2003
Connexions
Éditorial
Claude Tapia
Ce volume de Connexions consacré à des travaux récents menés
autour du concept de « Mémoire et de représentations sociales » est largement redevable aux efforts de coordination, de conseil, de soutien de
Jean Viaud, dont l’article figure ci-après en tête des contributions. Précisons que la matière de cette publication résulte pour une large part du
rassemblement des communications (remaniées et adaptées) présentées
lors d’un colloque tenu à Brest…, lequel représente le temps fort d’un
processus d’organisation des relations entretenues par un groupe d’enseignantschercheurs travaillant sur le même thème. Le volume comporte deux parties : l’une d’orientation théorique proposant un éclairage
assez homogène sur les possibilités d’articulation des concepts de représentations sociales et de mémoire collective et sur les sources principales d’inspiration de ces travaux ; l’autre constituée d’études qui, sans
être reliées étroitement entre elles ou avec les analyses de la première
partie traitent de phénomènes sociaux ou psychosociaux qui en appellent aux notions de représentations sociales ou de mémoire collective ou
de mémoire sociale au cœur des études psychosociologiques. Notons
que les travaux évoqués ici ne représentent pas une émergence insolite
dans le champ de recherche considéré, bien qu’annonciateurs de la formation, sinon d’un courant nouveau, du moins d’un réseau qui tend à
s’organiser et à se développer autour du thème général de ce volume. Ils
s’inscrivent de façon indubitable dans la continuité des recherches
amorcées il y a une trentaine d’années dans le sillage de S. Moscovici
sur les représentations sociales et plus particulièrement dans le prolongement des derniers développements de la théorie des représentations,
autrement dit à des pré-représentations ou savoirs antérieurs infraconscients.
Moscovici et ses disciples ou collaborateurs du premier cercle
[1]
avaient mis en avant depuis quelques années les concepts de « thémata », de « primitives » ou de « filtres cognitifs », pour désigner (la terminologie peut varier) des « principes premiers », « idées-sources »,
« schémas cognitifs de base », ou « images génériques » propres à une
époque ou à une situation…, à l’arrière-plan des représentations
sociales, jouant un rôle dans leur orientation et organisant la connaissance ordinaire ou du sens commun. Telles étaient les prémisses d’une
problématique qui allait faire l’objet d’approfondissements successifs,
ponctués de publications individuelles ou collectives des fondateurs ou
des continuateurs de la
théorie des représentations sociales. L’approfondissement peut procéder à partir de la thèse dite du « noyau central »,
lequel est censé cristalliser les éléments les plus stables, les plus
durables de la représentation sociale (par opposition à la zone périphérique, plus fluide) et donc porteur d’une certaine manière de l’embryon
d’une mémoire sociale ou groupale ; ou alors à partir du schéma de la
genèse et de la prise de consistance des représentations, reposant sur les
deux processus,
l’objectivation et
l’ancrage, dont la dynamique dépend
dans une certaine mesure de la mémoire (du fait du rattachement des
objets nouveaux à des réseaux de catégories ou cadre sémantique préexistant) sur laquelle s’exerce en retour (en vue du stockage des informations ou connaissances) l’activité filtrante et organisatrice des
représentations ; ou encore à partir d’observations ou de supputations
sur l’égale potentialité de la mémoire et des représentations, du fait de
leur ancrage dans le contexte social, culturel, idéologique – global ou
partiel – à s’institutionnaliser selon les modalités diverses et à fournir
aux sujets individuels ou collectifs des capacités (inégales) à s’en servir; enfin, à partir de spéculations sur le rôle croissant du
langage dans
la structuration des représentations sociales et de la mémoire collective,
parallèlement à l’intensification des communications sociales et du partage de l’expérience historique.
Ce qui nous paraît intéressant à relever à la lecture de ce dossier, ce
sont quelques aspects saillants qui, au-delà de la continuité que nous
avons souligné avec de précédentes publications pilotées par des auteurs
collaborant à ce numéro de
Connexions et au-delà de l’allégeance manifestée à l’égard du chef de file historique des études sur les représentations sociales, lui donnent une couleur et une originalité particulières.
Nous voulons d’abord parler de la tendance très marquée à promouvoir
– d’ailleurs dans la fidélité aux options de S. Moscovici – une psycho-logie sociale adossée à la sociologie, à l’anthropologie et à l’histoire, et
à se démarquer des thèses trop cognitivistes ou psychologisantes faisant
des rapports interindividuels, micro-groupaux ou de certains mécanismes intellectuels ou mentaux l’objet principal de la recherche scientifique
[2].
En témoignent, les références répétées à la pensée et aux recherches
pionnières de Halbwachs (fondateur de la sociologie de la mémoire) et
de Bartlett (voir références dans les articles ci-dessous), dont le mérite
a été de démontrer l’égal conditionnement des mémoires individuelle et
collective, par les cadres sociaux et les pensées dominantes de l’époque,
le fonctionnement sélectif, biaisé, de la mémoire, en raison des activités
ou de variables diverses (sociologiques ou culturelles), la transformation des objets de pensée et la conventionnalisation du mécanisme de
rappel des souvenirs, selon le contexte interculturel, enfin les liens
d’implication mutuel des rapports intergroupes et du « travail » de la
mémoire. Cette imprégnation socio-anthropologique ouvre des pistes de
réflexion nouvelles aux études sur les représentations sociales dans lesquelles s’engouffrent de jeunes chercheurs, attirés par une psychosociologie de terrain reliée à une théorisation qui a fait ses preuves et
s’agrégeant progressivement au réseau initial. Il suffit de consulter ici
les bibliographies en fin d’articles et la vaste bibliographie clôturant
l’ouvrage collectif dirigé par Laurens et Roussiau (cités plus haut) pour
saisir le double mouvement de référence aux sources théoriques de la
construction du champ de recherche mémoire-représentations sociales
et de citations croisées des auteurs membres du réseau, ce qui n’est pas
sans effet de renforcement – du fait du surgissement d’une sorte de culture de groupe – des orientations actuelles des recherches. Un autre fait,
important à signaler dans la démarche entreprise par ces chercheurs, est
la jonction réalisée avec les travaux sur l’identité ou les identités collectives, d’une part ceux liés aux études ou expérimentations sur la catégorisation et l’identité sociale, d’autre part ceux dans la filiation de
l’École culturaliste américaine ou de la psychologie interculturelle française.
Déjà, Halbwachs avait entrevu et souligné la fonction identitaire de
la mémoire « une manière pour un groupe de se voir du dedans » et pour
l’individu d’appréhender sa consistance à travers l’appartenance à des
groupes ou communautés au sein d’une même société globale, d’où la
coexistence postulée par Halbwachs entre une
mémoire nationale faite
de références historiques irrécusables et des
mémoires singulières qui se
construisent au gré de l’expérience sociale et historique au sein de communautés de proximité, de sentiment ou de fidélité, à l’origine en
grande partie des différences d’interprétation des événements du passé
et des modalités de transmission intergénérationnelles. Cette distinction
est reprise par divers auteurs, déjà sous la forme d’une opposition entre
mémoire partisane, parcellaire ou d’origine – porteuse d’une volonté
d’existence et de continuité, bref d’identité et en charge d’un discours
de vérité « particulier » sur le passé, voire d’une revendication de reconnaissance et de considération – et une
mémoire historique, nationale,
mythologique, hégémonique (voir J. Viaud, ci-dessous). D’autres,
reprenant la thèse d’Erikson sur l’identité, proposent un schéma suggérant d’assimiler l’identité à un
environnement psychologique interne
(constellation d’éléments cognitifs, affectifs ou émotionnels dont les
représentations) relié dialectiquement à un
environnement externe
(social, culturel, idéologique) dont le moteur est la mémoire, « lieu transactionnel et interactif entre l’expérience collective et les désirs ou aspirations individuels
[3] ».
Enfin, apparaît aussi, dans le foisonnement des enquêtes évoquées
ici, la tentative à travers l’étude des groupes minoritaires (voir Fraïssé
ci-dessous), de jeter un pont entre la théorie de l’influence de S. Moscovici (voir les minorités actives) et la théorie de la mémoire d’Halbwachs pour soutenir l’hypothèse d’une utilisation stratégique possible
de la mémoire collective à des fins de transformation des rapports de
pouvoir entre les groupes et de renforcement identitaire par l’inversion
du sens des symboles (négatifs) liés aux événements du passé, au sein
d’un ensemble social.
Ces pistes de réflexion manifestent clairement une convergence
chez les auteurs, quant à l’intérêt d’un élargissement et d’un approfondissement de la problématique élaborée autour du problème de la
genèse et de la socio-genèse des représentations sociales et des liens
entre celles-ci et la mémoire collective et quant à la définition d’une
pathologie sociale « ouverte » (c’est-à-dire intégrant des dimensions
sociologiques, anthropologiques, historiques et le souci de la compréhension du monde social, culturel, politique environnant), volontariste
et intentionnaliste, constructiviste et dialectique. On retiendra aussi de
l’ensemble l’idée qu’il s’offre comme un hommage aux travaux, ici
entremêlé, d’Halbwachs et de Moscovici, à l’origine d’une avancée
significative des sciences humaines et sociales.
Certains lecteurs pourraient évidemment s’agacer des redondances
inévitables, compte tenu du caractère collectif de la préparation de ce
dossier, de l’absence d’articulation forte entre la première partie (théorique) et deuxième (empirique), enfin du décalage évident entre la
richesse de la compilation théorique et la discrétion des illustrations ou
démonstrations des hypothèses centrales de l’ouvrage. Cela dit, on ne
peut que souhaiter la plus vaste audience à des recherches prometteuses.
Connexions est dans son rôle en pointant ce qui émerge de plus intéressant et d’actuel dans le domaine scientifique qui est le sien.
[1]
On compte parmi ceux-ci Abric, Doise, Jodelet, Rouquette, Zavalloni… dont les noms sont
abondamment cités dans les articles figurant dans la présente publication et dans l’ouvrage
collectif (sous la direction) de S. Laurens et N. Roussiau : « La mémoire sociale. Identité et
représentations sociales », Presses universitaires de Rennes. Voir S. Moscovici, « Pourquoi
l’étude des représentations sociales en psychologie ?», dans
Psychologie et sociétés, n° 4,2001-2002.
[2]
Voir le hors série consacré par le
Journal des psychologues à Serge Moscovici, octobre 2003.
[3]
Voir F. Paumier et M. Zavalloni, dans
Mémoire collective et système identitaire sous la direction de Laurens et Roussiau,
op. cit.