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I.S.B.N.274920450X
224 pages

p. 203 à 212
doi: en cours

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Notes de lecture

no82 2004/2

 
Michel Boutanquoi À propos de… Denis Castra L’insertion professionnelle des publics précaires Paris, PUF, 2003,243 p.
 
 
L’ouvrage de Denis Castra s’intéresse à la question de l’efficacité des politiques en matière d’insertion des publics en situation précaire, jeunes sans qualification, Rmistes… Plus exactement, il s’interroge sur les raisons de leur inefficacité en cherchant à se démarquer fortement d’explications qui attribuent l’échec de l’insertion « aux lourds handicaps des publics accueillis » (p. 14). Le propos peut être situé dans la lignée des critiques de la psychologisation des problèmes sociaux, dont le travail social serait un des champs privilégiés d’exercice. Pour autant, il n’est pas une simple illustration de l’application sur un terrain de la norme d’internalité, celle-ci se trouvant à plusieurs reprises discutée.
Dans un premier chapitre, prenant appui sur nombre d’études qui montrent, entre autres, l’absence de lien entre formation préalable et embauche, l’auteur souligne l’échec des différents dispositifs mis en œuvre depuis 1982, date de la publication du rapport Schwartz sur l’insertion professionnelle des jeunes. Cet échec, ces échecs successifs sont alors mis en lien avec un des modèles prégnants du travail social, l’aide psychosociale et sa propension à analyser les difficultés des personnes sur le chemin de l’emploi en termes psychologiques et personnologiques, en termes d’explications internes.
Partant du postulat selon lequel « la quasi-totalité des méthodologies de l’insertion professionnelle concerne quasi exclusivement les cognitions : savoirs, informations, attitudes représentations, projets » (p. 40), le deuxième chapitre est consacré à une étude du lien entre cognitions et conduites. Contre l’idée reçue d’une détermination des conduites par les cognitions, il réunit un certain nombre d’éléments théoriques, en particulier issus des travaux sur les représentations sociales, qui mettent en évidence une détermination inverse, principalement dans les situations de changement. Assez naturellement, puisque les cognitions ne seraient donc quasiment pas prédictives des comportements, l’auteur s’intéresse alors à la théorie de l’engagement comme source d’inspiration pour la pratique : « Puisque seuls nos actes nous engagent, on ne peut pas particulièrement attendre d’un travail sur les cognitions qu’il inaugure des conduites effectives 204 constitutives de l’insertion professionnelle » (p. 69). Dès lors, D. Castra s’interroge sur l’effet de « chronicisation » des publics par les dispositifs du fait d’un centrage sur des problématiques personnelles (cognitions) qui tiennent le sujet éloigné de l’emploi et analyse de manière très pertinente la notion de projet, la dictature du projet, celui qu’on attend d’une personne au chômage comme preuve de sa capacité à s’insérer.
Dans un troisième chapitre, prenant appui sur les apports de Lewin et de l’interactionnisme, l’auteur cherche à montrer qu’il n’y a pas de cause ultime de l’exclusion et encore moins circonscrite au niveau personnel. L’exclusion s’inscrit dans un système d’interactions entre les bénéficiaires, les professionnels, les employeurs. Dès lors, l’action ne saurait porter sur un seul des éléments du système qui assumerait seul les raisons de son malheur, mais sur l’ensemble des acteurs, dont on doit d’abord examiner les pratiques, comme celles touchant par exemple au recrutement.
En invitant les professionnels de l’insertion à quitter une position clinique inadaptée, l’auteur avance dans un quatrième chapitre un certain nombre de propositions issues d’expérimentations de terrain. Il s’agit de « mobiliser la théorie la plus efficace » (p. 194): la théorie de l’engagement. Les illustrations données des modalités de mobilisation des ressources ne sont pas sans intérêt. « Qui veut travailler le peut » : pour l’auteur, la demande est « le critère nécessaire et suffisant pour engager une recherche d’emploi » (p. 210). La demande d’emploi doit être entendue comme un premier niveau d’engagement et tout détour par le diagnostic classique ne peut qu’éloigner le demandeur de son objectif.
L’ouvrage de Denis Castra réclame une lecture attentive au regard de l’importance des questions soulevées, mais également au regard d’éléments de réflexion qui méritent discussion.
L’auteur ne manque pas de produire une forte critique de la notion d’employabilité en tant que construction sociale qui incite à analyser les difficultés d’accès à l’emploi en termes individuels, alors que « décider qu’une personne est trop loin de l’emploi informe sans doute plus sur la rareté des propositions qu’on peut lui faire que sur son employabilité » (p. 225).
Cela a déjà été souligné, mais, à un moment où l’idéologie du projet prend une telle importance, il n’était pas inutile d’en discuter les fondements et surtout la perversion lorsqu’elle agit comme forme de sélection pour décider qui peut bénéficier d’une aide, lorsqu’elle sépare ceux qui ont déjà un projet de ceux qui ne peuvent en formuler aucun.
De fait, la critique des pratiques analysées à partir d’un champ théorique affirmé ne manque pas d’à-propos, d’autant qu’elle ne se situe pas dans la dénonciation mais dans la description minutieuse des mécanismes à l’œuvre.
Sur d’autres points, l’ouvrage est moins convaincant. Choisir un niveau d’explication en psychologie sociale n’a rien d’illégitime. Peut-on pour autant expédier comme pseudo-explication l’analyse de facteurs plus sociaux, voire plus idéologiques ? À ne considérer que le niveau de l’interaction, ne prend-on pas le risque de faire peser sur les agents toute la responsabilité, en ignorant superbement en quoi les politiques d’insertion sont fortement liées aux politiques de l’emploi, en quoi elles sont axées « sur des logiques de créations d’activité pour pallier la pénurie d’emplois [1] », en quoi elles sont une manière de gérer des populations, les désaffiliés, selon l’expression de Castel ? Dès lors, on peut envisager un retournement de la question : sous leur remarquable inefficacité, ces politiques et les pratiques qu’elles induisent peuvent s’avérer redoutablement efficaces du point de vue du maintien à la marge de la marge.
Par ailleurs, la volonté de mettre en avant « l’efficacité » de la théorie de l’engagement, l’importance des actes par rapport aux cognitions, conduit sans doute à des manques de précision. Le terme cognition englobe ici un ensemble hétéroclite (attitudes, savoirs, représentations… ) comme si ces termes avaient tous exactement la même portée.
Conduite, comportement, pratiques sont également plus ou moins pris comme équivalents. S’agissant des représentations sociales, les derniers développements insistent justement sur les diverses fonctions des différentes cognitions constitutives d’une représentation et sur les activations différenciées de celles-ci en fonction des situations [2]. Dès lors, le lien décrit entre cognitions et conduites apparaît parfois trop simplifié pour que la démonstration soit vraiment probante.
Enfin, si l’auteur se garde de vouloir faire d’une théorie le modèle unique d’une ingénierie sociale, il s’y réfère constamment, en particulier quand il prône une liberté de choix qui repose sur la multiplication des offres, facteur décisif de l’engagement du demandeur d’emploi. On en vient à s’interroger sur le réalisme d’une telle proposition.
En conclusion, il se dégage de l’ouvrage de Denis Castra une question importante du point de vue de la pratique.
À montrer que, trop centrées sur les problématiques individuelles et insuffisamment sur les contextes et les situations, les pratiques d’insertion manquent leur objectif, à suggérer d’autres approches, en particulier le travail sur l’offre et les modalités de recrutement, il nous conduit à nous demander si le secteur de l’insertion ne relève pas effectivement d’une professionnalité différente, qui ne serait plus tout à fait celle du travail social classique. Manière peut-être de reconnaître qu’il ne faut pas demander au travail social de résoudre une question pour laquelle il n’a pas été conçu.
 
Michel Boutanquoi À propos de… Florence Giust-Desprairies L’imaginaire collectif Toulouse, érès, 2004,247 p.
 
 
Les raisons ne manquent pas pour refermer ce livre en éprouvant le sentiment d’avoir achevé une lecture passionnante et féconde. On peut en citer au moins trois : une approche théorique qui ouvre des perspectives en matière de compréhension des pratiques sociales, une démarche clinique centrée sur la question du sujet au sein des groupes institués, une invitation à approfondir l’œuvre de Cornélius Castoriadis.
À partir d’une pratique de recherche et d’intervention, F. Giust-Desprairies se donne pour ambition d’éclairer les rapports entre individus, groupes et organisations. Elle s’intéresse plus particulièrement aux groupes institués, c’est-à-dire aux groupes dont la spécificité de la relation tient à la praxis. Elle cherche à montrer « comment les sollicitations organisationnelles se présentent comme un système d’attraction pour la subjectivité des acteurs, comment ces dernières produisent l’émergence de significations latentes pour ceux qui ont investi l’offre imaginaire », en posant que la rencontre à l’origine de la constitution du groupe « est surdéterminée par le pacte initial conclu entre l’imaginaire individuel et celui de l’organisation » (p. 112). Ainsi, si toute organisation sociale « comprend une dimension idéologique et une dimension imaginaire pour se représenter elle-même son environnement » (p. 95), la rencontre entre cet imaginaire, les significations qu’il impose et les individus qui composent le groupe sont au fondement d’un contenu imaginaire spécifique, l’imaginaire collectif , à savoir l’ensemble « des éléments qui, dans un groupe donné, s’organisent en une unité significative pour le groupe, à son insu » (p. 117). Système destiné à produire du sens, lieu de rencontre entre les signifiants individuels et institutionnels, l’imaginaire collectif est une construction.
Trois points nous paraissent essentiels :
– le travail de F. Giust-Desprairies est d’abord un travail sur le sujet, non pas un sujet autonome absolu, mais le sujet aux prises avec le social. « Je m’intéresse à cette construction du monde en interrogeant ce qui du sujet est inscrit dans les structures et les logiques sociales, ce qui du social s’inscrit dans le psychisme et comment », écrit-elle (p. 34). Dans ce cadre, la notion d’imaginaire apparaît alors comme une manière de questionner « la façon dont les construits sociaux sont mis en forme par le sujet » (p. 43);
– la construction de la notion d’imaginaire collectif s’appuie à la fois sur une mise en perspective critique du concept de représentations sociales, de ses articulations avec la question de l’idéologie et celle de la représentation psychique, et sur la pensée de Castoriadis – en particulier sur la notion d’institution imaginaire de la société et sur l’idée de significations imaginaires sociales qui structurent les représentations du monde, désignent les finalité de l’action, établissent un type d’affect caractéristique (p. 84).
– l’ouvrage est profondément ancré dans une démarche clinique en tant que travail de recherche du sens (p. 31). Comme l’auteur le souligne, « la question la plus délicate concerne le passage entre ce qui est formulé, défini, organisé dans l’usage social et ce qui se trame à l’intérieur du sujet » (p. 121). Au travers de récits d’interventions, c’est ce travail d’élucidation qui se trouve développé.
Ce livre marque sans doute une étape dans la réflexion psychosociologique sur les organisations, les groupes et les sujets, et intéressera autant le chercheur que l’intervenant. Permettons-nous cependant une petite réserve. On comprend que la volonté d’articuler le psychisme et le social laisse l’auteur quelque peu sceptique sur la portée de la notion de représentations sociales, qui lui paraît à juste titre trop centrée sur des dimensions cognitives au détriment des réalités psychiques. De fait, sa critique porte sur l’absence de théorisation du sujet dans une approche qui isole les contenus, les fonctions et les comportements, et elle conteste une certaine réification des représentations collectives qui conduit à les considérer comme les causes finales des conduites individuelles et collectives. Nos interrogations et doutes quant à l’établissement entre pratiques et représentations d’un lien direct, linéaire, où une pratique pourrait être simplement comprise à partir d’une représentation commune des membres d’un groupe, ont trouvé là une mise en forme qui leur manquait. Lorsque l’auteur souligne que la manière dont un individu reprend en compte une représentation produite par la société met toujours en scène un rapport à sa propre identité, nous ne pouvons que souscrire à un propos qui insiste sur les impasses d’une conception mécanique des représentations. Pour autant, la critique apparaît parfois quelque peu injuste. En tant que travail sur la psycho-logie de la connaissance, l’approche initiée par Moscovici échoue certes à penser le sujet et particulièrement le sujet dans la pratique, mais elle ne réduit pas les représentations sociales à un système « homogène et clos, existant par lui-même » (p. 51). Moscovici rappelle que « les représentations sociales sont toujours complexes et s’inscrivent nécessairement dans des cadres de pensée prééxistants, ceux-ci sont tributaires à chaque fois de systèmes de croyances ancrés dans des valeurs, des traditions, des images du monde et de l’être. Elles sont surtout l’objet d’un travail permanent du social [3] ».
Certes, il existe des impasses dans la théorie mais les perspectives ouvertes sont loin d’être négligeables. Et, de fait, l’auteur, en même temps qu’elle conteste une notion trop souvent utilisée sans précaution, lui donne une inflexion prometteuse.
 
Dominique Fablet À propos de… Pierre-Marie Mesnier et Philippe Missotte (sous la direction de) La recherche-action. Une autre manière de chercher, se former, transformer Paris, L’Harmattan, 2003,325 p.
 
 
Cet ouvrage collectif reprend les conférences et les principales communications (accompagnées parfois des débats et discussions qui se sont ensuivis) du colloque L’actualité des recherches-actions. Accompagner le changement dans les professions, le développement local, les formations, organisé en février 2000 dans le cadre de la formation au diplôme des hautes études des pratiques sociales (DHEPS) de l’université de Paris III Sorbonne Nouvelle et du Collège coopératif (Paris). Il inaugure en même temps une nouvelle collection Recherche-action en pratiques sociales, des éditions L’Harmattan, consacrée à la publication de travaux issus de recherches-actions. Il est dédié à Henri Desroche, initiateur en 1977 du DHEPS dans le cadre de l’École pratique des hautes études (l’actuelle EHESS) et auparavant, dès les années 1960, d’une association de formation, le Collège coopératif de Paris. Henri Desroche impulsera également, avec d’autres collaborateurs, un réseau d’implantations de cette formation dans les dix universités qui sont seules habilitées à délivrer ce diplôme d’études supérieures universitaires de second cycle (bac + 4) : Aix-Marseille II, Besançon, Dijon, Le Mans, La Réunion, Lyon II, Mulhouse, Paris III, Rennes II, Strasbourg, Toulouse-Le Mirail, Tours. Il ne sera donc pas étonnant de retrouver bon nombre de contributions signées d’auteurs appartenant à ce réseau, même si une place non négligeable a été accordée à d’autres chercheurs réputés pour leurs travaux sur la recherche-action.
Cet ouvrage étant foisonnant, on se limitera à en présenter la structure, en quatre parties. La première, intitulée Approches épistémologique, historique et langagière, est constituée de cinq exposés destinés à mettre en perspective la recherche-action. La deuxième partie de l’ouvrage rassemble d’abord une série de témoignages de praticiens-chercheurs, tous anciens étudiants du DHEPS, classés en fonction du secteur social, économique ou culturel qui fut leur terrain de recherche, ce qui leur permet de dégager les effets de ce travail sur eux-mêmes, leurs pratiques et leur environnement ; elle se poursuit par une table ronde de responsables universitaires à propos de ces témoignages et s’achève par trois contributions centrées sur les caractéristiques des dispositifs de formation à/par la recherche-action, notamment les mémoires. La troisième partie reprend les communications d’auteurs promoteurs de recherche-action dans divers champs professionnels (travail et entreprise, développement local, développement du Sud, éducation… ), témoignant ainsi de l’intérêt d’un type de démarche de recherche qui ne va pourtant pas sans susciter de critiques quant à sa scientificité. D’où une quatrième et dernière partie où il est débattu des rapports entre recherche-action et recherche scientifique.
Il convient donc de saluer la publication de ces travaux développés à l’enseigne de la recherche-action par de nombreux auteurs relevant souvent – mais pas exclusivement – de la discipline des sciences de l’éducation. De manière complémentaire, on pourra consulter le n° 16-17 de la Revue internationale de psychosociologie, consacré à la rechercheaction, après le colloque organisé en mars 2001 par le CIRFIP.
 
Jean Maisonneuve À propos de… Collectif « Savoirs et rapport au savoir » Autobiographie de Carl Rogers. Lectures plurielles Paris, L’Harmattan, 2004,242 p.
 
 
À une époque où certains pionniers de la psychologie et des sciences humaines ne sont plus guère lus ni même cités, on est heureux de voir rééditer un texte de Rogers suivi d’analyses croisées, parfois critiques.
Récit bref, style direct : le jeune Carl est issu d’une famille laborieuse, mal aisée, très croyante et traditionnaliste ;
c’est un élève doué, féru de lectures mais non exempté de tâches manuelles ; une sorte de solitaire sociable, riche en potentialités. Étudiant aux projets mobiles : agronomie, pastorat, histoire, pédagogie, il découvre l’importance de John Dewey, rencontrera Rank et plus tard Erikson. Au retour d’un voyage en Chine, il se libère de l’emprise chrétienne et familiale. Guéri d’une maladie sans doute psycho-somatique, il épouse une camarade d’enfance, Helen, la femme de sa vie. Ses intérêts se concentrent sur la psychologie et la pédiatrie selon une approche clinique. Il obtient un poste d’interne dans un institut de guidance infantile, puis dans le centre d’orientation de Rochester. C’est là qu’il élabore un mode d’entretien thérapeutique à base d’écoute et de compréhension, qui devait le conduire à ce qu’il appelle lui-même rarement « non-directivisme », mais plutôt « centration sur le client » et (terme ambigu) « counselling ».
Ses novations le font connaître ; après celle de l’Ohio, l’université de Chicago le sollicite pour créer un centre de consultation psychologique, où il conduira aussi des recherches cliniques. Il y restera douze ans, entouré d’une équipe de collaborateurs dévoués, mais souvent en conflit avec les psychiatres de l’institution.
Consultant, enseignant et chercheur, de Madison à Stanford, il participe à des équipes pluridisciplinaires et découvre les ressources du groupe de base ; c’est pour lui une sorte d’extension fertile de ses propres démarches thérapeutiques sur le développement de la personne.
Malgré quelques périodes de marasme ou de doute liés à des échecs professionnels, Rogers jette sur l’ensemble de sa carrière un regard assez satisfait, non exempt de fausse modestie. Convivial à ses heures, mais indépendant, il estime « n’avoir aucune dette intellectuelle et émotionnelle à l’égard de quiconque ». Homme « d’avant-garde », il évoque son intérêt croissant pour la dimension existentielle, longtemps ignorée des psychologues américains ; il ne veut pas dissocier l’efficacité pratique d’une mise en ordre théorique, voire logique, des expériences significatives.
Se référant à sa capacité « de libérer les gens pour leur permettre d’évoluer », et d’élucider avec eux leurs problèmes, il exprime pour finir un double souci : celui de maintenir la clarté du style dans l’écriture comme dans le dialogue et la discussion de groupe ; mais aussi celui d’exercer sur autrui une influence, ne fût-elle que facilitatrice. Et il conclut avec alacrité : « Je suis persuadé que les directions que je prends aujourd’hui sont pleines de sens. Fondamentalement, je crois en moi ».
Ayant écrit ces lignes avant de lire la seconde partie de l’ouvrage, j’ai reçu une confirmation : à divers degrés, mes collègues avaient eux aussi ressenti devant ce texte un mélange d’adhésion et de vague malaise.
Je commence par les commentaires masculins, parce qu’ils sont moins critiques que les analyses féminines.
Pour J. Beillerot, Rogers, qui s’est libéré par à-coups d’une éducation quasi puritaine, est devenu « un penseur libre, mais sans doute jamais un librepenseur ». Optimiste parfois naïf, mais pédagogue créatif : il s’agit non d’enseigner mais « d’apprendre à apprendre », privément ou en groupe. Le maître se veut médiateur et non leader, même s’il a plusieurs fois tenu ce rôle.
G. Jean-Moncler relève l’attitude mi-pragmatique, mi-apostolique de Rogers : « Ce qui a marché pour lui, il va essayer que ce soit possible pour les autres et en faire un métier ». Son rapport au savoir implique donc aussi un rapport au pouvoir, la transmission d’une certaine maîtrise, d’une propension à évoluer.
L’article de P. Carré conteste la traduction, voire la perception, en France, de la démarche rogerienne. Plutôt que de non-directivité, mieux vaudrait parler « d’aide à l’auto-direction », ce qui n’exclut ni l’initiative du consultant ni son impact sur l’apprenant.
Venons-en aux apports féminins. C. Blanchard-Laville signale un grave malentendu entre Rogers et les psychanalystes, lié à sa position défensive et peu informée à leur égard. De même, malgré l’offre empathique, subsiste chez lui une réserve face aux processus affectifs intenses ; il importe pour chacun, en conseil individuel comme en travail d’équipe, de garder son autonomie – quitte à se remettre souvent soi-même en question. Ainsi le narcissisme est sauf et la théorie avec…
Pour sa part, N. Mosconi s’interroge sur l’image et la place des femmes dans cette histoire de vie : une mère rigide et moraliste, une sœur dont il n’est jamais parlé, une patiente à la quérulence redoutable, mais surtout Helen, la vraie compagne. Encore n’est-elle que consultée pour certaines décisions et glorifiée surtout pour son indéfectible soutien.
Enfin, F. Hatchuel souligne pertinemment chez Rogers un déni du conflit, voire de toute négativité, en thérapie comme en pédagogie. Se tenant à côté des gens plutôt que face à eux, il se protégerait des risques de l’attachement comme de l’agression. Certes, il peut se qualifier « d’agent de changement », mais son souci d’élucidation n’affecte pas, semble-t-il, celui de la reconnaissance sociale…
Ces critiques convergentes suffi-sent-elles à expliquer le purgatoire où Rogers se trouve assigné après une période de grande faveur ? On peut aussi se demander si sa stratégie de contournement consistant à « sauter l’obstacle » (p. 85) ne devait pas l’exposer aux emprunts latéraux – y compris de la part de membres des divers clans qui lui ont survécu ou succédé.
 
Bernard Pechberty À propos de… Colette Rigaud L’animal d’angoisse, aux origines de la phobie infantile Toulouse, érès, 1998,278 p.
 
 
Cet ouvrage créatif présente un point de vue psychanalytique concernant l’animal dans la vie psychique de l’être humain. L’animal est en effet depuis toujours objet de contes, de croyances et aussi de phobies chez l’enfant, phénomène étonnant au vu de la relation privilégiée qu’ils entretiennent. Colette Rigaud, professeur de psychopathologie clinique et psychanalyste, avait déjà travaillé sur les images des monstres à l’adolescence ; elle adopte ici une perspective à la fois anthropologique et clinique pour étudier cet objet. Son texte élabore la question du sens des figures animales charriées par les contes dits par l’adulte à l’enfant, le lien de ces figures avec les fantasmes enfantins, les structures psychiques et culturelles. Les terrains de sa recherche sont les thérapies d’enfants, des enquêtes sur les représentations enfantines et la référence aux mythes et aux rituels. La richesse psychique du symbole animal est d’être l’un des premiers vecteurs entre l’enfant et le monde extérieur.
Il est support privilégié des projections et identifications, objet de plaisir, puis de peur, dans la phobie, cette confrontation lui donnant d’autres résonances.
Colette Rigaud analyse, à partir de ces divers matériaux, l’importance des fantasmes corporels et identitaires liés à l’image maternelle, à la fois séductrice et dévoratrice. La phobie d’animal, écran angoissant et protecteur à la fois, s’y alimente. L’activité des pulsions orales est à prendre en compte pour réévaluer les versions œdipiennes classiques de ce symptôme. « L’animal d’angoisse » permettrait de focaliser sur lui la charge anxieuse de ces pulsions et rendrait sa force au pareexcitation d’un moi défaillant décrit par Freud. Clivage et projection qui soutiennent la phobie s’inscrivent alors dans une problématique narcissique, thématique centrale de l’auteur. L’ouvrage décrit finement l’intersubjectivité et l’implantation de la violence infantile de l’adulte chez l’enfant. L’animal, persécuteur et victime à la fois, est un condensateur privilégié de ces éléments archaïques, qui vont être mis à distance et symbolisés par l’objet culturel conte. Les mythes et les croyances autour de l’animal, victimisé dans les rites ou les récits religieux, ou lié aux figures de la sorcellerie, confirment cette fonction. Le conte et la clinique vus à la lumière des expériences adulte et enfantine, et l’on voit transparaître la dynamique sous jacente d’une dépression primaire essentielle liée à la perte de la présence maternelle pour l’enfant, ou du désir de réintégration mortifère du nourrisson par la mère. Sur ce terrain naît la phobie qui s’alimente à l’imaginaire des contes. Les références analytiques sont principalement celles de Laplanche, Klein, Ferenczi, à la mesure des phénomènes archaïques décrits. L’un des enjeux est, comme dans la perspective freudienne classique, de reposer la question de l’animalité dans l’homme et de ses enjeux psychiques.
Ce livre est stimulant car il permet d’établir des liens avec des questions actuelles à la fois psychiques et culturelles sur lesquels la psychanalyse aurait à réfléchir. C’est néanmoins, on l’a dit, dans la perspective freudienne clinique et anthropologique à la fois que se situe la richesse de cet ouvrage. Si les contes sont demandés et redemandés par l’enfant, n’y aurait-il pas à penser leurs rapports avec d’autres objets culturels actuels comme le cinéma ou la musique, et la valeur qu’ils prennent à l’adolescence ?
S’il n’y a plus dans ce cas de conteur effectif, la demande répétitive d’un même plaisir de la part du public, spectateur ou auditeur, est analogue ; ces créations, qui portent souvent sur le fantastique, la machine et la déshumanisation, mobilisent des fantasmes à la fois intimes et culturels où l’animalité et le vécu corporel se symbolisent encore différemment.
 
Anne-Marie Doucet-Dahlgren À propos de… Claudine Blanchard-Laville et Dominique Fablet(coord.) Travail social et analyse des pratiques professionnelles. Dispositif et pratiques de formation. Paris, L’Harmattan, 2003,212 p.
 
 
S’interroger sur la complexité des pratiques du travail social, voici en quelques mots ce dont il s’agit dans cet ouvrage. Vaste question, qui, sans les précautions prises par les auteurs, pourrait laisser divaguer les lecteurs. Tel n’est pas le cas de ce volume, puisqu’il est précisé d’emblée que seule l’analyse des dispositifs et des pratiques de formation sera développée. Aussi en première partie retrouvons-nous abordée la question de la diversité des approches, toujours considérée d’actualité. D. Guillier ouvre le propos en se basant sur l’exemple de l’analyse institutionnelle des pratiques (en référence à Lapassade et Lourau, puis à Hess et Savoye). S’inspirant de ce courant, l’auteur anime, de manière un tant soit peu originale, en milieu universitaire des ateliers d’analyse de la pratique réunissant des professionnels du travail social. L’auteur en conclut que ce type d’analyse peut porter ses fruits dès lors que chacun des participants se sente capable de mettre en relation ses comportements professionnels avec les pratiques développées dans le champ professionnel. C’est ensuite à J.-P. Minary de s’interroger sur la place et la signification que prend un dispositif d’analyse des pratiques dans le secteur socio-éducatif. Prenant l’exemple d’une séquence soigneusement décomposée, l’auteur tire un certain nombre de conclusions intéressantes quant au rapport que les professionnels entretiennent avec la théorie. Pour sa part, R. Wittorski propose de faire une distinction nette entre l’analyse des pratiques et l’analyse du travail. Schémas à l’appui, l’auteur rend ainsi compte de la diversité des ateliers existant à l’heure actuelle et ayant tous pour objet de réfléchir sur les pratiques professionnelles. On en vient en seconde partie à cette même question, mais cette fois-ci traitée du point de vue de la formation initiale des travailleurs sociaux. Fort d’une expérience de formatrice d’assistants de service social et de celle d’autres intervenants, P. Vallet prend le parti de revisiter l’articulation théorie-pratique comme facteur de construction de l’identité professionnelle. Pour ce faire, l’auteur entreprend avec minutie une analyse du contenu des séances lors de groupements d’analyse de la pratique. Sont alors relatés les phénomènes de groupe inconscients comme conscients. De leur côté, C. Corde, Y. Meunier et D. Morici présentent un dispositif innovant de formation d’éducateurs de jeunes enfants qui a été spécialement conçu pour un public issu de l’Éducation nationale : les aideséducateurs. Système que les auteurs se proposent d’examiner pour ensuite le comparer à la formation classique. Ils nous montrent avec pertinence que ce n’est pas tant le niveau des formés qui pose problème que l’accompagnement qui leur est proposé : celui-ci, pour porter ses fruits, doit se différencier de celui du cursus traditionnel. C’est au tour des éducateurs spécialisés d’être en première ligne à travers l’examen de leur formation initiale : J.-L. de Saint-Just s’intéresse aux processus conscients et inconscients qui émergent lors des regroupements d’étudiants consacrés à la pratique. Quatre cas d’étudiants sont présentés et finement analysés, posant les questions sur la construction identitaire de ces futurs professionnels.
La dernière partie du livre analyse des pratiques issues du champ socio-édu-catif. En premier lieu, M. Boutanquoi reprend l’expérience d’un séminaire permettant à des professionnels du placement familial d’échanger sur leurs pratiques. L’auteur s’interroge sur le sens d’une telle intervention et sur les zones d’ombre qui planent dans un dispositif composé de différentes professions dont celle des assistantes maternelles. Ce sont, en second lieu, les éducateurs spécialisés auxquels D. Fablet prête une attention particulière. Il propose un retour aux sources pour ensuite faire état des pratiques d’analyse que les éducateurs mettent en place dans les institutions dans lesquelles ils exercent. À travers le décryptage méticuleux de la nature du travail d’analyse mené par ces professionnels, force est de constater qu’il reste essentiellement basé sur les dimensions relationnelles. Ancrage qui, si l’on en croit l’auteur, risque de perdurer encore longtemps et ceci malgré la diversité des apports actuels. Autrement dit, à l’inverse de la psychanalyse, la psychosociologie et d’autres disciplines ne semblent pas avoir pris leur juste place. Que dire alors de l’analyse des pratiques des éducateurs spécialisés en formation initiale ? J.-L. de Saint-Just s’y intéresse à travers le point de vue des formateurs animant des groupes d’étudiants centrés sur l’analyse du vécu de stage et de la formation. L’auteur note tout d’abord en quoi l’extrême diversité des méthodes et des thèmes abordés pose problème. Il ne manque pas, de ce fait, de soulever les points d’ombre de cette formation qui reste encore principalement centrée sur la relation éducative.
Pour conclure, disons que cet ouvrage fait preuve d’originalité par rapport à un milieu où il n’est pas coutume de mélanger les genres. Notons, à cet effet, qu’une réalité quelque peu complexe des pratiques menées dans le champ circonscrit du travail social y est décrite. La pluralité des points de vue des praticiens est alors de mise, pour le meilleur et pour le pire. C’est un ouvrage qui nous met en appétit de savoir. Ceci est d’autant plus vrai qu’il est suivi, dans cette même collection, d’autres volumes consacrés à ce champ, mais développés différemment.
 
NOTES
 
[1] M. Autès, « L’insertion, une bifurcation du travail social », Esprit, mars-avril 1998,60-76.
[2] Cf. par exemple Psychologie et Société, t. 2, n° 4,2002.
[3] S. Moscovici, G. Vignaux, « Le concept de thémata », dans C. Guimelli (sous la direction de), Structures des représentations sociales, Lausanne, Delachaux et Niestlé, 1984, p. 25-73.
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[1]
M. Autès, « L’insertion, une bifurcation du travail social...
[suite] Suite de la note...
[2]
Cf. par exemple Psychologie et Société, t. 2, n° 4,2002. Suite de la note...
[3]
S. Moscovici, G. Vignaux, « Le concept de thémata », dans ...
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