2006
Connexions
Éditorial
Emmanuel Diet
Dans le contexte hypermodeme de la mondialisation libérale,
comme l’avait prévu Freud, la clinique et singulièrement la psychanalyse se trouvent l’objet des attaques conjuguées du positivisme scientiste (« Les médecins »), et de l’irrationalisme mystique (« Les
prêtres »), tandis que la psychologisation de et dans la société ouvre la
voie à une très inquiétante police des familles, à de très problématiques
évaluations des travailleurs et des citoyens, au retour, sous couvert d’efficacité et de modernité et bien entendu sous des formes plus présentables, de discours et de pratiques que l’on avait pu espérer voir
disparaître avec les totalitarismes du XXe siècle… Or, même si les psychanalystes n’ont pas toujours su éviter les tentations réductionnistes ou
les élations idéalistes, le paradigme freudien s’est révélé fécond en
développement théorique et clinique et a fait la preuve de sa pertinence,
aussi bien en extension (le groupe, l’institution, la culture…) qu’en
pénétration (la psychose, la perversion, la psychosomatique…). Il apparaît donc utile d’expliciter la cohérence épistémologique de la métapsychologie et des théorisations psychanalytiques pour en démontrer la
rationalité spécifique et la dimension anthropologique, ainsi que leur
congruence avec les modèles de la sociologie critique et des sciences
humaines. La complexité de la relation interprétative et la dynamique du
lien s’opposent comme construction du sens, au simplisme réducteur et
normalisant des techniques mécanicistes de modelage comportemental
et cognitif, dont la revendication de scientificité, sous prétexte d’approche expérimentale, relève trop souvent de l’imposture au regard
d’une interrogation méthodologique et épistémologique rationnelle,
seule capable d’intégrer les conflictualités et l’histoire. Encore est-il
nécessaire que les cliniciens, psychanalystes compris, et leurs adversaires acceptent que la critique rationnelle soit la référence du débat sur
le conflit des interprétations et la légitimité des pratiques, et que force
reste au principe de réalité.
Aux tentations totalitaires oublieuses de l’histoire qui instrumentalisent en les déformant les hypothèses et les découvertes des neuro-
sciences et de la génétique, il convient d’opposer, dans la sérénité d’une
scientificité humaniste, les pouvoirs de la critique rationnelle, soucieuse
du destin de la subjectivité dans un monde désormais voué à la marchandisation généralisée et à la gestion des risques. La pertinence de
l’approche clinique, étayée sur l’épistémologie du contre-transfert articulée en complémentarité aux sciences biologiques et sociales, se
prouve et s’éprouve dans le développement historique du paradigme
psychanalytique et de sa transmission, qui s’inscrivent dans le socialhistorique et les conflictualités internes à l’épistémé contemporaine. La
médiatisation caricaturale d’une « clinique » séductrice et tranquillement moralisante, le simplisme désolant des approches objectivantes et
de leurs certitudes scientistes, les naïvetés destructrices des normalisations comportementales devraient amener tous les psychistes à une
interrogation des fondements idéologiques et épistémologiques de leurs
pratiques, de leurs relations au pouvoir et aux pouvoirs. Mais dérives et
caricatures ne devraient pas occulter ce que la discipline psychanalytique a su apporter comme transformations dans la culture et la société,
comme références à la médecine et à la psychologie, et, singulièrement
dans les circonstances où les sujets en détresse se trouvent confrontés
aux limites traumatiques de l’humaine condition, ce qu’aucun programme de normalisation, aucun psychotrope ne sauraient abolir.
À maintenir les différenciations symboliques et les interdits nécessaires à l’humanisation par le travail de culture, la psychanalyse et les
pratiques qui s’en inspirent tiennent une position singulière au service
de la subjectivation dans un contexte où l’apologie de la jouissance et
l’appel à la régression sont devenus la règle commune d’une société
ordonnée aux logiques désubjectivantes de la marchandisation et prête
à toutes les violences pour sauvegarder son fonctionnement. Pourtant,
partout où l’humain est en question, sans illusion quant à son destin et
ses capacités à transformer le monde – mais confiant dans sa méthode
et sa théorie –, le clinicien, étayé sur l’histoire de sa discipline et la référence aux modèles qui éclairent sa pratique de l’interprétation, travaille
à maintenir les conditions nécessaires à un Je pour exister. C’est de cette
praxis que notre revue entend ici témoigner, qu’il s’agisse de resituer la
psychologie clinique dans son historicité institutionnelle (Annick
Ohayon), d’interroger l’après-coup de l’analyse (Mady Jeannet-Hasler),
de marquer la nécessité d’une formation clinique des enseignants (Jean-Pierre Vidal), d’interroger la psychanalyse à partir de l’œuvre de Salomon Resnik, de N. Abraham et M. Torok (Claude Nachin), de repérer
l’influence de M. Balint sur la psychanalyse contemporaine (Michelle
Moreau-Ricaud), ou de mettre en travail le paradigme psychanalytique
à la lumière du complémentarisme de G. Devereux (Emmanuel Diet).
Afin que, dans la mesure du possible, s’ouvre l’espace d’un débat
où le sens interroge la vérité à l’épreuve de la raison discursive…