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Courrier hebdomadaire du CRISP

1970/26 (n° 491)

  • Pages : 26
  • Affiliation : État de collection : du n° 0 (1958) au dernier numéro paru.
  • DOI : 10.3917/cris.491.0001
  • Éditeur : CRISP

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Pages 1 - 25

INTRODUCTION

1

Le premier semestre de 1970 a été marqué par plusieurs grèves dont le déclenchement n’a pas été le fait des organisations syndicales. Les caractéristiques originales de ces mouvements, ainsi que leur ampleur, l’acuité de certaines situations et de certains affrontements dont elles attestent, le retentissement qu’elles ont eu (par le truchement des moyens de communication de masse) invitent à en entreprendre l’étude.

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Les grèves qui se sont déroulées à l’usine belge de la société Michelin, à Leeuw-Saint-Pierre seront étudiées ci-après, au départ de l’abondante documentation (tracts, brochures, etc.) auxquelles elles ont donné naissance, cette documentation ayant été traitée selon les méthodes habituelles du C.R.I.S.P. afin d’établir une relation factuelle de nature à éclairer les forces en présence et leurs interactions.

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Les grèves relatées ici ont été fortement marquées par l’action d’un groupe de militants ouvriers, pour la plupart étrangers, groupe informel au départ qui s’est progressivement structuré au sein d’un Comité ouvrier de grève. Les principaux membres de ce comité ont fourni un récit détaillé et circonstancié de la grève dans une longue interview reprise par le journal édité par les soins de ce comité et dont nous joignons un exemplaire en annexe du présent Courrier. Ce texte est révélateur de la perception et de la représentation qu’ont eu des militants ouvriers tant de leur situation que de leur action.

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Enfin, le conflit social qui fait l’objet du présent Courrier possède un certain nombre de caractéristiques propres, qui le distinguent d’autres mouvements, même comparables, mime simultanés. Aussi certaines considérations plus générales seront-elles avancées en fin d’étude.

1 - CHRONOLOGIE DES EVENEMENTS

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L’établissement d’une chronologie précise des événements est utile pour une analyse plus approfondie du phénomène ; en outre, cette chronologie fournit des enseignements immédiats. Elle montre notamment une évolution très nette dans le temps : d’une réaction à une situation considérée comme matériellement et moralement intolérable, les travailleurs de l’entreprise passeront â une organisation propre qui ne se veut pas hostile à l’organisation syndicale mais entretient avec elle une dialectique complexe, qui va de l’escalade à la désescalade en passant par diverses formes de coopération, de dialogue, voire d’antagonisme, sans jamais atteindre la rupture. Cette organisation propre, parfois limitée à un seul comité, parfois s’élargissant, possède une vie particulière ; un de ses principaux problèmes étant d’exprimer, d’extérioriser ce qu’elle perçoit et ressent en un langage rendant compte de la complexité des situations vécues tout en demeurant compréhensible (le problème de la communication étant rendu plus aigu par le plurilinguisme des groupes de travailleurs).

1 - Les événements au cours du dernier trimestre de 1969

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Les luttes sociales que l’entreprise a connues au cours du dernier trimestre de 1969 et du premier semestre de 1970 ont trouvé leur point de départ dans l’action d’un groupe de militants dont la plupart étaient des travailleurs migrants.

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En effet, en octobre 1969, un tract signé par la commission ouvrière de l’entreprise Michelin (dont l’appellation est inspirée par celle de l’organisation syndicale clandestine en Espagne) appelait les travailleurs à s’opposer efficacement à des conditions de travail dénoncées comme inhumaines à plusieurs points de vue : rythme, sécurité et hygiène, relations avec les chefs.

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Les discussions entre travailleurs et permanents syndicaux à la suite de ce tract aboutissent à la désignation de deux délégués (un C.S.C., un F.G.T.B.) des travailleurs étrangers (désignation admise à ce moment par le chef d’entreprise). Ceux-ci préciseront pour la première fois leurs revendications : 4 frs d’augmentation du salaire horaire et 15 frs de prime de nuit (au lieu de 9 frs) ; des vêtements de travail ; de nouveaux W.C., douches, fumoirs (il est interdit de fumer dans la plupart des postes de travail) ; un meilleur nettoyage de la cantine et de la vaisselle ; remise à chaque ouvrier d’un double de sa feuille de production de façon à lui permettre de contrôler sa paye ; paiement du salaire en trois tranches (au lieu de 2) par mois ; droit de contrôle des ouvriers sur le chronométrage.

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Ces revendications sont alors refusées par la direction, et n’obtiennent pas le soutien des centrales syndicales (Centrale Générale pour la F.G.T.B., Centrale de la Chimie pour la C.S.C.).

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Le noyau de militants actifs n’est pas parvenu à mettre sur pied un arrêt de travail qui aurait appuyé les revendications avancées. Les ouvriers craignaient la perte de la prime de fin d’année, étant donné l’absence de soutien des centrales syndicales. Aussi, début décembre 1969, un nouveau tract signé par la Commission ouvrière annonce la remise du mouvement revendicatif pour le début de 1970.

2 - La grève de février 1970

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Au début du mois de février 1970, une nouvelle accélération des rythmes de travail (sous la forme d’une diminution du nombre de points accordés par pièces) soulève le mécontentement des ouvriers.

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Les équipes de confection des pauses 6-2 et 2-10 du mercredi 4 février font chacune une grève d’avertissement d’une demi-heure : "On était arrêté depuis une demi-heure, notre chef a alors dit : bon, moi je vais présenter ça à la direction. Nous avons dit : vous avez un délai jusqu’à demain huit heures. Si demain à huit heures il n’y a rien, l’usine est arrêtée"(…) "Le lendemain on est allé parler à huit heures et demi, à notre chef de la confection. Il a dit : il n’y a rien, la direction ne veut rien savoir. Ce jeudi, l’équipe du matin lançait la grève ; le mouvement est suivi par toutes les sections et par tous les ouvriers de l’usine" (Interview).

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Dans un tract distribué le matin, des ouvriers de l’entreprise posent une série de revendications. Celles-ci sont essentiellement économiques :

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" 1. Augmentation de 4 frs par heure sur le salaire de base.

2. Augmentation de la prime pour l’équipe de nuit. Elle doit passer de 8,57 frs à 15 frs par heure,

3. Contrôle des ouvriers eux-mêmes sur le chronométrage établi par le service de rationalisation de l’usine,

4. Nous exigeons des conditions de travail humaines. On n’est pas des machines : vestiaires, douches, fumoirs et W.C. supplémentaires,

Nous demandons au personnel dirigeant de l’usine d’améliorer les relations humaines qui manquent du respect dû aux travailleurs".

(Tract n° l du jeudi 5 février 1970)
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Par la suite, le comité de grève s’attachera à expliciter les revendications plus qualitatives, telles que relations humaines, rythmes de travail, conditions de travail.

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"Dans notre atelier, les revendications étaient plutôt de type qualitatif : rythme de travail, relations avec les chefs, et tout ça. Mais ça, ça ne pouvait pas s’expliquer en cinq minutes à quelqu’un qui vient avec sa mallette pour travailler. Alors on a fait comprendre à tout le monde : 4 frs sur le salaire de base, 15 frs la nuit, ça tout le monde comprenait clairement. C’est pour ça qu’au cours de la grève, on a dû reprendre les autres revendications pour les faire comprendre à tout le monde, c’était très difficile"

(Interview)
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Le même jour, un comité de grève comprenant une vingtaine d’ouvriers se fait reconnaître par les ouvriers de l’usine. Toutes les pauses et tous les ateliers y sont représentés.

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Le tract distribué le vendredi 6 février 1970, tout en rappelant les revendications économiques explicite les revendications qualitatives : "Si nous faisons grève aujourd’hui c’est parce qu’on ne consulte jamais les ouvriers avant de prendre des décisions, par exemple la dernière convention a été faite sans notre accord". (Tract n° 2 du 6 février 1970).

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Le vendredi après-midi, le comité ouvrier de grève de Michelin (C.O.G.) contacte les syndicats pour faire connaître leurs positions. Durant le week-end, les deux délégués syndicaux étrangers, membres du C.O.G., prennent contact avec les syndicats pour participer à l’élaboration d’un cahier de revendications.

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Le dimanche 8 février 1970, la F.G.T.B. diffuse un communiqué : le syndicat ne reconnaît pas la représentativité du C.O.G. et annonce une réunion des permanents syndicaux le lundi pour prendre position à l’égard du mouvement de grève.

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Dans un tract distribué le lundi 9- février 1 970, le C.O.G. répond : "La grève continue. Nous avons raison. Ce sont les syndicats qui doivent nous reconnaître et accepter nos revendications. Notre solidarité et notre action doivent continuer pour l’obtention de nos revendications.

22

Le comité se réunit tous les jours. Il demande à tous les ouvriers de renforcer les piquets aux trois pauses. C’est là que tous les jours le comité informera de l’évolution de la situation". (Tract n° 3 du lundi 9 février 1970).

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Dans un tract distribué le mardi 10 février, le comité de grève appelle les ouvriers à se réunir l’après-midi à 14h.30. Au cours de cette réunion, plus de 700 ouvriers apportent leur soutien au C.O.G. et font pression sur le syndicat en signant la formule : "par ce formulaire, je me syndique si le syndicat soutient notre grève".

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Le mercredi 11 février 1970, le C.O.G. distribue un tract dans lequel il annonce la réunion d’information que le syndicat organise le même jour à 14h.30. Au cours de cette réunion, le syndicat annonce aux travailleurs que la reprise du travail est une condition essentielle pour le commencement de toute négociation. Chacun reste sur ses positions.

25

Le même jour, l’entreprise adresse à chaque ouvrier une lettre lui enjoignant de reprendre le travail. En réponse, le C.O.G. déclare, dans un tract du 12 février, que "si le patron nous menace maintenant c’est que nous sommes devenus forts. Jour après jour, nous gagnons de nouvelles batailles : nous avons successivement vaincu notre égoïsme, nos divisions entre nationalités et ateliers ; le patron et ses serviteurs nous ont pendant des années humiliés, méprisés ; ils nous ont traités comme des bêtes parce qu’ils nous croyaient incapables de redresser la tête et de faire la grève". (Tract n° 5 du 12 février 1970). Le même tract fait état de déclarations de solidarité des syndicats et des travailleurs des usines Michelin de France et d’Italie. Ceux-ci "s’engagent à ne pas augmenter la production habituelle pendant la période de notre grève" (tract du 12 février 1970). Dans un second tract distribué le même jour, le C.O.G. annonce que les deux délégués étrangers seront reçus par le syndicat pour préparer une rencontre entre le syndicat et le C.O.G.

26

C’est également à cette date que le C.O.G. met au point le texte d’un cahier exhaustif de revendications atelier par atelier.

27

Dans un communiqué de presse datant du jeudi 12 février 1970, le C.O.G. "conteste les informations émanant de la direction et selon lesquelles un tiers du personnel serait au travail. Hormis une bonne dizaine de travailleurs, il n’y a que le personnel des cadres et les équipes d’entretien qui vaquent à leurs occupations habituelles".

28

Dans un tract distribué le vendredi 13 février 1970, le C.O.G. annonce que "aujourd’hui, à 9 h., le C.O.G. sera reçu par le syndicat" et que "à cause de notre grève, la production a dû être ralentie à Citroën à Bruxelles, à Michelin en Hollande et en Allemagne".

29

Les négociations entre le C.O.G. et le syndicat se prolongent pendant tout le weed-end. Le lundi, le syndicat entre en négociations avec la direction de l’usine.

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Le mardi 17 février 1970, en possession des résultats de cette négociation, le C.O.G. organise une réunion au cours de laquelle il distribue le cahier de revendications élaboré pendant la grève. Le C.O.G. y communique le résultat de la négociation qui a lieu entre la direction et le syndicat : "Si nous reprenons le travail immédiatement, les syndicats garantissent qu’il n’y aura pas de licenciement, aucun changement de place et que la grève n’amputera pas notre prime de fin d’année. A partir du jour où l’on retravaille, les syndicats promettent de discuter différents points du cahier de revendications du C.O.G. avec le patron comme le fonctionnement de la délégation syndicale, le rythme de travail et l’hygiène. Dans trois semaines, le samedi 7 mars, les syndicats viennent nous rendre compte des résultats des discussions avec le patron. Après cela, ils soumettront leurs revendications salariales en vue de la nouvelle convention qui prendra toujours cours le 1er juin 1970".

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Le C.O.G. définit alors sa propre position : "Nous sommes sortis de l’usine à cause des cadences infernales, à cause des relations humaines au sein de l’entreprise, à cause d’une foule de points concrets concernant l’hygiène et la sécurité. Nous sommes sortis également pour obtenir des augmentations salariales importantes. Nous ne voulons pas rentrer sans avoir des résultats concrets et effectifs sur tous les points de notre cahier de revendications ; car vous savez tous ce qui se passe une fois qu’on est à l’intérieur de l’usine ; nous n’avons plus rien à dire".

32

Les 300 ouvriers réunis décident à une majorité de 90% de poursuivre leur mouvement.

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Le mercredi 18 février 1970, le contact prévu avec des dirigeants syndicaux ne se situe pas au niveau espéré par les grévistes et n’ouvre pas à ces derniers dans ces conditions la perspective de voir cautionner leur mouvement. Aussi, constatant que la grève risque de s’essouffler, le C.O.G. décide de cesser la grève et de rentrer en force pour poursuivre le mouvement à l’intérieur de l’usine. Dans un tract intitulé "tract n° 1 du Comité Ouvrier" daté du jeudi 19 février 1970, le comité ouvrier annonce qu’il "faut reprendre le travail chacun à son poste".

3 - De la grève de février 1970 à l’occupation de l’usine en juin 70 [1][1] Voir l’annexe pour la présentation des faits par les...

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Le 27 février 1970, le front commun syndical diffuse un tract énumérant les revendications qui seront défendues lors de la négociation de la convention collective, le 1er juin :

  1. Salaire : augmentation générale de 6% avec minimum de 3,75fr/heure.

  2. Prime de 1.152 frs réservée aux ouvriers syndiqués.

  3. Les primes d’équipe devraient être portées à 3 frs l’heure pour les équipes 6-14 et 14-22 et à 12 frs l’heure pour l’équipe de nuit.

  4. Pour l’octroi de la prime de fin d’année, les cas de maladie doivent être considérés comme justifiés quelle que soit la durée de présence à l’entreprise.

  5. La prime de décoration industrielle doit être adaptée aux augmentations consécutives qui ont eu lieu depuis des années.

  6. L’octroi des vêtements de travail doit être revu et amélioré.

  7. Pour les ouvriers portiers, une solution compensant le travail de dimanche doit être trouvée.

  8. La formule du congé d’ancienneté doit être assouplie et complétée comme suit : 5 ans de présence : 1 jour, 10 ans : 2 jours ; 13 ans : 3 jours, 16 ans : 4 jours ; 18 ans : 5 jours ; 20 ans : 6 jours.

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Il reste des points sur lesquels les organisations syndicales entament immédiatement des pourparlers avec la direction, entre autres : fonctionnement de la délégation syndicale, application du règlement général sur la protection du travail concernant la sécurité et l’hygiène, relations humaines, paiement du jour férié du 30 mars 1970.

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Le Comité ouvrier prend position dans son tract n° 2 (2 mars 1970) : "Vous avez reçu un tract des syndicats avec leurs propositions. Elles sont insuffisantes : il faut que l’on puisse contrôler la production par notre pouvoir sur les rythmes de travail… Les points positifs que le syndicat avance (salaire, prime, vêtements de travail), nous les réclamons depuis des mois". Le Comité réclame une assemblée ("comme le syndicat l’avait promis") pour discuter le cahier de revendications.

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Le 9 mars 1970, le Comité ouvrier rend compte, dans son tract n° 3, de la marche du comité qui se réunit toutes les semaines. Il constate quelques améliorations dans le domaine de l’hygiène et de la sécurité. Il insiste auprès des ouvriers pour qu’ils n’augmentent pas le rythme de travail. Il rappelle que la future convention ne peut excéder une durée d’un an et réclame à nouveau une assemblée syndicale : "A certains points de notre cahier de revendications, le patron va donner une réponse le lundi 16 mars à 14 h. à la délégation syndicale. Il faut dès lors que le syndicat convoque une assemblée des travailleurs, afin de nous informer, car c’est nous qui devrons décider…"

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La direction de l’usine ne reçoit pas le 16 mars la délégation syndicale. Le Comité s’adresse alors par lettre aux permanents, leur demandant des explications sur ce refus. Le permanent de la Centrale générale répond en regrettant que la direction n’ait pas voulu recevoir la délégation et en acceptant le principe d’une as semblée.

39

Le dimanche 5 avril, le permanent de la Centrale générale convoque les délégués de l’entreprise et six représentants du Comité ouvrier pour discuter les derniers points du cahier de revendications.

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Dans son tract n° 4 du 14 avril 1970, le Comité ouvrier informe les travailleurs des résultats de cette réunion :

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"1. Le Syndicat n’a pas voulu convoquer une assemblée avant de présenter le cahier sur lequel les ouvriers n’ont pas donné leur accord.

2. Le Syndicat continue à demander 6% d’augmentation au lieu de 4 frs pour tous sur le salaire de base. Il demande toujours 12 frs pour la prime de nuit au lieu de 15.

3. Le comité demandait :

  • le rétablissement des 30 minutes de casse-croûte pour l’équipe de nuit ;

  • les 20 minutes de casse-croûte payées pour l’équipe 6-11 h.20 le samedi ;

  • les 20 minutes de casse-croûte payées pour l’équipe de jour.

Cette équipe sortirait à 16h.32 au lieu de 16h.56 sans perte de salaire. Nous avons obtenu que les deux derniers points soient sur le cahier des revendications.

4. Le comité demandait que les heures supplémentaires puissent être récupérées comme l’ouvrier le veut, pour tous les services. Ici aussi nous avons gagné. Nous demandions, pour le service d’entretien, que tous les ouvriers de même catégorie et de même classification gagnent le même salaire. Ici le syndicat ne veut rien entendre.

5. Nous revendiquions les congés au mois de juillet ; ceci est sur le cahier de revendications.

  • Les jours de congé légaux qui tombent un samedi doivent être accordés le vendredi.

  • Les congés supplémentaires peuvent être pris avant ou après les autres congés légaux.

    Les deux derniers points ne sont pas repris par le syndicat.

6. Durée de la convention : un an. Le syndicat n’a pas admis ce point.

7. Nous continuons à réclamer le contrôle de la production et le rythme du travail : un meilleur fonctionnement de la délégation syndicale ; des relations humaines et des conditions de sécurité et d’hygiène plus justes. Sur ces points, le syndicat ne veut rien entendre".

42

Le lundi 20 avril à 14 h., la direction reçoit les permanents et les délégués syndicaux. Les deux délégués des travailleurs étrangers ne sont pas admis.

43

Le même jour, le Comité ouvrier distribue dans l’entreprise le premier numéro de son journal "Solidarité", édité sur 12 pages avec des textes en 5 langues. Il est accompagné d’un tract de dernière minute annonçant la décision de la direction de ne pas recevoir les deux délégués des travailleurs migrants.

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Le journal "Solidarité" apporte des précisions nouvelles au cahier de revendications en vue de la négociation sur la convention collective. Outre les points repris dans le tract précédemment cité, on trouve :

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"- Salaires du service d’entretien : il faut afficher un tableau avec les justes normes. Les différentes catégories et spécialités. Chaque ouvrier de même catégorie doit gagner le même salaire.

- Chronométrage et production. Nous voulons que les chronométrages se fassent à partir du travail d’un ouvrier moyen. Nous voulons un contrôle effectif de l’ensemble de la production pour la délégation syndicale.

- Une solution doit être trouvée à ces différents points :

  1. un double de la feuille de production doit être remis à l’ouvrier ;

  2. application stricte de la convention quant au personnel mineur : "A travail égal, salaire égal, quel que soit l’âge" ;

  3. l’acompte fin du mois doit passer à 7.000 frs et la liquidation rapprochée ;

  4. révision des primes de saleté ;

  5. heures supplémentaires : doivent pouvoir être récupérées si l’ouvrier le veut et quand il le veut ;

  6. rappel à l’usine : un ouvrier rappelé à l’usine dans les 24 heures doit percevoir sa journée normale de travail ;

  7. sécurité et hygiène : vestiaires, douches (dans les vestiaires), W.C. et fumoirs supplémentaires et mieux entretenus. Affichage, comme la loi l’exige, des comptes rendus du comité de sécurité et d’hygiène ;

  8. délégation syndicale : revision de son fonctionnement qui est très mauvais".

Malgré ces nouvelles précisions sur le cahier de revendications, dès le tract suivant (n° 5 du 27 avril 1970), le Comité ouvrier "considère que le plus important aujourd’hui c’est de ne pas tomber dans le piège que le patron tente de poser en essayant de nous diviser et de séparer les travailleurs des organisations syndicales. Ce que nous devons faire aujourd’hui, c’est nous unir pour contraindre la direction de Michelin à accepter le cahier de revendications dont nous avons élaboré la majorité du contenu".

46

Le 3 mai, les permanents F.G.T.B.- C.S.C. se réunissent avec leurs délégués et le représentant du comité ouvrier. Les divergences sur le cahier de revendications persistent. La discussion ne porte pas sur la durée de la convention. Le Comité ouvrier obtient quelques modifications, qui seront reprises dans le tract du front commun syndical du 20 mai (voir infra).

47

Après la remise du cahier à la direction, les permanents syndicaux organisent le 14 mai des assemblées d’information, qui font apparaître une nouvelle fois les divergences déjà enregistrées précédemment.

48

Le 20 mai, le front commun syndical annonce dans un tract un prochain referendum sur le cahier de revendications, dans sa version établie précédemment (cf. supra, tract du front commun du 27 février) complété par les revendications suivantes :

  • réduction de la durée du travail de 8 minutes par jour pour ceux qui travaillent en une équipe à partir du 1er juillet 1971 ;

  • travail en deux équipes : le samedi 20 minutes de casse-croute dans l’horaire de travail 6h.- 11 h.20 ;

  • congés au mois de juillet ;

  • remise d’un double de la feuille de production à l’ouvrier ;

  • possibilité de récupération des heures supplémentaires.

49

La convention serait signée pour deux ans. Le front commun appelle à un vote positif et évoque la possibilité de difficultés graves en cas de vote négatif.

50

Le 21 mai, le comité ouvrier diffuse un nouveau tract (tract n°6) exigeant une convention d’un an, dont la durée ne peut faire 1’objet d’un marchandage en échange du paiement d’une prime syndicale. Le comité demande aux ouvriers de voter "non" au referendum.

51

Le 25 mai, des murs de l’usine et des murs avoisinants sont recouverts du slogan : "Non à la convention de deux ans. Non".

52

Le 26 mai, les délégués de l’entreprise commencent les opérations du referendum. Celui-ci est interrompu avant son terme normal : le pourcentage de votes négatifs ayant dépassé la proportion de 60%, les permanents syndicaux demandent d’arrêter la consultation.

53

Le tract n°7 du comité ouvrier (du 1er juin 1970) se réjouit de "cette grande victoire" et insiste sur les points qui n’ont pas été repris dans le cahier syndical et en particulier sur la durée de la convention.

54

Le 8 juin 1970, est diffusé le tract n°8 du Comité ouvrier : "Deux semaines se sont passées depuis le referendum qui a refusé la convention de deux ans. Or ce n’est que mercredi prochain que les dirigeants syndicaux vont enfin rediscuter !" (De fait, la réunion de conciliation eut lieu le 10 juin 1970).

55

"Pourquoi traînent-ils l’affaire ? Parce que le patron et les directions syndicales espèrent arriver ainsi jusqu’aux congés et dire à ce moment-là que les ouvriers ne veulent pas faire la grève juste avant les vacances et à ce moment, ils signeront la convention de deux ans que nous avons refusée ! ! Mais nous ne voulons pas jouer ce jeu-là ! Nous ne voulons plus attendre !"

"Si la réunion de mercredi ne donne pas satisfaction à toutes nos revendications, nous prévenons aujourd’hui que nous passerons à l’action sans trop attendre."

56

Le mercredi 10 juin, après la fin de la réunion de conciliation, le front commun syndical diffuse un nouveau tract, annonçant que la direction ne veut rien accorder au-delà de ce qui avait été annoncé aux assemblées du 14 mai. Le front commun, convaincu qu’aucun progrès n’est possible autour d’une table de négociation, annonce l’organisation dans les plus brefs délais d’un referendum pour ou contre la grève, un vote hostile à la grève étant interprété comme une acceptation de la convention.

57

Le jeudi 11 juin, vers 10h. du matin, le front commun tente d’organiser le referendum. Les délégués, assistés des brigadiers, invitent les travailleurs à venir voter dans les bureaux des chefs d’atelier. Les syndicats feront état des résultats suivants : sur 718 travailleurs (l’entreprise en compte 1.300), 62,67% ont voté contre la grève.

4 - L’occupation de l’usine

58

Le comité ouvrier appelle les travailleurs à boycotter le referendum, et le vendredi à 4h. du matin, il les invite à occuper l’entreprise. Les ouvriers de l’équipe de nuit (10 juin) accueillent ceux de l’équipe du matin (6-14) à la porte de l’usine. Le travail est complètement arrêté.

59

Le même jour, à midi, la direction décide le licenciement de six ouvriers, membres du comité ouvrier. Parmi eux figurent les deux délégués des travailleurs étrangers.

60

La lettre de licenciement est formulée comme suit : "Ce 12 juin 1970, vous avez cessé volontairement votre travail à 4h. sans y être autorisé. D’autre part, vous avez incité et fait pression sur les autres ouvriers pour qu’ils cessent le travail. Après sommations, vous avez refusé de reprendre le travail. Votre attitude perturbant la bonne marche de l’entreprise, nous nous voyons dans l’obligation de mettre fin ce jour à votre contrat, moyennant paiement d’une indemnité de rupture correspondant à un préavis de 14 jours".

61

Ces licenciements à leur tour viennent alimenter le mouvement revendicatif. Un tract (n°9) distribué le lundi 15 par le comité aux travailleurs occupant l’usine joint l’exigence de réintégration des ouvriers licenciés aux autres revendications prioritaires : "L’usine est arrêtée totalement depuis vendredi passé à 4h. du matin. Nous avons- arrêté pour montrer notre volonté d’avoir une convention d’un an maximum, et les 20 minutes de casse-croûte payées pour l’équipe de jour. Depuis lors, 6 camarades du comité ouvrier ont été licenciés. Notre occupation exige donc la réintégration des six camarades et les deux premières revendications".

62

Les mêmes revendications sont reprises dans envoyée le 16 juin par le comité ouvrier au conciliât) afin qu’il intervienne.

63

A l’extérieur de l’usine, se constitue un comité de solidarité. Le 17 juin, il se manifeste par un communiqué de presse : "Le comité de solidarité avec les travailleurs de Michelin, qui a été constitué dès le premier jour d’occupation de l’entreprise, réunit des représentants des émigrations espagnole, grecque, italienne et marocaine, ainsi que des travailleurs belges solidaires de la lutte à Michelin… Il est destiné à apporter aux grévistes de Michelin toute l’aide, tant matérielle que morale, dont ils ont besoin. En aucun cas, il ne se substitue au comité ouvrier de Michelin, qui assume démocratiquement la direction du mouvement dans l’entreprise".

64

C’est ce comité de solidarité qui fournira la nourriture aux travailleurs occupant l’usine et qui s’adressera par des tracts en 6 langues à la population bruxelloise, faisant appel à sa solidarité. "C’est le moment de faire entendre la voix des travailleurs, c’est le moment de montrer votre solidarité active. Prenez des initiatives à la base. Rendez-vous en groupe ce week-end du 13 au 14 juin avec vos copains et votre famille saluer à l’usine Michelin, chaussée de Mons, 71, Leeuw-Saint-Pierre, les travailleurs qui occupent l’usine. Apportez-leur des vivres, des jeux, des boissons (non alcoolisées). Ecrivez aussi à vos organisations syndicales", (tract du comité de solidarité du 12 juin).

65

L’usine fut occupée en permanence par un groupe de 200 à 300 ouvriers. Une assemblée générale quotidienne rassemble de 600 à 700 ouvriers.

66

Dès le début de l’occupation, le comité ouvrier adresse des communiqués à la presse écrite et parlée. On peut relever parmi les dépêches de l’Agence Belga des textes envoyée par le comité ouvrier le 13 juin (revendications : réintégration des 6 ouvriers licenciés et convention pour un an), le 16 juin (même contenu) et le 18 juin (trois communiqués : le premier annonçant l’envoi de plusieurs centaines de signatures ; le second prêtant au patronnât l’intention de provoquer des incidents de caractère raciste ; le troisième annonçant "l’attaque rangée à la suite de laquelle il a été mis fin à l’occupation de l’usine").

67

Les organisations syndicales avaient pour leur part rendu public un communiqué rappelant les événements antérieurs à l’occupation et se bornant à constater "une situation confuse… dont on ne peut pas prévoir les conséquences". "Les organisations syndicales continuent à observer avec la plus grande attention et avec vigilance la suite des événements".

68

Pendant l’occupation, les travailleurs syndiqués de Michelin se sont adressés comme suit à leurs organisations :

69

"Lettre ouverte des travailleurs syndiqués de Michelin aux responsables de la C.S.C. et de la F.G.T.B."

"Nous, travailleurs syndiqués de la F.G.T.B. et de la C.S.C., nous sommes fiers d’occuper notre entreprise.

Nous sommes passés à cette action :

  • pour arracher au patronat notre droit à la liberté dans l’action revendicative ;

  • pour obtenir la réintégration de nos camarades licenciés ;

  • pour forcer nos organisations syndicales à reconnaître aux travailleurs le droit de décider librement en adultes, de l’action qui les concerne.

Depuis cinq mois, unis et décidés, nous tentons d’ouvrir le dialogue avec les permanents syndicaux.

Les questions que nous posons en vain depuis cinq mois, nous voulons les répéter ici solennellement et publiquement. Nous voulons qu’elles parviennent jusqu’à vous, qui êtes à la tête des organisations au sein desquelles nous militons ; nous voulons qu’elles parviennent à tous nos camarades travailleurs, car nous savons qu’ils se les posent aussi. Ces questions les voici :

  • vous paraît-il normal que certaines parties des organisations syndicales ne prennent pas, immédiatement et sans réserve, la défense des syndiqués (dont deux délégués) qui sont licenciés en raison de leur activité de militants syndicaux ?

  • vous paraît-il normal qu’aucune procédure connue des affiliés ne permette de remplacer des délégués qui ont perdu la confiance de ceux qu’ils représentent ?

  • Croyez-vous comme nous que les délégués doivent être les porte-parole des travailleurs, et pas seulement les représentants du syndicat dans l’entreprise ?

  • comment pouvez-vous tolérer que subsistent dans l’industrie chimique des clauses scandaleusement discriminatoires à l’égard de travailleurs étrangers, comme celle qui prévoit (elle date de 1947) qu’un travailleur non-belge ne peut être délégué s’il n’est pas depuis dix ans en Belgique ?

  • pourquoi enfin, si souvent, nos organisations syndicales nous donnent-elles l’impression de vouloir étouffer les poussées revendicatives de la base, alors qu’elles devraient, à notre avis au moins, les promouvoir ?

Nous attendons de vous des réponses à ces questions, des réponses claires et publiques. Nous vous demandons de faire en sorte qu’un véritable débat puisse enfin s’engager sur les problèmes qui sont pour nous essentiels. Ce débat doit s’ouvrir pour que la confiance renaisse chez les syndiqués. Nous vous demandons de vous souvenir que cette confiance est la condition de la puissance des organisations que vous dirigez, la condition de la force et du progrès des travailleurs, unis pour faire respecter leur dignité dans l’entreprise et dans les organisations où ils veulent militer.

Nous ne doutons pas que vous aurez à cœur de nous répondre. "

70

La façon dont les travailleurs ont vécu l’occupation et en ont perçu les facteurs et le déroulement peut être éclairée par une lecture de l’interview des ouvriers réalisée ultérieurement.

71

Nous reproduisons ci-après la relation des événements qui ont marqué les dernières heures de l’occupation telle qu’elle a été établie par les membres du comité ouvrier afin d’étayer les plaintes présentées par eux en justice.

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" Relation des événements du jeudi 18.6.70 à Michelin

1 heure du matin

Le portier appelle les six ouvriers licenciés les prévenant que le commandant de gendarmerie de Halle veut leur parler. Le commandant et son adjoint préviennent les six de la possibilité de bagarre vu que le patron a convoqué les quatre équipes pour le matin. Un accord intervient entre eux et les six : la B.S.R. sera présente en civil dans l’usine et prendra contact avec le comité avant de prendre une décision.

2 heures

Assemblée générale des occupants. Nous décidons de refuser toute provocation et de ne répondre à aucune. Les ouvriers redonnent leur entière confiance dans le comité qui, lui, fait un appel à la discipline et à l’unité.

6-8 heures

Les quatre équipes entrent normalement ; beaucoup se joignent à nous. Personne ne travaille ; nous discutons avec les copains les prévenant de ce que la direction veut faire affronter les ouvriers aux ouvriers.

9 heures

Tous les chefs convoquent les hommes del’entretien (V.D.) pour faire démarrer symboliquement une machine. Les deux premiers mécaniciens refusent, le troisième accepte. Il y a donc une machine qui tourne. Nous ne bougeons pas, refusant de répondre à cette provocation connaissant cette tactique utilisée depuis le début de l’occupation par le personnel de maîtrise.

9,30 heures

Après avoir fait un tour de reconnaissance dans l’usine, nous décisons de rester assis dans l’atelier principal (Confection). Notre seule action est de crier "Solidarité". Un chef charge un camion allemand de produit "Farell". Nous restons calmes et n’intervenons pas.

10 heures

Le patron, voyant que personne ne veut travailler, convoque tous les chefs de tous les ateliers au "Textile". Ils organisent un barrage de chariots et de carcasses entre les machines et nous. Trois ouvriers confectionneurs, derrière le barrage de chefs et de chariots, commencent à travailler, à ce moment, nous nous levons et restons devant eux. Les chefs alors poussent les chariots dans notre direction blessant deux ouvriers : (suivent les noms). Les témoins sont :(suivent les noms) (…) Nous ripostons à l’attaque des chefs en repoussant les chariots contre les chefs cités ci-dessus. Notre supériorité numérique est telle qu’après une petite demi-heure de bagarre rangée entre les chefs et nous, nous parvenons à regrouper les occupants, à faire un tour dans l’usine et constater qu’aucune machine ne tourne. Un accord intervient entre le commandant de gendarmerie et nous : une trêve est décidée : les chefs ne provoqueront plus à la bagarre et nous resterons assis jusqu’à l’arrivée du conciliateur social qui, promet-on, écoutera les deux parties. Nous nous asseyons en attendant les nouvelles.

10,30 heures

La direction appelle tous les hommes dans la cour de l’usine. Même les ouvriers solidaires de notre cause - et c’est la majorité- mais n’occupant pas avec nous l’entreprise, sortent pour écouter le directeur. Une fois sortis, ils s’aperçoivent que tous les chefs et les employés brandissent des pancartes et crient des slogans racistes, nationalistes et fascistes, comme : "Les étrangers à la porte"- "Nous voulons travailler" - "Viva Franco" - "Retournez chez vos colonels" - "Communistes assassins".

En voyant la réaction de l’immense majorité des ouvriers, la direction essaye une autre arme : elle dit que la direction française menace de fermer l’usine belge. A ce moment, les employés et les chefs qui ont peur de perdre une place durement acquise excitent les travailleurs contre les occupants. Les chefs forment un cercle autour des ouvriers et les provoquent contre les occupants.

11 heures

Le groupe des occupants se doutant de ce qui se passe dehors, sort et affronte le groupe des chefs, employés et quelques ouvriers (la majorité de ceux-ci voulant rester spectateurs).

Comble de la provocation : dans une usine française exploitant des ouvriers belges et 60% d’ouvriers immigrés, un drapeau belge flotte. Les occupants décident d’aller ensemble à la cantine, refusant ainsi ce que les autres voulaient : l’affrontement On promet aux occupants que le conciliateur social viendra à la cantine ; deux hommes de la BSR se joignent à eux.

11,30 heures

Les occupants, réunis à la cantine, font une assemblée générale de laquelle il ressort qu’ils sont fiers d’avoir respecté les mots d’ordre du comité et d’avoir gardé leur sang-froid.

12 heures

Au cours du repas, plusieurs camarades belges, au nom de leur service respectif, viennent même apporter leur soutien et dénoncent l’opération orchestrée par la direction et nous préviennent aussi qu’une attaque semble se préparer contre la cantine. Ils ont vu plusieurs employés et chefs revêtir un bleu de travail et quelques ouvriers al 1 er boire avec des chefs

13 heures

Nous sentons du gaz à la cantine. Cela ne peut pas être une fuite puisqu’il n’y a aucune conduite de gaz. Un homme de la B.S.R. va voir ce qui se passe.

13,30 heures

Alors que nous sommes à 300 hommes et femmes à la cantine, le contremaître (…) brise la vitre qui sépare la cantine de la pièce à côté ; les contremaîtres (…) et (…) lancent plusieurs cruches pleines de produits dans la cantine. Ces produits explosent dégageant un gaz suffocant et blessant ou asphyxiant plusieurs personnes. (…)

- un policier de la B.S.R. était présent près des blessés. Ces produits étaient de l’acide et des gaz.

Nous sortons tous de la cantine portant les hommes et les femmes asphyxiés. A ce moment, nous sommes attaqués par un groupe de chefs et par quelques ouvriers visiblement drogués. Parmi les chefs, nous reconnaissons : (suivent les noms) Les témoins de cette attaque sont :(suivent les noms)

14,30 heures

La cantine, désertée par nous, est assaillie par les chefs et quelques ouvriers. Ceux-ci jettent par les fenêtres tous les objets qui nous appartiennent :

- poste de télévision…

- Mandoline (2.250 frs)…

- Pick-up (4.000) + disques (16x250frs et 14x100)…

- Bague (1.500 frs)…

- Appareil photo (1.500)…

Les témoins sont les mêmes que pour l’attaque.

15 heures

La gendarmerie entre dans l’usine et fait écran entre les chefs et nous. Alors que nous n’avions jamais attaqué ni répondu aux provocations, c’est nous qui devons quitter l’entreprise obtenant de justesse de pouvoir nous changer et prendre nos affaires personnelles.

16 heures

Nous quittons l’usine la tête haute.

73

Le 24 juin 1970.

74

Le Comité ouvrier Michelin. "

75

Le même jour, les travailleurs expulsés (plus de 140) dénoncent dans un communiqué et après une assemblée publique, "la répression dont ils ont été victimes… la passivité complice des syndicats" et font appel aux journalistes pour que la vérité soit établie. Ils en appellent à la solidarité des travailleurs. Des témoignages de solidarité émanent d’autres comités d’ouvriers en grève au même moment (Caterpillar, Clabecq, Hoboken), de la Section C.G.S.P.-U.L.B. et de la section C.G.S.P.-R.Τ.B., du secteur Gazelco (gaz et électricité) de la F.G.T.B., de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne J.O.C, de la Jeune Garde Socialiste J.G.S. et des Partis communistes belge, italien et espagnol.

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Dans les jours qui suivent la fin de l’occupation, le comité ouvrier fait pression sur les permanents syndicaux afin d’obtenir leur soutien aux travailleurs licenciés.

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Le samedi 20 juin, dans l’après-midi, le comité ouvrier organise un meeting rassemblant plus de 800 personnes. Des délégations des mineurs du Limbourg et des ouvriers de Citroën, de Caterpillar, des Forges de Clabecq et de Cockerill Hoboken y assistent. En cinq langues, des travailleurs de Michelin y retracent les phases majeures de leur lutte.

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Le dimanche 21, l’assemblée générale des grévistes décide la reprise du travail le lundi par les ouvriers non licenciés.

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Quelque 70 travailleurs qui se présentent à l’usine le 22 sont renvoyés chez eux, dans l’attente d’une lettre qui leur parviendra ultérieurement. Le nombre total de licenciés sera de 50. Les syndicats s’efforcent d’en limiter le nombre. Les 6 premiers licenciements (dont celui des deux délégués des travailleurs étrangers) et 8 autres sont liés aux événements qui se sont produits pendant l’occupation. Les autres licenciements sont motivés officiellement par le refus des autres ouvriers de travailler désormais avec ces occupants. Ce sont effectivement là les motifs invoqués dans les lettres de préavis adressées par la direction. Les licenciements se sont étalés sur la semaine du 24 au 30 juin. C’est au cours de la même semaine que les permanents syndicaux signent la convention pour deux ans.

80

Le 29 juin 1970, le Comité ouvrier lance son dernier tract (n°10).

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" Tract numéro 10 du Comité ouvrier de Michelin

Camarades,

Vous n’avez pas pu être tous à notre coté dans la lutte. Nous ne vous en voulons pas, parce que nous savons comme c’est difficile de lutter unis, nous avons vu comme le patron s’est arrangé pour nous diviser.

Qu’est-ce que nous voulons ? Comme vous, ne pas laisser exploiter les travailleurs par les patrons et par les chefs dans des conditions inhumaines.

Nous n’étions pas d’accord pour une convention de deux ans. Maintenant, elle est signée. Mais vous devez savoir que dans cette convention, les clauses favorables pour tous ont été acquises grâce à notre force.

Vous devez savoir aussi que si la convention a été signée pour deux ans, contre votre volonté, c’est le résultat de la tricherie du patron et des permanents syndicaux, c’est le résultat de l’action criminelle des chefs à la cantine le jour de la fin de l’occupation.

Camarades,

Pour que cela ne puisse pas se reproduire,

pour que le racisme ne soit pas une loi dans notre usine,

pour que personne ne puisse briser l’unité de la classe ouvrière,

nous, membres du Comité ouvrier de Michelin - même si aujourd’hui nous sommes dehors - nous vous disons :

IL FAUT S’ORGANISER

LE COMITE OUVRIER N’EST PAS MORT

LA LUTTE CONTINUE.

Le comité ouvrier de Michelin

29/6/70.

Edit. resp. : F. Hambye - III, Bondge notenlaan - Leuven."

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II - LA GREVE DE MICHELIN ET LES AUTRES MOUVEMENTS SOCIAUX DU 1ER SEMESTRE 1970 - SIMILITUDES ET DISSIMILITUDES DE DEPART

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La grève de Michelin a trouvé son origine dans la prise de conscience par les travailleurs de l’entreprise du caractère pénible de leur condition ressentie à partir d’un certain moment comme intolérable. Il n’est guère possible de déterminer si les conditions sont particulièrement dures dans l’entreprise, les données objectives sur la vie interne des entreprises continuant à faire généralement défaut. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit là de la toile de fonds des événements qui ont été relatés ci-avant et qu’on peut y voir également une raison de la différence de climat entre Michelin et d’autres entreprises qui connurent à la même époque des situations de type comparable. La condition ouvrière y fut considérée comme très pénible - et artificiellement pénible en ce que les travailleurs de l’usine en attribuaient la responsabilité à la mauvaise volonté patronale ou à la dureté des chefs. Dans les mines limbourgeoises et aux forges de Clabecq, le caractère pénible du travail est considéré comme inévitable, comme une contrainte de la nature (mines) ou de la technique (hauts fourneaux). Par contre, ce furent les mêmes sentiments de révolte contre une condition considérée comme artificiellement imposée qu’on retrouvera par exemple chez Nestor Martin et chez Citroën. Mais dans ces deux cas, qui présentent beaucoup d’analogies de départ avec celui de Michelin, on sait que la Centrale syndicale des métallurgistes a rapidement repris le contrôle du mouvement. Chez Nestor Martin, la modification du système de points servant au calcul des salaires sera combattue par le syndicat des métallurgistes sous le thème : "Pas de modification des points sans modification de salaires". Il en est de même chez Citroën où les problèmes de cadences devront faire l’objet des travaux d’une commission.

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Chez Michelin, la prise de conscience qu’on peut situer à l’origine du mouvement s’est opérée dans un groupe de travailleurs éloignés des réseaux des organisations classiques de travailleurs. Non seulement, les syndicats sont relativement peu implantés dans l’entreprise, mais ils le sont encore beaucoup moins - tout au moins en apparence - chez la masse des manœuvres, en majorité étrangers (tous les délégués sont belges et en outre brigadiers ou ouvriers qualifiés). Les travailleurs qui ont pris l’initiative du mouvement étaient en majorité (mais pas uniquement) étrangers ; leur attitude demeurait plutôt favorable aux syndicats dont ils espéraient qu’ils reprendraient les choses en mains dès qu’ils auraient été "éclairés" sur la situation réelle. Ces travailleurs découvriront alors progressivement le degré et les formes d’institutionnalisation du syndicalisme belge, par exemple à travers la durée de validité des conventions ou la durée du mandat des délégués.

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Il y a de ce point de vue similitude avec les événements du Limbourg et de Clabecq. Mais le-mouvement observé chez Michelin possède son originalité propre : la "commission ouvrière des pneumatiques Michelin" n’a pas accepté de se dissoudre face à ce qui était perçu comme un "blocage" du syndicat ; de plus, elle n’a pas fait appel à des éléments étrangers à l’entreprise (étudiants, militants gauchistes, …) ni accepté leur présence dans l’usine. Sur ce dernier point, la différence est et restera jusqu’au bout radicale. Aucun étudiant, aucune personne étrangère à l’entreprise n’assistera aux réunions du comité. Ils seront même refoulés des assemblées ouvrières pendant les grèves. Ils ne prendront aucune part active ni à la préparation ni au déroulement des événements.

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Si, au départ, la situation est semblable à celle de Nestor Martin et de Citroën, elle changera rapidement du fait des positions syndicales. Dans ces deux entreprises, le syndicat d’une manière ou de l’autre reprendra le contrôle du mouvement. L’embryon d’organisation ouvrière autonome qui y était né n’y résistera pas. A Michelin, par contre, un des dirigeants du comité ouvrier pourra dire en juin 1970, lors du "meeting de solidarité" : "Nous remercions X… et Y… (les permanents syndicaux responsables de Michelin) qui par leur passivité nous ont permis de nous organiser".

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Une tentative ou à tout le moins une possibilité de reprise en mains par le syndicat paraîtra s’esquisser après les premiers incidents (novembre 1969) lors de la proposition de désignation de deux délégués syndicaux surnuméraires et représentant les travailleurs étrangers. Le statut de ces deux délégués demeura ambigu. Surnuméraires, puisque la délégation est complète, ils sont convoqués régulièrement par les syndicats. Mais, après un premier acquiescement, la direction ne les a tolérés que provisoirement. Au moment des véritables négociations, elle a refusé leur présence, en vertu d’une clause de la convention paritaire de la chimie datant de 1947 et prévoyant que les travailleurs étrangers ne peuvent être délégués qu’après 10 ans de séjour en Belgique, ce qui n’était le cas d’aucun des deux travailleurs désignés. On sait aussi qu’ils furent licenciés en juin sans indemnité particulière.

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De leur côté, ces deux délégués n’acceptèrent leur désignation qu’après consultation de leurs camarades de travail. En outre, aux séances syndicales, ils se firent généralement accompagner par une délégation du comité ouvrier.

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Ce dernier a connu une vie propre tout au long de la période de neuf mois examinés ici. Sa composition certes demeura assez floue : au noyau initial de travailleurs en grande majorité étrangers vont s’adjoindre lors de la grève de février plusieurs Belges ; le comité aura le souci de renforcer sa représentativité en intégrant des représentants de toutes les équipes et de la majorité des ateliers. Les membres (dont le degré de participation varie selon les cas) tiendront des réunions hebdomadaires, créeront un réseau d’informateurs et de correspondants calqué sur la structure de l’entreprise. Cette structure de fait aura pour effet d’accélérer la circulation de l’information au sein de l’entreprise et contrôlera, semble-t-il, la modification du climat social au lendemain de la grève de février.

91

Il demeure malaisé de déterminer avec précision si ce quadrillage ouvrier de l’entreprise atteint tous les travailleurs, belges y compris. Mais il paraît assuré qu’il atteint la très grande majorité des travailleurs étrangers. Cette caractéristique - la présence massive de travailleurs étrangers dans l’entreprise et leur présence également massive dans le comité lors des différentes actions - va nécessairement colorer le déroulement des événements. La solidarité nationale va renforcer la solidarité de classe. Ainsi a été dévoilé un phénomène apparemment ignoré ou du moins rarement pris en considération par l’opinion publique et par les directions patronales et syndicales : la formation de véritables communautés de classe dans les différents groupes nationaux de travailleurs étrangers. Ces communautés longtemps axées sur l’aide aux militants ouvriers demeurés en Espagne, en Grèce, au Portugal, etc… découvrent progressivement la réalité de la lutte ouvrière en Belgique ; alors que pendant longtemps elles se sont bornées à suivre les mouvements déclenchés par les travailleurs de nationalité belge, à Michelin comme à Citroën et dans le Limbourg, elles ont au contraire fait preuve d’initiative.

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Un nouveau facteur est ainsi apparu. Il est trop tôt pour estimer la durée de ses effets ou même de ses manifestations. Il est assez intéressant à cet égard de noter qu’à Clabecq où de nombreux travailleurs italiens sont employés, les travailleurs étrangers n’ont pas du tout joué le même rôle ; il est de même pour les charbonnages wallons en général. Il est vrai que dans ces cas il s’agit de vagues d’immigration beaucoup plus ancienne.

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On sait par ailleurs qu’à Citroën, le type d’intervention (qui fut taxé de xénophobie) du bourgmestre et de la gendarmerie-suscita des réactions dans l’opinion ; à Michelin, les incidents prirent une autre ampleur et un caractère nouveau. Ils se sont située à la fin de la semaine d’occupation et - fait caractéristique-à un moment où des négociations paritaires officieuses étaient engagées pour trouver une solution au conflit.

III - LES FORCES EN PRESENCE

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Le conclit Michelin a été caractérisé par le nombre relativement élevé de forces en présence. Tout d’abord le comité ouvrier (plus ou moins nombreux suivant les moments) et derrière lui en quelque sorte la majorité des travailleurs (étrangers, en tout cas) de l’entreprise, mais sans coïncidence exacte : le comité ouvrier s’efforce d’être à la fois interprète fidèle mais aussi inspirateur adroit et activiste. Le personnel de l’entreprise ne compte pas seulement ceux qui suivent de près le comité ouvrier. Il y a aussi les indifférents et ceux qui sont plus proches des délégués syndicaux officiels.

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Ces délégués syndicaux officiels (leur nombre est de l’ordre de 20 à 30 à Michelin en y incluant les suppléants, les membres du comité de sécurité et d’hygiène, …) ne jouent en apparence qu’un rôle limité dans le déroulement du conflit ; ils s’effacent le plus souvent derrière l’organisation officielle du syndicat, en l’occurence deux ou trois permanents. Il est néanmoins évident que tout d’abord ils informent régulièrement les syndicats et interviennent ainsi dans la formation d’une opinion à ce niveau. Les deux permanents directement responsables de l’entreprise ne sont pas eux seuls tout le syndicat. Ce sont à certains moments d’autres permanents situés à d’autres niveaux de l’organisation syndicale qui interviennent, de même d’ailleurs que le comité exécutif des sections professionnelles syndicales.

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Du côté de la direction patronale et de la structure hiérarchique de l’entreprise, la situation est également complexe. Interviennent à des niveaux différents : les brigadiers et contremaîtres ; le chef du personnel et les différents chefs de service ; le chef de l’entreprise enfin (dont la liberté d’action apparaît comme assez limitée par la direction mère à Clermont-Ferrand). Il s’agit, ne l’oublions pas, d’un trust mondial [2][2] Le groupe Michelin a fait l’objet d’une description... réputé pour sen intransigeance vis-à-vis de l’action ouvrière.

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Sauf à certains moments, il ne semble pas que la fédération patronale de la chimie ait joué un grand rôle. Les formes d’extériorisation de ce rôle ne sont guère comparables à ce qui peut être constaté, dans d’autres cas, à propos des autres fédérations patronales en Belgique.

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De même, les conciliateurs sociaux du Ministère de l’Emploi et du Travail ne sont intervenus qu’assez tard dans le déroulement du conflit et n’ont guère joué un rôle moteur perceptible de l’extérieur.

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On sait enfin que la gendarmerie a expulsé les occupants, non pas â l’intervention du bourgmestre ou du ministre de l’Intérieur, mais en application de la loi, pour rétablir l’ordre et faire cesser les bagarres.

100

On voit ainsi toute la complexité de la réalité et des interactions des parties intervenantes. Aussi une explication linéaire - du type : "opposition d’un groupe de meneurs faisant gratuitement de l’agitation à une direction brutale et à un syndicat bureaucratique"- ne suffit-elle pas à rendre compte de la complexité de la réalité observée. Au contraire, plusieurs partenaires antagonistes sont en présence, s’efforcent d’imposer leur présence sur le "terrain" de l’entreprise, connaissent chacun leurs limites, leurs contraintes, leurs traditions, leurs objectifs.

101

Dans cet ensemble de partenaires antagonistes, le comité ouvrier joue manifestement le rôle d’"animâteur" ; c’est lui qui à travers ses initiatives va s’efforcer d’abord d’amener les travailleurs à l’action, et le déclenchement de la grève de février prouvera sa réussite à ce stade. Si la grève n’apporte pas d’avantages pécuniaires aux ouvriers, elle transforme en tout cas l’atmosphère de l’entreprise : les relations hiérarchiques sont perçues comme plus humaines, les cadences ne sont plus accélérées, certaines mesures d’hygiène sont prises.

102

La préparation du renouvellement de la convention (qui venait à échéance fin mai 1970) donne l’impression d’une certaine normalisation. Ne reconnaissant pas formellement le comité ouvrier, les syndicats dialoguent néanmoins avec lui : le cahier de revendications déposé reprend très largement les revendications ouvrières de février mais omet les revendications relatives à la sécurité et aux conditions de travail. C’est sur la question de la durée de la convention que le conflit va éclater.

IV - REMARQUES FINALES

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Il n’est guère possible d’avancer dès maintenant une interprétation globale et définitive du phénomène décrit ici. Tout au plus peut-on énumérer quelques orientations pour une recherche ultérieure plus approfondie.

104

La réflexion pourrait ainsi porter sur divers thèmes :

  • le mouvement de progression, ou d’"escalade", des revendications ouvrières. On peut au moins, semble-t-il formuler l’hypothèse d’un passage d’un type de revendications fortement centré sur les problèmes de rémunérations à un nouveau type de revendications portant davantage sur les conditions de travail (hygiène, sécurité, rythme de travail) ainsi que sur les relations humaines dans l’entreprise. Le déroulement de la grève indique d’ailleurs une sensibilisation de certains ouvriers à d’autres problèmes encore, liés à la structure hiérarchique des entreprises, au caractère pénible du travail en usine, au manque de perspectives individuelles valorisantes. Certains textes publiés dans le journal du comité ouvrier que nous joignons au présent Courrier à titre documentaire sont révélateurs de la perception et de la représentation par certains ouvriers de ces problèmes.

  • la faculté d’adaptation des structures institutionnelles de la paix sociale en Belgique et leur caractère suffisamment fonctionnel.

  • l’intervention et le rôle, dans des mouvements sociaux d’un type nouveau, d’éléments extérieurs aux entreprises. La réflexion ne peut ici être valable à partir d’un seul cas comme celui de Michelin, mais devrait porter sur un ensemble de cas plus ou moins concomitants

  • la faculté d’adaptation des organisations syndicales, qui voient peser une certaine menace sur leur monopole de représentativité du monde ouvrier organisé. L’adaptation est possible dans des directions différentes : exigences plus sévères de discipline interne ou radicalisation du mouvement revendicatif…

  • le caractère plus ou moins conjoncturel ou plus ou moins passager voire accidentel, des phénomènes observés dans le courant du premier semestre de 1970. Certains observateurs prévoient le retour d’une certaine instabilité des relations sociales (qui pourrait à son tour affecter d’un certain coefficient d’incertitude les relations à un autre niveau - politique, par exemple -) ; d’autres au contraire considèrent que les mouvements récents n’ont été rendus possibles que par une accumulation et une convergence de facteurs hétérogènes. Le problème du rôle actif de militante ouvriers étrangers, en particulier, pourrait se poser en termes de durée (à preuve, la différence de comportement de vagues d’immigration plus anciennes).

105

La réflexion devrait sans doute encore porter sur d’autres thèmes. Le cas Michelin est de ce point de vue évocateur, étant donné l’acuité des situations et des affrontements qu’on a pu y observer, ainsi que la complexité des interactions des forces qui y étaient en présence. Il ne fait pas de doute que certains éléments qui ont pu y être observés ont pu ou pourront l’être ailleurs - à un certain degré et dans une certaine combinaison.


Annexe

JOURNAL DU COMITÉ OUVRIER

"Les récriminations contre des mesures barbares peuvent être efficaces un moment, tant que les auditeurs croient que de telles mesures ne sont pas possibles chez eux. Certains pays ont la possibilité de maintenir leurs rapports de propriété par des procédés d’apparence moins violente. La démocratie leur rend encore les services pour lesquels d’autres pays doivent employer la violence, c’est-à-dire qu’elle garantit la propriété des moyens de production. Le monopole des usines, des mines, de la propriété foncière crée partout des conditions barbares ; mais elles ne sont pas partout visibles de la même manière.

La barbarie devient visible dès que ce monopole ne peut plus être protégé que par la violence ouverte".

Bertolt Brecht.

L’occupation de l’usine Michelin à Leeuw Saint Pierre, du 12 au 18 juin 1970, par des ouvriers qui refusaient une convention de deux ans, représente un pas qualitatif important dans les luttes sociales en Belgique.

Une entreprise rentable, non menacée de fermeture, est passée pendant une semaine dans les mains des ouvriers. L’intervention de la gendarmerie et une répression impitoyable – environ cinquante licenciements – ne changent rien à ce fait fondamental.

Pour comprendre ce qui s’est passé, nous avons décidé de rendre public les discussions que nous avons eues entre travailleurs. Ces discussions ont été enregistrées les 30 juin et 1er juillet 1970, et retranscrites intégralement. Deux travailleurs belges, un grec et quatre espagnols expliquent l’histoire de Michelin depuis septembre 69. Pour des raisons évidentes, les noms des camarades du Comité Ouvrier de Michelin qui participaient à cette discussion ont été modifiés.

Le Comité Ouvrier de Michelin.

POINTS DE REPERES TECHNIQUES

106

L’usine de pneumatiques Michelin, 71 chaussée de Mons à Leeuw Saint Pierre, emploie environ 1.300 ouvriers.

107

Pour la plupart (un millier), ils travaillent en trois équipes (ou "pauses") : de 6 à 14 heures, de 14 à 22 heures, de 22 à 6 heures avec changement toutes les semaines. Une centaine d’ouvriers travaillent en deux équipes : 6 - 14 et 14 - 22. Les employés et quelques ouvriers travaillent de 8 à 17 heures (environ 140). Au total, 42,40 h. de travail par semaine.

108

Le salaire moyen d’un ouvrier se situe entre 60 et 75 fr. l’heure, compte tenu des primes à la production et des primes d’équipe ; soit, net, entre 8.000 et 10.000 fr. belges par mois. Pratiquement tous les ouvriers ont une qualification acquise à l’intérieur de l’entreprise au cours d’un stage qui, selon les besoins de la production, dure de deux jours à trois mois. Il s’agit d’une "qualification" valable uniquement pour Michelin. Hors de l’entreprise, l’ouvrier ainsi formé est toujours un manœuvre.

109

Si on considère l’ensemble du personnel de Michelin (employés compris), les travailleurs étrangers représentent environ 70 pourcent de ce total. Mais cette proportion, dans certains ateliers, monte aisément jusqu’à 80 pourcent et plus, les étrangers étant confinés dans les fonctions d’exécution. Les Espagnols sont les plus nombreux : environ 70 pourcent du total des travailleurs étrangers. Viennent ensuite, dans l’ordre, les Grecs et les Italiens puis, en plus petit nombre, les Portugais et les Marocains.

110

D’une façon schématique, le circuit de la production est le suivant : les matières premières sont mélangées dans les ateliers désignés sous le nom de "noir", "boutill" et "Z" jusqu’à obtention de la gomme. La gomme, mélangée de nylon ou de fil métallique, est coupée à la "préparation" dans l’épaisseur et la largeur requises selon les types de pneus à produire. Ce travail est fait par des machines coupeuses et boudineuses.

111

Les "clarks" (chariots électriques) transportent la matière préparée à la "confection" où sont faits, soit les pneus avec fibre de nylon (section textile), soit les pneus avec fil métallique (sections X, XAS et ZX). Après vérification, les pneus passent dans les presses de la section cuisson, où ils reçoivent leur forme définitive, et leur dessin. Une dernière vérification est faite dans les ateliers dits "TV", avant que les pneus passent au magasin des produits finis.

112

On trouve aussi dans l’entreprise : un laboratoire ; le "farrell" et "qualandre 800", où on réalise les mélanges bruts, respectivement de gomme plus nylon ou gomme plus fil métallique, qui servent aussi à l’exportation vers d’autres usines Michelin ; la section Y où sont fabriquées les chambres à air pour vélos, motos, autos et poids lourds et enfin l’atelier VD où sont rassemblés les 200 ouvriers environ qui constituent l’équipe d’entretien.

113

L’entreprise est affiliée à la Fédération des Industries Chimiques de Belgique (FECHI-MIE), elle-même membre de la Fédération des Industries Belges (F.I.B.).

114

Les travailleurs syndiqués sont affiliés, pour la Confédération des Syndicats Chrétiens (C.S.C.), à la centrale Chrétienne de la Chimie ; pour la Fédération Générale du Travail de Belgique (F.G.T.B.), au secteur chimie de la Centrale Générale. Les permanents syndicaux (région bruxelloise) responsables de Michelin sont CLAES pour la C.S.C. et MOSSELMANS pour la F.G.T.B.

115

Avant février 1970, l’entreprise comptait environ 300 syndiqués, avec une proportion de 7 à 1 en faveur de la F.G.T.B.

116

Après la grève de février, le nombre de syndiqués a plus que doublé, sans que la proportion se modifie.

117

Les responsables syndicaux à l’intérieur de l’entreprise sont : les membres de la délégation syndicale, du conseil d’entreprise et du Comité de Sécurité et Hygiène. En tout, avec les suppléants, une trentaine de personnes.

118

Le Conseil d’entreprise doit exister dans toute entreprise de plus de 150 travailleurs. Il réunit périodiquement les représentants du patron et des travailleurs pour discuter les "grandes orientations économiques et sociales". Les élections ont lieu tous les 4 ans sur des listes présentées par le syndicat (si le nombre des candidats dépasse celui des mandats à pourvoir, le syndicat organise normalement un vote à l’intérieur des syndiqués). Les élus sont protégés contre le licenciement pendant la durée de leur mandat.

119

Le Comité de Sécurité et d’Hygiène doit exister dans toute entreprise de plus de 50 travailleurs. Il s’occupe surtout des conditions de travail. Le mode d’élection et la protection sont les mêmes que pour le Conseil d’Entreprise.

120

Enfin, la Délégation Syndicale, l’institution la plus importante, est la forme la plus ancienne de délégation d’entreprise en Belgique. En même temps, elle représente le syndicat dans l’usine (face au patron et auprès des travailleurs) et les travailleurs auprès du syndicat. La façon dont ses membres sont élus (ou nommés !) varie d’un secteur d’industrie à l’autre. On peut dire qu’à Michelin en tout cas, pratiquement, les membres de la délégation syndicale dépendent entièrement des permanents syndicaux extérieurs à l’entreprise.

121

Les rapports des délégués syndicaux avec les patrons sont réglés par une convention collective au niveau du secteur. Dans le cas de Michelin, cette convention – du secteur chimie – date de 1947.

122

Enfin, à Michelin toujours, les rapports entre patrons et travailleurs sont organisés par une convention collective propre à l’entreprise et renouvelable tous les deux ans. La dernière était entrée en vigueur le 1 er juin 1968 et venait donc à expiration le 31 mai 1970.

QUELQUES POINTS DE REPERES CHRONOLOGIQUES

Dernier trimestre 1969

123

Un groupe de travailleurs lance un tract signé : "Commission ouvrière des pneumatiques Michelin S.A."

124

Fondamentalement, c’est le rythme de travail qui est mis en cause.

125

Un groupe de militants se forme.

126

Deux Espagnols sont nommés délégués syndicaux des travailleurs étrangers, l’un par la C.S.C., l’autre par la F.G.T.B.

Février 1970

127

La grève éclate. Motifs principaux : le rythme de travail et les relations humaines dans l’entreprise.

128

Les quinze jours de grève permettent au Comité de Grève de s’organiser. Les différentes nationalités de l’entreprise, les différents ateliers et les différentes "pauses" y sont représentés. Il lance, pendant ces quinze jours, 12 tracts en 4 langues.

129

Un cahier de revendications, qui passe en revue les conditions de travail dans chaque atelier, sort de cette période de grève.

130

Tous les ouvriers le recevront et ils pourront ainsi, dans la suite, réagir concrètement aux méthodes d’exploitation qu’il dénonce.

De février à fin 1970

131

Le Comité de grève se transforme en Comité Ouvrier. La campagne de syndicalisation qu’il mène fait passer en quelques semaines le nombre de syndiqués dans l’entreprise de 300 à 700. Pendant quatre mois, le Comité Ouvrier se réunit au moins une fois par semaine. Il continue à informer les travailleurs, par tract et oralement.

132

Le cahier de revendications à présenter pour le renouvellement de la convention collective (fin mai) est étudié. Tel qu’il sera finalement présenté par les syndicats, le cahier de revendications reprendra la presque totalité des points soulevés par le Comité Ouvrier. Mais les travailleurs ne veulent pas d’une convention qui les lie pour deux ans. Au cours des négociations avec les syndicats pour le renouvellement de la convention, les patrons ne cèdent pas sur la durée de la convention, mais proposent aux permanents, en échange, la prime syndicale.

Fin mai - Juin 1970

133

Les permanents syndicaux organisent un referendum pour tenter de faire avaliser cette manœuvre, qui leur convient.

134

65 pourcent au moins des travailleurs se prononcent contre – au moins, car le dernier atelier (200 travailleurs environ) n’a pas pu voter. Les délégués syndicaux ont interrompu la consultation, certains qu’ils étaient que ce dernier atelier se prononcerait aussi massivement, contre la convention de deux ans.

135

Le principe d’une convention de deux ans est donc rejeté.

136

Deux semaines plus tard, les permanents syndicaux déclarent que le patron ne veut rien savoir, et ils organisent un nouveau referendum. La question est : "Etes-vous pour ou contre la grève ?" Il est clair que si les travailleurs se prononcent contre la grève, les permanents syndicaux signeront la nouvelle convention pour deux ans.

137

Le Comité s’oppose à cette manipulation, qui met les travailleurs devant une consultation piégée, organisée en outre avec l’aide des chefs d’atelier.

Le vendredi 12 juin, à 4 heures du matin

138

L’Usine est occupée. De deux cents à trois cents ouvriers occuperont en permanence tandis que, équipe après équipe, les non-occupants se présentent à leur pause, mais ne travaillent pas. La production est complètement arrêtée. Plus de six cents travailleurs assistent chaque jour aux assemblées organisées dans l’entreprise par le Comité Ouvrier.

Jeudi 18 juin

139

Voyant leurs provocations rester sans résultat, les contremaîtres et les brigadiers, organisés par le patron, parviennent à ouvrir le gaz et à jeter des acides dans la cantine où les grévistes sont réunis. Drapeau belge en tête, ils attaquent les travailleurs qui ont été contraints par les gaz à quitter la cantine. Le prétexte est ainsi donné à l’intervention de la gendarmerie. En dépit de leur supériorité numérique, les grévistes ont réussi à éviter le piège : le combat rangé auquel on voulait les provoquer. Pourtant, c’est contre eux que la gendarmerie se dirige, et c’est eux qu’elle expulse pour rétablir l’ordre.

Fin juin

140

Plus de cinquante licenciements. Parmi les licenciés, les deux délégués des travailleurs étrangers. Passivité totale de la part des syndicats, dont les permanents se hâtent de signer la convention collective pour une durée de deux ans.

ENKELE PUNTEN UIT HET VERLEDEN

Laatste kwartaal 1969

141

Een groep arbeiders geeft een tracht uit ; getekend « Arbeiders-Commissie van Michelin » het voortdurend opvoeren van het werkrythme wordt te eerde gebracht.

142

Een groep geïnteresseerden begint zich te vormen. Twee Spanjaarden worden syndicale afgevaardigden van de gastarbeiders benoemd, één door het A.C.V., de andere door het A.B.V.V.

Februari 1970

143

De staking breekt uit. Opnieuw het werkrythme en de slechte verstandhouding tussen de arbeiders en de cheffen zijn er de oorzaak van. Er is reeds sprake van enkel een conventie te tekenen voor één jaar. Gedurende de staking die 15 dagen duurt vormt zich het stakingscomite. Elke nationaliteit, elke werkplaats en ook elke ploeg is vertegenwoordigd. Een eisenprogramma, waarin de werkvoorwaarden van elke werkplaats voorkomen, wordt uitgegeven. Elke arbeider ontvangt het en kan zieh een gedacht vormen van de uitlatingsmethoden in de werkvoorwaarden die hij ondergaat.

Syndicalisatie campagne

144

Mede door de belofte van de syndicale leiders van enkel een conventie van één jaar te ondertekenen, wordt het aantal gesyndiceerde arbeiders verdubbeld van 350 tot 700.

Van februari tot einde mei 1970

145

Het stakingscomite wordt het arbeiderscomité ; gedurende 4 maanden vergaderen ze minstens één maal in de week, en informeren ondertussen de arbeiders met verscheidene tracts en toespraken in de fabriek, iedereen wordt op de hoogte gebracht van hun werk en hun plannen. Het eisenprogramma voor te stellen bij de hernieuwing van de conventie einde mei wordt bestudeerd. Wanneer dit programma eindelijk wordt voorgelegd aan de patroon, zijn bijna alle punten opgesteld door het arbeiderscomite.

Einde mei - juni 1970

146

De syndicaten willen de arbeiders zand in de ogen strooien, met een truc voor de duur van de conventie. De arbeiders willen één jaar; de patroon twéé jaar, tegen de syndicale premie. De syndicaten organiseren een refrendum om hun vals maneuvre recht te zetten. De arbeiders spreken zich uit met 65 % tegen de conventie van twéé jaar. Deze stemming wordt niet volledig beeindigd, 200 arbeiders kregen geen kans om te stemmen. Twéé weken later, verklaren de syndicale leiders dat de patroon geen andere conventie wil dan voor twee jaar. De syndicaten organiseren een nieuw referendum. Het arbeiderscomite weigert hieraan deel te nemen, daar de arbeiders hiermede in een valstrik gelokt worden, en ook daar deze stemming georganiseerd werd door de dienst oversten. Op de stembrief luide de vraag : « Bent u voor of tegen de staking, indien u tegen de staking bent ondertekenen we de conventie van twee jaar ».

Vrijdag 12 juni 1970

147

De fabriek is bezet ; van 200 tot 300 arbeiders maken deel uit van de bezetters, terwijl meer dan 600 anderen solidair zijn door niet te werken en de vergaderingen georganiseerde door het arbeiderscomité in de fabriek bij te wonen.

148

De fabriek ligt volledig stil gedurende 6 dagen.

Donderdag 18 juni 1970

149

Ziende dat al hun uitdagingen zonder resultaten blijven, organiseert de patroon met de hulp van de dienstoversten en de brigadiers een complot, dat begint met het openen van de gaz en het werpen van bussen formel en asiet in de cantine waar de bezetters zich verenigd hadden.

150

Met de belgische vlag aan het oofd, vallen ze de bezetters aan, die door de gazen verplicht waren de cantine te verlaten. Deze aanval geeft aanleiding tot het binnenkomen van de gendarmen, die zich onmiddellijk tegen de bezetters keren en hen de fabriek uitdrijven.

Einde juni 1970

151

Meer dan 50 afdankingen, ondanks ook de afdanking van de twee afgevaardigden. Totale onverschilligheid van de syndicaten waarvan de leiders, reeds enkele uren na de uitdrijving van de bezetters, de conventie van twee jaar ondertekenen.

152

vervolg blz. 24.

LOS SUCESOS MAS IMPORTANTES DE LA LUCHA EN LA MICHELIN

Ultimo trimestre de 1969

153

Un grupo de trabajadores lanza une octavilla firmada por « La comision obrera de la fabrica Michelin ». En ella se denuncia el excesivo rítmo de trabajo.

154

Se empieza a formar un nucleo de obreros militantes. Dos españoles son nombrados delegados sindicales de los trabajadores extranjeros.

Febrero 1970

155

Primera huelga. Se critican una vez mas el rítmo de trabajo y el trato inhumano de los trabajadores dentro de la empresa. Los 15 dias de huelga permitiran que el Comité de Huelga pueda organizarse. Lanzara 12 octavillas en 4 lenguas durante los 15 dias de huelga. Las diferentes nacionalidades de los trabajadores de la empresa, los diferentes talleres y los distintos equipos estarán representados.

156

Un cuaderno de revindicaciones que pasa revista a las condiciones de trabajo de cada taller aparece tambien durante esta huelga. Todos los trabajadores lo reciben y asi podran oponerse a los metodos de explotación y a las condiciones de trabajo que ese cuaderno denuncia.

157

Campaña de sindicalización. En pocas semanas se pasa de 300 a 700 sindicados dentro de la empresa.

De febrero a finales de mayo 1970

158

El Comité de huelga se transforma en Comité Obrero. Durante cuatro meses ese comité se reunira por lo menos una vez por semana y continuara informando a los obreros con octavillas y de palabra dentro de la fábrica. Estudian el cuaderno de revindicaciones que será presentado para la renovación del convenio colectivo al final del mes de mayo. Tal y como fue presentado por el sindicato ese cuaderno de revindicaciones recogera casi todos los puntos presentados por el Comité Obrero.

Finales del mes de mayo y junio de 1970

159

Los permanentes sindicales intentan una maniobra. Quieren obtener la prima sindical cediendo al patron un convenio de dos años, cuando los trabajadores no quieren que sea firmado por mas de un año. Los permanentes sindicales organizan una votacion para que se acepte esta maniobra. Los obreros se oponen votando a mas de 65 % contra. Esto sin contar con que los permanentes pararon la votacion antes de que terminase al constatar su fracaso.

160

Dos semanas mas tarde esos mismos permanentes sindicales intentan organizar una nueva votación con el pretexto de que el patrono no quiere escucharles.

161

El Comité obrero se opone a esta manipulacion que pone los trabajadores ante una trampa. No solo la votación estaba organizada sin asamblea sino que ademas intentaron realizarla contando con la ayuda de los jefes de taller.

162

Por otra parte la pregunta hecha a los obreros era una nueva trampa. Se les preguntaba si querian o no una huelga.

163

Si la respuesta era negativa firmaban inmediatamente el convenio por dos años contra el que los obreros ya se habian manifestado.

Viernes 12 de juno a las 4 de la mañana

164

Ocupación de la fábrica. Entre 200 y 300 trabajadores ocuparan dia y noche la fabrica. Los otros obreros se quedaran sin trabajar junto a las maquinas y asistiran a las asambleas organizadas dentro de la empresa por el Comite Obrero.

165

La fabrica estará totalmente parada hasta la llegada de la gendarmeria.

Jueves 18 de junio

166

Viendo que con sus intentos de hacer funcionar la fabrica no sonsigue mas que ridiculizarse el patrono reune a los jefes de taller. Estos meterán gas y acidos en la cantina donde los obreros estan reunidos. Con una bandera belga a la cabeza atacaran a los huelguistas obligados a salir de la cantina por el gas. Asi consiguio el patron crear un pretexto a la intervencion de la gendarmeria que entró en ese momento para axpulsar a los huelguistas.

Finales de junio 1970

167

Mas de 50 licenciados. Entre ellos los dos delegados de los trabajadores extranjeros. Pasividad total por parte de los sindicatos. Los permanentes se apresuran a firmar el convenio por dos años.

168

continuacion pag. 26.

QUALCHE PUNTO DI RIFERIMENTO CRONOLOGICO

L’occupazione della fabbrica MICHELIN a Leeuw Saint Pierre, dal 12 al 18 giugno 1970, dagli operai che rifiutavano una convenzione di due anni, rappresenta un passo qualitativo importante nelle lotte sociali in Belgio.

Un’impresa redditizia, non minacciata da chiusura è passata durante una settimana in mano gli operi. L’intervento della gendarmeria e una repressione spietata – circa cinquanta licenziamenti – non cambiano niente a questo fatto fondamentale.

Per capire quel che è avvenuto, abbiamo deciso di rendere pubbliche le discussioni che abbiamo avute tra lavoratori.

Queste discussioni sono state registrate il 30 giugno e 1 luglio 1970 e interamente ritrascritte. Due lavoratori belgi, un greco e quattro spagnoli spiegono la storia di Michelin dal settembre 1969.

Per ragioni evidenti, i nomi dei compagni del Comitato Operaio di Michelin che partecipavono a questa discussione sono stati modificati.

Il Comitato Operaio di Michelin.

Ultimo trimestre 1969

169

Un gruppo di lavoratori tira un manifesto firmato : « Commissione operaia dei - pneumatici Michelin S.A. ».

170

Fondamentalmente è il ritmo di lavoro che viene messo in causa. Un gruppo di militanti si forma. Due spagnoli sono nominati delegati sindacali dei lavoratori stranieri, l’uno dalla C.S.C., l’altro dalla F.G.T.B.

Febbraio 1970

171

Scoppia lo sciopero. Motivi principali : il ritmo del lavoro e le relazioni umane nell’impresa. I quindici giorni di sciopero permettono al Comitato di Sciopero di organizzarsi. Le differenti nazionalità dell’impresa, le diverse officine e il diverso « turni » vi sono rappresentati. Il Comitato pubblica, durante questi 15 giorni, 12 manifesti in quattro lingue. Un quaderno di rivendicazioni, che passa in rassegna le condizioni di lavoro in ogni officina viene pubblicato. Tutti i lavoratori lo ricevono e potranno cosi, in seguito, reagire concretamente ai metodi di sfruttamento che denuncia.

Da febbraio a fine maggio 1970

172

Il Comitato di sciopero si trasforma in Comitato Operaio. Viene svolta una campagna di sindacalizzazione che fà passare in poche settimane il numero, degli affiliati al sindacato da 300 a 700. Durante quattro mesi, il Comitato operaio si riunisce almeno una volta ogni settimana. Continua ad informare i lavoratori per manifesto e oralmente. Il quaderno delle rivendicazioni da presentare per il rinnovo della convenzione collettiva (fine maggio) viene studiato. Quando sarà finalmente presentato dai sindacati, riprenderà la quasi-totalità dei punti messi in avanti dal Comitato Operaio. Ma i lavoratori non vogliono una convenzione che li vincoli per due anni. Durante i negoziati con i sindacati per il rinnovo della convenzione, il padronato non cede sulla durata della convenzione, ma offre in cambio ai permanenti il premio sindacale.

Giugno 1970

173

I permanenti sindacali organizzano un referendum per tentare di fare avallare questa manovra che è di loro gradimento. Il 65 % almeno dei lavoratori votano contro, 65 % almeno, perchè l’ultimo reparto (200 operai circa) non ha potuto votare. I delegati sindacali hanno interrotto la consultazione perchè erano certi che questo ultimo reparto si sarebbe pronunciato anchesso massiciamente contro la convenzione di due anni.

174

Il principio della convenzione di due anni i pemanenti sindacali dichiarano che il padronato non vuol saperne di niente e organizzano un nuovo referendum. La domanda è : « siete per o contro lo sciopero ? » E’ chiaro che se i lavoratori si pronunciono contro lo sciopero, i permanenti sindacali firmeranno la nuova convenzione per una durata di due anni.

175

Il Comitato si oppone a questa manipolazione che mette i lavoratori davanti ad una insidiosa consultazione, organizata inoltre con l’aiuto dei capi reparto.

Venerdi 12 giugno, ore 4

176

La fabbrica è occupata. Due trecento operai l’occuperanno in permanenza, mentre, squadra dopo squadra, i non occupanti si presentono ai loro posti ma non lavorano. La produzione è completamente ferma. Più di seicento lavoratori assistano ogni giorno alle assemblee organizate nell’impresa dal Comitato Operaio.

Giovedi 18 giugno

177

Vedendo che le loro provocazioni restano senza risultato, i capi reparto e brigadieri, organizzati dal padronato riescono ad aprire il gas e lanciare degli acidi nella cantina dove gli scioperanti si sono riuniti. Bandiera belga in testa, attaccano i lavoratori che sono stati costretti dal gas a lasciare la cantina. Cosi il pretesto viene dato all’intervento della gendarmeria. Malgrado la loro superiorità numerica, gli scioperanti hanno evitato la trappola : il combattimento al quale li si provocava. Tuttavia, è verso di loro che si dirige la gendarmeria ed è loro che espelle per ristabilire l’ordine.

Fine Giugno

178

Più di cinquanta licenziamenti. I due delegati dei lavatori stranieri sono fra i licenziati. Passività totale da parte dei sindacati, cui i permenenti firmano frettolosamente la convenzione collettiva per una durata di due anni.

179

è dunque respinto. Due settimane dopo.

Ἐπισήμανσις χρονολογιϰῶν σημείων

4ον τρίμηνον 1969

180

Mία ὁμάδα ἐργατῶν ϰυϰλοφορεῖ προϰύρηξη μέ τήν ὑπογραφή : Ἐργατιϰή ἐπιτροπή Α.Ε.Μισελέν.·Κύριος ἀνφιϰειμενιϰός σϰοπός εἶναι ἡ καταγγελία τοῦ ρυθμοῦ ἐργασίας. Σιγά σιγά ὁ ἀριθμός τῶν μελλῶν αὐτῆς τῆς ἐπιτροπῆς ἀρχίζει νά μεγαλώνη. Συντοχρόνως δύο Ἰσπανοί ἐργάτες ὀνομάζονται ἀντιπρόσωποι τῶν συνδικάτων γιά τούς ξένους, ἕνας στό καθολικό,ἕνας στό σοσιαλιστικό.

Φευρουάριος 1970

181

Ἡ ἀπεργία ξεσπά.Αἴτια·: ὁ ρυθμός ἐργασίας καί πάλι, ὡς καί ἡ ἀπάνθρωπη μεταχείρησις τῶν ἐργατῶν, τίθεται δέ θάμα ὑπογραφῆς συμβάσεως ἑνός χρόνου ἀντί γιά δύο ὅπως ἐγίνετω μέχρι σήμερα.

182

Οἱ 15 ἡμέρες τῆς ἀπεργίας ἐπιτρέπουν στήν ἐπιτροπή ἐργατῶν νά ὀργανωθεῖ καλά.Κυκλοφορεῖ κατά τήν διάρκεια τῆς ἀπεργίας 12 προκυρήξεις σέ 4 γλῶσσες. Στήν ἐπιτροπή συμμετέχουν ἐργάτες ὅλων τῶν ἐθνικοτήτων, ὄλων τῶν ἀτελιέ καί τῶν τριῶν βαρδειῶν. Ἑva τετράδιον διεκδικήσεων κάνει τήν ἐμφάνησή του στήν περίοδο τῆς ἀπεργίας, πού περνᾶ σάν ἐπιθεώρηση τῶν συνθικῶν ἐργασίας τοῦ κάθε ἀτελιέ.Πέρνᾶ ἀπό τά χέρια ὅλων τῶν ἐργατῶν, οἱ ὁποίοι ἔτσι μποροῦν νά μάθουν τίς μέθοδες ἐκμετάλευσις καί νά καταγγείλουν τίς ἀπάνθρωπες συνθῆκες ἐργασίας.Γίνεται ἐπίσης ἀνοικτή προπαγάνδα γιά συνδικαλισμόν. Μέσα σέ λίγες ἑβδομάδες ὁ ἀριθμός τῶν συνδικαλισμένων στό ἐργοστάσιο ἀπό 300 ἀνεβαίνει στούς 700.

Μέσα εβρουαρίου-τέλη Μαΐου 1970

183

Ἡ ἐπιτροπή ἐργατῶν σέ διάστημα 4 μηνῶν συνεδριάζει τό λιγώτερον μία φορά τήν ἑβδομάδα.Σπουδή τοῦ τετραδόου τῶν διεκδικήσεων (αἰτήματα) διά τήν καινούργια σύμβαση.Κατωρθώνει ὕστερα ἀπό πιέσεις νά βάλει ὅλα σχεδόν τά αἰτήματά της στό τετράδιο τῶν διεκδικήσεων πού παρουσίασαν τά συνδικάτα.

Τέλη Μαΐου-Ἰούνιος 1970

184

Τά συνδικάτα προσπαθοῦν νά κάνουν ἀνταλαγή τῆς χρονικῆς διαρκείας τῆς συμβάσεως-οἱ ἐργάτες θέλουν σύμβαση ἕνα χρόνο, ὁ πατρῶνος δύο-μέ τό πρίμ σεντικάλ. Ὀργανώνουν ἕνα δημοψήφισμα καί οἱ ἐργάτες ἀπαντοῦν ΟΧΙ στή σύμβαση τῶν δύο χρόνων μέ 65 %, τό ποσοστό θά ἦταν μεγαλύτερο ἄν οἱ ὑπεύθηνοι τῶν συνδικάτων συνέχειζαν τήν ψηφοφορία (περισσότεροι ἀπό 150 ἐργάτες δέν πρόλαβαν νά ψηφίσουν).

185

Δύο ἑβδράδες ἀργώτερα οἱ ὑπεύθυνοι τῶν συνδικάτων δηλώνουν κατηγορηματικά ὅτι ὁ πατρῶνος ὄὔτε κάν θέλει ν᾽ἀκούσει γιά σύμβαση ἕνός χρόνου καί ὀργανώνουν ξαθνικά ἕνα δεύτερο δημοψήφισμα. Ἡ ἐπιτροπή ἐργατῶν ἀντιτίθεται σ᾽ αὐτό τό παρασκεύασμα, τό ὁποῖον ρίχνει τούς ἐργάτες σέ παγίδα (καί τό ὁποῖον ὀργανώθηκαι μέ τήν βοήθεια τῶν διευθυντῶν τῶν τμημάτων).

186

Στό ψηφοδέλτιο ἔγραφε : ΝΑΙ ἤ ΟΧΙ στήν ἀπεργία, δηλαδή ἐάν εἶσθε κόν-τρα στήν ἀπεργία ὑπογράφουμε τήν σύμβαση τῶν δύο χρόνων.

Παρασκευή 12 Ἰουνίου, ὥρα 4η πρωινή

187

Κατάληψις τοῦ ἐργοστασίου.Διακόσιοι πενῆντα ἐργάτες μένουν νυχθημερόν μέσα στό ἐργοστάσιο, γύρω δέ στούς ἑξακόσιους πυκνώνουν τάς τάξεις τῶν διακοσί-ων πενῆντα καί λαμβάνουν μέρως σ᾽ὅλες τίς συνγκεντρώσεις πού ὀργανώνει ἡ ἐπιτροπή ἀπεργίας τοῦ ἐργοστασίου στήν καντίνα.Στό ἐργοστάσιο δέν κινεῖται τίποτε μέχρι τῆς εἰσόδου τῆς χωροφυλακῆς.

Πέμπτη 18 Ἰουνίου

188

Βλέπωντας ὅτι ὅλες οἱ προκλήσεις τους ἔμεναν χωρίς ἀποτέλεσμα, οἱ διυθυν-ντές καί ἐργοδηγοί καταφεύγουν στήν ἐγκληματική πράξη ρίγνωντας γκάζι καί καυστικές ποτάσες (ἀσίντ) μέσα στήν καντίνα ὅπου συνεδρίαζαν γύρω στούς 350 ἐργάτες καί ἐργάτριες.Μέ τήν Βέλγικη σημαίς ἐπικεφαλῆς, γάλλοι καί βέλγοι διευθυντές, ἐργοδηγοί καί ὑπάλληλοι, ἐπιτίθενται στούς ἐργάτες πού γιά νά ἀποφύγουν τήν ἀσφηξίς ἐγκατέλειψαν τήν καντίνα.Μ᾽αὐτό τό πρόσχημα τῶν ἐπισοδείων πού ἦτας καθαρή προβοκάτσια τοῦ πατρώνου, ἡ χωροφυλακή δἰσέρχε-ται στό ἐργοστάσιο καί ὑποχρεώνει τούς ἀπεργούς ἐργάτες νά ἐξέλθουν.

Τέλη Ἰουνίου

189

Περισσότεροι ἀπό πενῆντα ἐργάτες ἀπολυῶνται.Μεταξύ αὐτῶν καί οἱ δύο ντε-λεγκέδες τῶν ξένων. Σιγή ἄκρα ἀπό μέρους τῶν συνδικάτων, ἐκτός ἀπό τήν ὑπογραφή τῆς συμβάσεως, πού δένει τά χέρια τῶν ἐργατῶν γιά ΔΥΟ ΧΡΟΝΙΑ ὅπως καί παλαιώτερα.

LE RECIT AVANT LA GREVE DE FEVRIER

190

José : D’abord, il faut dire que nous avons essayé de nous réunir pendant au moins un mois, vers septembre 1969, sans arriver à le faire. Nous avons essayé, parce que nous voyions que de la part du patron il y avait quelque chose d’effrayant, il commençait à diminuer les points des pièces [*][*] en fait, le rythme de travail était accéléré, en même..., augmenter le rythme de travail, enfin, il faisait tout ce qu’il voulait. Les contremaîtres, ils criaient sur les gens, ils les engueulaient, c’était de plus en plus.

191

Alors nous avons commencé à quatre, essayé de faire des réunions, nous avons réussi à réunir une vinqtaine de gens, toujours en septembre-octobre 1969. Puis, en octobre, nous avons fait une autre réunion : il y avait au moins quarante personnes. C’était la première fois qu’Antoine était là. Donc, là, nous avons décidé de faire un cahier de revendications. Nous l’avons fait. Et nous nous sommes présentés au syndicat. Et nous avons parlé avec une quinzaine de gens, nous avons parlé avec Mosselmans, il était tout à fait d’accord, la première fois, il disait : "Moi, je serai content le jour où vous arrêterez de travailler". On nous a encore convoqués au syndicat, quinze jours après. Et là, Mosselmans, il a changé tout à fait. Il disait que nous n’avions pas le droit de faire quelque chose pendant la convention collective.

192

Nous avons répondu que la question du rythme de travail, de sécurité et d’hygiène, et de relations humaines n’avaient rien à voir avec la convention collective, que ce n’est pas marqué dedans. Lui, il a proposé alors de faire de moi un délégué syndical, avec l’autorisation de la direction. Moi, j’ai refusé. Et c’est les quarante types qui étaient avec nous qui m’ont dit d’y aller, de présenter moi-même le cahier de revendications. Quelques jours après - c’était un mardi - nous sommes allés à la direction, nous avons présenté le cahier de revendications (Roman et moi, parce qu’à ce moment-là Roman était nommé aussi comme délégué pour la C.S.C.). Nous avons discuté assez bien, mais la première chose qu’il y a eu, c’est que Mosselmans et Claes ont dit : "Nous venons avec deux délégués, des étrangers (puisque la direction avait déjà accepté), qui vont vous présenter un cahier de revendications, mais nous, nous l’avons dit d’avance, nous respectons notre signature". On a discuté, le patron a refusé tout. On demandait 4 frs à l’heure de plus, sur le salaire de base, on demandait les relations humaines, on demandait aussi deux salopettes par an, trois paiements (donc, trois acomptes dans le mois). La direction a dit : "Jusqu’à la fin de la convention collective, il n’y aura rien". Nous avions demandé aussi que les douches soient mises dans les vestiaires mêmes, et des vestiaires comme il faut, avec plus d’espace. Parce qu’il fallait sortir de l’usine pour se doucher. Donc, en hiver, vous devez sortir, après une douche chaude, vous passez dans les intempéries … Ils disaient aussi : "Après les congés, on verra".

193

Donc, à la fin, il n’y avait rien du tout.

194

A ce moment-là, nous nous sommes disposés à nous arrêter tous. Mais la délégation syndicale, après ces réunions, était descendue parler aux Belges, leur dire que les étrangers voulaient faire des équipes pour eux tout seuls, en laissant les Belges de côté.

195

Nous étions prêts, mais nous avons vu que les gens avaient peur, parce qu’ils craignaient de ne pas toucher la prime de fin d’année. Nous avons fait un tract, en disant : "Nous attendons,· pour la prime, mais après nous, arrêterons deux heures, pour protester."

196

Les patrons nous ont appelés, Roman et moi, le jour après ce tract, en disant : "Vous êtes les promoteurs de ce tract, vous risquez trop, c’est les syndicats qui doivent faire cela, ce n’est pas notre affaire mais ce n’est pas la vôtre non plus. C’est la dernière fois qu’on vous le dit : en dehors de l’entreprise, vous pouvez faire tout ce que vous voulez, mais pas dedans".

197

Garcet : Moi, je n’ai pas su à ce moment-là qu’ils étaient allés voir le patron. On ne le savait pas. Mais ce que j’ai su, c’est que les Belges disaient qu’un groupe d’étrangers voulaient s’opposer à là convention collective qui était en cours et qu’il n’y avait qu’eux qui voulaient du changement. A ce moment-là, il n’y avait que la confection qui bougeait. Moi, qui suis - qui étais - à la préparation, j’ai demandé à plusieurs camarades ce que cela voulait dire. Ils ont dit : "Pour nous, tant que ce n’est que la confection qui bouge, tant que ce n’est qu’un petit groupe, on a déjà vécu cela". Il y avait déjà eu certains mouvements, à Michelin, sur la question des formes de travail, des petits groupes.

198

Dans mon service, on ne s’est pas rendu compte de ce qui allait se passer. Moi, je me suis rendu compte au moment où les camarades ont fait grève, en février.

Asturiens, Grecs, Flamands, Wallons et coloniaux …

199

Pereda : Moi, j’ai participé à des grèves très fortes dans les Asturies. Ici et en Asturies, c’est cent pour cent différent. En Asturies, les ouvriers sont plus unis. Je vois qu’en Espagne, la grève c’est plus intéressant qu’ici, la lutte est plus forte ; parce que les Espagnols sont plus courageux que les ouvriers ici en Belgique. Ici en Belgique, je ne sais pas ce qu’ils ont dans la tête, ils ne savent pas ce que ça veut dire : une grève. Ici en Belgique, il y a toujours quelque chose pour manger, parce que les femmes travaillent. En Espagne, si tu fais la grève, à la maison il n’y a rien à faire parce que ta femme ne travaille pas. Enfin, je veux dire qu’ici, pour faire la grève c’est mieux qu’en Espagne, mais que les ouvriers ne sont pas comme en Espagne.

200

Fernando : Moi, je n’ai jamais fait une grève dans ma région en Espagne, avant de venir en Belgique et de travailler à Michelin. A Michelin, c’est normal qu’il y ait eu la grève, parce que les conditions de travail sont très mauvaises. Avec les chefs, avec les machines, jamais je n’ai vu dans ma vie une façon si mauvaise de travailler. Les chefs n’avaient pas de politesse - je ne veux pas dire tous, il y avait de bons chefs aussi -, ni de relations humaines ni rien du tout avec les ouvriers. Ils pensaient que tous les étrangers qui arrivent en Belgique sont des analphabètes. Ils ne savent pas que tous les ouvriers qui viennent en Belgique avaient un métier - sinon tous, presque tous.

201

Mais pour les permis de travail, ils travaillent tous comme manœuvres.

202

Les chefs qui sont à Michelin, c’est possible qu’ils soient de bons comptables, etc… mais ils n’ont rien comme qualité pour diriger. Ils sont arrivés à leur place par combine.

203

La grève à Michelin, elle est arrivée, je crois, trop tard. Elle aurait dû arriver plus tôt, mais les étrangers n’étaient pas encore au courant, de comment doit se faire la grève etc… J’ai souvent parlé avec les ouvriers belges de Michelin. Je leur disais : "Pourquoi ne pas faire la grève, sur les conditions de travail, etc… ?" Toujours ils disaient qu’ils n’avaient pas confiance dans les étrangers, qu’ils pensaient que nous n’irions pas avec eux. Et quand nous sommes allés, ils sont restés dehors. Maintenant, nous avons montré que nous sommes capables de tout pour nous défendre.

204

Mikis : Je travaille - je travaillais, parce qu’aujourd’hui je suis à la porte - depuis sept ans chez Michelin. Si nous n’avons pas trouvé de solidarité chez les Belges de Michelin, pour moi, c’est parce que les Belges, aujourd’hui, ils n’ont pas l’occasion de penser. Ils travaillent tout le temps - c’est pour cela qu’ils préfèrent faire les équipes chez Michelin. Quand ils ont fini l’équipe du matin par exemple, ils travaillent ailleurs. Le capitalisme aujourd’hui, il donne l’occasion à l’ouvrier d’avoir tout ce qu’il veut, mais il le condamne pour cela à travailler tout le temps, à ne pas avoir une heure pour penser à ses problèmes. C’est pour cela que nous n’avons pas eu la solidarité des Belges à Michelin. Moi, j’en connais plusieurs, environ une quarantaine, dans trois ateliers où je passe, qui ont acheté tous une maison, une maison qu’ils doivent payer en vingt ans. Et c’est pour ça qu’ils n’ont pas participé à la grève. Ce n’est pas parce qu’ils ne voulaient pas. Alors, ils travaillent huit heures là, ils partent de Michelin, ils travaillent ailleurs, pour pouvoir payer toutes leurs traites. Le capitalisme, il a fait bien son boulot.

205

José : Pour moi, il y a quelque chose de vrai dans tout ce que mes camarades ont dit. Il est vrai qu’il y a le problème du crédit pour les Belges, il est vrai que les Belges disaient toujours qu’ils ne pourraient rien faire, puisque la majorité des ouvriers sont des étrangers. Mais ce qui me frappe beaucoup - ce n’est pas que ça me frappe, parce que je sais bien comment travaille le capital -, c’est comme le patron se sert de cette division, Wallons, Flamands, étrangers.

206

Cette division existe, et je crois qu’elle existera encore quelque temps. Mais ils travaillent là-dessus, et je veux donner un exemple.

207

La majorité des Belges à l’usine sont des flamands. Ces flamands, le patron a toujours essayé de les mettre dans des bonnes places.

208

Par exemple, en confection, où la majorité est étrangère, il y a quelques Belges aussi qui travaillent à la machine. Ces Belges, ils ne sont jamais déplacés de leur machine, donc c’est un avantage, pour gagner plus d’argent. Par contre, il y a des étrangers qui sont changés quatre, cinq fois par jour de machine. Donc, ils n’arrivent pas à faire la production convenable pour la prime.

209

Les moniteurs, ils ont toujours été belges. Je ne suis pas contre que les moniteurs Soient belges, ou français, ou espagnols, ou grecs, ou italiens. Mais je crois que dans les étrangers, il y avait des hommes qui pouvaient avoir une place comme moniteurs, parce que ce sont de bons spécialistes. Prenons par exemple Mikis, il faisait un travail d’employé, un travail de chef d’équipe. Mais il n’a jamais été payé pour cela.

210

Mikis : On ne m’a jamais nommé.

211

José : Tout le contraire. Il y a des types, qui vraiment ne font rien du tout, qui sont vraiment des fainéants, mais parce qu’ils sont des copains du chef, ils tirent leur plan. Ce que je veux dire, c’est que le patron a toujours essayé de diviser les gens de cette manière. Les Flamands d’un côté, les Wallons de l’autre, les étrangers de l’autre. Il y a encore des différences dans les étrangers. Les Grecs… Je ne sais pas, il y a un chef, je crois qui est grec… Il y a eu un temps, pour tous les Grecs qui rentraient, il y avait de bonnes places.

212

Mikis : Les Grecs dont tu parles ne sont pas des Grecs. Ce sont des Grecs turcs. Ils ont la nationalité turque. Tous ceux dont tu parles, qui ont des bonnes places, c’est l’Eglise catholique ici qui les place.

213

José : Ca vraiment, je ne sais pas si ce sont des Grecs turcs ou des Turcs grecs, moi je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que le patron a fait une différence. Le patron, il a joué là-dessus pour diviser.

214

Il y a encore autre chose. Je ne sais pas à qui est la faute, mais les Belges, ils parlaient entre eux, et les étrangers entre eux. Je crois que c’est la faute des deux parties. Pour les Belges, je dois dire que je ne connais qu’un chef wallon. Il y a toujours eu peu de Wallons. Maintenant, il y en a un peu plus, parce qu’ils vont les chercher dans les provinces…

215

Garcet : Moi, je suis wallon. Quand je suis entré chez Michelin - j’avais déjà eu des difficultés, côté linguistique, dans le bâtiment- j’ai demandé précisément s’il y avait un problème linguistique, parce que si oui, je ne voulais pas m’embaucher. Ils m’ont dit : "Pas d’histoires". Mais après que j’étais entré, j’avais passé les tests, je pouvais avoir la belle place, j’ai vu que tout conducteur de machine était flamand. Je travaillais à la préparation, j’en ai parlé à mon chef principal, il m’a dit que c’était une question de fermeté. Il m’a dit qu’il connaissait les Flamands et les Wallons, vu que lui était à moitié l’un, à moitié l’autre, que lui il avait su dresser les ouvriers, et que je devais être très bref avec les ouvriers, en disant que c’était que le travail qui comptait. J’ai travaillé le plus avec les étrangers, et j’ai toujours eu de bonnes relations avec eux. La question de nationalité, on n’en discutait pas, parce qu’on parlait du travail. Mais avec les Flamands, il n’y a rien à faire. Pour les chefs, il faut dire qu’ils viennent souvent d’anciennes colonies, où ils ont pris l’habitude de mater les hommes. A Michelin, on ne peut pas dire qu’on travaille à la cravache ; on est en l’an 2000, ça ne peut plus être l’esclavage ; c’est plutôt un esclavage "moderne". Les Wallons, ils ne peuvent pas avoir cette mentalité. Et c’est pour ça qu’à Michelin, dans les chefs et les qualifiés, il n’y a que des Flamands.

216

Mikis : Les chefs chez Michelin, ils viennent en majorité du Congo, ou d’Algérie. Ca veut dire que ce sont des types qui ont fait leur stage dans les colonies. Et ils croient que tous les ouvriers, ce sont des esclaves, comme ceux qu’ils ont au Congo ou en Algérie.

Tristement, il m’a dit …

217

Mikis : Je vais vous raconter quelque chose qui s’est passé aujourd’hui. Aujourd’hui, je suis rentré dans l’usine pour remettre mes deux salopettes. J’avais téléphoné. Je me suis présenté vers neuf heures. Je suis entré au bureau du chef du personnel. Et moi, qui ai été sept ans à Michelin, qui connnais toute l’usine, machine par machine, on m’a donné un chef pour me conduire - un policier, si on veut, parce que le chef il faisait le policier à ce moment-là. Nous sommes allés au labo (c’est là que je travaillais). Là, j’ai trouvé ma fiche et j’ai remis tous mes objets. Puis, j’ai demandé au chef du laboratoire qu’il me donne l’occasion de dire au revoir à tous mes camarades. Ce n’était pas vraiment dire au revoir, parce que si je veux leur dire au revoir, je peux le faire à l’extérieur de l’usine, mais pour lui montrer que ce qu’ils ont dit lundi passé, que c’étaient mes compagnons qui ne voulaient plus de moi [**][**] Après la fin de l’occupation, le motif de licenciement..., pour lui montrer que ce n’était pas vrai. Je suis passé dans tout le laboratoire, il y avait environ trente-cinq femmes qui m’ont accueilli toutes joyeuses etc… Alors, j’ai dit au chef "Monsieur, est-ce que ce sont mes compagnons qui ne veulent plus de moi ? Vous voyez bien qu’ils sont tous contents de moi, et vous avez menti encore une fois".

218

Pereda : Moi, c’est la même chose. Quand je suis entré pour prendre mes affaires, les camarades ont dit : "Pereda, viens ici, viens ici". Et le chef Hauteclocq, il me prend par le bras et il me dit : "Allez, viens, continue avec moi". Et je dis : "Non, je dois dire bonjour à mes camarades une dernière fois". Et au petit chef de l’atelier, je dis "Au revoir…" Et il me dit : "Au revoir Pereda", tristement. Tristement, il m’a dit, parce qu’il savait que j’étais un bon ouvrier. Et alors Hauteclocq me prend par la main, et il dit : "Allez, viens ici". Voilà, c’est tout.

FEVRIER

219

José : Je vais raconter un peu comment la première grève a éclaté, en février.

220

J’avais été malade pendant quinze jours et ces quinze jours, le patron les avait bien exploités, en disant que j’étais dans une école, à Cuba, ou quelque chose comme ça, pour préparer une grève. Mais la vérité ce n’est pas ça. Donc, deux jours après que j’avais repris le travail, ils ont changé la dimension des machines automatiques, les plus automatiques qu’il y avait à la confection, les P.A.P.P. En même temps, ils ont diminué les points, de telle façon que vous pouvez travailler tout ce que vous voulez, vous ne gagnerez jamais plus de 19 francs. Roman qui travaillait aussi avec des machines, il est ailé au syndicat. Avant, il avait fait appeler la délégation. La délégation, elle est venue, oui. Il y a un délégué… un brigadier est arrivé et lui a dit de foutre le camp. Et lui, il a descendu ses oreilles, et il est parti. Donc, ça, le premier délégué de l’usine !

221

Roman et moi, alors, on a formé une commission, seulement des travailleurs de la P.A.P.P. pour réclamer. Notre chef, il disait : "Arrangez-vous, ce n’est pas mon affaire. Si vous ne voulez pas travailler, la porte est là". Le jour suivant, c’était la grève.

222

Tout a éclaté, d’abord les machines automatiques, et puis tout le reste. Il y a sept machines à la confection, sept ou six, plus la finition, qui est aussi automatique. On a décidé d’arrêter à 11,20 h du matin, et on a fait une commission des ouvriers pour demander à la direction d’arranger l’affaire, sinon on continuait la grève. On était arrêté depuis une demi-heure, notre chef alors a dit : "Bon, moi je vais présenter ça à la direction". Nous avons dit : "Vous avez un délai jusqu’à demain huit heures. Si demain à huit heures il n’y a rien, l’usine est arrêtée".

223

Ca, c’était donc l’équipe du matin. Le soir, une autre commission est allée parler à la direction et la nuit on a arrêté encore une fois une demi-heure. Le lendemain, on est allé parler, à huit heures et demie, à notre chef de la confection. Il a dit : "Il n’y a rien. La direction ne veut rien savoir".

224

Alors, tous les hommes de la confection, tous, ils sont partis à la cantine. Il n’y en a aucun qui est resté à sa machine. Nous sommes encore allés une fois parler à la direction, au directeur même, et au chef du personnel. Ils nous ont dit : "Ca, c’est une question qui regarde la délégation syndicale, le syndicat. Nous n’acceptons rien de tout ce que vous dites. Faites tout ce que vous voulez, il n’y a rien à faire". On est passé par toute l’usine, tous ensemble, et dans chaque atelier où nous passions, tout le monde nous rejoignait. On est allé attendre à la porte, dehors, les types qui devaient rentrer à deux heures.

225

Mais avant ça, nous avions appelé Mosselmans et Claes, en leur disant de venir arranger l’affaire, qu’ils viennent parler aux ouvriers. Mosselmans, la première chose qu’il a dite, c’est : "Moi, je ne me mêle pas de cette affaire. Faites tout ce que vous voulez, je ne veux rien savoir."

226

Mais à la fin, il est venu. Il est venu, mais pas pour parler avec les ouvriers, pour parler à la direction. Ce qu’il leur a dit, on ne le sait pas, mais alors, moi, on m’a appelé. Ils m’ont dit qu’ils voulaient - le patron et le syndicat, tous les deux - qu’ils voulaient une délégation de douze ouvriers, douze, pas plus, pour aller parler dans le bureau du directeur.

227

J’ai exposé ça aux ouvriers, ils ont dit : non. Ils ont dit : "C’est notre secrétaire syndical, il ne doit pas avoir peur de nous parler, ici à la cantine, à tout le monde." Il a refusé carrément, même il m’a insulté devant le chef du personnel, devant la direction, tout, il a dit : "Vous êtes un leader des commissions ouvrières espagnoles, vous allez payer ça cher, etc…" Et puis par après, il a dit que j’appartenais au syndicat libéral, il mélangeait tout, à la fin, la Volksunie, les étudiants, tout. Donc, devant la porte, nous attendons l’équipe de 2-10. Elle n’est pas entrée. Ils sont restés dehors avec nous. Même opération avec l’équipe de 10-6, la nuit. Donc, il n’y avait plus personne qui travaillait dedans, et ça a duré dix jours.

228

Puis, le syndicat, la Centrale Générale, a essayé de faire une assemblée. Ca n’a pas réussi pour eux. Pourquoi ? Parce qu’ils voulaient demander aux ouvriers s’ils voulaient la grève ou non. Alors que nous étions 1.200 ouvriers à la porte, ils voulaient faire un referendum pour savoir si nous voulions là grève ! Puis, ils voulaient faire voter sur deux questions avec une seule réponse : si on était d’accord avec le cahier de revendications qu’ils allaient présenter, mais présenter seulement pour le renouvellement de la convention collective, c’est-à-dire au mois de mai (donc, de toutes façons, il fallait encore attendre) - ou bien si on était contre ce cahier de revendications. Mais si on était pour, alors en même temps on devait rentrer. C’est une chose que l’ouvrier a très bien comprise. Et c’est pour ça que leur assemblée n’a pas marché. Mais, comme plus tard, juste avant l’occupation, c’est encore nous qu’ils ont accusés, évidemment.

229

Finalement, il n’y avait pas plus de quarante ouvriers touchés directement par l’affaire des nouvelles machines automatiques. Et pourtant toute l’usine a débrayé. Il faut expliquer cela.

230

Ils étaient tous touchés.

231

José : Si on prend par exemple la confection, il est vrai que les plus touchés étaient ceux des machines automatiques. Mais dans le reste de la confection, partout, il y avait aussi des injustices dans le rythme de travail, la valeur des pièces, etc…

232

Garcet : A la confection, c’était en majorité des étrangers. Les Belges, dans les autres sections, ils avaient peur de commencer. Quand ils ont vu que tout le monde s’y mettait, ils ont suivi. Ils ont cru qu’il n’y avait plus de problème de nationalité, et qu’en masse, il y avait moyen de gagner. A cette grève de février, les étrangers leur ont donné un exemple. Ils leur ont montré qu’ils savaient comment et pourquoi ils faisaient une grève. Alors ils se sont dit : "Voilà, c’est le moment de changer le régime à Michelin, c’est le moment d’y aller." Mais ça, ça a duré une semaine.

233

Et puis, comme disait le camarade Mikis, pour les Belges il y a la question du crédit. Ils ont réfléchi, et ils se sont séparés peu à peu de nous. Ils pensaient que sur une semaine - je parle toujours des Belges - que sur une semaine la bataille serait terminée et qu’ils auraient gagné.

234

Mikis : On a demandé si c’était seulement ceux qui travaillent sur les machines automatiques qui étaient touchés. Ce n’est pas vrai, parce qu’on dit que chez nous, à Michelin, on ne travaille pas sur la chaîne. Mais on travaille sur la chaîne, tous.

235

Pourquoi ? Parce que s’il y a quelques machines automatiques qui font le double de production, tous les autres ouvriers, automatiquement, ils travaillent en double. Pour faire le double de production, il faut le double de matière première, il y a le double de camions qui arrivent, les ouvriers déchargent le double. Les mélangeurs, même chose. La préparation, même chose. Le produit fini, le pneu quand il sort, c’est aussi le double. Donc, automatiquement, s’il y a quelques machines automatiques nouvelles qui arrivent, toute la production double, et tous les ouvriers sont touchés.

236

II y avait une certaine quantité d’ouvriers qui n’ont pas pensé au commencement à cela. Ils disaient : "Qu’est-ce que nous, on a à voir avec la confection ? Qu’ils fassent la grève à la confection s’ils veulent." Mais après, quand le problème a été bien exposé, ils ont tous compris qu’ ils étaient tous touchés.

237

Fernando : Mois j’étais touché aussi, à ma place, de la même manière que dit Mikis. Si la machine automatique fait plus de pneus, je dois vérifier plus de pneus. Et après, à chaque jour que je passais dans l’usine, je devais faire plus, sur le même chronométrage qu’au début - et ça fait quatre ans que je travaille à Michelin. Ca veut dire que si un monsieur, au lieu de faire 90 bandages, il en fait 150, je dois vérifier 150 bandages.

Solidarité

238

Fernando : Mais je voudrais parler aussi, comme Garcet et Mikis, des ouvriers qui doivent payer des maisons. Deux ouvriers, qui n’avaient pas fait la grève de février, j’ai parlé avec eux après, et je leur ai demandé pourquoi ils n’avaient pas fait la grève. Ils avaient fait la grève, mais seulement les trois, quatre premiers jours, et après ils étaient rentrés travailler. Eh bien, c’était pour ça, pour la maison. Mais le curieux c’est qu’après, à la fin de l’occupation, quand les chefs nous ont attaqués, il y avait quelques ouvriers parmi eux.

239

Et dans ces quatre ou cinq ouvriers, il y avait ces deux qui doivent payer des maisons. Un mécanicien, je ne sais pas comment il s’appelle, mais tout le monde le connaît, parce qu’il mesure 1,90m. et un autre, un ouvrier, qui devrait faire tous les jours 90 bandages, et qui tous les jours en fait 135 - pourquoi ? Parce qu’il a besoin de l’argent pour payer sa maison, une maison de deux millions et demi, à ce qu’il m’a dit.

240

Justo : J’avais aussi une bonne place au laboratoire. Au moment de la première grève, j’étais depuis un mois à l’usine, et je me suis mis en grève par solidarité avec mes camarades. Je ne connaissais rien du tout de Michelin, je ne savais pas comment ça marchait, mais pour la solidarité je me suis mis en grève.

241

José : Il faut dire aussi que l’esprit de solidarité est complètement différent chez les ouvriers étrangers et chez les Belges. Pourquoi ? Peut-être parce qu’ils ont vécu une autre vie, plus difficile, ou par la nature même, je ne sais pas. Il est bon de dire que le premier jour de grève, il y avait huit Espagnols, avec un contrat de travail spécial [***][***] Il s’agit d’un contingent de travailleurs espagnols..., sans rien dans la poche, rien du tout. Ils avaient besoin d’argent, pour envoyer à leurs enfants en Espagne, mais quand ils ont vu que nous étions en grève, ils ont dit : "Nous ne sommes pas des jaunes, nous restons avec vous, malgré toutes nos difficultés." Ils ont essayé bien des fois, les patrons avec des jaunes, même des Espagnols, d’aller les voir, dans la pension où ils logeaient, et de leur dire : "Ecoutez, vous faites des bêtises, nous savons ce que c’est qu’un contrat de travail, nous sommes ici depuis six ans avec un contrat de travail…" - ce qui était faux - "… vous risquez qu’on vous remette à la frontière, vous risquez ci, vous risquez ça, il ne faut rien craindre des ouvriers, ils ne vous toucheront pas…", enfin, tout le bazar. Et quand même, ils sont restés. Ils sont restés avec nous, solidaires.

Délégués, connais pas …

242

Garcet : Moi, je voudrais parler un peu de la question du syndicat. Quand je suis entré chez Michelin - j’avais toujours été syndiqué - j’ai constaté qu’on ne savait même pas qu’il y avait des délégués. Je l’ai su seulement au moment de la grève, et il y avait deux ans que je travaillais chez Michelin quand la grève a éclaté.

243

José : Je voudrais bien savoir comment tu as connu les délégués pendant la grève.

244

Garcet : J’en ai connu certains, pendent la grève, parce qu’ils ont essayé de détruire l’union ouvrière. Vraiment, c’est comme ça que je l’ai vu. Il y en a un, il m’a demandé personnellement à moi, vu que j’étais un Belge, pourquoi je faisais la grève. J’ai demandé à cet homme pourquoi il me posait cette question-là. Il m’a dit : "Eh bien, je suis délégué, et je ne vois pas comment vous allez réussir la grève". J’ai dit : "Vous vous présentez maintenant à moi comme délégué. Je suis syndiqué et j’allais payer mes cotisations à la Centrale. Comment se fait-il que vous n’êtes jamais venu me demander au moins si j’étais syndiqué ?" Il m’a répondu que lui, il y avait dix ans qu’il était dans la délégation et qu’il y avait trop de travail à Michelin - il avait essayé pendant dix ans - si l’on voulait contacter tous les ouvriers. Je lui ai dit que c’était très simple - je pense que c’est très simple -, qu’il n’avait qu’à se présenter à chaque nouvel ouvrier, au moment de l’embauche, non pas pour le syndiquer, mais au moins pour lui donner la possibilité d’avoir quelqu’un avec qui discuter s’il avait des difficultés. Il n’avait qu’à se présenter en disant : "Voilà, je suis délégué, et si vous avez des difficultés, venez chez moi". Parce que je crois que tout ouvrier même s’il n’a pas envie de se syndiquer, il réfléchit. Et s’il trouve que le délégué est capable de le défendre, de lui-même il se syndiquera. Et je lui ai demandé aussi, au délégué, comment un délégué travaillait. Je lui ai dit : "Par exemple, si j’ai un problème, je vous l’expose, et comment allez-vous faire pour me défendre devant le patron ?" - "Eh bien, il me dit, je prends votre question, je l’examine…" "Très bien, je dis, et puis ?" - "Et puis, je la présente au patron, pour lui demander conseil, pour lui demander si c’est possible ou non de défendre le cas". Je dis : "Mais vous avez une section syndicale, un secrétaire, c’est pour ça qu’eux sont là". Il me dit : "Oui. Enfin, c’est la même chose. Si j’en parle au secrétaire syndical, lui va en parler au patron, et voilà". Je dis : "Mais c’est pas possible, vous mettez vraiment le syndicat à zéro". Il médit : "Ah, vous savez, c’est comme ça que je fais depuis dix ans".

245

Alors je lui ai dit que je ne comprenais pas comment, avec ces façons-là, il y avait encore des ouvriers pour le mettre sur les listes aux élections, pour défendre l’ouvrier. Il m’a répondu : "Beh, écoutez, ce sont des camarades…"

246

José : Oui, moi, je les ai connus pendant la grève, la délégation, conseil d’entreprise, sécurité et hygiène, tous, parce que pendant la grève ils rentraient travailler. C’est les seuls qui rentraient à l’usine. C’est comme ça que tout le monde les a connus à ce moment-là. Mais personne ne les connaissait avant. D’abord ils ne s’étaient pas présentés, et puis ils ne venaient pas aux réunions. Parmi tous les étrangers, il n’y en avait pas un qui aurait pu dire : "Moi, je connais plus d’un ou de deux, délégués dans l’entreprise".

247

Fernando : A côté de moi, au vestiaire, il y avait deux délégués. Pendant quatre ans, je n’ai pas su qu’ils étaient des délégués.

248

Puis, c’est dans la rue, une fois, ils ont parlé à côté de moi, et j’ai su que c’étaient deux délégués.

249

Garcet : Il faut dire que cette délégation syndicale, elle est vraiment très, très faible. Elle suivait toujours le secrétaire Mosselmans. Il n’y avait pas de relations entre les syndiqués et la délégation, les délégués ne connaissaient même pas le cahier de revendications. Les assemblées, même si elles se faisaient en face de l’usine, réunissaient une petite trentaine de personnes. Parmi ceux-là, même s’il y en avait vingt qui étaient contre, il n’y avait pas de discussion, la convention était quand même signée par Mosselmans et Claes.

Une grève pour s’organiser

250

Antoine : Pour moi, la grève de février, ça s’est passé comme ça. J’étais dans l’équipe de nuit, à la confection. On a arrêté une demi-heure, comme on a dit déjà, pour le chronométrage. Le changement de machines avait pour résultat qu’on perdait 0,20fr sur chaque bandage. Quand tu en fais cent, ça compte… puis, à la fin de la pause, Roman me dit : "Il faut venir à une heure et demie demain, parce qu’il faudra peut-être faire un tract". J’arrive à une heure un quart, et je vois tous les types en dehors de l’usine. On commence à discuter - dans notre équipe, celle de nuit, on ne savait rien - et ils nous expliquent comment ça s’est passé. On est sortis, disent-ils, et maintenant on va essayer que l’autre équipe n’entre pas. Dans notre atelier, les revendications étaient plutôt de type qualitatif : rythme de travail, relations avec les chefs, et tout ça. Mais ça, ça ne pouvait pas s’expliquer en cinq minutes à quelqu’un qui vient avec sa mallette pour travailler. Alors on a fait comprendre à tout le monde : 4 frs sur le salaire de base, 15 frs la nuit, ça tout le monde comprenait très clairement. C’est pour ça qu’au cours de la grève, on a dû reprendre les autres revendications, pour les faire comprendre à tout le monde, c’était très difficile.

251

José : Mais quand tu as arrêté une demi-heure la nuit, tu ne savais pas que c’était en solidarité avec l’équipe du matin ?

252

Antoine : Non. Du côté belge en tout cas, puisque moi j’étais du côté belge, on ne savait rien du tout. Et le papier que vous avez distribué en décembre, signé : Commission ouvrière, il n’a pas été communiqué aux Belges, ça j’en suis certain. Dans notre équipe en tout cas.

253

José : Enfin, pendant les deux fois cinq jours de la grève de février, il a fallu faire un comité de grève, puisque ni les organisations syndicales ni personne ne voulait nous aider. On a fait ce comité de grève, et à la fin de la grève, il s’est transformé en comité ouvrier. A ce moment-là, tout le monde connaissait très bien les membres du Comité.

254

Antoine : Oui, puisqu’on s’est connu dans la lutte. Alors, on a bien su : celui-là, on peut avoir confiance, celui-là il a lâché à la fin, il a eu peur … On se connaissait très bien, après la grève. Mais pas du tout avant. Même, il y a un camarade, un ouvrier de Michelin un barbu, la première fois qu’on a eu réunion, je lui ai dit : "Allez, pas d’étudiants ici, hein. A la porte !"

255

Garcet : Oui, la grève de février, c’était un début, alors évidemment il y a eu un peu de confusion. Mais avec le Comité ouvrier, on a appris comment on pouvait regrouper les ouvriers, en leur montrant, en dénonçant… bien entendu, ils le savaient, mais ils n’osaient pas le dire librement. Pour les Belges, il faut dire qu’à Michelin, sauf quelques rares exceptions ce sont des petits bourgeois. Dans l’usine même, il n’y avait entre eux aucune discussion sur le travail. Ils savaient qu’ils étaient esclaves, mais qu’après le travail ils rentraient à la maison, et que ce serait la télévision, le match de football, ou le travail supplémentaire qu’ils faisaient en noir - et j’en ai connu assez bien dans ce cas, qui n’avaient même pas le temps de se laver complètement, ils partaient en voiture, et ils allaient faire le manœuvre ou même le maçon, le plafonneur……. pour avoir de l’argent supplémentaire. J’ai demandé à plusieurs, des jeunes surtout, ce qu’ils croyaient, s’ils croyaient qu’ils étaient vraiment dans le paradis à Michelin, et s’ils n’avaient jamais eu de discussions sur leur travail dans d’autres usines. Ils m’ont répondu : "Oh, écoutez, ça, c’est pas notre affaire, toujours ces questions politiques…" J’ai dit : "Mais ce n’est pas une politique, de discuter pour son travail". Le lundi, oui, il y avait des discussions. Pour les sports. Alors, là, il n’y avait que cela qui comptait.

256

José : Il est vrai qu’avant la grève il n’y avait pas d’organisation, ni même pendant les tout premiers jours de grève. Mais c’est tout à fait normal qu’il n’y ait pas eu d’organisation, puisque nous comptions sur le syndicat.

257

Garcet : Pendant la grève, le Comité a essayé de parler avec tout le monde, de connaître leur opinion, pourquoi ils faisaient la grève et pourquoi, avant, il ne voulaient pas discuter de leurs problèmes de travail. On a étudié ces questions-là. Pour certains des ouvriers, c’était un jeu, au début, mais c’est ainsi qu’on s’est instruit, qu’on a compris le caractère de l’ouvrier, comment ils pouvaient exposer leur cas, s’il fallait prolonger la grève, si on pouvait le faire.

258

On a dû aller aussi de porte à porte dans les syndicats, pous savoir pourquoi ils ne voulaient pas nous accepter dans les discussions, leur expliquer pourquoi ils n’avaient pas réussi à faire leur assemblée.

259

Là, ils ont tout de suite mis le Comité ouvrier en accusation, en disant : "Vous voyez, nous faisons une assemblée pour les travailleurs, nous avons l’idéal du travailleur, et que fait le Comité ?" Il s’est déjà organisé pour nous défendre, à nous, de parler librement avec l’ouvrier".

260

Ca, ce n’était pas vrai, parce que justement nous avions dit aux ouvriers : "Voilà, c’est l’occasion, l’occasion unique de montrer aux délégués que vous savez discuter vous-même votre cas…" Mais la confusion qu’il y a eu à l’assemblée, c’est ceci : tous les ouvriers de Michelin connaissaient Mosselmans de nom. On savait qu’il avait toujours signé les papiers, qu’il ne voulait pas discuter avec l’ouvrier, - on le prenait vraiment comme l’homme à abattre. De là la confusion qu’il y a eu à l’assemblée. Il n’a même pas pu ouvrir la bouche, pas à cause des membres du Comité, parce qu’eux savaient qu’il fallait le laisser parler, mais à cause des ouvriers mêmes. Alors, il nous a dit qu’avec trois cents syndiqués seulement, ça ne valait pas la peine de discuter. A ce moment-là, le Comité a réfléchi, et il a proposé à la délégation de faire des affiliés. Avec la collaboration des camarades José et Roman, qui étaient délégués officieux et qui donc avaient beaucoup plus de facilités pour se procurer les timbres, et les paperasses, etc. pour se syndiquer, le Comité a tout de suite syndiqué quatre cents ouvriers de plus. Et ceux qui étaient syndiqués d’avant ne prenaient même plus leur timbre chez le délégué officiel. Certains disaient : "Ca ne vaut même plus la peine de leur parler, et on essaiera dans l’avenir de les liquider comme délégués".

Tactiques

261

Garcet : Une chose avec quoi je n’ai pas été d’accord, pendant la grève, c’était le premier tract qui disait qu’il fallait liquider la délégation syndicale à Michelin.

262

José : Il y a un point très significatif - moi, j’ai parlé à beaucoup d’ouvriers, et surtout des Belges, là-dessus - ils disaient tous : "Aussi longtemps que Mosselmans sera secrétaire syndical, il n’y aura rien à faire". Le premier tract, il disait : "Nous voulons que Novak soit chassé de l’usine", (c’est un ancien délégué, un contremaître). "Nous voulons que Mosselmans soit foutu dehors de notre secteur ici, nous ne voulons plus Mosselmans ici". Il était très significatif, pourquoi ? Parce qu’il exprimait vraiment ce que l’ouvrier voulait. D’abord, il voulait que Mosselmans ne soit pas là, parce qu’il savait depuis longtemps que toutes ses conventions collectives ont été signées sans l’avis de l’ouvrier, qu’il ne faisait pas d’assemblée.

263

Par ailleurs, c’est ce premier tract évidemment qui a vraiment affronté les grévistes contre le secrétaire de la Centrale Générale. Je crois que nous avons des excuses, mais cela a servi à la Centrale Générale pour dire : "Vous accusez un élément qui a bien travaillé pendant des années, et qui travaille encore, même si vous ne le savez pas".

264

Enfin, moi je dis, le premier tract du Comité de Grève, pendant la grève, ce n’était pas une erreur. C’était peut-être un manque de tactique, parce que nous affrontions le syndicat, nous le mettions contre nous à ce moment-là, mais je répète qu’il exprimait les sentiments des ouvriers.

265

Même si ce n’est pas une tactique, c’est la vérité.

266

Garcet : Dans le tout premier Comité, il y a beaucoup de Belges qui s’étaient mis, qui disaient : "Voilà, maintenant on est au pouvoir, on va les liquider tous, etc…" Mais toutes ces grandes gueules, deux jours après, c’était terminé, ils ont même repris le travail. Ils ont vu qu’il n’y avait pas d’intérêt pour eux à rester dans le Comité, parce que leur seul but, c’était de liquider carrément la délégation à Michelin. Et moi, comme syndicaliste, je crois que ce n’était pas juste. Parce qu’on sait bien qu’il y a les lois, qu’ils sont délégués d’une telle date à une telle date, et que s’il n’y a pas faute grave, on ne peut pas les expulser comme on veut.

267

José : Moi, je ne suis pas d’accord avec Garcet. Parce que tu peux demander aux 1.300 ouvriers qu’il y a à Michelin combien parmi eux connaissent les statuts syndicaux. Il n’y en a aucun qui les connaît, qui les connaissait. C’est peut-être naïvement que le Comité ouvrier a dit : "Nous ne voulons plus de Mosselmans". Mais il n’empêche que c’était le sentiment de la classe ouvrière dans la Michelin. Ca, c’est une vérité grande comme une maison. Il n’y a rien à faire.

268

Garcet : C’est comme ça que le Comité a commencé à apprendre la tactique.

Ceux qu’on a gagné

269

Fernando : Garcet a parlé des camarades belges qui, pendant la grève de février, étaient venus au Comité, et qui après sont partis. Il y a une chose très importante : dans la dernière grève, quand j’étais à la cantine, à minuit, il y a six Belges qui sont venus me parler. De ces six Belges, il y en avait trois qui étaient au début du Comité de février. Ils sont venus me donner de l’argent, d’une collecte qu’ils avaient faite pour les ouvriers qui occupaient l’usine. Je leur ai dit : "Tout ce qui vient des ouvriers de Michelin, et avec un bon sentiment, nous le prenons".

270

Et je l’ai pris. Ca, ça veut dire que les ouvriers belges étaient avec les grévistes. Il avait dit qu’il allait en rapporter, de l’argent. Je ne sais pas s’il est revenu, s’il a donné à un autre camarade, ou… Mais je suis bien sûr que la majorité des Belges dans l’usine étaient avec nous. Mais ils ne voulaient pas se déclarer ouvertement comme occupants.

DE LA GREVE A L’OCCUPATION

271

Garcet : Dans l’usine même, après la grève de février, qu’est-ce qu’il y avait de changé ? Eh bien, la situation était vraiment favorable au Comité ouvrier. Dans mon secteur par exemple, à la préparation, j’étais le seul du Comité ouvrier. Ca ne m’a pas du tout séparé de mes camarades de travail, tout au contraire. Il n’y a vraiment que les fleurs que je n’ai pas eues, sinon, l’ambiance était vraiment à me mettre sur un piédestal, les travailleurs et les brigadiers. Les brigadiers, ils avaient même le courage de dire que le Comité, il avait eu raison de faire grève en février. Et ils demandaient tous si on allait continuer à se réunir, et à parler de la situation à Michelin. Mais c’est toujours la même chose : ils sont très forts dans les conversations privées mais quand il faut prendre des responsabilités, ils ne savent pas le faire. Après, le Comité avait bien appris et toutes les semaines on s’est réuni, pour parler des différents casa Michelin, pour trouver la possibilité de contacter les ouvriers s’il y avait des difficultés dans le travail, comment on allait faire pour le chronométrage, tout ça était bien réglé et bien préparé. Et même, grâce à ça, on a fini par s’introduire au syndicat comme militants. Mosselmans, il avait pris les noms de tous les camarades du Comité, il leur avait envoyé des lettres pour venir à des réunions, pour connaître leur point de vue. Et comme ça, on a compris la tactique de Mosselmans.

272

José : Il y avait un grand changement, c’est que l’ouvrier, avant, il parlait toujours de football, à partir de la grève il s’est occupé des problèmes de l’ouvrier. Et les ouvriers, ils ont vu que grâce à notre force, nous avons obtenu que le syndicat présente un cahier de revendications significatif, le meilleur depuis toujours à Michelin. Ils ont vu aussi qu’après la grève, Roman et moi, les deux délégués officieux, nous avons été exclus par les patrons des réunions entre la délégation et la direction. Pourquoi ? - C’est la parole même des brigadiers - : "parce que nous donnions trop d’informations aux ouvriers". Enfin, ils voyaient qu’il y avait quelque chose qui bougeait. Nous avions informé les ouvriers par tract, presque toutes les semaines, et les Belges, ils s’attendaient à quelque chose. Ils s’attendaient à un arrêt, d’un moment à l’autre.

Un bon truc

273

José : Après, il y a eu le referendum. La preuve que l’ouvrier s’intéressait à cela, c’est que 65 pourcent ont voté contre la convention de deux ans. Il y a deux cents types qui n’ont pas voté, pourquoi ? Parce que les délégués ne se sont pas présentés dans leur atelier, parce qu’ils savaient d’avance qu’ils allaient voter non.

274

Après, il y a eu le deuxième referendum, un bon truc de la Centrale Générale.

275

Ils ont laissé passer quinze jours sans rien dire, et puis tout à coup, ils communiquent qu’il y a eu une réunion de conciliation, qu’elle n’a rien donné, et qu’on va passer à un deuxième referendum pour savoir si on veut la grève ou si on ne veut pas la grève.

276

Si vous êtes d’accord avec la grève, on fera le nécessaire. Si vous n’êtes pas d’accord avec la grève, à ce moment-là vous acceptez automatiquement la convention de deux ans. Le Comité ouvrier a été surpris, comme tous les ouvriers, par la rapidité de la délégation syndicale, alors que jusqu’à maintenant elle avait laissé tramer la question. Nous avons pensé : si nous disons oui à la grève, ils vont laisser passer huit jours, et puis ils donneront quinze jours de préavis, et comme ça on sera aux congés.

277

Si nous disons non à la grève - parce que c’est bien normal que l’ouvrier dise non à la grève, aucun ne veut la grève pour la grève -, alors ils signent automatiquement la convention de deux ans que nous avons refusée lors du premier referendum.

278

Mikis : Et si nous n’avons pas voulu que ce deuxième referendum se déroule, c’est parce que nous avons vu qu’il n’était pas fait démocratiquement. Les deux délégués principaux se présentaient dans un atelier, ils entraient dans le bureau du chef de service, le chef de service, avec ses brigadiers sortait, et il appelait les ouvriers l’un après l’autre à voter. Il y a beaucoup d’ouvriers qui ont refusé, le chef de service et les brigadiers les obligeaient, en leur disant qu’ici en Belgique il y a une loi qui dit que le vote est obligatoire. C’est pour ça aussi que nous n’avons pas accepté ce refendum. Moi, je suis grec. Des referendums pareils, on n’en voit que dans mon pays, depuis la dictature.

Comité ouvrier

279

Antoine : Ce que c’est pour moi un Comité ouvrier, à partir de l’expérience qu’on a eue ? Je pense que je peux définir le comité, après les six, sept mois qu’on a vécu ensemble. Le Comité ouvrier est un rassemblement d’ouvriers militants, dont la force se vérifie par l’impact qu’il a sur la masse. Il peut y avoir un contre-Comité, comme par exemple à Citroën, un comité du patron, s’il n’a aucune influence sur la masse des travailleurs, il ne sert à rien. Donc, le Comité ne sert à rien par lui-même : il sert, dans la mesure où il a une relation avec l’ensemble des camarades à l’intérieur de l’entreprise. D’ailleurs, c’est ce que nous avons vérifié. Les membres du Comité devaient, non pas explicitement mais implicitement, rendre compte de leurs relations à eux, chacun, avec la masse. En réunion du Comité, on demandait : "Qu’est-ce qu’on pense dans ton équipe ?" C’est bien simple, au moment où on a décidé l’occupation, il y a un camarade qui a dit : "Mon équipe, elle dit que ce n’est pas à elle à commencer l’occupation, que c’est à une autre". Et nous - nous étions trois, quatre, de l’équipe qui a commencé - nous avons dit : "Notre équipe est mûre". C’est parce qu’on avait énormément de contacts avec les camarades avec qui on travaillait qu’on a pu dire : "On peut occuper, on est capable d’occuper. Demain, à quatre heures du matin, on arrête". Et la preuve que le Comité avait vraiment cette force qui doit venir de sa relation avec les autres travailleurs, c’est que le jeudi soir, la veille de l’occupation, nous étions quelques-uns à dire aux camarades de notre équipe : "On ne vote pas (cela avant d’entrer à l’usine, hein, pendant la nuit), on ne vote pas, et à 4 heures on arrête". Alors la majorité de notre équipe n’a pas voté, et à 4 heures du matin on avait tout de suite 150 types avec nous, tout de suite.

280

Mais le travail du Comité, c’est un travail sur la corde raide. C’est ce que les groupes extérieurs n’ont pas compris, mais que les camarades de Michelin, les travailleurs, ont bien compris. C’est que nous étions tout le temps sur la corde raide. On pouvait tomber soit à gauche, soit à droite. On tombait, soit dans les bras du syndicat, soit dans les bras des groupes extérieurs. Mais en restant sur la corde, nous étions sûrs d’être avec la majorité des travailleurs, et après cela, nous pouvions voir nos relations avec les syndicats et avec les groupes extérieurs. C’était seulement à partir du moment où on sentait ce que vivaient les travailleurs qu’on pouvait dire merde aux étud… aux groupes extérieurs.

281

La force du Comité est née tout doucement à partir de février et, je crois, a trouvé son visage le plus vrai pendant l’occupation. Même si la majorité des travailleurs n’occupait pas, je sais bien que dans mon équipe on a fait une collecte pour nous. Ca voulait dire que des camarades avaient une confiance telle en nous qu’ils nous suivaient puisqu’ils étaient d’accord sur le fond, même s’ils n’étaient pas d’accord sur le moyen. Nous avons refusé aussi de voter, parce que nous voulions que les travailleurs se prononcent sur le fond (pour ou contre une convention) et que les responsables, les militants, décident, eux, quelle forme d’action on doit mener à ce moment. Je ne crois pas qu’il y ait mille trois cent travailleurs qui peuvent dire : maintenant, on doit faire grève. Je crois que mille trois cents travailleurs peuvent dire : maintenant, pas d’accord pour la convention et on fait confiance au Comité qui, lui, choisit l’arme idéale, maintenant, contre le patron. Sur l’arme, il ne faut pas voter. D’ailleurs, pendant l’occupation, nous nous sommes toujours rendus compte de cela : on faisait une assemblée, on discutait sur le fond du problème, mais sur la décision, sur l’arme, jamais. Parce que les camarades disaient : "On a confiance dans le Comité, c’est au Comité à décider". Et c’est le Comité qui décidait de l’arme qu’on employait à ce moment-là. On était toujours dix, douze pendant l’occupation, qui pouvaient se réunir facilement - pas plus de dix, douze parce qu’il y en avait qui dormaient, il y en avait qui avaient des postes de surveillance.

282

Même pour la réaction à avoir vis-à-vis de la gendarmerie, à la fin de l’occupation, même chose : assemblée générale, confiance au Comité, le Comité dit : "On ne provoque pas, et on parlemente"…

La paix sociale : une convention

283

Mikis : Pourquoi nous ne voulions pas une convention de deux ans ? C’est parce que nous avions eu l’occasion de voir, au mois de février, comment les syndicats avaient joué. On a dit : "Si maintenant il y a une convention de deux ans, alors qu’on sait déjà, par exemple, qu’à partir du mois de janvier il y aura la T.V.A. et si le patron invente des moyens pour rattraper ces 4,5 pourcent et ces petits avantages qu’il aura donnés dans la convention, alors, quelle arme aurons-nous pour le battre ?"

284

S’il y avait une convention de deux ans, il fallait attendre jusqu’en 1972 au mois de mai pour faire quelque chose. C’est pour ça que nous voulons une convention d’un an, pour avoir des armes pour battre le patron s’il essaie de nous rouler.

285

José : Il y a beaucoup à dire sur les conventions. Nous pensons que le patron, il est tout prêt à donner, oh, 3 frs, 4 frs… mais le fond de la question, ce n’est pas trois ou quatre francs. S’il donne une augmentation de 4 frs sur une convention de deux ans, il va se rattraper en augmentant le rythme et à la fin, ce n’est pas 4 frs qu’il nous donne, c’est tout le contraire, ce sera au moins 500 frs en plus que nous lui donnons tous les jours. Pourquoi ? Parce que le rythme de travail va augmenter énormément, nous le savons par expérience, au lieu de faire 6.000 bandages dans une équipe, on va en faire 7.500, et il faut voir quel bénéfice le patron fait sur ces 7.500, et quel bénéfice sera le nôtre.

286

Moi, personnellement, je dois dire que je ne suis même pas pour une convention d’un an. Je suis contre la paix sociale, d’un an, de deux ans ou de six mois. Je suis contre. Pourquoi ? Parce que c’est une arme qu’on donne au patron et en même temps c’est un lien pour les ouvriers parce que, nous l’avons vu en février, vous ne pouvez rien faire quand vous êtes attachés à une convention collective. Car ces conventions collectives ne touchent pas à la question du rythme de travail, à la question des relations humaines. Dans la convention collective, c’est seulement la question d’argent. Et alors en plus, eux, ils vont tout mélanger. Ils diront qu’on ne peut rien faire, même si dans la convention collective ce n’est pas marqué, on ne peut rien faire jusqu’au terme de cette convention.

287

Garcet : Et aussi à cause de la faiblesse de la délégation syndicale à Michelin. Bon, si on avait la convention de deux ans, on savait bien que la délégation syndicale n’aurait rien fait du tout, même simplement pour la faire appliquer. On a demandé à la Centrale s’il n’y avait pas un moyen de contrôler le chronométrage et le ryhtme de travail. Ils nous ont dit que c’est impossible, parce que la délégation syndicale n’en était pas capable. Le Comité a demandé, alors, s’il n’y avait pas moyen de former des chronométreurs au syndicat, qui seraient venus à l’usine comme ouvriers ou comme délégués… Mais tout ça a été refusé, en disant qu’on allait trop loin, qu’on voyait trop loin de la ligne syndicale et qu’il n’y avait pas moyen d’attaquer le patron sur ce terrain-là. Mais moi je crois que si on avait su que la délégation aurait été capable de veiller à tout, alors ç’aurait été un point pour une convention de deux ans.

288

Antoine : Oui, ce n’est pas l’unanimité du Comité, ce que dit le camarade Garcet.

289

Garcet : Non, je parle pour moi.

290

José : Ce qu’on doit dire, c’est que nous, Comité, nous avons exprimé la position de l’ouvrier. Moi, personnellement, je suis contre toute convention, quelle que soit sa durée. Mais nous avons exprimé ce que l’ouvrier voulait. Il voulait une convention d’un an, parce qu’il pensait qu’une convention de deux ans, c’est trop long, voilà tout.

291

Antoine : Il n’y a vraiment que quelques travailleurs qui ont pensé : "Au fond, pourquoi une convention ?". Il n’y a que très, très peu de travailleurs qui en sont déjà au point de dire : "Au fond, une convention, ça profite toujours au patron, ça ne profite jamais à l’ouvrier". Quand on a acquis une victoire de type salarial, ça profite évidemment à l’ouvrier. Mais quand le patron l’englobe dans une convention d’un an, ça profite toujours au patron. Mais ça, il y avait très peu d’ouvriers qui avaient réfléchi jusque là. Alors, le Comité n’avait pas à dire aux ouvriers : "Ecoutez, camarades, il ne faut pas de convention du tout, etc." Le Comité, comme première étape, cette année-ci, devait dire : une convention d’un an. Et l’année prochaine, une seconde étape aurait pu être : "Camarades, une convention, ça profite toujours au patron, peut-être que nous devons être contre la paix sociale".

292

Mikis : On l’a bien vu au 1er juin 1969. Au 1er juin 1969, on a eu 1,20 frs. C’était dans la convention de deux ans qui avait commencé le 1er juin 1968. On a eu 1,20 frs. Alors on a vu ça, par exemple, au mélange : un mélange, ça pèse normalement 130 kg. Le patron, il n’a pas augmenté le nombre de mélanges, qu’est-ce qu’il a fait ? Il a augmenté le poids. Un mélange qui pesait par exemple 130 kg avant le 1er juin, automatiquement, après le 1er juin, il pesait 140,145 kg. C’est comme ça qu’il rattrapait son franc et vingt. A la confection, je ne sais pas ce qu’il a fait. Mais chez les mélangeurs, j’ai vu ça. C’est pour ça que nous ne voulions pas une convention de deux ans, parce que le patron, il rattrape tout ce qu’il donne, il ne faut pas plus de six mois pour ça.

L’OCCUPATION

293

Mikis : Comment en est-on arrivé à l’occupation ? Après le premier referendum, là où la classe ouvrière avait montré sa victoire, les dirigeants syndicaux ont traîné l’affaire pendant quinze jours, pour la conciliation. Nous arrivons à mercredi, jour où ils se sont réunis, à ce qu’ils disent, pour régler l’affaire - les dirigeants syndicaux, le conciliateur et le patron. On attendait tous ce qui allait se passer. Mercredi, à dix heures du soir, il y a des délégués devant la porte, qui distribuent des tracts. Ils parlent d’un referendum, pour prochainement. Mais le lendemain, jeudi, à onze heures du matin, on voit le délégué principal et un autre délégué avec une urne qui passent dans les ateliers, qui entrent dans le bureau du chef de service. Alors, le chef de service avec ses brigadiers sortait, comme on l’a déjà dit, et il obligeait les ouvriers à aller voter. A aller voter quoi ? La plupart ne le savait pas, parce que seules deux équipes avaient reçu le tract : les autres, ils ne savaient rien du tout. Nous, en voyant ça, nous avons fait le tour de l’usine en disant aux ouvriers de ne pas voter. Les ouvriers, d’ailleurs, ils avaient bien vu que ce vote-là n’était pas démocratique. En sortant, à deux heures, nous avons décidé de faire une réunion extraordinaire, pour voir ce que nous allions faire. Nous nous sommes réunis vers cinq heures et demie, et on a dit : "Qu’est-ce qu’on fait ? L’équipe du matin, l’équipe de l’après-midi ont voté. Ils vont continuer le vote pour l’équipe de nuit. Alors demain, vendredi, il n’y aura plus rien à faire."

294

Parce que les camarades, ceux qui avaient une conscience ouvrière, ils ne votaient pas ; donc, on savait d’avance que ceux qui votaient - et en plus de la tricherie qu’ils font toujours - ils auraient fait la majorité contre la grève. La-dessus, les deux permanents syndicaux venaient à l’usine, et ils signaient la convention au plus vite. C’est comme ça qu’on a pris la décision d’occuper l’usine. Pourquoi occuper ? Parce que arrêter, une heure ou deux, cela n’aurait servi à rien : eux, le lendemain, de toutes façons, ils seraient venus signer la convention.

Pas de grève "syndicale"…

295

Antoine : Déjà en février, beaucoup de travailleurs disaient : "Une grève comme ça (comme celle de février), on n’en veut plus." Avec la gendarmerie à l’extérieur, et les pressions des patrons et des chefs au domicile des travailleurs pour leur faire reprendre le travail, ça on ne veut plus. Et même, au moment du vote pour ou contre la grève, il y a des travailleurs qui ont voté contre la grève, parce qu’ils ne voulaient pas d’une grève "syndicale", une grève avec préavis, une grève à l’extérieur. C’est donc sous la pression des événements, depuis février, qu’on a réfléchi à ce problème et qu’on s’est dit : "Une grève comme ça, on n’en a pas le contrôle, ni les ouvriers, ni le Comité." Je pense que c’est ce qui nous a amenés à penser : "Au fond, il faut occuper pour avoir le contrôle, pour avoir le pouvoir à l’intérieur de l’entreprise, parce que le pouvoir à l’extérieur de l’entreprise, ça ne sert absolument à rien". En tout cas, depuis l’échec de la grève de février, nous ne pouvions certainement plus recommencer ce type-là de grève, vis-à-vis des travailleurs. Je pense même que si on avait fait une grève "classique" si le referendum avait donné 67 pour cent pour la grève, le patron aurait joué le même jeu (même si le syndicat avait été de notre côté) qu’en février, et finalement, de nouveau, les types seraient rentrés par petits paquets.

296

Mikis : Il y a une chose à laquelle aucun de mes camarades n’a pensé, jusqu’à maintenant. On dit que la grève de février a mal démarré et qu’elle a mal fini. Mais s’il y a des camarades qui sont rentrés travailler après la première semaine de grève, c’est aussi parce qu’il faisait terriblement froid. Il était impossible de rester tout le temps devant la porte, pour faire le piquet. Alors, qu’est-ce qu’on faisait ? On restait là, par exemple pendant une heure. Puis on se retirait, on se retirait dans les cafés. A ce moment-là, il y avait des camarades qui arrivaient, ils ne voyaient personne devant la porte. Ils disaient : "Mais enfin, ils sont tous rentrés". Alors, ils rentraient dans l’usine ? a Jusqu’à aujourd’hui, on n’en a pas parlé, même pas aux réunions du Comité. Mais c’est la vérité : s’il y en a quinze ou vingt pour cent qui sont rentrés pendant la grève, ce qui après a démoralisé les autres, c’était parce qu’en venant devant la porte, ils ne voyaient pas le piquet.

297

Antoine : Oui, mais, même en été, les piquets ne seraient pas restés toute la journée devant la porte. Regarde Hoboken.

298

C’est leur treizième semaine de grève [****][****] Les travailleurs des chantiers navals Cockerill Yards,..., je crois. Les syndicats disent aux travailleurs : "Restez à la maison, venez quand on vous convoque à une assemblée générale".

299

Qu’est-ce qu’ils apprennent, les travailleurs ? Rien. Ils apprennent peut-être à travailler en noir… c’est tout. La leçon d’une grève d’occupation aussi, c’est que les travailleurs restent ensemble. Pour quoi faire ? Pour discuter. Pour jouer au football aussi, mais pour discuter, pour vivre ensemble une occupation. Sinon, on fait le jeu du syndicat aussi : ne pas réfléchir, rester à la maison, nous nous chargeons de tout et vous voterez une fois toutes les deux semaines.

300

Mikis : Je suis d’accord avec tout ce que tu dis. Mais moi je dis, d’autre part, que si la grève de février n’a pas réussi jusqu’au fond, c’était à cause de ce que j’ai dit. Oui, l’occupation donne l’occasion aux ouvriers de se réunir comme on a fait, de dire leurs problèmes, de discuter de leur travail, etc. A l’extérieur, on ne peut pas faire tout cela. Mais moi je dis que si la grève de février n’a pas réussi, réussi jusqu’au fond, ç’a été parce qu’il faisait terriblement froid.

… une grève à nous

301

Antoine : Pendant l’occupation, le fait de vivre à deux cents, deux cent cinquante, je ne sais pas, ça dépendait des moments…

302

Mikis : Trois cents, pendant le week-end. Et les autres jours, avec les pauses, il y avait bien plus de trois cents, si tu te souviens. Quand on a fait l’assemblée, le lundi matin, on était sept cents, ce qui veut dire, si on tient compte du fait qu’il n’y avait que deux équipes dans l’usine, que tous les ouvriers étaient là.

303

Antoine : Pas tous, tous, puisqu’ils ont essayé de faire redémarrer une machine pendant cette assemblée, tu te souviens…

304

Mikis : Oui, la boudineuse numéro 4 ou numéro 5, au service Z…

305

Antoine : Enfin, le dernier jour, quand on a été mis à la porte, on était tout près de trois cents. Pas trois cents à sortir par la porte de l’usine avec la gendarmerie, parce qu’il y en a une série qui sont sortis par le grillage, sur le côté… En tout cas, quand ils ont jeté le formol, la cantine était pleine, toutes les chaises étaient prises.

306

Bon, je disais que le fait de vivre l’occupation ensemble a apporté, après réflexion - je dis après réflexion, parce qu’on vivait ça naturellement, ce n’est qu’en y réfléchissant qu’on se disait : on vit quelque chose d’extraordinaire, qui sort de l’ordinaire.

307

Et quelque chose vers quoi, je crois, la majorité des occupants aspiraient : ce style-là de vie, de décision, de consultation, d’information et tout, et de prise de responsabilités. C’est vraiment ce style-là qu’ils veulent acquérir, une vie comme ça qu’ils veulent avoir et c’est pour cela, je pense, que le Comité lutte. Nous avons vu pendant l’occupation presque tous les occupants prendre des responsabilités, spontanément. Enfin, prenons une journée. A la fin, on était arrivé à fixer deux réunions par jour du Comité, une à neuf heures et demie, l’autres à cinq heures et demie. On était arrivé aussi à dire : minimum une assemblée générale des occupants par jour, mais à heure non fixe, pour que le patron ne profite pas de ce moment-là pour lancer une ou deux machines, comme on avait eu le cas lundi. Le mardi, l’assemblée a eu lieu vers deux heures et demie, après la tournée dans l’usine, le mercredi je crois que c’était le soir, etc… Mais les réunions du Comité, donc, étaient fixes, plus quelques réunions extraordinaires, s’il se posait un problème, personnel ou autre. Les camarades se levaient vers quatre heures et demie du matin, le café était servi à cinq heures moins un quart, à la cantine ; les hommes se lavaient un petit peu, se rasaient, mangeaient peut-être une tartine ou deux.

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A cinq heures et quart, on allait à la porte, avec le calicot "USINE OCCUPEE" et en descendant à la porte on réveillait encore toute une série de camarades qui avaient raté la cloche de quatre heures et demie… enfin, il n’y avait pas de cloche, c’était la patrouille de nuit qui était passée dans tous les ateliers où on dormait, à quatre heures et demie. Nous qui étions toujours au cinquième étage, on voyait les types sortir des chambres à air où ils avaient dormi, avec une tête un peu bizarre… A cinq heures et quart, on était dehors, donc. A six heures, on faisait un tour dans l’usine pour voir si tout était calme. Pendant ce temps-là, entre cinq heures et quart et six heures et quart, la cantine était lavée. Après avoir fait le tour, on remontait à la cantine ; ceux qui n’avaient pas mangé, mangeaient. A sept heures et quart on ressortait, pour l’équipe de huit heures. A huit heures et demie, à la cantine de nouveau, les rôles étaient distribués : nettoyage des W.C., les patrouilles… Pour les patrouilles, c’était l’équipe qui aurait dû normalement travailler à cette pause qui était responsable, c’était plus facile, tu discutais avec des types que tu connaissais… Mais en plus de cela, il y avait des patrouilles spéciales de dix types - trois fois dix - qui étaient commandées par Garcet, Pedro et Manuel. A neuf heures et demie, il y avait comité. Les copains qui avaient veillé la nuit allaient dormir, une équipe allait dehors, jouer de la guitare et chanter quelques chants espagnols. Quand Sevilla était en forme, il racontait quelques blagues salées. Une partie restait dans la cantine et jouait aux cartes… ceux de la cuisson, là, les vieux Espagnols. La surveillance des ateliers, elle se faisait par les patrouilles et par des piquets.

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Mikis : Oui, il y avait un ou deux camarades qui étaient installés dans chaque atelier, qui discutaient avec les autres. Et si par exemple le chef de service, ou le patron lui-même voulait obliger quelqu’un à travailler, l’un des deux du piquet restait là, et l’autre venait nous avertir. Alors, tous, massivement, on descendait pour faire arrêter. Mais ce n’est arrivé qu’une fois, je crois… enfin, pendant les huit jours qu’on est resté là, il n’y a qu’un jour vraiment où ils ont essayé quelque chose. Mais ils ont raté, c’est pour ça qu’ils n’ont plus essayé. Sauf le dernier jour, évidemment…

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Antoine : Bon. Donc, on mange vers midi et demi. C’étaient les femmes qui préparaient à manger…

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Mikis : Et pendant une heure, ou trois quarts d’heure, quand on mangeait, le responsable de la cantine disait par exemple : "Asseyez-vous, tous sur vos chaises". Et personne ne bougeait. Il y avait des camarades qui servaient, mais à pari eux, personne n’était debout. Quand on avait mangé - c’était vers une heure, une heure et quart - on se levait pour aller à la porte, pour attendre l’équipe de deux heures.

312

A ce moment-là, la cantine fermait encore une fois pour faire le nettoyage. Puis, on faisait comme le matin, un tour de toute l’usine, atelier par atelier, jusqu’au moment où on revenait à la cantine. La cantine avait été nettoyée, et on y rentrait pour discuter, etc…

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Antoine : Le soir alors, il y avait aussi, dans la soirée, une petite réunion du comité, pour donner les informations de l’extérieur, qui arrivaient souvent à ce moment. Presque à chaque repas, aussi, le Comité disait un petit mot, enfin, une information était donnée quand c’était utile. Et les vraies assemblées, donc, une par jour.

La parole aux ouvriers… calmement

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Antoine : Pour parler des assemblées, je crois que l’exemple le plus typique, c’a été peut-être celle du dimanche, où il y avait l’affaire de la chaufferie. Bon, c’était dimanche après-midi. On a dû tirer les hommes des bras des femmes… Le problème était ; est-ce que, ce soir, on empêche de relancer la chaufferie [*****][*****] C’est la chaufferie qui permet le fonctionnement de... ou bien est-ce qu’ on laisse faire ?

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Mikis : Non, attends, avant de donner des exemples. Il faut dire qu’on a essayé, pour toutes les assemblées qu’on a faites, de donner la parole aux ouvriers pour que ce soit eux qui décident. Chacun disait son avis, calmement, il y avait un secrétaire, qui tenait compte de tous les avis, alors on classait - s’il y en avait plusieurs, par exemple, qui avaient parlé du même problème de différentes façons. Eux, toujours ils disaient, les ouvriers : "Voilà, nous donnons notre avis, mais nous voulons que le Comité décide". On a dit plusieurs fois : "Mais non, ce n’est pas le Comité qui décide, c’est tous ensemble".

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Antoine : Donc, le dimanche après-midi comme toute assemblée, celle-là a commencé par une information. L’information était : "Ce soir, la chaufferie va être relancée". Après, consultation, les camarades s’expriment. Il y avait une tendance qui disait : "La chaufferie ne peut pas démarrer" et une autre tendance, moins dure, qui disait : "La chaufferie, laissez-là démarrer, parce qu’on ne sait pas, c’est peut-être une provocation, le patron veut peut-être profiter de cela pour faire venir la gendarmerie" ce qui était toujours dans l’arrière-pensée de tous les camarades.

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Alors, une tendance, au sein du Comité, plutôt, qui était de dire : "Les machines, on s’en fout, c’est les hommes qu’il faut avec nous". Cette tendance s’est exprimée aussi et puis, après une heure, une heure et demie, après que tous les camarades s’étaient exprimés - ça, c’était difficile au début, que tout le monde puisse s’exprimer, puisse s’exprimer dans sa langue, qu’on traduise, en grec, en français. Quand c’est un Espagnol, chaque fois on traduisait en deux langues. Après la consultation il y a eu la décision : confiance au Comité. Le Comité se réunissant une heure ou deux après, et donnant la réponse au repas suivant. Au repas du soir, le Comité a fait un petit discours, du style ; "C’est les hommes qu’il faut gagner, pas les machines".

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Après ce genre de décision-là, beaucoup de camarades qui, au cours de la consultation n’avaient pas été de notre avis, venaient dire : "Tu sais, on n’est pas d’accord, mais on est avec vous, on suit". Ca, on n’a pas eu un pepin, pas un type qui a fait à sa tête pendant l’occupation à part (rire) un membre du Comité. On faisait des réunions spéciales du Comité pour le rappeler à l’ordre (rire). Quelqu’un qui est très violent, qui veut toujours une mitraillette… et qui a très peur de sa femme…

319

Mikis : Les décisions du Comité étaient toujours justes, il faut dire, c’est pour cela que les ouvriers suivaient. Parce que le Comité, il écoutait toujours l’avis de chaque ouvrier.

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On tenait compte de tous ces avis, et on prenait notre décision, nous, Comité. En fait, il n’y avait pas grande différence entre cette décision et ce que les ouvriers voulaient, c’est pour ça qu’ils étaient toujours d’accord. Après la réunion du Comité, on arrivait chez les ouvriers, en disant : "Voilà, nous avons décidé ça". Ils étaient tous d’accord. Sauf, comme mon camarade l’a dit, trois, quatre, qui étaient plus révolutionnaires, plus explosifs. Mais je ne sais pas, si on leur avait dit à eux, par exemple, à eux qui avaient cette manière de parler : "Allez, vas-y, coupe la chaufferie, vas-y…" je ne sais pas s’ils l’auraient fait. Je ne sais pas s’ils ne disaient pas ça pour se montrer… pour montrer qu’ils sont des hommes plus combatifs, etc… Mais je parle d’eux parce que c’est eux aussi qui, après la décision du Comité, disaient : "Oui, nous avons un autre avis, mais on suit".

321

Antoine : Oui, maintenant, pour voir si c’était vraiment cela qu’il fallait faire, ça aurait dû durer plus longtemps. Il n’y a pas eu de divergences entre le Comité et les travailleurs occupants, peut-être parce que ça n’a duré que sept jours. Si ça avait duré plus longtemps, ç’aurait été inévitable qu’il y ait des divergences, et on aurait peut-être dû agir autrement à ce moment-là. Mais en sept jours, il n’y a eu de divergences, en somme, qu’entre membres du Comité. Le vote s’est fait au sein du Comité - une ou deux fois, je crois, on a dû voter -, mais jamais au sein de l’assemblée, elle-même refusant de voter, en se disant : "Nous ne pouvons pas nous diviser, entre nous, dans cette lutte-ci, on ne peut pas perdre ses forces, c’est pour ça que le Comité doit décider, que c’est lui qui doit le faire". Et c’est pour ça qu’il y a eu des divergences au sein du Comité, parce qu’elles étaient reportées, mais pas une fois entre le Comité et les travailleurs, l’accord sur le fond étant trouvé à l’intérieur de l’assemblée, ou étant exprimé par le Comité, et finalement, accepté par les quelques types qui voulaient autre chose.

Faire tourner l’usine, autrement

322

Mikis : Faire tourner l’usine, cela aurait-il été possible pour nous ? Il faut dire d’abord que l’usine, pour marcher, elle a besoin de ses mille trois cents ouvriers. Ce ne sont pas les deux cents ou trois cents occupants qui vont la faire tourner tout seuls. Je ne suis pas pessimiste, mais,… non, je ne sais pas si on pourrait faire tourner l’usine.

323

Antoine : Oui mais, il faut voir ce que ça veut dire : faire tourner l’usine. Faire les commandes, ou vendre les pneus, ça, ce n’est pas notre problème. Faire tourner l’usine, c’est faire travailler les six cents camarades qui étaient avec nous.

324

Mikis : Ah oui, d’accord, ça, c’est autre chose. Ca, on était capable de le faire d’une minute à l’autre.

325

Antoine : Oui, si par exemple l’état - un état révolutionnaire - nous demande : "Est-ce que vous êtes capables, vous qui êtes responsables des travailleurs, de nous fournir X pneus dans un délai d’une semaine ?" Qu’est-ce qu’on fait ? On va à l’assemblée. On va à l’assemblée et on dit : "Camarades, voilà ce que le plan… ce qui est inscrit dans le plan, est-ce qu’on est capable de le faire, et est-ce que chacun peut dire maintenant, devant tout le monde, ce que lui est capable de faire ?" Un camarade aurait dit : "Je fais cinquante" et un autre aurait dit : "Je fais quatre-vingt sur la même machine", ils se seraient compris. Ils auraient dit : "Bon, moi je suis capable de faire 50, toi tu es capable de faire 80, ça va".

326

Mikis : En y pensant, non, moi, je ne demanderais même pas aux camarades de faire 50 ou 80, parce que je sais bien que les deux cents occupants c’étaient - ce sont encore - les meilleures mains de l’usine. Si l’usine marchait, avant, elle marchait grâce aux deux cents qui ont occupé. D’ailleurs, on a la preuve, aujourd’hui, il y en a environ soixante qui ne sont pas là, et il n’y a rien qui tourne. C’est la direction elle-même qui le dit.

327

Est-ce que tu crois qu’un type qui vient du Congo, un chef de service, un type qui a eu la mitraillette en main jusqu’à aujourd’hui, un type qui torturait les Congolais ou les Algériens, est-ce que tu crois que ce type là, aujourd’hui chef de service chez Michelin, il pourrait faire plus que nous autres ? Que nous qui travaillons depuis sept ans, depuis cinq ans, chez Michelin ?

328

Antoine : Dans une hypothèse pareille, évidemment (nous faisons tourner l’usine, en fonction du plan), il faudrait réfléchir au rôle du Comité. Le rôle du Comité serait différent. Non, le Comité avait la confiance des travailleurs, parce que les membres du Comité étaient des travailleurs, qui travaillaient sur la machine, comme les autres.

329

Mikis : Oui, dans le Comité, ces derniers temps, il y avait des ouvriers de tous les ateliers, des ouvriers qualifiés, et même des responsables.

330

Antoine : Je veux dire que la relation entre le Comité et les travailleurs changerait du tout au tout si le Comité devenait, par exemple, des permanents à l’intérieur de l’entreprise, des permanents qui dirigeraient les ouvriers pour arriver à produire ce que le plan décide, tu comprends ?

331

Mais on peut imaginer que ces camarades qui ont la responsabilité de la production continuent à exercer des fonctions à l’intérieur de l’entreprise. De toutes façons, ce seraient les travailleurs eux-mêmes qui auraient décidé de répondre, et de quelle façon, aux impératifs du plan. Alors, à ce moment-là, si c’est toi-même qui dis : "Moi, je vais faire 80 pièces, je vois pourquoi je les fais, le plan de l’état, je le comprends, et je veux le réaliser aussi à ce moment-là, tu n’es plus exploité. Tu le fais…

332

Mikis : … à ton profit…

333

Antoine : A ton profit et à celui de tout le monde, puisque tu sais comment tu es inséré dans la société.

334

Mikis : Au profit de la classe ouvrière, c’est tout.

La division du travail

335

Antoine : Les différences de qualification, elles ne sont pas vécues, pas créées par les ouvriers, elles sont créées par les chefs. Le manœuvre, pourquoi est-ce qu’il est mal vu ? Parce qu’il gagne moins et parce qu’on lui dit : "Tu es moins que le confectionneur". Mais à partir du moment où nous comprenons, ensemble, qu’il faut aussi un manœuvre et qu’il a son rôle, à sa place, que, s’il a des besoins plus importants que moi, il peut même être payé plus que moi, à ce moment-là, la classification est reconnue par les travailleurs eux-mêmes, elle n’est plus voulue par le patron, ni décidée par lui seul.

336

Autrement dit, l’exploitation cesserait au moment où les travailleurs acceptent de jouer un certain rôle, sans que ce rôle-là leur soit imposé. Ca, au départ. Mais après, naturellement, tout va se jouer sur la relation comité d’entreprise - ouvriers. Si le comité d’entreprise se met à donner des ordres, les travailleurs vont se sentir exploités de nouveau, puisque de nouveau ce n’est plus eux-mêmes qui décident de ce qu’ils font, et de leur place.

337

Mais c’est évidemment possible dans une autre étape, c’est très possible que le manœuvre lui-même dise : "Pourquoi est-ce que tu ne m’apprends pas ce que tu fais ?" et que le type qui est sur la machine dise : "Mais au fond…" Par exemple, pendant l’occupation, nettoyer les W.C. ou la cantine, c’est pas tous les jours les mêmes types qui doivent le faire. Nettoyer les W.C., tout le monde sait le faire. Pourquoi est-ce toujours Lorenzo qui doit le faire ?

338

Mikis : Oui, mais moi je crois que le manœuvre, s’il a tout pour ses besoins à mon avis il ne pensera pas à faire par exemple le métier de confectionneur. S’il veut monter, qu’il monte, évidemment : mais pas pour avoir plus d’argent.

339

Antoine : Le Comité pourrait donner l’exemple. Il pourrait dire : "Cette semaine-ci, les membres du Comité prendront les postes de manœuvre, et les manœuvres choisiront dans l’entreprise la place où ils veulent être". Et puis on fait un roulement, je ne sais pas, moi… Le principal est que ça vienne des travailleurs eux-mêmes, peut-être sur l’exemple du Comité, oui, mais que ce ne soit pas une décision d’en haut qui dise : "Voilà, la semaine prochaine, toi, tu es manœuvre".

340

Mikis : Oui, mais les capacités du travailleur, ça compte aussi. On serait dans un monde où chacun, s’il veut faire quelque chose en plus de ce qu’il faisait, il le fait. Mais… s’il est capable de le faire. Il ne faut pas qu’il se mette dans une place où il ne peut rien faire, ou bien où on est sûrs d’avance, par exemple, que s’il y va, il rate. Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

341

Je crois que c’est l’ouvrier lui-même…

Le fond du problème

342

Mikis : Maintenant je crois que la conversation est arrivée sur le fond du problème… (rires).

343

Antoine : Continue.

344

Mikis : Il faut que l’ouvrier comprenne lui-même qu’il est capable de faire ça, qu’il ne peut pas faire telle autre chose, qu’il comprenne lui-même. Je vois par exemple aujourd’hui. J’étais un contrôleur, je faisais un certain travail à l’usine. Mais s’ils m’avaient donné quelque chose d’autre, que je ne sache pas faire, j’aurais refusé. J’aurais dit : "Non, je reste ici, parce que je suis incapable de faire ça". Voilà, c’est là le problème. Parce qu’il faut dire qu’il y a des ouvriers aujourd’hui qui croient qu’ils sont capables de faire quelque chose d’autre que ce qu’ils font, mais qui n’en sont pas capables.

345

Antoine : Je crois que le conflit ne se trouvera pas là, mais le conflit sera toujours au niveau du pouvoir. C’est-à-dire que si le travailleur lui-même n’a pas le pouvoir, s’il sent toujours que le pouvoir, et l’autorité, viennent de quelqu’un d’autre que lui et lui sont imposés, dans n’importe quel régime, il vivra sa situation comme une situation d’exploitation.

346

Mikis : Oui, mais il faut bien comprendre aussi qu’un ouvrier, aujourd’hui, qui n’est pas bien informé, je peux dire : civilisé, allons, puisque je prends l’exemple de mon pays, cet ouvrier, quand il voit quelqu’un qui commande, il dira, toujours, qu’il est exploité, même s’il reçoit tout ce qu’il lui faut pour vivre, même si on répond à tous ses besoins. Mais il arrivera un jour où cette confusion n’existera plus. C’est-à-dire que l’ouvrier, par exemple, il aura toutes les possibilités d’étudier, de passer par toutes les écoles, et que lui-même il pourra voir qu’il est capable de ça, et pas de plus.

347

On a bien vu, pendant l’occupation, des ouvriers qui, avant, ne permettaient à personne de leur dire quelque chose, qui ne savaient pas ce qu’ils étaient capables de faire. On a vu de ces types, tout seuls, circuler dans l’usine et ne pas avoir peur, alors qu’on disait toujours : "Eh, peut-être, il y a des types du patron, attention, etc,…" mais ils connaissaient leur devoir. Et ils faisaient le tour. Tout seuls. Et ils arrivaient dans un atelier, ils disaient :"Du calme". En passant entre d’autres ouvriers, dont on ne savait pas (je parle des premiers jours de l’occupation), dont on ne savait pas s’ils étaient avec nous ou non. Alors, là, on voit qu’ils ont pris conscience, eux-mêmes.

348

Antoine : Oui, je pense que les vrais occupants, les trois cents en qui on avait absolument confiance, ceux-là étaient capables, d’une façon ou d’une autre, d’accepter leurs limites, et d’employer leur valeur.

349

Mikis : Ca, on l’a vu du côté du Comité aussi. Par exemple, l’avant-dernier jour de l’occupation, la nuit, quand le portier est venu demander les six (les six qui avaient été licenciés dès le début de l’occupation) pour qu’ils aillent à la porte voir le commandant de gendarmerie, il n’y en a que deux qui ont décidé d’aller avec les six, pour voir ce qui allait se passer. Tu te rappelles bien ?

350

Antoine : Oh ! on ne l’a pas dit à tout le monde, hein.

351

Mikis : Si, tout le Comité le savait. Et vous, les six, vous étiez déjà partis, quand il y en a deux qui ont dit : "Non, on ne peut pas les laisser aller tout seuls, on doit aller avec eux pour savoir ce qui se passe". Mais ils n’étaient que deux, tu comprends ?

352

Antoine : Oui, mais aussi, on s’était dit : "Les six vont être pris. La gendarmerie va les emmener, pour que demain il n’y ait plus de tête à l’occupation…" Nous, les six, on disait : "On peut être pris, l’occupation continuera, notre place peut parfaitement être prise par d’autres". Non, on ne s’est pas fait beaucoup de problèmes.

353

Mikis : Ce n’est pas de ça que je parle. Par exemple, si vous, vous étiez pris par la police et qu’après, l’occupation soit finie … non, ce n’est pas cela. Ce que je veux dire, c’est que les membres du Comité mesuraient leurs limites, comme tu as dit, qu’ils pensaient jusqu’où, eux chacun, ils pouvaient aller.

La machine à l’ouvrier

354

Mikis : Les camarades, pendant l’occupation ils disaient : "Voilà, pourquoi il y a un directeur et quelques chefs qui commandent ici ?" Il n’y a eu aucun dégât dans l’usine, aucune machine qui a été cassée. Pourquoi ? Parce que l’ouvrier savait que, cette machine, elle n’avait rien à voir dans nos affaires. A cette machine, si lui, demain, il n’y est pas, il y a un autre qui travaille. Parce qu’il voyait, même, la machine, qu’elle était à lui.

355

Antoine : Oui, on circulait dans l’entreprise comme si l’entreprise était à nous. On ne faisait pas attention, il y a un chef là, et bien on s’en fout, quoi. Même il devait se retirer si on passait par là. Et puis, avant, on ne pouvait jamais aller dans un atelier où on n’avait pas un travail à faire.

356

Mikis : Oui, bien sûr, il y avait une grande différence. Moi, j’ai eu la chance d’être à la tête de la promenade qu’on faisait dans l’usine, parce que c’était moi qui connaissais toute l’usine, à cause de mon métier, de mes fonctions. Mais, pendant l’occupation, un, deux, trois cents ouvriers, ils étaient capables de te montrer toute l’entreprise et de te dire : "Là, on fait ça, là on fait ça… etc." et en une semaine, ils ont tout appris, vraiment. Parce qu’avant, c’était impossible qu’un ouvrier bouge de sa place, pour aller dans un autre atelier. Sauf si, de cet atelier où il travaillait, il devait, pour aller au vestiaire, passer par un autre atelier. Sinon, c’était défendu, absolument défendu. Et si un chef te voyait, par hasard, à cent mètres de ta place, ah ! c’était un avertissement, un fort avertissement. Et la deuxième fois, tu étais à la porte.

357

Antoine : Oui, c’était secret, hein.

358

Mais il y a plus que dire : "Ici, ça commence, et puis ça passe là…" Il y a pouvoir dire : "Voilà, tel camarade travaille ici". On savait maintenant, par exemple surtout à la cuisson, on savait qui travaillait et qui travaillait "au noir", etc. C’était aussi important.

359

Mikis : Oui, c’était la connaissance entre camarades. Par exemple, il y avait des camarades qui travaillaient "au noir" et ils disaient aux autres : "Voilà, vous voyez où on travaille, et quand on descend là, nous sommes tout noirs, et on est obligé de rester une demi-heure, trois quarts d’heure parfois, pour se laver".

360

Antoine : Et à la cuisson, on a tous vu comment les presses pouvaient se fermer, devant le patron, les chefs et tout, quand deux camarades ont fermé les presses qu’ils avaient essayé de remettre en route. Là, nous nous sommes sentis forts, très, très forts. Le groupe d’occupants s’est senti le plus fort quand on a donné la leçon au sous-directeur, en tête, et tous les chefs qui étaient là, tous les mécaniciens, quand les deux camarades ont dit : "Voilà, vous pouvez toujours essayé de faire démarrer les presses, on les refermera, quoi, et on est capable de les refermer sans casser rien du tout, parce qu’on les connaît, c’est tout". Au premier jour de l’occupation, nous, nous avons arrêté les machines automatiques. C’est quelque chose de spécial, parce qu’il y a un produit qui vient tout le temps, tout le temps, et nous avons arrêté, dans les règles, normalement. Des camarades venant dire : "Comment est-ce qu’il faut arrêter telle machine ?" (ils le demandaient au type qui était sur la machine, évidemment) et d’autres disant : "Calme-toi, voilà, je pousse sur tel bouton, et puis sur un autre…"

361

Mikis : Oui, et aussi, le dernier jour de l’occupation, quand on est entré au service Z, là où les chefs avaient fait les barricades avec les clarks, pour dire : "On ne passe pas, on a vu les ouvriers reprendre les clarks et les déplacer. Et il y avait les tonneaux, là où on mélange la gomme naturelle, personne ne savait comment ça marchait. Il y a un camarade espagnol, qui travaille à côté, il va, et en quelques dixièmes de seconde, on voit les tonneaux qui s’arrêtent. Il n’y avait personne qui savait comment ça s’arrête, ces tonneaux, et c’est le principal atelier, celui qui donne la marche, le rythme, pour tous les autres.

362

Antoine : Bref, c’était de plus en plus dangereux pour le patron. Parce que même les ouvriers qui étaient des jaunes, qui étaient du côté du patron, ils commençaient à se rendre compte que les chefs, que le patron, étaient ridiculisés par nous. Qu’il était possible, donc, que dans l’entreprise où ils sont exploités par les chefs, où ils sont à genoux devant les chefs, qu’il était possible que les travailleurs disent au chef : "Voilà. Travaille devant nous, et on va te chronométrer".

Voilà, fainéant !

363

Mikis : Ca, c’était un terrible exemple que nous avons donné, quand le vice-directeur, avec trois chefs de service, ont voulu obliger les ouvriers à couvrir les carcasses des machines. Ils voulaient aussi leur faire croire, aux ouvriers, que l’usine fermait, et "Vous êtes tous à la porte", "Vous êtes tous au chômage". Alors nous sommes arrivés là, nous avons arrêté les ouvriers qui avaient commencé le travail de recouvrir, et on a obligé les chefs, et le vice-directeur, à travailler. Il y avait un camarade italien, il a dit au vice-directeur : "Voilà, fainéant, maintenant on va voir comment tu travailles, et si tu es capable de travailler. Voilà, prends ces panneaux, et …"

364

Antoine : Et il le faisait …

365

Mikis : Ah oui, il le faisait ! Et alors le camarade, il a pris sa montre, et il a dit ;"Maitenant, je vais chronométrer le vice-directeur, et voir s’il est capable de dépasser les 19 francs de primes."

366

Antoine : Et il transpirait devant nous. On était assis, on riait, et il travaillait. Et ça, ce sont des leçons aussi pour les autres travailleurs qui n’occupaient pas l’entreprise, ils se disaient : "Après tout, le rapport chefs-ouvriers peut changer…" C’est pour ça que des occupations pareilles, à l’avenir, la gendarmerie entrera bien plus tôt. Je crois qu’on a eu une chance folle. Enfin, plus on réfléchit et plus on se dit que ce sera difficile d’occuper encore une entreprise comme ça.

Et ils espèrent quoi ?

367

Mikis : Oui, après, après cette histoire là, nous sommes sortis, et trois camarades flamands sont venus, et l’un d’eux dit : "Malgré tout ce que nous avons vu, malgré que nous sommes avec vous, on vous comprend bien, etc… mais nous n’avons pas le courage de venir avec vous. On a vu comment le vice-directeur travaillait, on a vu, les chefs, comment vous les avez fait travailler, et on a vu qu’ils ne sont pas capables de faire rien du tout, mais malgré tout ça …non, on ne peut pas venir avec vous. On reste à nos places, mais on ne travaille pas."

368

Antoine : Des types qui sont venus nous dire, même : "On est honteux, maison n’a pas le courage". Chez eux, chez les Belges, tout s’est joué dans la relation chefs-ouvriers. Ils n’ont pas le courage de dire, devant le chef : "Je ne travaille pas". Ils dépendent beaucoup plus des chefs que nous. Ils se sentent plus coincés, peut-être, habitant près de Michelin, espérant un poste…

369

Mikis : Espérant, espérant … Ils n’espèrent rien, rien du tout. Aujourd’hui même ils le savent, que là où ils se trouvent, chacun, là ils mourront. Ils n’avancent plus. Ca, ils le savent.

370

Antoine : C’est vrai. Il manque d’ouvriers, il y a beaucoup trop de chefs. Donc, les types peuvent toujours attendre avant de devenir chefs.

371

Mikis : Il n’y en a aucun, à une place d’ouvrier aujourd’hui, qui peut croire qu’il montera. Parce que tous ceux qui arrivent aujourd’hui, tous, ils viennent de Clermont-Ferrand (la maison-mère). Ca, ça a commencé en 1966. Jusqu’en 1966. il y a eu des Belges qui ont eu l’occasion, des ouvriers belges, de monter comme moniteurs, etc… Mais à partir de 1966, plus aucun. Il est chef d’équipe ? Il mourra chef d’équipe. Il est moniteur ? Il mourra moniteur. Il est ouvrier ? Il mourra ouvrier.

372

Antoine : Au fond, ils ont préféré… la paix, quoi. Ce qui les dérangeait le moins possible. Voir que chacun est à sa place, et puis le soir, rentrer, voir la télévision, ou faire son champ… Non, ils n’ont pas réfléchi plus loin. Nous, on avait réfléchi un petit peu. Et la délégation syndicale…

373

Mikis : Ah ! … on ne parle pas de ces crapules, hein…

374

Antoine : … on les a vus plusieurs fois exploiter la division immigrés-travailleurs belges, l’exploiter même la créer parfois.

375

Mikis : Pas par leur propre volonté, non. Ca, il faut le dire. Parce qu’eux, ils ne sont même pas capables de penser à ça. On a eu l’occasion de les voir, à cinq ou six réunions, à la Centrale Générale, on les a vus tous, ils étaient une trentaine. Pendant cinq heures et demie de discussion, il n’y en avait pas un pour ouvrir la bouche. Et je suis sûr et certain que vingt-huit au moins, sur ces trente qui étaient là, ils ne suivaient pas la conversation. Nous étions cinq, nous, du Comité, avec les deux permanents syndicaux, à discuter pendant cinq heures et demie. Et aucun, un mot, sauf un, qui est le domestique de Mosselmans. Lui, avant les réunions, il a des communications téléphoniques avec Mosselmans, Mosselmans lui-dit ce qu’il va dire le lendemain, et il répète. Ce ne sont pas ses propres pensées, qu’il expose.

376

Antoine : Blauwaert, un délégué, le lundi, au textile, était un des deux ou trois ouvriers qui ont voulu reprendre le travail pendant l’assemblée générale.

Aujourd’hui

377

Mikis : Aujourd’hui, on est allé distribuer des tracts, c’était formidable. Ca, je n’ai jamais cru. Ils avaient soif, vraiment, d’un tract de nous. Et ils venaient, tous, et ils disaient : "Et comment ça va, et combien vous êtes, licenciés, et combien vous êtes à l’extérieur ?" A l’intérieur, il n’y a rien qui va. Il y avait un camarade, un confectionneur, qui disait : "Aujourd’hui, dans mon équipe, sur 48 machines, il y en a dix-huit qui tournent. Et même ces dix-huit, elles ne font même pas la moitié de leur production".

378

Antoine : Et sur les onze automatiques, il y en avait cinq, et demain il y en a deux en moins, parce qu’il y en a deux qui sont malades.

379

Mikis : Et la nuit, à ce qu’ils nous ont dit, il n’y a que quelques ouvriers qui rentrent.

380

Antoine : Voilà, je crois qu’on peut arrêter. La lutte continue. La lucha continua.

381

Mikis : Oui, la lutte continue. Même si nous ne sommes plus chez Michelin, on pense aux ouvriers de Michelin, et on va les aider, jusqu’à ce qu’on arrive à faire… ce qu’ on pense, enfin.

382

Et aussi ailleurs, bien sûr. Nous ne sommes pas des nationalistes, nous. C’est une lutte qui commence, maintenant. Alors, elle ne peut pas s’arrêter. Il y a des autres camarades, des autres usines, qui peuvent prendre l’exemple du comité de Michelin. C’est un bon exemple.

DE ZEDAAGSE BEZETTING

Wat voorat ging

383

Na de spontane staking in februari 1970, hadden de arbeiders veel betere voorwaarden bekomen dan ooit te voren. Maar deze voordelen waren gekoppeld aan ene syndicale premie en een conventie van twéé jaar.

384

Op een referendum, op 26 mei 1970, werden deze voorstellen door de meerderheid verworpen, en de arbeiders verwachtten dus een nieuw voorstel van de syndicaten. Ze bleven 16 dagen afwachten, en dan werd een nieuw referendum ingericht, deze maal voor of tegen de staking.

385

Het arbeiderscomite keurde deze nieuwe stemming volledig af en gaf als antwoord : « Vrijdag morgen, 4 uur, staking en bezetting ».

De Bezetting - De eerste dag

386

Vrijdag 12 juni 1970, hadden nog enkele lichte werkhervattingen plaats, maar vanaf 14 uur lag alles volledig stil.

387

Geen enkele machine draaide, geen enkele arbeider werkte. Het arbeiderscomité droeg er zorg voor dat de stoomwerkplaats voortdurend zonder belemmering kon werken ; er was steeds electriciteit, zodat elke machine en elke werkplaats terug op elk ogenblik het werk kon hervatten.

Afdanking

388

De mededeling van de Directie, aan 6 leden van het arbeiderscomité, dat ze afgedankt waren, bracht alleen maar mee dat nu alle arbeiders bezetters één waren, en het arbeiderscomité volledig hun vertrouwen gewonnen had.

Organisatie

389

Het arbeiderscomité vestigde haar hoofdkwartier in de cantine en trachte zo goed mogelijk haar plan te trekken, de vrienden en hun echtgenoten zorgden van buiten uit voor levensmiddelen en andere benodigdheden. Benevens enkele kleine voorvallen, bleef het rüstig tot donderdag 18 juni, de dag waarop de beslissende slag zou geleverd worden. Ziehier het verloop van het laatste dag des bezetting uur per uur.

Donderdag 18 juni 1970, 8 uur

390

De grote meerderheid der Beigen was solidair met de bezetters, maar was te zwak om dit te tonen. Ze bleven dus op hun plaats zitten, zonder te werken. Dit was het laatste greinte hoop waaraan de patroon zieh vastklampte. Daarom had de patroon aan iedereen gevraagd allen samen op donderdag het werk aan te vangen om 8 uur.

9 uur

391

Om 9 uur, werd door enkele arbeiders getracht het werk aan te vangen, in de confectie textiel. Omringd door de directie, alle diensthoofden en alle andere cheffen, werden enkele machines op gang gebracht.

392

Toen de groep bezetters dichterbij, kwam, werd door de directie zelf een aanval uitgevoerd in hunne richting met een kar. De kar werd tegengehouden en terug geduwd, en zo ontstond een tumult, gedrang en geduw, waaraan een einde kwam door een straal koud water. Hieraan waren, enkel dus betrokken het voltallig overheidskorps en maximum 20 opgehitste en met mooie beloften gepaaide arbeiders van de onderhoudsdiensten.

11 uur

393

Omstreeks 11 uur, hadden al de bedienden, omgeveer 250 in totaal, die dus met heel deze zaak niets te maken hadden, zieh verzameld aan de ingang van de fabriek. Ze droegen borden, gericht naar de straat, met de woorden : « Wij willen werken » en dit om de toeschouwers en de journalisten te misleiden.

394

Voor hen, naar de bezetters toegericht, stonden maximum 20 arbeiders van de onderhoudsdiensten, met ijzeren staven in de handen, en hiervoor stond terug het voltallig overheidskorps. De meer dan 700 arbeiders, die met de bezetters solidair waren, stonden passief toe te zien, längs de rijkanten of waren verspreid in de fabriek. Hiertegenover stonden dus de bezetters met hun groep, op dit ogenblik, ongeveer 250 - 300 mannen.

395

De biezondere politie in burger, die reeds van’s morgens, in de fabriek aanwezig was, stond tussen beide partijen en trachtte, längs beide rijden, tot kalmte aan te manen.

396

De kapitein deelde aan het arbeiderscomité mede dat de sociale bemiddelaar aangekomen was om te onderhandelen, eerst met de directie en dan met hen.

397

De bezetters waren akkoord om alle gevechten te vermijden zieh allen in de cantine terug te trekken om de onderhandelingen af te wachten.

13 uur

398

Enkele vertrouwingsmannen kwamen leden van het comité verwittigen dat er een complot aan de gang was om al de bezetters uit de cantine weg te trekken. En plots omstreeks 13 u. 15, in de plaats achter de tapkast, de keuken dus, waar zieh alleen de bezettende vrouwen ophielden, werd door een dienstoverste, met een bierfles, de ruit stuk geslagen, en een andere dienstoverste goot en wierp dan een bus van 20 liters met een mengsel van formol en asiet door de opening, dus vlak voor de voeten van de vrouwen. Bedenk eens, hoe vrezelijk verminkt en misschien blind, voor heel hun leven, deze vrouwen konden zijn wanneerr ze dit mengsel over hun hoofd hadden gekregen.

399

Maar ingevolge de gasen vielen vele vrouwen onpasselijk en moesten de mannen hen buiten dragen. Het was de bezetters onmogelijk in de cantine te blijven ; ze moesten deze verlaten en al hun bezittingen achterlaten.

14 uur

400

Van deze verwarring gebruik makende waren de cheffen en enkele andere heethoofden de bezetters längs een andere kant genaderd en trachten ze weg te werken met een straal vuil water en met hen te stenigen.

401

Weinige ogenblikken later, moest ook de wacht in de doorgang naar de cantine wijken, en de ogenblikken die dan volgden zullen de bezetters wel nooit vergeten : de bezetters moesten lijdzaam, met tränen in de ogen, en met toegenepen vuisten toezien, hoe hun T.V., radio, pick-up, gitaren, levensmiddelen en dranken werden naar beneden geworpen. Daarna werden al hun andere bezittingen, kledingstukken, slaapgerief en toiletartikelen met vuil water nat gespoten. De bezetters konden enkel maar trachten de stenen te ontwijken waarme men hen ondertussen bekogelde, verscheidene bezetters werden dan ook gewond. Indien de bezetters op dit ogenblik hun kalmte hadden verloren, waren de gevolgen niet te voorzien geweest.

15 uur

402

Op dit ogenblik, is de gendarmerie tussenbeide gekomen en werd aan de bezetters bevolen onmiddellijk de fabriek te verlaten ; er bleef hen geen andere keuze ! Na vooreerts een weigering, werd hen toegestaan de rest van hunne bezittingen in de cantine te halen. Met een zakdoek voor de mond, trachten ze te redden wat er nog overbleef, maar de vele dranken en etensvoorwaarden, die in de koelkasten opgestapeld waren, en die zij betaald hadden, hebben ze niet kunnen meenemen. Hierna gingen ze onder begeleiding naar de kleedkamers.

16 uur

403

Na een zinloze wachtperiode van 15 min., in een smalle onverluchte en stikkete gang, vele vrouwen verloren terug het bewustzijn, werden ze buiten gelaten. Van deze wachtperiode hadden de cheffen gebruik gemaakt om de anderen aan de uitgang te verzamelen ; door deze twee hagen zijn de bezetters dan naar buiten gekomen, hun aantal was erg geslonken doordat vele deze vernedering niet konden doorstaan, en längs achter reeds de fabriek hadden verlaten. Zo kwam dan brusk een einde aan de bezetting van 7 dagen.

Conclusie

404

Wat werd er bewezen tijdens deze bezetting, de arbeiders bezetters hebben bewezen dat aile arbeiders van aile nationaliteiten in Staat zijn om samen voor één doel te strijden, namelijk « De verbetering dan de arbeidersklasse ».

405

Bij hen was iedereen gelijk, iedereen was even vriendelijk ; en bij, de minste oproep stonden ze allen klaar. Tijdens hun bezetting van 7 dagen, was er geen enkel misverstand : iedereen waardeerde elkaar.

406

Zij hadden elkaars vertrouwen en deelden ieders zorgen.

De eigenlijke reden

407

Voor wat hebben ze gestreden ? Om een nieuwe afgevaardiging te bekomen, die werkelijk de arbeiders vertegenwoordigt en ook verdedigt.

408

Ze hebben ook gestreden om de syndicaten te dwingen hun eisen te verdedigen. Het syndicaat moet voor de arbeiders werken. Het zijn de zelfde arbeiders die het syndicaat betalen.

409

Zij streden dan ook in de eerste plaats tegen de mannier van de patroon om de arbeiders steeds voor lange tijd vast te binden. Maar hier was het enkel de macht van het kapitaal die hen in de gekende toestand gebracht heeft. Op die 7 dagen, had er niet een woordenwisseling plaats tussen de bezetters en de niet-bezetters. Het was onmogelijk van de patroon om hen buiten te krijgen zonder hunne eisen in te willigen. Daarom heeft ze haat toe-vlucht genomen tot de laagste praktijken, de omkoperij van de cheffen, die dan de aanval op de vrouwen uitgevoerd hebben.

Slotbeschouwing

410

Deze strijd is niet tevergeefs geweest ; vele zullen nadenken, en in hun geweten zullen ze inzien, dat de bezetters, rechtvaardig en voor hen allen hebben gestreden ; ze zullen inzien dat er maar één oplossing is voor aile arbeiders : dat is samen werken, zonder onderscheid van rassen of nationaliteiten, hen allen verengen, op elkaars vertrouwen en op elkaars steun mögen rekenen.

411

Het arbeiderscomité is fier in deze strijd te mögen helpen en hoopt het in de toekomst nog beter te doen.

412

« Leve de samenwerking onder de arbeiders ! »

UN PASO IMPORTANTE

413

La ocupación de la fábrica Michelin del 12 al 18 de junio de 1970 por los obreros que se oponían a la firma de un convenio colectivo por dos años representa un paso importante dentro de las luchas sociales en Belgica. Durante una semana una fabrica rentable, sin estar amenazada de cierre, estuvo en manos de los obreros. La intervencion de la gendarmeria y la represión implacable (mas de 50 licenciados) que siguieron, no cambian nada a este hecho fundamental.

414

Para mejor comprender lo que alli pasó hay que escuchar a los trabajadores mismos. Sus declaraciones fueron recogidas el 30 de junio y el 1° de julio de 1970. Dos trabajadores belgas, un griego y cuatro españoles explican a su manera la forma que tomaron las luchas en la fábrica desde septiembre 1969. Por motivos de seguridad, unicamente sus nombres han sido cambiados.

415

Estos trabajadores hablaron en francés. Dada la amplitud de sus declaraciones nos ha sido imposible traducirlas. Por ello pedimos a los lectores que hagan un esfuerzo y lean esa entrevista tal y como la publicamos. Es sin duda ninguna la parte mas importante de la publicación, un documento de calidad excepcional para la clase obrera.

416

Si al lector le resulta imposible comprenderla en francés, hay también maneras de vencer esta dificultad. Por ejemplo leerla en grupo o en familia de manera que cada uno aporte el francés que conoce y se consiga asi una traducción colectiva, hecha por los trabajadores mismos. Siempre podrá pedirse a un compañero que conozca mejor esa lengua una ayuda para irla comprendiendo poco a poco. Ese esfuerzo vale de verdad la pena.

417

Para facilitar ese trabajo hemos añadido textos en diferentes lenguas. Y los hemos añadido sobre todo para que la lucha de los camaradas de la Michelin sea un punto de partida. Para que todos los trabajadores continúen cada uno en su empresa una lucha obrera que hará cada vez mas validos los esfuezos que los camaradas de Michelin realizaron.

COMITES OBREROS

418

En la Michelin, al pricipio, hace un año, eran solo un puñado de trabajadores dentro de una fábrica que tiene mas de mil. Lo unico que les distinguía de sus compañeros era su deseo de no dejarse explotar. Ni a ellos ni a nadie, ni a belgas ni a extranjeros. A ningun trabajador.

419

Es ya difícil tener deseos como esos cuando la vida de todos los dias, nos dirige mas bien hacia lo contrario : a dejarnos llevar y por ello a dejarnos explotar. Pero es mas difícil aun ser capaz de cambiar los deseos en realidad : es decir oponerse con fuerza a los explotadores.

420

Oponerse con fuerza a los explotadores obliga a no pocos esfuerzos. En pocas palabras quiere decir que los obreros de una fábrica tienen que ser capaces de organizarse.

421

Hay que aprender a reunirse entre compañeros para discutir los problemas de la fabrica, ver cuales son los mas urgentes, convencer a un gran numero y ponerlos en movimiento.

422

Hay que aprender a comunicar con los obreros de la fabrica : hay que saber hacer y distribuir bien las octavillas. Ser capaces de discutir y convencer.

423

El Comité tiene que intentar que todos los obreros esten representados dentro de él : las diversas nacionalidades, los talleres diversos y los equipos, si los hay.

424

El Comité tiene que ser autonomo. Es decir que tiene que ser él, el que tome las decisiones sin que sea manejado por grupos exteriores políticos o de estudiantes. Esos grupos pueden ser de gran ayuda si se ponen al servicio del Comité. Pero ningun Comité debe dejarse guiar del exterior.

425

Lo que cuenta en definitiva es la unión entre el Comité y los obreros de la fábrica. Su capacidad de imaginar revindicaciones y su eficacia consiguiendo que sean llevadas por todos los trabajadores. Algunos pensaran que es mucho trabajo y ciertamente hay que avanzar poco a poco. Pero no hay que olvidar que solo asi nacerán comités obreros en la fabricas. Lector, en la tuya tambien.

¿QUE HACER CON EL SINDICAT ?

426

Vale muy poco discutir en vacio si los sindicatos sirven para algo o si no sirven para nada. Lo fundamental lo mas importante de todo es que sean los trabajadores mismos los que controlen sus propias acciones. Si en una fábrica los delegados sindicales, o si en una rama determinada de la industria los permanentes sindicales defienden de verdad a la clase trabajadora, todos los obreros sabrán apoyarlos. Pero si los delegados o los permanentes sindicales se desentienden de los trabajadores habrá que oponerse también a ellos. Para ser capaces de oponerse con eficacia a los burócratas sindicales hay que tener bien en cuenta dos cosas :

427

1° No hay que dejarse aislar en ningun momento de la mayoría de los trabajadores. Hay obreros que tienen confianza en el sindicato. Quizás porque les parezca la menos mala de las organizaciones belgas para defender a la clase trabadora. No hay que cortarse de esos trabajadores. Obreros de nuestra fabrica o de otra fabrica, poco importa, lo importante es no aislarse ni que nadie nos aisle presentándonos como extremistas a los ojos de los demas trabajadores.

428

2° Hay que aprender a volver contra el sindicato sus propias armas. Hay que pedirle cuentas una y otra vez sobre lo que no hace o sobre lo que hace mal. Y esas peticiones, esas exigencias tienen que ser cada vez mas colectivas. Dentro de la fabrica entre trabajadores de un mismo sector.

429

Algunos preguntarán aun para que servira todo eso ? Sirve ante todo para aprender a luchar, para saber tomar contacto con el mayor numero de trabajadores, sin dejarse aislar, para saber movilizar a la mayoría de los obreros. El contacto con las masas pasa por el control de las organizaciones sindicales.

430

Si estan podridas no hay que esperar que sean buenas por arte de magia. Hay que empezar desde ahora a oponerse a ellas, aprender a forzarlas para que se pillen los dedos y sirvan a los trabajadores.

LOS EMIGRANTES

431

Algunos trabajadores emigrantes, españoles por ejemplo, piensan que en Belgica no tienen que meterse en lios. Hay que ganar rapidamente dinero para volver alli donde salimos. Pero poco a poco se dan cuenta que para poder volver hace falta que lo de alli, el pais de donde salimos, cambie mucho. Y para que cambie mucho hace falta que los trabajadores de nuestro pais, los que quedaron alli, luchen por conseguir condiciones de trabajo dignas de hombres y no de esclavos. Nuestra vuelta, depende, bien lo sabemos, de lo que pase en nuestro pais. Por eso les ayudamos. Y no solo con el dinero enviado a la familia o a las organizaciones obreras sino también con la lucha contra la explotacion aqui, en Belgica.

432

Los ejemplos valen mas como ayuda que el dinero. Los camaradas de Michelin empezaron siguiendo el ejemplo de las Comisiones Obreras de España y los trabajadores de Michelin en Vitoria estaban al corriente de la ocupacion de la Michelin de Bruselas. Este intercambio de experiencias dentro de la clase obrera, por encima de las fronteras, es una de las armas que los patronos mas temen. Del dinero que enviamos siguen siendo amos, pero de la lucha de la clase trabajadora no pueden ser amos, a menos que aceptemos ser sus exclavos. Y si nos acostumbramos a ser esclavos en Belgica tambien lo seremos cuando vayamos a España. Cuando volvamos habrá que llevar medios para vivir mejor : ahorros, un piso, estudios de los hijos… y sobre todo experiencia de militantes obreros digna de los que hoy luchan en nuestro pais en condiciones mas difíciles que las nuestras, y ganas de no dejarse explotar porque la clase trabajadora aun no ha terminado su tarea.

433

El dinero que los emigrantes hacen entrar en España sostiente a la economía Espanola. La lucha de los trabajadores emigrantes tiene que servir de ejemplo para que esa economía española sea para los rabajadores espanoles.

¿A DONDE VAMOS ?

434

Cuando los trabajadores españoles hablan de los obreros belgas es corriente oir criticar su falta de combatividad, su aburguesamiento. Sabemos que nos todos son iguales y sabemos que algunos estan dispuestos a combatir tanto y mas que nosotros. Pero son una excepcion, decimos, la mayoría see mueve poco, toman pocas iniciativas, estan atados por los patronos. Atados fuera de la fábrica por todo lo que les hacen comprar y atados dentro de la fábrica para pagar lo que compraron fuera. Y por eso en la lucha social dejan la iniciativa a los burócratas sindicales.

435

Al ver asi atrapados a los trabajadores belgas debemos preguntarnos si no vamos nosotros por el mismo camino.

436

Un camino que consiste simplemente en dejar la iniciativa a los demas, a los que hoy tienen la explotación en sus manos. Los obreros de Michelin cogiéron la iniciativa. Protestaron por un convenio de dos años que no les convenia y sobre todo le quitaron la fábrica al patron. Nada mas que una semana. Pero fue bastante para que los obreros de esa empresa se dieran cuenta de lo que es una fábrica sin patron, lo que podría ser una fábrica donde mandaran los obreros.

437

Ocupar una fabrica no solo es una manera de combatir, de hacer presion, de exigir. Es mucho mas : es empezar a trabajar de manera distinta, suprimiendo a los patronos y haciendo que los obreros manden todos juntos.

438

A aquellos que repiten continuamente : siempre habra patrones, los obreros de Michelin con la ocupación de la fábrica han contestado : eso no es cierto, muchas veces los patronos no lo son por su capacidad sino por influencias y dinero, y ademas nosotros somos capaces de hacer funcionar la fabrica sin patron, eligiendo nosotros mismos los que tienen que mandar. Haciendo que el orden sea nuestro orden y no el orden del patron. Si alguno pregunta a donde vamos ? Hay que decir que vamos hacia un orden nuevo, donde los que manden no sean unos privilegiados, sino responsables elegidos por los trabajadores a los que tienen que rendir cuentas.

LA CANCION DE MICHELIN (Musica : El quinto Regimiento)
Los jerarcas sindicales
que a patrones representan (bis)
que no se hagan ilusiones
MICHELIN ha hecho la huelga (bis)
La mayoria de obreros
proponen su convencion (bis)
pero es muy diferente
a la que propone el patron (bis)
A pesar de los racistas
que son Mosselmans y Claes (bis)
la clase trabajadora
dió respuestas ejemplares (bis)
Los obreros no han querido
destruir el sindicato (bis)
pero si han repetido :
Viva la lucha de clases ! (bis)
Si la fabrica ocuparon
llevaban muchas razones (bis)
y valentía han mostrado
para atacar los patrones (bis)
Provocaciones racistas
han vivido los obreros (bis)
y sin embargo han sabido
no picar en los anzuelos (bis)
Gendarmes intervinieren
en la noble ocupación (bis)
para hundir a los obreros
y dar razón al patron (bis).
439

Edit. resp. Fr. HAMBYE, 111 av. des Alliés — Louvain

Notes

[1]

Voir l’annexe pour la présentation des faits par les membres du comité ouvrier.

[2]

Le groupe Michelin a fait l’objet d’une description dans le Répertoire permanent des groupes financiers et industriels édité par le CRISP.

[*]

en fait, le rythme de travail était accéléré, en même temps que diminuaient les valeurs qui sont attribuées aux pièces, et qui entrent en jeu pour le calcul de la prime.

[**]

Après la fin de l’occupation, le motif de licenciement invoqué par le patron était souvent que les compagnons de travail des grévistes ne voulaient plus avoir affaire à eux.

[***]

Il s’agit d’un contingent de travailleurs espagnols qui sont arrivés à la fin de 1969 et qui ont signé un contrat à durée déterminée pour un an. Ce contrat ne peut être rompu que pour motif grave et il leur donne droit à un permis de travail (B) pour un an, et valable pour l’entreprise Michelin seulement. Il s’agit d’un contrat de type nouveau, inventé par le Ministre Major en 1969. On ne peut dire jusqu’à présent quel les seront les implications juridiques de cette étrange législation, particulièrement en cas de grève.

[****]

Les travailleurs des chantiers navals Cockerill Yards, à Hoboken, près d’Anvers, étaient en effet en grève depuis treize semainnés, grève reconnue et appuyée par les organisations syndicales.

[*****]

C’est la chaufferie qui permet le fonctionnement de toutes les machines de l’entreprise. Elle est relancée le dimanche après-midi, pour que le travail puisse reprendre le lundi. Elle fonctionne sans arrêt pendant toute la semaine.

Plan de l'article

  1. INTRODUCTION
  2. 1 - CHRONOLOGIE DES EVENEMENTS
    1. 1 - Les événements au cours du dernier trimestre de 1969
    2. 2 - La grève de février 1970
    3. 3 - De la grève de février 1970 à l’occupation de l’usine en juin 70
    4. 4 - L’occupation de l’usine
  3. II - LA GREVE DE MICHELIN ET LES AUTRES MOUVEMENTS SOCIAUX DU 1ER SEMESTRE 1970 - SIMILITUDES ET DISSIMILITUDES DE DEPART
  4. III - LES FORCES EN PRESENCE
  5. IV - REMARQUES FINALES

Pour citer cet article

« Le conflit social à l’usine Michelin (fin 1969 - mi 1970) dans le contexte des grèves sauvages », Courrier hebdomadaire du CRISP, 26/1970 (n° 491), p. 1-25.

URL : http://www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-1970-26-page-1.htm
DOI : 10.3917/cris.491.0001


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