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Vous consultezDe la genèse à la reproduction de la confiance chez l’enfant

AuteurPedro Salem du même auteur

Université de Rio de Janeiro, Brésil
Pedro Salem est psychanalyste, docteur en santé publique (Institut de médecine sociale de l’université de l’État de Rio de Janeiro, Brésil). Il est l’auteur du livre Do Luxo ao Fardo : um estudo histórico sobre o tédio, éd. Relume-Dumará (2004), une étude historique sur l’ennui. Ses travaux récents portent sur la notion de confiance dans le développement de l’enfant.
pedrosalem@terra.com.br

Les approches de la confiance partent toujours d’un même principe : elle ne peut s’établir que dans une relation entre deux êtres autonomes et porteurs d’un sens de soi manifeste et déjà bien constitué. Comme l’indique l’étymologie même du mot, faire confiance signifie se fier à quelque chose ou à quelqu’un, d’où la présupposition d’un être constitué, conscient de soi, en relation avec autrui[1] [1] Selon le sociologue Luhmann (2000), par exemple, la confiance...
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. Néanmoins, partant d’un point de vue ontogénétique, des études récentes sur le développement du nouveau-né nous montrent qu’une conscience de soi s’établit dès le début de la vie. Les résultats des recherches sur le comportement du bébé témoignent de l’existence d’un sens implicite de soi qui correspondrait à un soi corporel, provenant de la perception et de l’action de l’enfant dans son environnement social et physique. Or, deux modalités de la conscience de soi existent : le soi interpersonnel, qui se développe à partir des relations de réciprocité et de partage avec autrui, et le soi écologique, produit de l’interaction avec les objets physiques et de l’auto-exploration corporelle effectuée par le bébé (Neisser, 1988).

2 En partant de ces données, tout en considérant que l’expérience émotionnelle de la confiance ne peut se consolider que lorsque l’enfant développe une connaissance explicite ou conceptuelle de lui, on peut alors supposer que ses origines remontent à un moment antérieur. En effet, dès qu’une expérience de partage affectif et de réciprocité émotionnelle commence à se constituer entre le bébé et sa mère, un espace intersubjectif se crée, déclenchant le processus de construction des liens de confiance. Partant de l’idée selon laquelle la confiance vécue par l’enfant est le résultat d’un certain mode de constitution corporelle et d’une qualité spécifique de l’interaction avec l’environnement, on se propose de décrire l’ontogenèse de la confiance, sur la base de certaines données de la psychologie du développement et de la psychanalyse de Donald W. Winnicott. On suggère que si la genèse de la confiance dépend de la continuité et de la présence d’autrui comme source de sécurité et de prévisibilité, elle ne peut être reproduite par les actions de l’enfant que dans une situation d’absence et de discontinuité vis-à-vis des donneurs de soins primaires. Dans un premier temps, c’est à travers la constitution des habitudes et des routines d’action et d’interaction que l’enfant pourra accéder progressivement à l’autonomie corporelle et constituer un sentiment de confiance dans la continuité du monde des objets, dans ses propres capacités et finalement dans le tissu de l’activité sociale.

Attentes sociales, interaction tactile et la genèse de la confiance

3 C’est environ au deuxième mois qu’un premier saut qualitatif peut être observé dans le comportement du bébé. Parmi les divers changements de son comportement, l’apparition du sourire social revêt une importance toute particulière : il marque le début de sa vie relationnelle et invite ses parents à découvrir l’enfant en tant que personne. Comme un premier message affectif, le sourire conduit le bébé à l’affirmation de sa « présence au monde avec autrui » (Rochat, 2002 : 106). En même temps que les changements comportementaux du bébé se produisent, le développement cognitif observé vers le deuxième mois du bébé signale une capacité d’apprentissage sensori-moteur et de discriminations perceptives, qui s’expriment dans le phénomène de l’imitation. Ce mécanisme l’incite à s’engager dans des « proto-conversations » émotionnelles avec autrui, de manière à constituer un espace de réciprocité, consistant en un partage d’affects et d’activités (Trevarthen, 1980). En permettant à l’enfant non seulement de reproduire les mouvements des autres mais aussi de s’identifier avec ses congénères, les expériences précoces d’imitation vont motiver et réguler son comportement et ses interactions sociales.

4 C’est ainsi que dans le contexte d’un « accordage affectif » (Stern, 1985), un échange fondamentalement asymétrique a lieu. Le bébé commence à imiter les gestes de l’adulte tandis que, par un processus de miroir affectif, l’adulte s’implique dans des conversations émotionnelles en imitant le bébé et en exagérant ses mimiques. La mère, dans une condition d’adaptation active aux besoins corporels et affectifs du bébé, participe du jeu communicatif qui lui apporte la sécurité, le confort et la satisfaction d’éprouver un rôle actif par rapport à son environnement et à autrui. Par exemple, les manifestations de tristesse et d’évitement du regard des parents sont fréquemment observées dans le comportement de l’enfant comme une réponse à la façon inattendue dont l’adulte interrompt soudainement son échange affectif (Rochat, 2000 ; Trevarthen, 1980). D’après Winnicott, ces expressions de privation du holding affectif sont vécues par le bébé comme un manque de confiance en autrui et dans sa capacité d’intervention active sur l’environnement, dont la mère déprimée est l’illustration la plus flagrante. C’est « dans le contexte des miroitements et autres jeux de miroirs affectifs en tête-à-tête entre le bébé et l’adulte [que] naissent des routines, rituels et autres formes invariantes de proto-conversations dans lesquelles chacun des protagonistes peut se reconnaître » (Rochat, 2002 : 110). À travers ces routines, l’enfant commence à développer le « soi interpersonnel » ; une forme rudimentaire de conscience de soi qui émerge de « l’invariance et de l’expectative des rapports avec autrui » (idem). Contrairement à ce qui se passe au deuxième mois, le bébé commence, entre le quatrième et le sixième mois, à manifester un engagement différencié selon les conditions organisées ou désorganisées des jeux, montrant une visible préférence pour ceux qui se déroulent de façon organisée. Les patterns réguliers qui règlent l’interaction avec autrui ne sont pas seulement une prédilection du nouveau-né, mais constituent plutôt un besoin fondamental pour son développement sain et son processus d’intégration. Dans ce contexte, la qualité du contact interpersonnel joue un rôle fondamental en constituant un environnement « suffisamment bon » pour l’achèvement de la maturité psychique de l’enfant (Winnicott, 1960). Ce serait grâce aux réponses imitatives des parents aux attentes sociales développées par l’enfant entre deux et six mois que la confiance pourrait se développer. La disposition maternelle à s’impliquer dans un jeu imitatif régulier avec l’enfant occupe non seulement la fonction de communication et d’intimité, mais permet aussi au bébé l’expérience anticipatoire qui fait partie de la confiance.

5 Les interactions régulières et prévisibles, idéalement trouvées dans les premiers contacts de l’enfant avec l’environnement, naissent aussi de l’interaction sensible avec autrui. Un contact qui doit être réciproque dès le début, au risque de ne pas établir les conditions empathiques pour le futur avènement d’une subjectivité mature. Le toucher produit sur le corps d’autrui aussi bien que le toucher ressenti dans son propre corps constituent des expériences fondamentales pour la constitution corporelle et subjective du bébé, déterminant ainsi la sensibilité de sa vie relationnelle (Andrieu, 2004). En fournissant un contact sécurisant et intime, la mère exerce les techniques corporelles nécessaires aux premiers soins dispensés au bébé, cherchant son maintien organique et la formation d’un espace intersubjectif indispensable à l’intégration des expériences sensori-motrices du bébé. Winnicott décrit, à partir de trois concepts fondamentaux, l’importance de l’interaction tactile du bébé avec autrui et avec les objets pour le développement somato-psychique de l’enfant. Le holding, le handling et la présentation d’objets constituent l’ensemble des soins interactifs qui guident le développement du bébé et qui, en même temps, composent les conditions de fiabilité de son environnement initial.

6 Le holding et le handling sont décrits par Winnicott (1960) comme un support fiable qui se forme au fil des soins physiques auxquels il est exposé. Le holding correspond à la manière dont la mère soutient le corps de son bébé, en lui tenant la tête de façon à ce qu’il éprouve un sentiment de sécurité et qu’il commence à développer son autonomie corporelle et son intégration sensori-motrice. Il vient compenser la perte d’une situation intra-utérine de stabilité et répond au « “besoin” primaire du nouveau-né d’un environnement-limite. […] L’impossibilité, au cours des premiers mois de vie, de rester dans la position assise et de tenir sa tête, en est la manifestation la plus concrète » (Gaddini, 2001 : 204). Le handling – la manipulation de l’enfant – constitue d’une façon plus générale tous les soins corporels dispensés au nouveau-né. C’est-à-dire qu’il inclut plus amplement tous les soins qui visent à régler et à stabiliser ses divers besoins. Winnicott (1967) insiste sur l’aspect corporel du handling : l’expérience du toucher maternel joue ici un rôle fondamental, car il est le moyen par lequel la peau du bébé établit la fonction de limite ; ce qui permettra à l’enfant de se situer dans son propre corps. Si pour Winnicott la psyché et le corps forment une unité, celle-ci n’est pas une donnée innée, mais un processus qui se déroule par l’interaction avec l’environnement. C’est précisément par l’expérience du handling que la personnalisation peut s’établir ; un état d’habitation par lequel le bébé commence à développer plus explicitement le « sentiment d’être à l’intérieur de son propre corps » (Davis & Wallbridge, 1982 : 116).

7 La présentation d’objet est aussi un des éléments responsables de la présence d’un environnement « suffisamment bon » pour le bébé et, en conséquence, de la genèse de la confiance. C’est le moyen par lequel la mère l’introduit progressivement à la réalité des objets de façon à ce qu’il puisse les expérimenter comme si c’était lui qui les avait créés. Or, si les objets ont une configuration matérielle qui préserve la capacité corporelle du bébé de les manipuler et s’ils lui sont présentés de façon « régulière et monotone », l’enfant peut remplir son besoin de se sentir le créateur de ce qui « était déjà là » (Winnicott, 2000a). Cette « illusion » d’être l’agent de ses besoins, liée à la perception de ses actions corporelles comme étant à l’origine des modifications environnementales, est la source de la croyance de l’enfant dans sa capacité à gérer ses actions et à pouvoir contrôler son environnement social. Tout est fait pour qu’il se ressente comme « le possible agent actif de la résolution de son besoin ou, en d’autres termes, qu’il intériorise l’idée que le monde est quelque chose sur quoi il est possible d’agir par la créativité, et dont il est possible de tirer du plaisir » (Belin, 2002 : 77).

8 En composant la définition même d’un environnement fiable, le holding, le handling et la présentation d’objet témoignent de l’importance de l’interaction tactile dans la genèse de la confiance chez l’enfant. Winnicott affirme que la défaillance d’un de ces éléments est vécue par le bébé comme « un manque de confiance dans l’environnement » (1968) et il décrit les différents cas qui en découlent. Il les nomme expériences d’« angoisses primitives », dans lesquelles sont inclus, par exemple, le retour à un stade de non-intégration, la perte de la complicité psychosomatique, la perte du sens du réel et la perte de la capacité d’être en relation avec les objets (Winnicott, 2000b).

La reproduction de la confiance : de la présence à l’absence d’autrui

9 Parallèlement au développement des attentes sociales et du toucher des soins primaires, les bébés commencent à montrer une attraction toute particulière pour les objets physiques. Ils s’engagent progressivement dans un processus de manipulation systématique des objets, dont certains d’entre eux acquièrent graduellement une signification et une fonction singulière pour le bébé. Cette inclination envers les objets capte l’attention de l’enfant d’une façon telle que les proto-conversations avec autrui deviennent plus furtives et que les échanges « face à face » diminuent significativement. Ce changement peut être envisagé non seulement comme « l’indice d’un plus grand pouvoir de traitement de l’information perceptive et d’une plus grande capacité de mémoire » (Rochat, 2002 : 111), mais aussi comme le produit des habitudes corporelles. En se familiarisant progressivement avec l’environnement par l’incorporation du monde dans son schéma corporel, le bébé devient de plus en plus capable de renoncer à une présence massive des donneurs de soins. L’empreinte d’autrui dans son schéma corporel – soit par le toucher maternel, soit par l’imitation – dote le bébé de la capacité de se diriger vers les aspects inconnus et imprévisibles de la réalité. L’imprévisibilité, qui constituait jusque-là une source traumatisante pour le nouveau-né, devient désormais une donnée tout à fait nécessaire pour la reproduction de la confiance.

10 Le nouvel intérêt montré pour les objets extérieurs est, selon Winnicott, en continuité ontogénétique avec le temps où le bébé explorait les parties de son propre corps. Rapidement substitué par l’utilisation d’un bout de drap, d’une peluche ou d’autres jouets, son nouvel intérêt est dirigé vers les objets qui acquièrent donc une fonction transitionnelle. Ils aident l’enfant à effectuer une transition entre une situation de présence de la mère comme soutien de son sentiment de « continuité de l’être », et une autre d’éloignement spatiotemporel d’autrui. Ces objets transitionnels deviennent une nouvelle source d’information sur la réalité et sur le soi du bébé, en même temps qu’ils permettent la formation d’une « réalité partagée » correspondant à une complexification des échanges intersubjectifs (Winnicott, 1975).

11 Vers la fin de la première année de vie de l’enfant, son pouvoir de locomotion autonome est considérablement développé. En revanche, le fait qu’il reste encore bien dépendant des soins d’autrui le place face à un nouveau dilemme. Selon Rochat (2002), il est pris entre la velléité de maintenir une proximité avec autrui et celle d’explorer le monde en épuisant les nouvelles possibilités posturales. En même temps que ses systèmes cognitif et sensori-moteur subissent un important processus de complexification, on observe l’émergence des conséquences de la perception explicite de la séparation : une nouvelle angoisse, qui n’est qu’une autre expression du dilemme posé par l’exercice de son autonomie dans le contexte d’une dépendance relative. C’est précisément face à cette angoisse de séparation que la confiance est mise à contribution, puisqu’elle permet que l’enfant supporte l’éloignement progressif de l’autre. D’après Erikson, « la première réussite sociale de l’enfant est son consentement à laisser s’éloigner la mère hors de sa vue, sans manifester d’angoisse ou de colère exagérée, parce qu’elle est devenue une certitude interne en même temps qu’une prévisibilité externe » (1965 : 240). Il est important de remarquer que, dans le processus d’acquisition de cette « confiance de base », l’expérience corporelle joue un rôle fondamental ; car la « certitude interne » et la « prévisibilité externe » énoncées par Erikson dépendent de l’intégration des patterns d’action d’autrui comme habitudes corporelles. À l’origine de la confiance repose donc un ensemble d’habitudes qui situent l’enfant par rapport à l’environnement, de façon à ce qu’il puisse combler l’éloignement d’autrui, sans la crainte de la séparation.

12 Si l’on reprend les observations de Winnicott sur l’objet transitionnel, on s’aperçoit qu’une de ses fonctions est précisément de promouvoir la séparation de la mère. Autour de ses neuf mois, l’enfant commence à intégrer autrui à sa quête des objets, qui acquièrent dès lors une fonction symbolique d’union avec autrui. Winnicott affirme que « c’est la confiance du bébé dans la fiabilité de la mère, et à partir de là, dans celle d’autres personnes et d’autres choses, qui rend possible le mouvement de séparation […]. Dans le même temps, cependant, on peut dire que la séparation est évitée, grâce à l’espace potentiel qui se trouve rempli par le jeu créatif, l’utilisation des symboles et par tout ce qui finira pour constituer la vie culturelle » (Winnicott, 1975 : 151). L’espace potentiel est ainsi une aire où la séparation « n’est pas une séparation, mais une forme d’union » (ibid. : 71). La discontinuité – antérieurement source d’angoisse – est occupée par la fonction de ces objets et devient une condition de la reproduction de la confiance. Autrement dit, si les interactions continues et régulières concourent à la genèse de la confiance, la capacité de gérer l’imprévisibilité et de dépasser les routines prévisibles permet de reproduire la confiance.

Conclusion

13 Une nouvelle « réalité partagée » se crée sans le besoin des garanties de la sécurité ou de la présence continue d’autrui, car la confiance implique une qualité de l’interaction pour laquelle la séparation ne constitue pas une menace, mais un défi créatif. L’absence d’autrui et les nouvelles distances dans l’interaction avec l’environnement sont une opportunité pour que le bébé développe la « capacité d’être seul » (Winnicott, 1958).

14 Selon Winnicott, telle est l’une des conquêtes fondamentales de son processus de développement, qui est également le moyen par lequel il peut éprouver l’effet de son action sur le monde et sur soi-même, mesurant ainsi « la confiance en soi et en ce qu’il peut espérer de la vie » (1950 : 292).

Bibliographie

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Notes

[ 1] Selon le sociologue Luhmann (2000), par exemple, la confiance (trust) implique l’acceptation de prendre un risque après un processus de considération de différentes alternatives d’action. De ce fait, elle suppose un sujet qui est déjà capable de faire des choix et de prendre des décisions en fonction d’une autonomie bien développée. Pour le psychologue du développement Colwyn Trevarthen, « il est significatif que le mot confiance désigne une capacité à réaliser des actions en tant que soi indépendant, et aussi l’idée d’être dans une relation de confiance avec un autre soi » (1978 : 226).Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Pedro Salem « De la genèse à la reproduction de la confiance chez l'enfant », Corps 1/2007 (n° 2), p. 99-104.
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