2006
Connexions
Lectures
Notes de lecture
Jean-Pierre Pinel
À propos de…
Dominique Picard
et Edmond Marc
Petit traité des conflits ordinaires
Paris, Le Seuil, 2006,256 p.
Cet ouvrage s’inscrit dans le champ
des recherches que les auteurs ont consacrées à la communication (L’interaction
sociale, Relations et communications
interpersonnelles, L’école de Palo
Alto…). Ils cherchent ici à comprendre la
nature des conflits qui la traversent,
conflits que le titre même situe d’emblée
comme « ordinaires », c’est-à-dire
comme faisant communément partie des
relations interpersonnelles.
Une idée force sous-tend cette étude
et marque d’emblée son originalité face à
d’autres conceptions. Elle rompt avec le
point de vue qui fait des problèmes relationnels des anomalies de la communication. Pour les auteurs, au contraire,
problèmes et conflits ne sont pas des
« aberrations » mais une des issues possibles des relations au même titre que la
bonne entente, l’écoute et la compréhension. Autrement dit : l’incompréhension,
le quiproquo ou le malentendu sont aussi
« banals » que leurs contraires ; et il est
tout aussi « normal » de se disputer et de
s’en vouloir que de vivre en harmonie.
Les problèmes relationnels sont inhérents
à la nature et à la dynamique des interactions. Travailler ou vivre ensemble, c’est
compliqué et difficile, et suppose souvent
des divergences de points de vue, de ressentis et d’objectifs.
Le conflit est donc le prolongement
et l’expression des incompréhensions et
des divergences présentes dans toute
relation : « Pour nous, précisent les
auteurs, le conflit n’est pas un processus
à part dans les relations, mais la résultante des problèmes inhérents à la
communication en général. De l’incompréhension au conflit, il n’y a qu’un pas ;
il s’agit d’une différence d’intensité et
non de nature. »
L’ouvrage s’inscrit donc dans cette
perspective ; il aborde les difficultés et
les conflits comme liés aux caractéristiques mêmes de la communication et
aux problématiques qu’elle soulève.
La première de ces problématiques
concerne les risques et les enjeux du rapport à autrui. Nous engageons et jouons
trop de nous-mêmes dans le contact avec
les autres pour que la relation soit un long
fleuve tranquille. Elle se négocie avec
autrui à partir des désirs, des peurs, des
défenses et des jeux qu’elle suscite. C’est
parce que la communication comporte
des enjeux et des risques que l’on y
adopte des attitudes « stratégiques » fondées sur un ajustement constant des
acteurs pour défendre leur identité, leur
territoire et leurs besoins relationnels
(besoins de rapprochement et de distance, d’ouverture et de fermeture…).
C’est lorsque cet ajustement n’arrive pas
à se faire que naissent les difficultés.
Elles surgissent d’abord dans ce qui
a trait aux rapports de places : la rigidité
d’une position à laquelle on s’accroche,
la lutte pour occuper une position
« haute », le pouvoir ou la volonté d’emprise auxquels on ne peut renoncer, les
« jeux » que l’on reproduit à l’infini…
Elles résultent également des facteurs qui contribuent à empêcher l’équilibre, la réciprocité et l’équité dans les
échanges. Ceux qui provoquent (souvent
à notre insu) la confusion et l’incompréhension. Ceux qui nous rendent incapables de nous décentrer de notre propre
point de vue pour être en empathie avec
nos partenaires.
L’ouvrage montre aussi combien la
relation dépend des problématiques émotionnelles et affectives des individus qui y
sont engagés. Souvent, les conflits interpersonnels reposent sur des conflits
internes qui ne peuvent s’exprimer, des
peurs qui bloquent l’expression authentique ou le plein contact ; ils proviennent
des histoires personnelles et familiales qui
nous poursuivent et nous empêchent
d’aborder la relation dans l’« ici et maintenant » sans y plaquer des schémas anciens.
Enfin, une dernière partie se penche
sur l’importance du « contexte » dans
lequel se situe une relation. Elle traite
tout spécialement du contexte organisationnel et de la façon dont il favorise
l’émergence de rapports de force, de
rivalités de pouvoir, de stratégies antagonistes et même de conflits internes quand
il n’assume plus son rôle d’étayage de
l’identité sociale. Tous ces phénomènes
nous atteignent profondément car ils touchent à notre image et à notre identité. En
effet, notre identité « professionnelle »
ou « sociale » participe profondément à
la représentation et à l’estime de soi; elle
nécessite l’appui et la confirmation des
autres. Et les conflits que nous vivons
dans le monde du travail sont généralement aussi intenses et potentiellement
aussi destructeurs que ceux qui surgissent dans nos liens amicaux, nos relations
amoureuses ou notre vie familiale.
Dans ce Petit traité des conflits
ordinaires, Dominique Picard et Edmond
Marc nous offrent donc une vision assez
complète des difficultés que l’on rencontre dans les relations interpersonnelles et permettent à leurs lecteurs d’y
voir un peu plus clair dans les conflits
relationnels où ils se sentent impliqués.
Ils ne proposent pas de recettes pour éviter des heurts inévitables, mais ils offrent
à chacun les outils nécessaires à l’analyse
et à la compréhension des difficultés
qu’il peut rencontrer dans ses relations à
autrui.
Ajoutons que le parti pris des
auteurs d’adopter une démarche empirique et d’étayer leur argumentation sur
un grand nombre d’exemples observés
dans la vie quotidienne ou issus de leur
pratique professionnelle rend cet ouvrage
particulièrement vivant et agréable à lire.
Il n’en a pas moins une réelle portée
théorique en proposant une articulation
des différents paradigmes (systémique,
psychanalytique, interactionniste, phénoménologique…) qui ont rendu compte de
l’interaction sociale.
Il apporte une contribution originale
à l’étude des interactions sociales en
abordant une problématique très souvent
négligée dans les recherches sur la communication.
Anne Bourgain
À propos de…
Émile Jalley,
La crise de la psychologie
à l’université en France
Tome 1. Origine et déterminisme
Tome 2. État des lieux
Paris, L’Harmattan, 2004,
1 000 p.
Émile Jalley nous livre dans ces
deux tomes une lecture intransigeante de
ce qu’il a intitulé « la crise de la psycho-logie à l’université ( PAU ) en France ».
Ces mille pages, à contre-courant de ce
qui est actuellement prôné – ouvrages
courts, formatés, rapidement consommables, voire prédigérés –, ne feront
certes pas l’unanimité : elles refusent le
consensus mou, en abordant de front les
sujets qui fâchent. Elles apportent beaucoup d’éléments jusqu’alors entrevus ou
soupçonnés sans nécessairement avoir
été démontrés. Car il ne s’agit pas d’un
simple cri de colère lancé à la légère,
mais d’une étude fouillée, étayée sur des
recherches précises et des années de pratique et d’observation, de la part d’un
vieux routard de l’enseignement secondaire puis supérieur. Pour cet ancien
Normalien, professeur honoraire de psychologie clinique et d’épistémologie à
l’université de Paris XIII, l’heure est
moins que jamais aux concessions : il
dresse le constat d’une situation selon lui
catastrophique – mais prévisible depuis
une cinquantaine d’années – de la
recherche et surtout de l’enseignement
universitaire.
Ce dernier terme est d’ailleurs le
grand absent des nouveaux intitulés, ce
qu’Émile Jalley ne manque pas de relever comme un symptôme.
La nomination « in extremis » de
Daniel Lagache à la Sorbonne en 1947
donne le ton d’une cohabitation douloureuse entre la psychologie clinique
– pourtant majoritaire en ce qui concerne
le nombre d’étudiants inscrits et celui des
publications – et la psychologie expérimentale, qui a tôt fait de mettre au pas la
première. Que l’on pense à Freud, qui
redoutait déjà que la psychanalyse ne
devienne « la bonne à tout faire » d’une
certaine psychiatrie (voilà qui est fait, ou
en bonne voie…).
On sent dans ces pages toute l’amertume d’un passionné de la psychologie,
contraint d’assister au lent naufrage de sa
discipline : l’idéal comme toujours est
mis à mal, la passion intellectuelle dévastée, et l’auteur nous dit en substance que
nous n’inverserons pas la vapeur.
D’aucuns ne manqueront pas de
conclure à un sentiment de persécution
devant cette vision certes peu réjouissante, mais somme toute lucide, signée
de celui qui se compare lui-même à Héraclite le mélancolique. On pourra bien sûr
voir en ce pamphlet un règlement de
comptes, de la part d’un universitaire qui,
d`avoir été malmené par ce système, n’a
pour l’heure probablement plus rien à
perdre… mais c’est aussi la marque d’un
appel à ne pas sombrer collectivement
dans le masochisme devant cette vaste
entreprise de sape.
Ainsi, Émile Jalley, archives à l’appui, analyse-t-il le pourrissement de ce
grand bateau sur lequel nous sommes
tous embarqués… en refusant pour sa
part d’être dupe d’une illusoire « unité de
la psychologie » à laquelle plus personne
ne croit sincèrement. Rien ne semble
trouver grâce à ses yeux tandis qu’il
prend pour nous la mesure de l’inanité de
la plupart des recherches actuelles, de
l’ignorance ou du manque de formation
philosophique qui sévit dans nos sphères,
du déni de l’histoire de la discipline (dont
il donne de nombreuses illustrations), de
la haine du livre et de la lecture – et
même de la haine de la culture – à l’université, si l’on en juge par les critères
actuels de recrutement des enseignants
chercheurs. Sans parler de la simple préoccupation pour les étudiants, qu’on
serait en droit d’attendre de tout enseignant, mais qu’on chercherait parfois
vainement dans cet univers.
De cet état des lieux, il énonce clairement les causes : l’une des principales
est selon lui l’actuel système de course
aux publications qui tue dans l’œuf toute
créativité. Il dévoile les rouages de cette
énorme entreprise de normalisation, et
même de formatage mental : seuls sont
reconnus, cotés en bourse, les articles
courts, immédiatement « lisibles », à
l’américaine, (english short papers) et
évitant – on s’en doute – les plis, donc les
détours de la pensée. Sous couvert de
scientificité, de neutralité, c’est bien du
sujet qu’il est question de faire l’économie, au profit du règne de la technique
doucement mais sûrement imposé par le
néolibéralisme. À cet égard, l’université
est en passe – si ce n’est déjà fait –, main
dans la main avec l’entreprise, de devenir
un institut de formation professionnelle,
et les UFR de psychologie de grandes
pourvoyeuses en techniciens de la relation. Des recettes techniques, des
méthodes, voilà ce que réclament une
large part de nos étudiants nouvelle mouture, élevés à la sauce LMD, en place de la
traditionnelle formation de base au loin
refoulée.
Or les cliniciens sont bien placés
pour savoir que l’histoire ainsi déniée ne
peut que faire retour. Faire des coupes
sombres dans l’histoire de la psychologie
(attribuer à des auteurs américains
contemporains la paternité d’un concept
élaboré par Wallon, pour ne citer qu’un
exemple de ceux donnés par Émile Jalley) ne suffira pas à en changer le cours,
mais ne fera en attendant qu’aggraver la
crise de la dite PAU …
Pour faire état de cette « liquidation
programmée de la psychanalyse », l’auteur use d’un style direct, très alerte,
féroce, et donne même l’impression de se
défouler à son tour : comme dans cette
image assez savoureuse d’un grand spécialiste de la psychologie expérimentale
qui a selon lui « introduit des mœurs de
pitbull à l’université ». Mais on aurait
tort pour autant de ne voir là qu’un livre
noir qui ne saurait que dénoncer la bassesse et la médiocrité ambiantes.
Ce qu’Émile Jalley ne supporte pas,
c’est que l’humanisme soit alors utilisé
comme « camelote » comme en témoignent les appels constants à l’ordre (faut-il voir là une figure terrifiante de l’ordre
nouveau ?), à la déontologie (l’éthique
comme parapluie), à l’unité, ou l’unification comme maître-mot. L’alliance de la
psychologie clinique à la psychologie
objective, sous l’appellation pompeuse et
étrange de « psychologie de la santé »
– que l’on pense à ce qui se trame actuellement comme politique de santé mentale –, est pour lui le signe d’une
servitude volontaire contre laquelle il
entend nous mettre en garde.
Car en ces temps de grande folie
gestionnaire, il n’est plus possible de se
voiler la face : la clinique psychanalytique qui s’était « introduite à l’université
par l’escalier dérobé » pourrait bien se
faire sortir par la porte sans autre forme
de procès. Mais elle aura par sa collaboration contribué à son éviction.
Après ce constat sévère, dense,
extrêmement nourri, mais semble-t-il
inachevé, c’est peut-être à chaque lecteur
– selon qu’il se sent l’humeur de Démocrite ou d’Héraclite – qu’il revient d’inventer sa propre conclusion. On peut
ainsi, avant de prononcer définitivement
la fin de la PAU, espérer que l’histoire
reste à écrire.
Anne Bourgain
À propos de…
Claude Nachin
La méthode psychanalytique.
Évolutions et pratiques
Paris, Armand Colin, 2004,205 p.
À plus d’un titre, il peut paraître
audacieux de proposer un ouvrage universitaire sur la méthode psychanalytique :
- d’abord, parce que l’institution universitaire depuis toujours cherche à bouter la
psychanalyse hors de ses frontières, lui
préférant comme on le voit actuellement
des approches plus normatives, à l’heure
où l’évaluation fonctionne comme
maître-mot ;
- ensuite, parce que bon nombre d’analystes se désintéressent de la « psychanalyse à l’université » comme s’il
s’agissait, en se substituant aux sociétés
de psychanalyse, de former des analystes
à l’université, ce qui serait évidemment
un non-sens… ;
- enfin, parce que certains voient d’un
mauvais œil que soit mise en avant la
notion de méthode, même si Freud a le
premier publié la technique analytique.
Comme le souligne lui-même notre
auteur, il y a somme toute assez peu
d’ouvrages sur la méthode. Cela sonne-rait-il comme un anathème ?
Nul ne saurait s’étonner que Claude
Nachin, qui n’a jamais entendu sacrifier
sa liberté de penser et a toujours eu la
rigueur comme souci premier, se soit
lancé dans ce projet avec la tranquille
détermination et l’esprit de précision
qu’on lui connaît. Il aura su montrer à
quel point Freud lui-même avait tendance à user de la théorie contre la
méthode. Encore maintenant, la doctrine
tend bien souvent à prendre le pas sur le
génie de la découverte freudienne, et on
peut même parler de résistance de la psychanalyse à l’inconscient à travers l’actuel retour en force en son sein du
médical et de l’éducatif. À cet égard,
l’auteur, par ailleurs psychiatre de formation et de surcroît nettement engagé pour
la rénovation de la psychiatrie dans les
services qu’il a dirigés de Bailleul à
Amiens, n’a pour autant jamais confondu
les deux champs : il rappelle ici encore
que la pratique analytique n’a que faire
de la nosographie psychiatrique, tout en
constatant la « tentation récurrente d’un
retour de la psychanalyse vers la psychiatrie. »
La formule freudienne subtilement
évoquée selon laquelle « le candidat à
l’analyse est un chat que l’on achète dans
un sac » garde son tranchant face à ces
pratiques actuelles d’étiquetage parfois
dès les premiers entretiens. Aussi Claude
Nachin rejoint-il les quelques praticiens
qui, quelle que soit leur obédience, nous
rappellent qu’il est nécessaire de prendre
à la lettre l’enseignement freudien : il
s’agit, en particulier durant l’acte analytique, de savoir faire taire nos présupposés théoriques pour préserver le côté
révolutionnaire de l’aventure.
L’auteur des fantômes de l’âme, qui
a toujours su rendre hommage à l’œuvre
de Ferenczi, montre ici comment ce dernier s’est en quelque sorte montré plus
freudien que le maître. On comprend
mieux à lire cet ouvrage au style limpide
pourquoi Ferenczi demeure post mortem
l’enfant terrible de la psychanalyse,
aujourd’hui encore largement décrié. En
effet, par son souci de garder le cap sur le
réel de l’expérience, qui suppose la
fameuse élasticité de la technique, il est
forcément un empêcheur de penser en
rond face au dogmatisme et au réductionnisme ambiants. Mais Claude Nachin ne
manque pas d’évoquer également l’importance à ses côtés de Rank, injustement
réduit à sa théorie du traumatisme de la
naissance, puis plus tard de Balint.
En fin lecteur de Nicolas Abraham
et de Maria Torok, Claude Nachin, qui
est aussi le président de l’association fondée autour de leur œuvre en 1999, situe
résolument l’écoute des traumas singuliers avant les besoins de validation des
hypothèses théoriques. Ceci implique, si
on garde ce cap éthique, de ne pas faire
fonctionner à son tour le trauma comme
présupposé théorique… et c’est peut-être
dans cet espace que s’ouvre le débat avec
des analystes d’une autre orientation.
Quoi qu’il en soit, Claude Nachin a l’exigence de ceux qui, refusant tout placage,
prennent en compte le contre-transfert,
qui reste toujours à analyser, en ce qu’il
renvoie au besoin de croire de l’analyste… et du même coup à la tentation de
se satisfaire des résultats acquis. C’est
pourquoi, loin de se croire quitte de l’inconscient, et a fortiori de prétendre le
liquider, il s’agit plutôt de s’exercer à
compter avec lui. Dès lors, le propre de la
démarche analytique, c’est bien l’absence de construction préalable, l’accueil
méthodique de ce qui vient, qui ne saurait
jamais être systématisable.
Au-delà des clivages théoriques, des
glissements, des tiraillements, cet
ouvrage est une invitation à revenir à la
pratique, à apprendre – au risque du
transfert, du contre-transfert, ou si l’on
préfère, du désir de l’analyste – à rester
analyste, ce qui ne saurait être une position acquise. Il ne s’agit pas pour autant
de se mettre à jouer à l’analyste, si je puis
dire. La position analytique que d’autres
nomment place de semblant, ou de sujet
supposé savoir, Claude Nachin la conçoit
sous le signe d’une humilité qui ne cache
pas sa dette envers Ferenczi.
Chemin faisant, notre auteur revisite
quelques pages oubliées ou arrachées de
l’histoire de la psychanalyse et les met en
perspective avec la pratique actuelle.
Mettant cartes sur table, il évoque les
bases du contrat analytique, la construction en analyse, l’interprétation, la
conduite de la cure des névroses, n’abordant volontairement pas ici le traitement
des psychoses, question qui lui est toute-fois familière. Il revient en revanche en
détail sur la clinique des deuils pathologiques et de leurs effets transgénérationnels, vaste chantier de recherches auquel
il a consacré deux précédents ouvrages.
En ce qui concerne enfin la formation des
analystes, il se montre comme toujours
progressiste, attentif à ce que les enjeux
de pouvoir ne tuent pas toute liberté de
penser et d’exercer, et propose de mettre
en place une procédure plus démocratique.
Les étudiants, entre autres lecteurs,
sauront tirer profit de ce précis méthodique, clair, à l’image de son auteur, qui
a toujours mené sa barque à sa convenance, en dépit des vents contraires.
Claude Tapia
À propos de…
Margarita Sanchez Mazas
et Laurent Licata
(sous la direction de)
L’autre, regards psychosociaux
Grenoble, PUG, 2005
II convient de saluer la parution de
cet ouvrage consacré à la présentation
d’une psychologie sociale de l’altérité,
regroupant, sous la direction de M. Sanchez Mazas et L. Licata, une quinzaine
de chercheurs européens, car il est,
d’abord, de salubrité publique – à une
époque de déchaînement de passions
xénophobes ou ethnocentriques –,
ensuite de nécessité scientifique tant les
confusions sont grandes dans l’esprit du
public entre les formes diverses de discriminations ou de rejet de « l’autre ».
II ne s’agit pas là d’un manuel classique, car le genre aurait exigé un agencement particulier et la prise en compte
des évolutions théoriques en la matière
durant ces cinquante dernières années, ce
qui n’est pas le cas. Sans volonté
expresse de l’être, l’ensemble est dûment
pédagogique puisqu’à travers ses redondances mêmes, ses redites, ses retours
opiniâtres sur les définitions de concepts
et schémas explicatifs, ses recouvrements
et emboîtements partiels de matière théorique, il rend sensibles et accessibles,
d’abord les montages psychologiques,
associant représentations, attitudes, motivations…, aboutissant aux conduites discriminatoires, et ensuite la spécificité de
la problématique de la discipline psycho-sociologique. On ne sait à vrai dire si ce
sont les convergences ou plutôt la diversité des démarches qui rendent intelligible la substance de la pensée
psychosociale réfractée dans les différents chapitres de l’ouvrage. Les convergences tiennent au fait que la plupart des
contributions s’articulent autour des
hypothèses issues de la théorie de la catégorisation et de l’identité sociale, et de
ses origines ou ses prolongements
(l’auto-catégorisation, le paradigme du
groupe minimal, la comparaison sociale,
l’estime de soi, etc.) éclairant les différents mécanismes cognitifs par lesquels
les individus s’efforcent d’acquérir ou de
maintenir une identité sociale positive en
comparant leur groupe d’appartenance
avec des hors-groupes de manière à ce
que cette comparaison joue en faveur de
leur propre groupe et donc d’eux-mêmes.
Dans ce schéma, le besoin d’estime de
soi ou d’auto-évaluation positive apparaît
comme fortement lié aux conduites discriminatoires à l’égard des exogroupes et
les explique au moins partiellement. La
diversité réside dans le fait que certains
auteurs, rejoignant ou pas les références
théoriques communes, s’inspirent de travaux anthropologiques (voir Jahoda),
sociologiques (voir Staerkli), psycho-culturels (voir Green) ou psychanalytiques (voir Joffe). Convergences et
diversité s’accordent pour assurer une
complémentarité – renforcée par les renvois mutuels des auteurs à leurs contributions, ce qui suppose l’accès de chacun
aux travaux des autres – sans doute de
nature à stimuler des recherches ultérieures dans le même domaine.
Un autre mérite de l’ouvrage considéré globalement est de ne pas laisser
dans l’ombre l’énorme fossé qui sépare
la discrimination « naturelle » du hors
groupe (expliquée par les thèses cognitivistes : la catégorisation, le paradigme du
groupe minimal…) des formes extrêmes
du préjugé raciste que certains nomment
altérité radicale ou intolérance fanatique
(intégrant des facteurs émotionnels et
motivationnels), d’autres extériorité radicale ou étrangeté absolue (Jodelet),
d’autres infra-humanisation ou essentialisme subjectif (Demoulin et coll.),
d’autres encore délégitimation (Oren et
Bar Tal) ou déshumanisation, stade
ultime avant l’extermination (Volpato et
Cantone). D’autres distinctions sont intéressantes à retenir parce qu’utiles à l’affinement des catégories de classement des
actes ou comportements, par exemple
celles que propose Jodelet entre altérité
du dedans (différence exacerbée entre
sujets de la même culture) et altérité du
dehors (affectant les relations interculturelles), et surtout entre racisme autoréférentiel (consacrant la supériorité du
raciste) et racisme hétéroréférentiel ou
hétérophobique (assignant la victime à
une place inférieure et maléfique). On
doit également à Jahoda une autre opposition (selon la source principale de la
discrimination) entre le religionisme et le
racisme biologique apparu au XIXe siècle
combiné au nationalisme et à l’ethocentrisme.
Certains auteurs soulignent le rôle
des représentations sociales, soit dans les
projections intergroupes, soit dans la
socialisation et la formation de l’identité
des individus héritant de leur groupe
social un stock d’images et de cibles
potentielles, soit dans les processus de
liaison entre la construction de l’altérité
et 1’exclusion sociale ; ce qui est une
manière de mettre en évidence le poids
de l’histoire et les effets de mémoire dans
l’entretien et la perpétuation des stéréotypes et préjugés. Ainsi, la théorie des
représentations sociales rejoint celle de
l’identité sociale comme cadre de référence dominant les travaux regroupés ici.
Il nous semble indispensable de
relever un précieux trait de lumière au
milieu de la grisaille des formes multiples d’infamie ; il s’agit du paradoxe de
la discrimination positive, non pas seulement sous sa modalité d’intervention
politique ou législative (Lorenzi Cioldi et
Buschini), ou « affirmative action » utilisée aux États-Unis pour promouvoir les
minorités, mais surtout dans ses modalités spontanées exprimant empathie et
bienveillance, et correspondant à un traitement positif de la différence. Sanchez
Mazas et Licata citent des travaux de
Moscovici sur le rapport à « l’étranger »
établissant une opposition entre une pensée stigmatique et une autre d’alliance
(ou symbolique), celle-ci investissant
« l’étranger » du signe de la reconnaissance et du lien plutôt que de la séparation : « l’étranger, celui qui assure l’intersubjectivité et l’identité de soi au travers de l’alliance », laquelle pourrait être
considérée comme une forme adaptative
de la vie humaine, plus avantageuse que
l’antagonisme.
Pour nous résumer, disons que cet
ouvrage condense une partie significative
des idées, hypothèses, perspectives qui
ont structuré le champ d’investigation de
la psychologie sociale depuis une trentaine d’années. On y reconnaît la décrépitude des vieilles conceptions innéiste,
instinctiviste, mécaniste, réductionniste,
déterministe…, et sa vocation interactionniste, dialectique, contextualiste,
dynamiste, bref inspirée du paradigme de
la complexité.
Deux observations pour conclure.
L’une pour regretter qu’un sort particulier n’ait pas été réservé à l’antisémitisme, une forme de racisme, certes,
relevant des mêmes mécanismes mentaux, mais comportant des aspects singuliers, notamment celui d’avoir évolué en
même temps que l’influence et le pouvoir
de l’Église, et de s’être déclaré d’abord
antijudaïsme pendant des siècles (donc
d’essence religieuse), puis antisémitisme
racial (contigu au nationalisme, au colonialisme et au racialisme idéologique
réactionnaire et antirépublicain), enfin
judéophobie (concept utilisé de nos jours
pour désigner ses fondements contemporains tout en intégrant le même arsenal de
préjugés et de falsifications). La
constance de la haine antijuive dans
l’histoire méritait mieux que quelques
rapides évocations ici ou là, même si un
chapitre traite, dans le cadre du conflit
territorial au Proche-Orient, de la délégitimation réciproque des populations
concernées. La seconde observation sera
pour regretter que l’ouvrage n’ait pas
plus envisagé le problème de l’altérité
dans ses rapports avec le multiculturalisme, le communautarisme et le mondialisme qui s’intensifient dans les sociétés
démocratiques d’Occident et qui entraînent des mutations structurelles et de
mentalité importantes. Le propre d’une
œuvre stimulante, comme l’écrit
E. Morin, est de susciter de nouvelles
questions et de nouvelles incertitudes
auxquelles d’autres chercheurs – ou les
mêmes – se donnent mission de
répondre. C’est le cas de celle-ci.
Michel Boutanquoi
À propos de…
Dominique Fablet
Suppléance familiale
et interventions socio-éducatives
Paris, L’Harmattan, 2005,245 p.
Cet ouvrage en deux parties
reprend, dans la première, la note de synthèse pour l’habilitation à diriger les
recherche et, dans la seconde, quatre
articles déjà publiés, de manière à mettre
en évidence les quatre axes de travail de
l’auteur : la suppléance familiale (chapitre autour des relations entre professionnels et familles), les interventions
socio-éducatives (chapitre sur le métier
d’éducateur), les innovations dans le
champ des interventions (chapitre sur
l’innovation et la prévention de l’exclusion), l’analyse des pratiques professionnelles (chapitre sur les pratiques
d’intervention).
Même si on excepte celui qui relève
d’un jury, il existe sans doute plusieurs
niveaux de lecture de ce livre. Par
exemple, derrière l’itinéraire relativement détaillé d’un chercheur, derrière
l’aventure individuelle, se profile une
histoire plus institutionnelle, plus collective. D. Fablet relate son parcours, ses
rencontres, tant avec d’autres chercheurs
qu’avec des objets de recherche. Récit
dans le récit, se dessinent également le
développement des sciences de l’éducation au sein de l’université de Nanterre,
leur compagnonnage avec la psychologie
sociale (dont on peut sans doute observer
la trace dans l’approche psychosociologique de l’auteur dans le cadre de l’analyse des pratiques ou avec, entre autres,
P. Durning dans le cadre des recherches
sur l’internat), la constitution au sein des
sciences de l’éducation, principalement
axées sur des questions autour de l’école,
du champ de l’éducation familiale.
Mais ce qui retient l’attention
touche principalement à ce qui relie les
différents axes de recherche et d’intervention (l’intérêt pour les pratiques
sociales d’éducation), et à la présentation
et à la discussion de notions telles que la
suppléance familiale, les interventions
socio-éducatives. D. Fablet a fait le choix
de les situer historiquement en insistant
sur leur émergence, leur développement
et bien évidemment leur portée, ce qui le
conduit à préciser les définitions
actuelles.
En les présentant ainsi, il demeure
une question que le lecteur immanquablement se pose : quel est le statut de ces
notions au sein des sciences de l’éducation ? Concernant les interventions socio-éducatives, D. Fablet reprend le terme de
typologie (p. 83-84). Il s’agit alors d’une
notion descriptive de l’action éducative
de professionnels qui va de l’action complémentaire à l’aide aux familles, jusqu’à
la suppléance. Dès lors, la suppléance
apparaît également comme une notion
descriptive « d’un type d’action éducative » (p. 56).
N’est-ce pas de fait un peu réducteur ? Si l’aspect descriptif de la notion
d’intervention est patente, s’agissant de
la suppléance, il semble bien qu’au-delà
de caractériser un certain type d’intervention, la notion renvoie à un processus
qu’il s’agit d’analyser dans ses différentes composantes (les tâches accomplies, mais pas seulement), dans ses
différentes logiques, tant du point de vue
des professionnels que de celui des
familles, dans ses différents niveaux
depuis les aspects substitutifs jusqu’à la
co-éducation (le partage de l’action éducative). Autrement dit, la suppléance
familiale ne prend-elle pas un caractère
conceptuel dont on peut observer non
seulement la diffusion mais également la
valeur heuristique pour la compréhension
dynamique de certaines pratiques professionnelles ? Peut-on penser la notion de
suppléance familiale comme une notion
qui permet de penser un objet de
recherche et pas simplement de le
décrire ?
Michel Boutanquoi
À propos de…
Jean-Paul Lassaire
Les théories métisses
des éducateurs : savoirs
professionnels et représentations
Paris, L’Harmattan, 2004,290 p.
L’ouvrage de Jean-Paul Lassaire
nous entraîne dans un voyage au cœur
des manières de penser, de construire leur
travail au quotidien des éducateurs.
Après avoir situé historiquement le
métier, les problématiques du savoir et de
la formation (chapitre 1), l’auteur nous
propose d’appréhender les savoirs en jeu
au regard de la théorie des représentations sociales (chapitre 2).
Dans un premier temps, il va s’agir
de mettre à jour un ensemble d’explications causales à propos de l’état des personnes dont les éducateurs ont la charge
(chapitre 3). Les explications en termes de
carences parentales, carences éducatives,
carences affectives, sont longuement
décrites avant que soient abordées des
explications plus sociales ou plus médicales. Sans surprise, une certaine internalisation des explications est mise en
évidence. Dans un second temps, il va être
question de la manière de catégoriser
l’autre, de la manière de penser l’état de
cet autre avec lequel il faut agir (chapitre 4). Passivité, trouble, blocage, inhibition côtoient la demande de relation, la
problématique de substitution ou celle du
désir, c’est-à-dire tout un univers de pensée dont la fonction essentielle est orientée
vers la maîtrise qui est présentée. En abordant la question des conflits d’équipe, des
pratiques éprouvantes, voire de l’usure
professionnelle, l’auteur cherche à explorer les effets de contexte, organisationnel
ou relationnel, sur les savoirs en jeu (chapitre 5). Enfin, les différents modèles
d’action (accompagnement, le travail sur
l’autonomie, la relation) font l’objet d’un
examen approfondi (chapitre 6).
Parce qu’elles sont nourries de sens
commun, d’idéologies et de théories
savantes, parce qu’elles n’évitent pas les
dissonances sinon les contradictions
internes, l’auteur propose assez justement de nommer les productions cognitives produites des « théories métisses ».
Parce qu’elles sont toujours en ajustement, toujours prises dans un certain
nombre de contraintes institutionnelles,
relationnelles, l’auteur les qualifie également de « théories de l’éprouvé », mettant ainsi l’accent sur l’enjeu d’une
négociation permanente avec le réel.
À travailler sur des thématiques
proches, on peut suivre facilement l’auteur lorsqu’il déploie l’ordonnance des
résultats de son travail. On peut y reconnaître certaines manières d’appréhender
le travail social : la nécessité de se fabriquer une représentation de l’autre, l’importance des dimensions relationnelles
dans la mobilisation des savoirs. Mais on
peut également de la même manière les
discuter. Par exemple, sur la question
relationnelle, on regrettera que la dynamique psychique, les éléments affectifs
dont Jodelet a souligné l’importance ne
soient pas mentionnés. Plus globalement,
ce sont certaines imprécisions qui nous
ont quelque peu gêné.
La première concerne la présentation historique qui n’évite pas quelques
raccourcis dommageables afin de présenter comme un acquis certain une succession de trois modèles d’éducateur qui
apparaissent plus comme une construction de l’auteur que comme le résultat de
l’analyse des faits.
La seconde touche à la notion même
de représentation sociale, car si une définition en est donnée dans le chapitre 2,
trop souvent tout devient représentation.
Ainsi des explications causales ou des
éléments de catégorisation deviennent en
eux-mêmes des représentations. C’est le
cas lorsque l’auteur évoque parmi les
attributions imputées aux parents des difficultés des enfants la démission, et qu’il
affirme que certains éducateurs « sont
plus souvent détenteurs de cette représentation » (p. 61). C’est encore le cas
lorsqu’il parle de la passivité comme descripteur d’un comportement et qu’il
écrit : « La passivité constitue une représentation très fonctionnelle » (p. 102). La
démission ou la passivité sont-elles des
objets de représentation ou tout simplement des éléments de représentation ?
Faute sans doute d’avoir précisé les
objets de savoir, et par là même les représentations en jeu (la famille, le handicap,
l’enfant…), il nous semble exister une
certaine indétermination des différents
éléments présentés tant du point de leur
statut que de leurs articulations.
Cela n’est pas sans conséquence. En
effet, le fait de parler en général de représentations sociales, de savoirs savants qui
rencontrent, se mêlent ou contredisent
des savoirs d’expérience permet certes de
montrer l’existence de théories métisses
mais cela ne permet pas de mettre réellement à jour leurs contenus, leur mode
d’élaboration et d’actualisation.
Enfin, si on peut être en accord avec
la description du caractère polysémique
de certains éléments et sur la manière
dont d’autres peuvent être mobilisés en
fonction du contexte, nous ne partageons
pas la position de l’auteur qui est alors de
considérer les représentations comme des
issues cognitives aux contraintes de la
situation. Cela nous paraît quelque peu
réducteur, ne serait-ce que par l’absence
de prise en compte des dimensions identitaires en jeu.
Jean Chami
À propos de…
Jean Maisonneuve
Psychosociologie et formation.
Trente ans de formation
relationnelle en groupe
Paris, L’Harmattan,
coll. « Histoire et mémoire de la
formation », 2004,248 p.
L’initiative de Dominique Fablet
nous permet très opportunément de sortir
de l’oubli ces textes fondamentaux de
Jean Maisonneuve, qui apparaît bien ici,
comme pour ceux qui ont connu son
enseignement, comme un précurseur.
Dans l’espace de la psychologie sociale,
ou de la psychosociologie, Jean Maisonneuve a théorisé les pratiques qui ont
émergé pendant trente ans, en Europe et
outre-Atlantique. Comme il l’explique
lui-même dans sa préface, il a choisi
douze textes qui éclairent bien trois
dimensions principales. D’abord, celle
du champ des processus de formation et
de l’intervention psychosociologique, et
le rôle central de celui qu’il continue à
appeler le moniteur au regard de la saturation attachée au terme d’animateur. La
deuxième concerne tout le champ des
processus intensément vécus dans les
groupes, et qui ont reçu pendant toutes
ces décennies les noms de « groupes de
base », « dynamique de groupe »,
« groupe de diagnostic », « groupes
d’évolution », « expression verbale »,
etc. Dans cette galaxie aux expériences et
références théoriques diverses, Jean Maisonneuve observe, avec le recul, un axe
et même un style commun, celui de l’expérience ouverte, ouverte sur soi et sur
les autres, expérience, à ce titre, irremplaçable. Ce champ ouvert par la psycho-sociologie et la psychanalyse appliquée
aux groupes, après nous avoir un peu
envahi pendant quinze ans (les années
1970), tend à devenir maintenant désertique, pour le plus grand dommage des
formateurs et des professionnels responsables de groupes. La troisième dimension concerne l’évolution diachronique et
synchronique des modèles dans la
conception et la conduite des groupes au
cours de ces mêmes années 1970.
Jean Maisonneuve constate l’accroissement du malaise dans la culture,
dont le côté anomique et hypertechniciste
s’accroît, et qui comble de moins en
moins sa quête de liens vécus, qui ne
cesse de le hanter.
À la relecture de ces douze articles,
on sera saisi par l’étendue des champs
d’intérêt de Jean Maisonneuve : pédagogie, psychothérapie, art, sociologie, pratiques professionnelles. Le premier
article est la réédition de celui publié en
1966 dans l’ouvrage de l’ARIP, Pédagogie et psychologie des groupes, et nous
rappelle l’urgence d’approcher la formation professionnelle des enseignants par
les apprentissages du groupe et en
groupe. Il suggère pour les enseignants
en formation initiale des stages de
« dynamique de groupe » conçus comme
des expériences princeps – pour les initier à l’expérience vécue du groupe – et
auxquelles ils pourraient ultérieurement
toujours se référer, complétés par des
exposés didactiques et par des discussions sur des thèmes pédagogiques. C’est
d’ailleurs cette dernière pratique qu’il
préconise pour aider les enseignants en
formation continue, pour tirer parti des
différents niveaux d’expérience des
enseignants, faciliter le partage de ces
expériences et dépasser les affrontements
idéologiques. L’effort d’élucidation pouvant alors se faire sur deux plans : celui
de l’expérience des groupes classes, et
celui des implications personnelles dans
le groupe de base, en prenant soin de placer le moniteur dans un certain retrait,
favorisant le travail collectif, pour éviter
la répétition de la figure du maître. Dans
les articles suivants, consacrés notamment à « L’intervention psychosociologique brève pour des collectivités à
structures simples », Jean Maisonneuve
rappelle la nécessité pour le psychosociologue de pratiquer une axiologie et pas
seulement d’expérimenter des praxis. Il
insiste sur la différence entre la formation
et l’intervention dont le formateur, (ou le
consultant) doit avoir conscience, pour
éviter stérilité et nocivité, et à maints
égards, il se présente comme un véritable
précurseur et théoricien des méthodologies d’intervention, notamment par la
fonction diagnostique et par la capacité
anticipatrice d’organiser un projet commun.
Cette réflexion sur « l’intervention
psychosociologique » et le changement
prend sa place dans le quatrième chapitre
de l’ouvrage. Elle aide à situer l’intervention dans un champ propre entre le
changement personnel et le changement
social. Le cinquième article est la reprise
d’un travail pionnier mené avec Gilles
Ferry dans la formation des personnels
de l’éducation surveillée (Vaucresson).
Cette expérience, ici regardée avec vingt-cinq ans de recul (1955-1980), fait le
bilan d’un programme de formation aux
multiples facettes : publics stratifiés,
méthodes de centration sur le petit
groupe, importance de l’expérience
vécue, dimension d’une analyse non
réductible à l’individuel ni au social,
confrontation des désirs avec les règles,
contrôles des moniteurs par la coanimation, par les réunions, par les interactions.
L’objectif principal pouvant se résumer
ainsi : comment élaborer un projet personnel sans perdre de vue son rôle institutionnel ? Le sixième article offre
l’illustration d’un groupe Balint appliqué
à un public particulier : celui des chirurgiens esthétiques, avec sa problématique
du visage « ré-envisagé ».
Le septième article engage une
réflexion approfondie sur les groupes de
bases (groupes de diagnostic). Cette
réflexion porte sur le sens historique et
culturel de ce phénomène, sur la méthodologie complexe du dispositif, sur l’interpénétration des facteurs affectifs et
rationnels, sur le rôle du moniteur, de
l’implication, de l’élucidation, sur les
niveaux d’interprétation, etc. Les huitième et neuvième articles sont significatifs d’un débat constant, avec la
psychosociologie lewinienne d’un côté,
et avec la psychanalyse appliquée de
l’autre, notamment le phénomène de
l’illusion groupale découvert par Didier
Anzieu.
Le dixième article choisi est une
réflexion sur l’évolution des modèles
dans la conception et la conduite des
groupes de formation. Cette réflexion est
menée sur trois axes principaux :
- l’effritement des modèles normatifs
concernant le développement et la progression des groupes ;
- le souci d’une dimension sociologique
irréductible aux processus interpsychologiques ;
- la critique du primat de la parole (voire
de la fonction d’analyse) dans le mode
d’expression des personnes et le rôle du
moniteur.
Le onzième article (de 1977) est une
méditation sur être et parler, à partir
d’une expérience d’émergence du non-verbal dans un séminaire expérimental.
Cette réflexion resitue la parole comme
médiateur transpécifique à côté d’autres
médiateurs plus spécifiques (sonores,
gestuels…).
Enfin, le dernier chapitre (« Tribulations de la psychologie sociale en
France ») est une réflexion historique et
un positionnement théorique sur la légitimité de cette discipline, sur sa cohérence
et son unité. La référence à Daniel
Lagache, qui a su maintenir l’unité de la
psychologie dans une période de diversification croissante, est aussi un acte de
foi de Jean Maisonneuve dans l’identité
de la psychologie sociale qu’il reconnaît
à plusieurs marques : l’esprit de corps
régnant, cramponné à ses disciplines, est
plutôt le signe d’un corps morcelé par des
pratiques et des conceptions sociales dissociées. Le champ spéculatif typiquement français s’est évertué à mettre sous
tension bipolaire l’individu avec le
social, notamment à partir de Rousseau.
Jean Maisonneuve plaide pour
l’unité de cette discipline pour plusieurs
raisons : la psychologie sociale a une
unité d’objet attestée par de nombreuses
convergences thématiques (processus
de groupes, représentations sociales,
consensus/conflit, parole/langage, corps/
société). La ligne de clivage qui semble
menacer son unité réside dans le conflit
entre deux approches méthodologiques
différentes (clinique et expérimentale)
qui semblent complémentaires et non
exclusives l’une de l’autre. La recherche
des causes et la recherche du sens allant
pour lui de pair. L’autre ligne de fracture
qu’il nous engage à éviter est celle opposant « théoriciens » et « praticiens »,
ramenant à des divisions d’un autre âge
et tendant à marginaliser la psychosociologie dans un ensemble de praxis, supposées incapables de penser et de raisonner.
Jean Chami
À propos de…
Pierre Michard
La thérapie contextuelle
de Boszormenyi-Nagy.
Une nouvelle figure de l’enfant
dans le champ de la thérapie
familiale
Bruxelles, De Boeck, 2005,354 p.
Dans ce livre, Pierre Michard
reprend la question du don et du contre-don dans son espace intrafamilial, à partir de l’enseignement du fondateur de la
thérapie contextuelle, Yvan BoszormenyiNagy. Ce livre est à la fois un
ouvrage très documenté sur la pensée de
ce fondateur, et un cheminement, un
« arrimage » de cette pensée au champ
thérapeutique, et à celui de la formation
des professionnels de l’enfance et de
l’éducation.
L’auteur part du constat suivant :
l’enfant est le grand oublié de la question
du don. Les grands auteurs qui ont
abordé la question du don et de l’échange
(Mauss notamment) ont ignoré la problématique du don de l’enfant. Et, lorsqu’elle a été reconnue, on a réduit le rôle
de l’enfant à être la cible exclusive du
don émanant des adultes.
L’ouvrage tente de faire surgir une
nouvelle figure de l’enfant : un enfant
capable de prendre des responsabilités,
capable de sollicitude envers les adultes
dont la souffrance principale est d’être en
conflit. Tout le travail clinique d’un projet thérapeutique va consister à reconnaître les efforts de l’enfant pour
comprendre le monde familial chaotique
dont il est peut-être issu.
La notion de « parentification » a été
vulgarisée dans le courant thérapeutique.
Il s’agit pour l’auteur, ni de la déplorer, ni
de l’encourager, mais de reconnaître l’effort spécifiquement humain de l’enfant,
même si cet effort dépasse ses capacités.
L’enfant peut donc acquérir par là une
étoffe humaine qui mérite considération.
Dans le vocabulaire de l’approche
contextuelle, cette « grandeur éthique »
de l’enfant, pour reprendre l’expression
de Ricœur, prend le nom de légitimité,
qui devient une nouvelle dimension de
l’identité, on pourrait dire : un nouveau
noyau de l’identité.
Mais, si l’enfant est bafoué dans son
droit de donner, cette légitimité peut basculer dans un droit de vengeance, pour
récupérer, soit ce qu’il n’a pas reçu, soit
ce qu’on lui a empêché de donner, ce
qu’on a refusé de recevoir de lui. Cette
légitimité devient alors destructrice.
Ainsi, au long des pages de cet
ouvrage passionnant, se dessinent les
contours d’une nouvelle clinique, qui n’exclut pas pour autant les autres, psychanalytique notamment, que l’auteur connaît bien
pour l’avoir aussi longuement pratiquée.
Par exemple, les notions de transfert et de
contre-transfert restent pertinentes, même
si elles jouent un rôle différent. Cette clinique du don, de l’injustice, du déséquilibre de l’échange, rencontre des réflexions
des sociologues et des psychologues :
Emmanuel Renault (L’expérience de l’injustice), Nancy Fraser (Qu’est-ce que l’injustice sociale ?) ou Axel Honneth (La
lutte pour la reconnaissance).
Une idée forte de ce livre est de
montrer que la clinique du trauma, qui
prend souvent le devant de la scène
aujourd’hui, est d’un autre ordre que la
clinique de l’injustice. D’autre part, ce
livre tend à constater que l’importance du
tissu relationnel intrafamilial ou institutionnel est au moins aussi grande que
celle des mécanismes psychiques
internes. L’approche contextuelle, définie
et exposée dans cet ouvrage, ouvre une
nouvelle dimension de la clinique. Elle
introduit des concepts majeurs, comme
celui de compte relationnel, en lien à la
fois avec le désir et la promesse ; comme
celui de détresse comptable, source du
déséquilibre de l’échange. Un autre
concept opératif est celui de conflit de
loyauté : toute relation humaine, y compris entre proches, est traversée par la
question de la loyauté qu’on peut définir
comme une recherche de priorité
d’égards. Cette approche amène donc à
un constat, une nécessité : de reconstruire
une histoire à plusieurs.
Enfin, l’approche contextuelle
oriente clairement l’approche thérapeutique du côté d’une éthique humaniste,
c’est-à-dire de la sauvegarde de l’humain, du spécifiquement humain : « La
thérapie devrait apporter quelque chose à
la survie de l’humanité
[1]. » Cette fragilité
du lien humain sur lequel le thérapeute
doit veiller,
doit prendre soin
[2], est portée
par le souci de l’enfant, dans les deux
sens du terme : à la fois souci que se fait
l’enfant, et souci que le thérapeute doit à
l’enfant, comme vecteur et porteur de ce
lien d’humanité, blessé, détruit, mais
aussi porteur d’une promesse sinon de
réparation, du moins de reconnaissance.
Philippe Chaussecourte
À propos de…
Pierre Delion
(sous la direction de)
L’observation du bébé selon
Esther Bick. Son intérêt dans
la pédopsychiatrie aujourd’hui.
Toulouse, érès, 2004,286 p.
Proposée en 1948 à la Tavistock Clinic de Londres, la méthode d’observation
régulière et prolongée d’un bébé dans sa
famille selon Esther Bick voit actuellement le champ de ses applications
s’étendre : la diversité des interventions
lors du dernier colloque qui lui était
consacré, à Florence en 2003, en
témoigne. Le livre paru sous la direction
de Pierre Delion, dans la collection
« Mille et un bébés » nous propose, à travers les textes de dix-neuf auteurs, une
revue d’utilisations dans le champ de la
petite enfance de ce que la psychanalyste
d’origine polonaise a initialement élaboré.
Si dans la proposition originelle il
s’agissait d’observer un nourrisson dans
une famille « banale », on assiste à présent à des inflexions de la méthode dans
plusieurs directions. Ce ne sont plus
nécessairement des bébés ordinaires qui
sont observés ; ni même nécessairement
des bébés ; et les observations n’ont plus
nécessairement lieu au sein des familles
mais peuvent se tenir dans des institutions très diverses. Ainsi Pierre Delion
évoque-t-il « […] la mise en place de
l’observation thérapeutique de bébés
carencés, l’observation à des fins de
dépistage des enfants à risque autistique,
l’observation des soins aux enfants
autistes et psychotiques lors des packings, des pataugeoires et des ateliersconte, et le groupe MERA, de mise en récit
de l’archaïque. » On retrouve un tel travail d’observation thérapeutique au
Centre nantais de la parentalité dans l’article proposé par Nicole Garret-Gloanec.
Maria Squillante, dans la lignée des propositions du professeur Houzel en ce qui
concerne la pratique de visites thérapeutiques à domicile, a mis en place, dans le
cadre de soins institutionnels d’un service de psychiatrie infanto-juvénile, un
dispositif original multiforme, aux « […]
articulations entre le dedans et le dehors,
réalité psychique et réalité tout court ».
Et c’est à propos de leurs activités professionnelles dans un intersecteur de
pédopsychiatrie que Martine Charlery,
Catherine Laba et Véronique Stéphan
Vatan évoquent quant à elles l’impact de
la pratique d’une observation utilisant la
méthode d’Esther Bick.
Des extensions de la méthode originelle existent également dans le lieu
même de sa création, comme le rappelle
Odile Gavériaux, puisqu’à la Tavistock
Clinic « […] l’expérience d’observation
d’un nourrisson pendant deux ans dans sa
famille est complétée par l’observation
pendant un an d’un jeune enfant de 2 à
4 ans dans sa famille ou dans un lieu
d’accueil : crèche, halte-garderie, école
maternelle ». Avec cette même idée de
suivre l’enfant sur les différents lieux de
vie qu’il fréquente, Françoise Jardin nous
fait partager les diverses modalités de
l’observation inspirée d’Esther Bick
qu’elle décline dans une unité de soins
spécialisés à domicile.
Le but poursuivi par la psychanalyste kleinienne était avant tout un objectif de formation : c’est dans cette perspective que Bernard Golse déclare
essayer de mettre en place de telles
observations pour des étudiants en médecine, volontaires, de deuxième année. Un
affinement des capacités contenantes de
l’observateur est l’un des bénéfices
secondaires que l’on peut escompter :
Régine Prat dans un texte au titre original
(« Entre “patate chaude” et “au feu les
pompiers” : quels développements pour
une fonction contenante ? »), étayé de
judicieuses vignettes cliniques, souligne
à ce propos comment, observateur, on est
amené à « […] laisser vivre en nous-même cette part projetée, sans l’évacuer,
jusqu’à ce que nous puissions la transformer ».
Non seulement la méthode servait à
la formation des futurs psychothérapeutes, mais elle pouvait être aussi l’occasion de réflexions plus théoriques.
Dans cette veine, on trouve dans ce livre,
par exemple, un texte de Jeanne Magagna explicitant et exemplifiant les trois
modes d’identification primitive, adhésive, introjective et projective ; et Michel
Amar revient, lui, sur la notion d’agrippement chère à Esther Bick, qu’il exemplifie avec une vignette clinique où
apparaît un adolescent. Mentionnons
également un texte dense de Didier Petit
et le joli commentaire de Maguy Monmayrant du texte de Geneviève Haag.
Les articles qui sont proposés ici ont
en commun une fidélité à l’esprit de la
méthode dont Geneviève et Michel Haag
nous livrent, dans le volume, de très précieuses illustrations. Finalement, ce
volume de la collection « Mille et un
bébés » paru sous la direction de
P. Delion témoigne de la modernité de
l’invention d’Esther Bick et de la
richesse des extensions possibles, pourvu
qu’en soit respecté l’esprit.
Dominique Fablet
À propos de…
Annick Ohayon
Psychologie et psychanalyse en
France. L’impossible rencontre
(1919-1969)
Paris, La Découverte/Poche,
2006,444 p.
Faute d’avoir publié un compte
rendu de lecture lors de la parution de la
première édition de cet ouvrage en 1999,
il convenait de saluer, dans cette opportune livraison de Connexions, sa réédition en collection de poche, qui lui
confère en quelque sorte déjà le statut
d’un classique. Apporter un éclairage historique critique mais dépassionné sur
l’émergence d’une discipline universitaire des plus controversées, même
encore aujourd’hui comme on peut s’en
rendre compte à la lecture de la postface,
relève assurément du défi, surtout lorsqu’on est enseignant-chercheur inscrit
dans cette même discipline.
Isabelle Chaubier-Grangean,
À propos de…
Enrique Pichon-Rivière
Le processus groupal
Toulouse, érès, 2004
(pour la traduction française).
E. Pichon-Rivière est une figure originale et marquante de la psychanalyse
de groupe et de l’école argentine de la
seconde moitié du XXe siècle. Trente ans
après sa disparition, la traduction française de son ouvrage Le processus groupal rend plus accessible au lecteur
francophone la théorisation et la pratique
de ce personnage attachant, souvent plus
connu par la transmission orale de sa clinique que par ses écrits.
Quiconque veut approcher cet
auteur doit d’abord rencontrer l’homme
dans sa complexité. Tous ses travaux, en
effet, furent avant tout inspirés de ses
expériences de vie. Né en Suisse, mais
expatrié à l’âge de 4 ans en Argentine, la
question de la migration se posa à lui
toute son existence. Percer le secret de sa
famille – il naquit de l’union de son père
et de la sœur de sa défunte épouse – le
conduisit à de nombreuses recherches en
thérapie familiale et par la suite, à l’élucidation de l’économie familiale psycho-tique. Enfin, son goût pour les arts et le
sport le conduisit à utiliser la médiation
thérapeutique et à jouer au football avec
ses patients, expérience « de terrain »
souvent renouvelée, d’où il consigna ses
premières observations groupales.
La complexité de cette personnalité
a de quoi dérouter, mais l’œuvre de
Pichon-Rivière n’en demeure pas moins
riche et singulière : nous lui devons
quelques concepts frappés à l’effigie de
ses conceptions personnelles, concepts
que nous allons aborder en donnant notre
point de vue critique.
La table des matières de l’ouvrage,
tout d’abord, rend compte de la diversité
et de l’intrication des sujets abordés,
quoique ce livre soit construit autour de
deux thèmes centraux : le groupe opérationnel dans le cadre de la formation,
d’une part, et la psychothérapie de
groupe comme traitement de la maladie
mentale, d’autre part. Pour aborder ces
deux volets de l’œuvre de Pichon-Rivière, il est nécessaire de les resituer
dans le contexte psychique et autobiographique de l’homme et du clinicien. Par
ailleurs, il nous a paru judicieux dans
cette note de lecture d’intervertir l’ordre
de ces deux thèmes, afin de restituer la
plus grande cohérence à l’ensemble de
l’œuvre et de respecter sa « chronologie
psychique ».
L’homme – et l’enfant avant lui – a
été irrémédiablement imprégné de la
mythologie guarani marquée par la mort,
le deuil et la folie. La folie, « cette mort
réversible » qui concilie son attirance
pour « l’inquiétante étrangeté » et son
désir de soignant, est dès lors au centre
de sa clinique. Par ailleurs, Pichon-Rivière considère que sa pratique et plus
généralement les sciences humaines ont
un objet d’études unique, qu’il récapitule
par cette formule : « l’homme-en-situa-tion ».
Sa problématique familiale personnelle et sa « tâche » psychiatrique le portent alors naturellement à étudier et
soigner celui qui tombe « malade de
l’anxiété et des conflits d’un groupe
familial », se faisant, malgré lui, le
« porte-voix » d’un système dysfonctionnant. Son objectif sera alors de changer le
rôle de « dépositaire de la pathologie »
qu’endosse le malade mental en lui attribuant un nouveau rôle, celui d’agent du
changement dans la famille.
Certes, définir la psychose comme
l’émergence de toute une pathologie
familiale n’est pas l’apanage de Pichon-Rivière, mais ses travaux autour du
noyau central, dépressif et psychotique
de chaque individu immergé dans un bain
social plus ou moins pathogène, ont
contribué à mettre en évidence l’importance du lien, des fantasmes et de la
conflictualité dans l’appareil psychique
individuel et groupal.
Quels sont les apports spécifiques
de l’auteur autour de ces concepts ?
La notion de lien chez Pichon-Rivière reprend partiellement la théorisation kleinienne, mais il considère le lien
comme une relation à « quatre voies », où
le sujet peut aimer, se sentir aimé, haïr et
se sentir haï. (Le lien se décline donc
selon toutes les modalités de la gratification et de la frustration.)
Concernant la dimension fantasmatique, Pichon-Rivière défend le point de
vue, largement partagé aujourd’hui, que
tout sujet est la résultante de son propre
monde interne et de ses interactions avec
le monde extérieur. De ce fait, dit-il, le
fantasme inconscient du sujet rencontre
sans cesse la structure sociale environnante et se heurte à elle autant qu’il s’en
nourrit. En conséquence, il définit la
notion porteuse de « groupe interne » du
sujet, sorte de scène dramatique où se
joue la rencontre des fantasmes inconscients et des représentations fantasmatiques que génère la réalité du groupe.
Enfin, les apports de l’auteur quant
aux différents niveaux de conflictualité
dans le groupe mettent en regard les
vécus intrapsychique, interpsychique et
transpsychique des individus. Pour résumer sa pensée, si l’intrasubjectivité fait
essentiellement référence à la conflictualité œdipienne, l’intersubjectivité, elle, se
traduit dans la communication, et notamment la communication inconsciente
entachée de refoulement. En dernier lieu,
le transsubjectif est, selon lui, intimement lié à la question de la transmission
et en particulier à la transmission familiale, assortie de ses « affiliations » et de
ses « a-filiations ».
Son perpétuel questionnement sur la
transmission psychique, ses « trous
noirs » et ses « blancs », conduira
d’ailleurs Pichon à deux types d’explorations complémentaires : la place du
secret et les figures du traumatisme dans
un premier temps, puis le partage des
fantasmes et l’assignation des places au
sein d’un groupe dans un second temps.
Celui qui se plaisait à se nommer
« le vétéran de l’investigation groupale »
posera explicitement la question fondamentale de la reconnaissance en tant que
sujet, au sein du groupe. En cela, il sera
parmi les premiers à pointer la difficulté
à être un sujet individué et pensant dans
le contexte social.
Mettant au premier plan les
angoisses « de peur et de perte » suscitées
par toute situation groupale, il énoncera
avec une grande clairvoyance clinique
une série de questions fondamentales
toujours actuelles dans les groupes :
« Suis-je reconnu par le groupe ? Suis-je
toujours en lien si j’occupe ou n’occupe
pas telle place ? L’appartenance à ce
groupe, à cette famille est-elle remise en
cause si je change de statut ? Y a-t-il un
accordage, un ajustement possible ? Que
va-t-il advenir de mon individualité si je
change ? Quels sont les risques
encourus ? Quels sont les enjeux ? »…
Ainsi, partant concrètement de l’observation du malade et de sa maladie, le
psychiatre-psychanalyste Pichon-Rivière
a doté sa conception personnelle de fondements théoriques, à partir de théories
déjà existantes qu’il a progressivement
enrichies. Sa spécificité réside dans les
emprunts qu’il fit à des courants variés et
à des modes de pensée parfois fort éloignés les uns des autres : ainsi, Freud,
M. Klein, Lewin, Bachelard, Durkheim,
Lautréamont, Picasso… l’inspirèrent
conjointement, ce qui témoigne de la culture, de l’ouverture et de l’avantgardisme de ce chercheur, pour élaborer
son propre « schéma conceptuel, référentiel et opératoire » ( SCRO ).
Moreno influença aussi sa théorisation et son approche des résistances et du
changement. Au milieu de sa vie, il
déduisit de son expérience sa théorie dite
de « la maladie unique », postulat original, qui articule différentes notions en
rapport avec le processus développemental individuel : la maladie unique serait, à
son sens, la résultante de données génétiques et historiques incontournables ; en
effet, dit Pichon, chacun possède au
départ un noyau dépressif et traverse plusieurs dépressions au cours de son développement ; selon qu’il dépasse ou pas la
position schizo-paranoïde, selon les liens
qui le relient à son entourage et selon la
cohérence de son monde interne, le sujet
va vivre avec des intensités variables les
angoisses dépressives et paranoïdes
d’une part, ainsi que les angoisses d’attaque et de perte d’autre part, angoisses
multiples que ne manquera pas de réactiver toute situation groupale. Les sujets
les moins solides psychiquement déclencheront une maladie, dont l’origine, nous
venons de le voir, s’avère unique.
Quoique ce schéma de cause à effet
soit contestable ou révisable au fur et à
mesure des progrès scientifiques, il
demeure intimement lié à la création de
groupes opérationnels, que Pichon développa toute sa vie, à partir d’une situation
professionnelle embarrassante rencontrée
à la fin de la guerre. Ainsi, c’est à l’occasion d’une grève à l’hôpital où il était
psychiatre en 1946 qu’il forma les
patients stabilisés à l’assister dans les
soins aux patients psychotiques en crise,
ce, pour pallier au manque durable d’infirmiers. L’expérience, quoique audacieuse, s’avéra concluante… De là se
renforça son intérêt profond pour le
groupe et germa le concept de « groupe
opératif
[3] », qu’il développa dès les
années 1950.
Le groupe opératif
Pichon confère à ce groupe de travail un dispositif « minimum » incompressible : il se constitue de trois
personnes au moins, d’un animateur,
d’une tâche explicite ou implicite et d’un
cadre spatio-temporel bien déterminé. À
ces facteurs objectifs s’ajoute « une
mutuelle représentation interne à
l’œuvre » de la part des participants.
Expérimenté autour d’une tâche
d’apprentissage, les principes du groupe
opératif furent bientôt transposés avec
succès à toute forme de groupe. Centré
sur la tâche, l’objectif du groupe est de
fournir une réponse adaptée et pertinente,
celle-ci n’advenant que si la démarche
des sujets est elle-même cohérente. Or, la
situation d’immersion groupale engendre
la peur de perdre quelque chose
(angoisse de castration), la peur d’une
rupture d’équilibre (liée à l’homéostasie)
et la peur d’être attaqué ou rejeté
(angoisse d’abandon et d’exclusion).
Confronté à une anxiété massive, le
groupe redoutant l’inconnu résiste donc
au changement, et convoque ses défenses
les plus aguerries.
Comment, dans ces conditions, le
groupe pourrait-il devenir « opératif »,
c’est-à-dire permettre que s’opère une
restructuration des représentations, aboutissant à un groupe qui se verrait, se penserait, se vivrait autrement ?
Ce sera le rôle de l’animateur que de
permettre ce processus de changement
par un travail d’éclaircissement groupal
conduisant à des prises de conscience
progressives. Observant ce qui se joue
dans l’ici et maintenant, et qui n’est que
la reproduction des modes de communication internalisés, l’animateur analyse le
transfert qui fait obstacle au changement,
puis transforme la résistance transférentielle en moteur de l’évolution. En effet,
dès lors que le phénomène transférentiel
est conscientisé grâce aux interventions
mesurées de l’animateur, le mode
d’interaction évolue positivement et la
réalisation conjointe de la tâche devient
possible pour – et par – les membres du
groupe.
Ces considérations sur la dynamique
du changement ont été maintes fois
reprises et développées par d’autres
auteurs ; cependant, nous pouvons rendre
hommage à Pichon-Rivière pour la clarté
avec laquelle il énonce la genèse du processus de changement. C’est en intégrant
ses propres concepts sur le lien, les fantasmes et les formes de communication
qu’ils induisent, que l’auteur a montré
avec pertinence comment, malgré des
peurs aux multiples fondements, les
défenses s’assouplissent quand elles sont
décryptées, que l’on soit dans un contexte
groupal ou dans le cadre de la cure.
En conclusion à la lecture de cet
ouvrage, nous pouvons souligner le
caractère actuel de la théorisation groupale de l’auteur. S’intéresser à la biographie et à l’œuvre de Pichon-Rivière, c’est
accepter d’être pris dans un tourbillon de
pensées et dans un foisonnement d’idées.
Si cela confère parfois au livre un caractère un peu brouillon, cette approche permet une rencontre authentique avec un
sujet brillant et féru de sciences
humaines, une figure éminente de l’école
psychanalytique latino-américaine, à la
vie artistement menée, mais tout entière
consacrée à l’étude de la folie et du « processus groupal ».
[1]
I. Boszormenyi-Nagy, séminaire de
Chebres, 1991.
[2]
Cela rappelle l’étymologie du mot thérapeute,
Thérapeutein, prendre soin de l’être.
Voir à ce sujet le livre de Jean-Yves Leloup :
Prendre soin de l’être.
Philon et les thérapeutes
d’Alexandrie, Paris, Albin Michel, 1993.
[3]
La traduction mentionne le terme de
« groupe opérationnel » et il arrive de trouver
l’expression « groupe opératoire », mais
Pichon-Rivière semblait préférer qu’on gardât l’expression espagnole d’origine ou qu’on
la traduise par « groupe opératif ».