Connexions
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I.S.B.N.2749206413
200 pages

p. 177 à 193
doi: en cours

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no 86 2006/2

2006 Connexions

Notes de lecture

 
Jean Chami À propos de…. Françoise Hatchuel Savoir, apprendre, transmettre. Une approche psychanalytique du rapport au savoir. Paris, La Découverte, 2005, 258 p.
 
 
Il s’agit d’un ouvrage personnel qui repose sur une inscription dans une recherche collective, notamment autour de la notion du « rapport au savoir », devenue par la suite secteur de recherche en éducation et formation de l’université de Paris X Nanterre (« Savoirs et rapport au savoir »).
Le titre de cet ouvrage constitue donc une trilogie qui s’articule autour de cette notion de « rapport au savoir », dans son approche psychanalytique. Françoise Hatchuel retrace fidèlement l’histoire de l’émergence de cette notion dans le champ des sciences de l’éducation, pour dégager la fécondité de ce thème. Cette notion théorisée par Jacky Beillerot, puis par Nicole Mosconi et Claudine BlanchardLaville, semblait en effet propice à spécifier la nature particulière de l’approche des savoirs d’un point de vue « clinique », c’est-à-dire d’une approche éclairée par les avancées de la psychanalyse appliquée au champ de l’éducation et de la formation.
En effet, le rapport sujet-objet, structurant le statut d’objectivité des sciences dites exactes, devenait inadéquat pour penser efficacement le nouveau « rapport » introduit par l’approche psychanalytique. Par exemple, la prise en compte d’une réalité devenue incontournable, celle d’un sujet non homogène et non réductible à la conscience, et par conséquent déjà divisé dans un rapport avec lui-même. Le rapport à l’objet de savoir étant en interaction avec cette division interne. Cet « objet de savoir » n’était plus lui-même homogène, à partir du moment où les « autres » humains devenaient l’objet principal de la recherche, et était lui-même affecté par cette division. C’est bien d’ailleurs dans un texte de Lacan évoquant la Spaltung que cette notion apparaît (« La science et la vérité »). Dans le premier chapitre de l’ouvrage, l’auteure rappelle également que le succès de cette notion en science de l’éducation a également été porté par Bernard Charlot et son équipe, pour penser la complexité du rapport social au savoir, et ses modalités d’inscription. L’auteure aborde d’emblée ce rapport social au savoir sous l’angle du pouvoir, se référant à Michel Foucault, et sous l’angle de l’agir, dimension irréductible aux discours, plaçant ainsi sa réflexion dans le cadre d’un combat politique de libération dans la quête du savoir et de ses voies d’accès. Françoise Hatchuel retrace en effet les deux courants qui côtoient la notion de « rapport au savoir », le courant clinique (C. Raban, J. Filloux, D. Hameline) et le courant marxiste (L. Althusser, P. Bourdieu, B. Charlot,), pour essayer d’en repérer la jonction dans le champs de la formation des adultes (B. Aumont, M. Lesne, A. Giordan, G. de Vecchi).
Le fil conducteur de l’ouvrage est sans doute la mise en histoire de cette notion et de sa fécondité, l’évaluation de son efficacité dans les combats d’émancipation vis-à-vis des formes de domination de savoir : inégalité dans les rapports (au savoir) sociaux, de sexe, l’autorité, l’emprise, et les différents masques pris par la violence dans l’appropriation du savoir et le refus de le partager (G. Mendel).
Le deuxième chapitre tente d’articuler la dimension émancipatrice des savoirs avec les mécanismes de construction et d’organisation, nécessaires à l’appropriation de ces apprentissages.
Comment en effet partager non seulement les savoirs eux-mêmes, mais les choix sociaux qui vont décider de leurs emplois et de leurs applications ? (Dans le domaine de l’environnement, du nucléaire, l’auteure constate l’emprise de l’idéologie de l’expertise, réservée aux sujets supposés savoir, alors que tous sont concernés.) L’auteur évoque toutes les difficultés soulevées par la démocratisation du savoir : transposition didactique opérée par la pédagogie, nécessité d’acquérir une capacité épistémique d’abstraction et de dématérialisation, et aussi une capacité d’élucidation des fantasmes inconscients.
Le chapitre 3 reprend systématiquement les auteurs psychanalytiques qui se sont intéressés directement ou non à cette dimension du rapport au savoir : S Freud, M. Klein, W.R. Bion, D.W. Winnicott, G. Mendel, et dans leur prolongement, également J. Nimier et S. Boimare. Françoise Hatchuel aborde la notion de transitionnalité (Winnicott, Mendel, Castoriadis) comme espace de construction d’un rapport au savoir momentanément préservé de la violence et de l’emprise de l’adulte (ou de ses imagos intériorisées).
Cette fonction transitionnelle ne met pas pour autant l’enfant totalement à l’abri de cette emprise, comme le montre un travail collectif réalisé auprès de familles d’élèves (chapitre 4), où apparaît une rivalité très forte entre parents et enfants au cœur même des apprentissages de langue étrangère. Le chapitre suivant porte sur le constat des inégalités sociales et des prescriptions imposées aux sexes dans leur rapport au savoir, discriminant et hiérarchisant les activités de l’esprit et de l’action. Le chapitre 6 est consacré au rapport au savoir dans deux autobiographies, par l’étude de deux penseurs qui ont résolu très différemment les conflits internes et les tensions venant des parents (S. de Beauvoir, C. Rogers). L’auteure aborde ensuite une expérience personnelle à propos de la fréquentation d’un atelier de mathématique : « Un espace possible pour la construction d’un rapport au savoir serein. » Ce chapitre résume une recherche plus vaste (Apprendre à aimer les mathématiques) où il s’agit de faire se rencontrer des élèves volontaires avec des enseignants et des chercheurs en mathématique. L’expérience est intéressante en ce qu’elle efface provisoirement les distances et les tensions vis-à-vis des objectifs à atteindre. Elle cherche à nouer un lien entre l’élève et le chercheur (ayant un lien créateur aux mathématiques), en présence d’enseignants dégagés de leur rôle de contrôle. Lieu où peuvent s’élaborer avec plus de souplesse, une identité, et des identifications, en travaillant le rapport au savoir avec des médiations socio-affectives (le goût, le rythme), par le droit à l’erreur et à la réversibilité, mais aussi par le goût de la réussite et la confiance en elle. Cela amène Françoise Hatchuel à privilégier deux pratiques intéressantes : l’observation, et l’analyse des pratiques professionnelles.
Le dernier chapitre revient aux enseignant(e)s et à leurs difficultés dans la classe, avec l’économie psychique difficile (plaisir-souffrance) et au chemin ouvert par Claudine Blanchard-Laville [1].
Cet ouvrage se termine par une réflexion sur le besoin de fermeté du cheminement entre les écueils de la soumission et de l’autorité exercée sur autrui. Il se prolonge par un post-scriptum, motivé par la mort brutale de Jacky Beillerot, et donne l’occasion à Françoise Hatchuel de parler de son lien à lui, où l’on voit bien que l’admiration peut constituer un obstacle et une épreuve supplémentaires sur le chemin de conquête de sa recherche personnelle, qu’illustre bien ce livre. Si une suggestion pouvait être faite à l’auteure, ce serait de se demander si les mathématiques, en tant que savoir spécial, n’avaient pas quelque chose à apporter à la théorisation du « rapport au savoir ». Il semble en effet que l’approche de cette notion, même dans la dialectique complexe qu’elle atteint aujourd’hui, reste peut-être prisonnière d’un modèle de structuration trinitaire, c’est-à-dire d’une triangulation. Peut-être faudrait-il imaginer une structure quaternaire, voire sénaire, c’est-à-dire une quadrature, pour rendre compte de ce qui se passe réellement dans le lien entre le chercheur, son savoir, l’autre et son « autre » savoir ?
 
Daniel Gayet À propos de…. Rémi Casanova, Hervé Cellier, Bruno Robbes Situations violentes à l’école : comprendre et agir. Paris, Hachette, 2005,224 p.
 
 
Dans le foisonnement d’écrits sur la violence en milieu scolaire, voici enfin un livre dont il faut souligner à la fois l’originalité et la pertinence.
Rémi Casanova, Hervé Cellier et Bruno Robbes partent de douze situations violentes réellement vécues dans des écoles. Ces situations sont exemplaires et diversifiées : élèves violents à l’égard de leurs compagnons ou à l’égard de l’enseignant ou bien enseignants violents à l’égard d’un élève ou de leur classe tout entière. Ces situations violentes ont été proposées comme thèmes de réflexion à des groupes de stagiaires conviés à proposer pour chaque occasion des solutions susceptibles de désamorcer les conflits. Dans un premier temps, les groupes étaient invités à tracer en cours d’examen des courbes représentatives de l’intensité de la violence correspondant à chaque moment de la narration.
Après avoir donné un exemple de déroulement du travail sur une même situation proposée à la réflexion de quatre groupes différents, les auteurs présentent un exposé de synthèse sur les grands thèmes soulevés au cours de ces discussions. Leurs analyses se réfèrent en permanence à l’une ou l’autre des douze situations présentées au début de l’ouvrage. De façon judicieuse sont avancées de courtes références à des textes significatifs ou à des articles juridiques qui éclairent l’argumentation.
Les chapitres qui composent la seconde partie de l’ouvrage reprennent chacun des points essentiels sur lesquelles convergent des considérations en général séparées dans la plupart des écrits. L’intérêt de ce livre porte principalement sur le souci de tenir compte tout à la fois de préoccupations pédagogiques, psychologiques, sociologiques et juridiques. Le chapitre consacré à la loi est à cet égard exemplaire.
La préoccupation des auteurs est évidemment pratique. S’ils ne prétendent évidemment pas donner des recettes pour désamorcer toutes les situations violentes, ils proposent néanmoins non seulement des outils de réflexion (rappel de lois et de règlements) mais aussi des bases pertinentes d’analyse de la violence scolaire et des moyens les plus efficaces pour s’y opposer.
Ce livre n’a pas pour seul objectif une meilleure compréhension de la violence scolaire et de sa complexité, encore qu’il y contribue, il se veut d’abord et surtout un outil en vue de maîtriser des situations qui échappent trop souvent à notre contrôle.
 
Daniel Gayet À propos de… Danielle Zay (sous la direction de) Prévenir l’exclusion scolaire et sociale des jeunes. Paris, PUF, 2005,326 p.
 
 
Cet ouvrage collectif se situe dans une perspective d’éducation comparée :
une coopération franco-britannique a permis de mener simultanément des enquêtes auprès d’élèves « décrocheurs » dans le Kent et dans le département du Nord. L’un des articles fait même mention d’une étude en Corée du Sud. En dépit de grandes divergences entre les systèmes éducatifs, inspirés par des traditions historiques et des idéologies contrastées, le décrochage scolaire apparaît presque toujours dans un contexte général de précarité économique. Dès lors, comme l’énonce Danielle Zay dans sa conclusion : « Comment traiter à l’école des problèmes qui viennent d’ailleurs ? » La dernière partie du livre s’interroge judicieusement à partir d’expériences conduites de part et d’autre de la Manche sur les réponses pédagogiques apportées à la question du décrochage.
Sans vouloir minimiser l’intérêt des autres contributions, mais parce qu’il nous paraît être au cœur même du débat, nous mentionnerons plus particulièrement dans cet ouvrage le chapitre écrit par Carole Asdih et Dorinne Gez-M’Bembo, intitulé « Le décrochage scolaire : problématique et analyse thématique de discours de décrocheurs français ». Nous y trouvons en effet un bilan exhaustif des facteurs le plus fréquemment associés au décrochage.
Signalons d’abord l’intérêt d’avoir interrogé directement trente-huit collégiens signalés comme décrocheurs par les conseillers principaux d’éducation. À partir des déclarations des adolescents, les auteures proposent trois niveaux d’analyse qui « expliqueraient » le décrochage. Soit, dans l’ordre de leur présentation, l’exclusion du groupe de pairs, le pourrissement des relations avec l’institution scolaire et l’absence ou l’inadéquation des stratégies familiales de scolarisation. C’est surtout sur le premier point que portent la nouveauté et l’originalité de la recherche. Le décrochage scolaire a jusqu’à présent été plutôt présenté du point de vue des professionnels et des chercheurs comme un phénomène global lié au refus collectif des exigences scolaires par des groupes d’adolescents en difficulté. Les recherches ne manquent pas sur le dysfonctionnement des classes et sur la valorisation par certains jeunes de normes antisociales. Les conduites marginales sont alors interprétées comme des réactions attendues à une humiliation subie pendant des années. Or c’est précisément cette conception qui est mise en cause par la présente étude. Tous les enfants interrogés soulignent les difficultés de leur intégration au groupe de pairs. Soit ils adoptent une logique de retrait sous la forme d’une invisibilité sociale, soit ils choisissent une logique de provocation en recourant à des affrontements agressifs tout autant destinés à leurs compagnons de classe qu’aux représentants de l’institution. Ces adolescents sont majoritairement en situation de rupture sociale. Quand ils ont des amis, ceux-ci sont choisis hors de la classe, le plus souvent dans la rue et la plupart du temps eux aussi décrocheurs.
L’étude suggère que ces ruptures sociales sont d’autant plus prévisibles que les enfants ont été fréquemment amenés à changer d’établissements scolaires, soit parce que leur comportement a justifié le placement dans un autre collège soit parce que leurs familles ont souvent déménagé.
Lorsqu’ils parlent de leur vie quotidienne en classe, les décrocheurs font état du caractère incompréhensible des propos tenus par les professeurs. Ils associent à ce hiatus cognitif permanent ce qu’on pourrait appeler un « hiatus affectif ». Ils expriment le sentiment de ne pas être respectés, voire humiliés, en même temps qu’ils expriment leur révolte et témoignent de conduites déviantes légitimées par la violence « symbolique » qu’ils subissent.
Du côté des familles, ou plutôt de ce qu’en disent les jeunes, nous trouvons une confirmation des nombreuses autres recherches sur le sujet. À savoir que pour ces familles, l’école est importante, comme l’attestaient déjà les travaux de sociologues comme Charlot ou Lahire. En dépit d’une surveillance étroite par les parents, mentionnée surtout par les aînés, il s’avère que ceux-ci ne peuvent pas et ne savent pas élaborer pour leurs enfants décrocheurs des stratégies scolaires efficaces. Ils ignorent ce qui se passe au collège. Ils ne participent pas aux réunions. L’univers scolaire leur est foncièrement étranger et ils s’estiment tout à fait incompétents pour mener à bien des échanges positifs avec les enseignants.
On voit ainsi que si les profils des élèves en difficulté et des « décrocheurs » se ressemblent sur de nombreux aspects, ces derniers n’en constituent pas moins une catégorie spécifique marquée en plus par des ruptures sociales qui les conduisent à l’isolement. Autrement dit ce n’est pas chez eux qu’on trouvera les leaders ou les initiateurs de révoltes collectives contre l’institution scolaire. Ce point était suffisamment important et détonnant par rapport à la littérature existante pour mériter d’être souligné.
 
Emmanuel Diet À propos de…. Jeannine Duval Héraudet Une difficulté si ordinaire, les écouter pour qu’ils apprennent, Préface de J. Lévine. Paris, Éditions et applications psychologiques, collection « Enfance plurielle ».
 
 
À un moment où la destruction programmée de l’enseignement spécialisé, et plus clairement encore de la perspective clinique à référence analytique à l’œuvre depuis la fin des années 1980 et l’ouverture des IUFM, prépare la privatisation généralisée et la marchandisation de la prise en charge des enfants en difficulté notamment au profit des groupes sectaires, dont certains enseignantsformateurs de l’Adaptation et de l’Intégration scolaires ( AIS ) retraités de l’Éducation nationale sont les zélés porte-parole après avoir directement participé à la promotion de très fumeuses théories prétendument révolutionnaires, Jeannine Héraudet, dans la suite de sa recherche de thèse, propose aux enseignants spécialisés ou non qui seraient encore désireux de penser la clinique pédagogique, une élaboration théorico-clinique étayée sur de longues années de pratique de terrain et de formation.
À partir de son expérience de rééducatrice, elle élabore une analyse précise des idéologies, théories et pratiques institutionnelles de la prise en charge des élèves en difficulté, pour dégager en s’étayant sur de nombreux exemples cliniques les spécificités et modalités de l’intervention en psychopédagogie. Si l’on peut parfois regretter une certaine timidité de l’analyse institutionnelle ou de la référence à la métapsychologie, le lecteur ne peut qu’être sensible à la volonté théoriquement argumentée de subjectiver la pratique rééducative et de la situer dans la contextualité dynamique qui détermine la situation transitionnelle de la rééducation entre soin et pédagogie en affirmant fortement l’influence décisive de la relation transférentielle et de l’écoute des élèves en souffrance dans l’espace pédagogique comme moment nécessaire à une modification du rapport au savoir et à un investissement des apprentissages.
Cet ouvrage clair et documenté, défense et illustration d’une psychopédagogie humaniste soucieuse à la fois d’éthique et de rigueur, présente, au-delà de sa finalité didactique de transmission clairement revendiquée, une perspective ouverte pour une critique radicale des débilisations cognitivo~comportementales ou des régressions obscurantistes à la mode.
 
Emmanuel Diet : À propos de…. Nathalie Zaltzman, De la guérison psychanalytique, Paris, PUF, coll. « Epîtres », 1998. Guy Laval, Malaise dans la pensée. Essai sur la pensée totalitaire, Paris, Publisud, 1995. Guy Laval, Bourreaux ordinaires. Psychanalyse du meurtre totalitaire, Paris, PUF, coll. « Épîtres », 2002.
 
 
Par cécité idéologique, ou lâcheté institutionnelle, les psychanalystes n’ont pas toujours su, ou voulu, donner à la réalité extérieure et à la contextualité sociale historique la place que S. Freud leur avait reconnue dans ses élaborations cliniques et métapsychologiques. Désormais confrontés à la fois aux dérives mysticoreligieuses (les prêtres), et au réductionnisme scientiste (les médecins), dont le fondateur voulait préserver sa discipline, et plus encore aux logiques désubjectivantes du capitalisme hypermoderne et à la destructivité libérale, certains travaillent désormais à réintégrer la dimension anthropologique et sociologique de la psychanalyse dans l’élaboration de leur réflexion clinique et théorique et l’approche scientifique de l’inconscient, sans pour autant renoncer à la métapsychologie freudienne.
En s’interrogeant sur le statut et le sens de La guérison psychanalytique, Nathalie Zaltzman, relisant Freud, dégage clairement la spécificité de la psychanalyse comme traitement des avatars singuliers de la condition humaine, mise en travail de ce qui fait de l’homme un animal malade, inéluctablement voué par la néoténie au désêtre et au désaide originaires, qui le relient à l’autre, aux autres, et à l’ensemble. Aussi bien marque-t-elle que l’indéfini travail de transformation et de domptage pulsionnel nécessaire à la subjectivation n’est pas séparable des caractéristiques de l’humanitude, ni de l’appartenance à l’espèce humaine et des questions qu’elle pose à chacun au-delà de son éventuelle pathologie. Ni salut, ni restitutio ad integrum, la guérison psychanalytique est d’abord et précisément acceptation de la finitude et de l’inscription de notre histoire singulière dans le procès de la civilisation humaine, renoncement à la mégalomanie solipsiste pour accepter de participer au travail de la culture.
« Où était le Ça, Je dois advenir », mais cette injonction éthique ne prend sens que dans ce qui la définit : « C’est un travail de civilisation (Kulturarbeit) », comme l’assèchement du Zuydersee, le travail psychique est d’abord de contenance et de canalisation des vagues pulsionnelles et de leur destructivité potentielle.
C’est pourquoi la barbarie totalitaire vise toujours, par la voie courte, à déconstruire le processus civilisationnel, en organisant en même temps que celle des différenciations symboliques et des interdits structurants la destruction de l’appartenance spécifique, qui inscrit chaque sujet dans l’humaine condition. Si, comme le remarque Guy Laval, il faut une théorie pour justifier le meurtre totalitaire – par exemple celle du nazi M.Heidegger – l’interprétation des enjeux psychiques de « l’expérience limite », telle que notamment R. Antelme, V. Chalamov et P. Levi l’ont donnée à entendre, nécessite de repenser notre lien à la masse et les conditions de la subjectivité. Et d’abord de l’investissement primaire, celui de la vie, paradoxalement soutenu par ce courant de la pulsion de mort que N. Zaltzman nomme pulsion anarchiste, seule capable de dynamiser une résistance à la main mise mortifère sur la vie mentale et physique d’un être humain par laquelle le bourreau l’exproprie du droit impersonnel à la vie et dénie son humanitude. Dans cette perspective, il ne s’agit pas seulement de repenser le lien entre l’individuel et le général, il convient de reconnaître l’essentialité de la Kulturarbeit collective qui « transforme les sources pulsionnelles narcissiques et sexuelles de la vie psychique en une filiation identifiante ».
Comment le psychanalyste méditant sur l’horreur de la Shoah peut-il rendre compte, de son point de vue, de la transformation de simples citoyens, bons pères, bons époux et travailleurs consciencieux, en meurtriers génocidaires ou en bourreaux ordinaires, et ceci non seulement en Allemagne nazie, mais aussi en Algérie, au Vietnam, au Cambodge, au Rwanda, en Irak, en Tchétchénie… ? Cette question, Guy Laval la pose en refusant radicalement de rejeter les bourreaux hors de l’humanité, ce qui serait se placer en symétrie de leur destructivité ; bien au contraire, pour rendre compte de l’horreur, il s’agit d’éviter tout essentialisme sans non plus céder aux facilités de l’analogie. Pour ce faire, l’auteur s’attache avec précision à définir une méthodologie rigoureusement psychanalytique étayée solidement sur les textes de Freud, rendus à toute leur acuité critique et rationaliste.
Pour passer du psychique au fait social, à partir de la pratique psychanalytique, il faut commencer par réintégrer la réalité comme instance de la topique psychique et considérer que la transformation du sujet ordinaire en agent meurtrier, est rendue possible par une modification du fonctionnement et de l’économie de l’appareil psychique. Singulièrement sont à l’œuvre la mise hors circuit du Surmoi œdipien et l’anesthésie du Moi, qui ne rencontrant plus dans la réalité l’altérité, les différences et les conflictualités nécessaires à la pensée, se trouve impuissant à contenir et réguler l’énergie pulsionnelle systématiquement mobilisée dans et par un appel à un Idéal soumis aux logiques de la pulsion de mort. Ce sont ces conditions qui déterminent les passages à l’acte sans culpabilité dans l’histoire du totalitarisme, mais aussi dans ce qui s’en répète de manière méconnue, dans tous les fanatismes religieux, les « Nouvelles Sectes » et l’entreprise hypermoderne. Aussi bien, l’horreur de la Shoah, par son caractère paradigmatique, devrait nous inciter à la vigilance, non seulement face aux répétitions des génocides dans le contexte hypermoderne, mais aussi à l’égard des logiques de désubjectivation au travail sous la façade humaniste de nos démocraties libérales en proie à la mondialisation marchande. La promotion des tueurs froids, agents zélés des crimes de bureau devrait nous inciter à méditer les leçons de 1984 (G. Orwell), du Meilleur des mondes (A. Huxley) ou de L’œuf du serpent (I. Bergman).
Comme sujets, comme citoyens et comme professionnels, les psychanalystes ne sauraient demeurer indifférents à ce qui menace la pensée et les conditions de la subjectivation de l’humaine condition. Les travaux de N. Zaltzman et G. Laval, témoins actifs d’une psychanalyse ouverte aux problématiques contemporaines rejoignent les travaux de nos collègues sud-américains confrontés aux barbaries dictatoriales ; ils redynamisent les perspectives critiques que Freud avait explorées en s’intéressant aux relations entre le sujet, la condition humaine et la civilisation. Ils ne sauraient, bien entendu, récuser la nécessité des recherches historiques et sociologiques, qui, de manière complémentaire, travaillent à identifier, analyser et mettre en sens ce qui, souterrainement, menace le sujet humain, le lien social, et la culture d’une destruction toujours possible. Mais, ils exigent aussi une urgente articulation avec les travaux psychanalytiques centrés sur l’économie et les pathologies du lien, leurs dispositifs et leurs théorisations, qu’il s’agisse de la transmission trans et intergénérationnelle des traumas et des secrets, des groupes d’appartenance et des incorporats qu’ils véhiculent, et des logiques groupales, culturelles et institutionnelles par lesquelles la répétition inscrit dans le social la destructivité de la pulsion de mort.
Il y a là nécessité d’une reprise critique de Totem et tabou et de Moïse et le monothéisme pour sauvegarder le sens profond des mythes freudiens et leur valeur interprétative de l’originaire sans avoir à cautionner ce qui des positions lamarckiennes de Freud est aujourd’hui scientifiquement intenable et donner son plein sens à son insistance sur la dimension culturelle de la subjectivation. Car le Sujet n’est pas l’individu, et c’est d’abord, comme sujet du groupe, qu’il rencontre historiquement son appartenance à la condition humaine et, pour le meilleur et pour le pire, les logiques à l’œuvre dans la culture, qu’elles soutiennent son travail psychique et son aspiration à l’universalité d’une éthique de la raison, ou qu’elles visent à le réduire à l’état agentique, notamment en l’embrigadant dans les cohortes fanatiques de « l’universel moins un » (G. Laval). Si l’inconscient ignore le temps, c’est dans l’histoire et la société que les sujets ont à concilier les revendications pulsionnelles et les exigences de la réalité, sans pouvoir toujours, faute d’étayage sur une culture suffisamment cohérente et une solidarité collective suffisamment affirmée, opposer aux régressions imposées par la répression pulsionnelle et aux violences des contrats narcissiques pervers à l’œuvre dans la postmodernité la tranquille sérénité du sage stoïcien… Car c’est sans doute à identifier les avatars des totalitarismes dans les logiques du capitalisme néolibéral que doit, nous semble-t-il, s’attacher aujourd’hui une psychanalyse soucieuse du devenir de la subjectivité et de poursuivre l’élaboration critique de la réflexion anthropologique inaugurée par Freud à la lumière de la clinique de l’inconscient.
 
Emmanuel Diet À propos de… Serge Tisseron Vérités et mensonges de nos émotions Paris, Albin-Michel, 2005,218 p.
 
 
Dans la ligne de ses travaux sur les secrets de famille et la transmission psychique entre les générations, Serge Tisseron qui s’inscrit dans la tradition théorico-clinique de S. Ferenczi, N. Abraham et M. Torok, également illustrée par les théorisations de C. Nachin et J.C. Rouchy, propose à la réflexion une étude centrée sur la problématique des émotions, dont la visée prophylactique et pédagogique – que l’on peut penser illusoire au regard du déterminisme inconscient et des forces du refoulement, du déni et de la nescience – n’exclut pas l’abord de problématiques cliniques tout à fait pertinentes et des aperçus critiques salubres.
Après avoir, dans son introduction, situé la question de l’émotion comme mettant en cause la relation entre la singularité du sujet idiosyncrasique et le destin du sujet du groupe héritier de son groupe d’appartenance primaire, ce dernier étant particulièrement l’origine, la cause, le lieu et l’objet de la répétition inconsciente, S. Tisseron oppose les émotions retirées aux émotions partagées. Reprenant l’histoire de la subjectivation, il insiste sur la nécessité et la capacité du bébé à percevoir les émotions du porteparole, à les incorporer, et à s’y adaptersoumettre, mais aussi à se trouver dans l’obligation d’avoir recours au retrait émotionnel lorsqu’il se trouve menacé dans son existence de sujet par un traumatisme. À ce propos, S. Tisseron décrit les modes de conditionnement présents dans l’éducation traditionnelle et les systèmes totalitaires comme apprentissage de l’anesthésie affective et de la soumission. On peut ici regretter qu’il semble méconnaître le formatage opératoire à l’œuvre dans la pédagogie post-moderne et le management libéral, car ces héritiers technicistes des totalitarismes sont aujourd’hui à l’origine de maltraitances et de répressions pulsionnelles insuffisamment prises en compte par les psychanalystes et prônent l’opératoire comme idéal dans la nescience de la fétide origine de leur idéologie… Par contre, l’auteur évoque avec pertinence l’anesthésie affective dans le couple et la famille et insiste à juste titre sur le dialogue interne qui détermine l’émotionnalité. On peut cependant se demander s’il ne néglige pas quelque peu la force et l’influence des répressions sociales et du paradigme objectiviste, désormais présent jusque dans les nouvelles thérapies en miroir des régressions new-ageuses qui, elles, fétichisent l’immédiateté du ressenti comme critère supposé de la vérité…
Dans un deuxième chapitre, S. Tisseron, en évoquant notamment les problématiques adolescentes, décrit les stratégies de la honte, ses déplacements, transferts et transformations, singulièrement dans le rapport du sujet à ses appartenances et à l’histoire familiale, en insistant sur la complexité des relations entre l’émotion exhibée ou ressentie et celle qu’elle peut ou doit cacher. Il ouvre ainsi la possibilité d’une interrogation et d’une mise en travail de l’émotion comme base de la subjectivation.
L’auteur aborde ensuite la très intéressante question des émotions prescrites et de leur tyrannie dans l’éducation. On regrette ici que ne soient pas reprises les problématiques de la potentialité psycho-tique, de la relation persécutive et de la violence symbolique secondaire et du porte-parole telles que P. Aulagnier nous a permis de les penser, ou la question de l’incestualité telle que P.C. Racamier l’a développée. Les folies prescriptives de la psychiatrie contemporaine, notamment en victimologie, l’interdiction des émotions négatives et de la conflictualité, l’obligation de positiver sont autant de manipulations de l’émotion qu’on aurait aimé voir traiter à la mesure de leur importance anthropologique, et notamment dans la perspective de l’intérêt de l’auteur pour l’image et les médias audiovisuels…
Ces questions sont néanmoins abordées par un très passionnant chapitre sur la transmission émotionnelle en et par proximité, joliment étayé sur l’analyse de Mystic river de C. Eastwood et Benny’s Video de M. Haneke, et des vignettes cliniques illustrant la constitution et la transmission de fantômes dans le registre émotionnel. C’est d’ailleurs un point fort du travail de S. Tisseron que d’insister, à la suite de J.C. Rouchy, sur la dimension primordiale de l’affect et de sa transmission dans les problématiques de secret, de crypte et de fantôme.
Dans cette perspective, S. Tisseron propose une réflexion élaborative nuancée et dialectique sur la question de savoir quelle attitude pourrait être pertinente pour lever les secrets, ouvrir les cryptes et liquider les fantômes pour sortir de l’aliénation familiale et de la répétition sans créer de nouveaux traumatismes. À ce propos, il démonte les graves confusions qui identifient la réalité ressentie émotionnellement au souvenir d’une agression ou d’une séduction réelles, et met en sens les erreurs et errances dont certains psychistes peuvent se trouver les acteurs involontaires, mais pas toujours innocents, comme certaines affaires d’expertise l’ont tristement démontré…
Précisément, dans un très remarquable chapitre, S. Tisseron ose affronter directement la question de la pédophilie, en rappelant contre les dénis de l’ordre moral et de la bien-pensance, que les fantasmes pédophiles et infanticides sont tout aussi universellement partagés que ceux du parricide, du matricide et de l’inceste, mais que là comme ailleurs, il convient de maintenir fermement la différence de nature entre le désir et le souhait, le fantasme et l’agir : « Le désir peut être entendu, seul le souhait doit être écouté. » En ce sens, il apparaît nécessaire d’adopter une attitude radicalement critique à l’égard des manipulations publicitaires des fantasmes pédophiles dans notre société de consommation, mais aussi de substituer à l’indignation morale face à l’imaginaire la ferme condamnation de toute incitation à l’agir transgressif sans dénier l’existence universelle de la pulsion perverse.
On appréciera particulièrement la verve et la précision avec laquelle S. Tisseron, rappelant ce qu’implique l’existence de l’inconscient, met à mal l’idée confuse de résilience dont il démontre la platitude cognitivo-comportementale et les dimensions subrepticement religieuses et moralisatrices : il ne s’agit de rien d’autre que d’un avatar idéologique de l’american way of life, avec ce que cela implique de normalisation adaptative et d’esthétique du kitsch émotionnel.
À ces bondieuseries psychologisantes, il convient d’opposer, avec ses risques et ses ratés, le dialogue intersubjectif dans le partage des émotions et le questionnement de leur origine et de leurs sens.
Dans son parcours, le livre de S. Tisseron, étayé sur des vignettes et exemples cliniques ou culturels très illustratifs introduit le lecteur aux problématiques de la transmission et du destin des émotions. À juste titre, nous semble-t-il, l’auteur préfère décrire les processus en jeu comme transmission intergénérationnelle plutôt que transgénérationnelle ; par contre, il n’est pas sûr que remplacer « transmission », pensé comme trop mécanique, par « influence » pour préserver la place du sujet rende effectivement justice à ce qui de la crypte et du fantôme se transmet précisément dans et par une répétition non mentalisée… Mais sans doute peut-on, en référence à la réalité clinique, maintenir sans contradiction la pertinence des deux positions théoriques qui correspondent, de fait, à des configurations différentes. Enfin, la dimension groupale, évoquée, mériterait d’être approfondie pour rendre pleinement compte des avatars de l’émotion dans la rencontre intersubjective, au-delà du couplage mère-nourrisson. Mais ce serait là un autre travail…
 
Emmanuel Diet À propos de… Eva Weissweiler Les Freud. Une famille viennoise, trad. F. et M. Straschitz, 467p., Paris, Plon, 2006.
 
 
Dans son livre sur les Freud, Eva Weissweiler propose une approche originale de Freud et de la création de la psychanalyse en s’attachant à décrire les liens, dynamiques et conflits à l’œuvre dans ses groupes d’appartenance primaire et secondaire et les destins des membres de sa famille. Cette perspective biographique et contextuelle, étayée sur les ressources documentaires et les témoignages disponibles, permet de revisiter un certain nombre d’événements et de situations vécues par le maître viennois et de donner une représentation assez vivante de son entourage et de son caractère, même si l’on peut parfois s’étonner de certains passés sous silence ou de l’importance accordée à certains événements. En particulier, le rapport à la création théorique et scientifique n’est pratiquement pas évoqué, comme s’il n’avait pas d’importance dans la quotidienneté… L’évocation romancée de la vie quotidienne de la famille, construite d’après la correspondance et les témoignages de certains protagonistes n’est pas dénuée de talent. Par contre, sur le fond, l’ouvrage qui oscille entre une prétention d’objectivité scientifique, la superficialité de la presse people et la mauvaise foi de la propagande noire, n’apporte pas grand-chose à la connaissance de Freud, de sa famille, de son milieu et de la naissance de la psychanalyse.
Bien que philosophe, E. Weissweiler ne sait malheureusement ni construire son propos, ni lire un texte, ni mettre en sens ses nombreuses références, ni donner à ses hypothèses interprétatives une base argumentative sérieuse. L’allusion sentencieuse, le soupçon d’intention et l’approximation littéraire remplacent, probablement à des fins commerciales, cent-cinquantenaire oblige, le souci philologique et la probité historique : certains textes, décontextualisés, sont purement et simplement cités à contresens, l’évolution de la pensée freudienne passée sous silence ou identifiée à une incohérence interne, les liens familiaux systématiquement réduits à la lecture la plus négative qui puisse en être faite, la complexité des relations réduite à un manichéïsme simpliste dans lequel Freud est systématiquement assigné au rôle du méchant égoïste… Bref la fécalisation semble ici au service d’une très problématique intentionnalité, dans la mesure où les informations connues sur les faiblesses de Freud, les avatars de son histoire familiale et l’anomie créatrice des premiers psychanalystes ne semblent ici que prétexte à disqualification, sans que jamais l’auteur donne le moindre signe d’une capacité d’identification aux protagonistes de son essai, d’un embryon de sens historique, d’un début de compréhension psychologique…
Je précise immédiatement que je ne suis pas de ceux qui refusent les révélations sur les failles, les fautes ou les errances de Freud et le lien entre ses traits pathologiques personnels et sa création me semble au contraire être une nécessaire et passionnante voie d’interrogation clinique et épistémologique qui n’enlève rien à son génie, ni aux développements ultérieurs de la discipline psychanalytique. Je pense en revanche que l’omerta qui frappe les Archives Freud par la volonté de sa fille est non seulement une erreur mais une faute dont la psychanalyse, les psychanalystes, leurs associations et parfois leurs patients n’ont pas fini de payer le prix, et nous avons appris à reconnaître la destructivité des secrets de famille et leurs conséquences transgénérationnelles. Que Freud ait eu lui-même à faire directement et indirectement avec de graves traumas dans sa famille et son groupe d’appartenance primaire, que sa créativité clinique et théorique soit allée de pair avec la non-résolution de sa pathologie personnelle et d’un caractère problématique, ce sont là d’incontestables réalités. Ce n’est point une justification de l’imbécillité envieuse à la mode aujourd’hui, ne serait-ce que parce que c’est à lui que nous devons la possibilité d’interpréter et de questionner ses propres errances, erreurs ou aveuglements…
Ceci dit, la lecture de la correspondance, la récollection des témoignages font apparaître ou resurgir des éléments d’information qu’il faudra bien quelque jour – et le plus tôt sera le mieux – examiner avec la volonté de refuser aussi bien la fétichisation du Maître que la disqualification haineuse du théoricien de l’inconscient. On ne pourra éternellement en rester aux dénis réciproques entre partisans et adversaires de la psychanalyse dans le mépris de sa scientificité et de la réalité des faits : et c’est l’analyse critique, argumentée et rationnelle qui devra, aussi sereinement que possible réexaminer la contextualité biographique, idéologique et culturelle de la démarche théorico-clinique de S. Freud… Et ceci à la seule fin d’établir la vérité historique et d’interroger ses conséquences pour la théorie et la pratique de la psychanalyse. Ce qui implique une recherche et une méthodologie rigoureuse dont on cherchera vainement la trace dans ce livre.
De manière anecdotique, ces points sont évoqués par E. Weissweiler, mais de façon toujours très ambiguë : après avoir fourni ce qui, selon elle, ferait preuve, elle repart souvent dans une interrogation dubitative qui tend à annuler ce qu’elle affirmait auparavant. Comme la preuve supposée est évoquée, mais sans apparat critique, contexte ni analyse, cela aboutit paradoxalement à brouiller la possibilité pour le lecteur de se faire une opinion, comme si cette oscillation ambivalente à valeur d’annulation rétroactive produisait l’effet de déstabilisation des repères dont les pervers sont les géniaux maîtres d’œuvre… De manière très surprenante, l’auteur ne semble avoir ni sympathie ni empathie pour les personnes dont elle prétend dévoiler la vie et les liens. On ne saurait par ailleurs excuser la méconnaissance totale de la théorie et de la pratique freudiennes, même si le propos du livre est centré sur la vie de famille : à un certain niveau d’incompétence, mieux vaudrait savoir renoncer à écrire. De la même manière, l’indignation convenue déniant au nom de la confidentialité médicale le droit à Freud de publier histoire de cas ou vignettes cliniques apparaît plus moralisatrice que fondée en raison, même si E. Weissweiler révèle la proximité sociale des patients et des analystes dans la bourgeoisie viennoise juive : elle oublie de situer ici à la fois l’implication de Freud et le contexte social-historique dans lequel il publie, négligeant systématiquement toute possibilité de mise en sens autre que disqualifiante…
À vrai dire, malgré sa prétention à l’objectivité, la chose produite par E.
Weissweiler est plus proche de l’obscénité d’un tabloïd que d’un ouvrage scientifique, fut-il polémique. La lecture terminée, cette biographie familiale apparaît entièrement déterminée par une perspective massivement projective et haineuse à l’égard de Freud et de la chose psychanalytique. La peur et la haine de la sexualité et de l’inconscient, l’incompréhension radicale des mécanismes psychiques et de leur complexité, la passion envieuse interdisent à l’auteur toute dialectisation. Si on la suit dans ses assertions, Freud n’aurait été qu’un psychopathe machiste, un petit bourgeois juif, obsédé sexuel et pervers narcissique, imposant à sa famille comme à ses patient(e)s et à ses élèves une emprise tyrannique ; toute sa famille, et surtout ses enfants victimes de son indifférence et de sa toute-puissance, auraient souffert de troubles mentaux gravissimes, et bien entendu, la jeune communauté analytique, déchirée par les rivalités, se réduirait à une assemblée de psychopathes obnubilés par le sexe. Cette caricature grossière est malvenue, même et surtout si l’on pense indispensable de remettre en question les images d’Épinal que certains croient devoir continuer à faire circuler sur le fondateur de la psychanalyse. Précisément, il n’y a rien à craindre de la vérité, et comme toute discipline scientifique, la psychanalyse ne saurait se dispenser des nécessaires remises en question qu’imposent la réflexion épistémologique et la connaissance historique. Mais encore faudrait-il que les affirmations d’E. Weissweiler soient toutes et précisément étayées, que les informations, pour être crédibles, se démontrent moins partielles et moins partiales, que les événements, les pratiques, les sentiments et les idées soient replacés dans leur contexte historique, culturel et social… Une telle diabolisation de Freud et des psychanalystes n’est sans doute pas sans arrière-pensée, une telle caricature, innocente. Les ennemis ou critiques de Freud sont censés avoir toujours et totalement raison. La haine du père et de l’hétérosexualité ne se relâche que pour vaguement soutenir Anna Freud dans ses idées progressistes, ses efforts d’émancipation de la tutelle paternelle et son homosexualité, quitte à passer sous silence des textes bien connus, à réduire la complexité des relations humaines et familiales à de simplistes rapports de force, et, au bout du compte, à purement et simplement nier l’existence de l’inconscient, tout en pratiquant un très systématique soupçon d’intention… bien évidemment attribué projectivement à Freud ! E. Weissweiler retrouve ainsi les projections les plus éculées dont la psychanalyse, son fondateur et ses premiers élèves, qui sans doute, ne furent pas sans en fournir les prétextes par leurs errances transférentielles, furent dès l’origine les victimes de la part des églises et des médecins. À se demander s’il s’agit d’une dramatique inculture ou de la mise en œuvre systématique d’une fécalisation désormais banale de la découverte freudienne, à nouveau attaquée de front par les obscurantismes religieux, la débilité scientiste et la paranoïa de certains mouvements féministes.
Malgré sa tentative de mise en lien d’informations peu connues ou dispersées, le livre d’E. Weissweiler n’apporte pas grand-chose à la connaissance de Freud, de ses liens familiaux et de sa création scientifique, tant l’intentionnalité évidente de l’auteur et sa visée destructrice déforment le choix, la perception et l’interprétation des faits qu’elle prétend révéler. L’ambivalence massive de l’auteur, ses a priori moralisateurs et son absence de sens historique convoquent le lecteur à une place qui ne peut que produire chez lui un malaise récurrent. Par contre, ce que le livre révèle de haine de la pensée critique, de peur de la sexualité, d’ignorance de la réalité psychique et d’incapacité à une pensée dialectique de la complexité, est malheureusement très symptomatique de la déculturation à l’œuvre dans la post-modernité libérale. Pour le reste, et sur le fond, comme le disait Freud lui-même à propos de sa description par un biographe : « Le bonhomme est quand même plus compliqué que ça ! »
 
Emmanuel Diet À propos de… Dominique Lhuilier Cliniques du travail, Toulouse, érès, coll. « Clinique du travail », 2006,246 p.
 
 
Dans la nouvelle collection qu’elle dirige avec Y. Clot, Dominique Lhuilier fait paraître un ouvrage consacré aux cliniques du travail qui a le grand mérite de définir et déterminer dans une langue claire et précise une discipline clinique dont l’importance, dans l’anomie contemporaine, s’affirme chaque jour davantage. Dans le contexte de la mondialisation libérale, à un moment où le droit du travail et les droits syndicaux sont l’objet d’attaques frontales de la part du patronat et des gouvernements, alors que se multiplient scandales, « plans sociaux » (!) et délocalisations pour le plus grand profit des actionnaires, le travail, précarisé et soumis à des doubles contraintes persécutives, est devenu massivement la cause et le lieu d’une psychopathologie des liens, de souffrances et de pathologies psychiques et somatiques. Human ingeneering et management sectaire, aménagements post-modernes du fordisme et du taylorisme, gestion technocratique et programmation procédurale, sont autant de nouvelles formes d’emprise qui s’attaquent à l’existence et à la subjectivité des travailleurs, et exigent une analyse critique réunissant engagement humaniste et exigence de rationalité scientifique. C’est pourquoi la très remarquable synthèse théorico-clinique et la théorisation personnelle que développe l’auteur dans la perspective psychanalytique, par leur pertinence, leur densité et leur finesse, peuvent être légitimement considérées comme des références désormais essentielles sur la question des enjeux psychiques du travail.
Dans cette perspective, la clinique du travail doit d’abord se définir dans le contexte historique de sa naissance comme discipline et l’analyse de ses filiations théoriques. En ce sens, D. Lhuilier présente une synthèse convaincante et précise des apports de la psychologie clinique, de la psychologie sociale clinique, de la sociopsychanalyse et de la psychopathologie du travail, pour situer sa propre position dans la suite de la psychodynamique du travail de C. Dejours, et la clinique de l’activité d’Y. Clot. Il s’agit notamment de s’interroger sur l’activité et ce qu’elle produit en prenant en considération la conduite du sujet, son rapport à la tâche, à l’organisation et aux relations de travail aussi bien dans leur relation à la profession dans la quotidienneté de son exercice que dans leur interférence avec la vie privée du sujet, son histoire et sa subjectivité.
Pour mener à bien l’analyse du travail et mettre en sens les souffrances qu’il engendre et qui s’y vivent, seule la pratique de la recherche-action, mettant les acteurs en position de sujets engagés dans l’élaboration des connaissances qui les concernent peut donner à l’approche clinique ses légitimations éthiques et scientifiques. Étayant son propos sur des références éclairantes à ses propres recherches, l’auteur démontre la fécondité des interventions et enquêtes cliniques pour la compréhension et l’élaboration des situations de crise et de la souffrance au travail en insistant, à juste titre, sur la nécessité de prendre en considération les dimensions groupales et organisationnelles ainsi que le contexte social-historique dans lesquels l’activité se déploie. Ce vertex rationnelrelationnel permet d’explorer la complexité des situations et des réactions psychiques en évitant aussi bien le réductionnisme objectivant que la psychologisation moralisante désormais en vogue dans les milieux de l’entreprise. Ce qui signifie simplement que l’écoute des sujets au travail ne peut se séparer d’une éthique de la subjectivation – radicalement opposée à la norme d’internalité véhiculée par les bilans de compétences –, ni d’une vigilance politique concernant le sens, l’origine et la finalité de la commande ou de la demande, ce qui renvoie à la problématique du dispositif mis en œuvre pour la recherche et/ou l’intervention. L’affirmation de la clinique comme une pratique, qui fait implicitement référence à la discipline psychanalytique, aux notions de cadre, de transfert et d’élaboration, s’oppose ainsi aussi bien à la sauvagerie des projections psychologisantes prétendument psychanalytiques qu’à la débilité des objectivations comportementales : elle permet de définir la clinique du travail comme un espace de connaissance et de transformation des situations et des acteurs reconnus comme sujets de leur pratique sans méconnaître la violence organisationnelle et l’exploitation économique et psychique auxquelles sont soumis les travailleurs du secteur public comme du privé.
Contre l’angélisme des psycho-logues des beaux quartiers et le cynisme des chiens de garde du capital, D. Lhuilier s’attache à resituer l’importance essentielle du travail comme usage de soi, son inscription dans le système symbolique des relations à l’autre, aux autres et à l’ensemble, mais aussi à soi-même.
Contre l’idéologie individualiste, elle rappelle le rôle structurant du collectif et l’importance de l’activité professionnelle dans la socialisation et l’existence des sujets, tout en attirant l’attention sur la différence entre travail et emploi, et surtout sur l’épreuve du réel rencontrée dans l’activité, l’acte et l’action. La richesse et la finesse des conceptualisations mobilisées dans l’analyse du travail et de sa fonctionnalité psychique sont particulièrement remarquables, et d’autant plus intéressantes qu’aujourd’hui, un nombre croissant de demandes d’aide psychothérapique trouve son origine dans des souffrances et des traumatismes directement liés à la vie professionnelle. L’on ne peut donc se contenter, y compris dans une psychanalyse, de renvoyer le sujet à l’avant-coup de son histoire infantile dans la méconnaissance appliquée des circonstances et du contexte réel dans lesquels se joue pour lui un après-coup inscrit dans le social : prendre au sérieux la réalité des persécutions et des maltraitances subies dans la vie professionnelle n’est aucunement contradictoire avec l’écoute et l’interprétation de ce qui de l’inconscient se répète pour le sujet dans le travail…
C’est pourquoi l’analyse des épreuves psychiques rencontrées dans le travail, qui inscrit clairement l’élaboration de l’auteur dans le paradigme psychanalytique, ouvre de passionnantes perspectives : en référence à ses recherches dans différents secteurs (hôpital, centrale nucléaire, prison, police, industrie), elle décrit les angoisses archaïques rencontrées notamment dans les professions à risques et de relation.
Même si l’on peut penser que ces exemples extrêmes éclairent les enjeux psychiques à l’œuvre dans toutes les situations de travail, on peut craindre que cela ne conduise certains lecteurs à sous-estimer la violence de situations professionnelles en apparence plus tranquilles dans les bureaux, les usines ou le commerce. Ce n’est évidemment pas le cas de D. Lhuilier, qui, au fil de son développement, évoque à plusieurs reprises la pression des cadences, la placardisation et le harcèlement, l’emprise de l’organisation et le terrorisme de l’évaluation comme le lot commun des travailleurs soumis à la loi du marché.
Mais, précisément, cette attention accordée à la souffrance au travail ne se réduit pas à une victimologie misérabiliste. Car, face à l’épreuve, les sujets investis dans leur activité et souvent victimes d’une répression pulsionnelle qui les met sous emprise d’un contrat narcissique pervers mobilisent et créent des stratégies défensives. Du déni à l’action transformatrice de la réalité en passant par le retrait d’investissement et le clivage, les individus et les groupes utilisent toutes les possibilités de faire face aux situations traumatiques. Mise en commun des défenses, étayage sur le corps professionnel, création d’idéologies défensives font apparaître le rôle déterminant de la groupalité et du collectif dans le surmontement des épreuves vécues au travail. Ce n’est donc pas par hasard que l’organisation libérale et son management procédural travaillent aujourd’hui à morceler et individualiser les tâches de manière à éviter les dynamiques de solidarité à l’origine des prises de conscience et des résistances à l’emprise.
C’est d’ailleurs cette problématique qu’aborde l’analyse de l’activité mise en souffrance, au plus près des logiques destructrices de la subjectivité à l’œuvre dans le contexte social-historique. Il s’agit là de reconnaître et d’identifier les mutilations subjectives et les répressions pulsionnelles imposées par la réduction des sujets à l’état agentique, la disqualification et le non-emploi de leurs compétences, l’annulation de leur expérience, jusqu’à l’éviction du travail. Cette triste réalité contemporaine est décrite avec rigueur et sensibilité : là encore, il me semble que la finesse de l’analyse clinique ouvre au psychanalyste d’intéressantes perspectives sur la question du lien entre souffrance psychique et réalité sociale sans avoir pour autant à renoncer à la métapsychologie.
Car le grand intérêt de l’ouvrage de D. Lhuilier ne consiste pas seulement dans sa précision et sa densité conceptuelles, pas plus qu’il ne se réduit à la finesse et à la pertinence de ses références à la clinique : il définit la psycho-logie du travail comme discipline clinique spécifique inscrite de plein droit dans le champ psychanalytique. Le tissage théorico-clinique mis en œuvre redéfinit le champ et l’objet de la psychologie du travail comme nouvelle interrogation du malaise dans la civilisation dans une perspective psychanalytique ouverte à la réalité des souffrances des sujets dans le contexte socialhistorique. Il s’agit d’identifier et interpréter la dynamique des investissements narcissiques et pulsionnels en travail dans l’activité, la relation à la tâche, l’organisation et le collectif de travail, entre fantasme et réalité. Dans et par la mise en sens des situations vécues dans l’activité professionnelle, le beau travail de D. Lhuilier offre ainsi au citoyen, au sociologue, au psychologue et au psychanalyste des concepts et des perspectives pertinents pour mieux comprendre les enjeux psychiques du travail dans le monde contemporain et travailler à sa transformation.
 
NOTES
 
[1]C. Blanchard-Laville, Les enseignants entre plaisir et souffrance, Paris, PUF, 2001.
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