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I.S.B.N.274920237X
172 pages

p. 93 à 104
doi: en cours

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no80 2003/2

2003 Connexions

La crise de la vache folle : « psychose », contestation, mémoire et amnésie

Estelle Masson université de Bretagne occidentale, CRSPY. Claude Fischler EHESS, CETSAH Stéphane Laurens Université Rennes II Jocelyn Raude EHESS, CETSAH.
Les phénomènes de crises alimentaires et la chute des consommations qui les accompagne sont fréquemment décrits, en particulier dans les médias, comme des manifestations « d’irrationalité » (peur, panique, « psychose »), sans rapport avec le risque « réel » évalué selon des critères probabilistes. Des travaux empiriques menés à l’occasion de la deuxième crise de la « vache folle » ( 2000-2001) montrent que les citoyensconsommateurs ne se bornent pas à évaluer les risques : dégoût, jugement moral, indignation, réprobation les conduisent parfois à la contestation de l’ordre socio-économique contemporain. Les données recueillies à l’occasion de quatre focus groups et d’une enquête approfondie par questionnaire téléphonique sur échantillon national représentatif en janvier 2001, soit « à chaud » pendant la deuxième crise dite de la vache folle, montrent que les personnes interrogées justifient souvent leur abstention de consommation par une protestation ou une révolte, présentée éventuellement comme un véritable boycott. De novembre 2000 au printemps 2001, les interviewés manifestent une grande véhémence contre l’utilisation des farines animales ou le fait qu’on ait « transformé des herbivores en carnivores ». Mais quelques mois plus tard, les participants à des focus groups semblent avoir « oublié » pourquoi ils ont un temps boycotté le bœuf. Ils restituent à leur tour un discours de « psychose collective » rebrassant et agrégeant les images de cette crise et celles d’autres crises (fièvre aphteuse). La mémoire individuelle a fait place à la mémoire collective. Crises associated with food safety and the consecutive drops in consumption have often been referred to as « food scares » or « food panics » or even, in the french media, « collective psychosis ». They have typically been described as irrational in view of the scientific, probabilistic evaluation of risk. Empirical work conducted on the occasion of the second BSE crisis ( 2000-2001) showed that consumers did not just perform an evaluation of risk. They also displayed disgust, moral judgments and outrage and they were sometimes led to make manifest their disapproval of some aspects of the contemporary socioeconomic order. Data from four focus groups and a national survey on a representative sample of 1000 subjects collected in January of 2001, still at a high point in the crisis, show that subjects often describe quitting beef following the mad cow crisis as an act of protest or even a boycott. Between November 2001 and the Spring of 2001, interviewees were highly indignant against the use of MBM (Meat and Bone Meal) in animal feed and complained that « herbivores have been turned into carnivores ». A few months later, participants in focus groups seemed to habe « forgotten » why they once boycotted beef. They now seemed to have internalized the view that the crisis was panic and irrationality and they indiscriminately mixed images from this crisis with those from other ones, such as the foot and mouth disease epidemic or the first BSE crisis. Collective memory replaces individual memory.
 
Introduction
 
 
La crise dite de la vache folle a fréquemment été fréquentée par les médias, les producteurs et les politiques, comme relevant de la « psychose collective ». La chute brutale de la consommation de viande était interprétée comme une manifestation de peur, éventuellement de panique aveugle, excessive, voire irrationnelle au regard des évaluations scientifiques du risque de transmission à l’homme de l’agent responsable de la maladie de la vache folle. Cependant, pour comprendre les phénomènes de crises alimentaires, la notion d’irrationnel pose plus de questions qu’elle n’en résout. D’une part, en matière d’alimentation, rien ne permet d’affirmer que les comportements humains sont régis par une rationalité qui se ramènerait à la statistique probabiliste. Les travaux sur la question concluent que ces modèles normatifs ne sont pas ou ne sont pas seulement la base des décisions des acteurs et qu’il peut exister différents niveaux et formes de rationalité (« bounded rationality ») (Simon, 1983 ; Tversky et Kahneman, 1974 ; Slovic, 1987). D’autre part, parler de « psychose collective », revient à insister sur les facteurs inconscients comme l’a longtemps fait la psychologie collective, dans une logique qui fait de l’homme le jouet passif de forces irrationnelles. De la même manière que Moscovici ( 1979), à propos de l’influence, a opposé le sujet actif au récepteur passif, on peut ici proposer une logique autre : davantage qu’une réaction de peur, irrationnelle, non maîtrisée, non comprise, ou concurremment avec elle, l’analyse des attitudes et représentations liées à la maladie de la vache folle révèle des prises de position affirmées, construites, conscientes. Elles portent non seulement sur la cause supputée de la maladie (l’introduction des farines animales dans l’alimentation des bovins), mais aussi sur les acteurs de la crise (fabricants de farines, éleveurs, pouvoirs publics… ) et s’étendent à des questions relevant de la morale. Dès lors, la crise peut également être comprise comme l’émergence d’un mouvement de contestation latent. Plus largement, nous tenterons de montrer ici que la perception aiguë du risque alimentaire qui s’est manifestée au cours de la crise dite de la vache folle constitue une expression du rapport de l’individu à ce qu’il mange, mais aussi, à travers ce qu’il mange et au-delà, à la sphère du social, du politique et de l’éthique (Douglas et Wildavsky, 1982 ; Douglas, 1990).
Les résultats d’une enquête sur un échantillon représentatif de la population française (N = 916) réalisée en janvier 2001 (en période de crise) et de quatre focus groups réalisés par la suite éclairent les modifications observées dans la consommation de viande et les consommations alimentaires en général; ils font apparaître aussi des attitudes de défiance et de contestation, des jugements relevant du moral et du politique. Au-delà de la peur, c’est aussi l’indignation qui motive l’abstention (ou la réduction) de la consommation de viande de bœuf. La crise ne résulte pas seulement d’une peur « irraisonnée » face à un risque évalué diversement par les experts : elle est aussi un temps de cristallisation du mécontentement, ou plutôt de mécontentements divers. Les dimensions éthique et politique deviennent centrales et l’indignation exacerbée.
Il n’est pas indifférent que la consommation de viande soit au centre de la crise : anthropologiquement, le végétarisme peut porter en lui le sens d’une contestation, d’un refus de l’ordre existant : ce fut souvent le cas dans l’histoire, comme le montre par exemple, dans la Grèce antique, le refus du banquet sacrificiel par la secte des Pythagoriciens (Detienne, 1979). On peut légitimement se demander dans quelle mesure la chute de la consommation de bœuf ne relève pas pour partie d’un phénomène analogue. En décidant de ne plus manger de la viande de bœuf, il apparaît que certains mangeurs, outre leur peur (et leur dégoût), expriment également leur colère, leur indignation, leur réprobation face à l’évolution des techniques d’élevage et des pratiques qui y sont associées, jugées immorales, au motif qu’elles lèsent le plus grand nombre au profit d’une minorité de riches et d’une « poignée de multinationales ». Mais plus encore, il semble que certains mangeurs utilisent l’abstention de viande pour manifester leur réprobation de ce qu’ils jugent être une transgression de l’ordre naturel : « avoir rendu des herbivores carnivores », « avoir transformé des vaches en cannibales », refusant de la sorte de devenir, par l’estomac, complices d’un crime qu’ils réprouvent (Lévi-Strauss, 2001).
Mais lorsque la consommation remonte, revient à son niveau antérieur, que reste-t-il de cette contestation ? Quelle mémoire en conserveront les consommateurs quelques mois après la crise ?
 
Peur irraisonnée ou prudence bien mesurée ? « Dans le doute, abstiens-toi »
 
 
Crise économique, chute de la consommation et évocation d’une « psychose collective »
L’annonce en mars 1996 de la transmissibilité de l’ESB à l’homme marque pour la France (la Grande-Bretagne l’avait précédée de loin à cet égard) l’entrée dans le champ social de la « vache folle » et de la maladie du même nom, entrée qui déclenche immédiatement une crise éponyme. Dans la période qui suit la déclaration du ministre de la Santé au Parlement britannique, il est surtout question de problèmes de santé publique et des répercussions économiques et politiques qu’elles entraînent, à l’échelon européen et même mondial. Le gouvernement français, suivi par un nombre croissant de pays, instaure un embargo sur le bœuf britannique. La cause de l’apparition de la maladie, identifiée par les épidémiologistes britanniques (du bétail nourri par des farines de viande et d’os, ou « farines animales » contaminées), soulève l’indignation des consommateurs et la crainte de la maladie conduit nombre d’entre eux à réduire, voire à abandonner complètement leur consommation de produits d’origine bovine. La crise se mesure à l’aune d’indicateurs économiques : inflexion de la courbe des ventes des produits d’origine bovine (la consommation chute très fortement dans toute l’Europe), difficultés de certaines professions (en France, les tripiers sont très gravement frappés), effondrement des cours jusqu’en amont de la filière, dans le marché des animaux sur pieds. Les solutions avancées pour tenter d’enrayer la crise sont présentées comme les mesures sanitaires à même d’éradiquer le risque de contamination pour les consommateurs français (l’embargo sur le bœuf britannique, l’interdiction des farines animales dans l’alimentation des bovins, l’abattage des troupeaux comportant au moins un animal contaminé, la mise en place d’une certification pour la viande d’origine française, etc.). C’est à propos de la chute de la consommation, de plus de 20 % en France, de 50 à 70 % dans certains pays (moindres consommateurs de bœuf, comme l’Allemagne et la Grèce) que la presse parle de « panique » chez les consommateurs.
En octobre-novembre 2000, la « seconde crise de la vache folle » se traduit par l’infléchissement (encore plus marqué en France que la première fois) des mêmes indicateurs économiques. Mais elle est d’entrée présentée par les médias, par les politiques, par les professionnels touchés, comme une crise de la « rationalité » des consommateurs. L’expression « psychose collective » devient pratiquement synonyme de « crise de la vache folle ». Soudain, des problèmes relevant de la psychologie collective prennent le devant de la scène : les vache sont folles mais ce qui semble inquiéter le plus, c’est la panique qui semble s’être emparée brutalement des consommateurs et cela, officiellement, sans raison valable. En effet, contrairement à ce qui s’était produit en 1996, la seconde « crise » n’était liée à l’annonce d’aucune révélation, d’aucune découverte scientifique notable. L’incident déclencheur était qu’un animal malade avait été détecté juste avant son entrée à l’abattoir. Le dispositif de dépistage avait donc fonctionné. Mais d’autres animaux du même troupeau qui, selon la réglementation en vigueur à l’époque, auraient dû être abattus et détruits, étaient déjà entrés dans la chaîne alimentaire ou s’étaient dangereusement rapproché de l’assiette des consommateurs. Ne plus manger de viande de bœuf est apparu alors, a été présenté, comme le symptôme commun à tous ceux qui se seraient laissé contaminés par le mouvement de panique.
La caractérisation de la « psychose » s’appuyait sur le fait que les risques de contamination via la consommation de produits carnés apparaissaient faibles, que, si risques il y avait, ils étaient moins importants à cette date (du fait des mesures prises à la suite de la première crise) qu’ils ne l’avaient été auparavant et que, de toute manière, le tissu musculaire (donc la viande rouge) n’était pas un produit à risque. Nous allons le voir, ces « savoirs » étaient alors en fait largement répandus en France. Tout être « rationnel » aurait dû, selon ceux qui dénonçaient le phénomène, continuer à manger de la viande de bœuf. S’il est vrai que, en matière d’alimentation, la « pensée magique » est une dimension majeure de notre rapport au comestible (Fischler, 1994), il reste qu’on peut s’interroger sur l’irrationalité d’une conduite consistant à manger autre chose que précisément les produits au-dessus desquels planent le doute et l’hypothèse d’un risque, aussi minime soit-il, dans une société où les denrées comestibles sont nombreuses et variées. Le « dans le doute abstiens-toi », à condition qu’il n’entraîne pas pour celui qui y sacrifie une privation trop lourde, n’apparaît pas comme un calcul fondamentalement absurde. En l’occurrence, le bénéfice paraît important : se protéger, même magiquement, d’une maladie mystérieuse, terrifiante et toujours mortelle.
 
Savoir n’empêche pas d’être inquiet
 
 
Les résultats de l’enquête réalisée en janvier 2001 (Flahaut et al., 2001) auprès d’un échantillon (n = 916) représentatif de la population adulte française montrent que si, à cette date, 89 % des personnes interrogées savaient que la maladie de la vache folle était transmissible à l’homme, une large majorité d’entre eux avait plutôt tendance à envisager le risque d’être contaminé avec une certaine retenue. Ainsi, 61 % considéraient que le risque d’être contaminé était très faible pour l’homme et 62 % pensaient, conformément au discours rationnelofficiel, qu’il était moins dangereux de manger de la viande à ce moment que dix ans auparavant. Selon 66 % des personnes interrogées, toutes les mesures raisonnablement envisageables pour endiguer la maladie de la vache folle avaient été prises au moment de l’enquête. Surtout, 68 % pensaient que les morceaux potentiellement dangereux n’étaient plus vendus et près des deux tiers ne pensaient pas que la viande de bœuf (le muscle) puisse transmettre la maladie. Mais ce « savoir » n’empêchait pas une large majorité d’être inquiète à un niveau ou à un autre. En effet, si seules 42 % des personnes interrogées se déclaraient préoccupées pour elles-mêmes par la maladie de la vache folle, elles étaient 65 % à reconnaître l’être pour leurs enfants (ou les enfants de leur famille). La crainte d’avoir été contaminé par le passé était aussi, à ce moment, assez largement répandue ( 45 % se disaient d’accord avec la proposition : « J’ai de quoi m’inquiéter car je suis peut-être déjà contaminé par la maladie. »)
Mais peut-on juger cette inquiétude illégitime dans un contexte marqué par l’apparition d’une maladie mortelle et incurable, sur laquelle les connaissances scientifiques sont réputées parcellaires et controversées, et où l’évaluation de l’impact épidémiologique est encore très imprécise (de quelques dizaines à 136000 selon Ghani et al., 2000) ? 66 % des personnes interrogées considéraient que « réduire sa consommation de bœuf était légitime car on ne disposait pas de toutes les connaissances pour se prémunir du risque », sans que, pour autant, l’abstention soit perçue comme une mesure de prophylaxie véritablement pertinente. En effet, seuls 18 % des interviewés se disaient tout à fait d’accord avec la proposition : « La meilleure garantie contre la maladie de la vache folle est de ne plus manger de viande de bœuf du tout. »
Davantage que « contaminés » par un mouvement de peur panique, il semble que, au moment de l’enquête, les consommateurs étaient devenus plus attentifs à tout ce qui concernait la viande de bœuf. L’annonce de nouvelles mesures sanitaires rassurait et inquiétait simultanément car si elles tendaient à affirmer que les produits d’origine bovine commercialisées étaient sans risque, elles rappelaient aussi l’existence du risque et conduisaient les mangeurs à osciller entre une attitude confiante et méfiante. Cette ambivalence est particulièrement saillante dans l’évaluation faite par les personnes interrogées par deux propositions suivantes. 72% se déclaraient d’accord avec : « On apprend régulièrement que de nouvelles parties de bœuf sont interdites à la consommation : c’est rassurant car c’est la preuve que la viande est aujourd’hui sous haute surveillance », et simultanément 74 % se déclaraient d’accord avec la même proposition arrivant à la conclusion opposée : « C’est inquiétant car cela montre que l’on découvre de nouveaux dangers. »
 
La crise de la vache folle : cristallisation des angoisses des mangeurs sur un aliment spécifique ?
 
 
L’inquiétude à l’égard de la viande de bœuf ne saurait être convenablement appréhendée sans être située dans le contexte des différentes crises alimentaires (Apfelbaum, 1998) et polémiques (par exemple, celle liée aux OGM ) qui ont marqué ces dernières décennies et les dernières années en particulier. Face à ces crises, les consommateurs se sentent impuissants; le plus souvent, lorsqu’ils apprennent l’existence d’un risque ou d’un problème, les denrées incriminées ont déjà été (en partie tout au moins) consommées (particulièrement dans le cas de la vache folle). Ces événements ont fortement ébranlé les Français et c’est l’alimentation en général qui semble touchée car tout est perçu comme susceptible de se révéler, a posteriori dangereux. 67 % des personnes interrogées en janvier 2001 se déclarent d’accord avec la proposition : « Aujourd’hui, on ne sait plus quoi acheter pour ne pas s’empoisonner » et surtout 82 % considèrent que « de nos jours, on ne sait plus ce qu’on mange ». La seconde crise de la vache folle, davantage et en même temps que la peur irraisonnée d’une maladie mystérieuse, est aussi le révélateur de l’inquiétude des Français vis-à-vis de l’alimentation moderne ( 66 % pensent que « la crise de la vache folle traduit l’inquiétude du consommateur vis-à-vis de l’alimentation moderne »). Selon cette hypothèse, leur inquiétude latente se serait, du fait de la prégnance médiatique d’informations relatives à la maladie de la vache folle, cristallisée sur un aliment particulier, la viande de bœuf, et traduite par des comportements d’évitements des produits d’origine bovine.
Mais cette hypothèse ne suffit pas à expliquer pourquoi, selon l’indice de changement que nous avons construit à partir des consommations alimentaires rapportées (voir Flahaut et al., 2001), 84 % des interviewés reconnaissent avoir modifié leurs consommations alimentaires alors que seuls 41 % pensent qu’on peut éviter la maladie de la vache folle par des précautions individuelles.
 
L’abstention de viande comme forme de contestation
 
 
Culture et choix alimentaires
Outre la peur, qu’est-ce qui motive l’abstention de certaines denrées alimentaires ? Manger ou ne pas manger un aliment n’est pas qu’une affaire de choix individuel, mais est aussi une affaire de culture. Parmi l’ensemble des denrées biologiquement mangeables, seules certaines, dans une société donnée, sont culturellement comestibles (Fischler, 1990). Les spécificités des consommations alimentaires ont souvent été utilisées pour stigmatiser l’altérité (les Anglais appellent les Français « frogs », les Français appellent les Italiens « macaronis », etc.), mais elles ont aussi été utilisées délibérément par certaines minorités pour se distinguer des autres. En refusant de consommer certaines denrées, ces groupes signifient aux autres membres de la société l’existence d’une différence. Parmi ces denrées, la viande tient une place tout à fait particulière car si, comme le rappelle Claude Lévi-Strauss, « tuer des êtres vivants pour s’en nourrir pose aux humains, qu’ils en soient conscients ou non, un problème philosophique que toutes sociétés ont tenté de résoudre » (Lévi-Strauss, 2001), sa consommation s’est, tout au long de l’histoire, inscrite dans des systèmes de règles et de codes qui, non seulement tendaient à en réglementer la consommation, mais aussi étaient l’expression de rapports sociaux, politiques et religieux au sein d’une société (Aymard, 1997 ; Montanari, 1995).
Ainsi, dans la Grèce antique, le végétarisme pratiqué par les sectes pythagoricienne et orphique conduisait les membres à refuser de participer aux banquets sacrificiels, au cours desquels, à l’issue d’un sacrifice religieux, la viande était consommée. Le banquet sacrificiel symbolisant l’ordre général et la hiérarchie sociale de la cité, ce refus manifestait une fondamentale contestation de l’ordre établi (Detienne, 1979). Plus près de nous, le végétarisme anglais, né au XVIIIe siècle dans des couches issues de l’aristocratie comprenant des libéraux proches de la Fabian Society et des membres du clergé anglican (Ouedraogo), participa, dans les mouvements romantiques du XIXe siècle, à une critique du progrès scientifique (Boy, 1999). Les consommations alimentaires, ou le refus de consommer certaines denrées (en particulier carnées), peuvent donc aussi être appréhendés comme le moyen de manifester une prise de position, comme une forme de contestation. Allons plus loin : l’abstention de nourriture est, de toute éternité, une forme de protestation à la fois première et suprême : on refuse de manger à la table de qui l’on réprouve (« pour manger avec le diable, il faut une longue cuillère ») et la grève de la faim est l’ultime moyen de pression et de résistance – d’autant que de façon apparemment universelle, le jeûne est symboliquement purificateur, il élève, éloigne les humains de ce qui peut les tirer du côté de l’animalité, les rapproche du spirituel et du divin. Il y a là une piste pour mieux comprendre pourquoi certains consommateurs se sont détournés des produits d’origine bovine alors qu’ils n’apparaissaient pas, nécessairement, durant l’enquête, particulièrement inquiets des risques liés à la maladie de la vache folle : plus que l’inquiétude, c’est l’indignation qui semble faire consensus dans la deuxième crise de la vache folle.
 
Le choc d’une transgression jugée révoltante
 
 
Ce qui soulève l’indignation des consommateurs, c’est la cause supposée de la maladie. 93 % des personnes interrogées pensaient, au moment de l’enquête, que la maladie de la vache folle était due aux farines contaminées et l’origine de la maladie suscite une forte réprobation car elle est perçue comme la sanction d’une transgression de l’ordre naturel. Dès la première crise, en 1996, le caractère profondément choquant de la transgression transparaissait dans des formules comme : « On a transformé des herbivores en carnivores », ou pis, « en cannibales » (Fischler, 1998). Cinq ans plus tard, 87 % des interviewés jugeaient toujours qu’il était choquant d’avoir rendu des herbivores carnivores. Cette transgression était d’autant plus mal acceptée qu’elle était perçue comme ayant été motivée par des raisons économiques relevant de l’intérêt égoïste d’une minorité au mépris de l’intérêt général. Selon 81 % des interviewés, la maladie de la vache folle était liée à « une recherche aveugle de profit » et 91 % jugeaient que l’on se souciait « plus du profit que des risques pour la population ». Ainsi, pour une large part de l’échantillon, la perception des causes de la maladie de la vache folle renvoyait à la figure séculaire de l’apprenti sorcier et s’enracinait dans le même imaginaire que celui qui est associé aux représentations des OGM : une minorité particulièrement avide et/ou inconsciente génère des monstres et met en péril la collectivité en offensant la nature (Wagner et Kronberger, 2002).
 
S’abstenir de bœuf pour manifester son désaccord ?
 
 
Dès lors, la viande de bœuf n’est pas seulement perçue comme un produit potentiellement dangereux dans le sens où elle risque de transmettre à l’homme l’agent infectant. Elle apparaît aussi comme un produit impur, souillé (Douglas, 1967) par une grave transgression de l’ordre naturel. Elle est stigmatisée, au sens de Goffmann ( 1968). Refuser d’incorporer un tel aliment, c’est donc vouloir, au moins inconsciemment, se prémunie de la souillure dont il est marqué (car « on est ce que l’on mange »); refuser de le consommer, c’est aussi refuser délibérément d’être, par l’estomac, complice d’une transgression que l’on réprouve. Au cours de focus groups réalisés au plus fort de la crise (décembre 2000), des voix s’élevaient pour exprimer ce point de vue : « Moi, j’ai jamais demandé à ce qu’on nourrisse les vaches avec des farines; ceux qui ont décidé ça n’ont qu’à les manger eux-mêmes maintenant. »
À l’opposé d’un consommateur victime passive qui ingurgiterait sans se poser de questions tous les produits disponibles sur le marché, émergeait peu à peu l’idée d’un consommateur citoyen et responsable qui, par ses choix alimentaires, était susceptible d’influer sur les conditions de production et d’élevage. Ces consommateurs se présentaient comme des acteurs capables de peser par leur action individuelle sur les leviers économiques de l’offre et de la demande. Dans leur discours, l’évitement des produits d’origine bovine était rebaptisé « boycott » et il apparaissait bien souvent que ce boycott était sélectif : il ne portait pas sur l’ensemble de la production de viande de bœuf, mais visait exclusivement les produits suspectés d’être issus d’élevages intensifs perçus comme préoccupés uniquement de productivité et de rentabilité. À l’inverse, la viande provenant d’animaux ayant été élevés de façon « traditionnelle », devait être recherchée et sa consommation était présentée comme un soutien aux éleveurs qui avaient su résister à la tentation de produire plus au détriment de la qualité, de la sécurité mais aussi du « bien-être animal ». Pour ces consommateurs-citoyens, la crise de la vache folle ne se réduisait pas à la (re)découverte de l’existence d’un risque sanitaire pour l’homme : elle déclenchait ou révélait également une prise de conscience, ouvrait un débat de dimension éthique et morale qui interrogeait la place de l’homme dans la création, le rapport de l’homme à la nature et posait la question de ses droits et devoirs à l’égard de l’environnement et des autres espèces animales.
Bien que ces aspects n’aient pas été mesurés directement dans l’enquête quantitative, ils apparaissaient dès que des questions ouvertes laissaient l’opportunité aux interviewés de s’exprimer librement. Ce fut notamment le cas dans les réponses données à la question ouverte : « Pensez-vous qu’il existe d’autres mesures efficaces pour lutter contre la maladie de la vache folle ? » qui faisait suite à une série d’items portant sur des mesures sanitaires prises ou susceptibles d’avoir été prises pour endiguer la maladie. Un plaidoyer pour une remise en question des conditions de la production agricole en général et des techniques d’élevage en particulier se dessinait au fil des réponses et se structurait autour de deux thématiques clefs : d’une part le respect des animaux et de la nature, d’autre part la responsabilisation des acteurs tout au long de la chaîne alimentaire.
Comme le montrent quelques extraits de réponses, la thématique du respect des animaux et de la (leur) nature était mobilisée pour condamner les techniques modernes et prôner un retour à des façons de faire perçues comme « traditionnelles » et « naturelles » et où l’homme ne s’arrogeait pas, aux détriments des animaux, des droits sur la nature : « Faire manger à tous les animaux ce qu’ils ont mangé depuis des siècles ; revenir comme dans le temps, laisser manger la vache de l’herbe et les porcs des céréales et de l’herbe, redonner correctement à manger aux animaux ; changer radicalement l’alimentation de tous les animaux d’élevage en respectant leur régime alimentaire ; interdire l’élevage intensif de toutes les volailles, de tous les animaux ; redonner la nature aux bêtes. »
Respecter l’animal pour ce qu’il est, des élevages plus petits et des nourritures adaptées à l’ancienne : « Arrêter la production massive, on redonne la nature aux bêtes; respecter les lois de la nature, faire manger de la viande à des herbivores, ça ma paraît contre nature ; éviter de jouer aux apprentis sorcier avec tout ce qui est OFM, clonage; revenir à une agriculture ancestrale plutôt que de faire de l’agriculture intensive », tandis que la thématique de la responsabilisation des acteurs tout au long de la chaîne alimentaire était essentiellement mobilisée pour suggérer l’instauration de mesures répressives ou incitatives susceptibles de favoriser ce retour au passé : « Aider massivement le développement de l’agriculture biologique comme elle l’était il y a un siècle avant que l’alimentation humaine ne soit plus sous la dépendance totale d’intérêts économiques ; cesser de donner des primes à la culture du maïs traité avec des pesticides; des mesures répressives contre les fournisseurs de farines qui ne respectent pas la loi – sanction des fabricants de farines ; contrôle et verbalisation avec amendes vis-à-vis de tous ceux de la chaîne qui ne respectent pas les textes entre l’animal et le consommateur, transporteurs, fabricants de nourriture ; il y a la responsabilité civile qui doit être prise par l’éleveur ; une répression plus importante au niveau des fraudes… » et affirmer le rôle à jouer par le consommateur : « Il faut aussi revoir notre alimentation, multiplier nos choix de consommateurs [… ] Être responsable de ces choix ; manger raisonnablement; réduire sa consommation ; ne plus manger de bœuf; il faut que le consommateur accepte de payer le prix juste pour que les éleveurs puissent faire de la qualité. »
Au vu de ces résultats, il apparaît que la renonciation (partielle ou totale) à la viande de bœuf ne relevait pas ou plus uniquement d’un mouvement de panique mais prenait un sens, s’inscrivait dans un mouvement de contestation. Qu’il s’agisse d’un refus ou d’un rejet des aspects négatifs de la modernité, telle la pollution, souvent rapprochée de la corruption ou même de la criminalité… ou qu’il s’agisse d’une contestation du « progrès », ce type de conduite manifestait aussi le refus d’un état de fait et relevait de cette affirmation de la nécessité de se réconcilier avec la nature qui revient cycliquement dans l’histoire des sociétés humaines.
 
Conclusion : quand la mémoire collective gomme l’action individuelle
 
 
Ainsi, la viande de bœuf a incarné, le temps de la crise, la mauvaise nourriture ; elle est devenue le symbole négatif de la méfiance diffuse, mais largement partagée, comme on l’a vu, du mangeur à l’égard de l’alimentation moderne et qui se résume dans la formule : « On ne sait plus ce que l’on mange. » Certains ont choisi, en boycottant les produits d’origine bovine, de manifester leur désaccord avec des pratiques qu’ils réprouvent et une volonté de « punir » ceux qui y ont contribué. Mais il ne s’agit là que d’un agrégat d’actes individuels, certes nombreux, mais isolés et non reliés au sein d’une action collective concertée, contrairement à ce que fut le végétarisme, dans les milieux sectaires de la Grèce antique. Les consommateurs ne se sont pas transformés en groupe de pression et ces pratiques individuelles d’abstention raisonnée ne se sont pas instituées en norme alternative soutenue par des groupes constitués qui auraient pu faire entendre ce discours de la contestation, le relayer dans la sphère publique, rendant par là-même caduc le discours de la « psychose » véhiculé par les médias – eux qui, après avoir tenu celui de l’alarme font mine de moquer la panique avant de dénoncer de plus en plus largement le scandale…
Progressivement on est revenu comme le montre la remontée de la courbe des consommations de la viande de bœuf aux pratiques antérieures (à peine modifiées éventuellement) sans avoir à se justifier auprès de quiconque, sans avoir même nécessairement conscience de renoncer à l’idée de boycott qu’un temps on avait mise en pratique et espéré capable de « faire bouger les choses ».
Mais l’épilogue de la crise de la vache folle ne se limite pas à un simple retour aux pratiques antérieures : il semble se doubler d’une amnésie des motivations qui avaient pu présider à l’abstention de viande au temps de la crise. En effet, les discussions durant les focus groups réalisés six mois après la crise montrent d’une part que les consommateurs ont, pour expliquer leurs comportements, largement repris à leur compte le discours dénonciateur de la psychose, seul discours véritablement élaboré largement diffusé collectivement à l’époque ; la mémoire collective s’est imposée à la mémoire individuelle (Halbwachs, 1925), la norme collective s’est imposée à l’individu qui a délaissé son propre point de vue initial (Sherif, 1936). D’autre part, on constate que la mémoire de l’événement agrège des faits et images forts issus d’autres crises alimentaires qui tous tendent à mieux raconter l’histoire d’une « psychose », reproduisant en cela les mécanismes à l’œuvre dans la mémoire collective (Bartlett, 1932). Ainsi, alors que cette dernière crise avait été plutôt pauvre en images spectaculaires, les participants aux focus groups évoquaient, six mois plus tard, des souvenirs d’images apocalyptiques de bûchers d’animaux (victimes de la fièvre aphteuse ou datant de la première crise de l’ESB ) et se mêlant aux images de vaches chancelantes (diffusées quatre ans plus tôt, lors de la première crise). Si ces images frappantes sont mobilisées, si l’histoire de la crise de la vache folle telle qu’elle est alors racontée par les participants des focus groups subit des distorsions singulières, c’est, semble-t-il, pour mieux expliquer, a posteriori pourquoi et comment chacun en serait venu à participer à ce mouvement de panique.
 
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