2006
Connexions
Notes de lecture
• Emmanuel Diet :
À propos de….
Nathalie Zaltzman, De la
guérison psychanalytique, Paris,
PUF, coll. « Epîtres », 1998.
Guy Laval, Malaise dans la
pensée. Essai sur la pensée
totalitaire, Paris, Publisud, 1995.
Guy Laval, Bourreaux
ordinaires. Psychanalyse du
meurtre totalitaire, Paris, PUF,
coll. « Épîtres », 2002.
Jean Chami
À propos de….
Françoise Hatchuel
Savoir, apprendre,
transmettre. Une approche
psychanalytique du rapport au
savoir.
Paris, La Découverte, 2005,
258 p.
Il s’agit d’un ouvrage personnel qui
repose sur une inscription dans une
recherche collective, notamment autour
de la notion du « rapport au savoir »,
devenue par la suite secteur de recherche
en éducation et formation de l’université
de Paris X Nanterre (« Savoirs et rapport
au savoir »).
Le titre de cet ouvrage constitue
donc une trilogie qui s’articule autour de
cette notion de « rapport au savoir », dans
son approche psychanalytique. Françoise
Hatchuel retrace fidèlement l’histoire de
l’émergence de cette notion dans le
champ des sciences de l’éducation, pour
dégager la fécondité de ce thème. Cette
notion théorisée par Jacky Beillerot, puis
par Nicole Mosconi et Claudine BlanchardLaville, semblait en effet propice à
spécifier la nature particulière de l’approche des savoirs d’un point de vue
« clinique », c’est-à-dire d’une approche
éclairée par les avancées de la psychanalyse appliquée au champ de l’éducation
et de la formation.
En effet, le rapport sujet-objet,
structurant le statut d’objectivité des
sciences dites exactes, devenait inadéquat pour penser efficacement le nouveau
« rapport » introduit par l’approche psychanalytique. Par exemple, la prise en
compte d’une réalité devenue incontournable, celle d’un sujet non homogène et
non réductible à la conscience, et par
conséquent déjà divisé dans un rapport
avec lui-même. Le rapport à l’objet de
savoir étant en interaction avec cette
division interne. Cet « objet de savoir »
n’était plus lui-même homogène, à partir
du moment où les « autres » humains
devenaient l’objet principal de la
recherche, et était lui-même affecté par
cette division. C’est bien d’ailleurs dans
un texte de Lacan évoquant la Spaltung
que cette notion apparaît (« La science et
la vérité »). Dans le premier chapitre de
l’ouvrage, l’auteure rappelle également
que le succès de cette notion en science
de l’éducation a également été porté par
Bernard Charlot et son équipe, pour penser la complexité du rapport social au
savoir, et ses modalités d’inscription.
L’auteure aborde d’emblée ce rapport
social au savoir sous l’angle du pouvoir,
se référant à Michel Foucault, et sous
l’angle de l’agir, dimension irréductible
aux discours, plaçant ainsi sa réflexion
dans le cadre d’un combat politique de
libération dans la quête du savoir et de
ses voies d’accès. Françoise Hatchuel
retrace en effet les deux courants qui
côtoient la notion de « rapport au
savoir », le courant clinique (C. Raban, J.
Filloux, D. Hameline) et le courant
marxiste (L. Althusser, P. Bourdieu, B.
Charlot,), pour essayer d’en repérer la
jonction dans le champs de la formation
des adultes (B. Aumont, M. Lesne, A.
Giordan, G. de Vecchi).
Le fil conducteur de l’ouvrage est
sans doute la mise en histoire de cette
notion et de sa fécondité, l’évaluation de
son efficacité dans les combats d’émancipation vis-à-vis des formes de domination
de savoir : inégalité dans les rapports (au
savoir) sociaux, de sexe, l’autorité, l’emprise, et les différents masques pris par la
violence dans l’appropriation du savoir et
le refus de le partager (G. Mendel).
Le deuxième chapitre tente d’articuler la dimension émancipatrice des
savoirs avec les mécanismes de construction et d’organisation, nécessaires à l’appropriation de ces apprentissages.
Comment en effet partager non seulement les savoirs eux-mêmes, mais les
choix sociaux qui vont décider de leurs
emplois et de leurs applications ? (Dans
le domaine de l’environnement, du
nucléaire, l’auteure constate l’emprise de
l’idéologie de l’expertise, réservée aux
sujets supposés savoir, alors que tous
sont concernés.) L’auteur évoque toutes
les difficultés soulevées par la démocratisation du savoir : transposition didactique opérée par la pédagogie, nécessité
d’acquérir une capacité épistémique
d’abstraction et de dématérialisation, et
aussi une capacité d’élucidation des fantasmes inconscients.
Le chapitre 3 reprend systématiquement les auteurs psychanalytiques qui se
sont intéressés directement ou non à cette
dimension du rapport au savoir :
S Freud, M. Klein, W.R. Bion,
D.W. Winnicott, G. Mendel, et dans leur
prolongement, également J. Nimier et
S. Boimare. Françoise Hatchuel aborde
la notion de transitionnalité (Winnicott,
Mendel, Castoriadis) comme espace de
construction d’un rapport au savoir
momentanément préservé de la violence
et de l’emprise de l’adulte (ou de ses imagos intériorisées).
Cette fonction transitionnelle ne met
pas pour autant l’enfant totalement à
l’abri de cette emprise, comme le montre
un travail collectif réalisé auprès de
familles d’élèves (chapitre 4), où apparaît
une rivalité très forte entre parents et
enfants au cœur même des apprentissages de langue étrangère. Le chapitre
suivant porte sur le constat des inégalités
sociales et des prescriptions imposées
aux sexes dans leur rapport au savoir,
discriminant et hiérarchisant les activités
de l’esprit et de l’action. Le chapitre 6 est
consacré au rapport au savoir dans deux
autobiographies, par l’étude de deux penseurs qui ont résolu très différemment les
conflits internes et les tensions venant
des parents (S. de Beauvoir, C. Rogers).
L’auteure aborde ensuite une expérience personnelle à propos de la fréquentation d’un atelier de mathématique :
« Un espace possible pour la construction
d’un rapport au savoir serein. » Ce chapitre résume une recherche plus vaste
(Apprendre à aimer les mathématiques)
où il s’agit de faire se rencontrer des
élèves volontaires avec des enseignants et
des chercheurs en mathématique. L’expérience est intéressante en ce qu’elle efface
provisoirement les distances et les tensions vis-à-vis des objectifs à atteindre.
Elle cherche à nouer un lien entre l’élève
et le chercheur (ayant un lien créateur
aux mathématiques), en présence d’enseignants dégagés de leur rôle de contrôle.
Lieu où peuvent s’élaborer avec plus de
souplesse, une identité, et des identifications, en travaillant le rapport au savoir
avec des médiations socio-affectives (le
goût, le rythme), par le droit à l’erreur et
à la réversibilité, mais aussi par le goût de
la réussite et la confiance en elle. Cela
amène Françoise Hatchuel à privilégier
deux pratiques intéressantes : l’observation, et l’analyse des pratiques professionnelles.
Le dernier chapitre revient aux
enseignant(e)s et à leurs difficultés dans
la classe, avec l’
économie psychique difficile (plaisir-souffrance) et au chemin
ouvert par Claudine Blanchard-Laville
[1].
Cet ouvrage se termine par une
réflexion sur le besoin de fermeté du cheminement entre les écueils de la soumission et de l’autorité exercée sur autrui. Il
se prolonge par un post-scriptum, motivé
par la mort brutale de Jacky Beillerot, et
donne l’occasion à Françoise Hatchuel
de parler de son lien à lui, où l’on voit
bien que l’admiration peut constituer un
obstacle et une épreuve supplémentaires
sur le chemin de conquête de sa
recherche personnelle, qu’illustre bien ce
livre. Si une suggestion pouvait être faite
à l’auteure, ce serait de se demander si
les mathématiques, en tant que savoir
spécial, n’avaient pas quelque chose à
apporter à la théorisation du « rapport au
savoir ». Il semble en effet que l’approche de cette notion, même dans la dialectique complexe qu’elle atteint
aujourd’hui, reste peut-être prisonnière
d’un modèle de structuration trinitaire,
c’est-à-dire d’une triangulation. Peut-être
faudrait-il imaginer une structure quaternaire, voire sénaire, c’est-à-dire une quadrature, pour rendre compte de ce qui se
passe réellement dans le lien entre le
chercheur, son savoir, l’autre et son
« autre » savoir ?
Daniel Gayet
À propos de….
Rémi Casanova, Hervé Cellier,
Bruno Robbes
Situations violentes à l’école :
comprendre et agir.
Paris, Hachette, 2005,224 p.
Dans le foisonnement d’écrits sur la
violence en milieu scolaire, voici enfin
un livre dont il faut souligner à la fois
l’originalité et la pertinence.
Rémi Casanova, Hervé Cellier et
Bruno Robbes partent de douze situations violentes réellement vécues dans
des écoles. Ces situations sont exemplaires et diversifiées : élèves violents à
l’égard de leurs compagnons ou à l’égard
de l’enseignant ou bien enseignants violents à l’égard d’un élève ou de leur
classe tout entière. Ces situations violentes ont été proposées comme thèmes
de réflexion à des groupes de stagiaires
conviés à proposer pour chaque occasion
des solutions susceptibles de désamorcer
les conflits. Dans un premier temps, les
groupes étaient invités à tracer en cours
d’examen des courbes représentatives de
l’intensité de la violence correspondant à
chaque moment de la narration.
Après avoir donné un exemple de
déroulement du travail sur une même
situation proposée à la réflexion de
quatre groupes différents, les auteurs présentent un exposé de synthèse sur les
grands thèmes soulevés au cours de ces
discussions. Leurs analyses se réfèrent en
permanence à l’une ou l’autre des douze
situations présentées au début de l’ouvrage. De façon judicieuse sont avancées
de courtes références à des textes significatifs ou à des articles juridiques qui
éclairent l’argumentation.
Les chapitres qui composent la
seconde partie de l’ouvrage reprennent
chacun des points essentiels sur lesquelles convergent des considérations en
général séparées dans la plupart des
écrits. L’intérêt de ce livre porte principalement sur le souci de tenir compte tout à
la fois de préoccupations pédagogiques,
psychologiques, sociologiques et juridiques. Le chapitre consacré à la loi est à
cet égard exemplaire.
La préoccupation des auteurs est
évidemment pratique. S’ils ne prétendent
évidemment pas donner des recettes pour
désamorcer toutes les situations violentes, ils proposent néanmoins non seulement des outils de réflexion (rappel de
lois et de règlements) mais aussi des
bases pertinentes d’analyse de la violence scolaire et des moyens les plus efficaces pour s’y opposer.
Ce livre n’a pas pour seul objectif
une meilleure compréhension de la violence scolaire et de sa complexité, encore
qu’il y contribue, il se veut d’abord et
surtout un outil en vue de maîtriser des
situations qui échappent trop souvent à
notre contrôle.
Daniel Gayet
À propos de…
Danielle Zay
(sous la direction de)
Prévenir l’exclusion scolaire et
sociale des jeunes.
Paris, PUF, 2005,326 p.
Cet ouvrage collectif se situe dans
une perspective d’éducation comparée :
une coopération franco-britannique a
permis de mener simultanément des
enquêtes auprès d’élèves « décrocheurs »
dans le Kent et dans le département du
Nord. L’un des articles fait même mention d’une étude en Corée du Sud. En
dépit de grandes divergences entre les
systèmes éducatifs, inspirés par des traditions historiques et des idéologies
contrastées, le décrochage scolaire apparaît presque toujours dans un contexte
général de précarité économique. Dès
lors, comme l’énonce Danielle Zay dans
sa conclusion : « Comment traiter à
l’école des problèmes qui viennent
d’ailleurs ? » La dernière partie du livre
s’interroge judicieusement à partir d’expériences conduites de part et d’autre de
la Manche sur les réponses pédagogiques
apportées à la question du décrochage.
Sans vouloir minimiser l’intérêt des
autres contributions, mais parce qu’il
nous paraît être au cœur même du débat,
nous mentionnerons plus particulièrement dans cet ouvrage le chapitre écrit
par Carole Asdih et Dorinne Gez-M’Bembo, intitulé « Le décrochage scolaire : problématique et analyse
thématique de discours de décrocheurs
français ». Nous y trouvons en effet un
bilan exhaustif des facteurs le plus fréquemment associés au décrochage.
Signalons d’abord l’intérêt d’avoir
interrogé directement trente-huit collégiens signalés comme décrocheurs par
les conseillers principaux d’éducation. À
partir des déclarations des adolescents,
les auteures proposent trois niveaux
d’analyse qui « expliqueraient » le décrochage. Soit, dans l’ordre de leur présentation, l’exclusion du groupe de pairs, le
pourrissement des relations avec l’institution scolaire et l’absence ou l’inadéquation des stratégies familiales de
scolarisation. C’est surtout sur le premier
point que portent la nouveauté et l’originalité de la recherche. Le décrochage
scolaire a jusqu’à présent été plutôt présenté du point de vue des professionnels
et des chercheurs comme un phénomène
global lié au refus collectif des exigences
scolaires par des groupes d’adolescents
en difficulté. Les recherches ne manquent pas sur le dysfonctionnement des
classes et sur la valorisation par certains
jeunes de normes antisociales. Les
conduites marginales sont alors interprétées comme des réactions attendues à une
humiliation subie pendant des années. Or
c’est précisément cette conception qui est
mise en cause par la présente étude. Tous
les enfants interrogés soulignent les difficultés de leur intégration au groupe de
pairs. Soit ils adoptent une logique de
retrait sous la forme d’une invisibilité
sociale, soit ils choisissent une logique de
provocation en recourant à des affrontements agressifs tout autant destinés à
leurs compagnons de classe qu’aux
représentants de l’institution. Ces adolescents sont majoritairement en situation
de rupture sociale. Quand ils ont des
amis, ceux-ci sont choisis hors de la
classe, le plus souvent dans la rue et la
plupart du temps eux aussi décrocheurs.
L’étude suggère que ces ruptures
sociales sont d’autant plus prévisibles
que les enfants ont été fréquemment
amenés à changer d’établissements scolaires, soit parce que leur comportement
a justifié le placement dans un autre collège soit parce que leurs familles ont souvent déménagé.
Lorsqu’ils parlent de leur vie quotidienne en classe, les décrocheurs font
état du caractère incompréhensible des
propos tenus par les professeurs. Ils associent à ce hiatus cognitif permanent ce
qu’on pourrait appeler un « hiatus affectif ». Ils expriment le sentiment de ne pas
être respectés, voire humiliés, en même
temps qu’ils expriment leur révolte et
témoignent de conduites déviantes légitimées par la violence « symbolique »
qu’ils subissent.
Du côté des familles, ou plutôt de ce
qu’en disent les jeunes, nous trouvons
une confirmation des nombreuses autres
recherches sur le sujet. À savoir que pour
ces familles, l’école est importante,
comme l’attestaient déjà les travaux de
sociologues comme Charlot ou Lahire.
En dépit d’une surveillance étroite par les
parents, mentionnée surtout par les aînés,
il s’avère que ceux-ci ne peuvent pas et
ne savent pas élaborer pour leurs enfants
décrocheurs des stratégies scolaires efficaces. Ils ignorent ce qui se passe au collège. Ils ne participent pas aux réunions.
L’univers scolaire leur est foncièrement
étranger et ils s’estiment tout à fait
incompétents pour mener à bien des
échanges positifs avec les enseignants.
On voit ainsi que si les profils des
élèves en difficulté et des « décrocheurs »
se ressemblent sur de nombreux aspects,
ces derniers n’en constituent pas moins
une catégorie spécifique marquée en plus
par des ruptures sociales qui les conduisent à l’isolement. Autrement dit ce n’est
pas chez eux qu’on trouvera les leaders
ou les initiateurs de révoltes collectives
contre l’institution scolaire. Ce point était
suffisamment important et détonnant par
rapport à la littérature existante pour
mériter d’être souligné.
Emmanuel Diet
À propos de….
Jeannine Duval Héraudet
Une difficulté si ordinaire, les
écouter pour qu’ils apprennent,
Préface de J. Lévine.
Paris, Éditions et applications
psychologiques, collection
« Enfance plurielle ».
À un moment où la destruction programmée de l’enseignement spécialisé, et
plus clairement encore de la perspective
clinique à référence analytique à l’œuvre
depuis la fin des années 1980 et l’ouverture des IUFM, prépare la privatisation
généralisée et la marchandisation de la
prise en charge des enfants en difficulté
notamment au profit des groupes sectaires, dont certains enseignantsformateurs de l’Adaptation et de l’Intégration
scolaires ( AIS ) retraités de l’Éducation
nationale sont les zélés porte-parole
après avoir directement participé à la
promotion de très fumeuses théories prétendument révolutionnaires, Jeannine
Héraudet, dans la suite de sa recherche de
thèse, propose aux enseignants spécialisés ou non qui seraient encore désireux
de penser la clinique pédagogique, une
élaboration théorico-clinique étayée sur
de longues années de pratique de terrain
et de formation.
À partir de son expérience de rééducatrice, elle élabore une analyse précise
des idéologies, théories et pratiques institutionnelles de la prise en charge des
élèves en difficulté, pour dégager en
s’étayant sur de nombreux exemples cliniques les spécificités et modalités de
l’intervention en psychopédagogie. Si
l’on peut parfois regretter une certaine
timidité de l’analyse institutionnelle ou
de la référence à la métapsychologie, le
lecteur ne peut qu’être sensible à la
volonté théoriquement argumentée de
subjectiver la pratique rééducative et de
la situer dans la contextualité dynamique
qui détermine la situation transitionnelle
de la rééducation entre soin et pédagogie
en affirmant fortement l’influence décisive de la relation transférentielle et de
l’écoute des élèves en souffrance dans
l’espace pédagogique comme moment
nécessaire à une modification du rapport
au savoir et à un investissement des
apprentissages.
Cet ouvrage clair et documenté,
défense et illustration d’une psychopédagogie humaniste soucieuse à la fois
d’éthique et de rigueur, présente, au-delà
de sa finalité didactique de transmission
clairement revendiquée, une perspective
ouverte pour une critique radicale des
débilisations cognitivo~comportementales ou des régressions obscurantistes à
la mode.
Emmanuel Diet :
À propos de….
Nathalie Zaltzman, De la
guérison psychanalytique, Paris,
PUF, coll. « Epîtres », 1998.
Guy Laval, Malaise dans la
pensée. Essai sur la pensée
totalitaire, Paris, Publisud, 1995.
Guy Laval, Bourreaux
ordinaires. Psychanalyse du
meurtre totalitaire, Paris, PUF,
coll. « Épîtres », 2002.
Par cécité idéologique, ou lâcheté
institutionnelle, les psychanalystes n’ont
pas toujours su, ou voulu, donner à la réalité extérieure et à la contextualité sociale
historique la place que S. Freud leur avait
reconnue dans ses élaborations cliniques
et métapsychologiques. Désormais
confrontés à la fois aux dérives mysticoreligieuses (les prêtres), et au réductionnisme scientiste (les médecins), dont le
fondateur voulait préserver sa discipline,
et plus encore aux logiques désubjectivantes du capitalisme hypermoderne et à
la destructivité libérale, certains travaillent désormais à réintégrer la dimension anthropologique et sociologique de
la psychanalyse dans l’élaboration de
leur réflexion clinique et théorique et
l’approche scientifique de l’inconscient,
sans pour autant renoncer à la métapsychologie freudienne.
En s’interrogeant sur le statut et le
sens de La guérison psychanalytique,
Nathalie Zaltzman, relisant Freud,
dégage clairement la spécificité de la
psychanalyse comme traitement des avatars singuliers de la condition humaine,
mise en travail de ce qui fait de l’homme
un animal malade, inéluctablement voué
par la néoténie au désêtre et au désaide
originaires, qui le relient à l’autre, aux
autres, et à l’ensemble. Aussi bien
marque-t-elle que l’indéfini travail de
transformation et de domptage pulsionnel nécessaire à la subjectivation n’est
pas séparable des caractéristiques de
l’humanitude, ni de l’appartenance à l’espèce humaine et des questions qu’elle
pose à chacun au-delà de son éventuelle
pathologie. Ni salut, ni restitutio ad integrum, la guérison psychanalytique est
d’abord et précisément acceptation de la
finitude et de l’inscription de notre histoire singulière dans le procès de la civilisation humaine, renoncement à la
mégalomanie solipsiste pour accepter de
participer au travail de la culture.
« Où était le Ça, Je dois advenir »,
mais cette injonction éthique ne prend
sens que dans ce qui la définit : « C’est
un travail de civilisation (Kulturarbeit) »,
comme l’assèchement du Zuydersee, le
travail psychique est d’abord de contenance et de canalisation des vagues pulsionnelles et de leur destructivité
potentielle.
C’est pourquoi la barbarie totalitaire
vise toujours, par la voie courte, à déconstruire le processus civilisationnel, en
organisant en même temps que celle des
différenciations symboliques et des interdits structurants la destruction de l’appartenance spécifique, qui inscrit chaque
sujet dans l’humaine condition. Si,
comme le remarque Guy Laval, il faut
une théorie pour justifier le meurtre totalitaire – par exemple celle du nazi M.Heidegger – l’interprétation des enjeux
psychiques de « l’expérience limite »,
telle que notamment R. Antelme, V. Chalamov et P. Levi l’ont donnée à entendre,
nécessite de repenser notre lien à la masse
et les conditions de la subjectivité. Et
d’abord de l’investissement primaire,
celui de la vie, paradoxalement soutenu
par ce courant de la pulsion de mort que
N. Zaltzman nomme pulsion anarchiste,
seule capable de dynamiser une résistance
à la main mise mortifère sur la vie mentale et physique d’un être humain par
laquelle le bourreau l’exproprie du droit
impersonnel à la vie et dénie son humanitude. Dans cette perspective, il ne s’agit
pas seulement de repenser le lien entre
l’individuel et le général, il convient de
reconnaître l’essentialité de la Kulturarbeit collective qui « transforme les
sources pulsionnelles narcissiques et
sexuelles de la vie psychique en une filiation identifiante ».
Comment le psychanalyste méditant
sur l’horreur de la Shoah peut-il rendre
compte, de son point de vue, de la transformation de simples citoyens, bons
pères, bons époux et travailleurs
consciencieux, en meurtriers génocidaires ou en bourreaux ordinaires, et ceci
non seulement en Allemagne nazie, mais
aussi en Algérie, au Vietnam, au Cambodge, au Rwanda, en Irak, en Tchétchénie… ? Cette question, Guy Laval la pose
en refusant radicalement de rejeter les
bourreaux hors de l’humanité, ce qui
serait se placer en symétrie de leur destructivité ; bien au contraire, pour rendre
compte de l’horreur, il s’agit d’éviter tout
essentialisme sans non plus céder aux
facilités de l’analogie. Pour ce faire, l’auteur s’attache avec précision à définir une
méthodologie rigoureusement psychanalytique étayée solidement sur les textes
de Freud, rendus à toute leur acuité critique et rationaliste.
Pour passer du psychique au fait
social, à partir de la pratique psychanalytique, il faut commencer par réintégrer la
réalité comme instance de la topique psychique et considérer que la transformation du sujet ordinaire en agent meurtrier,
est rendue possible par une modification
du fonctionnement et de l’économie de
l’appareil psychique. Singulièrement
sont à l’œuvre la mise hors circuit du
Surmoi œdipien et l’anesthésie du Moi,
qui ne rencontrant plus dans la réalité
l’altérité, les différences et les conflictualités nécessaires à la pensée, se trouve
impuissant à contenir et réguler l’énergie
pulsionnelle systématiquement mobilisée
dans et par un appel à un Idéal soumis
aux logiques de la pulsion de mort. Ce
sont ces conditions qui déterminent les
passages à l’acte sans culpabilité dans
l’histoire du totalitarisme, mais aussi
dans ce qui s’en répète de manière
méconnue, dans tous les fanatismes religieux, les « Nouvelles Sectes » et l’entreprise hypermoderne. Aussi bien,
l’horreur de la Shoah, par son caractère
paradigmatique, devrait nous inciter à la
vigilance, non seulement face aux répétitions des génocides dans le contexte
hypermoderne, mais aussi à l’égard des
logiques de désubjectivation au travail
sous la façade humaniste de nos démocraties libérales en proie à la mondialisation marchande. La promotion des tueurs
froids, agents zélés des crimes de bureau
devrait nous inciter à méditer les leçons
de 1984 (G. Orwell), du Meilleur des
mondes (A. Huxley) ou de L’œuf du serpent (I. Bergman).
Comme sujets, comme citoyens et
comme professionnels, les psychanalystes ne sauraient demeurer indifférents
à ce qui menace la pensée et les conditions de la subjectivation de l’humaine
condition. Les travaux de N. Zaltzman et
G. Laval, témoins actifs d’une psychanalyse ouverte aux problématiques contemporaines rejoignent les travaux de nos
collègues sud-américains confrontés aux
barbaries dictatoriales ; ils redynamisent
les perspectives critiques que Freud avait
explorées en s’intéressant aux relations
entre le sujet, la condition humaine et la
civilisation. Ils ne sauraient, bien
entendu, récuser la nécessité des
recherches historiques et sociologiques,
qui, de manière complémentaire, travaillent à identifier, analyser et mettre en
sens ce qui, souterrainement, menace le
sujet humain, le lien social, et la culture
d’une destruction toujours possible.
Mais, ils exigent aussi une urgente articulation avec les travaux psychanalytiques centrés sur l’économie et les
pathologies du lien, leurs dispositifs et
leurs théorisations, qu’il s’agisse de la
transmission trans et intergénérationnelle
des traumas et des secrets, des groupes
d’appartenance et des incorporats qu’ils
véhiculent, et des logiques groupales,
culturelles et institutionnelles par lesquelles la répétition inscrit dans le social
la destructivité de la pulsion de mort.
Il y a là nécessité d’une reprise critique de Totem et tabou et de Moïse et le
monothéisme pour sauvegarder le sens
profond des mythes freudiens et leur
valeur interprétative de l’originaire sans
avoir à cautionner ce qui des positions
lamarckiennes de Freud est aujourd’hui
scientifiquement intenable et donner son
plein sens à son insistance sur la dimension culturelle de la subjectivation. Car le
Sujet n’est pas l’individu, et c’est
d’abord, comme sujet du groupe, qu’il
rencontre historiquement son appartenance à la condition humaine et, pour le
meilleur et pour le pire, les logiques à
l’œuvre dans la culture, qu’elles soutiennent son travail psychique et son aspiration à l’universalité d’une éthique de la
raison, ou qu’elles visent à le réduire à
l’état agentique, notamment en l’embrigadant dans les cohortes fanatiques de
« l’universel moins un » (G. Laval). Si
l’inconscient ignore le temps, c’est dans
l’histoire et la société que les sujets ont à
concilier les revendications pulsionnelles
et les exigences de la réalité, sans pouvoir toujours, faute d’étayage sur une
culture suffisamment cohérente et une
solidarité collective suffisamment affirmée, opposer aux régressions imposées
par la répression pulsionnelle et aux violences des contrats narcissiques pervers à
l’œuvre dans la postmodernité la tranquille sérénité du sage stoïcien… Car
c’est sans doute à identifier les avatars
des totalitarismes dans les logiques du
capitalisme néolibéral que doit, nous
semble-t-il, s’attacher aujourd’hui une
psychanalyse soucieuse du devenir de la
subjectivité et de poursuivre l’élaboration critique de la réflexion anthropologique inaugurée par Freud à la lumière de
la clinique de l’inconscient.
Emmanuel Diet
À propos de…
Serge Tisseron
Vérités et mensonges
de nos émotions
Paris, Albin-Michel, 2005,218 p.
Dans la ligne de ses travaux sur les
secrets de famille et la transmission psychique entre les générations, Serge Tisseron qui s’inscrit dans la tradition
théorico-clinique de S. Ferenczi,
N. Abraham et M. Torok, également
illustrée par les théorisations de
C. Nachin et J.C. Rouchy, propose à la
réflexion une étude centrée sur la problématique des émotions, dont la visée prophylactique et pédagogique – que l’on
peut penser illusoire au regard du déterminisme inconscient et des forces du
refoulement, du déni et de la nescience –
n’exclut pas l’abord de problématiques
cliniques tout à fait pertinentes et des
aperçus critiques salubres.
Après avoir, dans son introduction,
situé la question de l’émotion comme
mettant en cause la relation entre la singularité du sujet idiosyncrasique et le destin du sujet du groupe héritier de son
groupe d’appartenance primaire, ce dernier étant particulièrement l’origine, la
cause, le lieu et l’objet de la répétition
inconsciente, S. Tisseron oppose les émotions retirées aux émotions partagées.
Reprenant l’histoire de la subjectivation,
il insiste sur la nécessité et la capacité du
bébé à percevoir les émotions du porteparole, à les incorporer, et à s’y adaptersoumettre, mais aussi à se trouver dans
l’obligation d’avoir recours au retrait
émotionnel lorsqu’il se trouve menacé
dans son existence de sujet par un traumatisme. À ce propos, S. Tisseron décrit
les modes de conditionnement présents
dans l’éducation traditionnelle et les systèmes totalitaires comme apprentissage
de l’anesthésie affective et de la soumission. On peut ici regretter qu’il semble
méconnaître le formatage opératoire à
l’œuvre dans la pédagogie post-moderne
et le management libéral, car ces héritiers
technicistes des totalitarismes sont
aujourd’hui à l’origine de maltraitances et
de répressions pulsionnelles insuffisamment prises en compte par les psychanalystes et prônent l’opératoire comme idéal
dans la nescience de la fétide origine de
leur idéologie… Par contre, l’auteur
évoque avec pertinence l’anesthésie
affective dans le couple et la famille et
insiste à juste titre sur le dialogue interne
qui détermine l’émotionnalité. On peut
cependant se demander s’il ne néglige pas
quelque peu la force et l’influence des
répressions sociales et du paradigme
objectiviste, désormais présent jusque
dans les nouvelles thérapies en miroir des
régressions new-ageuses qui, elles, fétichisent l’immédiateté du ressenti comme
critère supposé de la vérité…
Dans un deuxième chapitre, S. Tisseron, en évoquant notamment les problématiques adolescentes, décrit les
stratégies de la honte, ses déplacements,
transferts et transformations, singulièrement dans le rapport du sujet à ses appartenances et à l’histoire familiale, en
insistant sur la complexité des relations
entre l’émotion exhibée ou ressentie et
celle qu’elle peut ou doit cacher. Il ouvre
ainsi la possibilité d’une interrogation et
d’une mise en travail de l’émotion
comme base de la subjectivation.
L’auteur aborde ensuite la très intéressante question des émotions prescrites
et de leur tyrannie dans l’éducation. On
regrette ici que ne soient pas reprises les
problématiques de la potentialité psycho-tique, de la relation persécutive et de la
violence symbolique secondaire et du
porte-parole telles que P. Aulagnier nous
a permis de les penser, ou la question de
l’incestualité telle que P.C. Racamier l’a
développée. Les folies prescriptives de la
psychiatrie contemporaine, notamment
en victimologie, l’interdiction des émotions négatives et de la conflictualité,
l’obligation de positiver sont autant de
manipulations de l’émotion qu’on aurait
aimé voir traiter à la mesure de leur
importance anthropologique, et notamment dans la perspective de l’intérêt de
l’auteur pour l’image et les médias
audiovisuels…
Ces questions sont néanmoins abordées par un très passionnant chapitre sur
la transmission émotionnelle en et par
proximité, joliment étayé sur l’analyse de
Mystic river de C. Eastwood et Benny’s
Video de M. Haneke, et des vignettes cliniques illustrant la constitution et la
transmission de fantômes dans le registre
émotionnel. C’est d’ailleurs un point fort
du travail de S. Tisseron que d’insister, à
la suite de J.C. Rouchy, sur la dimension
primordiale de l’affect et de sa transmission dans les problématiques de secret,
de crypte et de fantôme.
Dans cette perspective, S. Tisseron
propose une réflexion élaborative nuancée et dialectique sur la question de
savoir quelle attitude pourrait être pertinente pour lever les secrets, ouvrir les
cryptes et liquider les fantômes pour sortir de l’aliénation familiale et de la répétition sans créer de nouveaux
traumatismes. À ce propos, il démonte
les graves confusions qui identifient la
réalité ressentie émotionnellement au
souvenir d’une agression ou d’une séduction réelles, et met en sens les erreurs et
errances dont certains psychistes peuvent
se trouver les acteurs involontaires, mais
pas toujours innocents, comme certaines
affaires d’expertise l’ont tristement
démontré…
Précisément, dans un très remarquable chapitre, S. Tisseron ose affronter
directement la question de la pédophilie,
en rappelant contre les dénis de l’ordre
moral et de la bien-pensance, que les fantasmes pédophiles et infanticides sont
tout aussi universellement partagés que
ceux du parricide, du matricide et de l’inceste, mais que là comme ailleurs, il
convient de maintenir fermement la différence de nature entre le désir et le souhait, le fantasme et l’agir : « Le désir peut
être entendu, seul le souhait doit être
écouté. » En ce sens, il apparaît nécessaire d’adopter une attitude radicalement
critique à l’égard des manipulations
publicitaires des fantasmes pédophiles
dans notre société de consommation,
mais aussi de substituer à l’indignation
morale face à l’imaginaire la ferme
condamnation de toute incitation à l’agir
transgressif sans dénier l’existence universelle de la pulsion perverse.
On appréciera particulièrement la
verve et la précision avec laquelle S. Tisseron, rappelant ce qu’implique l’existence de l’inconscient, met à mal l’idée
confuse de résilience dont il démontre la
platitude cognitivo-comportementale et
les dimensions subrepticement religieuses et moralisatrices : il ne s’agit de
rien d’autre que d’un avatar idéologique
de l’american way of life, avec ce que
cela implique de normalisation adaptative et d’esthétique du kitsch émotionnel.
À ces bondieuseries psychologisantes, il
convient d’opposer, avec ses risques et
ses ratés, le dialogue intersubjectif dans
le partage des émotions et le questionnement de leur origine et de leurs sens.
Dans son parcours, le livre de S. Tisseron, étayé sur des vignettes et exemples
cliniques ou culturels très illustratifs
introduit le lecteur aux problématiques
de la transmission et du destin des émotions. À juste titre, nous semble-t-il, l’auteur préfère décrire les processus en jeu
comme transmission intergénérationnelle
plutôt que transgénérationnelle ; par
contre, il n’est pas sûr que remplacer
« transmission », pensé comme trop
mécanique, par « influence » pour préserver la place du sujet rende effectivement justice à ce qui de la crypte et du
fantôme se transmet précisément dans et
par une répétition non mentalisée… Mais
sans doute peut-on, en référence à la réalité clinique, maintenir sans contradiction
la pertinence des deux positions théoriques qui correspondent, de fait, à des
configurations différentes. Enfin, la
dimension groupale, évoquée, mériterait
d’être approfondie pour rendre pleinement compte des avatars de l’émotion
dans la rencontre intersubjective, au-delà
du couplage mère-nourrisson. Mais ce
serait là un autre travail…
Emmanuel Diet
À propos de…
Eva Weissweiler
Les Freud. Une famille viennoise,
trad. F. et M. Straschitz, 467p.,
Paris, Plon, 2006.
Dans son livre sur les Freud, Eva
Weissweiler propose une approche originale de Freud et de la création de la psychanalyse en s’attachant à décrire les
liens, dynamiques et conflits à l’œuvre
dans ses groupes d’appartenance primaire et secondaire et les destins des
membres de sa famille. Cette perspective
biographique et contextuelle, étayée sur
les ressources documentaires et les
témoignages disponibles, permet de revisiter un certain nombre d’événements et
de situations vécues par le maître viennois et de donner une représentation
assez vivante de son entourage et de son
caractère, même si l’on peut parfois
s’étonner de certains passés sous silence
ou de l’importance accordée à certains
événements. En particulier, le rapport à la
création théorique et scientifique n’est
pratiquement pas évoqué, comme s’il
n’avait pas d’importance dans la quotidienneté… L’évocation romancée de la
vie quotidienne de la famille, construite
d’après la correspondance et les témoignages de certains protagonistes n’est
pas dénuée de talent. Par contre, sur le
fond, l’ouvrage qui oscille entre une prétention d’objectivité scientifique, la
superficialité de la presse people et la
mauvaise foi de la propagande noire,
n’apporte pas grand-chose à la connaissance de Freud, de sa famille, de son
milieu et de la naissance de la psychanalyse.
Bien que philosophe, E. Weissweiler
ne sait malheureusement ni construire son
propos, ni lire un texte, ni mettre en sens
ses nombreuses références, ni donner à
ses hypothèses interprétatives une base
argumentative sérieuse. L’allusion sentencieuse, le soupçon d’intention et l’approximation littéraire remplacent,
probablement à des fins commerciales,
cent-cinquantenaire oblige, le souci philologique et la probité historique : certains
textes, décontextualisés, sont purement et
simplement cités à contresens, l’évolution
de la pensée freudienne passée sous
silence ou identifiée à une incohérence
interne, les liens familiaux systématiquement réduits à la lecture la plus négative
qui puisse en être faite, la complexité des
relations réduite à un manichéïsme simpliste dans lequel Freud est systématiquement assigné au rôle du méchant
égoïste… Bref la fécalisation semble ici
au service d’une très problématique intentionnalité, dans la mesure où les informations connues sur les faiblesses de Freud,
les avatars de son histoire familiale et
l’anomie créatrice des premiers psychanalystes ne semblent ici que prétexte à disqualification, sans que jamais l’auteur
donne le moindre signe d’une capacité
d’identification aux protagonistes de son
essai, d’un embryon de sens historique,
d’un début de compréhension psychologique…
Je précise immédiatement que je ne
suis pas de ceux qui refusent les révélations sur les failles, les fautes ou les
errances de Freud et le lien entre ses traits
pathologiques personnels et sa création
me semble au contraire être une nécessaire et passionnante voie d’interrogation
clinique et épistémologique qui n’enlève
rien à son génie, ni aux développements
ultérieurs de la discipline psychanalytique. Je pense en revanche que l’omerta
qui frappe les Archives Freud par la
volonté de sa fille est non seulement une
erreur mais une faute dont la psychanalyse, les psychanalystes, leurs associations et parfois leurs patients n’ont pas
fini de payer le prix, et nous avons appris
à reconnaître la destructivité des secrets
de famille et leurs conséquences transgénérationnelles. Que Freud ait eu
lui-même à faire directement et indirectement avec de graves traumas dans sa
famille et son groupe d’appartenance primaire, que sa créativité clinique et théorique soit allée de pair avec la
non-résolution de sa pathologie personnelle et d’un caractère problématique, ce
sont là d’incontestables réalités. Ce n’est
point une justification de l’imbécillité
envieuse à la mode aujourd’hui, ne
serait-ce que parce que c’est à lui que
nous devons la possibilité d’interpréter et
de questionner ses propres errances,
erreurs ou aveuglements…
Ceci dit, la lecture de la correspondance, la récollection des témoignages
font apparaître ou resurgir des éléments
d’information qu’il faudra bien quelque
jour – et le plus tôt sera le mieux – examiner avec la volonté de refuser aussi
bien la fétichisation du Maître que la disqualification haineuse du théoricien de
l’inconscient. On ne pourra éternellement
en rester aux dénis réciproques entre partisans et adversaires de la psychanalyse
dans le mépris de sa scientificité et de la
réalité des faits : et c’est l’analyse critique, argumentée et rationnelle qui
devra, aussi sereinement que possible
réexaminer la contextualité biographique, idéologique et culturelle de la
démarche théorico-clinique de
S. Freud… Et ceci à la seule fin d’établir
la vérité historique et d’interroger ses
conséquences pour la théorie et la pratique de la psychanalyse. Ce qui implique
une recherche et une méthodologie
rigoureuse dont on cherchera vainement
la trace dans ce livre.
De manière anecdotique, ces points
sont évoqués par E. Weissweiler, mais de
façon toujours très ambiguë : après avoir
fourni ce qui, selon elle, ferait preuve,
elle repart souvent dans une interrogation
dubitative qui tend à annuler ce qu’elle
affirmait auparavant. Comme la preuve
supposée est évoquée, mais sans apparat
critique, contexte ni analyse, cela aboutit
paradoxalement à brouiller la possibilité
pour le lecteur de se faire une opinion,
comme si cette oscillation ambivalente à
valeur d’annulation rétroactive produisait
l’effet de déstabilisation des repères dont
les pervers sont les géniaux maîtres
d’œuvre… De manière très surprenante,
l’auteur ne semble avoir ni sympathie ni
empathie pour les personnes dont elle
prétend dévoiler la vie et les liens. On ne
saurait par ailleurs excuser la méconnaissance totale de la théorie et de la pratique
freudiennes, même si le propos du livre
est centré sur la vie de famille : à un certain niveau d’incompétence, mieux vaudrait savoir renoncer à écrire. De la
même manière, l’indignation convenue
déniant au nom de la confidentialité
médicale le droit à Freud de publier histoire de cas ou vignettes cliniques apparaît plus moralisatrice que fondée en
raison, même si E. Weissweiler révèle la
proximité sociale des patients et des analystes dans la bourgeoisie viennoise
juive : elle oublie de situer ici à la fois
l’implication de Freud et le contexte
social-historique dans lequel il publie,
négligeant systématiquement toute possibilité de mise en sens autre que disqualifiante…
À vrai dire, malgré sa prétention à
l’objectivité, la chose produite par E.
Weissweiler est plus proche de l’obscénité d’un tabloïd que d’un ouvrage scientifique, fut-il polémique. La lecture
terminée, cette biographie familiale
apparaît entièrement déterminée par une
perspective massivement projective et
haineuse à l’égard de Freud et de la chose
psychanalytique. La peur et la haine de la
sexualité et de l’inconscient, l’incompréhension radicale des mécanismes psychiques et de leur complexité, la passion
envieuse interdisent à l’auteur toute dialectisation. Si on la suit dans ses assertions, Freud n’aurait été qu’un
psychopathe machiste, un petit bourgeois
juif, obsédé sexuel et pervers narcissique,
imposant à sa famille comme à ses
patient(e)s et à ses élèves une emprise
tyrannique ; toute sa famille, et surtout
ses enfants victimes de son indifférence
et de sa toute-puissance, auraient souffert
de troubles mentaux gravissimes, et bien
entendu, la jeune communauté analytique, déchirée par les rivalités, se réduirait à une assemblée de psychopathes
obnubilés par le sexe. Cette caricature
grossière est malvenue, même et surtout
si l’on pense indispensable de remettre
en question les images d’Épinal que certains croient devoir continuer à faire circuler sur le fondateur de la psychanalyse.
Précisément, il n’y a rien à craindre de la
vérité, et comme toute discipline scientifique, la psychanalyse ne saurait se dispenser des nécessaires remises en
question qu’imposent la réflexion épistémologique et la connaissance historique.
Mais encore faudrait-il que les affirmations d’E. Weissweiler soient toutes et
précisément étayées, que les informations, pour être crédibles, se démontrent
moins partielles et moins partiales, que
les événements, les pratiques, les sentiments et les idées soient replacés dans
leur contexte historique, culturel et
social… Une telle diabolisation de Freud
et des psychanalystes n’est sans doute
pas sans arrière-pensée, une telle caricature, innocente. Les ennemis ou critiques
de Freud sont censés avoir toujours et
totalement raison. La haine du père et de
l’hétérosexualité ne se relâche que pour
vaguement soutenir Anna Freud dans ses
idées progressistes, ses efforts d’émancipation de la tutelle paternelle et son
homosexualité, quitte à passer sous
silence des textes bien connus, à réduire
la complexité des relations humaines et
familiales à de simplistes rapports de
force, et, au bout du compte, à purement
et simplement nier l’existence de l’inconscient, tout en pratiquant un très systématique soupçon d’intention… bien
évidemment attribué projectivement à
Freud ! E. Weissweiler retrouve ainsi les
projections les plus éculées dont la psychanalyse, son fondateur et ses premiers
élèves, qui sans doute, ne furent pas sans
en fournir les prétextes par leurs errances
transférentielles, furent dès l’origine les
victimes de la part des églises et des
médecins. À se demander s’il s’agit
d’une dramatique inculture ou de la mise
en œuvre systématique d’une fécalisation
désormais banale de la découverte freudienne, à nouveau attaquée de front par
les obscurantismes religieux, la débilité
scientiste et la paranoïa de certains mouvements féministes.
Malgré sa tentative de mise en lien
d’informations peu connues ou dispersées, le livre d’E. Weissweiler n’apporte
pas grand-chose à la connaissance de
Freud, de ses liens familiaux et de sa
création scientifique, tant l’intentionnalité évidente de l’auteur et sa visée destructrice déforment le choix, la
perception et l’interprétation des faits
qu’elle prétend révéler. L’ambivalence
massive de l’auteur, ses a priori moralisateurs et son absence de sens historique
convoquent le lecteur à une place qui ne
peut que produire chez lui un malaise
récurrent. Par contre, ce que le livre
révèle de haine de la pensée critique, de
peur de la sexualité, d’ignorance de la
réalité psychique et d’incapacité à une
pensée dialectique de la complexité, est
malheureusement très symptomatique de
la déculturation à l’œuvre dans la post-modernité libérale. Pour le reste, et sur le
fond, comme le disait Freud lui-même à
propos de sa description par un biographe : « Le bonhomme est quand
même plus compliqué que ça ! »
Emmanuel Diet
À propos de…
Dominique Lhuilier
Cliniques du travail,
Toulouse, érès, coll. « Clinique
du travail », 2006,246 p.
Dans la nouvelle collection qu’elle
dirige avec Y. Clot, Dominique Lhuilier
fait paraître un ouvrage consacré aux cliniques du travail qui a le grand mérite de
définir et déterminer dans une langue
claire et précise une discipline clinique
dont l’importance, dans l’anomie contemporaine, s’affirme chaque jour davantage.
Dans le contexte de la mondialisation
libérale, à un moment où le droit du travail et les droits syndicaux sont l’objet
d’attaques frontales de la part du patronat
et des gouvernements, alors que se multiplient scandales, « plans sociaux » (!) et
délocalisations pour le plus grand profit
des actionnaires, le travail, précarisé et
soumis à des doubles contraintes persécutives, est devenu massivement la cause et
le lieu d’une psychopathologie des liens,
de souffrances et de pathologies psychiques et somatiques. Human ingeneering et management sectaire,
aménagements post-modernes du fordisme et du taylorisme, gestion technocratique et programmation procédurale,
sont autant de nouvelles formes d’emprise qui s’attaquent à l’existence et à la
subjectivité des travailleurs, et exigent
une analyse critique réunissant engagement humaniste et exigence de rationalité
scientifique. C’est pourquoi la très remarquable synthèse théorico-clinique et la
théorisation personnelle que développe
l’auteur dans la perspective psychanalytique, par leur pertinence, leur densité et
leur finesse, peuvent être légitimement
considérées comme des références désormais essentielles sur la question des
enjeux psychiques du travail.
Dans cette perspective, la clinique
du travail doit d’abord se définir dans le
contexte historique de sa naissance
comme discipline et l’analyse de ses
filiations théoriques. En ce sens, D. Lhuilier présente une synthèse convaincante
et précise des apports de la psychologie
clinique, de la psychologie sociale clinique, de la sociopsychanalyse et de la
psychopathologie du travail, pour situer
sa propre position dans la suite de la psychodynamique du travail de C. Dejours,
et la clinique de l’activité d’Y. Clot. Il
s’agit notamment de s’interroger sur l’activité et ce qu’elle produit en prenant en
considération la conduite du sujet, son
rapport à la tâche, à l’organisation et aux
relations de travail aussi bien dans leur
relation à la profession dans la quotidienneté de son exercice que dans leur interférence avec la vie privée du sujet, son
histoire et sa subjectivité.
Pour mener à bien l’analyse du travail et mettre en sens les souffrances
qu’il engendre et qui s’y vivent, seule la
pratique de la recherche-action, mettant
les acteurs en position de sujets engagés
dans l’élaboration des connaissances qui
les concernent peut donner à l’approche
clinique ses légitimations éthiques et
scientifiques. Étayant son propos sur des
références éclairantes à ses propres
recherches, l’auteur démontre la fécondité des interventions et enquêtes cliniques pour la compréhension et
l’élaboration des situations de crise et de
la souffrance au travail en insistant, à
juste titre, sur la nécessité de prendre en
considération les dimensions groupales
et organisationnelles ainsi que le contexte
social-historique dans lesquels l’activité
se déploie. Ce vertex rationnelrelationnel permet d’explorer la complexité des
situations et des réactions psychiques en
évitant aussi bien le réductionnisme
objectivant que la psychologisation
moralisante désormais en vogue dans les
milieux de l’entreprise. Ce qui signifie
simplement que l’écoute des sujets au
travail ne peut se séparer d’une éthique
de la subjectivation – radicalement opposée à la norme d’internalité véhiculée par
les bilans de compétences –, ni d’une
vigilance politique concernant le sens,
l’origine et la finalité de la commande ou
de la demande, ce qui renvoie à la problématique du dispositif mis en œuvre
pour la recherche et/ou l’intervention.
L’affirmation de la clinique comme une
pratique, qui fait implicitement référence
à la discipline psychanalytique, aux
notions de cadre, de transfert et d’élaboration, s’oppose ainsi aussi bien à la sauvagerie des projections psychologisantes
prétendument psychanalytiques qu’à la
débilité des objectivations comportementales : elle permet de définir la clinique
du travail comme un espace de connaissance et de transformation des situations
et des acteurs reconnus comme sujets de
leur pratique sans méconnaître la violence organisationnelle et l’exploitation
économique et psychique auxquelles sont
soumis les travailleurs du secteur public
comme du privé.
Contre l’angélisme des psycho-logues des beaux quartiers et le cynisme
des chiens de garde du capital, D. Lhuilier s’attache à resituer l’importance
essentielle du travail comme usage de
soi, son inscription dans le système symbolique des relations à l’autre, aux autres
et à l’ensemble, mais aussi à soi-même.
Contre l’idéologie individualiste, elle
rappelle le rôle structurant du collectif et
l’importance de l’activité professionnelle
dans la socialisation et l’existence des
sujets, tout en attirant l’attention sur la
différence entre travail et emploi, et surtout sur l’épreuve du réel rencontrée dans
l’activité, l’acte et l’action. La richesse et
la finesse des conceptualisations mobilisées dans l’analyse du travail et de sa
fonctionnalité psychique sont particulièrement remarquables, et d’autant plus
intéressantes qu’aujourd’hui, un nombre
croissant de demandes d’aide psychothérapique trouve son origine dans des souffrances et des traumatismes directement
liés à la vie professionnelle. L’on ne peut
donc se contenter, y compris dans une
psychanalyse, de renvoyer le sujet à
l’avant-coup de son histoire infantile
dans la méconnaissance appliquée des
circonstances et du contexte réel dans
lesquels se joue pour lui un après-coup
inscrit dans le social : prendre au sérieux
la réalité des persécutions et des maltraitances subies dans la vie professionnelle
n’est aucunement contradictoire avec
l’écoute et l’interprétation de ce qui de
l’inconscient se répète pour le sujet dans
le travail…
C’est pourquoi l’analyse des
épreuves psychiques rencontrées dans le
travail, qui inscrit clairement l’élaboration de l’auteur dans le paradigme psychanalytique, ouvre de passionnantes
perspectives : en référence à ses
recherches dans différents secteurs (hôpital, centrale nucléaire, prison, police,
industrie), elle décrit les angoisses
archaïques rencontrées notamment dans
les professions à risques et de relation.
Même si l’on peut penser que ces
exemples extrêmes éclairent les enjeux
psychiques à l’œuvre dans toutes les
situations de travail, on peut craindre que
cela ne conduise certains lecteurs à sous-estimer la violence de situations professionnelles en apparence plus tranquilles
dans les bureaux, les usines ou le commerce. Ce n’est évidemment pas le cas de
D. Lhuilier, qui, au fil de son développement, évoque à plusieurs reprises la pression des cadences, la placardisation et le
harcèlement, l’emprise de l’organisation
et le terrorisme de l’évaluation comme le
lot commun des travailleurs soumis à la
loi du marché.
Mais, précisément, cette attention
accordée à la souffrance au travail ne se
réduit pas à une victimologie misérabiliste. Car, face à l’épreuve, les sujets
investis dans leur activité et souvent victimes d’une répression pulsionnelle qui
les met sous emprise d’un contrat narcissique pervers mobilisent et créent des
stratégies défensives. Du déni à l’action
transformatrice de la réalité en passant
par le retrait d’investissement et le clivage, les individus et les groupes utilisent
toutes les possibilités de faire face aux
situations traumatiques. Mise en commun
des défenses, étayage sur le corps professionnel, création d’idéologies défensives
font apparaître le rôle déterminant de la
groupalité et du collectif dans le surmontement des épreuves vécues au travail. Ce
n’est donc pas par hasard que l’organisation libérale et son management procédural travaillent aujourd’hui à morceler et
individualiser les tâches de manière à éviter les dynamiques de solidarité à l’origine des prises de conscience et des
résistances à l’emprise.
C’est d’ailleurs cette problématique
qu’aborde l’analyse de l’activité mise en
souffrance, au plus près des logiques destructrices de la subjectivité à l’œuvre
dans le contexte social-historique. Il
s’agit là de reconnaître et d’identifier les
mutilations subjectives et les répressions
pulsionnelles imposées par la réduction
des sujets à l’état agentique, la disqualification et le non-emploi de leurs compétences, l’annulation de leur expérience,
jusqu’à l’éviction du travail. Cette triste
réalité contemporaine est décrite avec
rigueur et sensibilité : là encore, il me
semble que la finesse de l’analyse clinique ouvre au psychanalyste d’intéressantes perspectives sur la question du
lien entre souffrance psychique et réalité
sociale sans avoir pour autant à renoncer
à la métapsychologie.
Car le grand intérêt de l’ouvrage de
D. Lhuilier ne consiste pas seulement
dans sa précision et sa densité conceptuelles, pas plus qu’il ne se réduit à la
finesse et à la pertinence de ses références à la clinique : il définit la psycho-logie du travail comme discipline
clinique spécifique inscrite de plein droit
dans le champ psychanalytique. Le tissage théorico-clinique mis en œuvre
redéfinit le champ et l’objet de la psychologie du travail comme nouvelle
interrogation du malaise dans la civilisation dans une perspective psychanalytique ouverte à la réalité des souffrances
des sujets dans le contexte socialhistorique. Il s’agit d’identifier et interpréter
la dynamique des investissements narcissiques et pulsionnels en travail dans l’activité, la relation à la tâche, l’organisation
et le collectif de travail, entre fantasme et
réalité. Dans et par la mise en sens des
situations vécues dans l’activité professionnelle, le beau travail de D. Lhuilier
offre ainsi au citoyen, au sociologue, au
psychologue et au psychanalyste des
concepts et des perspectives pertinents
pour mieux comprendre les enjeux psychiques du travail dans le monde contemporain et travailler à sa transformation.
[1]
C. Blanchard-Laville,
Les enseignants
entre plaisir et souffrance, Paris, PUF, 2001.