Connexions
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I.S.B.N.274920237X
172 pages

p. 43 à 57
doi: en cours

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no80 2003/2

2003 Connexions

Représentations sociales et mémoire : de la dynamique aux structures premières

Christine Bonardi Laboratoire de psychologie expérimentale et quantitative, université de Nice Sophia-Antipolis.
Il a été clairement établi que les représentations sociales s’élaborent à partir des connaissances et des expériences antérieures des individus et des groupes. Elles ont donc une dimension historique qui permet de les penser sur la durée, et légitime par conséquent que l’on rapproche les lignées de recherches dévolues aux représentations sociales et à la mémoire sociale. Dans cet article, nous nous proposons d’examiner quelques pistes possibles pour esquisser un tel rapprochement, en nous centrant essentiellement sur les liens entre registres individuel et social dans la dynamique des représentations et sur des notions telles que les thêmata, les primitives ou les ontèmes. En effet, ces dernières, en donnant accès à un arrière-plan des représentations, paraissent prometteuses sur le plan d’une exploration de la problématique de la mémoire sociale. It is clearly established now that social representations are created on the basis of personal and groupal knowledge and experiences. Due to this fact social representations have an historical dimension and must be examine on the long time. This suggest that researchs on social representations and on social memory should be compared. In this paper, we examine some potential relationships existing between social representations and memory in focusing on the representational dynamics and on notions as thêmata, primitives or ontèmes. We think that these notions give access to a representational background which is a fundamental element to explore social memory.
C’est en s’interrogeant sur la dynamique et les fondements des représentations sociales – un arrière-plan plus général, plus abstrait, voire plus archaïque – que l’on a les meilleures chances de voir œuvrer la mémoire sociale et de parvenir ainsi à pointer les « entrées » possibles pour un travail sur les rapports entre la mémoire sociale et les représentations. L’histoire des représentations sociales en effet, se lit au mieux dans les mécanismes de leur construction et dans leur dépendance/localisation au regard d’une époque et d’une structure sociale, redevables d’un passé toujours reconstruit à la lumière des faits et des idées dominant le présent. Tenter de faire le lien entre une mémoire – individuelle, groupale, sociétale, historienne, etc. – diversement considérée au fil des travaux et des prises de position, et des représentations sociales pour lesquelles existe une multitude d’approches conceptuelles et empiriques, ne peut être conçu que comme un travail ambitieux et de longue haleine. Les premiers pas d’une telle réflexion ayant fait l’objet d’esquisses antérieures (Roussiau et Bonardi, 2002), l’analyse portera ici principalement sur l’examen de notions dont les fondements théoriques nous paraissent pouvoir ouvrir vers une étude conjointe des processus intervenant tant au niveau des représentations sociales qu’à celui de la mémoire sociale.
 
Mémoire individuelle et/ou mémoire sociale : quelques jalons
 
 
La mémoire individuelle peut être considérée comme une capacité humaine « à réactiver, partiellement ou totalement, de façon véridique ou erronée, les événements du passé » (Tiberghien, Mendelsohn, Ans et George, 1990, p. 4). Elle fonctionne (voir par exemple Tulving, 1972) à partir d’un registre « transitoire » et d’un registre, supposé permanent (mémoire à long terme) – organisant et régulant des représentations mentales – lequel constitue une « mémoire sémantique » à utilité sociale forte et « personnalisation » faible. La mémoire individuelle produit donc de façon permanente « des schémas hiérarchisés et emboîtés qui façonnent nos anticipations et sont porteurs de surprise potentielle. Sa fonction n’est pas seulement de réactiver le passé, elle est aussi de détecter la nouveauté et de permettre l’apprentissage » (id., 1990, p. 4). On peut alors considérer le souvenir individuel comme la création/recréation d’un passé – par exemple par le moyen des communications – pour les besoins du présent et l’anticipation du futur. La mémoire individuelle n’en est pas moins aussi dépendante de paramètres externes ou sociétaux (Edwards et Middleton, 1986) par exemple, parce que le social et le temporel pèsent sur les opérations de stockage des informations (voir par exemple les « souvenirs flashes » ; Brown et Kulik, 1977), et parce que mémoriser certains fonctionnements et attentes liés à des situations sociales (Schank et Abelson, 1977) s’apparente à une mise en mémoire de contextes et de fonctionnements collectifs plus ou moins normés.
Par ailleurs, l’absence d’une distinction générale entre registres mémoriels collectif et social (Askévis-Leherpeux, 1997; Jaisson, 1999; Wintrebert, 2000) permet encore de poser (cf. Halbwachs ( 1950/1997) que la mémoire est sociale à plus d’un titre : celui des souvenirs communs que l’on évoque ensemble ; celui d’une référence à des événements de niveau national ou groupal ; celui de l’appartenance à un groupe, avec partage de références et traditions communes (à quoi Paez, Insua et Vergara ( 1992) ajoutent les représentations sociales); celui de la présence des autres dans notre mémoire; celui enfin de la dynamique des communications quotidiennes. On peut néanmoins compter sur l’indépendance d’un temps historique et d’un temps social (Halbwachs, 1950/1997), soit une partition – assez pertinente pour la psychologie sociale (cf. Wintrebert, 2000 ou Deschamps, Paez et Pennebaker, 2002) – entre une mémoire collective/sociale, qui relève du temps propre aux groupes (union de ses membres et pérennité du groupe), et l’histoire, qui participe d’un temps social supposé permanent, bien que toute mise en représentation du passé (histoire, tradition, patrimoine, etc.) puisse être également considérée comme une véritable reconstruction (Baddeley, 1993; Ricoeur, 1998) [1]. On a ainsi pu avancer que mémoire individuelle et mémoire sociale/collective partageraient les mêmes cadres sociaux [2], ce qui leur permettrait de « recomposer une image du passé qui s’accorde à chaque époque avec les pensées dominantes de la société » (Jaisson, 1999, p. 167 [3]). En effet, lorsqu’un individu « se souvient », il doit retrouver la place des événements qu’il cherche à évoquer dans les cadres de la mémoire collective ; ses appartenances multiples lui permettent de jouer de l’entrecroisement de plusieurs mémoires de groupe (Halbwachs, 1950/1997). Enfin, dans le mouvement dialectique souvenir/perception des objets, il s’interroge sur la manière dont autrui pourrait percevoir ces objets, et mobilise pour cela les souvenirs afférents à ces « autres », donc, d’une certaine manière, les représentations qu’il en a et les rapports qu’il entretient avec eux.
Quelle que soit l’approche, il apparaît que le phénomène de remémoration est un phénomène de transformation du passé. D’une part, souvenir et langage sont associés, le second constituant à la fois le contenu et le processus de reconstruction de ce souvenir. D’autre part, « nous parlons nos souvenirs avant de les évoquer; c’est le langage, et c’est tout le système des conventions sociales qui en sont solidaires, qui nous permet à chaque instant de reconstruire notre passé » (Halbwachs, 1994, p. 279). Cette reconstruction peut dépendre d’une évolution du groupe d’appartenance, qui impose parfois une transformation de certains épisodes de son passé, mais aussi des institutions qui assument une part du « travail » de mémoire en occultant certains aspects du passé sociétal et en accordant un relief parfois démesuré à d’autres. Les commémorations et les lieux institutionnalisés du souvenir, par exemple, donnent au passé une forme de cohérence, reconstruite à la lumière des positions sociales, idéologiques, politiques, etc., du présent et des enjeux qui sont les siens. Le souvenir serait alors non seulement « une reconstruction du passé à partir des conditions du présent » (Jaisson, 1999, p. 167) – modulable suivant ce qu’exige la situation (cf. Haas, 2002) –, mais encore « une reconstitution du présent faite sous l’emprise du passé » (Jaisson, 1999, p. 167). Quoi qu’il en soit, cette reconstruction du passé excède les seules limites de la capacité mnésique humaine. On la voit plutôt du côté des processus psychologiques et sociaux afférents à la pensée sociale qui régit croyances, représentations et souvenirs, et, ce faisant accorde entre elles traditions (du passé) et idées (du présent) en n’admettant que ce qui correspond à la situation et peut encore susciter intérêt et compréhension : pour que le passé reste « efficace » dans et pour le présent, ce sont les « circonstances », options idéologiques et positions socialement valorisées à un moment de l’histoire, qui donneront à « l’oubli » une dimension politique (au sens large du terme) sous-tendue par un « projet volontaire et non une amnésie progressive » (Ciarcia, 2002, p. 10).
La mémoire sociale n’est donc pas « banalement infidèle » et l’on voit tout l’intérêt qu’il peut y avoir à la rapprocher des représentations sociales que l’on considère également comme des formes d’expression de la pensée sociale.
 
Les représentations sociales : dynamique, contexte et mémoire sociale
 
 
En première approche, la mémoire semble pouvoir intervenir « dans la façon dont les individus élaborent leur conception des objets » (Hass et Jodelet, 1999, p. 124). Nous avons évoqué plus largement ailleurs (Roussiau et Bonardi, 2002) le fait que les processus contribuant à la genèse d’une représentation sociale (Moscovici, 1961) portent en eux le poids du social et de l’histoire. Rappelons simplement ici que, par rapport à l’objectivation, la mémoire (sous forme de « souvenirs individuels et groupaux ») agirait sur la sélection des informations relatives à l’objet; qu’elle contribue à établir la cohérence et la logique du noyau figuratif et, enfin, participe au mouvement d’association, par naturalisation, des nouvelles pratiques potentielles à l’ensemble des pratiques en vigueur ou admises comme acceptables. Dans les opérations de catégorisation – qui caractérisent le processus d’ancrage –, le poids de la mémoire porte au moins sur le mouvement de comparaison des informations nouvelles aux catégories familières parce que ces dernières forment des significations culturellement codées du fait même que l’individu a acquis un système de catégories et un principe de classement, et que ceux-ci sont communs aux membres d’une société (Moscovici, 2000). Certains travaux sur les représentations d’objets fortement affectivisés (Jodelet, 1989 ; Morin, 1999) font ressortir ces racines anciennes qui marquent le passé d’un groupe et sont partie intégrante de représentations connectées sur le présent. Et c’est peut être en approfondissant l’étude des différents types d’ancrage d’une représentation (Doise, 1992) que l’on dégagera mieux la part de l’expérience personnelle de celle de mémoire des groupes ou de ce qui se rattache à la conception individuelle de certains rapports sociaux. Le parallèle tissé (Haas et Jodelet, 1999) entre sociogenèse d’une représentation et processus de conventionnalisation sociale que Bartlett ( 1932) évoque à propos de la mémoire, pourrait aussi déboucher sur une réflexion plus approfondie dans la mesure où la conventionnalisation rend compte de la construction sociale des connaissances et des souvenirs et aborde la transformation des éléments du système culturel lorsqu’ils passent d’un groupe social à un autre. Cela exigerait de pouvoir pointer d’abord ce qui, du passé, s’insère dans une nouvelle représentation – les mécanismes de conservation de la mémoire dans la durée dont parlait Bartlett ( 1932); et ensuite les modalités de l’articulation entre mémoire et connaissance, l’impact du préconstruit sur l’acquisition d’informations et de savoirs nouveaux, c’est-à-dire la part de la créativité de la mémoire dans le présent.
Les principes (opposition, hiérarchisation, assimilation, adaptation… ) qui, au sein des représentations, organisent les prises de positions individuelles et les insertions sociales des personnes (Doise, 1986, 2001) pourraient être considérés (Rouquette, 1997) comme communs parce qu’ils résultent d’un processus de production socio-historique à moyen terme. C’est dire alors qu’ils participent de mécanismes de transmission du fonctionnement social vers l’individu, qui les met en œuvre dans le cadre de la constitution et du fonctionnement de ses représentations : et c’est presque dire que ces « principes organisateurs » relèvent directement de la mémoire groupale et sociétale. Le métasystème qui les englobe intervient quant à lui dans le champ symbolique et social en régulant les relations normatives à l’intérieur des groupes sociaux. Qu’il « retravaille la matière produite » (Moscovici, 1976, p. 254) par le système des relations opératoires, ou bien qu’il gère les représentations (Doise, 2001) parce qu’il s’insère dans l’histoire d’une société et dans sa construction socialement normée, il est assimilable à la façon dont une société conçoit ce qui est fondamental à propos de tel ou tel objet social et à la façon dont elle l’explique, l’intègre voire l’impose à ses membres. On retrouve là ce que est dit ailleurs de la manière dont les institutions dominantes jouent de la mémoire sociale.
L’insertion d’une représentation sociale au sein d’une idéologie, dans l’histoire du groupe et dans le système social lui-même (Abric et Guimelli, 1999), procurerait trois occasions de rapprochement avec la mémoire. Côté système social, la « mémoire des institutions » agirait de façon à ce que les représentations se trouvent en harmonie avec la structure, ses valeurs et les comportements qu’elle prescrit ou favorise. Si les institutions fonctionnent bien comme des filtres à l’endroit des représentations sociales, c’est de l’institutionnalisation d’une mémoire collective (Douglas, 1999) qu’il est alors question. Ce « poids » institutionnel pourrait cependant s’entendre de deux manières : celle d’une mémorisation, par les individus, de faits constituant des « utilités sociales » destinées à fonctionner dans le présent, ou bien celle de transmission d’un contenu collectif dont dépendrait le fonctionnement social et/ou culturel; une mémoire de groupe telle que l’entendait Halbwachs ( 1950). Toujours est-il que l’intervention des « souvenirs institutionnalisés » inscrit les représentations sociales dans les limites historiques de ces institutions; la mémoire sociale du groupe acquiert alors son sens à travers la grille de lecture que fournit l’institution, laquelle génère une culture et des systèmes représentationnels conditionnés pour produire du souvenir. L’histoire du groupe s’appréhende alors dans ses rapports au système social.
Enfin, la mémoire d’un groupe social peut être dirigée vers les significations et trouver sa finalité dans l’action puisque l’historicité du rapport à l’objet transparaît dans l’intrication des pratiques et des représentations. Lorsque Jodelet ( 1989) étudie la maladie mentale, elle pointe dans les représentations des « éléments de croyance à caractère magique » (p. 306) – par exemple, la nature contagieuse de la folie – manifestement très anciens car correspondant à des théorisations sociales rendues obsolètes par les progrès de la science. De même, son travail sur l’évolution de la représentation du corps (mené entre 1960 et 1975) montre la persistance d’éléments appartenant à un lointain passé (notamment la dualité corps/esprit). Ces éléments anciens et objectivement dépassés participent pourtant d’une certaine logique qui anime les discours et les pratiques; ils révèlent la participation de la mémoire d’un groupe social dans la formation et le maintien des représentations sociales : un sens est créé puis affecté à l’objet et enfin transmis d’une génération à une autre. Historicité, durée, capital transgénérationnel constituent les éléments les plus manifestes car, dans l’évolution comme dans la transmission d’une représentation, le lien entre dimension individuelle et dimension socio-culturelle paraît indissoluble du fait de la transmission de valeurs, anciennes mais toujours efficaces.
Par ailleurs, puisque les représentations sociales, en tant que systèmes d’interprétation du monde, jouent le triple rôle « d’éclairage (donner sens aux réalités), d’intégration (incorporer les notions ou les faits nouveaux aux cadres familiers) et de partage (assurer les sens communs en lesquels se reconnaîtra une collectivité donnée) » (Moscovici et Vignaux, 1994, p. 26-27), d’autres structures semblent avoir un rôle à jouer, en arrière plan de tels systèmes, dans les rapports entre représentations et mémoire.
 
Les thêmata
 
 
Suivant Moscovici et Vignaux ( 1994), les cognitions sont redevables d’une organisation sous-jacente disposée en trois niveaux emboîtés : d’abord, des systèmes d’oppositions (archétypes du raisonnement quotidien ou encore « pré-jugés ») qui régissent un champ social donné. Établis sur une longue durée, dépendants de l’histoire et des croyances sociales, ils constituent de véritables clés pour comprendre ce qui, dans une représentation sociale, sert à établir une vérité ou une base commune. Ces systèmes d’oppositions dévoilent à leur tour, et toujours au niveau sociétal, des thêmata (« principes premiers » ou « idées-forces » (id. p. 61)) qui suscitent des formes de discours sociaux poussant l’individu à se plier aux idées communes, ou au moins à en tenir compte. Enfin, ces thêmata eux-mêmes se trouvent inclus dans des « notionsimages » qui composent également les représentations. Par exemple, pour les représentations relevant du domaine de l’alimentation (Moscovici et Vignaux, 1994), l’emboîtement serait le suivant : le biologique contre le social, la santé contre la tradition culinaire ou l’art du bien vivre (les systèmes d’oppositions) ; terroir, beauté, convivialité, etc. (comme notions-images) ; naturel ou traditionnel (pour les thêmata) conditionnant des règles de consommation, des prescriptions liées à l’alimentation, etc. (c’est-à-dire dictant la mise en pratique de certaines « lois »). Cet exemple nous montre que la transmission sociale des systèmes d’opposition est dynamique puisqu’ils peuvent générer toute une gamme de représentations – par exemple, ceux isolés à propos de l’alimentation semblent intervenir également dans le domaine de la santé (Herzlich, 1992) – mais peuvent aussi survivre à la transformation de celles-ci. Pour Markovà ( 2000), certains systèmes d’opposition (moralité/immoralité, justice/injustice, femme/homme, mangeable/immangeable) sont même des thêmata dans le sens où ils étayent une structure profonde, transgénérationnelle et fondamentale pour la vie quotidienne d’une société : « l’ontologie du sens commun » (id., p. 62).
Partie intégrante des structures représentationnelles, les thêmata sont repérables dans les formes discursives qui orientent les propos (individuels et groupaux) ou les connaissances pratiques, sous la forme d’éléments de type axiomatiques ou organisationnels propres à une époque, un objet, et/ou une situation spécifiques. Ils peuvent ainsi permettre l’accès au passé d’une représentation sociale (antécédents et états antérieurs), servir à apprécier les restructurations successives des représentations ainsi que leur impact sur la transformation des pratiques. Qu’un thêma génère (et participe à) plusieurs représentations dans un domaine social particulier, ou bien qu’une représentation se constitue sur la base de (et englobe) plusieurs thêmata, témoigne de la prégnance et du caractère général de ceux-ci et pousserait à les considérer comme fragments d’une mémoire collective, qui donneraient une orientation à la représentation en régissant sa part de symbolique. De la sorte, ils relieraient un objet et sa représentation au système des significations culturelles et sociales.
L’approche des représentations au moyen des thêmata exige cependant au moins (Moscovici et Vignaux, 1994) que le contenu d’un événement puisse être examiné sur un empan temporel qui irait de son émergence à son présent, et que l’événement lui-même retrouve sa place dans un contexte social plus large qui engloberait les éléments qui, d’une manière ou d’une autre, sont en rapport avec lui. Dès lors, une part de matérialisation de la mémoire et de l’histoire des sociétés et des groupes serait ainsi accessible aux études sur les représentations sociales par le moyen des thêmata stockés en mémoire. Une seconde contrainte apparaît également : la nécessité de penser en termes de familles de représentations ou d’objets de représentation appartenant au même domaine, ce qui élargit considérablement le cadre d’approche de la notion tout en permettant de considérer les thêmata comme sources de nouvelles significations ou de combinaisons de significations. Reste que leur imbrication dans une « mémoire collective » ou « résiduelle » (id., p. 72), ainsi que leur propre structure, basée à la fois sur des invariants de type cognitif et sur des fondamentaux ou archétypes sociaux établis sur la durée, n’en facilitent pas l’approche empirique.
 
Schèmes épistémiques et primitives
 
 
Le système de contraintes qu’une société génère sur le long terme peut se repérer dans des « schèmes épistémiques de la connaissance collective » (Rouquette, 1997, p. 141), valables pour de nombreux thèmes, mais qui « contraignent la pensée en lui donnant une forme dans laquelle la conception se distingue rarement de la réalité, l’opinion de la certitude et le consensus de la vérité » (id., p. 163); presque une idéologie. Plus abstraits que les thêmata, ces schèmes ont le pouvoir d’organiser « l’expression de la connaissance ordinaire, tout en la rendant recevable dans une culture donnée » (Rouquette, 1996, p. 169), partant, d’influer sur la formation des représentations, au moins en déterminant les éléments de leur contenu sur le mode du licite ou de l’acceptable. Ils sont manifestement garants d’une certaine continuité puisque le système social de contraintes est historiquement déterminé tant par sa transmission entre générations que par son efficacité pour le présent. Les pratiques des guérisseurs sont, par exemple, souvent expliquées par la possession d’une sorte de « fluide » (Rouquette, 1997) ; explication simple, accessible à tous et autosuffisante puisqu’il n’y a nul besoin de mieux définir ce fluide ou d’explorer les modalités de son intervention dans l’acte de guérison ; explication durable sans doute aussi de par sa simplicité même; explication pertinente enfin parce que la notion même de fluide s’avère socialement recevable ou admissible.
Au niveau des représentations, l’étude des schèmes épistémiques est entreprise à partir des primitives [4] qu’ils englobent (Guimelli et Rouquette 1992). Une primitive ne s’exprime pas dans un contenu, mais dans des formes cognitives, une logique de relations (variables suivant les motivations psychiques et sociales) entre des contenus. Par exemple, un individu peut désigner une personne à l’aide d’un terme particulier parce qu’il dispose en mémoire d’un ensemble de vocables reflétant pour lui un même objet et substituables les uns aux autres; parce qu’il peut relier la personne dont il parle à une réalité spécifique (groupe, pays, etc.); enfin, ce choix est également conditionné par des motivations personnelles et des enjeux sociaux. In fine, l’appellation est retenue en se basant sur des logiques de substitution et d’inclusion ainsi que sur la connaissance de la valeur ou du sens des diverses appellations « concurrentes » dans l’usage quotidien. Ce faisant, l’individu aura relié deux éléments symboliques (personne et nom) au moyen d’un opérateur. Mémoire individuelle et mémoire sociale sont ici indistinctement à l’œuvre dans la valeur des mots et des attributs qualifiant la personne, comme dans les jeux de logique acquis et partagés.
L’étude des cinq « primitives de primitives » et des opérateurs qui les accompagnent est effective depuis une dizaine d’années à partir du modèle dit des Schèmes Cognitifs de Base (SCB ). On met ainsi au jour la représentation d’un objet en recherchant, pour chacune des primitives, les éléments cognitifs « activés (pour un objet de représentation donné) lorsqu’on utilise tel ou tel opérateur » (Rouquette, 1997, p. 152). Pour Rouquette et Guimelli ( 1994), les contenus et formes cognitives du modèle des SCB en feraient un cadre assez général pour repenser le rapport entre sujet biologique et sujet social porteur d’une histoire. En étudiant sous cet angle la représentation sociale du/des temps, trois niveaux leur apparaissent : celui d’une différenciation, individuelle ou de groupe, dans l’emploi (ou la centralité) des cinq primitives en tant que « formes générales d’appréhension » (id., p. 259); celui ensuite de l’utilisation différentielle, à l’intérieur d’un schème, des opérateurs disponibles pour relier entre eux les items de représentation ; celui enfin de « l’utilisation particulière du lexique déterminé par les opérateurs (variabilité lexicale)» (id.). Si l’on s’intéresse à l’évolution d’une représentation en cherchant comment un événement ou une pratique nouvelle a déclenché cette transformation – rompant ainsi l’ordre établi et modifiant tout l’environnement en rapport avec l’objet de représentation – un tel modèle permettrait de « remonter le temps » vers les événements marquants de l’histoire d’un groupe, donc d’accéder à la mémoire du groupe et plus largement à celle de la société, si l’on accepte l’idée que « les événements qui font progressivement l’histoire ne peuvent être saisis sur une échelle objective d’importance qui aurait une valeur universelle. Ce qui compte, c’est leur “reflet cognitif” ou plutôt leur valeur de référentiel pour certains groupes » (id., p. 262). La logique des primitives et des opérateurs permet de considérer que, dans l’élaboration ou la transformation d’une représentation, telle ou telle forme cognitive est activée sur la base du choix de telle ou telle primitive, et que la mémoire groupale intervient aussi dans la logique sous-jacente au langage, logique qui elle-même transparaît dans l’étude des SCB. Cependant, la manière dont la mémoire se trouve activée et impliquée dans ce mouvement reste largement à approfondir.
Avec les thêmata et primitives nous nous trouvons à l’arrière plan des représentations. L’action de la mémoire sociale pourrait y être abordée au moins à trois niveaux : a/ puisque, dans les deux cas, on accorde une place centrale aux communications comme véhicule et lieu d’élaboration/partage de représentations, on pensera à la valeur du langage (Halbwachs, 1950) en tant que medium qui assure vie et unité à la pensée comme à la mémoire; b/ puisque, dans les deux cas, on examine la force du lien cognition/communications, « pensée » individuelle/opérations de sa mise en mots, on pourrait aborder mémoire et souvenir dans le mouvement du partage avec autrui au moyen du langage ; c/ enfin, puisque d’une certaine manière on a pu établir que le présent communicationnel et le passé des acquis – familier, traditions partagées, automatismes de pensée… bref, savoirs et apprentissages, mémorisés et inscrits dans le corps social – se joignent dans l’expression et la formation de la pensée sociale (Moscovici et Hewstone, 1984), la mémoire pourrait intervenir comme un médiateur symbolique entre les sujets, les autres et le monde.
 
Filtres cognitifs et ontèmes
 
 
Si thêmata et primitives semblent connectés à deux des dimensions de la mémoire – passé et présent – les filtres cognitifs et les ontèmes y adjoignent la façon dont le futur est pensé à partir d’un présent et d’un passé : ceux de l’espèce humaine ou, plus exactement, d’une certaine vision qu’a l’être humain de sa propre espèce.
À travers une large série d’expériences, Deconchy ( 2001 a) articule cette vision autour de deux types de processus. Le premier d’entre eux est régi par des filtres cognitifs si bien intégrés aux processus de traitement de l’information qu’ils évoluent à un niveau infra-conscient. Ils agissent de telle sorte que l’individu est incapable de se penser comme une « machine » biologiquement programmée, conditionnée et déterminée. Ainsi, « Dans la vie quotidienne, l’être humain travaillerait spontanément, habituellement, “naturellement”, à s’immuniser cognitivement contre toute information qui tendrait à référer adéquatement la production des comportements et des attitudes de l’homme à des déterminismes naturels, propres à l’espèce et constitutifs de l’espèce » (Deconchy, 2001 a, p. 43). Cet impensable biologique est remplacé par la conviction que nous disposons d’« autre chose » : « une “sur”-nature » (id. p. 44), un registre humain qui échapperait à toute compréhension rationnelle et, a fortiori, de type biologique. Croyances et représentations sociales, impressions et « vibrations affectives » (id., p. 41), etc. nous serviraient pour parler d’hommes plutôt que d’êtres vivants, d’action plutôt que de déterminismes naturels.
Cette orientation directionnelle des processus de connaissance pourrait-elle travailler à « gommer » une forme de mémoire de l’espèce renseignée par des « données naturelles », ou bien les habillerait-elle d’aspects sociaux renforçant ce qui fait le caractère « unique » de l’être humain ? On peut aussi se demander si, dans la mesure où ces éléments participent d’une mémoire sociale parce qu’ils sont transmissibles, ce ne serait pas au cœur même des transmissions que résiderait cet « interdit » ou cette impossibilité du « penser biologique » ?
Pour Deconchy ( 2001 a), c’est notre espace social lui-même qui exclut cette définition totalement biologique; en quoi l’on peut voir une certaine pression exercée par les structures et les pratiques sociales, culturelles, politiques ou religieuses. Les études relatives au fonctionnement de ces filtres (par exemple, Mazé, 2000) montrent qu’ils relèvent d’un registre cognitif mais sont également reliés aux normes sociales et aux jugements moraux. Poids de la mémoire collective et contraintes sociales semblent apparaître dans le fonctionnement de cette logique directionnelle.
Mais, pour que se crée cette vision de l’espèce en large part dégagée des contraintes naturelles, il faut qu’agisse un second type de processus. Deconchy partira de l’idée que « l’être humain construit l’image, la représentation ou l’idée d’espaces ou de lieux dont – cognitivement sinon socialement – il est entendu au moins deux choses, qui sont activées par deux axiomes : ces espaces et ces lieux ne sont pas empiriquement repérables et leur subsistance (encore moins leur existence) ne saurait donc être établie par voie scientifique et, par le fait-même, causale ; mais ces espaces et ces lieux expliqueraient de façon causale le fonctionnement et les modifications de ce qui est empiriquement repérable. Ces lieux et ces espaces, je les ai appelés des “ontèmes” » ( 2001 a, p. 133). Non explicables car ne relevant pas d’un traitement empirique de l’information, mais cependant influant sur les explication (surtout de nature causale) des données empiriques, non perceptibles mais cependant incontournables, les ontèmes sont le nœud auquel viennent se rattacher, par le biais des constructions sociales, des éléments appartenant, eux, au registre du pensé et du communicable. Ils sont proches des représentations sociales – et tout particulièrement des thêmata –, mais cependant différents parce qu’ils renvoient forcément à une causalité. La marque d’un ontème se découvre, par exemple, dans les explications qui consistent à privilégier, pour soi, l’alternative de cette « sur-nature » de l’espèce humaine, et à retenir, pour autrui, le déterminisme biologique pur, jouant alors l’individu animal plutôt que l’espèce (Deconchy, Housiau et Pham Van, 1992).
Si l’ontème prototypique est, selon Deconchy, une entité culturellement établie sous l’appellation de dieu(x), c’est cependant sur l’espèce humaine qu’il se penchera : trop vaste car lesté de multiples dimension sociales, idéologiques, culturelles, scientifiques, etc., l’ontème sera saisi à partir de son futur, des représentations de l’« espèce-à-venir » (Deconchy, 2001 a, p. 101). À cette occasion, il a été montré que filtres cognitifs et ontèmes travaillent à ce que la représentation de l’espèce humaine excède le registre de l’immédiateté au profit d’un déplacement à sens unique, « d’une sorte de transfert de la représentation “espèce humaine à venir” jusqu’à la représentation de l’“individu qui va naître” » (id., p. 142). On voit ainsi à l’œuvre une pensée orientée, guidée vers une certaine appréhension de l’être humain redevable des « anthropologies dominantes » (Deconchy, 2001 a, p. 42), des valeurs et donc de l’histoire groupale et sociétale. Ici encore, on peut penser à l’intervention de la mémoire collective au niveau des constructions mentales révélant l’existence d’ontèmes, mais il y manque l’assise empirique nécessaire pour envisager de traiter des modalités de cette intervention.
 
Conclusion
 
 
Ayant examiné séparément quelques « lieux » possibles d’intervention de la mémoire au niveau des représentations, force est de constater que seules quelques pistes peuvent pour lors mener en direction de travaux plus « consistants ». Si l’on retrouve bien des ouvertures en direction du passé, du présent et de l’avenir – ces dimensions constitutives de la mémoire sociale (Haas et Jodelet, 1999) – dans bon nombre de recherches sur les représentations (voir par exemple Jodelet, 1989 ou Schurmans, 2000), on peut aussi, du côté des représentations, penser que les processus contribuant à générer les grandes formations idéologiques qui les sous-tendent (Rouquette, 1996) sont le lieu où interviennent thêmata, schèmes épistémiques ou ontèmes (Mazé, 2000), les deux premiers au moins constituant « les pièces de base, diversement combinées, des constructions idéologiques » (Rouquette, 1996, p. 169).
En fin de compte, si l’on considère que « [… ] la plus grande partie de la vie quotidienne d’un être humain est déterminée, non par ses intentions conscientes et par ses choix délibérés, mais par des processus mentaux mis en mouvement par des caractéristiques de l’environnement qui opèrent en dehors de la conscience et de la “guidance” » (Deconchy, 2001 b, p. 151), les notions de thêmata, schèmes épistémiques ou ontèmes se rapprochent indéniablement des grandes oppositions qui traversent la philosophie aristotélicienne, de l’ante-prédicatif husserlien, mais également des notions de symbolisme, d’archétype, de « structures anthropologiques de l’imaginaire » (Durand, 1964) ou même de « thêmata archaïques » (Héritier, 1996, p. 20) inscrits, pour l’anthropologie, dans les systèmes de représentation.
 
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NOTES
 
[1] La notion de mémoire collective n’explique pas pour autant « de quelle façon les mémoires individuelles, qui sont les seules attestées biologiquement (seuls les individus mémorisent effectivement, jamais une société), peuvent s’agréger pour constituer une mémoire collective, de quelle façon cette mémoire collective peut se conserver, se transmettre, se modifier » (Candau, 1996, p. 68).
[2] C’est-à-dire « des notions plus ou moins logiques et logiquement enchaînées » ; des « représentations imagées et concrètes d’événements ou de personnages localisés dans le temps et l’espace » ; une « chaîne d’idées et de jugements » (Halbwachs, 1994, p. 281-282).
[3] Voir également Muxel ( 2002).
[4] Une primitive est une « donnée de nature en amont de laquelle on ne peut aller parce qu’il n’y a rien » (Rouquette, 1997, p. 149).
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