2004
Connexions
Éditorial
Serge Blondeau
Jean-Pierre Pinel
Nous assistons à une extension considérable de la place prise par les
groupes de parole dans des sites extrêmement divers. Une recension des
institutions et organisations dans lesquelles se développent ces pratiques
couvrirait un large pan du champ sociétal : de l’hôpital aux maisons de
retraite, des établissements sociaux aux foyers pour immigrés, du collège
aux centres de formation… Tout se passe comme si ces groupes de parole
formaient une réponse universelle face aux interrogations, souffrances,
troubles ou malaises contemporains. Il semble ainsi aller de soi que les
personnes comme les organisations puissent recourir à ces méthodes pour
« traiter » toute problématique psychique ou sociale. Cet essor constitue
un fait culturel que Connexions devait participer à interroger.
La formule groupe de parole tend à prendre la valeur d’un terme
générique, recouvrant sous un vocable commun, différentes méthodes et
pratiques, référées à des modèles théoriques divers. Cependant, en dépit
de cette hétérogénéité, ces modalités de groupement se caractérisent
d’abord par la négativité, c’est-à-dire par ce qu’elles ne sont pas. D’une
part, elles se démarquent de celles qui sont régies par des impératifs de
décisions ou de contraintes opératoires ou techniques, d’autre part, elles
se distinguent des groupes thérapeutiques stricto sensu. Autrement dit
ces méthodes se situent dans un registre intermédiaire, visant fondamentalement à réarticuler l’individuel et le collectif, en recréant un
espace pour le lien groupal. La formidable expansion de ces dispositifs
semble témoigner d’une aspiration partagée à recréer du lien et du
groupe face aux mutations culturelles contemporaines.
Les groupes de parole semblent donc constituer une forme de réponse
à la crise des institutions, aux ruptures et déliaisons propres au malaise
actuel. Cependant, ne peut-on penser qu’il s’agit d’une réponse non seulement partielle, mais aussi potentiellement paradoxale en tant qu’elle
méconnaîtrait les fondements et les sources de son déploiement ?
Ces différentes questions sont abordées dans ce numéro. Dans un
article introductif, Jean Maisonneuve et J.-P. Pinel nous rappellent que
ces méthodes s’enracinent dans une histoire. Les temps forts mettent en
évidence que les groupes de parole ont toujours constitué une forme de
résistance du sujet, jadis face aux excès de la bureaucratisation, aujourd’hui face aux dérives organisationnelles associées à la désinstitutionnalisation. Ce rappel synthétique met aussi en évidence que la
différenciation entre les méthodes groupales référées strictement à la
psychanalyse et celles d’orientation plus psychosociologique est apparue très tôt. Il en résulte que les lignes de partage théorique opèrent
notamment en fonction des champs d’exercice. Ce volume en
témoigne : les groupes de parole d’inspiration psychanalytique se
déploient essentiellement dans des sites destinés à accueillir et à traiter
différentes formes de pathologie : les lieux de la maladie, de la mort, de
la folie ou de l’exclusion. Les articles se référant plus largement aux
modèles psychosociologique, sociopsychanalytique ou anthropologique
se développent quant à eux plus particulièrement dans les secteurs de
l’éducation et de la formation.
S. Blondeau explore de manière approfondie les répercussions des
mutations institutionnelles contemporaines à partir d’une institution
emblématique, à savoir l’hôpital, en distinguant et réarticulant ce qui,
dans la demande de groupe de parole relève de l’individuel, du collectif
et de l’institutionnel. A. Quaderi montre que ces dispositifs constituent
une modalité de mise à l’épreuve des théories psychanalytiques de la
parole, de l’adresse et de l’écoute. G. Gaillard reprend la question des
rapports entre le processus groupal et l’arrière-fond institutionnel en centrant son étude sur la position de l’analyste. C. Henri-Ménassé pointe que
si ces dispositifs de groupe sont massivement investis par les analystes,
les théorisations en demeurent assez limitées, notamment au sein des institutions analytiques. Cet impensé ne signe-t-il pas une résistance de ces
institutions à explorer quelques éléments de leur propre fonctionnement.
J.-P. Minary et Ph. Perrin décrivent et analysent avec une grande rigueur
les conditions de mise en place d’un groupe de parole auprès de sujets
dits exclus et proposent une définition originale de ces dispositifs.
D. Fablet clarifie les finalités des groupes d’analyse des pratiques
professionnelles d’orientation psychosociologique. Il procède à une différenciation claire entre groupe de parole et groupe d’analyse des pratiques professionnelles en spécifiant les limites de ces dispositifs.
Claudine Blanchard-Laville et Suzanne Nadot rendent compte des processus mobilisés par la mise en œuvre de deux dispositifs d’analyse des
pratiques professionnelles d’orientation théorique différente auprès de
professionnels de l’Éducation nationale. Françoise Hatchuel montre que
les groupes de parole centrés sur le rapport au savoir, permettent de
transformer les représentations des obstacles à l’apprentissage et de
mettre en travail certains dénis associés à la problématique contemporaine de la transmission. M.-J.Acevedo nous présente le dispositif d’expression collective des élèves créés par G. Mendel et les conditions de
son application dans une perspective interculturelle. Elle montre que
l’exportation d’une méthode impose de repenser les conditions culturelles et institutionnelles de son appropriation.
Enfin, C. Sellenet ouvre la problématique à partir de son expérience
d’animatrice de groupe de parole de parents. Elle analyse les conditions
d’utilisation de ce dispositif comme une scène où les parents exhibent
leur intimité ; témoignant ainsi des déplacements contemporains des
frontières de l’intime et du public.