Connexions
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I.S.B.N.9782749207421
200 pages

p. 7 à 7
doi: en cours

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n° 87 2007/1

2007 Connexions

Hommage à Jean-Pierre Vernant

Un passeur de frontières

Claude Tapia
Jean-Pierre Vernant nous a quittés. Il a eu le privilège d’avoir été pendant de très longues années au centre de multiples initiatives visant à développer ou à restaurer l’esprit et les pratiques démocratiques. Engagé dans la plupart des luttes de libération et d’émancipation – contre le nazisme et le fascisme, contre le communisme stalinien auquel il a appartenu avant de le quitter, contre le colonialisme –, il a aussi donné toute la mesure de son talent sur le terrain intellectuel en soutenant les tentatives de décloisonnement des disciplines scientifiques et des chapelles de réflexion. Partisan d’une « pensée ouverte » selon la terminologie du psychologue Milton Rokeach, il a travaillé à l’installation de la dialectique et du débat critique dans le comparatisme anthropologique et culturel.
C’est en labourant inlassablement son champ d’étude privilégié, la mythologie grecque – au point de « se faire grec au-dedans de soi » selon sa propre expression –, qu’il a gagné plus qu’aucun autre universitaire, une liberté d’esprit, une fantaisie et une sensibilité à la beauté des paysages naturels et des réalisations de la créativité humaine, notamment la poésie. Il puise dans la mythologie grecque une compréhension du sens de l’altérité et de son rôle dans les mécanismes d’élaboration des identités : « Pour être soi, écrit-il, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui. Demeurer enclos dans son identité, c’est se perdre et cesser d’être. » Conviction qui n’est pas sans lien avec sa représentation du monde, univers organisé par « mélange des contraires ou des opposés ».
C’est encore dans la mythologie grecque qu’il trouve l’amorce d’une conscience du fictif et de l’illusion, et la préfiguration du tragique de l’homme moderne, avide de progrès mais inquiet des conséquences de ses actes quels qu’aient été ses choix ou ses décisions. Parce qu’il réveille en nous cette anxiété qui était celle des héros de la tragédie grecque, il occupe une place à part dans le panthéon de nos penseurs. On peut imaginer que de tous les héros mythologiques, Ulysse a été son préféré : « Ulysse, homme de la remembrance, prêt à accepter toutes les souffrances pour réaliser son destin, qui est d’avoir été jeté aux frontières de l’humain et d’avoir pu, d’avoir su, d’avoir toujours voulu revenir et se retrouver lui-même » (L’univers, les dieux, les hommes, Point, Le Seuil, 1999).
Jean-Pierre Vernant est peut-être le dernier humaniste de notre temps.
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