2005
Connexions
Notes de lecture
Michel Boutanquoi
À propos de…
Michel Chauvière
Le travail social dans l’action
publique
Paris, Dunod, 2004,304 p.
et de Saül Karsz
Pourquoi le travail social ?
Paris, Dunod, 2004,162 p.
La quatrième de couverture de l’ouvrage de Michel Chauvière suggère de
considérer celui-ci comme un bilan. La
lecture invite plutôt à le penser dans une
autre perspective : s’il s’appuie sur des
travaux antérieurs, s’il contient des éléments de synthèse de ceux-ci, il n’apparaît pas comme un simple regard sur un
parcours, une manière de se retourner
pour apprécier et faire apprécier la distance parcourue ; au contraire, il montre
les questions en suspens, les développements possibles d’une pensée sur le travail social en tant que partie d’un
ensemble plus vaste, « le travail du
social », composante de l’action publique
qui doit être analysée en prenant en
compte les conditions de possibilités
politiques.
M. Chauvière ne rend pas compte
du travail social comme entité autonome
et ne le réduit pas à sa seule composante
professionalisée, même si elle constitue
un point majeur des réflexions. Il le
considère comme partie d’un fait social
singulier : « le traitement social de la
question sociale ». C’est moins l’émergence de cette dernière qui constitue le
fond du livre qu’une manière d’analyser
le travail du social, le social en tant que
travail, c’est-à-dire en tant qu’action de
transformation autant qu’action de
connaissance (chapitre 1). Sans cette
mise en perspective sociale et historique,
il n’est pas possible de comprendre « le
principe de professionnalité » (p. 39).
Dans ce cadre, le chapitre 2 (« Professions et professionnalité dans le secteur social ») se révèle un chapitre
remarquable : d’abord parce que s’y
déploie l’approche chère à l’auteur qui
mêle l’étude diachronique des dispositifs
d’action et un modèle d’intelligibilité
socio-historique des rationalités à
l’œuvre, telle qu’il l’explique dans l’introduction (p. 9) ; ensuite parce qu’il
offre la possibilité de mieux comprendre
les mouvements de l’histoire, les fondements aux origines des professions au
travers d’une mise à jour des débats politiques, scientifiques sur l’enfance et la
famille, entre autres ; au travers de la
mise en perspective des différents chantiers qui vont porter des professions telles
que assistant(e) de service social ou éducateur(trice) spécialisé(e), à savoir celui
de la visite sociale (contrôle, expertise,
assistance) et celui de la clinique sociale
(changer les comportements), auxquels il
ajoute aujourd’hui celui de la médiation.
Cette mise en perspective n’est pas explication du présent en tant que tel, mais
sans elle, il est des pans entiers du présent qu’on ne peut comprendre.
À cette première partie plutôt tournée sur le passé, succède une deuxième
partie qui interroge l’époque actuelle
caractérisée par un tournant sociallibéral. Au travers de ce qu’il nomme « les
métamorphoses du regard social » (chapitre 3), l’auteur pose une analyse de
l’évolution du secteur, en montrant l’hégémonie du monde marchand communicationnel, l’idéologie gestionnaire, en
analysant les rhétoriques de l’exclusion,
puis en s’intéressant aux politiques de la
ville et au trompe-l’œil de la proximité, à
la figure du parent responsabilisé quand
les politiques sociales peinent à répondre
aux défis. Enfin, dans un dernier chapitre, M. Chauvière tente de décrypter les
transformations en cours du secteur en
analysant les effets de la décentralisation,
les notions de contrat, de partenariat et
les enjeux que révèle la question de l’usager, dont il craint que ce dernier ne soit,
au-delà de la prise en compte légitime de
ses droits, le cheval de Troie du client.
Pour M. Chauvière, la question centrale est bien celle de savoir si nous ne
sommes pas passés d’un référentiel solidariste à une logique de solvabilisation
de la demande (déjà perceptible dans le
champ des personnes âgées).
La place manque pour tenter de
véritablement rendre compte de l’ensemble des questionnements, des pistes
de réflexion que l’auteur soumet à ses
lecteurs, professionnels ou non du travail
social, tout simplement intéressés, voire
passionnés, par les questions sociales.
Car au fond, c’est bien une passion
du social que M. Chauvière nous invite à
partager, et surtout à discuter ; une passion de chercheur mais aussi de militant
comme il se définit lui-même, une passion qui le conduit, a contrario d’autres
chercheurs parfois, à un profond respect
des professionnels, ce qui n’exclut en
aucun cas la critique, à défendre une certaine idée du travail social loin des effets
d’annonce de sa faillite, à défendre un
social en acte professionnel, sa dimension humaniste clinique, ses artisans
(p. 258).
Si l’ouvrage de M. Chauvière
s’avère un livre ouvert de par les questionnements dont il fait part et un évitement des réponses définitives, il n’en va
malheureusement pas de même concernant l’ouvrage de S. Karzs. On ne saurait
reprocher à l’auteur la volonté d’afficher
un point de vue sur le travail social, mais
il y a quelque chose d’affligeant à la
volonté de présenter ce point de vue
comme Le Discours sur La Vérité enfin
révélée, et à laisser croire qu’avant il n’y
avait rien, quand nombre de pages témoignent d’influences manifestes mais non
reconnues. On peut en voir le symptôme
dans le titre même : comment peut-on
emprunter le titre d’un numéro de la
revue Esprit, de 1972, qui a marqué l’histoire des analyses sur le travail social,
sans jamais s’expliquer sur cet emprunt ?
Michel Boutanquoi
À propos de…
Dominique Fablet (coordination)
Professionnel(le)s de la petite
enfance et analyse de pratiques
Paris, L’Harmattan, 2004,234 p.
Ce neuvième opus d’une série
consacrée aux dispositifs et pratiques
d’analyse des pratiques professionnelles
se centre sur le champ de la petite
enfance, dont les professionnels sont
majoritairement des femmes. Si le titre
tente d’en rendre compte, paradoxalement, cette dimension ne paraît pas faire
l’objet d’une attention particulière dans
les différentes contributions proposées.
Leur lecture fait également surgir un
autre questionnement : de quoi est-il
effectivement question ? D’analyse de
pratiques au sens large, comme le titre le
laisse penser, de dispositif d’analyse de la
pratique, comme le suggère l’introduction, ou de formation qui recourt parfois
à des modalités relevant plus ou moins de
l’analyse de la pratique ?
La majorité des textes proposés se
situe plutôt dans cette dernière logique.
Que ce soit dans le champ de la formation continue (première partie), en formation initiale (deuxième partie), ou dans
un cadre intra-institionnel (troisième partie), la quatrième partie étant plus centrée
sur des résultats de recherche sur les
interventions précoces (G. Boutin) et les
pratiques de puéricultrices dans le cadre
des visites à domicile (D. Fablet).
Avec des nuances qui ont leur
importance, il est question d’une visée de
transformation des pratiques par la formation (à l’observation, par exemple
pour C. Sellenet, dans le champ social,
ou M. Hardy dans celui de l’enseignement) ou d’une formation qui prépare à la
pratique (D. Malleval, Y. Meunier).
Même un texte qui évoque plus précisément un dispositif classique d’analyse de
la pratique revendique explicitement une
visée d’une pratique de formation
(D. Favre). La nuance apparaît dans la
contribution de A.-M. Doucet-Dahlgren
qui analyse les enjeux du travail d’écriture comme support de réflexion sur la
pratique, dans le cadre de la production
d’un mémoire universitaire, et surtout
dans celle de D. Fablet qui, malgré un
titre marqué par l’idée de formation (une
formation intra-institutionnelle en pouponnière), précise que le travail proposé
n’est pas un travail de formation, qu’il ne
vise ni l’acquisition de connaissances, ni
l’appropriation de savoir-faire sur un
plan individuel mais une évolution du
collectif de travail.
L’ensemble des textes, de par leur
variété, les questions traitées, une mise
en avant d’une profession un peu dans
l’ombre (éducateur de jeunes enfants),
méritent une lecture attentive. Il n’en
reste pas moins une question de définition : un processus de formation, même
recourant à des aspects d’analyse de la
pratique, est-il un dispositif d’analyse de
la pratique ? Celle-ci peut-elle avoir un
objectif de transformation des pratiques
individuelles en tant que telles ? N’y a-t-il pas dès lors un risque d’instrumentalisation ?
Claude Tapia
À propos de…
Serge Raymond « Pathobiographies judiciaires. Journal clinique
de Ville-Evrard », Préface d’Olivier Douville, Paris, L’Harmattan,
2004
Serge Raymond, psychologue hospitalier et expert auprès de la cour d’appel
de Paris, est enseignant de psychiatrie
légale à l’hôpital Bicêtre. C’est dire s’il
connaît son affaire ! L’ouvrage est constitué d’un ensemble consistant d’histoires
de vie, matériau brut dont l’auteur se saisit, qu’il triture, découpe, remembre, à
des fins d’édification, de visualisation des
réalités ignorées peut-être du plus grand
nombre de nos concitoyens, et qui sont le
lot des psychologues praticiens de base
opérant dans diverses institutions. L’impression dominante qui se dégage de ces
récits de vie entrecoupés de commentaires et d’interprétations – qui n’ont rien
de stéréotypé telles celles qui figurent
dans nombre de rapports cliniques – est
celle d’un chaos, difficilement maîtrisé
par des équipes de thérapeutes en manque
de moyens, de motivations ou de compétences, souvent en révolte contre leurs
structures d’appartenance. Une autre
impression frappe le lecteur, imposant le
sentiment que l’ouvrage, au-delà de ses
aspects scientifiques, s’articule en un discours cohérent, pétri d’indignation et de
colère contre l’inhumanité et la barbarie ; d’abord celles que subissent les victimes
adressées aux services de soins psychologiques ou psychiatriques, ensuite celles
que, sans le vouloir, les institutions thérapeutiques ou judiciaires entretiennent par
inculture, procédures inadéquates, fétichisation d’une technicité à prétention scientifique, ou tout simplement, démission
face aux cas les plus désespérés.
L’auteur dénonce d’abord les instances judiciaires qui restent, selon lui,
d’Ancien Régime, en ne reconnaissant
pas la violence morale vécue par les victimes, leurs contraintes subjectives, leurs
ambivalences (induisant des comportements de soumission aux bourreaux, lesquels sont aussi victimes), ensuite, le
recours au traitement pénitentiaire pour
éviter l’externement psychiatrique, l’emprisonnement comme solution aux débridements des pulsions destructrices ou
autodestructrices.
Par ailleurs, il apparaît clairement
que S. Raymond ne partage pas la conception courante de l’expertise ou du diagnostic, qui repose sur des références
scientistes, des nosologies rigides ou
dépassées, sans parler des intentions sous-jacentes d’autolégitimation professionnelle ; sa démarche s’inspirerait plutôt
d’un modèle qui implique l’engagement
subjectif du clinicien et la focalisation sur
la signification profonde des actes violents ou homicides appréhendés dans leur
contexte spatial et temporel. Ce qui renvoie l’expertise ou le diagnostic à une
éthique professionnelle et les replace dans
le cadre de la relation d’aide thérapeutique. Il n’épargne pas la psychanalyse qui
rechigne à sortir de son lit (sous-entendu
des certitudes arrogantes), ni la psychiatrie qui a, dit-il, perdu la tête et qui n’a de
chance de la retrouver qu’en allant sur le
terrain, au devant de la ville : penser la
clinique, penser l’institution, c’est penser
la cité résume fort bien le préfacier de
l’ouvrage.
Tantôt réaliste, tantôt poétique, la parole
de S. Raymond s’insinue entre les lignes
des journaux intimes, des récits de vie,
des confessions crépusculaires de tous les
éclopés de la vie et de l’amour qu’il a
cotoyés et qui parlent d’incisions, de lacérations, d’entailles, de brûlures…, de
sang qui coule… Et il comprend que le
corps est au centre de tous les délires et de
tous les phantasmes qui tournent autour
de la problématique difficilement saisissable du lien entre le corps, le Moi et
l’autre. Il arrive ainsi que le corps, agressé
ou souillé par un assaillant, soit aussi attaqué, quand il rencontre par hasard le plaisir, par son occupant, comme de
l’extérieur, devenant ainsi l’ennemi par
excellence qui trafique avec l’autre. La
victime déserte alors ce corps devenu
l’esclave de l’autre. C’est ce que S. Raymond appelle jouissance traumatique, car
l’éventuelle jouissance physique procédant par effraction – sans l’accord du Moi
– entraîne la rupture, chez les victimes,
entre l’esprit qui refuse et le corps qui
consent et, du même coup, la haine de soi.
Mais le corps parle aussi de notre
lien avec la mort. Et c’est là que le travail
psychique s’avère indispensable pour
donner la force d’accepter le voyage du
corps vers la mort. C’est cela que nous
donne à voir S. Raymond.
En somme, voilà un ouvrage qui,
traitant de toutes les violences subies ou
infligées dans les marges de notre système social – agressions, viols, meurtres,
incestes, mutilations –, nous ouvre largement l’horizon sur l’insondable complexité de l’humaine condition. Faut-il
souligner qu’idéologiquement S. Raymond n’appartient qu’à un seul parti, un
seul camp, celui des victimes, et qu’il
trouve, pour parler d’elles, l’écriture limpide et lumineuse qui fait les œuvres
durables.