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I.S.B.N.274920237X
172 pages

p. 79 à 91
doi: en cours

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no80 2003/2

2003 Connexions

La mémoire collective comme outil de légitimation d’une minorité.

L’exemple de la minorité homosexuelle

Christine Fraïssé université de Bretagne occidentale, faculté Victor Ségalen, 20 rue Duquesne, 29200 Brest – CRPSY (C entre de R echerche en PSYchologie).
À partir de l’exemple de la minorité homosexuelle et d’une revendication militante demandant la reconnaissance d’une déportation pour fait d’homosexualité pendant la Seconde Guerre mondiale (Le Bitoux, 2002), nous traitons de la mémoire collective, de ses rapports à l’histoire et de sa fonction identitaire (Halbwachs, 1929/1994 ; 1950/1997). L’élaboration d’une mémoire collective instaurant l’existence du groupe, joue un rôle identitaire essentiel. Toutefois, la revendication de la minorité homosexuelle rapporte un événement historique négatif ce qui nous apparaît paradoxal avec la construction et le maintien d’une identité, généralement pensée autour de caractéristiques positives. Du fait que les homosexuels constituent un groupe dominé (Welzer-Lang, 1994), nous pensons que ce sont les relations de pouvoir entre les groupes qui sont en jeu, nous fondant pour cela sur la proposition de Viaud ( 2002) envisageant la mémoire collective comme un outil qui vise à introduire un rapport de pouvoir entre groupes. Based on the example of the homosexual minority and its protest movement for the recognition of deportation on the grounds of homosexuality (Le Bitoux, 2002), the article deals with the notion of collective memory, the way it is related to history, and its identitary function (Halbwachs, 1929/1994 ; 1950/1997). The construction of collective memory is instrumental in fostering group existence, it plays an essential identitary role. However, the protest movement of the homosexual minority centers on a negative episode in history, which, in our view, seems to be at odds with a positive construction of identity. Because of the dominated position of homosexuals (Welzer-Lang, 1994), we argue that, through this situation, power relations between groups are at stake, based on Viaud ( 2002)’s proposal as he views collective memory as a tool aiming at introducing a power relation between groups.
« Pédé, folle, lopette, tapette, tante, etc. », autant de qualificatifs qui expriment la condition des homosexuels dans la société française et qui indiquent qu’être homosexuel c’est d’abord être assigné à une catégorie par l’autre. Chacun d’entre nous connaît ces expressions et, en les employant parfois ou en les entendant, sait la place qu’elles réservent aux homosexuels. Il nous vient facilement à l’esprit des exemples de personnalités – comédiens, artistes –, des folles en somme, indice de la façon dont l’homosexualité a pu être et peut encore être représentée : essentiellement masculine, mais sans les signes virils du masculin. De la sorte, ils sont mis à l’écart du masculin, le protégeant, et sont donc repérés comme des « sous »-hommes. Cette dépréciation d’une catégorie de personnes se projette évidemment sur tout individu envisageant une potentielle orientation homosexuelle. Ainsi, de nombreux travaux attestent des difficultés à élaborer une identité tant individuelle que sociale pour des individus se reconnaissant dans cette orientation sexuelle (Welzer-Lang, 1994). Les travaux sur l’influence des minorités ont aussi permis d’entrevoir, sous un autre angle, cette problématique de la construction identitaire de sujets appartenant à des groupes minoritaires (Moscovici, 1982). Toutefois, au-delà de l’identité c’est la position infériorisée du groupe des homosexuels, groupe dominé, qui nous intéresse ici.
Nous traiterons essentiellement de l’homosexualité masculine dans la mesure où elle est la plus visible et la plus discriminée du fait de la position dominante des hommes. Ainsi lors d’une recherche sur l’homophobie menée à Lyon en 1992 (citée par Welzer-Lang, 1994), WelzerLang et Dutey interrogent par questionnaire 500 personnes afin de savoir si elles repèrent des personnes homosexuelles dans la rue et selon quels critères. Welzer-Lang (op. cit.) rapporte que 90 % des répondants disent ne reconnaître que des hommes homosexuels. Les femmes sont donc généralement absentes de cet espace, non parce qu’elles ne l’occupent pas mais parce qu’elles ne sont pas perçues. Dans la même optique, si l’homosexualité masculine est la plus souvent réprimée par le droit, en France comme ailleurs, l’homosexualité féminine ne l’est pratiquement jamais. Ce qui sera condamné en France est généralement le port de l’habit masculin (Bonnet, 1995) même si actuellement il est, selon cet auteur, extrêmement difficile de procéder à une analyse historique fiable (Bonnet, 1998). Pour l’ensemble de ces raisons et parce que l’étude de l’homosexualité féminine du fait de la position dominée des femmes, pose d’autres questions que nous ne souhaitons pas aborder ici, il nous a semblé plus pertinent de nous référer uniquement pour cet article à l’homosexualité masculine.
 
Des rapports de pouvoir
 
 
Dans l’ensemble, il y a consensus concernant l’utilisation du terme « homophobie » pour qualifier les discriminations vécues par les homosexuels ramenant à leur position de groupe dominé. Toutefois, certains auteurs remettent en question la capacité de ce terme à rendre compte correctement et globalement des diverses situations de violences verbales et/ou physiques rencontrées par les homosexuels. Pour Welzer-Lang (op. cit.), par exemple, ce qui est décrit à travers ce terme est en fait de l’homophobie particulière, tant l’homophobie se rapporte pour lui à une situation de domination plus globale que celle strictement des homosexuels. Selon cet auteur ( op. cit., p. 62), « L’homophobie est le garant, chez les hommes, de la domination sur les femmes, en structurant les rapports hommes-hommes à l’image hiérarchisée des rapports hommes-femmes ». Ainsi, l’homophobie et la domination des hommes sur les femmes entretiennent des liens très étroits, la première garantissant la seconde. Alors, pour dépeindre la situation de domination des homosexuels, Welzer-Lang ( op. cit., p. 57) préfère la notion d’hétérosexisme définie comme « la discrimination et l’oppression basées sur une distinction faite à propos de l’orientation sexuelle ». Il ajoute pour décrire cette relation de pouvoir entre homosexuels et hétérosexuels que « L’hétérosexisme est donc aussi la promotion incessante, par les institutions ou les individus, de la supériorité de l’hétérosexualité et de la subordination simultanée de l’homosexualité. L’hétérosexisme tient pour acquis que tout le monde est hétérosexuel, sauf avis contraire ». En quelque sorte à l’image du sexisme qui établit la supériorité d’un sexe sur l’autre, l’hétérosexisme pose la supériorité d’une orientation sexuelle sur une autre. Tout dans cette approche nous met face à l’extériorité de la définition de l’homosexualité. Celle-ci fondée sur la seule similitude de l’orientation sexuelle n’est pas repérable immédiatement. De fait, le repérage se fera à partir de critères ramenant l’individu au féminin. Dans l’étude, citée plus haut, réalisée par Welzer-Lang et Dutey à Lyon, les répondants donnent comme critères de repérage des homosexuels, le vêtement, les gestes, le ton du langage, qui ramènent tous à la manifestation de caractéristiques féminines. Comme le remarque Welzer-Lang ( op. cit.), des indices comme se tenir par la main ou s’embrasser ne sont pratiquement pas utilisés, alors même qu’ils paraissent plus objectifs pour identifier des personnes homosexuelles. Les membres désignés sont alors condamnés à demeurer dans cette position infériorisée. Certains, en combinant diverses appartenances, parfois choisies et/ou porteuses de prestige et de pouvoir, pourront de façon individuelle s’en détacher. Ce fut le cas à Paris où, dans l’entre-deux-guerre, des homosexuel(le)s principalement issus de l’élite purent vivre de façon ouverte et explicite leurs préférences (Tamagne, 2000). Notons que la France de cette époque ne condamne pas l’homosexualité, et ceci jusqu’en 1942, même si la police met en œuvre des pratiques de surveillance de l’homosexualité.
Les critères de repérage de l’homosexualité renvoyant à la féminisation de l’individu apparaissent non seulement comme particulièrement constants dans la population française (Welzer-Lang, op. cit.) mais surtout comme éminemment opérants puisqu’ils permettent de classer a priori des personnes rencontrées ou aperçues. Dans cette dynamique, le choix du sujet d’appartenir ou non à la catégorie n’est pas envisagé. L’individu y est simplement assigné. Or, le sentiment d’appartenance à un groupe qui est alors constitué de l’intérieur et non plus de l’extérieur, est ce qui rend possible selon nous le changement dans les relations de pouvoir. Plus précisément une redéfinition de la position du groupe dominé ne peut advenir que si dans un premier temps, il prend conscience de son existence en tant que minorité nomique donc active (Moscovici, 1982), et si dans un second temps il se dote d’une mémoire collective spécifique articulant le passé commun des membres du groupe à une réappropriation de l’histoire savante et hégémonique. En effet, comme le propose Viaud ( 2002, p. 29) : « Si la mémoire collective sert à établir l’identité des groupes, elle se présente également comme un instrument politique de reconnaissance permettant d’introduire un rapport de pouvoir entre des groupes sociaux. »
Il s’agit donc pour nous de réfléchir à partir de l’exemple de l’homosexualité, et plus précisément des homosexuels comme groupe dominé et minorité active, sur la notion de mémoire collective telle qu’elle est définie par Halbwachs ( 1925/1994 ; 1950/1997). Notamment, nous aborderons la question de l’utilisation sociale de la mémoire collective en tant que moyen pour un groupe minoritaire de faire évoluer à son avantage des rapports de pouvoir.
 
La mémoire
 
 
Définir la mémoire comme « l’esprit en tant qu’il garde le souvenir du passé » (Le petit Robert, 2002) marque bien l’aspect essentiel du passé pour l’inscription d’un individu dans son présent. La mémoire, c’est être vivant. L’amnésique en perdant tout ou partie de sa mémoire se perd lui-même. Il n’aura de cesse de rechercher son passé ou plutôt la mémoire de son passé pour se sentir revivre. Ce faisant, il se construira une nouvelle mémoire c’est-à-dire une nouvelle vie. Pour un groupe ou une société, le processus est le même. Sans mémoire de leur passé, sans histoire, ils ne peuvent être. Il semble alors ne pas exister de distinction stricte entre mémoire individuelle et mémoire collective. En effet, selon Halbwachs ( 1925/1994), la mémoire n’est jamais strictement individuelle. En fait, l’individu, du fait de son inscription dans différents groupes sociaux, se souvient à l’aide de matériaux qui sont de nature sociale. Ce sont les représentations, les normes, les valeurs, les idées portées par le ou les groupes concernés. Par ailleurs, le souvenir s’élabore à partir d’un langage ainsi que dans un espace et un temps spécifiques à la société à laquelle l’individu prend part. Il utilise donc les cadres sociaux communs que sont le langage, l’espace et le temps comme des repères lui permettant cette construction. Les souvenirs d’un individu sont ainsi modulés par ses diverses insertions sociales, et ils sont individuels dans le sens où ils expriment la rencontre ou les rencontres de diverses appartenances. C’est l’entrecroisement de ces appartenances qui produit l’individualité du souvenir. En cela, tout individu procède bien à l’élaboration d’une mémoire individuelle, ou mémoire autobiographique, qui n’est pas strictement distincte d’une mémoire collective. Celle-ci est d’ailleurs l’expression des mémoires des différents membres du groupe.
La mémoire collective est une reconstruction dans le présent du passé, le rendant compréhensible et maîtrisable au moment où il est pensé ou discuté (Rateau et Rouquette, 2002). Ainsi, le passé du groupe n’est que ce que ses membres ont retenu et qui aura été, parfois, transformé. Sans que cela soit considéré comme un dysfonctionnement de la pensée du groupe, les membres au travers de leurs interactions sélectionneront certains événements ou aspects de ces événements parmi ceux survenus et leur appliqueront des modifications en fonction de la situation présente, de leurs intérêts et de leurs valeurs. Nous retrouvons dans ce processus de réélaboration du contenu, celui de conventionnalisation sociale par assimilation, simplification et construction sociale d’un matériel à mémoriser mis en évidence par Bartlett ( 1932) dans son travail sur la mémoire et ceux de réduction-accentuation-assimilation par Allport et Postman ( 1968) dans leur étude sur les rumeurs. Les sujets passent d’un contenu de rumeur qui, en leur étant transmis, leur est extérieur, à un contenu approprié qui devient donc le leur. Intégré de la sorte, il pourra être retransmis à un autre acteur social pour lui signifier sa proximité, son appartenance au même groupe. Dès lors, la rumeur vient donner un sens aux relations inter-individuelles au cours desquelles elle est employée et qu’elle actualise au travers de l’histoire qu’elle raconte. Elle précise aussi la position d’un groupe par rapport à d’autres. Finalement, elle exprime la mémoire du groupe dans la situation de communication à laquelle elle donne lieu, et participe aussi à sa perpétuelle reconstruction. L’apparition du SIDA dans la communauté homosexuelle et les rumeurs ou récits qui ont été tissés autour, jouaient bien ces rôles. Il s’agissait non seulement de se positionner en tant que groupe par rapport aux autres avec, par exemple, un premier temps de dénégation du phénomène de la part des homosexuels visant à refuser la stigmatisation que l’acceptation de la maladie allait nécessairement engendrer pour cette minorité (Martel, 1996), mais aussi de construire une histoire ; le passé de cette communauté étant actuellement presque essentiellement structuré autour de la lutte contre le sida.
Ainsi, la mémoire collective, en unissant les membres d’un groupe autour d’une histoire, lui permet de se penser dans la continuité. En effet, ce dernier n’existe que parce qu’il possède un passé commun à ses membres leur rappelant qui ils sont, d’où ils viennent, comment ils vivent et/ou pensent, mais aussi quel pourra être leur avenir. La mémoire collective est donc ce qui fonde l’identité et la pérennité du groupe (Haas, 2002).
Le travail pour le groupe qui consiste à passer de l’assignation à une catégorie par l’autre à un sentiment d’appartenance collective à cette même catégorie peut être envisagé sous cet angle. Ce qui est à l’origine du sentiment d’appartenance de ces individus à un même groupe et ce qui le maintient dans la durée, c’est l’élaboration d’une mémoire collective. Celle-ci au travers de la construction d’une histoire commune aux membres du groupe lui permet de prendre corps de l’intérieur dans un premier temps, pour être visible à l’extérieur dans un second temps. Alors, les différents individus susceptibles d’y être assignés, y entreront d’eux-mêmes de façon à s’inscrire dans ce passé et à y trouver une signification. La minorité homosexuelle fournit sur ce point de nombreux exemples de construction d’une mémoire collective concernant essentiellement des événements « homosexuels ». Tous ces événements qui sont d’abord exempts de relations, sont progressivement liés entre eux et se transmettent d’un individu à un autre afin de raconter l’histoire de cette minorité c’est-à-dire de permettre l’émergence d’une mémoire collective.
C’est ensuite la possibilité du groupe de se perpétuer dans le temps qui est en question. La dynamique identitaire sous-tendant la mémoire collective nous invite à envisager l’élaboration de l’histoire du groupe sur un mode positif, à l’image de l’élaboration de l’identité personnelle et sociale, nous rappelant les transformations que peuvent subir des événements jusqu’à leur oubli. L’important travail de recherche sur la mémoire de Vichy réalisé par Haas ( 1999) montre justement comment le poids d’un passé qui se révèle peu glorieux et peu valorisant conduit à la mise en œuvre de stratégies visant à effacer les passages les plus menaçants pour l’identité du groupe. De même, l’étude de Rateau ( 2001) sur le saccage du cimetière juif de Carpentras en 1990 laisse apparaître une mémoire de l’événement gommant tous les aspects négatifs relatifs au caractère antisémite de la profanation, et ce contrairement à des Montpelliérains interrogés au même moment. En fait, les habitants de Carpentras se souviennent d’un groupe de jeunes qui parce qu’ils avaient consommés de la drogue ou de l’alcool, ou encore parce qu’ils participaient à un jeu de rôle, sont allés dévaster un cimetière. Les Carpentrassiens décrivent finalement un fait divers comme un autre n’entachant pas l’identité des habitants de cette ville.
Dans ces deux exemples, les événements « historiques » sont repensés et réécrits par les groupes afin d’en contourner les caractéristiques négatives. Nous abordons là la question de l’histoire en tant que reconstruction savante du passé et de ses liens à la mémoire collective. Halbwachs ( 1950/1997) distingue clairement l’histoire de la mémoire collective. Tout d’abord, si la mémoire collective est une pensée continue, l’histoire se construit sur le mode de la succession de périodes. Elle est donc pensée en termes de découpage du temps en fonction d’événements repérés comme essentiels et fondateurs, en fait ce qui est porteur de changement. Ainsi, tout ce qui est intermédiaire et qui ne se modifie pas n’existe pas pour l’histoire, tandis que cet ensemble de faits constitue la substance de la mémoire collective. L’histoire est donc centrée sur les différences, elle « est un tableau des changements » (Halbwachs, op. cit., p. 139) et la mémoire collective sur les similitudes, elle « est un tableau des ressemblances » (Halbwachs, op. cit., p. 140). Pour que le groupe se pense en continuité, il paraît bien nécessaire que sa mémoire s’élabore sur les similarités, sur ce qui fait qu’il se ressemble, qu’il est toujours lui-même. C’est son identité encore une fois qui est en jeu. Ensuite, et c’est en lien, l’histoire est une alors que la mémoire collective est plurielle. L’histoire repose sur le repérage et l’examen détaillés des différentes traces des événements passés qui, en étant associés les uns aux autres, visent à aboutir à un tableau global et total. Tous les événements sont alors d’égale importance et se doivent d’être utilisés et ajoutés afin d’accéder à une histoire objective et impartiale. Ainsi, selon Halbwachs ( op. cit., p. 136): « [… ] dans le tableau total de l’histoire de l’Europe, on trouve, non point la réunion de plusieurs points de vue nationaux sur les faits, mais plutôt la série et la totalité des faits tels qu’ils sont, non pour tel pays ou pour tel groupe, mais indépendamment de tout jugement de groupe. » Au contraire, la mémoire collective se construisant dans et pour chaque groupe différent, est multiple. C’est à travers la mémoire d’un individu qu’il est possible de percevoir cette multiplicité. Ses souvenirs sont en effet élaborés selon les groupes auxquels il est rattaché au moment des faits que ce soit la famille : les parents, frères et sœurs ou le conjoint et les enfants, les amis adolescents ou ceux du club de basket, les collègues de l’équipe de travail ou ceux de la communauté religieuse… De ce fait, une même histoire sera perçue, lue et retenue ou oubliée différemment selon le groupe concerné.
Ainsi, parce qu’elle est garante de l’existence du groupe, la mémoire collective concentre son attention sur les événements du point de vue du groupe. Elle n’aspire ni à l’objectivité, ni à l’impartialité mais à rendre compte de la vie et de l’avis des groupes. Il peut donc y avoir un enjeu, notamment identitaire, pour un groupe à posséder et à maintenir une mémoire collective qui viendrait s’opposer ou proposer une (re)lecture autre et/ou complémentaire de l’histoire. D’ailleurs pour Halbwachs (op. cit.) s’attacher à la continuité de la mémoire collective ne doit pas occulter le fait que ce qui est approché ce sont les modifications des rapports entre groupes, donc ce qui se joue entre les groupes. En effet, « [… ] il est naturel qu’elle [la mémoire collective] se persuade que le groupe reste, est resté le même, parce qu’elle fixe son attention sur le groupe, et que ce qui a changé, ce sont les relations ou contacts du groupe avec les autres. » (Halbwachs, op. cit., p. 140).
C’est cette question de l’enjeu à travers l’investissement de l’espace historique par la mémoire collective des groupes qui nous intéresse justement ici.
 
Modifier les rapports de pouvoir
 
 
Faire entendre sa voix, susciter le conflit autant d’objectifs pour la minorité active. Lorsqu’elle se constitue, elle vise essentiellement à apparaître enfin aux yeux de la majorité, à révéler son existence. La phase de révélation. Ainsi nommée par Moscovici ( 1982) dans le cadre de sa description du processus de conversion, elle constitue ce deuxième temps parmi les quatre pour arriver à l’innovation à proprement parler, où la minorité active après s’être révélée à elle-même aspire à être entendue. La question identitaire est intimement liée à ce processus dans la mesure où la minorité généralement dévalorisée et porteuse de caractéristiques négatives, occupe également une position dominée. De fait, modifier sa situation inférieure par rapport aux autres groupes majoritaires est la fin recherchée à la mise en conflit. Les demandes des homosexuels pour une égalité dans le cadre légal du mariage représentent un bon exemple. À cet égard, les débats qui ont eu lieu autour du PaCS sont particulièrement révélateurs à la fois du processus de conversion amorcé au travers du conflit généré et de la volonté d’un changement de la position de la minorité homosexuelle par rapport à la majorité hétérosexuelle. Comme une réponse à l’hétérosexisme, selon les termes de Welzer-Lang. Toutefois cet épisode concerne plus particulièrement le groupe des homosexuels, en interne, dans la mesure où ce sont leurs revendications qui ont déclenché les polémiques. Ces événements participeront à l’élaboration d’une mémoire collective homosexuelle, une mémoire directement liée à l’histoire de ses membres. Même si en retour ces débats concourent aussi pleinement à l’histoire de la société en introduisant des changements ainsi qu’à la reconstruction des mémoires collectives des groupes impliqués.
L’autre aspect de la mémoire que nous souhaitons aborder ici est celui fondé sur l’histoire à travers l’examen des demandes concernant une déportation pour cause d’homosexualité. Parmi les requêtes portées par les militants, c’en est une qui se fait de plus en plus insistante depuis quelques années. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, si le fonctionnement de la machine nazi commence à se faire connaître et notamment son système de classification des déportés, le triangle rose ou la barrette bleue [1] signe d’une déportation pour cause d’homosexualité en sont les grands absents. Une publication d’Eugène Kogon en 1947 (cité par Le Bitoux, 2002) décrivant le système global des camps nazis, rapporte les persécutions subies par les homosexuels, mais n’obtient pratiquement aucun écho sur cette question de la part de la génération suivante d’historiens. En octobre 1960, la revue homosexuelle Arcadie publie un article sur ce thème. Là encore aucun effet, probablement parce que cette revue était interdite en kiosque et en librairie, et parce ce qu’elle n’a pas joué comme transmission d’une mémoire. Cette époque qui fonctionne par la répression intériorisée et la peur concomitante, n’est de fait pas non plus propice à ce type de revendication. Il faut attendre Mai 68 pour que, sous l’impulsion de Guy Hocquenghem [2] notamment, les homosexuels deviennent plus virulents et se révèlent à la majorité. Un militantisme homosexuel plus radical va voir le jour avec le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR ) créé en 1971 peu après l’émission animée par Ménie Grégoire, salle Pleyel, intitulée « L’homosexualité ce douloureux problème » et ayant été interrompue suite à l’intervention d’un nombre important de militant(e)s féministes et homosexuel(le)s. Dans son « Rapport contre la normalité » paru en 1971 et rapidement interdit, le FHAR reprend l’article d’Arcadie traitant des triangles roses. Ainsi, comme l’analyse Le Bitoux ( op. cit., p. 192) « Cette génération issue de mai 1968, bien que dépouillée d’éléments tangibles, comprend l’importance, le sens de ce charnier caché, esquivé, confisqué, et souhaite s’en saisir comme l’ancrage même, face à la pire des haines sociales, de sa condition historique dans le siècle ». Toute-fois, bien que ce témoignage obtienne un impact plus important, cette époque nécessitant une mobilisation en priorité sur le présent et non sur le passé, le mouvement militant naissant ne se saisit pas pleinement de ce fait historique.
Les premiers dépôts de gerbes du mouvement homosexuel, pour la Journée nationale du souvenir de la déportation, débutent au milieu des années 1970. Ces actions sont considérées comme inopportunes et il est rapporté qu’« une personne se présentant comme responsable d’une association de déportés a détruit la gerbe en prétendant qu’elle salissait la mémoire des millions de martyrs du nazisme » (Rouge, 30 avril 1976 cité par Le Bitoux, op. cit., p. 193). Alors, par mesure de protection, le monument de l’île de la Cité est clôturé de grilles infranchissables. En mars 1979, paraît dans les kiosques un nouveau mensuel homosexuel Gai Pied fondé par Jean Le Bitoux dont la maison d’édition se nomme ETR, Éditions du Triangle Rose. Le 27 avril 1980, une délégation d’homosexuels tente encore une fois de déposer une gerbe à la mémoire des déportés pour homosexualité, avec autorisation de la Préfecture, lors de la Journée nationale du souvenir de la déportation. La gerbe est piétinée et les militants sont pour la plupart arrêtés (Le Bitoux, op. cit., p. 200). Ce n’est qu’en 1981 que paraît en France, le témoignage d’un homosexuel autrichien déporté, Heinz Heger, Les hommes au triangle rose, journal d’un déporté homosexuel, sorti en 1972 outre Rhin. S’inspirant de cet ouvrage, Martin Sherman qui se définit comme juif et homosexuel, écrit une pièce de théâtre « Bent » qui est jouée à Londres d’abord en 1979, puis à Paris en 1981. En 1982, après quarante ans de silence, Pierre Seel témoigne dans Gai Pied de sa déportation pour homosexualité en mai 1941. En 1989, Michael Pollak dans un ouvrage collectif dirigé par François Bédarida aborde la répression et la déportation des homosexuels parmi tous les autres groupes concernés. La même année, François Bédarida dans « Le génocide et le nazisme » traitant du système de classification dans les camps de concentration évoque les triangles roses portés par les homosexuels. Par ailleurs, discutant des effectifs des détenus ainsi que de la mortalité dans les camps, il avance un taux de mortalité particulièrement élevé pour cette population : « le taux de mortalité a varié en fonction des catégories de déportés : plus élevé chez les « politiques », c’est-à-dire chez les résistants, il a atteint 60 % dans le cas des homosexuels (ceux-ci, qualifiés de « délinquants sexuels » et coupables de « porter atteinte moralement, physiquement et matériellement au peuple allemand » étaient depuis 1935 passibles de dix ans de travaux forcés et dans certains cas d’internement à vie) » (Bédarida, 1989/1992, p. 53). Et en 1988, paraît Le triangle rose, la déportation des homosexuels de Jean Boisson, militant gay, qui avance alors un chiffre de un million de victimes pour homosexualité, jugé excessif depuis [3]. La volonté de briser le silence autour de ces victimes est probablement à l’origine de cet excès. Silence qui d’ailleurs perdure depuis, dans la mesure où Pierre Seel ne publie ses mémoires qu’en 1994 Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel. Rien de significatif dans l’intervalle n’est produit en France, écrit ou audiovisuel, malgré la constance des militants homosexuels dans leur volonté d’être reconnus lors des cérémonies du souvenir de la déportation. Ils sont presque systématiquement écartés et injuriés; des courriers menaçants d’associations d’anciens déportés sont envoyés aux responsables du mouvement homosexuel (Le Bitoux, 2002). Le milieu des années 1990 et le début 2000 voient, par contre s’amorcer une recrudescence des ouvrages sur ce thème. En 1999, c’est un documentaire de Rob Epstein et Jeffrey Friedman Le paragraphe 175; en 2000, un ouvrage collectif dirigé par Philippe Mesnard présente un article de Michel Celse et Pierre Zaoui à ce propos « Négation, dénégation : la question des triangles roses », et un recueil de témoignages La déportation des homosexuels de Lutz Van Dijk, philosophe, est publié (première publication en Allemagne en 1992) ; enfin en 2002, Les oubliés de la mémoire écrit par Jean Le Bitoux, journaliste et militant homosexuel, paraît. Hors de la France, si dès 1987, est érigé à Amsterdam un triangle de marbre rose descendant par paliers successifs dans un des principaux canaux du centre-ville, ce n’est que pendant les années 1990 que divers monuments et plaques seront installés un peu partout (Le Bitoux, op. cit. ), marquant la progression des revendications. Pour exemple, il est prévu en août 2003 que la ville britannique de Manchester appose à différents coins de rue, une vingtaine de plaques roses commémoratives.
« Il s’agit de reconnaître la contribution des homosexuels, bi et transsexuels à l’histoire et à l’héritage culturel de notre ville et de notre pays,explique Christopher Hodgson, organisateur de l’événement » ( Télérama, 12 mars 2003, p. 20).
En France, les commémorations lors de la Journée nationale de la déportation fin avril se font parfois plus calmes à la fin des années 1990. Depuis 2001, dans certaines villes (Paris, Lille et en 2003 pour Marseille et Poitiers) les militants homosexuels font partie des officiels ce qui leur était jusqu’à présent refusé et la déportation des homosexuels est publiquement évoquée (Libération, 30 avril 2001; Têtu, avril 2003). Certains politiques et certains responsables ou membres d’associations d’anciens déportés commencent même à s’associer aux hommages des militants homosexuels qui ont lieu après le dépôt de gerbe officiel. C’est le cas à Rennes, Marseille ou Montpellier lors des cérémonies d’avril 2002 et 2003 (Têtu, avril 2003).
Ainsi, nous voyons poindre progressivement une reconnaissance de la situation particulière vécue par les homosexuels durant la Seconde Guerre mondiale au travers de la mise en évidence d’une déportation pour cause d’homosexualité. Ce qui transparaît à travers cette analyse succincte des événements, c’est le passage du silence des homosexuels vers leur parole. Dans cette quête de la parole autour de la déportation homosexuelle, nous percevons un enjeu identitaire. En effet, la mémoire collective de la minorité homosexuelle ainsi élaborée va pouvoir jouer sa fonction identitaire en rendant très explicitement visible le groupe et en l’ancrant dans la réalité sociale et historique. Toutefois, la question qui se pose du point de vue de la dynamique identitaire est le caractère négatif de ce fait historique à partir duquel les homosexuels se fondent pour compléter leur mémoire collective et pour exister vis-à-vis de la majorité.
Nous pensons en fait qu’au-delà de la question identitaire, se joue la position des groupes. En effet, la volonté sous-jacente de la minorité homosexuelle est d’affirmer son existence au même titre que les autres communautés participant à la société. Il s’agit donc pour la minorité de tenter de se positionner au même niveau que les autres groupes, ce qui est précisément l’effet recherché dans le cadre officiel des cérémonies nationales de la déportation. Le refus des associations d’anciens déportés et des hommes politiques illustre d’ailleurs parfaitement le rapport de pouvoir qui a lieu. Ce que refusent ces associations et ces hommes politiques, ce n’est pas tant la participation aux cérémonies et l’existence historique d’une déportation homosexuelle, que le traitement équivalent des différents groupes qui s’ensuivrait, amenant à termes à un repositionnement des groupes au même niveau. Ce qui ne peut être accepté tant cela remet en question la place des homosexuels dans la société actuelle.
Ainsi, l’élaboration d’une mémoire par le groupe constitue un outil de légitimation par la production d’une relecture et d’une reconstruction de l’histoire. De la sorte, se rappeler au bon souvenir de la majorité revient pour la minorité homosexuelle à se placer au même plan que cette majorité hétérosexuelle quel(s) que soi(en)t le (les) groupe(s) d’appartenance au nom duquel (desquels) ses membres ont été déportés. L’utilisation du témoignage grâce à la réalité du vécu vient soutenir ces discours militants et/ou scientifiques donnant sa place à la minorité (Viaud, 2002). Les ouvrages de Heinz Heger et Pierre Seel, le recueil de onze témoignages paru en 2000 sont autant d’indices de l’importance de cette forme de mémoire ainsi que de la position occupée dans l’espace social à travers la parole. Car le silence des déportés homosexuels revenait à nier l’existence de la minorité tandis que la parole la fait accéder à une place.
L’exemple de deux associations ayant utilisé comme emblème le triangle rose mais sous deux optiques différentes éclaire notre approche. La première, l’association Act-Up qui signifie Aids Coalition To Unleash Power [4], créée en 1987 à New York adopte pour emblème le triangle rose mais en le renversant, comme on retourne une arme contre son oppresseur. D’ailleurs l’association, à l’époque, avait opté pour le slogan « Le sida est notre holocauste » (Martel, 1996). En juillet 1989, Act-Up Paris est importé des États-Unis reprenant le même triangle rose pointe vers le haut. La volonté ici est très clairement de transformer en positif un aspect négatif et douloureux de l’histoire. Sont alors inscrits dans la mémoire collective du groupe bien sûr les moments historiques de souffrance mais aussi, changés en symboles positifs, la lutte et l’avènement du groupe.
La seconde, le Centre gai et lesbien (CGL ) né à Paris en mars 1994 prend pour symbole le triangle rose mais cette fois-ci pointe vers le bas, tel que le portaient les déportés. La volonté est là plutôt de rappeler constamment la condition des homosexuels. À l’image de ce qu’ils ont vécu au cours de l’histoire, les gays sont de nos jours toujours victimes de discriminations. L’association laisse alors apparaître la nécessité de continuer la lutte. L’usage du triangle rose tel que l’histoire l’a employé, constitue donc un appel à la résistance.
Finalement ces deux associations utilisent un fait d’histoire pour asseoir le présent de la communauté. Elles rappellent à tous que les homosexuels font partie de l’histoire au même titre que les autres puisqu’ils ont été déportés au motif d’homosexualité ; ils sont donc partie prenante de la société.
La problématique identitaire semble très clairement au centre de ces discours dans la mesure où la volonté est affichée de proposer aux nouvelles générations des repères – exister aux yeux des autres. Cependant, la positivité de ces repères peut être interrogée dans la mesure où l’événement historique concerné est négatif, porteur de douleur et de souffrance. Comment alors se doter d’une identité positive ? C’est que se fondant sur cette revendication historique, se joue en fait une tentative de modification des relations de pouvoir entre groupes, au travers de l’élaboration d’une mémoire collective (Viaud, 2002). La minorité homosexuelle vise en récupérant la parole dont elle avait été dépossédée au sortir de la guerre, l’égalité de positionnement face aux groupes majoritaires.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  HAAS, V. 2002. « Approche psychosociale d’une reconstruction historique. Le cas vichyssois », Les cahiers internationaux de psychologie sociale, 53, 1,32-45.
·  HALBWACHS, M. 1994. Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Albin Michel ( 1re édition 1925).
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·  RATEAU, P.; ROUQUETTE, M.-L. 2002. « Hier est aujourd’hui. Deux exemples d’actualisation des souvenirs », dans S. Laurens; N. Roussiau (sous la direction de) La mémoire sociale. Identités et représentations sociales, Rennes, PUR, p. 97-106.
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·  VAN DIJK, L. 2000. La déportation des homosexuels. Onze témoignages. Allemagne 1933-1945, H et O Éditions.
·  VIAUD, J. 2002. « Contribution à l’actualisation de la notion de mémoire collective », dans S. Laurens et N. Roussiau (sous la direction de), La mémoire sociale. Identités et représentations sociales. Rennes, PUR, p. 21-32.
·  WELZER-LANG, D. 1994. « L’homophobie : la face cachée du masculin », dans D. WelzerLang, P. Dutey et M. Dorais (sous la direction de) La peur de l’autre en soi. Du sexisme à l’homophobie, Montréal, VLB éditeur, p. 13-91.
 
NOTES
 
[1] Ce système ne touchait que l’homosexualité masculine, la seule réprimée par le droit allemand (paragraphe 175 datant de 1870) et le droit français (article 331-2 du Code pénal datant de 1942). Ainsi, les lesbiennes n’étaient pas déportées pour fait d’homosexualité, mais parce qu’elles étaient considérées comme asociales. Elles portaient alors le triangle noir. Là encore, il apparaît que l’homosexualité féminine renvoie pour beaucoup à la position de la femme dans la société, et non directement à l’homosexualité.
[2] L’article paru dans Le nouvel observateur du 10 janvier 1972 « Je m’appelle Guy Hocquenghem. J’ai 25 ans… » aura un effet historique sur la minorité homosexuelle et sur le militantisme gay.
[3] Pour plus de précisions sur les chiffres avancés R. Plant, The Pink triangle, The Nazi War against homosexuals, New York, H. Holt, 1986 ; F. Rector, The Nazi Extermination of Homosexuals, New York, Stein & day, 1980.
[4] Une traduction possible est « Coalition du sida pour le déchaînement du pouvoir » (Martel, 1996, p. 327).
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