Connexions
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I.S.B.N.2749204518
224 pages

p. 7 à 12
doi: en cours

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no 83 2005/1

2005 Connexions

Éditorial

La laïcité et l’intégration, deux impératifs à défendre

Abdelaâli Laoukili Emmanuel Diet
La laïcité fut avec la Liberté, l’Égalité et la Fraternité une référence fondatrice de ce qu’était la République française, une et indivisible, sociale et démocratique, étayée sur la référence à la rationalité issue des Lumières et à leur visée d’universalité humaniste.
Dans le contexte contemporain de la marchandisation universelle, du retour des religions monothéistes à leurs origines sectaires, que ce retour prenne la forme d’un intégrisme, d’un fondamentalisme ou d’un revival à un moment où les logiques du profit et le lien paradoxal entre efficacité technologique, diffusion de l’irrationnel et retour à un ordre moral musclé développent de nouvelles modalités d’asservissement, ce qui fut à la fois une valeur, un principe organisateur et un ensemble de pratiques citoyennes semblent en grand danger de déshérence. À un moment où le pouvoir d’État hésitant entre laxisme libéral, dérive policière et reprise en main hygiéniste, est à l’origine d’une anomie destructrice dont les gesticulations démagogiques ne parviennent pas à occulter l’intrinsèque perversité, on ne peut se contenter de pleurnichardes invocations pour contrer l’irrépressible diffusion des doubles discours et des régressions obscurantistes.
Le retour des religions à leur originelle barbarie, telle qu’elle se déploie dans la mise en scène des enjeux économiques et impérialistes de la géopolitique, la banalisation des délires sectaires et de l’héritage des totalitarismes, se trouvent désormais relayés par les élucubrations libérales et la crétinisation programmée dont les médias sont désormais sans complexe l’instrument privilégié, entre télé-réalité, désinformation, publicité et promotion de l’obscurantisme, y compris sous la forme paradoxale d’un scientisme acéphale.
Dans cette situation, l’urgence de l’analyse s’impose pour redresser les distorsions qui affectent la notion de laïcité dans ses différentes dimensions. Contrairement aux complaisances intéressées de soi-disant sociologues mettant leur notoriété au service aussi bien des prétentions théocratiques des grandes religions monothéistes, à qui l’impérialisme américain et la Nouvelle Europe ouvrent une voie royale, qu’au service des nouvelles sectes les plus réactionnaires, pompeusement appelées « nouveaux mouvements religieux », il convient de distinguer absolument le concept de laïcité de la notion de tolérance chère aux idéologues anglo-saxons. En effet, comme principe et comme valeur, la laïcité fonde le lien social sur le socle d’un pacte dénégatif assurant à tous les sujets, quelles que soient leurs différences, un droit égal à la reconnaissance, la liberté de penser et d’association et la citoyenneté tant qu’ils ne prétendent pas imposer aux autres par emprise leurs propres convictions et se soustraire à la loi commune. En ce sens, même les intéressantes perspectives ouvertes par Marcel Gauchet s’avèrent très insuffisantes, puisqu’elles permettent de penser que la laïcité serait une option parmi d’autres, une croyance ou une idéologie qui s’opposerait sur le même plan aux pratiques spirituelles ou religieuses, et qu’elle se réduirait à une lutte pour le pouvoir entre l’Église (catholique) et l’État.
Or, ce qui est à comprendre, c’est que la laïcité, comme violence symbolique primaire est fondatrice, comme valeur et comme principe, du contrat narcissique social qui permet la singularité subjective et soutient la citoyenneté et le lien transsubjectif. Elle vaut en effet comme la garantie offerte à tous les sujets de pouvoir, notamment par l’école, échapper à l’emprise toujours potentiellement totalitaire du groupe d’appartenance primaire et de se choisir les groupes d’appartenances secondaires dont les croyances et les pratiques lui sembleront mériter son investissement et permettre le développement de sa pensée et de son autonomie subjective. On ne saurait donc, sans tomber dans les confusions de pensée qui assimilent en une très dangereuse dérive le Maghrébin à l’Arabe, l’Arabe au musulman, le musulman à l’intégriste et l’intégriste au terroriste, identifier laïcité et tolérance, mais non plus assimiler la défense de la laïcité à une idéologie comme les autres, à une volonté d’emprise totalitaire, ni même à une position antireligieuse, ce qui est conceptuellement et historiquement faux.
Ceux qui proclament ces contre-vérités et défendent au nom d’un nietzschéisme de pacotille un tribalisme faschistoïde, la dignité de l’astrologie ou les prétendues « nouvelles spiritualités » s’avèrent toujours en dernier ressort être habités par la haine de la pensée, la peur de la raison, l’évitement de la vérité et porte-parole de très nauséabondes idéologies. Ils projettent leur propre intentionnalité totalitaire sur ceux qui souhaitent maintenir l’ouverture de la pensée dans un espace commun partagé, dans le même temps qu’ils prétendent ériger l’obscurantisme en norme et en idéal.
De la même manière, quelles que soient les pressions des pays qui n’ont pas souhaité séparer les Églises et le pouvoir d’État, et qui jugent nécessaire que « l’opium du peuple » contribue directement au maintien de la domination symbolique, économique et sociale, on ne peut arguer des transgressions du principe liées à la tradition culturelle et à l’histoire de la nation française, à sa non-validité, faute de quoi il faudrait conclure de la transgression de la Loi à la suppression du Droit. Ce qui n’exclut pas de s’inquiéter, non seulement de la trahison des clercs, mais de l’inféodation des politiques aux communautés religieuses, voire de la complaisante sollicitude des plus hautes autorités de l’État à l’égard des représentants des groupes sectaires les plus problématiques.
Il ne suffit point d’injonctions pédagogiques, ni de discours moralisateurs pour effacer l’implicite soutien accordé à la marchandisation des biens de salut, à la destruction systématique de la différenciation entre espace public et espace privé, dont il convient de rappeler qu’elle est précisément fondatrice d’une laïcité qui n’a pas besoin de se prétendre « nouvelle » pour être « ouverte ». On ne peut non plus taire l’assourdissant silence auquel sont condamnés les mouvements de pensée qui ne relèvent pas de la croyance religieuse, alors même que l’on peut penser qu’aujourd’hui athées et agnostiques sont majoritaires, ni la transgression constitutionnelle que représente la volonté de créer un « Islam de France » alors que la République a eu grand-peine à se déprendre du statut de « Fille aînée de l’Église » qui était celui de la monarchie obscurantiste. Osera-t-on dire que sur ces questions, les croyants s’avèrent le plus souvent de mauvaise foi ? Il ne devrait pas être pourtant si compliqué de trouver un accord entre la parole de l’Évangile qui ordonne de « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », et le principe constitutionnel selon lequel « la République ne reconnaît, ni ne salarie aucun culte », même si ce dernier principe est gravement menacé par les orientations actuelles de la Nouvelle Europe et la Mondialisation. C’est la raison pour laquelle, dans le contexte contemporain, la question de la laïcité ne peut plus être posée sans affronter aussi clairement que possible la problématique des différences culturelles, à la condition expresse toutefois de ne pas confondre les faits et le droit et de maintenir dans l’examen des questions particulières la vigilance critique qu’exige la dimension historique et anthropologique de cette question à l’heure des barbaries communautaires, des régressions obscurantistes et des revendications cléricales, quels qu’en soient l’origine et le prétexte.
La célébration cette année du centenaire de la loi de 1905 de séparation de l’Église et de l’État et instaurant de fait la laïcité des institutions publiques, coïncide avec l’apparition de phénomènes inédits (voile à l’école, revendications identitaires diverses), qui ont nourri les débats et les fantasmes pendant toute l’année 2004 sans apporter toujours les éclairages nécessaires sur la place et le rôle de la laïcité dans une société « multiculturelle ». Alors que les deux articles de la loi de séparation de l’Église et de l’État suffisent à en fixer les grands principes (Kaltenbach et Tribalat), leur interprétation dans les circonstances de la fin du XXe siècle (le débat sur le voile à l’école a commencé en 1989 et depuis il n’a cessé d’être relancé) n’allait pas de soi et ne permettait pas d’arbitrer le conflit particulièrement tenace autour de cette affaire. Il a fallu donc, en avril 2004, voter une deuxième loi spécifique sur « l’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école » pour sortir, du moins provisoirement, de ce conflit ou de son contenu manifeste.
L’interrogation qui traverse les différents articles de ce numéro porte sur les conditions de l’intégration des différences culturelles qui ne doit pas entamer la laïcité de l’espace public et des institutions de l’État comme garant de la cohabitation des cultures et de la formation du citoyen. Ce n’est donc pas un hasard si le débat sur la laïcité a plus ou moins abouti à la dénonciation des processus d’exclusion et de discrimination dont souffriraient les membres de « communautés visibles » ou appartenant à d’autres cultures. Ces processus ont eux-mêmes été jugés comme favorisant le communautarisme et la remise en cause de référents censés être communs comme la laïcité.
Il s’agit donc de comprendre les processus économiques, politiques et culturels par lesquels survient et devient possible cette « remise en cause ».
Il devient évident qu’on assiste actuellement dans la société, postmoderne (Dufour) ou de capitalisme mondialisé (Zizek), à une remise en cause parfois soft et insidieuse et parfois violente et voyante d’un certain nombre de valeurs qui ont constitué des acquis fondamentaux de la République mais aussi de la modernité, à la suite des Lumières. L’égalité des citoyens quels que soient leur race, sexe ou croyance, la démocratie, les droits de l’homme, l’émancipation du sujet individuel à l’égard de ses multiples appartenances collectives, etc., sont et restent des valeurs universelles auxquelles tout le monde aspire, mais elles continuent de subir les mêmes outrages et transgressions quand elles se heurtent aux intérêts des groupes et institutions dominants.
Le discours sur ces valeurs est souvent perçu comme un leurre par ceux qui n’y ont pas droit (à l’égalité, à la démocratie, à la liberté). À la place certains d’entre eux cherchent à se raccrocher à des références dures (Enriquez 1990) perçues comme étant à même de leur donner un espoir, au moins dans l’au-delà, et de les aider à lutter contre l’anxiété de vivre dans un monde de plus en plus complexe et incertain.
Le système économique (néolibéral) et culturel (postmoderne ou « inframoderne » plus exactement car il représente une régression par rapport à la modernité), dans lequel nous vivons, se caractérise par deux phénomènes se reproduisant ou s’entretenant mutuellement : le système économique et politique qui produit de l’exclusion de nombreuses catégories de la population; le système imaginaire ou « socio-mental » qui produit des discriminations et exacerbe les tensions identitaires entre groupes, tout en valorisant des « ego individuels », ou des individus « auto-référencés », vivant dans l’illusion d’être ainsi dégagés de leur appartenance ou référence à un groupe ou à des valeurs qui les précèdent et prédéterminent leurs conduites. L’exemple de la jeune fille « voilée » qui explique son comportement par sa « liberté » est assez significatif de « l’affirmation » identitaire (face à l’autre) et de la négation de son appartenance (dépendance) collective.
La laïcité, comme les autres valeurs et acquis de la République : école publique, liberté, démocratie, restent menacées par le fonctionnement de l’ensemble du système qui impose ses lois « de marché », instrumentalise les identités et exacerbe les tensions entre groupes en substituant de plus en plus l’identitaire au politique, le culturel à l’économique. Les politiques « communautaristes » se focalisent sur le traitement des problèmes de particularisme religieux, culturel ou sexiste, là où le traitement devrait être plus général et donc plus politique. Ce traitement, sous prétexte d’efficacité, ne recherche que des effets (électoralistes) à court terme. Il reste fondamentalement dangereux pour l’intégration et l’appropriation des valeurs républicaines, et parmi lesquelles la laïcité. Le glissement vers des politiques communautaristes est encore plus pernicieux que ne peut l’être l’expression de différences culturelles (voir l’article de Jean-Paul Thomas).
Au moment où le modèle français de l’intégration est attaqué de différents côtés et selon des mobiles plus ou moins confus et sournois, des « communautaristes » aux « intégristes » en passant par le Conseil de l’Europe qui, sous la pression des pays nordiques et anglo-saxons, voit, dans la singularité française de non-reconnaissance des « communautés » ethniques ou religieuses, un « handicap à l’intégration » ! (Kaltenbach et Tribalat), rappelons les articles fondamentaux : art 1. : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes, sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public » ; art 2. : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ».
Il est important de réaffirmer les principes et valeurs de ce modèle même s’ils se trouvent souvent contredits dans la réalité. En effet ce n’est pas parce que la discrimination ethnique, sexiste ou raciale existe qu’il faut la contrecarrer en opérant une autre discrimination, même positive, qui finirait par institutionnaliser le fait discriminatoire et « dépolitiser » la question de l’exclusion dans son ensemble. On finira par croire que « les exclus, les “sans-part” (Zizek) sont exclus parce qu’ils sont immigrés, femmes, jeunes, homosexuels, etc. » et non parce que le système lui-même est fondé sur des formes d’exploitation et d’exclusion qui lui sont intrinsèques, et qu’il faudrait pouvoir réguler, de manière politique et économique, à défaut de pouvoir le changer.
Par ailleurs la notion de « communauté » souvent utilisée par les mêmes « communautaristes » pour désigner des groupes d’appartenance primaire reste cependant assez confuse dans ces acceptions aussi bien théoriques que pratiques. Elle procède en effet d’une certaine réduction de l’appartenance forcément multiple d’un individu (pays d’origine, ethnie ou groupe linguistique, classe sociale, groupe d’âge, sexe, etc.) au plus petit dénominateur commun d’un groupe d’individus devenus ainsi « visibles » de par cette seule appartenance. Alors que la réalité permet d’observer que même quand on veut constituer un groupe représentatif d’une communauté sur ce seul critère, il ne peut être représentatif, sinon d’un groupe de pression bien organisé par ailleurs et ayant d’autres mobiles que la prétendue représentation de la soi-disant communauté. Les élections organisées à la hâte pour constituer le CFCM (Conseil français du culte musulman) témoignent de ce type d’empressement à traiter une question éminemment politique sur le seul registre idéologique de la « communauté » d’appartenance.
La « sortie » des blocages engendrés par ce système de croyance et de représentations – affirmation identitaire d’un côté, rejet des différences de l’autre – passerait par un travail d’élaboration et d’éducation individuelle et collective à des valeurs universelles (article de Vinsonneau) mais aussi par des médiations sur le terrain et entre acteurs concernés dans leur travail au quotidien (Cohen-Emerique et Fayman, Boucher) et par une éducation dès le plus jeune âge (voir les résultats de recherche de Azzam, Kerzil et Gonin). Ceci sans tomber dans l’illusion de valeurs trompeuses ou de substitution du « rationalisme économique » ou de culture d’entreprise, comme cherchent à le promouvoir les sociétés multinationales (Philipe Pierre).
« La laïcité est et demeure par principe une bataille comme le sont l’école publique, la République et la liberté elle-même. Leur survie nous impose à tous une discipline, des sacrifices et un peu de courage » (Élisabeth Badinter).
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