étude sur la représentation sociale de la maladie
mentale que Jodelet ( 1989) fait le plus clairement état de pratiques rendant compte de l’historicité d’un rapport à un objet de représentation :
la maladie. Sa recherche réalisée dans une communauté rurale où vivent
librement des malades mentaux, concerne la représentation de la folie et
du « fou » dans la population autochtone qui les prend en charge (les
nourriciers). Cette représentation permet à la population de gérer les
relations quotidiennes avec les malades, mais aussi de se défendre
contre leur présence (menaçante pour l’intégrité de la communauté), de
ne pas être assimilée hors ses murs aux malades eux-mêmes, enfin, de
maintenir le statut de malade, c’est-à-dire la distinction entre celui-ci et
les villageois. Analysant les pratiques, Jodelet constate qu’une série de
comportements renvoient à une conception archaïque de la transmission
de la maladie. Elle relève aussi des propos, plus rares, qui renvoient à
ces mêmes pratiques : « La grand-mère, toute sa vie, elle a eu sa vaisselle et sa fourchette marquées. Les anciens voyaient davantage ça
comme une maladie incurable, que ça s’attrapait. L’entretien du linge, je
fais séparément question maladie ou autre. La vaisselle aussi parce
qu’avec les enfants on a toujours pris ça au départ, ou alors si ce sont
des très très propres, parce que dans le fond, ce sont des êtres humains
comme nous, mais enfin… » (Jodelet, 1989, p. 305). Ce rapport à la
maladie est saisi plus particulièrement dans les actes ou, pour le dire différemment, il est plus acceptable ou moins contrôlé au travers des comportements qui trahissent bien ce rapport passé à la maladie. Ces actes
composites, comme le refus de toucher ou d’administrer des médicaments ou le refus d’utiliser la même eau pour laver le linge ou la vaisselle des malades et des nourriciers, relèvent pourtant d’une même
logique de pensée. Ils rendent compte du sens que la mémoire sociale
du groupe donne à la maladie car, « [… ] comme tous les comportements
psychologiques, la mémoire a sa finalité dans l’action, et par conséquent
elle est dirigée vers les significations » (Stoetzel, 1978, p. 130). Ainsi,
une multitude de comportements trahissent ou traduisent la maladie,
vécue et pensée de manière archaïque : « [… ] On empêche la contagion
nerveuse en écartant la vue des tics et des crises; on empêche le retour
de la maladie en évitant d’en parler avec celui qu’elle mine ; le refus
d’en parler tout court sert à en conjurer la survenue inquiétante » (Jodelet, 1989, p. 306). Ces conceptions de la réalité renvoient très clairement
aux théories magiques. Les théories intellectualistes comme celles
développées par Tylor ( 1871) ou encore, dans les années 1911-1915, par
Frazer ( 1981) rendent bien compte de ces conceptions du fait magique
autour des lois : de similitude (le semblable appelle le semblable); de
contiguïté ou de contagion (qui veut que les qualités d’une chose ou
d’un être soient transmises par contact réel ou symbolique) ou encore de
contrariété ou de contraste (qui est la contrepartie de la loi de similitude,
le contraire agit sur le contraire). On le voit ici, il ne s’agit en aucun cas
d’une pensée chaotique mais bien d’une théorisation de la réalité, et
notamment de la maladie, qui prédominait avant l’avènement de la
science. C’est un phénomène de même nature que retrouve Laurens
( 1996) quand il s’agit pour ses sujets d’expliquer la chute des corps. Les
résultats qu’il obtient montrent que, malgré des majorités consistantes
prestigieuses (scientifiques) et coercitives (notes à l’école), la conception newtonienne n’a pas toujours réussi à supplanter la conception aristotélicienne. Par exemple : « [… ] dans l’esprit des individus [… ] un
objet lâché à partir d’une voiture roulant à 100 km sur une route horizontale n’a pas la même trajectoire que s’il est lancé horizontalement à
100 km/h, dans le premier cas, l’objet tombe verticalement tandis que
dans le second, l’objet avance horizontalement en se rapprochant de
plus en plus vite du sol » (Laurens, 1996, p. 6). Dans ces exemples, sur
la maladie mentale (Jodelet, 1989) et la chute des corps (Laurens, 1996),
les sujets agissent ou pensent une partie de leur réalité avec d’anciennes
théorisations (conceptions magique et aristotélicienne). Ce détour nous
permet d’appréhender les potentialités de la mémoire sociale dans
l’existence et dans l’évolution des représentations sociales.
Des liens théoriques existent entre mémoire sociale et représentation sociale, nous venons de l’évoquer pour l’approche anthropologique
et culturelle et nous avons eu récemment l’occasion d’en faire état pour
l’ensemble des différents courants (cf. Roussiau et Bonardi, 2002).
Notons que cette perspective principalement développée à l’École des
hautes études en sciences sociales à Paris bénéficie d’une approche particulièrement riche des représentations sociales en orientant l’essentiel
de ses travaux autour d’études de type longitudinales, en intégrant des
informations qualitatives (observations participantes, récits de vie… ) et
des outils variés de recueilles de données (entretiens, questionnaires,
enquêtes statistiques, documents historiques… ). Et cet ensemble divers
d’informations permet une plus grande accessibilité aux différents indicateurs rendant compte de la mémoire sociale.
Système central d’une représentation et mémoire sociale
La représentation sociale peut aussi se définir comme une structure
hiérarchisée comportant un système central et un système périphérique,
il s’agit de la théorie du noyau central. Pour Abric « le noyau central de
la représentation est déterminé d’une part par la nature de l’objet présenté, d’autre part par la relation que le sujet entretient avec cet objet »
( 1989, p. 197). Et plus récemment « ce noyau central est constitué d’un
ou de quelques éléments qui occupent dans la structure de la représentation une position privilégiée : ce sont ceux qui donnent à la représentation sa signification. Il est déterminé d’une part par la nature de l’objet
représenté, d’autre part par la relation que le sujet – ou le groupe –
entretient avec cet objet, enfin par les systèmes de valeurs et de normes
sociales qui constituent l’environnement idéologique du moment et du
groupe » ( 1994, p. 23). Mais il à aussi, selon Abric ( 1994), la particularité d’être lié à la mémoire collective et à l’histoire du groupe comme
on peut le voir dans le tableau ci-dessous (cf. tableau 1) ou se trouvent
rassemblées les caractéristiques des deux systèmes de la représentation.
table
•Cohérent
Système central
•Lié à la mémoire collective
et à l’histoire du groupe
•Consensuel
(définit l’homogénéité du groupe)
•Stable
•Cohérent
•Rigide
•Résiste au changement
•Peu sensible au contexte immédiat
•Fonctions :
– Génère la signification
de la représentation
– Détermine son organisation
Système périphérique
•Permet l’intégration des expé
riences et histoires individuelles
•Supporte l’hétérogénéité du
groupe
•Souple
•Supporte des contradictions
•Évolutif
•Sensible au contexte immédiat
•Fonctions :
– Permet l’adaptation à la réalité
concrète
– Permet la différenciation du contenu
– Protège le système central
Tableau 1. Caractéristiques du système central et du système périphérique
d’une représentation sociale (Extrait de Abric, 1994, p. 80)
Parmi les caractéristiques du noyau central, certains font indéniablement écho à des travaux sur la mémoire et pourraient permettre de
poser les jalons d’une réflexion plus approfondie sur les liens entre
mémoire sociale et système central. Rothbart, Evans et Fulero ( 1979)
ont ainsi montré que les individus se souviennent mieux des faits qui
vont dans le sens de leurs stéréotypes. Si le noyau central est, dans certains cas, un stéréotype (comme l’a montré Doraï, 1989), ces études
expérimentales montrent qu’il existe ainsi des biais négatifs dans le souvenir et, en ce qui nous concerne, le souvenir collectif. Concernant la
dimension évaluative du système central (Moliner, 1996), que l’on
retrouve bien évidemment dans les préjugés, d’autres recherches ont
montré à leur tour que l’on se souvient mieux des faits négatifs du hors
groupe que des faits positifs, c’est ainsi que Alper et Korchin ( 1952), ont
trouvé que les femmes sont plus portées que les hommes à se souvenir
de faits contre les hommes. Si l’on retombe ici sur des travaux classiques du domaine des relations intergroupes, on voit bien, sans équivoque, le lien à établir entre le système central avant tout caractérisé par
sa stabilité et les causes possibles de cette résistance au changement.
D’une manière générale, la dimension attitudinale (dimension évaluative des représentations) joue un rôle non négligeable dans les processus mnémoniques : « En vous rappelant des souvenirs reliés à une
personne attirante rencontrée l’été dernier, vous vous souviendrez probablement d’images et vous oublierez les images désagréables. Il est
possible que vous développiez ainsi une attitude plus positive de l’autre
personne en son absence qu’en sa présence » (Gergen et al., 1992,
p. 210). Ces résultats-là peuvent se transposer dans des situations où
l’histoire du groupe, qui a un impact important sur les différents
membres, pourra remodeler les mémoires dans une même direction,
essentiellement évaluative, que l’on pourra retrouver dans des éléments
appartenant à la centralité de la représentation.
Métasystème et mémoire sociale
Autre option théorique, celle développée à l’université de Genève,
par Doise, pour qui les représentations sociales sont définies comme :
« Des principes générateurs de prises de position qui sont liées à des
insertions spécifiques dans un ensemble de rapports sociaux… » ( 1990,
p. 127). L’on peut à ce titre dire que le processus d’ancrage est celui qui
est privilégié dans les travaux de l’école Genevoise. Dans cette
optique Doise ( 1990, p. 121) avance qu’un métasystème comporte « de
multiples schèmes organisateurs », ce qui revient à penser que « des scénarios, règles, normes pertinentes pour chaque situation régissent les
différentes interactions sociales auxquelles les individus [… ] participent » (ibid.). On verrait alors opérer, au niveau des représentations
sociales, une dynamique des régulations que le métasystème exerce via
les principes organisateurs, l’objectivation et l’ancrage, sur le système
cognitif individuel. La part de la mémoire au niveau des principes organisateurs – qui constituent des éléments ou structures tout à fait concrets
et dont la matérialité peut être éprouvée (Clémence, Doise et Lorenzi-Cioldi, 1994) – est envisageable en considérant « que ces principes
résultent d’un processus de production socio-historique qui les rend précisément communs » (Rouquette, 1997, p. 128-129). Ils s’inscrivent
alors sur un moyen terme, et relèvent des mécanismes de transmission
d’un fonctionnement social vers l’individu qui les mettra en œuvre dans
le cadre de la constitution et du fonctionnement de ses propres représentations sociales (Roussiau et Bonardi, 2002, p. 42). Le métasystème
« [… ] est constitué par des régulations sociales, « des régulations normatives qui contrôlent, vérifient, dirigent » ( ibidem ) les opérations
cognitives » (Doise, 1993, p. 59). En clair, un métasystème relativement
stable régule les rapports sociaux – concrets (de production, de pouvoir… ) et symboliques – et agit sur l’organisation cognitive des individus. Doise ( 1990, p. 115) rappelle que les processus d’objectivation et
d’ancrage des représentations décrits par Moscovici ( 1961,1976) assurent l’interface entre le ou les métasystèmes et les représentations
sociales puisque « [… ] nous voyons à l’œuvre deux systèmes cognitifs,
l’un qui procède à des associations, inclusions, discriminations, déductions, c’est-à-dire le système opératoire, et l’autre qui contrôle, vérifie,
sélectionne à l’aide de règles, logiques ou non ; il s’agit d’une sorte de
métasystème qui retravaille la matière produite par le premier. Il en est
de même pour la pensée naturelle, à une différence près : le métasystème, les relations qui le constituent sont habituellement et primordialement des relations normatives. En d’autres termes nous avons d’un côté
des relations opératoires quelconques, et de l’autre côté des relations
normatives qui contrôlent, vérifient, dirigent les premières » (Moscovici, 1976, p. 254). La dimension normative du métasystème le place de
fait dans l’histoire du groupe et dans sa co-contruction socialement normée de la réalité. On saisit alors toute l’importance à accorder à la
mémoire sociale dans cette conception théorique des représentations
sociales et, en l’état actuel des recherches, ce terrain est ouvert à des travaux qui pourraient éclairer des réalités sociales présentes et dont l’histoire pourrait aider à apporter un supplément de sens.
Pour être bref, la mémoire sociale a une place non négligeable dans
le champ théorique des représentations sociales, nous venons de le voir,
quelles que soient les orientations choisies. Pourtant, force est de
constater que, si les ponts théoriques peuvent être établi, les travaux
censés en rendre compte sont en petit nombre. Il est difficile d’apporter
une explication satisfaisante à cet état de fait. Curieusement les apports
théoriques novateurs développés par exemple par Moscovici et Vignaux
( 1994) sur les Thématâ ou encore par Rouquette ( 1994) sur les Nexus
donnent des éléments supplémentaires de réflexion sur des liens potentiels à établir entre représentation sociale, dimension historique et
mémoire sociale. Cet écart entre apports théoriques et résultats de
recherches pourraient venir d’un manque de définitions clairement établies du côté de la mémoire sociale puisque : « En l’état actuel, il est difficile de trouver des définitions consensuelles de ce qu’est la mémoire
sociale et/ou collective. On réfère aussi bien au fait qu’elle est partagée
dans une collectivité (société, groupe social ou classe d’âge), qu’elle est
constituée en appui sur des processus sociaux, comme la communication sociale, ou qu’elle est mise en forme par l’appel à des repères fournis par l’organisation sociale et les modes d’expression de la société »
(Haas et Jodelet, 1999, p. 128). Après tout, comme pour les représentations sociales, la mémoire sociale pourrait se décliner selon différentes
orientations qu’il resterait à mettre en place. De plus, la richesse des
productions scientifiques dans le champ des représentations sociales
sera garante sous peu, nous l’espérons, de travaux qui interrogeront les
différents liens entre représentation et mémoire sociale pour réserver à
cette dernière la place qui lui est due.
Mémoire sociale, contexte et logique institutionnelle
Pour Abric et Guimelli les représentations sont influencées par le
contexte qui se décline en deux formes distinctes : « a) [… ] le contexte
immédiat tout d’abord c’est-à-dire par la nature et les constituants de la
situation dans laquelle est produite la représentation. Dans la plupart des
cas, les représentations sont observées et connues à travers des productions discursives [… ]. b) [… ] le contexte social global ensuite, c’est-à-dire par le contexte idéologique (lié à l’histoire du groupe) et la place
occupée par l’individu ou le groupe concerné dans le système social »
( 1999, p. 25). S’il y a interaction entre mémoire sociale et contexte,
c’est plus précisément avec la seconde forme de contexte c’est-à-dire le
contexte social global. La définition qu’en donnent Abric et Guimelli
( 1999) est vaste et l’on peut trouver de multiples variables qui rendent
compte de cette forme de contexte. C’est le cas de l’impact de certaines
institutions sur les sujets et qui par de nombreux indicateurs permettent
de mettre en évidence l’existence d’une mémoire sociale. On parle alors
d’institutionnalisation de la mémoire collective, ce qui justifie à leur
égard une attention toute particulière car, comme le signalent Haas et
Jodelet : « Les contenus et formes de la pensée sociale sont ainsi étroitement dépendants des contextes sociaux, spatiaux et temporels au sein
desquels ils sont élaborés » ( 1999, p. 119). On comprend dès lors tout
l’intérêt à leur accorder quand on s’intéresse à l’évolution et au changement des représentations sociales, car ces institutions peuvent être de
véritables filtres des représentations et si les travaux ont été menés pour
partie par des sociologues ou des anthropologues, les résultats renvoient
à des interrogations qui concernent classiquement le domaine des psychologues sociaux.
Faisons un détour par les travaux de Bartlett ( 1932) qui s’est intéressé à ces problèmes. Les membres de certains peuples auraient-ils une
mémoire prodigieuse ? Une mémoire supérieure à celle des autres
peuples ? C’est ce que laissaient entendre des observations ethnologiques, notamment chez les Swazis d’Afrique australe. Mais une analyse attentive montre que cette mémoire exceptionnelle ne concerne que
certains aspects de la vie et non des moindres, il s’agit de ceux autour
desquels est fortement organisée la vie sociale. Ainsi pour prendre des
exemples célèbres développés par Bartlett ( 1932) et repris par Stoetzel
( 1978), les Swazis ont une mémoire remarquable puisque certains
d’entre eux peuvent, un an après, se souvenir du nombre de bêtes vendues, de leur couleur ou encore du nom du vendeur. En réalité, cette
faculté mnémonique ne se retrouve que pour des aspects bien particuliers et propres à l’organisation (voire l’institution) sociale de ce peuple
avant tout organisé autour de l’activité pastorale. Pour appuyer ses vues,
Bartlett ( 1932) propose à un jeune Swazi et sur un tout autre sujet, une
expérience sur la mémoire, puisqu’il s’agit d’une liste de mots à
apprendre et à transmettre à une personne située à l’autre bout du village. Les résultats sont classiques (au niveau du nombre d’oublis) et ne
révèlent pas, dans ce cas précis, une mémoire hors norme.
L’on peut sans conteste transposer ce type de mécanismes à des
structures organisationnelles plus complexes qui modèlent le souvenir
et de fait, le canalisent pour aboutir dans certains cas à des représentations sociales dynamiques certes, mais dans des limites historiquement
inscrites et filtrées au sein de ces institutions.
Chez les Nuers (Evans-Pritchard, 1937,1994) cette mémoire fabuleuse concerne la généalogie. En effet ils peuvent se souvenir de leurs
ancêtres sur neuf à onze générations ! En réalité et à y regarder de plus
près comme pour l’exemple précédent le souvenir est canalisé par l’institution sociale puisque : « [… ] en dépit de l’émergence continuelle de
nouvelles générations le nombre d’ascendants connus reste toujours le
même. Un bon nombre d’ancêtres sont donc rayés de la liste au fur et à
mesure. [… ]. Cette étude des Nuers démontre très clairement comment
les institutions gouvernent et contrôlent la mémoire » (Douglas, 1999,
p. 87-88). De multiples recherches ont eu lieu sur ce phénomène.
Comme le signale Douglas : « Des élèves d’Evans-Pritchard ont poursuivi l’étude de l’institutionnalisation de la mémoire collective en distinguant les structures sociales selon qu’elles peuvent ou non entretenir
une longue généalogie. Ces recherches sont passionnantes car elles mettent à nu les procédures qui élaguent, allongent ou régularisent les
arbres généalogiques (Bohannan, 1952 ; Barnes, 1954) » ( 1999, p. 90).
Ainsi la mémoire sociale du groupe peut prendre sens, au travers d’une
grille de lecture fournie par l’institution, elle même « habillée » d’une
culture et d’un ensemble de systèmes représentationnels socialement
conditionnés pour produire du souvenir. Pour reprendre les propos de
Stoetzel : « Dans tous les cas on voit que la signification est essentielle
au souvenir, et qu’elle est apportée par la culture » ( 1978, p. 132).
Les représentations sociales, propres à des groupes spécifiques, ont
indéniablement à voir dans certains cas avec des logiques institutionnelles où les processus de « l’interstructuration » (Malrieu, 1989) permettent la recherche d’un état constant d’adéquation ente les individus
et l’organisation et où la mémoire sociale, au travers des représentations
sociales, joue assurément un rôle de première importance.
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