2004
Connexions
Notes de lecture
Jean Chami
À propos de…
Jean-Luc Rinaudo
Des souris et des maîtres
Paris, L’Harmattan, 2003,305 p.
Jean-Luc Rinaudo, enseignant et
chercheur, nous présente ici une
recherche qui a fait l’objet d’une thèse,
soutenue à Paris X-Nanterre, en sciences
de l’éducation, sous la direction de
Claudine Blanchard-Laville.
Cette recherche porte sur le rapport
qu’entretiennent les enseignants avec
l’informatique. L’auteur, utilisateur
précoce et passionné d’informatique à
l’école, a vécu dans sa pratique concrète
d’enseignant l’aventure de la rencontre
avec cet outil dès le début de son apparition dans l’espace pédagogique de
l’enseignement primaire. Il en a suivi les
développements et les péripéties jusqu’à
aujourd’hui. Sa recherche porte sur la
relation que les enseignants de l’enseignement primaire établissent avec cet
outil. Il situe cette recherche dans le
cadre très vaste où s’est opérée cette
révolution, cadre historique d’abord,
puis institutionnel, politique, social. Il en
retrace les enjeux, les objectifs, les
causes et les effets, et montre qu’il y a de
nombreuses façons d’aborder l’étude de
cette appropriation de l’informatique,
tant au niveau des pratiques que sur celui
des représentations.
Son approche est délibérément
clinique, au sens large du terme. Elle est
clinique parce qu’elle ne peut ignorer le
fait que cette relation engage la personne
dans sa totalité : personnelle, professionnelle, sociale. Jean-Luc Rinaudo refuse
de s’enfermer dans une approche exclusivement psychologique, c’est-à-dire
déconnectée de la dimension sociale, qui
serait elle-même limitée à une stricte
objectivité, à une fonction de mesure sur
les grands nombres. Il aborde cette relation entre l’enseignant et l’instrument
informatique sous l’angle du « rapport
à », notion qui présente l’intérêt de penser
la relation au-delà des simples interactions factuelles, pour en saisir toute l’intériorité, notamment sur le versant du
« rapport au savoir » (nom du secteur du
laboratoire de recherche auquel appartient l’auteur, le CREF EA 1589). Celui-ci
souligne en effet que ce rapport engage le
psychisme de personnes qui sont non pas
atomisées dans leurs vécus strictement
individuels, mais profondément impliquées dans des pratiques et des représentations professionnelles, où se dessine
une identité en mouvement. Ce
« rapport » à l’informatique est donc tout
autant psychologique que social. Cette
clinique véritable est attentive autant aux
aspects structurels de ce rapport, aspects
fantasmatiques, voire mythiques, qui le
cimentent, qu’à la dimension d’historicité
qui le traverse. Chaque sujet est donc
personnellement engagé, situé à l’intérieur de ce rapport tendu, conflictuel, et
en même temps porteur d’une dynamique
significative pour l’ensemble du corps
professionnel auquel il appartient et à
l’intérieur duquel il négocie son identité.
L’auteur fait remarquer que l’introduction de l’informatique à l’école
provoque d’entrée de jeu une menace identitaire sur la place de l’enseignant et sa
fonction dans le dispositif pédagogique :
craintes et exaltations devant une possible
intrumentalisation de la transmission, des
enseignants et des élèves.
Jean-Luc Rinaudo analyse ce
rapport des enseignants avec l’informatique autour de trois axes :
- d’abord l’identité en question, par
l’affrontement de l’homme avec la
machine, théâtre externalisé dans les
mythes d’auto-engendrement, où se
déploient les désirs de maîtrise et de
contrôle sur l’activité de création, de
transmission, et de connaissance ;
- ensuite, ce rapport à l’objet informatique compris comme un objet transitionnel, ouvrant un espace de création, où
les objets inconnus, trouvés, sont d’abord
perçus comme créés par le chercheur et le
héros conquérant le monde du savoir ;
- enfin, les mythes spécifiques liés à
l’informatique qui condensent très fortement toute la fantasmatique de la formation et semblent être un révélateur privilégié pour en étudier l’impact et la
tension, notamment dans la pratique de la
pédagogie élémentaire.
Sur le premier aspect, l’auteur
analyse l’importance et la signification
profonde des jeux informatiques qui
imprègnent de plus en plus le contenu de
l’outil. Porteurs de mythes, ces jeux
traduisent avec force les fantasmes
d’auto-engendrement dans un monde
essentiellement masculin, mettant en
scène des scénarios « initiatiques », des
épreuves, visant à conjurer les inquiétudes devant l’inconnu. L’auteur, observant par ailleurs que cette appropriation
masculine de l’informatique se
confronte avec la réalité sociologique de
la féminisation croissante des enseignants du primaire, s’interroge sur la
différenciation sexuelle du rapport avec
cet outil et sur ses modalités d’appropriation différentes par les hommes et
les femmes du rapport au savoir et à la
transmission.
Pour étayer davantage son propos,
l’auteur esquisse une réflexion documentée sur l’épistémologie de l’informatique. Il reprend au niveau de la cybernétique et des neurosciences les représentations, les mécanismes opératoires, les
intentions que les concepteurs de ces
machines ont produits, et il finit par
montrer que ces machines sont pensées
et utilisées comme des miroirs, renvoyant
leurs utilisateurs à leur propre image.
Ces représentations scientifiques
sont réinterrogées à la lumière des
sciences du vivant, dans leur capacité
ou leur prétention à rendre compte de
tous les aspects vivants des activités
humaines. La référence au modèle de
l’inerte d’une part, le rapport spéculaire et virtuel avec la machine d’autre
part, tendent à produire un vécu
d’inquiétante étrangeté, du fait de
l’évacuation de l’altérité et de la
dimension du sujet.
L’auteur analyse les représentations
sous-jacentes à ces utilisations techniques
comme des mythes fonctionnant à l’insu
des auteurs, organisant et masquant à la
fois une réalité sociale profondément
déchirée et divisée, et dont l’unité et la
cohésion seraient surmontées par le
triomphe idéalisé d’un cyberespace.
Une issue pourrait s’offrir à cette
idéalisation réductrice : concevoir l’informatique non pas comme un pur instrument mais comme un espace potentiel, au
sens winnicottien du terme, permettant de
ressaisir un sujet dans la complexité de sa
construction du réel, son déploiement
dans un espace vivant, son historicité
dans un parcours incertain.
Le savoir des enseignants est au
cœur de ces tensions, ces contradictions,
entre une tentation de modélisation
univoque et une expérience de la transmission complexe et changeante, dont
l’école n’est plus le lieu unique.
La recherche de Jean-Luc Rinaudo
s’inscrit donc dans l’ancrage historique et
psychanalytique de la notion de « rapport
au savoir » telle que l’a relevée Jacky
Beillerot
[1]. Cette approche subvertit donc
toute conception réductionniste, où savoir
et transmission seraient purs objets, sans
autre et sans
sujet. Mais cette approche
n’exclut pas non plus celle abordée sur un
plan plus social par Bernard Charlot
[2].
Jean-Luc Rinaudo construit ensuite
sa recherche par une série d’entretiens
cliniques auprès d’enseignants de la
région parisienne, réalisés entre 1996 et
1999 (dix-sept au total, dont douze
femmes et cinq hommes, huit utilisateurs de l’informatique et neuf non-utili-sateurs).
L’expérience que l’auteur a de son
outil, la rigueur qu’il exerce sur l’analyse
de ses données discursives ne l’empêchent
pas de se conduire avec prudence sur
l’interprétation de ses résultats. Il organise
son corpus autour des grands traits
dominants : ce qui différencie les enseignants, ce qui les oppose, ou au contraire
ce qui les assemble. Après avoir fait une
analyse fine de chacun, il en dégage transversalement quatre thèmes majeurs :
- la plainte : les enseignants utilisent
l’entretien pour dire ce qui ne fonctionne
pas, dénoncent le manque de machine,
évoquent le décalage entre les discours
sur l’informatique et la réalité des pratiques sur le terrain, l’écart entre le dire et
le faire ;
- l’ordinateur est perçu comme un tiers
médiateur pour les élèves en difficulté
scolaire. Il modifie la perception qu’ont
les élèves du jugement, des conseils et
des consignes que les enseignants
donnent et en facilite leur acceptation,
parce qu’il exprime la rigueur sur un
mode dépersonnalisé et ludique. Il médiatise la relation à l’autorité. Les enseignants en soulignent le rôle réparateur et
même thérapeutique pour les élèves en
grande difficulté, voire handicapés. Cette
fonction réparatrice prêtée à l’ordinateur
masque souvent le cadre humain et
l’espace psychique dans lesquels elle
s’effectue. Sont alors déportés sur la
machine les attentes, les espoirs mis sur
l’école comme lieu de réconciliation. Mais paradoxalement, ces grandes retrouvailles seraient possibles sur une toile de
fond où le maître s’efface et se retire ;
- le déplacement du rôle du livre au
profit de l’écran. Les enseignants
évoquent la proximité et la mobilité du
livre comme compagnon, comme
présence psychique continue dans des
lieux différents, et faisant davantage le
lien entre espace public et espace privé,
l’ordinateur ne pouvant pas pénétrer dans
tous les recoins de l’espace privé. Ce
déplacement modifie également la
perception et l’intégration du temps, la
relation au livre étant vécue comme une
relation au long court, alors que celle
nouée avec l’écran se fait plus dans
l’instantanéité, l’ordinateur étant vécu
comme un « contenant » (au sens donné
par Bion), moins sécurisant que le livre. Il
modifie aussi profondément le rapport à
l’écriture, à la chose écrite, et son lien
avec l’oralité, avec le visuel et le textuel ;
- l’enseignant est mis en concurrence
avec la machine, il la ressent comme un
cheval de Troie dont l’intention cachée
serait de le faire disparaître, de l’effacer
pour progressivement prendre sa place.
En ce sens, l’informatique révèle à
l’enseignant sa fragilité, son effacement
ou son déplacement probable, dans un
monde où le rapport à l’autorité, au
contrôle et à la maîtrise devient plus
incertain et se décale.
Concluant sur le fait que les enseignants, comme le chercheur lui-même,
n’établissent pas un rapport homogène, ni
permanent, avec l’informatique, l’auteur
nous invite à faire le deuil de l’unicité de
cet objet pour considérer la diversité des
rapports à l’informatique, dans l’espace et
dans le temps. Constatant que la recherche
clinique s’inscrit dans une durée, toujours
rattrapée par la vitesse des techniques,
l’auteur suggère que l’informatique puisse
être placée au centre d’une formation pour
enseignants, non pas comme simple technique mais comme révélateur d’un rapport
au savoir et à la transmission.
Cet ouvrage, à l’écriture sobre et
équilibrée, est une contribution importante
dans le domaine des recherches cliniques
ouvertes au champ de l’enseignement, et,
ici, spécifiquement de l’enseignement
primaire. La connaissance profonde que
l’auteur a du terrain, de son histoire, de ses
enjeux institutionnels, lui fait conduire sa
recherche clinique avec conviction et
souplesse. Les hypothèses psychanalytiques, parfois audacieuses, leurs élaborations sont toujours en résonance avec les
enjeux et la portée sociale dans lesquels
elles s’inscrivent. Les liens pertinents qu’il
établit entre l’informatique à l’école et les
transformations qu’elle produit dans la
société globale évitent d’enfermer cette
recherche spécifique des enseignants dans
un monde clos. Elle est un bel exemple de
recherche clinique, qui ne juxtapose pas
les disciplines, ne prétend pas les dépasser
ni les surmonter, mais qui peut saisir des
significations d’ensemble à l’intérieur de
son objet particulier.
S’il est vrai que l’intelligence peut
être parfois artificielle, nous sommes ici
sur son versant avisé. Si l’on a pu mettre
en évidence le rapport privilégié de
l’homme avec le singe, il n’est pas si aisé
de faire revivre des souris, de les faire
sortir de leur condition de cobaye de
laboratoire, de saisir leurs tressaillements
entre les mains des élèves et des maîtres,
de capter les émotions qu’elles provoquent, de comprendre l’ébranlement des
identités qu’elles suscitent et de suivre les
mutations qu’elles génèrent dans la transmission des savoirs et le positionnement
des acteurs. Heureuse métamorphose des
souris dans cette dialectique de domination entre l’homme et sa machine.
Anne-Marie Doucet-Dahlgren
À propos de…
Bernadette Tillard
Des familles face à la naissance,
Paris, L’Harmattan, 2002,298 p.
Dans son ouvrage Des familles face
à la naissance, Bernadette Tillard nous
invite à découvrir les multiples facettes
de la parenté, dès l’annonce de la maternité. L’auteur propose ainsi d’une part de
prendre en compte la famille dans
laquelle l’enfant va progressivement
faire son nid et d’autre part de repérer
comment les futurs parents et leur
parenté préparent et assument la naissance d’un nouveau venu dans le cercle
familial. C’est manifestement un portrait
moderne de cet accompagnement qui est
dressé, où se mêlent aux propos anthropologiques ceux issus du milieu médical
bien connus de l’auteur. Le regard porté
sur ce vécu prend alors ancrage dans une
des spécificités de la démarche ethnologique, en d’autres termes l’observation
participante. C’est à travers une attitude
compréhensive que l’auteur-chercheur
nous transporte dans un quartier populaire de Lille-Moulins situé à Lille
(Nord-Pas de Calais) et nous incite à
suivre pas à pas des femmes enceintes
issues de milieux défavorisés. Alors que
la venue d’un enfant au monde reste
toujours un événement extraordinaire
quel que soit le milieu, ce qui est frappant ici c’est la façon dont l’auteur
s’intéresse aux particularités de chacune
des familles observées face au vécu de la
grossesse et de la naissance. À ce titre, il
s’agit pour Bernadette Tillard d’être non
seulement à l’écoute de ces personnes
mais aussi d’assurer une présence lors
des différentes démarches occasionnées
par leur état, se traduisant le plus
souvent par un suivi social et médical.
L’auteur, une fois immergée dans ce
milieu, cherche à dévoiler le dessous des
cartes alors que, nous le savons, rien
n’est plus complexe pour cette période
charnière que de s’y retrouver dans les
faits et les dires des uns et des autres. Ce
qui reste cependant immuable se situe
bel et bien autour de l’attente et des
premiers moments qui suivent la naissance de l’enfant. C’est à partir de ce
contexte que vont se dérouler un nombre
conséquent de moments-clés qui,
somme toute, font partie de l’ordre des
choses et que Bernadette Tillard reprend
à son compte et passe en revue : la
conception, le déroulement de la grossesse, la préparation à la naissance, le
positionnement social masculin et
féminin face à celle-ci, les rôles respectifs envisagés par les futurs parents,
l’accouchement et ses suites, les conditions de nomination de l’enfant puis
l’intégration de ce dernier dans la structure de parenté. Moments riches en sens
et en affects qui ne sont pas sans susciter
la surprise chez le lecteur. On est, en
effet, confronté à une diversification des
pratiques parentales croisant tradition et
modernité. Dans un style clair et
agréable à lire, Bernadette Tillard a
contribué, nous semble-t-il, à actualiser
un savoir sur ces instants cruciaux que
constitue le début de la vie, en s’intéressant cette fois-ci à une population restée
peu ou prou dans l’ombre.
Dominique Fablet
À propos de…
Marie-Claude Baïetto,
Annie Barthélémy,
Ludovic Gadeau
Pour une clinique de la relation
éducative
Recherche sur les dispositifs
d’analyse des pratiques
professionnelles
Paris, L’Harmattan, 2003,239 p.
Centré sur l’instauration de dispositifs d’analyse des pratiques dans la
formation initiale des enseignants,
voici un ouvrage collectif composé de
deux parties qui n’est pas sans rapport
avec les contributions rassemblées
dans une précédente livraison de
Connexions (n° 75,2001) sous l’intitulé « Clinique de la formation des
enseignants. Pratiques et logiques
institutionnelles ».
Dans une première partie, les
auteurs s’efforcent de caractériser le
type de dispositif qu’ils ont eux-mêmes
initié à l’IUFM de Grenoble, dispositif
groupal (douze à quinze participants et
un moniteur) s’adressant à des professeurs stagiaires (PLC 2 et PE 2). Il porte
« essentiellement sur la dimension
interrelationnelle dans la pratique du
métier. Ce dispositif est inspiré dans sa
conception de la pratique clinique en
milieu médico-social. Il est appelé
SCAPE : séminaire clinique d’analyse
des pratiques éducatives. Il existe
depuis l’année universitaire 1992/1993
et se poursuit actuellement pour la
onzième année ( 2002/2003) » (p. 11). Il
s’agit donc, dans un premier chapitre,
de situer l’originalité du SCAPE par
rapport aux différentes approches groupales, psychosociologiques et psychanalytiques, puis de repérer, dans un
deuxième chapitre, les emprunts du
dispositif à la psychanalyse, enfin
d’examiner ses caractéristiques spécifiques au regard de types de dispositifs
différents, relevant d’approches
clinique et psychanalytique (chapitre
III) ou faisant appel à d’autres systèmes
de références issues de diverses disciplines en sciences humaines et sociales
(chapitre IV ).
La seconde partie de l’ouvrage rend
compte de l’une des recherches qui ont
régulièrement accompagné l’évolution
des SCAPE depuis leur mise en place.
Elle traite de « l’élaboration par les
moniteurs d’une position clinique »
(p. 12), sachant que ceux-ci, habituellement en position d’enseignant ou de
formateur, ne sont pas cliniciens de
formation. N’ayant pu faire appel à des
cliniciens pour l’animation des groupes
d’analyse des pratiques, les initiateurs
des SCAPE ont donc proposé à ces futurs
moniteurs outre une « formation de
base » (deux jours) une supervision sous
la forme de groupes de suivi. La
recherche prend appui sur un travail
d’écriture auquel les moniteurs ont été
conviés ; les résultats, faisant une large
place aux écrits rédigés par les moniteurs, sont exposés en quatre chapitres
traitant successivement de l’évolution
des représentations par les moniteurs de
la position clinique à laquelle ils
s’essaient, des moments critiques
rencontrés lors de l’activité d’analyse
des pratiques, des dimensions institutionnelles inhérentes à ce type d’activité
et enfin du travail réalisé lors des
séances de supervision ou de groupes de
suivi.
Aussi est-ce avec intérêt que le
lecteur prendra connaissance des avancées de cette importante expérience
menée dans le cadre de la formation
initiale d’enseignants à l’IUFM de
Grenoble. En effet, comme le soulignent
les auteurs, « l’ensemble du dispositif
mobilise environ chaque année une
quarantaine de moniteurs qui encadrent
une cinquantaine de groupes de groupes,
pour un total cumulé d’environ quatre
cents séances SCAPE par an » (p. 13). Le
soutien institutionnel régional dont elle a
bénéficié jusqu’à présent n’apparaît
donc pas négligeable, à un moment où il
a été envisagé de généraliser à l’échelon
national (pour combien de temps ?) l’analyse de pratiques professionnelles
comme modalité de formation continue
lors de l’accompagnement à l’entrée
dans le métier (circulaire du 27 juillet
2001).
Reste qu’une fois l’ouvrage refermé,
le lecteur ne pourra s’empêcher de
regretter un certain nombre de passages
rédigés de manière un peu approximative,
qui confine parfois à une forme de
malhonnêteté intellectuelle, des restrictions de taille (silence quant à certaines
expériences menées dans d’autres IUFM
en dépit de sources disponibles, absence
de référence à certaines approches, par
exemple celles dites du « praticien
réflexif » pourtant largement développées outre-Atlantique dans le domaine de
la formation des enseignants, bibliographie parfois étonnamment sélective… ) ainsi que le ton quelque peu condescendant souvent adopté par les auteurs (ce
dont témoigne de manière assez significative la conclusion), notamment lorsqu’ils
critiquent, non sans sectarisme, des
dispositifs d’analyse des pratiques développés dans d’autres IUFM et qui
s’appuient sur des systèmes de références
différents du leur.
Dominique Fablet
À propos de…
Yveline Fumat, Claude Vincens,
Richard Étienne
Analyser les situations éducatives
Paris, ESF éditeur, 2003,126 p.
Publié quelques mois à peine après
le précédent, ce petit ouvrage rédigé par
un autre trio se centre également sur un
type de dispositif d’analyse des pratiques, voisin du SCAPE mais à l’appellation différente, le GEASE (groupe
d’entraînement à l’analyse des situations
éducatives), développé à Montpellier
depuis 1975 d’abord dans le cadre de la
formation continue d’infirmiers psychiatriques et de cadres infirmiers (CEMEA ),
puis à l’Université dans celui de la
préprofessionnalisation aux métiers de
l’éducation et du travail social. Ce dispositif s’est ensuite assez largement diffusé
dans les milieux de la formation des
enseignants, notamment à la faveur de la
création des IUFM depuis 1991, mais il
manquait une présentation systématisée,
lacune que ce livre vient précisément
combler. L’ouvrage comprend trois
parties permettant de présenter d’abord
le dispositif, d’en repérer ensuite les
caractéristiques spécifiques à travers les
outils d’analyse proposés et enfin de
répondre aux interrogations les plus
fréquentes qu’une telle démarche de
formation n’a pas manqué de susciter
(qu’est-ce qu’une situation éducative ?
Travaille-t-on sur des pratiques ou sur le
langage ?, etc.).
Le GEASE est constitué d’un
groupe de douze à quinze personnes
volontaires, exerçant déjà des activités
professionnelles ou en formation
professionnelle initiale, qui s’entraînent, sous la conduite d’un animateur, à
analyser des situations éducatives, à
l’occasion de six séances, au moins,
d’une durée d’une heure et demie à
trois heures chacune (selon que la
séance proprement dite est suivie d’un
apport théorique ou d’un retour
réflexif ; il s’agit en effet de bien distinguer le temps du GEASE d’autres activités pouvant le précéder ou lui
succéder dans le cadre d’une action de
formation). Chaque séance comprend
systématiquement quatre temps : exposition d’une situation par l’un des participants sans interruption de l’auditoire,
exploration de la situation par un jeu de
questions touchant les différents
aspects de la situation présentée, élaboration d’interprétations, phase au cours
de laquelle le narrateur de la situation
n’a plus la parole, et, enfin, réactions du
participant-présentateur de la situation
qui marquent ainsi la fin des échanges
au sein du GEASE.
Dans une telle démarche, on
reconnaît les emprunts à l’étude de cas,
aux groupes Balint, à la dynamique de
groupe et à la non-directivité ; mais ce
qui caractérise essentiellement le GEASE,
c’est le modèle d’analyse permettant de
guider l’exploration et d’étayer l’interprétation, en l’occurrence une approche
multiréférentielle s’inspirant des
analyses de J. Ardoino. Ce type
d’approche se justifie du fait des différentes dimensions en jeu dans les situations éducatives et de la nécessité de
mobiliser plus particulièrement certains
registres en fonction des aspects saillants
dans des situations par définition
toujours singulières (ce que contestent
précisément Baïetto, Barthélémy et
Gadeau). Deux modèles de base ont été
adoptés : un premier modèle à six
niveaux convenant à toute institution, un
second modèle « par gradins » combinant la modélisation du triangle
pédagogique
[3] et les niveaux précédemment distingués. Des exemples sont
développés, sachant que les auteurs
insistent sur les dangers d’une utilisation
dogmatique de ces modèles qui n’ont
d’autre intérêt que de fournir d’utiles
points de repère pour analyser les situations éducatives.
Voilà donc un ouvrage qui atteint
sans détour l’objectif que ses auteurs
s’étaient fixé : faire connaître les caractéristiques d’un dispositif de formation
qui, loin d’être présenté comme la
panacée, apparaît néanmoins comme
une démarche des plus utiles à la professionnalisation des enseignants, des
formateurs, des travailleurs sociaux et
autres professionnels de santé.
Dominique Fablet
À propos de…
Jean Maisonneuve
La psychologie sociale
Paris, PUF, coll. « Que-sais-je ? »,
n° 458,2002. Vingtième édition
mise à jour, 125 p.
Plus de cinquante ans après sa
première édition ( 1950), il convient de
saluer la vingtième d’un « Que-sais-je ? » (qui s’est déjà vendu à 191000
exemplaires) destiné à la présentation de
la psychologie sociale ou psycho-sociologie, Jean Maisonneuve employant
indifféremment les deux termes alors que
d’autres auteurs établissent des distinctions en ayant tendance « à réserver l’une
des expressions à la recherche fondamentale, l’autre à des pratiques sociales
d’intervention de relations humaines
[4] ».
Comme pour ses autres ouvrages
introductifs à la discipline ( La dynamique
des groupes et Introduction à la psycho-sociologie, également publiés aux PUF),
Jean Maisonneuve en remanie régulièrement les textes, ce dont on peut s’apercevoir en consultant les versions successivement publiées, avec le souci constant
d’intégrer les apports les plus récents tout
en prenant soin de les mettre en perspective par un rappel des travaux pionniers.
Ce sont donc à chaque fois des synthèses
réactualisées qui sont proposées aux
lecteurs, mais toujours rédigées de façon
claire et accessible même s’il s’agit de
rendre compte de phénomènes et de
processus complexes. Accordant un
intérêt égal aux approches expérimentales
et cliniques, se tenant à l’écart des polémiques et des conflits doctrinaux sans
pour autant hésiter à relever les
dérapages
[5], ce sont toujours des ouvrages
de référence ainsi disponibles pour des
étudiants et des lecteurs désireux de
s’initier à la psychologie sociale.
Dominique Fablet
À propos de…
Savoirs 2003-1
Revue internationale de
recherches en éducation et
formation des adultes
Paris, L’Harmattan, 2003,125 p.
Entreprendre de publier une
nouvelle revue en sciences sociales et
humaines, voilà qui ne manque pas
d’audace tant l’espace éditorial paraît
saturé, qui plus est dans un domaine
qui n’apparaît plus aussi porteur que
dans la décennie 1970, à l’exception
toutefois du succès rencontré par
l’excellent mensuel de vulgarisation
Sciences humaines. Pourtant, il n’est
pas interdit de penser qu’il s’agit là
d’un projet qui a de l’avenir à la
lecture de l’éditorial et du contenu de
cette première livraison.
En effet, en se centrant sur un
champ social, l’éducation et la formation
des adultes, justifiable d’approches
disciplinaires multiples, le projet
consiste en la publication de travaux de
recherche, des recherches « fondamentales » mais aussi des « recherchesdéveloppements », avec pour ambition
de devenir une référence pour ce secteur
d’activités. Jusque-là, la diffusion de tels
travaux connaissait une assez grande
dispersion via la publication de numéros
spéciaux, de dossiers ou d’articles dans
les revues existantes, qu’elles soient
plurisdisciplinaires, comme Connexions,
ou non. En définitive, dans la mesure où
la revue Recherche et formation pour les
professions de l’éducation concerne
principalement la formation des enseignants, seule la revue Éducation permanente, davantage tournée cependant vers
les milieux professionnels, constituait un
vecteur possible. Or, Savoirs s’assigne
résolument une autre orientation ; en
témoignent un éditorial proposant un
ensemble de critères pour la publication
des travaux de recherche, une charte
précisant les modalités de leur sélection
et la composition du comité éditorial,
constitué d’experts et d’enseignantschercheurs d’universités françaises et
étrangères francophones.
Centré sur un thème, L’expérience
en l’occurrence, le premier numéro
présente une configuration destinée à être
reproduite dans les numéros ultérieurs :
- une note de synthèse consistante,
« Expérience et formation », signée par
P. Mayen et C. Mayeux (p. 15-53) ;
- un débat sur « La validation des acquis
de l’expérience » introduit par J. Aubret
et auquel E. Ollagnier, G. Malglaive et
M. Feutrie ont contribué (p. 57-82) ;
- un article de recherche, « Logiques de
formation en entreprise d’entraînement »,
de C. Frétigné, à partir d’une thèse en
sociologie récemment soutenue (p. 85-101) ;
- des notes de lecture et des informations diverses (bibliographies, annonces
de colloques, etc.).
Bref, un premier numéro de facture
classique pour une revue de recherche
internationale, qui se propose de paraître
au moins trois fois l’an.
[1]
Celui-ci en a décelé l’émergence dans le texte de
Lacan, « Subversion du sujet et dialectique du
désir dans l’inconscient freudien », dans
Écrits, Le
Seuil, 1966l.
[2]
Bernard Charlot, Élisabeth Bautier, Jean-Yves
Rochex,
École et savoir dans les banlieues… et
ailleurs, Paris, Armand Colin, 1992.
[3]
J. Houssaye (sous la direction de),
La pédagogie, une encyclopédie pour aujourd’hui, Paris,
ESF, 1994.
[4]
J. Maisonneuve,
Introduction à la psychosociologie, Paris, PUF, 1997 ( 8
e édition refondue), p. 21.
[5]
Cf. son article dans le n° 68 de
Connexions ( 1997, p. 19-27) : « Tribulations de la psychologie sociale en France ».