Connexions
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I.S.B.N.2-7492-0609-X
192 pages

p. 167 à 186
doi: en cours

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Lectures

no 85 2006/1

2006 Connexions Lectures

Notes de lecture

 
Jean-Pierre Pinel À propos de… Dominique Picard et Edmond Marc Petit traité des conflits ordinaires Paris, Le Seuil, 2006,256 p.
 
 
Cet ouvrage s’inscrit dans le champ des recherches que les auteurs ont consacrées à la communication (L’interaction sociale, Relations et communications interpersonnelles, L’école de Palo Alto…). Ils cherchent ici à comprendre la nature des conflits qui la traversent, conflits que le titre même situe d’emblée comme « ordinaires », c’est-à-dire comme faisant communément partie des relations interpersonnelles.
Une idée force sous-tend cette étude et marque d’emblée son originalité face à d’autres conceptions. Elle rompt avec le point de vue qui fait des problèmes relationnels des anomalies de la communication. Pour les auteurs, au contraire, problèmes et conflits ne sont pas des « aberrations » mais une des issues possibles des relations au même titre que la bonne entente, l’écoute et la compréhension. Autrement dit : l’incompréhension, le quiproquo ou le malentendu sont aussi « banals » que leurs contraires ; et il est tout aussi « normal » de se disputer et de s’en vouloir que de vivre en harmonie. Les problèmes relationnels sont inhérents à la nature et à la dynamique des interactions. Travailler ou vivre ensemble, c’est compliqué et difficile, et suppose souvent des divergences de points de vue, de ressentis et d’objectifs.
Le conflit est donc le prolongement et l’expression des incompréhensions et des divergences présentes dans toute relation : « Pour nous, précisent les auteurs, le conflit n’est pas un processus à part dans les relations, mais la résultante des problèmes inhérents à la communication en général. De l’incompréhension au conflit, il n’y a qu’un pas ; il s’agit d’une différence d’intensité et non de nature. »
L’ouvrage s’inscrit donc dans cette perspective ; il aborde les difficultés et les conflits comme liés aux caractéristiques mêmes de la communication et aux problématiques qu’elle soulève.
La première de ces problématiques concerne les risques et les enjeux du rapport à autrui. Nous engageons et jouons trop de nous-mêmes dans le contact avec les autres pour que la relation soit un long fleuve tranquille. Elle se négocie avec autrui à partir des désirs, des peurs, des défenses et des jeux qu’elle suscite. C’est parce que la communication comporte des enjeux et des risques que l’on y adopte des attitudes « stratégiques » fondées sur un ajustement constant des acteurs pour défendre leur identité, leur territoire et leurs besoins relationnels (besoins de rapprochement et de distance, d’ouverture et de fermeture…).
C’est lorsque cet ajustement n’arrive pas à se faire que naissent les difficultés.
Elles surgissent d’abord dans ce qui a trait aux rapports de places : la rigidité d’une position à laquelle on s’accroche, la lutte pour occuper une position « haute », le pouvoir ou la volonté d’emprise auxquels on ne peut renoncer, les « jeux » que l’on reproduit à l’infini…
Elles résultent également des facteurs qui contribuent à empêcher l’équilibre, la réciprocité et l’équité dans les échanges. Ceux qui provoquent (souvent à notre insu) la confusion et l’incompréhension. Ceux qui nous rendent incapables de nous décentrer de notre propre point de vue pour être en empathie avec nos partenaires.
L’ouvrage montre aussi combien la relation dépend des problématiques émotionnelles et affectives des individus qui y sont engagés. Souvent, les conflits interpersonnels reposent sur des conflits internes qui ne peuvent s’exprimer, des peurs qui bloquent l’expression authentique ou le plein contact ; ils proviennent des histoires personnelles et familiales qui nous poursuivent et nous empêchent d’aborder la relation dans l’« ici et maintenant » sans y plaquer des schémas anciens.
Enfin, une dernière partie se penche sur l’importance du « contexte » dans lequel se situe une relation. Elle traite tout spécialement du contexte organisationnel et de la façon dont il favorise l’émergence de rapports de force, de rivalités de pouvoir, de stratégies antagonistes et même de conflits internes quand il n’assume plus son rôle d’étayage de l’identité sociale. Tous ces phénomènes nous atteignent profondément car ils touchent à notre image et à notre identité. En effet, notre identité « professionnelle » ou « sociale » participe profondément à la représentation et à l’estime de soi; elle nécessite l’appui et la confirmation des autres. Et les conflits que nous vivons dans le monde du travail sont généralement aussi intenses et potentiellement aussi destructeurs que ceux qui surgissent dans nos liens amicaux, nos relations amoureuses ou notre vie familiale.
Dans ce Petit traité des conflits ordinaires, Dominique Picard et Edmond Marc nous offrent donc une vision assez complète des difficultés que l’on rencontre dans les relations interpersonnelles et permettent à leurs lecteurs d’y voir un peu plus clair dans les conflits relationnels où ils se sentent impliqués. Ils ne proposent pas de recettes pour éviter des heurts inévitables, mais ils offrent à chacun les outils nécessaires à l’analyse et à la compréhension des difficultés qu’il peut rencontrer dans ses relations à autrui.
Ajoutons que le parti pris des auteurs d’adopter une démarche empirique et d’étayer leur argumentation sur un grand nombre d’exemples observés dans la vie quotidienne ou issus de leur pratique professionnelle rend cet ouvrage particulièrement vivant et agréable à lire. Il n’en a pas moins une réelle portée théorique en proposant une articulation des différents paradigmes (systémique, psychanalytique, interactionniste, phénoménologique…) qui ont rendu compte de l’interaction sociale.
Il apporte une contribution originale à l’étude des interactions sociales en abordant une problématique très souvent négligée dans les recherches sur la communication.
 
Anne Bourgain À propos de… Émile Jalley, La crise de la psychologie à l’université en France Tome 1. Origine et déterminisme Tome 2. État des lieux Paris, L’Harmattan, 2004, 1 000 p.
 
 
Émile Jalley nous livre dans ces deux tomes une lecture intransigeante de ce qu’il a intitulé « la crise de la psycho-logie à l’université ( PAU ) en France ».
Ces mille pages, à contre-courant de ce qui est actuellement prôné – ouvrages courts, formatés, rapidement consommables, voire prédigérés –, ne feront certes pas l’unanimité : elles refusent le consensus mou, en abordant de front les sujets qui fâchent. Elles apportent beaucoup d’éléments jusqu’alors entrevus ou soupçonnés sans nécessairement avoir été démontrés. Car il ne s’agit pas d’un simple cri de colère lancé à la légère, mais d’une étude fouillée, étayée sur des recherches précises et des années de pratique et d’observation, de la part d’un vieux routard de l’enseignement secondaire puis supérieur. Pour cet ancien Normalien, professeur honoraire de psychologie clinique et d’épistémologie à l’université de Paris XIII, l’heure est moins que jamais aux concessions : il dresse le constat d’une situation selon lui catastrophique – mais prévisible depuis une cinquantaine d’années – de la recherche et surtout de l’enseignement universitaire.
Ce dernier terme est d’ailleurs le grand absent des nouveaux intitulés, ce qu’Émile Jalley ne manque pas de relever comme un symptôme.
La nomination « in extremis » de Daniel Lagache à la Sorbonne en 1947 donne le ton d’une cohabitation douloureuse entre la psychologie clinique – pourtant majoritaire en ce qui concerne le nombre d’étudiants inscrits et celui des publications – et la psychologie expérimentale, qui a tôt fait de mettre au pas la première. Que l’on pense à Freud, qui redoutait déjà que la psychanalyse ne devienne « la bonne à tout faire » d’une certaine psychiatrie (voilà qui est fait, ou en bonne voie…).
On sent dans ces pages toute l’amertume d’un passionné de la psychologie, contraint d’assister au lent naufrage de sa discipline : l’idéal comme toujours est mis à mal, la passion intellectuelle dévastée, et l’auteur nous dit en substance que nous n’inverserons pas la vapeur.
D’aucuns ne manqueront pas de conclure à un sentiment de persécution devant cette vision certes peu réjouissante, mais somme toute lucide, signée de celui qui se compare lui-même à Héraclite le mélancolique. On pourra bien sûr voir en ce pamphlet un règlement de comptes, de la part d’un universitaire qui, d`avoir été malmené par ce système, n’a pour l’heure probablement plus rien à perdre… mais c’est aussi la marque d’un appel à ne pas sombrer collectivement dans le masochisme devant cette vaste entreprise de sape.
Ainsi, Émile Jalley, archives à l’appui, analyse-t-il le pourrissement de ce grand bateau sur lequel nous sommes tous embarqués… en refusant pour sa part d’être dupe d’une illusoire « unité de la psychologie » à laquelle plus personne ne croit sincèrement. Rien ne semble trouver grâce à ses yeux tandis qu’il prend pour nous la mesure de l’inanité de la plupart des recherches actuelles, de l’ignorance ou du manque de formation philosophique qui sévit dans nos sphères, du déni de l’histoire de la discipline (dont il donne de nombreuses illustrations), de la haine du livre et de la lecture – et même de la haine de la culture – à l’université, si l’on en juge par les critères actuels de recrutement des enseignants chercheurs. Sans parler de la simple préoccupation pour les étudiants, qu’on serait en droit d’attendre de tout enseignant, mais qu’on chercherait parfois vainement dans cet univers.
De cet état des lieux, il énonce clairement les causes : l’une des principales est selon lui l’actuel système de course aux publications qui tue dans l’œuf toute créativité. Il dévoile les rouages de cette énorme entreprise de normalisation, et même de formatage mental : seuls sont reconnus, cotés en bourse, les articles courts, immédiatement « lisibles », à l’américaine, (english short papers) et évitant – on s’en doute – les plis, donc les détours de la pensée. Sous couvert de scientificité, de neutralité, c’est bien du sujet qu’il est question de faire l’économie, au profit du règne de la technique doucement mais sûrement imposé par le néolibéralisme. À cet égard, l’université est en passe – si ce n’est déjà fait –, main dans la main avec l’entreprise, de devenir un institut de formation professionnelle, et les UFR de psychologie de grandes pourvoyeuses en techniciens de la relation. Des recettes techniques, des méthodes, voilà ce que réclament une large part de nos étudiants nouvelle mouture, élevés à la sauce LMD, en place de la traditionnelle formation de base au loin refoulée.
Or les cliniciens sont bien placés pour savoir que l’histoire ainsi déniée ne peut que faire retour. Faire des coupes sombres dans l’histoire de la psychologie (attribuer à des auteurs américains contemporains la paternité d’un concept élaboré par Wallon, pour ne citer qu’un exemple de ceux donnés par Émile Jalley) ne suffira pas à en changer le cours, mais ne fera en attendant qu’aggraver la crise de la dite PAU …
Pour faire état de cette « liquidation programmée de la psychanalyse », l’auteur use d’un style direct, très alerte, féroce, et donne même l’impression de se défouler à son tour : comme dans cette image assez savoureuse d’un grand spécialiste de la psychologie expérimentale qui a selon lui « introduit des mœurs de pitbull à l’université ». Mais on aurait tort pour autant de ne voir là qu’un livre noir qui ne saurait que dénoncer la bassesse et la médiocrité ambiantes.
Ce qu’Émile Jalley ne supporte pas, c’est que l’humanisme soit alors utilisé comme « camelote » comme en témoignent les appels constants à l’ordre (faut-il voir là une figure terrifiante de l’ordre nouveau ?), à la déontologie (l’éthique comme parapluie), à l’unité, ou l’unification comme maître-mot. L’alliance de la psychologie clinique à la psychologie objective, sous l’appellation pompeuse et étrange de « psychologie de la santé » – que l’on pense à ce qui se trame actuellement comme politique de santé mentale –, est pour lui le signe d’une servitude volontaire contre laquelle il entend nous mettre en garde.
Car en ces temps de grande folie gestionnaire, il n’est plus possible de se voiler la face : la clinique psychanalytique qui s’était « introduite à l’université par l’escalier dérobé » pourrait bien se faire sortir par la porte sans autre forme de procès. Mais elle aura par sa collaboration contribué à son éviction.
Après ce constat sévère, dense, extrêmement nourri, mais semble-t-il inachevé, c’est peut-être à chaque lecteur – selon qu’il se sent l’humeur de Démocrite ou d’Héraclite – qu’il revient d’inventer sa propre conclusion. On peut ainsi, avant de prononcer définitivement la fin de la PAU, espérer que l’histoire reste à écrire.
 
Anne Bourgain À propos de… Claude Nachin La méthode psychanalytique. Évolutions et pratiques Paris, Armand Colin, 2004,205 p.
 
 
À plus d’un titre, il peut paraître audacieux de proposer un ouvrage universitaire sur la méthode psychanalytique :
  • d’abord, parce que l’institution universitaire depuis toujours cherche à bouter la psychanalyse hors de ses frontières, lui préférant comme on le voit actuellement des approches plus normatives, à l’heure où l’évaluation fonctionne comme maître-mot ;
  • ensuite, parce que bon nombre d’analystes se désintéressent de la « psychanalyse à l’université » comme s’il s’agissait, en se substituant aux sociétés de psychanalyse, de former des analystes à l’université, ce qui serait évidemment un non-sens… ;
  • enfin, parce que certains voient d’un mauvais œil que soit mise en avant la notion de méthode, même si Freud a le premier publié la technique analytique. Comme le souligne lui-même notre auteur, il y a somme toute assez peu d’ouvrages sur la méthode. Cela sonne-rait-il comme un anathème ?
Nul ne saurait s’étonner que Claude Nachin, qui n’a jamais entendu sacrifier sa liberté de penser et a toujours eu la rigueur comme souci premier, se soit lancé dans ce projet avec la tranquille détermination et l’esprit de précision qu’on lui connaît. Il aura su montrer à quel point Freud lui-même avait tendance à user de la théorie contre la méthode. Encore maintenant, la doctrine tend bien souvent à prendre le pas sur le génie de la découverte freudienne, et on peut même parler de résistance de la psychanalyse à l’inconscient à travers l’actuel retour en force en son sein du médical et de l’éducatif. À cet égard, l’auteur, par ailleurs psychiatre de formation et de surcroît nettement engagé pour la rénovation de la psychiatrie dans les services qu’il a dirigés de Bailleul à Amiens, n’a pour autant jamais confondu les deux champs : il rappelle ici encore que la pratique analytique n’a que faire de la nosographie psychiatrique, tout en constatant la « tentation récurrente d’un retour de la psychanalyse vers la psychiatrie. »
La formule freudienne subtilement évoquée selon laquelle « le candidat à l’analyse est un chat que l’on achète dans un sac » garde son tranchant face à ces pratiques actuelles d’étiquetage parfois dès les premiers entretiens. Aussi Claude Nachin rejoint-il les quelques praticiens qui, quelle que soit leur obédience, nous rappellent qu’il est nécessaire de prendre à la lettre l’enseignement freudien : il s’agit, en particulier durant l’acte analytique, de savoir faire taire nos présupposés théoriques pour préserver le côté révolutionnaire de l’aventure.
L’auteur des fantômes de l’âme, qui a toujours su rendre hommage à l’œuvre de Ferenczi, montre ici comment ce dernier s’est en quelque sorte montré plus freudien que le maître. On comprend mieux à lire cet ouvrage au style limpide pourquoi Ferenczi demeure post mortem l’enfant terrible de la psychanalyse, aujourd’hui encore largement décrié. En effet, par son souci de garder le cap sur le réel de l’expérience, qui suppose la fameuse élasticité de la technique, il est forcément un empêcheur de penser en rond face au dogmatisme et au réductionnisme ambiants. Mais Claude Nachin ne manque pas d’évoquer également l’importance à ses côtés de Rank, injustement réduit à sa théorie du traumatisme de la naissance, puis plus tard de Balint.
En fin lecteur de Nicolas Abraham et de Maria Torok, Claude Nachin, qui est aussi le président de l’association fondée autour de leur œuvre en 1999, situe résolument l’écoute des traumas singuliers avant les besoins de validation des hypothèses théoriques. Ceci implique, si on garde ce cap éthique, de ne pas faire fonctionner à son tour le trauma comme présupposé théorique… et c’est peut-être dans cet espace que s’ouvre le débat avec des analystes d’une autre orientation.
Quoi qu’il en soit, Claude Nachin a l’exigence de ceux qui, refusant tout placage, prennent en compte le contre-transfert, qui reste toujours à analyser, en ce qu’il renvoie au besoin de croire de l’analyste… et du même coup à la tentation de se satisfaire des résultats acquis. C’est pourquoi, loin de se croire quitte de l’inconscient, et a fortiori de prétendre le liquider, il s’agit plutôt de s’exercer à compter avec lui. Dès lors, le propre de la démarche analytique, c’est bien l’absence de construction préalable, l’accueil méthodique de ce qui vient, qui ne saurait jamais être systématisable.
Au-delà des clivages théoriques, des glissements, des tiraillements, cet ouvrage est une invitation à revenir à la pratique, à apprendre – au risque du transfert, du contre-transfert, ou si l’on préfère, du désir de l’analyste – à rester analyste, ce qui ne saurait être une position acquise. Il ne s’agit pas pour autant de se mettre à jouer à l’analyste, si je puis dire. La position analytique que d’autres nomment place de semblant, ou de sujet supposé savoir, Claude Nachin la conçoit sous le signe d’une humilité qui ne cache pas sa dette envers Ferenczi.
Chemin faisant, notre auteur revisite quelques pages oubliées ou arrachées de l’histoire de la psychanalyse et les met en perspective avec la pratique actuelle. Mettant cartes sur table, il évoque les bases du contrat analytique, la construction en analyse, l’interprétation, la conduite de la cure des névroses, n’abordant volontairement pas ici le traitement des psychoses, question qui lui est toute-fois familière. Il revient en revanche en détail sur la clinique des deuils pathologiques et de leurs effets transgénérationnels, vaste chantier de recherches auquel il a consacré deux précédents ouvrages. En ce qui concerne enfin la formation des analystes, il se montre comme toujours progressiste, attentif à ce que les enjeux de pouvoir ne tuent pas toute liberté de penser et d’exercer, et propose de mettre en place une procédure plus démocratique.
Les étudiants, entre autres lecteurs, sauront tirer profit de ce précis méthodique, clair, à l’image de son auteur, qui a toujours mené sa barque à sa convenance, en dépit des vents contraires.
 
Claude Tapia À propos de… Margarita Sanchez Mazas et Laurent Licata (sous la direction de) L’autre, regards psychosociaux Grenoble, PUG, 2005
 
 
II convient de saluer la parution de cet ouvrage consacré à la présentation d’une psychologie sociale de l’altérité, regroupant, sous la direction de M. Sanchez Mazas et L. Licata, une quinzaine de chercheurs européens, car il est, d’abord, de salubrité publique – à une époque de déchaînement de passions xénophobes ou ethnocentriques –, ensuite de nécessité scientifique tant les confusions sont grandes dans l’esprit du public entre les formes diverses de discriminations ou de rejet de « l’autre ».
II ne s’agit pas là d’un manuel classique, car le genre aurait exigé un agencement particulier et la prise en compte des évolutions théoriques en la matière durant ces cinquante dernières années, ce qui n’est pas le cas. Sans volonté expresse de l’être, l’ensemble est dûment pédagogique puisqu’à travers ses redondances mêmes, ses redites, ses retours opiniâtres sur les définitions de concepts et schémas explicatifs, ses recouvrements et emboîtements partiels de matière théorique, il rend sensibles et accessibles, d’abord les montages psychologiques, associant représentations, attitudes, motivations…, aboutissant aux conduites discriminatoires, et ensuite la spécificité de la problématique de la discipline psycho-sociologique. On ne sait à vrai dire si ce sont les convergences ou plutôt la diversité des démarches qui rendent intelligible la substance de la pensée psychosociale réfractée dans les différents chapitres de l’ouvrage. Les convergences tiennent au fait que la plupart des contributions s’articulent autour des hypothèses issues de la théorie de la catégorisation et de l’identité sociale, et de ses origines ou ses prolongements (l’auto-catégorisation, le paradigme du groupe minimal, la comparaison sociale, l’estime de soi, etc.) éclairant les différents mécanismes cognitifs par lesquels les individus s’efforcent d’acquérir ou de maintenir une identité sociale positive en comparant leur groupe d’appartenance avec des hors-groupes de manière à ce que cette comparaison joue en faveur de leur propre groupe et donc d’eux-mêmes. Dans ce schéma, le besoin d’estime de soi ou d’auto-évaluation positive apparaît comme fortement lié aux conduites discriminatoires à l’égard des exogroupes et les explique au moins partiellement. La diversité réside dans le fait que certains auteurs, rejoignant ou pas les références théoriques communes, s’inspirent de travaux anthropologiques (voir Jahoda), sociologiques (voir Staerkli), psycho-culturels (voir Green) ou psychanalytiques (voir Joffe). Convergences et diversité s’accordent pour assurer une complémentarité – renforcée par les renvois mutuels des auteurs à leurs contributions, ce qui suppose l’accès de chacun aux travaux des autres – sans doute de nature à stimuler des recherches ultérieures dans le même domaine.
Un autre mérite de l’ouvrage considéré globalement est de ne pas laisser dans l’ombre l’énorme fossé qui sépare la discrimination « naturelle » du hors groupe (expliquée par les thèses cognitivistes : la catégorisation, le paradigme du groupe minimal…) des formes extrêmes du préjugé raciste que certains nomment altérité radicale ou intolérance fanatique (intégrant des facteurs émotionnels et motivationnels), d’autres extériorité radicale ou étrangeté absolue (Jodelet), d’autres infra-humanisation ou essentialisme subjectif (Demoulin et coll.), d’autres encore délégitimation (Oren et Bar Tal) ou déshumanisation, stade ultime avant l’extermination (Volpato et Cantone). D’autres distinctions sont intéressantes à retenir parce qu’utiles à l’affinement des catégories de classement des actes ou comportements, par exemple celles que propose Jodelet entre altérité du dedans (différence exacerbée entre sujets de la même culture) et altérité du dehors (affectant les relations interculturelles), et surtout entre racisme autoréférentiel (consacrant la supériorité du raciste) et racisme hétéroréférentiel ou hétérophobique (assignant la victime à une place inférieure et maléfique). On doit également à Jahoda une autre opposition (selon la source principale de la discrimination) entre le religionisme et le racisme biologique apparu au XIXe siècle combiné au nationalisme et à l’ethocentrisme.
Certains auteurs soulignent le rôle des représentations sociales, soit dans les projections intergroupes, soit dans la socialisation et la formation de l’identité des individus héritant de leur groupe social un stock d’images et de cibles potentielles, soit dans les processus de liaison entre la construction de l’altérité et 1’exclusion sociale ; ce qui est une manière de mettre en évidence le poids de l’histoire et les effets de mémoire dans l’entretien et la perpétuation des stéréotypes et préjugés. Ainsi, la théorie des représentations sociales rejoint celle de l’identité sociale comme cadre de référence dominant les travaux regroupés ici.
Il nous semble indispensable de relever un précieux trait de lumière au milieu de la grisaille des formes multiples d’infamie ; il s’agit du paradoxe de la discrimination positive, non pas seulement sous sa modalité d’intervention politique ou législative (Lorenzi Cioldi et Buschini), ou « affirmative action » utilisée aux États-Unis pour promouvoir les minorités, mais surtout dans ses modalités spontanées exprimant empathie et bienveillance, et correspondant à un traitement positif de la différence. Sanchez Mazas et Licata citent des travaux de Moscovici sur le rapport à « l’étranger » établissant une opposition entre une pensée stigmatique et une autre d’alliance (ou symbolique), celle-ci investissant « l’étranger » du signe de la reconnaissance et du lien plutôt que de la séparation : « l’étranger, celui qui assure l’intersubjectivité et l’identité de soi au travers de l’alliance », laquelle pourrait être considérée comme une forme adaptative de la vie humaine, plus avantageuse que l’antagonisme.
Pour nous résumer, disons que cet ouvrage condense une partie significative des idées, hypothèses, perspectives qui ont structuré le champ d’investigation de la psychologie sociale depuis une trentaine d’années. On y reconnaît la décrépitude des vieilles conceptions innéiste, instinctiviste, mécaniste, réductionniste, déterministe…, et sa vocation interactionniste, dialectique, contextualiste, dynamiste, bref inspirée du paradigme de la complexité.
Deux observations pour conclure. L’une pour regretter qu’un sort particulier n’ait pas été réservé à l’antisémitisme, une forme de racisme, certes, relevant des mêmes mécanismes mentaux, mais comportant des aspects singuliers, notamment celui d’avoir évolué en même temps que l’influence et le pouvoir de l’Église, et de s’être déclaré d’abord antijudaïsme pendant des siècles (donc d’essence religieuse), puis antisémitisme racial (contigu au nationalisme, au colonialisme et au racialisme idéologique réactionnaire et antirépublicain), enfin judéophobie (concept utilisé de nos jours pour désigner ses fondements contemporains tout en intégrant le même arsenal de préjugés et de falsifications). La constance de la haine antijuive dans l’histoire méritait mieux que quelques rapides évocations ici ou là, même si un chapitre traite, dans le cadre du conflit territorial au Proche-Orient, de la délégitimation réciproque des populations concernées. La seconde observation sera pour regretter que l’ouvrage n’ait pas plus envisagé le problème de l’altérité dans ses rapports avec le multiculturalisme, le communautarisme et le mondialisme qui s’intensifient dans les sociétés démocratiques d’Occident et qui entraînent des mutations structurelles et de mentalité importantes. Le propre d’une œuvre stimulante, comme l’écrit E. Morin, est de susciter de nouvelles questions et de nouvelles incertitudes auxquelles d’autres chercheurs – ou les mêmes – se donnent mission de répondre. C’est le cas de celle-ci.
 
Michel Boutanquoi À propos de… Dominique Fablet Suppléance familiale et interventions socio-éducatives Paris, L’Harmattan, 2005,245 p.
 
 
Cet ouvrage en deux parties reprend, dans la première, la note de synthèse pour l’habilitation à diriger les recherche et, dans la seconde, quatre articles déjà publiés, de manière à mettre en évidence les quatre axes de travail de l’auteur : la suppléance familiale (chapitre autour des relations entre professionnels et familles), les interventions socio-éducatives (chapitre sur le métier d’éducateur), les innovations dans le champ des interventions (chapitre sur l’innovation et la prévention de l’exclusion), l’analyse des pratiques professionnelles (chapitre sur les pratiques d’intervention).
Même si on excepte celui qui relève d’un jury, il existe sans doute plusieurs niveaux de lecture de ce livre. Par exemple, derrière l’itinéraire relativement détaillé d’un chercheur, derrière l’aventure individuelle, se profile une histoire plus institutionnelle, plus collective. D. Fablet relate son parcours, ses rencontres, tant avec d’autres chercheurs qu’avec des objets de recherche. Récit dans le récit, se dessinent également le développement des sciences de l’éducation au sein de l’université de Nanterre, leur compagnonnage avec la psychologie sociale (dont on peut sans doute observer la trace dans l’approche psychosociologique de l’auteur dans le cadre de l’analyse des pratiques ou avec, entre autres, P. Durning dans le cadre des recherches sur l’internat), la constitution au sein des sciences de l’éducation, principalement axées sur des questions autour de l’école, du champ de l’éducation familiale.
Mais ce qui retient l’attention touche principalement à ce qui relie les différents axes de recherche et d’intervention (l’intérêt pour les pratiques sociales d’éducation), et à la présentation et à la discussion de notions telles que la suppléance familiale, les interventions socio-éducatives. D. Fablet a fait le choix de les situer historiquement en insistant sur leur émergence, leur développement et bien évidemment leur portée, ce qui le conduit à préciser les définitions actuelles.
En les présentant ainsi, il demeure une question que le lecteur immanquablement se pose : quel est le statut de ces notions au sein des sciences de l’éducation ? Concernant les interventions socio-éducatives, D. Fablet reprend le terme de typologie (p. 83-84). Il s’agit alors d’une notion descriptive de l’action éducative de professionnels qui va de l’action complémentaire à l’aide aux familles, jusqu’à la suppléance. Dès lors, la suppléance apparaît également comme une notion descriptive « d’un type d’action éducative » (p. 56).
N’est-ce pas de fait un peu réducteur ? Si l’aspect descriptif de la notion d’intervention est patente, s’agissant de la suppléance, il semble bien qu’au-delà de caractériser un certain type d’intervention, la notion renvoie à un processus qu’il s’agit d’analyser dans ses différentes composantes (les tâches accomplies, mais pas seulement), dans ses différentes logiques, tant du point de vue des professionnels que de celui des familles, dans ses différents niveaux depuis les aspects substitutifs jusqu’à la co-éducation (le partage de l’action éducative). Autrement dit, la suppléance familiale ne prend-elle pas un caractère conceptuel dont on peut observer non seulement la diffusion mais également la valeur heuristique pour la compréhension dynamique de certaines pratiques professionnelles ? Peut-on penser la notion de suppléance familiale comme une notion qui permet de penser un objet de recherche et pas simplement de le décrire ?
 
Michel Boutanquoi À propos de… Jean-Paul Lassaire Les théories métisses des éducateurs : savoirs professionnels et représentations Paris, L’Harmattan, 2004,290 p.
 
 
L’ouvrage de Jean-Paul Lassaire nous entraîne dans un voyage au cœur des manières de penser, de construire leur travail au quotidien des éducateurs.
Après avoir situé historiquement le métier, les problématiques du savoir et de la formation (chapitre 1), l’auteur nous propose d’appréhender les savoirs en jeu au regard de la théorie des représentations sociales (chapitre 2).
Dans un premier temps, il va s’agir de mettre à jour un ensemble d’explications causales à propos de l’état des personnes dont les éducateurs ont la charge (chapitre 3). Les explications en termes de carences parentales, carences éducatives, carences affectives, sont longuement décrites avant que soient abordées des explications plus sociales ou plus médicales. Sans surprise, une certaine internalisation des explications est mise en évidence. Dans un second temps, il va être question de la manière de catégoriser l’autre, de la manière de penser l’état de cet autre avec lequel il faut agir (chapitre 4). Passivité, trouble, blocage, inhibition côtoient la demande de relation, la problématique de substitution ou celle du désir, c’est-à-dire tout un univers de pensée dont la fonction essentielle est orientée vers la maîtrise qui est présentée. En abordant la question des conflits d’équipe, des pratiques éprouvantes, voire de l’usure professionnelle, l’auteur cherche à explorer les effets de contexte, organisationnel ou relationnel, sur les savoirs en jeu (chapitre 5). Enfin, les différents modèles d’action (accompagnement, le travail sur l’autonomie, la relation) font l’objet d’un examen approfondi (chapitre 6).
Parce qu’elles sont nourries de sens commun, d’idéologies et de théories savantes, parce qu’elles n’évitent pas les dissonances sinon les contradictions internes, l’auteur propose assez justement de nommer les productions cognitives produites des « théories métisses ». Parce qu’elles sont toujours en ajustement, toujours prises dans un certain nombre de contraintes institutionnelles, relationnelles, l’auteur les qualifie également de « théories de l’éprouvé », mettant ainsi l’accent sur l’enjeu d’une négociation permanente avec le réel.
À travailler sur des thématiques proches, on peut suivre facilement l’auteur lorsqu’il déploie l’ordonnance des résultats de son travail. On peut y reconnaître certaines manières d’appréhender le travail social : la nécessité de se fabriquer une représentation de l’autre, l’importance des dimensions relationnelles dans la mobilisation des savoirs. Mais on peut également de la même manière les discuter. Par exemple, sur la question relationnelle, on regrettera que la dynamique psychique, les éléments affectifs dont Jodelet a souligné l’importance ne soient pas mentionnés. Plus globalement, ce sont certaines imprécisions qui nous ont quelque peu gêné.
La première concerne la présentation historique qui n’évite pas quelques raccourcis dommageables afin de présenter comme un acquis certain une succession de trois modèles d’éducateur qui apparaissent plus comme une construction de l’auteur que comme le résultat de l’analyse des faits.
La seconde touche à la notion même de représentation sociale, car si une définition en est donnée dans le chapitre 2, trop souvent tout devient représentation.
Ainsi des explications causales ou des éléments de catégorisation deviennent en eux-mêmes des représentations. C’est le cas lorsque l’auteur évoque parmi les attributions imputées aux parents des difficultés des enfants la démission, et qu’il affirme que certains éducateurs « sont plus souvent détenteurs de cette représentation » (p. 61). C’est encore le cas lorsqu’il parle de la passivité comme descripteur d’un comportement et qu’il écrit : « La passivité constitue une représentation très fonctionnelle » (p. 102). La démission ou la passivité sont-elles des objets de représentation ou tout simplement des éléments de représentation ?
Faute sans doute d’avoir précisé les objets de savoir, et par là même les représentations en jeu (la famille, le handicap, l’enfant…), il nous semble exister une certaine indétermination des différents éléments présentés tant du point de leur statut que de leurs articulations.
Cela n’est pas sans conséquence. En effet, le fait de parler en général de représentations sociales, de savoirs savants qui rencontrent, se mêlent ou contredisent des savoirs d’expérience permet certes de montrer l’existence de théories métisses mais cela ne permet pas de mettre réellement à jour leurs contenus, leur mode d’élaboration et d’actualisation.
Enfin, si on peut être en accord avec la description du caractère polysémique de certains éléments et sur la manière dont d’autres peuvent être mobilisés en fonction du contexte, nous ne partageons pas la position de l’auteur qui est alors de considérer les représentations comme des issues cognitives aux contraintes de la situation. Cela nous paraît quelque peu réducteur, ne serait-ce que par l’absence de prise en compte des dimensions identitaires en jeu.
 
Jean Chami À propos de… Jean Maisonneuve Psychosociologie et formation. Trente ans de formation relationnelle en groupe Paris, L’Harmattan, coll. « Histoire et mémoire de la formation », 2004,248 p.
 
 
L’initiative de Dominique Fablet nous permet très opportunément de sortir de l’oubli ces textes fondamentaux de Jean Maisonneuve, qui apparaît bien ici, comme pour ceux qui ont connu son enseignement, comme un précurseur. Dans l’espace de la psychologie sociale, ou de la psychosociologie, Jean Maisonneuve a théorisé les pratiques qui ont émergé pendant trente ans, en Europe et outre-Atlantique. Comme il l’explique lui-même dans sa préface, il a choisi douze textes qui éclairent bien trois dimensions principales. D’abord, celle du champ des processus de formation et de l’intervention psychosociologique, et le rôle central de celui qu’il continue à appeler le moniteur au regard de la saturation attachée au terme d’animateur. La deuxième concerne tout le champ des processus intensément vécus dans les groupes, et qui ont reçu pendant toutes ces décennies les noms de « groupes de base », « dynamique de groupe », « groupe de diagnostic », « groupes d’évolution », « expression verbale », etc. Dans cette galaxie aux expériences et références théoriques diverses, Jean Maisonneuve observe, avec le recul, un axe et même un style commun, celui de l’expérience ouverte, ouverte sur soi et sur les autres, expérience, à ce titre, irremplaçable. Ce champ ouvert par la psycho-sociologie et la psychanalyse appliquée aux groupes, après nous avoir un peu envahi pendant quinze ans (les années 1970), tend à devenir maintenant désertique, pour le plus grand dommage des formateurs et des professionnels responsables de groupes. La troisième dimension concerne l’évolution diachronique et synchronique des modèles dans la conception et la conduite des groupes au cours de ces mêmes années 1970.
Jean Maisonneuve constate l’accroissement du malaise dans la culture, dont le côté anomique et hypertechniciste s’accroît, et qui comble de moins en moins sa quête de liens vécus, qui ne cesse de le hanter.
À la relecture de ces douze articles, on sera saisi par l’étendue des champs d’intérêt de Jean Maisonneuve : pédagogie, psychothérapie, art, sociologie, pratiques professionnelles. Le premier article est la réédition de celui publié en 1966 dans l’ouvrage de l’ARIP, Pédagogie et psychologie des groupes, et nous rappelle l’urgence d’approcher la formation professionnelle des enseignants par les apprentissages du groupe et en groupe. Il suggère pour les enseignants en formation initiale des stages de « dynamique de groupe » conçus comme des expériences princeps – pour les initier à l’expérience vécue du groupe – et auxquelles ils pourraient ultérieurement toujours se référer, complétés par des exposés didactiques et par des discussions sur des thèmes pédagogiques. C’est d’ailleurs cette dernière pratique qu’il préconise pour aider les enseignants en formation continue, pour tirer parti des différents niveaux d’expérience des enseignants, faciliter le partage de ces expériences et dépasser les affrontements idéologiques. L’effort d’élucidation pouvant alors se faire sur deux plans : celui de l’expérience des groupes classes, et celui des implications personnelles dans le groupe de base, en prenant soin de placer le moniteur dans un certain retrait, favorisant le travail collectif, pour éviter la répétition de la figure du maître. Dans les articles suivants, consacrés notamment à « L’intervention psychosociologique brève pour des collectivités à structures simples », Jean Maisonneuve rappelle la nécessité pour le psychosociologue de pratiquer une axiologie et pas seulement d’expérimenter des praxis. Il insiste sur la différence entre la formation et l’intervention dont le formateur, (ou le consultant) doit avoir conscience, pour éviter stérilité et nocivité, et à maints égards, il se présente comme un véritable précurseur et théoricien des méthodologies d’intervention, notamment par la fonction diagnostique et par la capacité anticipatrice d’organiser un projet commun.
Cette réflexion sur « l’intervention psychosociologique » et le changement prend sa place dans le quatrième chapitre de l’ouvrage. Elle aide à situer l’intervention dans un champ propre entre le changement personnel et le changement social. Le cinquième article est la reprise d’un travail pionnier mené avec Gilles Ferry dans la formation des personnels de l’éducation surveillée (Vaucresson).
Cette expérience, ici regardée avec vingt-cinq ans de recul (1955-1980), fait le bilan d’un programme de formation aux multiples facettes : publics stratifiés, méthodes de centration sur le petit groupe, importance de l’expérience vécue, dimension d’une analyse non réductible à l’individuel ni au social, confrontation des désirs avec les règles, contrôles des moniteurs par la coanimation, par les réunions, par les interactions.
L’objectif principal pouvant se résumer ainsi : comment élaborer un projet personnel sans perdre de vue son rôle institutionnel ? Le sixième article offre l’illustration d’un groupe Balint appliqué à un public particulier : celui des chirurgiens esthétiques, avec sa problématique du visage « ré-envisagé ».
Le septième article engage une réflexion approfondie sur les groupes de bases (groupes de diagnostic). Cette réflexion porte sur le sens historique et culturel de ce phénomène, sur la méthodologie complexe du dispositif, sur l’interpénétration des facteurs affectifs et rationnels, sur le rôle du moniteur, de l’implication, de l’élucidation, sur les niveaux d’interprétation, etc. Les huitième et neuvième articles sont significatifs d’un débat constant, avec la psychosociologie lewinienne d’un côté, et avec la psychanalyse appliquée de l’autre, notamment le phénomène de l’illusion groupale découvert par Didier Anzieu.
Le dixième article choisi est une réflexion sur l’évolution des modèles dans la conception et la conduite des groupes de formation. Cette réflexion est menée sur trois axes principaux :
  • l’effritement des modèles normatifs concernant le développement et la progression des groupes ;
  • le souci d’une dimension sociologique irréductible aux processus interpsychologiques ;
  • la critique du primat de la parole (voire de la fonction d’analyse) dans le mode d’expression des personnes et le rôle du moniteur.
Le onzième article (de 1977) est une méditation sur être et parler, à partir d’une expérience d’émergence du non-verbal dans un séminaire expérimental. Cette réflexion resitue la parole comme médiateur transpécifique à côté d’autres médiateurs plus spécifiques (sonores, gestuels…).
Enfin, le dernier chapitre (« Tribulations de la psychologie sociale en France ») est une réflexion historique et un positionnement théorique sur la légitimité de cette discipline, sur sa cohérence et son unité. La référence à Daniel Lagache, qui a su maintenir l’unité de la psychologie dans une période de diversification croissante, est aussi un acte de foi de Jean Maisonneuve dans l’identité de la psychologie sociale qu’il reconnaît à plusieurs marques : l’esprit de corps régnant, cramponné à ses disciplines, est plutôt le signe d’un corps morcelé par des pratiques et des conceptions sociales dissociées. Le champ spéculatif typiquement français s’est évertué à mettre sous tension bipolaire l’individu avec le social, notamment à partir de Rousseau. Jean Maisonneuve plaide pour l’unité de cette discipline pour plusieurs raisons : la psychologie sociale a une unité d’objet attestée par de nombreuses convergences thématiques (processus de groupes, représentations sociales, consensus/conflit, parole/langage, corps/ société). La ligne de clivage qui semble menacer son unité réside dans le conflit entre deux approches méthodologiques différentes (clinique et expérimentale)
qui semblent complémentaires et non exclusives l’une de l’autre. La recherche des causes et la recherche du sens allant pour lui de pair. L’autre ligne de fracture qu’il nous engage à éviter est celle opposant « théoriciens » et « praticiens », ramenant à des divisions d’un autre âge et tendant à marginaliser la psychosociologie dans un ensemble de praxis, supposées incapables de penser et de raisonner.
 
Jean Chami À propos de… Pierre Michard La thérapie contextuelle de Boszormenyi-Nagy. Une nouvelle figure de l’enfant dans le champ de la thérapie familiale Bruxelles, De Boeck, 2005,354 p.
 
 
Dans ce livre, Pierre Michard reprend la question du don et du contre-don dans son espace intrafamilial, à partir de l’enseignement du fondateur de la thérapie contextuelle, Yvan BoszormenyiNagy. Ce livre est à la fois un ouvrage très documenté sur la pensée de ce fondateur, et un cheminement, un « arrimage » de cette pensée au champ thérapeutique, et à celui de la formation des professionnels de l’enfance et de l’éducation.
L’auteur part du constat suivant :
l’enfant est le grand oublié de la question du don. Les grands auteurs qui ont abordé la question du don et de l’échange (Mauss notamment) ont ignoré la problématique du don de l’enfant. Et, lorsqu’elle a été reconnue, on a réduit le rôle de l’enfant à être la cible exclusive du don émanant des adultes.
L’ouvrage tente de faire surgir une nouvelle figure de l’enfant : un enfant capable de prendre des responsabilités, capable de sollicitude envers les adultes dont la souffrance principale est d’être en conflit. Tout le travail clinique d’un projet thérapeutique va consister à reconnaître les efforts de l’enfant pour comprendre le monde familial chaotique dont il est peut-être issu.
La notion de « parentification » a été vulgarisée dans le courant thérapeutique. Il s’agit pour l’auteur, ni de la déplorer, ni de l’encourager, mais de reconnaître l’effort spécifiquement humain de l’enfant, même si cet effort dépasse ses capacités. L’enfant peut donc acquérir par là une étoffe humaine qui mérite considération. Dans le vocabulaire de l’approche contextuelle, cette « grandeur éthique » de l’enfant, pour reprendre l’expression de Ricœur, prend le nom de légitimité, qui devient une nouvelle dimension de l’identité, on pourrait dire : un nouveau noyau de l’identité.
Mais, si l’enfant est bafoué dans son droit de donner, cette légitimité peut basculer dans un droit de vengeance, pour récupérer, soit ce qu’il n’a pas reçu, soit ce qu’on lui a empêché de donner, ce qu’on a refusé de recevoir de lui. Cette légitimité devient alors destructrice.
Ainsi, au long des pages de cet ouvrage passionnant, se dessinent les contours d’une nouvelle clinique, qui n’exclut pas pour autant les autres, psychanalytique notamment, que l’auteur connaît bien pour l’avoir aussi longuement pratiquée. Par exemple, les notions de transfert et de contre-transfert restent pertinentes, même si elles jouent un rôle différent. Cette clinique du don, de l’injustice, du déséquilibre de l’échange, rencontre des réflexions des sociologues et des psychologues : Emmanuel Renault (L’expérience de l’injustice), Nancy Fraser (Qu’est-ce que l’injustice sociale ?) ou Axel Honneth (La lutte pour la reconnaissance).
Une idée forte de ce livre est de montrer que la clinique du trauma, qui prend souvent le devant de la scène aujourd’hui, est d’un autre ordre que la clinique de l’injustice. D’autre part, ce livre tend à constater que l’importance du tissu relationnel intrafamilial ou institutionnel est au moins aussi grande que celle des mécanismes psychiques internes. L’approche contextuelle, définie et exposée dans cet ouvrage, ouvre une nouvelle dimension de la clinique. Elle introduit des concepts majeurs, comme celui de compte relationnel, en lien à la fois avec le désir et la promesse ; comme celui de détresse comptable, source du déséquilibre de l’échange. Un autre concept opératif est celui de conflit de loyauté : toute relation humaine, y compris entre proches, est traversée par la question de la loyauté qu’on peut définir comme une recherche de priorité d’égards. Cette approche amène donc à un constat, une nécessité : de reconstruire une histoire à plusieurs.
Enfin, l’approche contextuelle oriente clairement l’approche thérapeutique du côté d’une éthique humaniste, c’est-à-dire de la sauvegarde de l’humain, du spécifiquement humain : « La thérapie devrait apporter quelque chose à la survie de l’humanité [1]. » Cette fragilité du lien humain sur lequel le thérapeute doit veiller, doit prendre soin [2], est portée par le souci de l’enfant, dans les deux sens du terme : à la fois souci que se fait l’enfant, et souci que le thérapeute doit à l’enfant, comme vecteur et porteur de ce lien d’humanité, blessé, détruit, mais aussi porteur d’une promesse sinon de réparation, du moins de reconnaissance.
 
Philippe Chaussecourte À propos de… Pierre Delion (sous la direction de) L’observation du bébé selon Esther Bick. Son intérêt dans la pédopsychiatrie aujourd’hui. Toulouse, érès, 2004,286 p.
 
 
Proposée en 1948 à la Tavistock Clinic de Londres, la méthode d’observation régulière et prolongée d’un bébé dans sa famille selon Esther Bick voit actuellement le champ de ses applications s’étendre : la diversité des interventions lors du dernier colloque qui lui était consacré, à Florence en 2003, en témoigne. Le livre paru sous la direction de Pierre Delion, dans la collection « Mille et un bébés » nous propose, à travers les textes de dix-neuf auteurs, une revue d’utilisations dans le champ de la petite enfance de ce que la psychanalyste d’origine polonaise a initialement élaboré. Si dans la proposition originelle il s’agissait d’observer un nourrisson dans une famille « banale », on assiste à présent à des inflexions de la méthode dans plusieurs directions. Ce ne sont plus nécessairement des bébés ordinaires qui sont observés ; ni même nécessairement des bébés ; et les observations n’ont plus nécessairement lieu au sein des familles mais peuvent se tenir dans des institutions très diverses. Ainsi Pierre Delion évoque-t-il « […] la mise en place de l’observation thérapeutique de bébés carencés, l’observation à des fins de dépistage des enfants à risque autistique, l’observation des soins aux enfants autistes et psychotiques lors des packings, des pataugeoires et des ateliersconte, et le groupe MERA, de mise en récit de l’archaïque. » On retrouve un tel travail d’observation thérapeutique au Centre nantais de la parentalité dans l’article proposé par Nicole Garret-Gloanec.
Maria Squillante, dans la lignée des propositions du professeur Houzel en ce qui concerne la pratique de visites thérapeutiques à domicile, a mis en place, dans le cadre de soins institutionnels d’un service de psychiatrie infanto-juvénile, un dispositif original multiforme, aux « […] articulations entre le dedans et le dehors, réalité psychique et réalité tout court ».
Et c’est à propos de leurs activités professionnelles dans un intersecteur de pédopsychiatrie que Martine Charlery, Catherine Laba et Véronique Stéphan Vatan évoquent quant à elles l’impact de la pratique d’une observation utilisant la méthode d’Esther Bick.
Des extensions de la méthode originelle existent également dans le lieu même de sa création, comme le rappelle Odile Gavériaux, puisqu’à la Tavistock Clinic « […] l’expérience d’observation d’un nourrisson pendant deux ans dans sa famille est complétée par l’observation pendant un an d’un jeune enfant de 2 à 4 ans dans sa famille ou dans un lieu d’accueil : crèche, halte-garderie, école maternelle ». Avec cette même idée de suivre l’enfant sur les différents lieux de vie qu’il fréquente, Françoise Jardin nous fait partager les diverses modalités de l’observation inspirée d’Esther Bick qu’elle décline dans une unité de soins spécialisés à domicile.
Le but poursuivi par la psychanalyste kleinienne était avant tout un objectif de formation : c’est dans cette perspective que Bernard Golse déclare essayer de mettre en place de telles observations pour des étudiants en médecine, volontaires, de deuxième année. Un affinement des capacités contenantes de l’observateur est l’un des bénéfices secondaires que l’on peut escompter : Régine Prat dans un texte au titre original (« Entre “patate chaude” et “au feu les pompiers” : quels développements pour une fonction contenante ? »), étayé de judicieuses vignettes cliniques, souligne à ce propos comment, observateur, on est amené à « […] laisser vivre en nous-même cette part projetée, sans l’évacuer, jusqu’à ce que nous puissions la transformer ».
Non seulement la méthode servait à la formation des futurs psychothérapeutes, mais elle pouvait être aussi l’occasion de réflexions plus théoriques. Dans cette veine, on trouve dans ce livre, par exemple, un texte de Jeanne Magagna explicitant et exemplifiant les trois modes d’identification primitive, adhésive, introjective et projective ; et Michel Amar revient, lui, sur la notion d’agrippement chère à Esther Bick, qu’il exemplifie avec une vignette clinique où apparaît un adolescent. Mentionnons également un texte dense de Didier Petit et le joli commentaire de Maguy Monmayrant du texte de Geneviève Haag.
Les articles qui sont proposés ici ont en commun une fidélité à l’esprit de la méthode dont Geneviève et Michel Haag nous livrent, dans le volume, de très précieuses illustrations. Finalement, ce volume de la collection « Mille et un bébés » paru sous la direction de P. Delion témoigne de la modernité de l’invention d’Esther Bick et de la richesse des extensions possibles, pourvu qu’en soit respecté l’esprit.
 
Dominique Fablet À propos de… Annick Ohayon Psychologie et psychanalyse en France. L’impossible rencontre (1919-1969) Paris, La Découverte/Poche, 2006,444 p.
 
 
Faute d’avoir publié un compte rendu de lecture lors de la parution de la première édition de cet ouvrage en 1999, il convenait de saluer, dans cette opportune livraison de Connexions, sa réédition en collection de poche, qui lui confère en quelque sorte déjà le statut d’un classique. Apporter un éclairage historique critique mais dépassionné sur l’émergence d’une discipline universitaire des plus controversées, même encore aujourd’hui comme on peut s’en rendre compte à la lecture de la postface, relève assurément du défi, surtout lorsqu’on est enseignant-chercheur inscrit dans cette même discipline.
 
Isabelle Chaubier-Grangean, À propos de… Enrique Pichon-Rivière Le processus groupal Toulouse, érès, 2004 (pour la traduction française).
 
 
E. Pichon-Rivière est une figure originale et marquante de la psychanalyse de groupe et de l’école argentine de la seconde moitié du XXe siècle. Trente ans après sa disparition, la traduction française de son ouvrage Le processus groupal rend plus accessible au lecteur francophone la théorisation et la pratique de ce personnage attachant, souvent plus connu par la transmission orale de sa clinique que par ses écrits.
Quiconque veut approcher cet auteur doit d’abord rencontrer l’homme dans sa complexité. Tous ses travaux, en effet, furent avant tout inspirés de ses expériences de vie. Né en Suisse, mais expatrié à l’âge de 4 ans en Argentine, la question de la migration se posa à lui toute son existence. Percer le secret de sa famille – il naquit de l’union de son père et de la sœur de sa défunte épouse – le conduisit à de nombreuses recherches en thérapie familiale et par la suite, à l’élucidation de l’économie familiale psycho-tique. Enfin, son goût pour les arts et le sport le conduisit à utiliser la médiation thérapeutique et à jouer au football avec ses patients, expérience « de terrain » souvent renouvelée, d’où il consigna ses premières observations groupales.
La complexité de cette personnalité a de quoi dérouter, mais l’œuvre de Pichon-Rivière n’en demeure pas moins riche et singulière : nous lui devons quelques concepts frappés à l’effigie de ses conceptions personnelles, concepts que nous allons aborder en donnant notre point de vue critique.
La table des matières de l’ouvrage, tout d’abord, rend compte de la diversité et de l’intrication des sujets abordés, quoique ce livre soit construit autour de deux thèmes centraux : le groupe opérationnel dans le cadre de la formation, d’une part, et la psychothérapie de groupe comme traitement de la maladie mentale, d’autre part. Pour aborder ces deux volets de l’œuvre de Pichon-Rivière, il est nécessaire de les resituer dans le contexte psychique et autobiographique de l’homme et du clinicien. Par ailleurs, il nous a paru judicieux dans cette note de lecture d’intervertir l’ordre de ces deux thèmes, afin de restituer la plus grande cohérence à l’ensemble de l’œuvre et de respecter sa « chronologie psychique ».
L’homme – et l’enfant avant lui – a été irrémédiablement imprégné de la mythologie guarani marquée par la mort, le deuil et la folie. La folie, « cette mort réversible » qui concilie son attirance pour « l’inquiétante étrangeté » et son désir de soignant, est dès lors au centre de sa clinique. Par ailleurs, Pichon-Rivière considère que sa pratique et plus généralement les sciences humaines ont un objet d’études unique, qu’il récapitule par cette formule : « l’homme-en-situa-tion ».
Sa problématique familiale personnelle et sa « tâche » psychiatrique le portent alors naturellement à étudier et soigner celui qui tombe « malade de l’anxiété et des conflits d’un groupe familial », se faisant, malgré lui, le « porte-voix » d’un système dysfonctionnant. Son objectif sera alors de changer le rôle de « dépositaire de la pathologie » qu’endosse le malade mental en lui attribuant un nouveau rôle, celui d’agent du changement dans la famille.
Certes, définir la psychose comme l’émergence de toute une pathologie familiale n’est pas l’apanage de Pichon-Rivière, mais ses travaux autour du noyau central, dépressif et psychotique de chaque individu immergé dans un bain social plus ou moins pathogène, ont contribué à mettre en évidence l’importance du lien, des fantasmes et de la conflictualité dans l’appareil psychique individuel et groupal.
Quels sont les apports spécifiques de l’auteur autour de ces concepts ?
La notion de lien chez Pichon-Rivière reprend partiellement la théorisation kleinienne, mais il considère le lien comme une relation à « quatre voies », où le sujet peut aimer, se sentir aimé, haïr et se sentir haï. (Le lien se décline donc selon toutes les modalités de la gratification et de la frustration.)
Concernant la dimension fantasmatique, Pichon-Rivière défend le point de vue, largement partagé aujourd’hui, que tout sujet est la résultante de son propre monde interne et de ses interactions avec le monde extérieur. De ce fait, dit-il, le fantasme inconscient du sujet rencontre sans cesse la structure sociale environnante et se heurte à elle autant qu’il s’en nourrit. En conséquence, il définit la notion porteuse de « groupe interne » du sujet, sorte de scène dramatique où se joue la rencontre des fantasmes inconscients et des représentations fantasmatiques que génère la réalité du groupe.
Enfin, les apports de l’auteur quant aux différents niveaux de conflictualité dans le groupe mettent en regard les vécus intrapsychique, interpsychique et transpsychique des individus. Pour résumer sa pensée, si l’intrasubjectivité fait essentiellement référence à la conflictualité œdipienne, l’intersubjectivité, elle, se traduit dans la communication, et notamment la communication inconsciente entachée de refoulement. En dernier lieu, le transsubjectif est, selon lui, intimement lié à la question de la transmission et en particulier à la transmission familiale, assortie de ses « affiliations » et de ses « a-filiations ».
Son perpétuel questionnement sur la transmission psychique, ses « trous noirs » et ses « blancs », conduira d’ailleurs Pichon à deux types d’explorations complémentaires : la place du secret et les figures du traumatisme dans un premier temps, puis le partage des fantasmes et l’assignation des places au sein d’un groupe dans un second temps.
Celui qui se plaisait à se nommer « le vétéran de l’investigation groupale » posera explicitement la question fondamentale de la reconnaissance en tant que sujet, au sein du groupe. En cela, il sera parmi les premiers à pointer la difficulté à être un sujet individué et pensant dans le contexte social.
Mettant au premier plan les angoisses « de peur et de perte » suscitées par toute situation groupale, il énoncera avec une grande clairvoyance clinique une série de questions fondamentales toujours actuelles dans les groupes : « Suis-je reconnu par le groupe ? Suis-je toujours en lien si j’occupe ou n’occupe pas telle place ? L’appartenance à ce groupe, à cette famille est-elle remise en cause si je change de statut ? Y a-t-il un accordage, un ajustement possible ? Que va-t-il advenir de mon individualité si je change ? Quels sont les risques encourus ? Quels sont les enjeux ? »…
Ainsi, partant concrètement de l’observation du malade et de sa maladie, le psychiatre-psychanalyste Pichon-Rivière a doté sa conception personnelle de fondements théoriques, à partir de théories déjà existantes qu’il a progressivement enrichies. Sa spécificité réside dans les emprunts qu’il fit à des courants variés et à des modes de pensée parfois fort éloignés les uns des autres : ainsi, Freud, M. Klein, Lewin, Bachelard, Durkheim, Lautréamont, Picasso… l’inspirèrent conjointement, ce qui témoigne de la culture, de l’ouverture et de l’avantgardisme de ce chercheur, pour élaborer son propre « schéma conceptuel, référentiel et opératoire » ( SCRO ).
Moreno influença aussi sa théorisation et son approche des résistances et du changement. Au milieu de sa vie, il déduisit de son expérience sa théorie dite de « la maladie unique », postulat original, qui articule différentes notions en rapport avec le processus développemental individuel : la maladie unique serait, à son sens, la résultante de données génétiques et historiques incontournables ; en effet, dit Pichon, chacun possède au départ un noyau dépressif et traverse plusieurs dépressions au cours de son développement ; selon qu’il dépasse ou pas la position schizo-paranoïde, selon les liens qui le relient à son entourage et selon la cohérence de son monde interne, le sujet va vivre avec des intensités variables les angoisses dépressives et paranoïdes d’une part, ainsi que les angoisses d’attaque et de perte d’autre part, angoisses multiples que ne manquera pas de réactiver toute situation groupale. Les sujets les moins solides psychiquement déclencheront une maladie, dont l’origine, nous venons de le voir, s’avère unique.
Quoique ce schéma de cause à effet soit contestable ou révisable au fur et à mesure des progrès scientifiques, il demeure intimement lié à la création de groupes opérationnels, que Pichon développa toute sa vie, à partir d’une situation professionnelle embarrassante rencontrée à la fin de la guerre. Ainsi, c’est à l’occasion d’une grève à l’hôpital où il était psychiatre en 1946 qu’il forma les patients stabilisés à l’assister dans les soins aux patients psychotiques en crise, ce, pour pallier au manque durable d’infirmiers. L’expérience, quoique audacieuse, s’avéra concluante… De là se renforça son intérêt profond pour le groupe et germa le concept de « groupe opératif [3] », qu’il développa dès les années 1950.
Le groupe opératif
Pichon confère à ce groupe de travail un dispositif « minimum » incompressible : il se constitue de trois personnes au moins, d’un animateur, d’une tâche explicite ou implicite et d’un cadre spatio-temporel bien déterminé. À ces facteurs objectifs s’ajoute « une mutuelle représentation interne à l’œuvre » de la part des participants.
Expérimenté autour d’une tâche d’apprentissage, les principes du groupe opératif furent bientôt transposés avec succès à toute forme de groupe. Centré sur la tâche, l’objectif du groupe est de fournir une réponse adaptée et pertinente, celle-ci n’advenant que si la démarche des sujets est elle-même cohérente. Or, la situation d’immersion groupale engendre la peur de perdre quelque chose (angoisse de castration), la peur d’une rupture d’équilibre (liée à l’homéostasie) et la peur d’être attaqué ou rejeté (angoisse d’abandon et d’exclusion).
Confronté à une anxiété massive, le groupe redoutant l’inconnu résiste donc au changement, et convoque ses défenses les plus aguerries.
Comment, dans ces conditions, le groupe pourrait-il devenir « opératif », c’est-à-dire permettre que s’opère une restructuration des représentations, aboutissant à un groupe qui se verrait, se penserait, se vivrait autrement ?
Ce sera le rôle de l’animateur que de permettre ce processus de changement par un travail d’éclaircissement groupal conduisant à des prises de conscience progressives. Observant ce qui se joue dans l’ici et maintenant, et qui n’est que la reproduction des modes de communication internalisés, l’animateur analyse le transfert qui fait obstacle au changement, puis transforme la résistance transférentielle en moteur de l’évolution. En effet, dès lors que le phénomène transférentiel est conscientisé grâce aux interventions mesurées de l’animateur, le mode d’interaction évolue positivement et la réalisation conjointe de la tâche devient possible pour – et par – les membres du groupe.
Ces considérations sur la dynamique du changement ont été maintes fois reprises et développées par d’autres auteurs ; cependant, nous pouvons rendre hommage à Pichon-Rivière pour la clarté avec laquelle il énonce la genèse du processus de changement. C’est en intégrant ses propres concepts sur le lien, les fantasmes et les formes de communication qu’ils induisent, que l’auteur a montré avec pertinence comment, malgré des peurs aux multiples fondements, les défenses s’assouplissent quand elles sont décryptées, que l’on soit dans un contexte groupal ou dans le cadre de la cure.
En conclusion à la lecture de cet ouvrage, nous pouvons souligner le caractère actuel de la théorisation groupale de l’auteur. S’intéresser à la biographie et à l’œuvre de Pichon-Rivière, c’est accepter d’être pris dans un tourbillon de pensées et dans un foisonnement d’idées. Si cela confère parfois au livre un caractère un peu brouillon, cette approche permet une rencontre authentique avec un sujet brillant et féru de sciences humaines, une figure éminente de l’école psychanalytique latino-américaine, à la vie artistement menée, mais tout entière consacrée à l’étude de la folie et du « processus groupal ».
 
NOTES
 
[1]I. Boszormenyi-Nagy, séminaire de Chebres, 1991.
[2]Cela rappelle l’étymologie du mot thérapeute, Thérapeutein, prendre soin de l’être. Voir à ce sujet le livre de Jean-Yves Leloup : Prendre soin de l’être. Philon et les thérapeutes d’Alexandrie, Paris, Albin Michel, 1993.
[3]La traduction mentionne le terme de « groupe opérationnel » et il arrive de trouver l’expression « groupe opératoire », mais Pichon-Rivière semblait préférer qu’on gardât l’expression espagnole d’origine ou qu’on la traduise par « groupe opératif ».
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[1]
I. Boszormenyi-Nagy, séminaire de Chebres, 1991. Suite de la note...
[2]
Cela rappelle l’étymologie du mot thérapeute, Thérapeutein,...
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[3]
La traduction mentionne le terme de « groupe opérationnel ...
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