2007
Connexions
Éditorial
Jean Maisonneuve
Claude Tapia
Les thématiques polaires du beau et du laid, du permis et de l’interdit, de l’érotisme intime et de l’obscénité publique, de la norme et de la
déviance sont de tous les temps et de toutes les cultures ; avec des problématiques sommaires ou complexes. En marge à la fois d’une idéalité,
de la mesure et de la jubilation sensorielle ou spirituelle, il existe un
attrait pour la violence, la souillure, l’horreur, le macabre même. Ostensibles ou discrètes, ces tendances s’expriment dans des actes, des
images et des discours; elles constituent le champ incontournable d’une
anthropologie ouverte.
Notre propos ici est plus restreint, plus actuel aussi. En matière
d’érotisme au sens large, depuis un demi-siècle, on observe et même on
vit une phase d’affranchissement, d’intensité, voire d’extrêmisation. Les
prodromes en sont apparus au cours du XVIIIe siècle, avant l’emprise
d’une bienséance rigoureuse qui persista jusqu’à l’irruption, au cours
des années 1960, d’une sorte de vague libertaire étayée par une vogue
culturelle et médiatique.
Pour tout ce qui touche au corps et à la sexualité, l’heure n’est pas
à la censure mais au contraire à l’exhibition, volontiers transgressive ;
quant à l’expression « ordre moral », elle soulève un tollé chez quiconque s’apparente à l’intelligentsia, y compris chez ceux qui partagent
des soucis éthiques, notamment envers l’altérité.
On peut considérer l’ensemble de ces traits comme un phénomène
culturel car il touche plus ou moins toutes les catégories sociales et aussi
tous les domaines artistiques. Un mercantilisme de type pornographique
a investi le champ de la communication – chaînes TV, réseaux du Web,
films ou spectacles spécialisés – en réponse à une demande stimulée par
une publicité multiforme. Il n’est pas jusqu’à l’idéologie qui ne vienne
soutenir à la fois l’imagerie et diverses pratiques afférentes. Si le « politiquement correct » est aujourd’hui l’objet d’une raillerie plutôt indulgente, cette qualification appliquée à l’érotique serait au mieux taxée de
ringardise.
Nous viserons ici à décrire et à élucider le sens de ce phénomène de
société, cela sans prétention à l’exhaustivité et en évitant s’il se peut une
attitude complice ou désinvolte et alors même que le terme « critique »
semble suspect. Nous avons donc fait appel à divers chercheurs, attentifs à l’un ou l’autre des secteurs de la production artistique contemporaine, cette culture déclarée volontiers en crise ou en mutation et dont
les issues restent imprévisibles de l’aveu même des auteurs les plus
engagés.
Après un texte bref consacré aux problèmes épineux de terminologie – distinction et articulation, ambiguïté et fluidité des vocables
majeurs et de leurs connotations –, viennent deux articles substantiels.
L’un d’Anne Juranville, d’orientation psychanalytique, porte sur le
« nouvel ordre sexuel » et très précisément sur la littérature féminine et
féministe la plus récente dont les promotrices veulent tout dire de leurs
sexualités. Au-delà d’une revendication, la description, le vécu, le penser de l’éros, par et pour le deuxième sexe, n’a rien à envier aux crudités des témoignages ou des fictions au masculin. Mais cette
appropriation féministe du champ littéraire érotique ou pornographique
n’exclut pas, semble-t-il, négativité ou répulsion.
Pour sa part, Claude Tapia traite de l’érotisme au cinéma. Vaste
chantier où il dégage les signes annonciateurs, puis l’épanouissement
d’une sorte « d’âge d’or » dont l’esthétique transgressive et teintée
d’idéologie devient embarrassante pour la censure officielle, laquelle,
affaiblie, ne peut que contrôler en la refoulant vers des espaces consacrés une production pornographique de type vulgaire et mercantile. La
tendance actuelle du cinéma érotico-pornographique, qui combine
divers ingrédients – ceux hérités de la littérature licencieuse d’entre les
deux guerres et de l’immédiate après Seconde Guerre mondiale, ceux
« fabriqués » au cours de la période « classique » du cinéma érotique
(1965-1975), ceux enfin résultant des dernières évolutions des arts plastiques –, visant un innommable plus ou moins sophistiqué.
C’est d’ailleurs au champ des arts plastiques, de leurs œuvres et de
leurs performances que sont consacrés les deux textes suivants. L’un, de
Nathalie Heinich (tiré de son livre Le triple jeu de l’art contemporain),
évoque certaines productions situées « aux frontières de la morale » :
attaques ou parodies de valeurs consacrées – croyances, civisme, dignité
humaine, décence élémentaire –, récupération des réactions du public
par des artistes mi-insurgés, mi-farceurs, jouant sans vergogne entre
esthétique et critique. L’autre, de Jean Maisonneuve, poursuit l’inventaire des transgressions variées illustrant ce qu’une brochure muséale
récente dénommait « l’impératif pornographique », lexicologie afférente, spectacles, peintures ou installations plastiques. Il s’interroge
ensuite sur le sens latent qui peut filtrer sous le non-sens et le non-art,
ainsi que sur les avatars ultérieurs d’une culture de l’extrême.
Suivent deux articles, polaires dans le sens où l’un concerne les
arcanes du discours, l’autre le vécu du corps dansant. Claude Chabrol,
non sans malice, pose la question de savoir si la pornographie est
soluble (ou non) dans le discours féministe grâce à la théorie des actes
de langage et offre au lecteur la possibilité d’y découvrir la rigueur,
voire l’austérité, des concepts sémiologiques. Tandis que sur le versant
non verbal, la chorégraphe Joëlle Bouvier, autour de la figuration de
l’Éros et de ses oscillations passionnées, mais aussi maîtrisées sur la
scène, propose un témoignage à la première personne sur le langage du
corps.
Comme nous l’évoquions plus haut, notre époque de libération
sexuelle tous azimuts n’est pas sans antécédents historiques lointains ou
relativement proches. C’est ce que nous révèlent l’article d’Anne VincentBuffault et celui de Denise Jodelet. La première traite, sous un
angle historico-littéraire, du libertinage au XVIIIe siècle sous ses multiples aspects et degrés. Elle souligne notamment le goût romanesque
des espaces clos, au luxe complice et feutré, qui s’exprime à la fois dans
les pratiques amoureuses et érotiques des hautes classes et dans la littérature licencieuse. L’auteur examine les stratégies de séduction et de
perversion œuvrant entre les deux pôles de la galanterie lascive et d’un
discours déjà pornographique qui cultive à la fois voyeurisme, exhibitionnisme et une verbosité parfois philosophique. La seconde, dans une
perspective plutôt anthropologique, explore les significations dont la
toilette féminine intime a été chargée dans différentes civilisations, particulièrement celles se réclamant du monothéisme. On découvre ainsi
comment, de manière récurrente, l’hygiène a été associée à la purification, et celle-ci à la volupté et à l’érotisme.
Le volume s’achève avec un texte, au titre et parfois au contenu
insolites, de Gaston Pineau : le titre énigmatique, « L’éro-formation en
deux temps, trois mouvements », recouvre en réalité un projet de
construction transdisciplinaire d’une formation tentant de mettre
ensemble et en sens les trois pôles constitutifs de l’humain : l’organique,
le physique et le social.
Au-delà des différences d’approches du thème de l’érotisme liées à
des spécialités disciplinaires ou à des préférences intellectuelles, nous
relevons certaines convergences, des zones d’accord, des analyses
intensives et comparatives assez voisines. Par exemple, les démarches
fondées sur la caractérisation de l’érotisme par opposition à la pornographie, opposition du noble et du vil, du métaphorique et de l’hyperréaliste, de l’esthétique et de l’obscène…, ressortent dans plusieurs
articles. Il en va de même pour la mise en rapport de l’inflation actuelle
de l’érotisme et des tendances littéraires et artistiques contemporaines.
Aussi bien souligne-t-on partout l’emprise de la marchandisation et de
la publicité sur le vaste champ de la sexualité. Par ailleurs ici et là, on
observe que l’orientation de diverses productions érotiques participe à
la fois de transformations socioculturelles globales et de l’influence de
certains groupes minoritaires ou désavantagés en quelque façon.
Enfin, il apparaît que la promotion d’œuvres nouvelles relève
aujourd’hui comme hier d’une tension entre pulsions libertaires et
forces répressives ou modératrices. On peut estimer toutefois que certaines dérives dans la littérature, le cinéma, la figuration ou la performance extrême ne sauraient infirmer le rôle historique et émancipateur
des inspirés d’Éros.