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I.S.B.N.2749204518
224 pages

p. 211 à 214
doi: en cours

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no 83 2005/1

 
Michel Boutanquoi À propos de… Michel Chauvière Le travail social dans l’action publique Paris, Dunod, 2004,304 p. et de Saül Karsz Pourquoi le travail social ? Paris, Dunod, 2004,162 p.
 
 
La quatrième de couverture de l’ouvrage de Michel Chauvière suggère de considérer celui-ci comme un bilan. La lecture invite plutôt à le penser dans une autre perspective : s’il s’appuie sur des travaux antérieurs, s’il contient des éléments de synthèse de ceux-ci, il n’apparaît pas comme un simple regard sur un parcours, une manière de se retourner pour apprécier et faire apprécier la distance parcourue ; au contraire, il montre les questions en suspens, les développements possibles d’une pensée sur le travail social en tant que partie d’un ensemble plus vaste, « le travail du social », composante de l’action publique qui doit être analysée en prenant en compte les conditions de possibilités politiques.
M. Chauvière ne rend pas compte du travail social comme entité autonome et ne le réduit pas à sa seule composante professionalisée, même si elle constitue un point majeur des réflexions. Il le considère comme partie d’un fait social singulier : « le traitement social de la question sociale ». C’est moins l’émergence de cette dernière qui constitue le fond du livre qu’une manière d’analyser le travail du social, le social en tant que travail, c’est-à-dire en tant qu’action de transformation autant qu’action de connaissance (chapitre 1). Sans cette mise en perspective sociale et historique, il n’est pas possible de comprendre « le principe de professionnalité » (p. 39).
Dans ce cadre, le chapitre 2 (« Professions et professionnalité dans le secteur social ») se révèle un chapitre remarquable : d’abord parce que s’y déploie l’approche chère à l’auteur qui mêle l’étude diachronique des dispositifs d’action et un modèle d’intelligibilité socio-historique des rationalités à l’œuvre, telle qu’il l’explique dans l’introduction (p. 9) ; ensuite parce qu’il offre la possibilité de mieux comprendre les mouvements de l’histoire, les fondements aux origines des professions au travers d’une mise à jour des débats politiques, scientifiques sur l’enfance et la famille, entre autres ; au travers de la mise en perspective des différents chantiers qui vont porter des professions telles que assistant(e) de service social ou éducateur(trice) spécialisé(e), à savoir celui de la visite sociale (contrôle, expertise, assistance) et celui de la clinique sociale (changer les comportements), auxquels il ajoute aujourd’hui celui de la médiation.
Cette mise en perspective n’est pas explication du présent en tant que tel, mais sans elle, il est des pans entiers du présent qu’on ne peut comprendre.
À cette première partie plutôt tournée sur le passé, succède une deuxième partie qui interroge l’époque actuelle caractérisée par un tournant sociallibéral. Au travers de ce qu’il nomme « les métamorphoses du regard social » (chapitre 3), l’auteur pose une analyse de l’évolution du secteur, en montrant l’hégémonie du monde marchand communicationnel, l’idéologie gestionnaire, en analysant les rhétoriques de l’exclusion, puis en s’intéressant aux politiques de la ville et au trompe-l’œil de la proximité, à la figure du parent responsabilisé quand les politiques sociales peinent à répondre aux défis. Enfin, dans un dernier chapitre, M. Chauvière tente de décrypter les transformations en cours du secteur en analysant les effets de la décentralisation, les notions de contrat, de partenariat et les enjeux que révèle la question de l’usager, dont il craint que ce dernier ne soit, au-delà de la prise en compte légitime de ses droits, le cheval de Troie du client.
Pour M. Chauvière, la question centrale est bien celle de savoir si nous ne sommes pas passés d’un référentiel solidariste à une logique de solvabilisation de la demande (déjà perceptible dans le champ des personnes âgées).
La place manque pour tenter de véritablement rendre compte de l’ensemble des questionnements, des pistes de réflexion que l’auteur soumet à ses lecteurs, professionnels ou non du travail social, tout simplement intéressés, voire passionnés, par les questions sociales.
Car au fond, c’est bien une passion du social que M. Chauvière nous invite à partager, et surtout à discuter ; une passion de chercheur mais aussi de militant comme il se définit lui-même, une passion qui le conduit, a contrario d’autres chercheurs parfois, à un profond respect des professionnels, ce qui n’exclut en aucun cas la critique, à défendre une certaine idée du travail social loin des effets d’annonce de sa faillite, à défendre un social en acte professionnel, sa dimension humaniste clinique, ses artisans (p. 258).
Si l’ouvrage de M. Chauvière s’avère un livre ouvert de par les questionnements dont il fait part et un évitement des réponses définitives, il n’en va malheureusement pas de même concernant l’ouvrage de S. Karzs. On ne saurait reprocher à l’auteur la volonté d’afficher un point de vue sur le travail social, mais il y a quelque chose d’affligeant à la volonté de présenter ce point de vue comme Le Discours sur La Vérité enfin révélée, et à laisser croire qu’avant il n’y avait rien, quand nombre de pages témoignent d’influences manifestes mais non reconnues. On peut en voir le symptôme dans le titre même : comment peut-on emprunter le titre d’un numéro de la revue Esprit, de 1972, qui a marqué l’histoire des analyses sur le travail social, sans jamais s’expliquer sur cet emprunt ?
 
Michel Boutanquoi À propos de… Dominique Fablet (coordination) Professionnel(le)s de la petite enfance et analyse de pratiques Paris, L’Harmattan, 2004,234 p.
 
 
Ce neuvième opus d’une série consacrée aux dispositifs et pratiques d’analyse des pratiques professionnelles se centre sur le champ de la petite enfance, dont les professionnels sont majoritairement des femmes. Si le titre tente d’en rendre compte, paradoxalement, cette dimension ne paraît pas faire l’objet d’une attention particulière dans les différentes contributions proposées.
Leur lecture fait également surgir un autre questionnement : de quoi est-il effectivement question ? D’analyse de pratiques au sens large, comme le titre le laisse penser, de dispositif d’analyse de la pratique, comme le suggère l’introduction, ou de formation qui recourt parfois à des modalités relevant plus ou moins de l’analyse de la pratique ?
La majorité des textes proposés se situe plutôt dans cette dernière logique.
Que ce soit dans le champ de la formation continue (première partie), en formation initiale (deuxième partie), ou dans un cadre intra-institionnel (troisième partie), la quatrième partie étant plus centrée sur des résultats de recherche sur les interventions précoces (G. Boutin) et les pratiques de puéricultrices dans le cadre des visites à domicile (D. Fablet).
Avec des nuances qui ont leur importance, il est question d’une visée de transformation des pratiques par la formation (à l’observation, par exemple pour C. Sellenet, dans le champ social, ou M. Hardy dans celui de l’enseignement) ou d’une formation qui prépare à la pratique (D. Malleval, Y. Meunier).
Même un texte qui évoque plus précisément un dispositif classique d’analyse de la pratique revendique explicitement une visée d’une pratique de formation (D. Favre). La nuance apparaît dans la contribution de A.-M. Doucet-Dahlgren qui analyse les enjeux du travail d’écriture comme support de réflexion sur la pratique, dans le cadre de la production d’un mémoire universitaire, et surtout dans celle de D. Fablet qui, malgré un titre marqué par l’idée de formation (une formation intra-institutionnelle en pouponnière), précise que le travail proposé n’est pas un travail de formation, qu’il ne vise ni l’acquisition de connaissances, ni l’appropriation de savoir-faire sur un plan individuel mais une évolution du collectif de travail.
L’ensemble des textes, de par leur variété, les questions traitées, une mise en avant d’une profession un peu dans l’ombre (éducateur de jeunes enfants), méritent une lecture attentive. Il n’en reste pas moins une question de définition : un processus de formation, même recourant à des aspects d’analyse de la pratique, est-il un dispositif d’analyse de la pratique ? Celle-ci peut-elle avoir un objectif de transformation des pratiques individuelles en tant que telles ? N’y a-t-il pas dès lors un risque d’instrumentalisation ?
 
Claude Tapia À propos de… Serge Raymond « Pathobiographies judiciaires. Journal clinique de Ville-Evrard », Préface d’Olivier Douville, Paris, L’Harmattan, 2004
 
 
Serge Raymond, psychologue hospitalier et expert auprès de la cour d’appel de Paris, est enseignant de psychiatrie légale à l’hôpital Bicêtre. C’est dire s’il connaît son affaire ! L’ouvrage est constitué d’un ensemble consistant d’histoires de vie, matériau brut dont l’auteur se saisit, qu’il triture, découpe, remembre, à des fins d’édification, de visualisation des réalités ignorées peut-être du plus grand nombre de nos concitoyens, et qui sont le lot des psychologues praticiens de base opérant dans diverses institutions. L’impression dominante qui se dégage de ces récits de vie entrecoupés de commentaires et d’interprétations – qui n’ont rien de stéréotypé telles celles qui figurent dans nombre de rapports cliniques – est celle d’un chaos, difficilement maîtrisé par des équipes de thérapeutes en manque de moyens, de motivations ou de compétences, souvent en révolte contre leurs structures d’appartenance. Une autre impression frappe le lecteur, imposant le sentiment que l’ouvrage, au-delà de ses aspects scientifiques, s’articule en un discours cohérent, pétri d’indignation et de colère contre l’inhumanité et la barbarie ; d’abord celles que subissent les victimes adressées aux services de soins psychologiques ou psychiatriques, ensuite celles que, sans le vouloir, les institutions thérapeutiques ou judiciaires entretiennent par inculture, procédures inadéquates, fétichisation d’une technicité à prétention scientifique, ou tout simplement, démission face aux cas les plus désespérés.
L’auteur dénonce d’abord les instances judiciaires qui restent, selon lui, d’Ancien Régime, en ne reconnaissant pas la violence morale vécue par les victimes, leurs contraintes subjectives, leurs ambivalences (induisant des comportements de soumission aux bourreaux, lesquels sont aussi victimes), ensuite, le recours au traitement pénitentiaire pour éviter l’externement psychiatrique, l’emprisonnement comme solution aux débridements des pulsions destructrices ou autodestructrices.
Par ailleurs, il apparaît clairement que S. Raymond ne partage pas la conception courante de l’expertise ou du diagnostic, qui repose sur des références scientistes, des nosologies rigides ou dépassées, sans parler des intentions sous-jacentes d’autolégitimation professionnelle ; sa démarche s’inspirerait plutôt d’un modèle qui implique l’engagement subjectif du clinicien et la focalisation sur la signification profonde des actes violents ou homicides appréhendés dans leur contexte spatial et temporel. Ce qui renvoie l’expertise ou le diagnostic à une éthique professionnelle et les replace dans le cadre de la relation d’aide thérapeutique. Il n’épargne pas la psychanalyse qui rechigne à sortir de son lit (sous-entendu des certitudes arrogantes), ni la psychiatrie qui a, dit-il, perdu la tête et qui n’a de chance de la retrouver qu’en allant sur le terrain, au devant de la ville : penser la clinique, penser l’institution, c’est penser la cité résume fort bien le préfacier de l’ouvrage.
Tantôt réaliste, tantôt poétique, la parole de S. Raymond s’insinue entre les lignes des journaux intimes, des récits de vie, des confessions crépusculaires de tous les éclopés de la vie et de l’amour qu’il a cotoyés et qui parlent d’incisions, de lacérations, d’entailles, de brûlures…, de sang qui coule… Et il comprend que le corps est au centre de tous les délires et de tous les phantasmes qui tournent autour de la problématique difficilement saisissable du lien entre le corps, le Moi et l’autre. Il arrive ainsi que le corps, agressé ou souillé par un assaillant, soit aussi attaqué, quand il rencontre par hasard le plaisir, par son occupant, comme de l’extérieur, devenant ainsi l’ennemi par excellence qui trafique avec l’autre. La victime déserte alors ce corps devenu l’esclave de l’autre. C’est ce que S. Raymond appelle jouissance traumatique, car l’éventuelle jouissance physique procédant par effraction – sans l’accord du Moi – entraîne la rupture, chez les victimes, entre l’esprit qui refuse et le corps qui consent et, du même coup, la haine de soi. Mais le corps parle aussi de notre lien avec la mort. Et c’est là que le travail psychique s’avère indispensable pour donner la force d’accepter le voyage du corps vers la mort. C’est cela que nous donne à voir S. Raymond.
En somme, voilà un ouvrage qui, traitant de toutes les violences subies ou infligées dans les marges de notre système social – agressions, viols, meurtres, incestes, mutilations –, nous ouvre largement l’horizon sur l’insondable complexité de l’humaine condition. Faut-il souligner qu’idéologiquement S. Raymond n’appartient qu’à un seul parti, un seul camp, celui des victimes, et qu’il trouve, pour parler d’elles, l’écriture limpide et lumineuse qui fait les œuvres durables.
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