2004
Connexions
Éditorial La banalisation du « psy »
Serge Blondeau
Jean Claude Rouchy
Notre société est envahie de toutes parts pour des interprétations
psychologisantes de la réalité sociale. Est-ce une nouvelle idéologie,
un phénomène passager ou un état récurrent apparaissant à certains
moments de notre histoire, et sous quelles conditions ?
L’effondrement d’idéaux communistes et collectivistes, le développement sans limite d’une politique libérale de marché, l’absence de
futur et de projet de société, le déclin de valeurs humaines et de solidarité provoquent un repli sur des valeurs individualistes.
Il ne s’agit pas seulement d’un appauvrissement de la représentation de la réalité sociale, institutionnelle, organisationnelle et individuelle, mais d’une perversion des rapports de causalité. Est ainsi
attribuée à des individus l’origine des événements qu’ils subissent,
inversant l’ordre des causes et des effets. La personne mise au
chômage devra en chercher la cause dans ses propres difficultés, dans
son histoire, dans ses failles et incomplétudes. Ce qui est vrai pour
certains devient une explication généralisée à tous, dans la dénégation
de facteurs structurels, économiques, financiers, géopolitiques, et
pouvant même se transformer à la suite en jugements dépréciatifs et
persécutoires sur la personne.
Les domaines concernés sont multiples et foisonnants : dans les
médias évidemment qui s’en font l’écho, l’amplifient, le légitiment et le
banalisent, tant dans le choix des thèmes que dans la façon de les traiter
avec ou sans oreillette à la télévision, comme dans la presse, notamment
féminine ; dans le travail social, à l’occasion de « bilans de
compétences », pour le chômage et le RMI ; dans les institutions (foyers,
maisons de l’enfance, centres maternels, CHRS, AEMO, secteurs… ) en
situant l’individu dans les interactions de l’ici-et-maintenant, en
méconnaissance de l’histoire du sujet, des répétitions et reproductions,
au sein des équipes, des relations vécues dans le groupe primaire. La
psychologisation des pratiques produit en miroir une fragmentation de la réalité psychique, une aggravation des symptômes et une déstructuration des repères psychosociaux.
Pour les soins psychiques, la biochimie, les neurosciences et une
étiologie organiciste situent l’individu indépendamment de son milieu
et de son histoire transgénérationnelle. En régression par rapport à la
psychothérapie institutionnelle et au courant de l’antipsychiatrie, les
effets iatrogènes du cadre institutionnel sont ignorés, méconnus ou
minimisés. Le développement des grilles de lectures de sociologie
psychanalytique (J.-P. Lebrun, G. Pommier, P. Legendre) a malheureusement un effet similaire.
Par ailleurs, dans le registre des prescriptions organisationnelles, la
loi hospitalière Kouchner ( 2002) définissant le statut des « usagers » en
tant que « personne », née d’une idée généreuse, se révèle avoir des
effets pervers en situant ce statut dans le registre du droit et non du
sujet.
Quant aux « psychothérapies nouvelles » importées pour la plupart
de la côte ouest des États-Unis il y a une trentaine d’années (bioénergie,
gestalt, analyse transactionnelle et autre cri primal), leur centration sur
la catharsis émotionnelle et l’objectivation de l’intersubjectivité les ont
conduits à privilégier l’expression individuelle en groupe. Contrairement à la psychanalyse, le traitement a pour objet non plus un changement de la structure psychique du sujet mais une adaptation
évolutionniste de l’individu à son environnement social, sans que les
valeurs qui le fondent soient interrogées. C’est une régression là aussi
en rapport aux découvertes de l’école de K. Lewin, de la conception du
groupe comme entité, de l’analyse de résistances groupales et institutionnelles. Cette centration psychologisante ouvre la voie à leur utilisation par certaines sectes en une première approche pour le recrutement
de nouveaux adeptes et par la suite comme moyen d’emprise et de
manipulation
[1].
Il peut en être de même au sein de certaines structures d’organisation et d’institution où la visée n’est plus celle d’un changement structurel, mais celle d’une adaptation ou d’une information des
professionnels à leur fonction. Le développement du coaching fait
porter à la personne professionnelle la responsabilité des difficultés et
des conflits de la structure par une psychologisation réductrice, dans
une dénégation de la dynamique des groupes, des éléments conflictuels
de la structure, des contraintes sociales… Déjà beaucoup des consultants en entreprise ont abandonné tout travail de groupe au profit de
consultations et de conseils individualisés. Une telle pratique est certes
d’un meilleur rapport financier, mais à rester centré sur les procédures
ou sur la personnalisation, dans la méconnaissance des structures et des
systèmes d’organisation
[2], elle tend à ignorer là encore, ou à feindre
d’ignorer, l’importance du groupe et des appartenances dans tout
processus de changement.
On peut constater de façon connexe une désubjectivation permanente des rapports et des conflits en interne par la référence au
« stress », au harcèlement, ou le recours, à nouveau, à la caractériologie.
Ce numéro traite des paradoxes créés par cette situation, dont le
moindre n’est pas que ce soient des psychologues, des psychiatres, des
psychosociologues, des psychanalystes qui soient amenés à désigner
cette « psychologisation du social ». Le symptôme en serait l’appellation banalisée de « psy », qui vide de sens la spécificité des pratiques,
des dispositifs et de leurs cadres institutionnels.
Peut-on ainsi parler d’une psychologisation sans psychologues, ou
encore d’une société à la fois psychologisée et désubjectivée ?
[1]
« Les sectes : emprise et manipulation »,
Connexions n° 73, éditions érès, 2000.
[2]
« Les procédures comme organisateurs institutionnels »,
Connexions n° 79, éditions érès,
2003.