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I.S.B.N.274920237X
172 pages

p. 59 à 75
doi: en cours

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no80 2003/2

2003 Connexions

Pierre Janet et la mémoire sociale

Stéphane Laurens Stéphane Laurens, maître de conférences en psychologie sociale à l’Université Rennes II Topshiaki Kozakaï maître de conférence à l’Université ParisVIII.
Lors de l’un de ses derniers cours au Collège de France, Pierre Janet ( 1928) développa une théorie générale de la mémoire L’évolution de la mémoire et de la notion du temps (cours du 1er décembre 1927 au 8 mars 1928). Ce cours sur la mémoire illustre fort bien l’évolution des conceptions de Janet et notamment l’importance croissante qu’il accorda à la société dans l’organisation et la genèse des fonctions psychologiques. Les idées sur la mémoire exposées dans ce cours aujourd’hui méconnu, complètent pourtant fort bien deux célèbres théories de la mémoire dont elle est contemporaine: celle d’Halbwachs ( 1925) et celle de Bartlett ( 1932). Répondant et dépassant les critiques de psychologisme qu’on pouvait opposer à ses conceptions précédentes, Janet tentera dans cette analyse de la mémoire de considérer qu’elle est avant tout une fonction sociale et non une fonction individuelle. Ce sont les grandes lignes de cette passionnante théorie de la mémoire sociale, à travers les thématiques du récit, de la fabulation, du rapport à l’autre... qui seront exposées ici. During in one of his last course at the Collège de France, Pierre Janet ( 1928) developed a general theory of the memory L’évolution de la mémoire et de la notion du temps (from December 1-st, 1927 till March 8,1928). This course on the memory well illustrates the evolution of Janet’s conceptions and notably the increasing importance that he assigned to the society in the organization and the genesis of psychological functions. Ideas on the memory explained in this course today underestimated, complete nevertheless very well two famous and contemporary theories of the memory : Halbwachs ( 1925) and Bartlett ( 1932). Indeed, for Janet, memory is above all a social function and not an individual one. The main lines of this fascinating theory of the social memory, through the thematic of the narration, the invention of fabulous storytelling, which will be exposed here.
« Les anciens psychologues nous décrivaient la mémoire immédiatement après la sensation et la perception. La mémoire était un acte individuel. M. Bergson admet ordinairement qu’un homme isolé a de la mémoire. Je ne suis pas de cet avis. Un homme seul n’a pas de mémoire et n’en a pas besoin. […] [Le souvenir], pour un homme isolé est inutile, Robinson, dans son île, n’a pas besoin de faire un journal. S’il fait un journal, c’est parce qu’il s’attend à retourner parmi les hommes. La mémoire est une fonction sociale au premier chef »
Janet, 1928, p. 218-220.
Lors de l’un de ses derniers cours au collège de France, Pierre Janet ( 1928) développa une théorie générale de la mémoire L’évolution de la mémoire et de la notion du temps (cours du 1er décembre 1927 au 8 mars 1928). Ce cours sur la mémoire illustre fort bien l’évolution des conceptions de Janet et notamment l’importance croissante qu’il accorda à la société dans l’organisation et la genèse des fonctions psychologiques [1]. Les idées sur la mémoire exposées dans ce cours aujourd’hui bien méconnu (Laurens, 2002), complètent pourtant fort bien deux célèbres théories de la mémoire dont elle est contemporaine : celle d’Halbwachs ( 1925) et celle de Bartlett ( 1932).
Répondant et dépassant les critiques de psychologisme qu’on pouvait opposer à ses conceptions précédentes (Blondel, 1913, p. 304-307), Janet soutiendra l’hypothèse que la mémoire n’est pas une faculté immédiate dépendant de la vie elle-même, mais qu’elle est une opération intellectuelle, une invention tardive de l’homme en société et qu’elle est avant tout une fonction sociale et non une fonction individuelle (Janet, 1928 ; 1936, p. 137-169). Ce sont les grandes lignes de cette passionnante théorie de la mémoire sociale, à travers les thématiques du récit, de la fabulation, du rapport à l’autre… qui seront exposées ici.
 
Distinguer la mémoire de l’imagination
 
 
Dans une observation publiée en 1898, Pierre Janet rapporte le cas d’un jeune homme atteint d’un délire par confusion entre les rêves et les souvenirs (Janet, 1898, p. 167-172). La majeure partie de l’activité de ce jeune homme consistait à rechercher et à prouver ses origines. Il était convaincu que ses parents n’étaient pas ses parents biologiques et que ces derniers lui avaient laissé un important héritage qu’il essayait maintenant d’obtenir. Ainsi, il racontait ces histoires imaginaires à qui voulait les entendre et écrivait sans cesse à des notaires et des maires afin de constituer un dossier pour étayer sa filiation, retrouver sa sœur et toucher son héritage.
Le cas de ce jeune homme aurait sans doute été oublié par Janet, si un jour, ce patient ne l’avait pas interpellé en lui demandant ce service : « Je suis maintenant rétabli et guéri. Mais j’ai bien peur de retomber rapidement. Pour ne pas retomber, je voudrais une précaution. J’ai cherché dans tous les traités de psychologie le moyen de me reconnaître au milieu des imaginations et des souvenirs. Je ne l’ai pas trouvé. J’espère que vous voudrez bien m’indiquer un signe simple, toujours le même, un critérium au moyen duquel on puisse distinguer nettement, une fois pour toutes, ce qui est imagination et ce qui est souvenir. Indiquez-moi ce signe » (Janet, 1928, p. 452).
Cette question porte sur une des thématiques classiques de la psychologie, elle pose un problème simple que chaque individu arrive aisément à résoudre quotidiennement, à tel point que cette distinction entre souvenir et imagination nous semble, à tous, évidente. Pourtant cette question surprit et déconcerta le grand psychologue : « Je vous avoue que je suis resté très interloqué et qu’en effet, j’ai remarqué avec lui que les traités de psychologie étaient bien pauvres sur ce point et qu’on ne lui indiquait pas le signe qu’il désirait » (Janet, 1928, p. 452).
Le patient de Janet avait touché un point sensible. En effet, si les traités de la fin du XIXe distinguent bien la mémoire, l’imagination et la perception, c’est-à-dire les traitent dans des chapitres séparés, comme s’il s’agissait de fonctions, de facultés, de propriétés, de mécanismes distincts… c’est au prix de l’accentuation de leurs différences et de l’atténuation ou de l’oubli de leurs ressemblances. Ressemblances qui n’avaient pourtant pas échappé à quelques-uns des prédécesseurs de Janet, fondateurs de la psychologie française : Maine de Biran [2] et avant lui Condillac [3].
Trente ans plus tard, lorsque Janet annonce le thème d’un de ses cours au collège de France, cours portant justement sur la distinction entre souvenirs et imagination, l’un de ses étudiants aura cette réaction caractéristique : « Quelle singulière manie de couper les cheveux en quatre ! En réalité ce problème n’existe pas, nous savons tous très bien comment une imagination se distingue du souvenir; nous ne nous trompons jamais sur ce point » (Janet, 1928, p. 453).
Telle est l’évidence partagée. Dans ce cas, il s’agit d’un bon sens prétentieux qui balaye des théories classiques comme celle de Condillac ou de Maine de Biran et qui néglige aussi ce qui ressort d’une rapide enquête sur nos propres souvenirs ou chacun peut constater, comme le fait le patient de Janet, qu’il est souvent délicat de distinguer les souvenirs des constructions, ou, plus simplement ce qui dans le souvenir semble avoir été conservé : « J’écrivais mes confessions de mémoire ; cette mémoire me manquait souvent ou ne me fournissait que des souvenirs imparfaits, et j’en remplissais les lacunes par des détails que j’imaginais en supplément de ces souvenirs, mais qui ne leur était jamais contraires… Je disais des choses que j’avais oubliées comme il me semblait qu’elles avaient dû être, comme elles avaient été peut-être en effet. » (Rousseau, Rêveries du promeneur solitaires, 4e promenade, cité par Cuvillier, p. 394).
Cette idée qui domine le sens commun et nombre de conceptions scientifiques repose sur un mythe encore dénoncé aujourd’hui par Rosenfield ( 1994). Ce mythe est le suivant : la mémoire serait une capacité de nous rappeler grâce à « l’image que nous possédons, imprimée et emmagasinée en permanence dans le cerveau » (Rosenfield, 1994, p. 19). Ces images emmagasinées lors d’expériences seraient mobilisées et comparées à nos perceptions nouvelles. Cette comparaison nous permettrait de reconnaître, de situer l’événement présentement perçu. Cette existence des images emmagasinées et cette capacité à les comparer permettraient de distinguer le souvenir de l’imagination
Janet, lui aussi s’est élevé contre ce mythe et plutôt que de croire que personne ne confond jamais souvenirs et imaginations, il pense au contraire que leur distinction étant une opération extrêmement complexe, tous, nous les confondons perpétuellement (Janet, 1928, p. 457). Il conclura même son cours en affirmant qu’un tel critérium, permettant de les distinguer, n’existe pas (Janet, 1928, p. 469).
 
Naissance et perfectionnement de la mémoire
 
 
Comme pour les autres thèmes classiques de la psychologie qu’il étudiera dans ses derniers cours au collège de France (la mémoire, la personnalité, le langage, l’intelligence… ), Janet abordera la mémoire sous l’angle de l’évolution des formes sociales ou des rapports sociaux. Le titre de son cours de 1928 au collège de France est d’ailleurs publié sous ce titre : L’évolution de la mémoire et de la notion du temps.
Quelles sont les principales étapes de cette évolution de la mémoire ?
Tout d’abord, Janet prend une position très originale en soutenant qu’un homme seul n’a pas de mémoire et qui plus est, n’en aurait même pas besoin : « Les anciens psychologues nous décrivaient la mémoire immédiatement après la sensation et la perception. La mémoire était un acte individuel. M. Bergson admet ordinairement qu’un homme isolé a de la mémoire. Je ne suis pas de cet avis. Un homme seul n’a pas de mémoire et n’en a pas besoin » (Janet, 1928, p. 218-219).
Janet va plus loin en affirmant que la mémoire « n’a pas existé primitivement, elle n’est pas fondamentale en psychologie. Il ne faut pas commencer comme autrefois en disant que l’être vivant, dès qu’il vit, dès qu’il pense, dès qu’il a conscience, a de la mémoire. Il faut admettre que la mémoire vient tardivement et qu’il y a des êtres sans mémoire » (Janet, 1928, p. 222).
Ainsi, la mémoire sort de la psychologie dont elle est pourtant, à l’époque comme aujourd’hui encore, l’une des thématiques de recherche majeure [4].
Concernant la logique du développement de la mémoire, Janet prend une position assez similaire à celle de Durkheim ( 1893) à propos de la solidarité [5]. Durkheim analysait le passage d’une petite société à solidarité mécanique où les individus sont similaires, avec un intérêt commun et sont immédiatement présents les uns aux autres à une société plus vaste et plus complexe dans laquelle les intérêts et même les réalités rencontrées par les individus sont très divers. Ce passage d’une société à l’autre implique, selon Durkheim, un changement de solidarité : on passe de la solidarité mécanique à la solidarité organique. Pour Janet, ce qui change dans cette évolution majeure de la société, c’est effectivement le lien entre les individus, mais ce lien est pour lui constitué par la mémoire et le langage : l’évolution de la mémoire est pour Janet ce qu’est l’évolution de la solidarité pour Durkheim.
Janet suppose en effet que dans les premiers groupes sociaux les individus n’interagissaient qu’avec les autres individus effectivement présents avec eux dans la même situation, au même endroit. Il faut qu’ils se voient, qu’ils se touchent, qu’ils s’entendent… pour exister les uns vis-à-vis des autres [6]. Dans cette société primitive, la mémoire est inutile l’autre étant toujours présent, il peut, à chaque instant, rappeler l’ordre qu’il a donné, exprimer son désir pour nous le faire sentir… ainsi, il n’y a aucun besoin d’en conserver la mémoire.
La mémoire primitive a sans doute été limitée à la transmission d’une action, d’un ordre (Janet, 1928, p. 281). Mais grâce à cette simple mémoire primitive et au langage, les absents se mettent à exister : « La conduite vis-à-vis des absents, toutes les relations avec les absents, les commandements aux absents, la transmission des commandements, les commandements envoyés aux absents, tout cela forme une évolution de l’humanité et c’est la seconde période de la mémoire. Cette seconde période se réunit avec la première, la mémoire se réunit avec la durée et voilà ce qui commence à édifier le temps » (Janet, 1928, p. 613).
Ainsi, avec cette évolution majeure, les individus restent liés entre eux à distance : ils peuvent agir, suivre un ordre qui leur a été donné par exemple, alors même qu’ils sont isolés de leur groupe, loin de celui qui leur a donné un ordre. Vue sous cet angle, la mémoire a pour but de triompher de l’absence (Janet, 1928, p. 221).
La mémoire et le langage permettent à un individu isolé des autres de poursuivre, alors qu’il est seul, une conduite sociale (par exemple exécuter un ordre), mais elle permet aussi à cet individu d’informer les autres sur ce qu’il a vu, senti… alors qu’il était seul. C’est cette action de rapporter aux autres qui constitue, pour Janet, le nouveau pas décisif dans l’évolution de la mémoire. Le souvenir, « pour un homme isolé est inutile, Robinson, dans son île, n’a pas besoin de faire un journal. S’il fait un journal, c’est parce qu’il s’attend à retourner parmi les hommes. La mémoire est une fonction sociale au premier chef » (Janet, 1928, p. 219-220).
La mémoire est donc l’invention de conduites particulières pour triompher de l’éloignement et de l’absence (Janet, 1928, p. 231 ; 233), ces conduites permettent donc l’extension de la société [7].
« Ce qui est intéressant dans l’acte de mémoration, c’est la question sociale. Lorsque nous ne considérons que nous seuls il n’y a pas de mémoire, à moins que nous ne soyons vis-à-vis de nous même une personne à qui nous fassions des commissions. Mais la mémoire exige des relations sociales tout à fait particulières : les relations avec les absents.
En réalité, nous fixons dans la mémoire les faits que nous avons envie de raconter à la maison, que nous voulons communiquer à des personnes qui n’étaient pas avec nous » (Janet, 1928, p. 260).
Triompher de l’absence, c’est raconter correctement, c’est faire en sorte que ceux qui étaient absents aient, grâce au récit qui leur est donné de l’événement, une idée proche de ce qu’a vu ou senti celui qui a réellement assisté à l’événement (Janet, 1928, p. 288). Le but de la mémoire étant« de faire éprouver aux gens qui sont présents [présents au moment du récit mais absents au moment de l’événement] les sentiments qu’ils auraient eu s’ils avaient assisté à l’événement » (Janet, 1928, p. 270), il convient que le narrateur, celui qui se remémore adopte dans son récit un certain nombre de règles. Sans le respect de ces règles, le récit n’aura pas la capacité de faire ressentir ce qui s’est passé. De ce point de vue, le problème de la mémoire rejoint celui de la narration [8]. On peut ainsi trouver une autre origine à la mémoire, une origine dans laquelle elle est indépendante de l’action et des faits : la mémoire élémentaire est un jeu destiné à amuser, émouvoir un auditoire avec des histoires racontées (Janet, 1929, p. 289).
« Ce qui intéresse les hommes, c’est la joie et la tristesse, c’est la provocation des sentiments de confiance ou de désespoir. Eh bien, la mémoire peut les produire à peu de frais, rien que par la parole. Vous raconter des combats, des victoires, vous dire que le pays a été sauvé, cela peut encore vous émouvoir aujourd’hui, quoique ce soit heureusement passé. Les premières populations se sont réjouies par tous ces récits de victoires et de défaites, elles se sont émotionnées; c’est la troisième période de la mémoire, la période que nous appelons fabulation. La fabulation est tout justement un développement considérable de la mémoire, parce qu’elle amuse. La littérature, la poésie ont évolué dans ce sens et ont donné à la mémoire une grande puissance » (Janet, 1928, p. 614).
Ce passage obligé par le récit, donc par la fabulation, pour la mémoire et celui qui en est, permet bien sûr de rapporter des événements auxquels il a assisté, mais permet aussi d’inventer, d’imaginer. C’est pourquoi, pour Janet ( 1928, p. 298), l’imagination naît de la mémoire et en est une partie. Ainsi, comme le remarque James ( 1915, p. 266-267), « nous racontons plutôt ce que nous voudrions avoir dit ou fait que ce que nous avons réellement dit ou fait; peut-être, lors d’un premier récit, pouvons-nous distinguer la réalité de la fiction ; mais bientôt celle-ci élimine celle-là où elle règne seule désormais ».
De plus par la fabulation, il y a de toute façon une transformation de l’événement et ceci constitue donc toujours un défaut de réalité, un défaut de vérité de la mémoire (Janet, 1928, p. 289)
Ainsi, lors de cette troisième période de l’évolution de la mémoire, imagination et mémoire sont confondues à cause même du mécanisme (la narration) qui permet à la mémoire d’atteindre son but : faire éprouver à un autrui n’ayant pas assisté à un événement ce que le narrateur a éprouvé en assistant à cet événement.
Ce fabuleux développement de la mémoire grâce à la fabulation qui donne au récit une organisation intelligente (Janet, 1936, p. 222) est cependant incomplet, et « pour que la mémoire devienne pratique, il faut qu’elle sorte de cette inconsistance vague dans laquelle la fabulation l’a laissée » (Janet, 1928, p. 299). Si la mémoire était dominée par la seule fabulation, elle serait devenue inutile. Pour devenir consistante et utile, la mémoire a dû faire un nouveau progrès grâce à la création du présent qui rattache la mémoire et la réunit à l’action (Janet, 1926, p. 244-253 ; Janet, 1928, p. 293 ; 310-312 ; Janet, 1929, p. 289).
« Le présent est le moyen de rattacher le récit à l’action des membres et pour cela il faut qu’il transforme cette action elle-même en un récit. [… ] le présent est caractérisé par un récit de mon action fait en même temps que l’action » (Janet, 1936, p. 229).
Se rappeler que lorsqu’on rencontrera telle personne il faudra faire telle chose ; se souvenir de faire telle action tel jour… Toutes ces actions, qui sont des actions différées (elles ne sont pas à exécuter dans l’instant, mais plus tard), sont le fruit de la mémoire. Or, l’action différée qui est caractéristique de la mémoire est une narration à soi-même sans action dans le présent (Janet, 1928, p. 304) (par exemple, je me rappelle que quand je rencontrerai telle personne je ferai telle action, mais dans l’instant je ne fais pas cette action). En revanche dans le présent, action et narration se confondent. Il y a un acte de mémoire dans le présent de manière à le rattacher au passé et à l’avenir (Janet, 1928, p. 307). En effet, le présent « suppose un très singulier phénomène social; il suppose que non seulement nous exécutons l’action mais que nous la racontons à quelqu’un » (Janet, 1928, p. 309). Il est une narration faite au moment où nous agissons, il est l’action en train de se faire doublée du « récit de l’action que nous nous faisons à nous-même pendant que nous sommes en train d’agir » (Janet, 1928, p. 309). De cette unification du récit avec le moment présent naît une mémoire consistante et utile.
 
Discontinuité des souvenirs : base de la sélection
 
 
Cette idée selon laquelle le présent se construit par un acte de mémoire doublant l’action (ce qui le distingue du passé et du futur ou des souvenirs et de l’imagination), Janet la trouve chez Bergson, dans L’énergie spirituelle. En effet, pour Bergson ( 1919), tout de ce qui touche nos sens se dédouble en perception et en souvenir. Ainsi, le temps actuel, le temps de l’action est une situation étrange et paradoxale du point de vue de la mémoire et des souvenirs : ce souvenir, « c’est du passé quant à la forme et du présent quant à la matière. C’est un souvenir du présent » (Bergson, 1919, p. 137, souligné par l’auteur).
Néanmoins, pour Janet, le présent ou le doublement de l’action par la narration n’est pas continu contrairement à ce que suppose Bergson. « Il me semble inadmissible que cet acte de mémoire soit perpétuel, qu’il accompagne, qu’il « double » toutes les actions ; je crois au contraire cet acte de mémoire simultané à l’action plutôt rare, car il n’y a de souvenirs et surtout de sentiments de présents qu’à propos d’un petit nombre d’actions » (Janet, 1926, p. 247).
Pour Janet, le présent n’existe donc pas perpétuellement, nous ne réalisons pas sans cesse ce que nous faisons, nous ne passons pas « notre temps à nous dire : « je marche, j’avance dans la rue, je mange, etc. » Mais de temps en temps, nous nous arrêtons pour faire le récit au même moment où nous faisons l’action, pour les unifier » (Janet, 1929, p. 289).
Cette idée de la discontinuité dans l’élaboration du récit ou de la sélection de certains actes à propos desquels nous faisons des souvenirs est un point central de cette théorie de la mémoire : puisqu’elle est discontinue et qu’elle ne se plie pas à la volonté des faits tels qu’ils se produisent chronologiquement et en permanence, la mémoire devient un processus actif qui acquiert une certaine indépendance vis-à-vis des faits. On peut, donc, comme le fait Bachelard dans sa longue analyse de la théorie de Janet, parler de « prise de mémoire » (Bachelard, 1950, p. 48).
Suivant cette conception, la mémoire devient un processus de schématisation qui sélectionne, isole, rapproche, condense… les souvenirs. C’est cet aspect fondamental de la mémoire sur lequel insiste Janet qui fonde aussi l’originalité des proches de la mémoire comme celle de Bartlett et sa théorie des schémas ou celle d’Halbwachs et sa théorie de la mémoire sociale : les souvenirs sont sélectionnés et encadrés (au moment présent où l’acte se fait, au moment des élaborations des récits ou au moment des remémorations), ce sont les processus de conventionalisation de Bartlett ( 1932) [9] ou les systèmes de convention, les fameux cadres sociaux, d’Halbwachs ( 1925).
 
L’élaboration de la mémoire : la narration
 
 
La réminiscence dramatique
La mémoire est une action psychologique qui consiste essentiellement dans l’acte de raconter ( 1928,203-294 ; 1936, p. 137-169), or, l’élaboration du récit est « presque toujours une opération de langage, tout à fait indépendante de l’attitude que nous avons en présence de l’événement » (Janet, 1919, p. 272).
Comme le montre le célèbre cas d’Irène, la mémoire n’est pas une reproduction, ni une répétition. Irène fût un jour conduite à l’hôpital car elle ne voulait pas croire que sa mère était morte alors même qu’elle avait assisté à cette mort [10]. Elle ne gardait aucun souvenir de cet événement. Cette amnésie n’aurait posé aucun problème théorique si en même temps cette jeune fille n’avait pas été atteinte de crises délirantes : dans certaines circonstances, elle rejouait l’ensemble des événements survenus la nuit du décès de sa mère. Il y avait donc d’un côté la réminiscence dramatique, c’est-à-dire la capacité de répéter, de reproduire l’ensemble des scènes et d’un autre l’absence totale de mémoire de ces événements.
Ce cas clinique est tout à fait révélateur de ce qu’est la mémoire et de ce à quoi elle sert : « Si, la mémoire n’était que l’habitude de répéter le même acte dans les mêmes circonstances, elle n’aurait jamais l’occasion de s’exercer » (Janet, 1936, p. 145-146).
En effet, pour Janet ( 1936, p. 189), cette réminiscence dramatique, « qui consiste à faire revivre les événements passés en recommençant à jouer les attitudes et les actions que l’on avait eues dans ces circonstances » n’est pas encore la véritable mémoire, c’est simplement une forme primitive de la mémoire. La réminiscence d’Irène n’est pas du tout adaptée ( 1928, p. 213), elle ne lui permet pas de « ranger » cet événement, de le rapporter facilement et efficacement à quelqu’un d’autre. C’est donc une forme de conservation bien peu utile.
À côté de ces crises délirantes, de cette scène rejouée par Irène, qui peut durer des heures, il y a le récit qui est plus court, il peut résumer l’événement en paroles, il est aussi plus mobile et plus transportable que cette réminiscence dramatique (Janet, 1936, p. 189). Il est, lui, la véritable mémoire, une mémoire efficace et utile.
La mémoire : construction d’un récit qui se perfectionne
Pour bien préciser la spécificité de cet acte de mémoire, Janet prend l’exemple d’une sentinelle isolée et placée sur un poste avancé. Si cette sentinelle voit l’ennemi s’avancer, elle réagira tout d’abord en faisant une série d’actes comme se dissimuler de telle manière, ramper jusqu’à tel endroit… En plus de ces actes, « la sentinelle doit faire une autre réaction tout à fait nouvelle qui caractérise la mémoire, elle doit préparer un discours, elle doit suivant certaines règles traduire l’événement en paroles afin de pouvoir tout à l’heure le raconter devant le chef » (Janet, 1919, p. 273). Entre ces deux types d’actes, il y a une différence fondamentale : les premiers (se dissimuler, ramper… ) se reproduiront à peu près à l’identique lorsque à nouveau la sentinelle sera replacée dans les mêmes circonstances (même poste, même terrain, arrivée de l’ennemi… ). À l’inverse, les seconds, l’élaboration et la réélaboration du récit, se produiront devant le chef, dans le camp, en l’absence d’ennemi. « Le caractère important de ce discours c’est donc qu’il est indépendant de l’événement à propos duquel il a été formé, tandis qu’il n’en est pas de même pour toutes les autres réactions qui constituent la perception. C’est la construction de cette nouvelle tendance qui constitue la mémoration, tandis que son activation dans des circonstances indépendantes de son origine après la question est la remémoration » (Janet, 1919, p. 273).
La mémoire qui se construit est donc une narration, un récit que l’individu se fait à lui-même à propos de l’action qu’il réalise (Janet, 1928, p. 308). Mais une fois réalisée l’action, ce premier récit qui l’accompagne est réélaboré, perfectionné. Ainsi, la mémorisation est un travail qui « n’est pas fini quand l’événement est terminé, parce que la mémoire se perfectionne en silence » (Janet, 1928, p. 266).
Pour illustrer cette construction, Janet utilise l’exemple, d’un petit enfant qui est tombé et s’est fait mal alors qu’il était seul, isolé de sa mère. Cet enfant préparera une belle histoire, il pourra même essayer cette belle histoire en regardant son effet sur sa bonne. En l’essayant, il verra si son histoire la fait pleurer, la force à le consoler et, en fonction de l’effet qu’il obtiendra, il modifiera son récit, il perfectionnera son roman. (Janet, 1928, p. 265-280)
Les souvenirs se perfectionnent donc peu à peu et c’est pour cette raison « qu’après quelques jours, un souvenir est meilleur qu’au commencement, il est mieux fait, mieux travaillé. C’est une construction littéraire qui est faite lentement avec des perfectionnements graduels » (Janet, 1928, p. 266).
Le récit et sa construction
Compte tenu de sa fonction et de ses objectifs, ce récit est soumis, lors de sa construction, à deux contraintes principales : il faut non seulement qu’il puisse être compris ou ressenti (pour que ceux qui n’ont pas assisté à l’événement sachent ou ressentent), mais il faut en plus qu’il intéresse (pour que ceux qui n’ont pas assisté à l’événement ressentent comme s’ils avaient assisté et plus simplement pour captiver leur attention afin qu’ils suivent le récit qui leur est donné).
« Le problème de la construction du récit consiste donc à organiser une histoire qui puisse bien jouer son rôle, qui corresponde bien aux sentiments du narrateur et des auditeurs. Quand il s’agit d’une réalisation difficile, la construction du récit doit précisément tenir compte à la fois des conduites perceptives qu’il s’agit d’évoquer et de l’état mental des individus pour lesquels le récit est fait. Le malade [11] cherche à exprimer et à réaliser ses propres sentiments et à apitoyer les autres en faisant naître chez eux des sentiments correspondants : il y a là tout un travail d’invention et d’organisation » (Janet, 1935, p. 138).
Cette analyse de la construction du récit ou de la mémoire en fonction de la mission ou des objectifs qu’ils remplissent dans la société rejoint l’analyse empirique de Bartlett ( 1932) à propos de la remémoration et de la transmission d’un récit. Ainsi, Bachelard ( 1950, p. 48) exposant les thèses de Janet sur la construction des souvenirs écrit : « Toute prise de mémoire est solidaire d’une schématisation qui, en datant les événements les isole [… ] Cette schématisation est comme un canevas rationnel, comme un plan de développement pour la narration de notre passé. »
Suivant l’objectif assigné au récit par Janet, il est le résultat de la sélection, du filtrage des éléments à raconter en fonction des connaissances, de l’intention et de l’attitude du narrateur. Les éléments sélectionnés sont réorganisés et hiérarchisés, des éléments sont ajoutés de manière à remplir les trous, à combler les vides de telle façon que le récit gagne de l’efficacité.
Mais c’est surtout sur cet aspect social qu’insiste Janet avec son mécanisme de fabulation : comme le dira aussi plus tard Fayol ( 1985, p. 116) : « Un récit qui se bornerait à relater les événements connus de tous lasserait rapidement l’auditeur ou le lecteur. L’auteur ne se donnerait sans doute pas la peine de le raconter. Donc, parallèlement aux moyens mis en œuvre pour assurer la cohésion du texte, il convient de supposer qu’il en existe d’autres visant à introduire des informations nouvelles et, si possible, inattendues. »
Janet ne se contente pas de cette analyse théorique du récit, il décrit de nombreux récits élaborés par quelques-uns de ses patients, souvent des délires, et il rapporte aussi les travaux de Pick ( 1906) sur la confabulation (Janet, 1928, p. 459-461), c’est-à-dire sur le processus qui consiste à construire un épisode nouveau pour combler les vides de la mémoire (Janet, 1936, p. 222). Ce besoin de remplissage s’effectue par la sélection, l’organisation et l’ajout d’éléments à un récit pour l’organiser, le rendre cohérent, le compléter, enlever les vides, le rendre pertinent, le mettre en adéquation tant en ce qui concerne l’organisation interne du récit qu’en ce qui concerne le contexte, les positions et les centres d’intérêts de celui qui fait ce récit et de celui à qui est fait ce récit.
Janet rapporte aussi quelques expériences de Claparède ( 1934) sur la formation des hypothèses et des récits. Plutôt que de donner une série d’images retraçant les différents moments d’une histoire, Claparède ne donne par exemple que la première et la dernière image et il demande ensuite aux sujets de deviner ou construire toute l’histoire.
Ces deux images constituent en fait les deux événements autour desquels le récit doit d’organiser, elles constituent ce qu’il faut raconter et ce autour de quoi le reste doit s’organiser. En cela, ces expériences simulent bien l’élaboration d’un récit.
Les résultats montrent tout d’abord qu’en fonction de ces deux points d’ancrage, un même individu peut proposer successivement des histoires très différentes les unes des autres. Mais dès lors qu’une histoire est inventée, elle est confrontée avec les détails des deux images et, par tâtonnements, elle est « vérifiée ». Cette vérification consiste d’un côté à la confrontation avec les deux images, mais « il faut surtout que l’histoire soit d’accord avec une sorte de consigne, avec un sentiment général qui semble devoir caractériser toute l’histoire » (Janet, 1935, p. 138).
 
Mémoire et individualité ou Mémoire et personnalité
 
 
La mémoire dans l’action : construction de la personnalité
Ce récit, « il faut non seulement savoir le faire, mais savoir le situer, l’associer aux autres événements de notre vie, le ranger dans l’histoire de notre vie que nous construisons sans cesse et qui est un élément essentiel de notre personnalité » (Janet, 1919, p. 273). C’est par un mécanisme, la réalisation ou la présentification, que certains de nos actes (ceux qui donnent lieu à des récits) sont unifiés. C’est ainsi que se construit notre personnalité. Par exemple, et c’est là un grand paradoxe de la mémoire, la présentification introduit du récit dans l’action présente et s’empare de ce récit pour l’intégrer aux autres récits et donc à la personnalité. « D’une manière générale, il n’y a lieu de faire le récit d’une perception qu’au moment où cette perception est passée et ne peut plus être en action. Mais la présentification consiste à faire le récit en même temps que l’on fait l’acte, c’est-à-dire dans des conditions où le récit semble parfaitement inutile. Cette dérogation aux règles de la mémoire s’est établie pour obtenir l’unité des récits de la vie pour que les actes actuels puissent être rangés avec les actes passés et les actes futurs en prenant pour ainsi dire le même dénominateur » (Janet, 1935, p. 129).
Cette réalisation-présentification qui accompagne l’acte ne modifie pas ou peu l’acte en train de se faire « mais elle y ajoute mon expérience passée et mes intentions pour l’avenir, elle devient un des éléments de la construction de la personnalité »(Janet, 1935, p. 129). « C’est une manière d’unifier tous les phénomènes de notre vie, de raccorder le futur et le passé avec le présent » (Janet, 1935, p. 129). En effet, le rôle de la mémoire dans la personnalité consiste à « donner une nouvelle unité à l’individu. À côté de l’unité corporelle, de l’unité sociale, la mémoire doit donner à l’individu une unité temporelle » (Janet, 1929, p. 284).
Cette réalisation-présentification est aussi une manière de transformer un acte personnel en un acte social dans la mesure où nos actes, étant réalisés et devenant des récits pour celui qui les fait, acquièrent en même temps une forme accessible pour tous les autres hommes (Janet, 1935, p. 129). Ainsi, la réalisation « a un rôle social considérable » : réaliser ma situation, « c’est faire que non seulement moi-même j’y adapte mes actes passés et futurs, ma personnalité, mais encore de telle façon que tous les autres hommes qui ne sentaient pas ma situation de la même manière s’y intéressent comme moi et y adaptent leur personnalité » (Janet, 1935-1994, p. 129).
Ainsi, cette réalisation-présentification conduit à la construction d’une biographie.
L’élaboration de notre personnalité : la biographie
La biographie que chaque individu élabore pour lui-même et pour les autres est la dernière étape de cette évolution de la mémoire sociale.
Très directement, nous constituons notre propre biographie par la narration que nous faisons de nos propres actions. Le récit qui se fait en même temps que l’action est une conduite paradoxale destinée à « transformer mon action en récit afin de pouvoir lui donner une place parmi les récits. Elle rentre dans cette série de conduites qui au niveau du plan verbal cherchent à transformer en langage toutes les actions des membres » (Janet, 1936, p. 229). Ensuite, nous perfectionnons ces récits en les adaptant à d’autres récits que nous avons élaborés et à des récits que d’autres nous ont faits. Ainsi apparaît l’histoire de notre personnalité et donc notre biographie. Cette biographie personnelle est construite dans le présent et elle trouve dans le présent l’orientation des récits que nous faisons à notre propos. Cette action présente et les contraintes qu’elle apporte peut d’ailleurs produire des amnésies qui sont des troubles de l’organisation des périodes de notre vie plus que des troubles de la mémoire elle-même (Janet, 1936, p. 233).
En même temps, puisque dans nos récits, nous faisons intervenir les autres, nous devons, pour que nos récits conservent quelque consistance, bâtir et conserver la biographie de chacun des personnages participant à chacun de ces récits. Un même personnage ne peut pas être né en France et être célibataire au début d’une histoire et devenir subitement un père de famille né en Espagne (ou si tel est le cas, il convient d’ajouter une partie à ce récit). Ce qui est valable pour les personnages imaginaires l’est aussi pour ceux qui nous entourent et qui interagissent avec nous. Simplement pour raconter à ceux qui nous entourent les histoires qui les intéressent, il faut constituer pour eux une biographie.
« Du moment que vous êtes obligé de distinguer dans vos récits les différents individus, vous devez connaître leurs histoires. Vous avez devant vous un individu particulier, rien ne sert de lui raconter les histoires concernant mille autres personnages qu’il ne connaît pas; cela ne l’intéresse pas, cela n’arrange pas son action » (Janet, 1929, p. 290).
Ceci nous conduit à la construction de l’histoire ou de la biographie de chaque individu qui participe à notre vie (Janet, 1929, p. 291).
C’est cette activité que nous réalisons lorsque nous nous renseignons sur telle personne ou racontons tel événement la concernant : nous attribuons des actes caractéristiques réalisés par une personne à sa biographie et nous faisons ensuite partager aux autres cette biographie… ce personnage, une fois que sa biographie est constituée et partagée devient intéressant pour les autres et nous pouvons ensuite leur raconter des événements nouveaux concernant ce personnage dont ils partagent la connaissance de l’histoire. La réalisation des biographies a d’abord été sélective : seule l’histoire de quelques-uns a été racontée et remémorée (celle des personnages hors du commun, c’est-à-dire des héros, des rois… ). Puis, ce mécanisme s’est généralisé à tel point qu’aujourd’hui, « nous avons tous ce qu’on appelle un “curriculum vitæ” et nous sommes obligés de le fournir à l’administration » (Janet, 1929, p. 292).
Mais cette obligation fait suite à la généralisation de l’acte social consistant à créer des biographies des personnes qui nous environnent, c’est-à-dire à nommer et à rattacher des actes et des histoires à ces personnages. « Ces attributions des actes à la personnalité du sujet ou à la personnalité du socius semblent se rattacher à l’une des dernières phases de l’édification de la personnalité, celle de la biographie obligatoire. Un perfectionnement de la personnalité dépend en effet de la mémoire, car nous devons grouper autour de notre nom et des représentations corporelles fondamentales l’histoire des actes que nous nous attribuons de même que nous groupons autour des représentations élémentaires et des noms des autres leurs actes caractéristiques » (Janet, 1937, p. 160).
 
Conclusion
 
 
Les conceptions de Janet sur la mémoire sociale qui furent très proches des idées d’Halbwachs (cf. l’analyse d’Halbwachs, 1942, sur la théorie de Janet), constituent aussi l’une des premières théories de la mémoire narrative ou discursive très proche des thèses aujourd’hui soutenues par Middleton et Edwards par exemple. En effet, ces deux auteurs articulent leur thèse autour de deux points cardinaux déjà clairement affirmés par Janet : l’étude de la mémoire ne doit pas être cantonnée à une approche individuelle puisque les souvenirs et les oublis sont à la fois inhérents aux activités sociales (Middleton et Edwards, 1990 a, p. 1) et socialement organisés (Middleton et Edwards, 1990 b, p. 43). D’où l’importance que ces auteurs accordent à l’étude de la mémoire lors des conversations dans un contexte naturel. Il est certain que leur théorie serait particulièrement enrichie par la perspective fonctionnaliste et évolutionniste de Janet ainsi que par les très beaux cas cliniques qu’il relate pour étayer sa théorie.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  BARTLETT Frederic, C. 1932. Remembering. A Study in Experimental and Social Psychology, Cambridge, Cambridge University Press, 1997.
·  BERGSON, Henri. 1919. L’énergie spirituelle, Paris, PUF, Coll. Quadrige, 1999.
·  BLONDEL, Charles. 1913. La conscience morbide, Paris, Félix Alcan.
·  CLAPARÈDE Ed. 1934. « La genèse de l’hypothèse. Étude expérimentale », Archives de psychologie, 24, n° 93-94, p. 1-155.
·  CONDILLAC, E.B. 1754. Traité des sensations, Édition électronique.
·  CUVILLIER, A. 1940. Manuel de philosophie, t. 1, Paris, PUF.
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·  ELLENBERGER, H.F. 1994. Histoire de la découverte de l’inconscient, Paris, Fayard. (traduction de : The Discovery of Unconscious. The History and Evolution of Dynamic Psychiatry, Basic Books, Harpers Collins Publishers, 1970).
·  FAYOL, Michel. 1985. Le récit et sa construction, Neuchâtel-Paris, Delachaux et Niestlé.
·  HALBWACHS, Maurice. 1925. Les cadres sociaux de la mémoire, Édition de 1994, Paris, Albin Michel.
·  HALBWACHS, Maurice. 1942. « Critique de la théorie de P. Janet », Carnets, 1942 ; Édité dans L’année socio1ogique, 1999,49,1, p. 237-242.
·  JAMES, William ( 1915. Précis de psychologie, Paris, Rivière et Cie.
·  JANET, Pierre. 1898. Névroses et idées fixes, 2e vol, Paris, Alcan.
·  JANET, Pierre. 1919. Les médications psychologiques, t. 2, Les économies psychologiques, Paris, Félix Alcan.
·  JANET, Pierre. 1926. De l’angoisse à l’extase, t. 1, Édition de 1975, Paris, Société Pierre Janet.
·  JANET, Pierre. 1928. L’évolution de la mémoire et de la notion du temps, Compte rendu intégral des conférences faites en 1928 au collège de France, Paris, A. Chahine.
·  JANET, Pierre. 1929. L’évolution psychologique de la personnalité. Compte rendu intégral des conférences faites en 1929 au collège de France, Édition de 1984, Paris, Société Pierre Janet.
·  JANET, Pierre. 1935. « Réalisation et interprétation », Édition de 1994, Bulletin de psychologie, 414, p. 122-142.
·  JANET, Pierre. 1936. L’intelligence avant le langage, Paris, Flammarion.
·  JANET, Pierre. 1937. « Les troubles de la personnalité sociale », Édition de 1994, Bulletin de psychologie, 414, p. 156-183.
·  LAURENS, S. 2002. « Avant-propos », dans S. Laurens; N. Roussiaux (sous la direction de) La mémoire sociale. Identités et représentations sociales, Rennes, PUR, 11-13.
·  MIDDLETON, D. ; EDWARDS, D. 1990 a. « Introduction », dans D. Middleton ; D. Edwards (sous la direction de), Collective Remembering. Londres, Sage, 1-22.
·  MIDDLETON, D.; EDWARDS, D. 1990 b. « Conversational remembering : a social psychological approach », dans D. Middleton ; D. Edwards (sous la direction de), Collective Remembering. Londres, Sage, 23-45.
·  MINKOWSKI, E. 1960. « À propos des dernières publications de Pierre Janet », Bulletin de psychologie, 184, p. 121-127.
·  PRÉVOST, Claude M. 1973. La psycho-philosophie de Pierre Janet. Économie mentale et progrès humain, Paris, Payot.
·  PICK, A. 1906. « Zur Psychologie Der Confabulation », Archives de psychologie, II, p. 204-205.
·  ROSENFIELD, Israel. 1994. L’invention de la mémoire, Paris, Flammarion (traduction de : The Invention of Memory, a New View of the Brain, NY, Basic Books, 1988).
·  TARDE, Gabriel. 1898. « Le public et la foule », dans G. Tarde, L’opinion et la foule, Édition de 1989, Paris, PUF.
·  VOUTSINAS, Dimitri. 1989. La mémoire. Janet (Bergson) Gusdorf, Bulletin de psycho-logie, 389, p. 412-423.
 
NOTES
 
[1] Grace au programme des cours de Janet au collège de France à partir de 1902, on voit qu’il réoriente ses recherches dans de nouvelles directions à partir de 1921, année de son cours sur l’évolution du comportement moral et religieux (Ellenberger, 1994, p. 369). Cf. les analyses de Prévost ( 1973) ainsi que l’article de Minkowski ( 1960) à propos des dernières publications de Pierre Janet ainsi que les numéros 413 et 414 du Bulletin de psychologie où sont réédités quelques-uns des plus importants de ces derniers textes.
[2] Ainsi, comme le constatait Maine de Biran un siècle plus tôt : « Il me paraît difficile de tracer d’une manière bien nette les limites qui séparent la faculté appelée mémoire, de celle que l’on continue d’appeler imagination, ou de voir là autre chose que des degrés ou quelques circonstances particulières de l’exercice d’une même propriété représentative ou reproductive des images » (Maine de Biran, 1805/1924, p. 429).
[3] Quand à Condillac, il est encore plus formel : mémoire et imagination ne sont pour lui qu’une seule et même faculté psychologique dont le nom change (soit mémoire soit imagination) en fonction de ce sur quoi elle porte. Mémoire et imagination varient sur un même continuum ou chacune représente deux niveaux différents. « Ainsi il y a dans l’action de cette faculté deux degrés, que nous pouvons fixer : le plus foible est celui, où elle fait à peine jouir du passé ; le plus vif est celui, où elle en fait jouir comme s’il étoit présent. Or, elle conserve le nom de mémoire, lorsqu’elle ne rappele les choses, que comme passées; et elle prend le nom d’imagination, lorsqu’elle les retrace avec tant de force, qu’elles paroissent présentes. L’imagination a donc lieu dans notre statue, aussi bien que la mémoire; et ces deux facultés ne différent que du plus au moins. La mémoire est le commencement d’une imagination qui n’a encore que peu de force ; l’imagination est la mémoire même, parvenue à toute la vivacité dont elle est susceptible » (Condillac, 1754, p. 38). Ainsi, pour Condillac les idées peuvent avoir une vivacité plus ou moins forte. Lorsqu’elles ont une faible vivacité, il s’agit d’un souvenir, le souvenir d’avoir vu, senti… dans un espace de temps passé, révolu, tandis que lorsque leur vivacité est forte ces idées agissent comme s’il s’agissait du présent, comme si on voyait toujours, on sentait encore. L’imagination est « cette mémoire vive, qui fait paroître présent ce qui est absent » (Condillac, 1754, p. 222).
[4] Ce point essentiel de la théorie de Janet est salué par Halbwachs ( 1942) : « Ce qui est très remarquable dans tout ce chapitre, c’est que Janet revient sans cesse sur cette idée que la mémoire est un fait social (cela, avant lui et moi, personne, a ma connaissance, ne l’avait dit aussi nettement). Par là, il entend un fait qui répond aux nécessités de la vie sociale. Il se place au point de vue de l’action des conduites. La mémoire est une conduite qui répond à certaines conditions. Si celles-ci ne se présentent pas, il n y a aucune raison de se souvenir. Or, ces conditions sont celles de la vie en société. » Étonnamment, et comme le déplore d’ailleurs Halbwachs ( 1942), Janet ne cite jamais ses travaux sur la mémoire. Ceci est assez étrange car Janet ( 1936, p. 232) cite le livre de Blondel Introduction à la psychologie collective et attribue à Blondel le mérite de montrer le rôle des cadres sociaux pour ranger nos souvenirs. Or, dans le chapitre de son livre consacré à la mémoire, Blondel ( 1928) souligne l’importance des idées d’Halbwachs et de son « ouvrage capital sur Les cadres sociaux de la mémoire ».
[5] Si on trouve assez peu de référence à Durkheim dans ces analyses de Janet, on trouve en revanche très souvent des références aux travaux des anthropologues et des sociologues tels ceux de Lévy-Bruhl, Mauss, et dans une moindre mesure à ceux d’Halbwachs, dont on sait les liens avec l’approche de Durkheim. Janet fut tout particulièrement inspiré par les travaux de Baldwin (dont il reprit le terme de socius, un concept qui devint central dans le système proposé par Janet) (Ellenberger, 1994, p. 429-432).
[6] Cette évolution majeure de la société fut notamment soulignée par Tarde ( 1898): c’est le passage de la foule au public. La foule est la forme sociale primitive, elle « présente quelque chose d’animal » et les influences sont fondées sur les contacts physiques, le rapprochement des corps (Tarde, 1898, p. 32). À l’inverse, dans le public, il existe un lien d’influence même en l’absence de tout contact physique, de tout rapprochement. L’émergence de la mémoire dans la société constitue pour Janet ce que représente le passage de la suggestion de proximité (ou par contact) à la suggestion à distance (ou idéale, spirituelle) pour Tarde.
[7] Tarde ( 1898) insiste lui-aussi beaucoup sur ce point : grâce au public cette nouvelle forme du lien social qui permet la suggestion à distance, sans contact, la société peut largement s’étendre. C’est la condition sine qua non pour constituer une nation ou tout groupe de plusieurs millions d’individus.
[8] « Le phénomène essentiel de la mémoire humaine, c’est l’acte du récit. Le récit est un langage et au fond un commandement, mais qui a des propriétés particulières, celle de permettre à des individus qui ont été absents au moment de certains événements de se comporter cependant comme s’ils avaient été présents, le récit transforme les absents en présents. » (Janet, 1936, p. 163-164) « Le récit permet à l’homme d’aujourd’hui de connaître le passé et même le passé avant sa naissance, parce que la mémoire le rend présent à ces événements alors qu’il était absent. » (Janet, 1936, p. 166).
[9] À la fin de son livre Remembering, Bartlett analyse les bases sociales de la mémoire. Cette analyse de Bartlett commence par une brève analyse de la théorie que Janet a développé dans son livre L’évolution de la mémoire et de la notion du temps. Pour Bartlett ( 1932, p. 293), les idées de Janet sont convaincantes et attirantes et il reconnaît même l’existence de nombreux points communs entre sa théorie et celle du psychologue français, Cependant il ne reconnaît pas l’influence de Janet sur ses travaux. Voici la note qui suit la première citation de Janet dans le texte de Bartlett : « Many of the points made by Janet have a close resemblance to the general line of approach which I have adopted in this volume. Perhaps I may be allowed to say that on neither side was there any possibility of interchange of ideas on the subject, and that though, in common with all other psychologists, I have for long had the greatest admiration for the psychological work of Prof. Janet, I had completed this part of my study before Janet’s volumes appeared. »
[10] Irène avait assisté à la mort de sa mère dans des circonstances particulièrement dramatiques. Cette jeune fille de 23 soignait sa mère, malade depuis longtemps, avec un grand dévouement. Depuis des semaines Irène ne s’était pas couchée, travaillant pour nourrir sa mère, la soigner et pour approvisionner son père alcoolique. La mort de sa mère survint alors qu’Irène était à son chevé, mais Irène ne le comprit pas, elle tentât des heures durant de ranimer le cadavre, de le faire boire, de lui donner des médicaments, de redresser le corps… pendant que son père ivre comme à son habitude vomissait ou ronflait dans un coin.
[11] La plupart des observations sont faites sur des patients montrant telle ou telle absence de fonction. C’est sur l’analyse de ces cas pathologiques que Janet arrive à déterminer ce qui est essentiel ou non à la mémoire et à savoir quelle conséquence à par exemple le fait de ne pas tenir compte du présent ou de ne pas réaliser une action…
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