2001
Critiques internationales
Forza Italia : un non-parti aux portes de la victoire
Caterina Paolucci
Silvio Berlusconi s’apprête, avec sa formation Forza Italia, à conduire la coalition de centredroit lors des prochaines élections législatives en Italie. L’objectif est de reprendre le pouvoir au centre-gauche qui l’occupe
depuis 1996, avec l’aide de ses alliés traditionnels – les ex-fascistes d’Alliance nationale (AN) et les anciens démocrates-chrétiens (CCD)– mais aussi de son ancien partenaire de 1994, sécessionniste ou fédéraliste selon la saison, la Ligue du Nord. Les
sondages lui sont obstinément favorables. Mais qu’est-ce donc que Forza Italia ?
Cette organisation est née en 1993 à l’initiative de Berlusconi, à la suite de la crise
du système des partis déclenchée par l’avalanche des scandales de pots-de-vin et
l’opération Mani pulite, qui avait révélé la corruption endémique et systématique
des partis de gouvernement. En un an, on a vu s’écrouler, sous les coups de dizaines
de mises en examen, les deux plus importants de ces partis, qui gouvernaient l’Italie
depuis la fin de la guerre : la Démocratie chrétienne et le Parti socialiste. Une grande
partie de l’électorat se trouvait privée de ses référents politiques, plongée dans un
état de confusion, de défiance et de pessimisme. Les partis protestataires de droite,
AN et Ligue du Nord, ont semblé un moment en mesure de profiter directement
de cette « libération » massive d’électorat. En fait, aucun des deux n’était à même
d’occuper durablement le centre de l’espace politique et d’attirer les électeurs
modérés. Berlusconi va s’insérer dans cet espace en créant son parti.
Il profite d’une situation très favorable à un nouveau parti conservateur capable
de se poser en garant des intérêts des classes moyennes, naguère représentés par
la DC et le PSI. Mais sa descente dans l’arène n’est pas seulement une réponse à
un tel vide de représentation. Elle est aussi un choix personnel dicté dans une
large mesure par ses intérêts privés. En 1993, Berlusconi est en effet à la tête d’un
empire économique dont la puissance, notamment dans le secteur des médias, a
été protégée, dans les deux décennies précédentes, par ses contacts politiques au
plus haut niveau. La disparition de ses alliés gouvernementaux pourrait signifier,
en cas de victoire de la gauche, la fin de son monopole sur la télévision commerciale et des profits qui en découlent. Il lui faut donc entrer directement en politique, pour gagner les élections et empêcher un tel désastre. Mais si Forza Italia
doit son succès de 1993 au gouffre qui s’est creusé au centre de l’échiquier politique, sa relation directe avec l’intérêt privé de Berlusconi est, aujourd’hui encore,
un facteur de faiblesse.
Ce qui a fait gagner Forza Italia
Les trois caractéristiques « génétiques » de Forza Italia sont la personnalisation
qui en détermine la nature profonde, la dimension entrepreneuriale qui en influence
la structure et les modes d’action, enfin le charisme qui remplit une fonction
essentielle de légitimation.
La personnalisation est à l’origine de la nature électoraliste du parti, qui s’est
configuré comme un comité électoral personnel du leader. Le parti est en somme
un sous-produit du processus de conquête du pouvoir à des fins personnelles.
Conformément à une célèbre formule d’Antony Downs
[1], Forza Italia est un parti
qui exprime un programme dans le seul but de gagner les élections, au lieu de se
présenter aux élections pour être en mesure de réaliser son programme. Tous les
moyens sont alors licites pour conquérir des voix, même au prix d’incohérences et
de simplifications. Le parti s’adresse à toutes les classes sociales à travers deux
promesses constamment renouvelées : une baisse radicale et généralisée des impôts,
la création de millions d’emplois.
La personnalisation détermine aussi les modalités du recrutement des dirigeants
ainsi que la nature de leurs relations avec le leader. La direction de Forza Italia est
choisie de manière discrétionnaire par ce dernier, parmi des personnes qui lui
sont liées par un rapport de subordination professionnelle ou par une relation
d’amitié. Il s’ensuit que l’élite centrale du parti est très homogène. Un tel rapport
de dépendance-fidélité rend les choix organisationnels plus faciles, et plus rapide
leur mise en œuvre. Même l’exécutif national de Forza Italia, le Comité de présidence, parce que ses membres sont en grande partie cooptés par Berlusconi, tient
plus du groupe de conseillers et d’amis que d’un organe collectif de décision. Le
bloc formé autour du chef donne une image de force, de sécurité et d’unité interne,
certainement positive aux yeux d’un électorat désorienté. En outre, les ressources
financières de Berlusconi et son savoir-faire en matière de communication font que
ce n’est plus désormais son seul parti mais toute la coalition de centre-droit qui
s’identifie à sa personne, ce qui offre à Forza Italia un avantage compétitif certain
par rapport à ses alliés.
Le deuxième trait caractéristique de Forza Italia est sa dimension entrepreneuriale. Le parti naît en effet d’une des branches de la société que dirige Berlusconi,
Fininvest : c’est Publitalia, l’agence concessionnaire de la publicité pour les chaînes
télévisées du groupe. Cette agence peut être comparée à ce que les syndicats et
l’Église ont été respectivement pour les partis de gauche et pour la Démocratie chrétienne : c’est un sponsor. Elle fournit au parti des cadres et des dirigeants, des
experts en communication, un savoir-faire médiatique et des hommes de télévision.
Il en découle des modes d’action qui sont ceux d’un « parti-entreprise ». À l’intérieur, on adopte une logique managériale, centrée sur l’efficacité. Les relations
internes et les procédures de décision sont verticalisées ; le flux de communication
va principalement de haut en bas. Dans les rapports avec l’extérieur, on utilise les
instruments spécifiques des entreprises de Berlusconi : la télévision, les sondages,
la publicité, le marketing. L’ampleur des moyens disponibles dans ces secteurs
rend peu coûteuse l’utilisation de techniques avancées de commercialisation du
« produit » Forza Italia.
L’adoption d’une logique entrepreneuriale assimile Forza Italia à un parti « professionnelélectoral »
[2]. Il s’agit d’une variante du parti « attrape-tout » de Kirchheimer : un parti qui privilégie la liberté d’action et la visibilité de sa direction et
qui confie presque entièrement sa communication aux médias
[3]. L’image diffusée
est faite de nouveauté, d’efficacité et de compétence. Elle impressionne favorablement un électorat dégoûté de la « vieille politique » et des idéologies, et qui
semble désormais n’avoir confiance que dans ce qui se présente comme « neuf ».
Dernier aspect : le charisme. Berlusconi se présente comme un « chef naturel »,
investi d’une mission que lui seul est en mesure de mener à son terme, du fait de
ses qualités personnelles particulières, notamment sa culture et ses manières de manager. Berlusconi rappelle constamment ses propres succès de chef d’entreprise, qui
le distinguent des « hommes politiques professionnels » envers lesquels il ne cache
pas son mépris. Aux yeux d’une classe moyenne très consommatrice, cette image
de
self-made man est extrêmement positive et offre un modèle à imiter. En termes
d’organisation, ce trait a renforcé la personnalisation. Le leader-fondateur définit
les objectifs ; il est le seul interprète authentique de la ligne du parti et l’unique artisan de sa réalisation. Il contrôle tous les secteurs importants de l’organisation. Il
n’y a pas de factions dans Forza Italia; s’il existe des divergences, elles ne concernent que les dirigeants au niveau central et pas la base. Cela signifie que ces dirigeants ne sont pas en mesure de se constituer des soutiens personnels, pour se
concurrencer les uns les autres ou pour tenter de faire tomber le chef. D’autant plus
que l’appareil administratif du parti est très peu développé. Les financements sont
contrôlés par la direction. Il s’agit en quelque sorte d’un « anti-parti », dont le leader
s’emploie à empêcher l’institutionnalisation.
Les caractéristiques organisationnelles qui découlent de cette combinaison de
personnalisation, de méthodes d’entreprise et de charisme favorisent les succès électoraux. Forza Italia répond en effet pleinement aux nouvelles exigences du système
partisan italien. La disparition des anciennes formations, la désaffection de l’électorat et son rejet des idéologies ont rendu nécessaire une adaptation des stratégies
de communication et d’organisation, qu’un nouveau parti est plus à même de réaliser que des formations à l’expérience politique plus ancienne. En outre, grâce à
la visibilité et à la liberté de manœuvre de son leader charismatique, grâce à l’organisation souple et peu bureaucratisée qui est à son service, grâce à l’usage habile
et sans scrupules des moyens de communication de masse, Forza Italia a répondu
pleinement au besoin de simplification d’un électorat modéré qui demande surtout à être rassuré.
Sous d’autres aspects cependant, tous ces traits constituent une entrave à la
conduite d’une action institutionnelle efficace, à la création d’une classe politique
locale et à l’enracinement dans le territoire.
La fragilité institutionnelle
L’expérience de gouvernement de Berlusconi, en 1994, a échoué au bout de
quelques mois. D’une part à cause de la personnalisation, c’est-à-dire de l’impossibilité de trouver une solution à un conflit d’intérêts de grande envergure (le propriétaire d’un empire médiatique peut-il devenir président du Conseil tout en
conservant la propriété de ses sociétés ?). D’autre part en raison des conséquences
sur l’activité gouvernementale d’un recrutement fondé sur des logiques d’entreprise qui, indépendamment des capacités propres des ministres, en délégitime
d’emblée l’activité. Le gouvernement Berlusconi a connu des hésitations liées à
l’absence de vision politique d’ensemble et d’une base sociale clairement définie
sur laquelle s’appuyer pour fonder ses choix. Les décisions gouvernementales sont
dictées par les sondages et par le marketing politique. Dans une telle indétermination, le conflit d’intérêts émerge dans toute sa gravité : les décisions concernant
la réforme des retraites et des assurances sociales ainsi que la réorganisation du système des radios et des télévisions publiques et privées impliquaient directement le
chef du gouvernement, propriétaire, en plus des trois principales télévisions commerciales, d’une importante société d’assurance et d’intermédiation financière.
Dans d’autres cas, c’est l’intérêt personnel de Berlusconi qui explique que certaines
questions aient été placées au centre de l’activité du gouvernement, par exemple la
réforme de la justice dans un sens plus conforme à la sauvegarde des garanties individuelles, alors que Berlusconi et certaines de ses sociétés faisaient l’objet de procédures judiciaires pour des faits de corruption et de falsification de bilan.
Même dans l’opposition, à partir de 1995, Forza Italia a été incapable d’agir de
manière cohérente et efficace pendant au moins trois ans. Aujourd’hui encore,
son action parlementaire est essentiellement concentrée sur les questions qui intéressent au plus près le leader-propriétaire : la justice, le conflit d’intérêts, la
réorganisation du paysage audiovisuel et surtout la réglementation de la publicité
électorale sur les télévisions publiques et privées. L’organisation entrepreneuriale
rencontre donc de sérieuses difficultés sur le terrain de la politique institutionnelle.
Six ans après l’expérience au pouvoir de Berlusconi, les causes de l’échec de son
gouvernement sont toujours là, et les doutes qui avaient accompagné son ascension à la présidence du Conseil ne sont pas effacés.
Par ailleurs, Forza Italia n’a pas résolu les problèmes liés à la formation d’une
classe politique qui garantisse la permanence et l’efficacité de l’organisation. Tel
est le résultat surprenant d’une recherche que j’ai conduite sur les élus de Forza
Italia au niveau régional, provincial et communal
[4]. Dans une organisation légère
comme celle de Forza Italia, centrée plus sur la figure de l’élu que sur celle du cadre
du parti, on s’attendrait à observer un lien fort entre les élus locaux, qui représentent
en quelque sorte la substance même de l’organisation. On s’attendrait aussi à rencontrer un rapport solide entre l’élu et l’organisation, permettant au premier de
s’identifier à la seconde, et à celle-ci de perdurer. Pour cela, il faut que se fasse jour
une complémentarité entre les motivations individuelles des élus et les incitations
que leur offre l’organisation. J’ai analysé ce rapport d’échange, en m’attachant
plus particulièrement au recrutement et à la sélection des candidats, à la campagne électorale et à la période qui suit les élections. Or les résultats infirment l’hypothèse d’un enracinement local de l’organisation, hypothèse qui se fondait sur la présence, parmi les élus, de nombreux représentants des groupes d’intérêt économiques
locaux. Contrairement à ce qu’on aurait pu attendre d’un parti qui se réclame du
modèle américain et qui au surplus présente un grand nombre de candidats
en
tant que représentants de certaines catégories économiques, le soutien logistique,
financier et autre fourni aux candidats par les groupes d’intérêts a été parcimonieux.
La plupart des élus locaux avaient organisé et payé de leur poche leur campagne
électorale. Autrement dit, les associations catégorielles n’appuient pas leurs propres
représentants dans Forza Italia. La société civile se mobilise peu et tend plutôt à
éviter l’engagement direct dans la bataille politique. C’est particulièrement marqué chez les associations catholiques, dont la mobilisation est très nettement inférieure à celle, déjà faible, des catégories économiques. La prétention de faire de
Forza Italia la « démocratie chrétienne de l’an 2000 » se heurte à la réticence des
organisations socio-économiques et du mouvement associatif catholique à entrer
clairement dans son orbite. Les rapports traditionnels de répartition des tâches entre
parti et associations satellites, qui étaient une caractéristique de la Première République, ne paraissent pas en voie de se reconstituer. Les organisations ne cherchent
pas à faire élire leurs propres représentants dans les instances locales sous les couleurs de Forza Italia, bien que celle-ci ait assumé en principe la tâche de représenter
les nouvelles classes moyennes, que les associations sont supposées défendre. La
diminution de la polarisation idéologique, le manque d’identification entre les
dirigeants associatifs et ceux de Forza Italia (lesquels sont souvent issus, directement ou indirectement, du personnel de la Fininvest), la faible intégration du
parti, l’absence de procédures favorisant l’identification collective à l’organisation, comme on le verra plus loin, ont probablement nui à la mobilisation directe
de ces catégories en faveur des candidats de Forza Italia. Le processus de redéfinition des identités collectives de ceux qui se reconnaissaient dans la DC n’est
nullement achevé et, dans cette phase transitoire, c’est l’attentisme qui prévaut. La
persistance de ce phénomène empêche que les élus locaux contribuent à la formation
de la ligne politique de leur parti, transmettent les demandes sociales de la base vers
le sommet de l’appareil, et résistent à la dilution toujours possible d’une organisation qui dépend entièrement du destin personnel d’un seul.
Et les adhérents ? Ils n’étaient même pas prévus dans les premiers statuts et ne
jouent un rôle qu’une fois tous les trois ans, lors des assemblées de circonscription
qui élisent les délégués au congrès national et certains dirigeants locaux. Ils ne font
d’ailleurs partie d’aucune structure territoriale de base, puisqu’il n’existe rien de tel.
D’ailleurs, on n’adhère pas auprès d’une instance locale, mais en s’adressant à un
organisme national. C’est que de véritables sections locales auraient pu prendre
leur autonomie, ce qui eût risqué de conduire à la formation de groupes de pouvoir
indépendants, voire de factions coordonnées à l’échelle nationale. Tout concourt à
préserver le centralisme du parti.
Les clubs (comités électoraux formés entre la fin de 1993 et la première moitié
de 1994) auraient pu alors constituer l’ossature du parti et permettre son enracinement social. Mais ils ont été réduits au rôle d’annexes, aux activités essentiellement culturelles et récréatives. Ce ne sont que des réservoirs de votes et des
machines de propagande électorale, pratiquement sans poids dans la prise de décision interne. La chute de Berlusconi et le passage de Forza Italia à l’opposition leur
ont été fatals : beaucoup d’entre eux se sont mis en sommeil. Durant la seule
année 1995, leur nombre est passé de 14 000 à 3 500. Soit tout de même, en
comptant une moyenne de cinquante membres par club (évaluation de la direction),
175 000 sympathisants qui se voyaient refuser toute possibilité d’influer sur la
ligne et les activités politiques du parti. La désaffection n’a d’ailleurs cessé de se
confirmer par la suite. En 1997, les nouveaux statuts stipulent que chaque club
« s’affilie » individuellement, ce qui les exclut de fait de l’organigramme et confirme
la volonté d’empêcher la formation de toute structure équivalant aux sections
locales des partis traditionnels. Les clubs sont cependant tenus d’accepter la ligne
politique du parti, et leurs initiatives de nature politique sont coordonnées et
contrôlées par ses responsables locaux. Un rapport d’échange à ce point inégal ne
peut fonctionner que dans des conditions particulières, par exemple lors d’une
élection. Une fois de plus, on constate que le parti n’est guère plus qu’une sorte
de comité électoral géant.
Le mode de sélection des dirigeants locaux contribue également à décourager
la participation locale. Les détenteurs des postes de pouvoir sont en effet nommés
par le haut. Seuls les responsables aux échelons des communes et des provinces (équivalent des départements français) sont élus. Or c’est le niveau régional qui compte
le plus dans le parti, notamment par le rôle que jouent les vingt comités de coordination régionaux dans les liaisons entre le centre et la périphérie. Berlusconi place
à cet échelon des hommes de confiance qui disposent de pouvoirs étendus sur les
niveaux inférieurs : ils nomment les délégués de circonscription
[5] et la majorité des
membres de l’exécutif régional du parti ainsi que les coordinateurs communaux;
ils contrôlent et dirigent les activités des comités de coordination provinciaux.
Toutes les candidatures aux conseils régionaux et provinciaux ainsi qu’aux fonctions
de maire sont soumises à leur approbation. Ils sont en outre consultés par le
Comité de présidence de Forza Italia pour le choix des candidats aux législatives
et aux postes de maire des douze plus grandes villes d’Italie. Un organisme national, la Conférence des coordinateurs régionaux, est chargé du contrôle des activités politiques locales. Le secrétaire de cette Conférence est nommé par Berlusconi. La légitimité des coordinateurs, comme celle de l’organisme qui les réunit,
dérive directement et uniquement du chef
[6].
Ce parti sans base et dont les élus n’ont pas de pouvoir, dominé par le cercle des
amis ou des subordonnés de Berlusconi, et qui pourtant existe, qu’est-ce qui le fait
tenir ? Quel intérêt les élus – qui devraient constituer sa colonne vertébrale –
trouvent-ils à rester dans une organisation qui ne les valorise pas ? Là encore, les
résultats de mon enquête sont curieux. D’abord, le parti a recruté activement un
personnel appartenant aux anciens partis de gouvernement, en particulier des démocrateschrétiens et des socialistes de deuxième et troisième rang, qui ont ainsi pu
renouer le fil d’une modeste carrière prématurément interrompue par l’effondrement
de leurs formations. Ces élus constituaient presque la moitié de mon échantillon.
Ils se contentent pour l’heure de leur poste local et sont peu intéressés par la vie du
parti, sur laquelle, d’ailleurs, ils portent un jugement très négatif. Ils auront sans doute
du mal à s’identifier fortement à Forza Italia. Leur attitude est typiquement « carriériste » : le parti ne sert qu’à construire sa carrière. Les autres élus, en provenance
de la « société civile » (chefs ou cadres supérieurs d’entreprise, commerçants, professions libérales) ont le plus souvent pris eux-mêmes, dans un moment d’enthousiasme, l’initiative de se proposer comme candidats à Forza Italia, sans en avoir été
priés. Ce sont des gens qui ont subi l’attraction de Berlusconi, de vrais « croyants »,
pour lesquels les questions d’organisation pèsent peu au regard du charisme. N’est-il pas paradoxal, au vu de la rhétorique du « neuf » pratiquée par le parti, que celui-ci se donne bien du mal pour recruter les « ci-devant » d’une Première République
si décriée et, d’un autre côté, qu’il se contente de subir les sollicitations des « hommes
nouveaux », sans leur apporter le moindre soutien logistique et financier ?
En tout cas, tant les carriéristes que les « croyants » contribuent à laisser à Berlusconi
les mains libres et la plus grande marge de manœuvre, tout en se mobilisant massivement quand il s’agit de se transformer en comité électoral pour rendre possible
le succès de Forza Italia et de son chef. Autrement dit, la fragilité des liens avec les
élus est peut-être aussi un atout, du moins pour gagner des élections.
De fait, quelques mois avant le scrutin, toutes les enquêtes donnaient gagnante
la coalition de centre-droit. Il est vrai que les faiblesses et les divisions de ses
adversaires y sont pour beaucoup. Mais surtout, Berlusconi dispose toujours de ses
atouts maîtres de 1993 : l’énorme puissance de son appareil de communication privé,
qui « pèse » quelque treize milliards de dollars, et l’attraction personnelle. Ces atouts
occultent non seulement ce qu’il veut taire, mais aussi ce que l’électorat lui-même
ne veut pas entendre. Les contradictions dans le programme (réduction drastique
des impôts et maintien de l’État-providence), qui ne s’expliquent pas que par la démagogie, mais aussi par les divergences entre les composantes de la coalition (l’AN
étatiste et centraliste, la Ligue libérale et fédéraliste), les interrogations soulevées
par les conflits d’intérêts et les « affaires » dont Berlusconi est le centre sont
traitées par le silence, ou en insistant sur les qualités de l’homme qui résoudra tous
les problèmes du pays par des solutions évidentes issues de sa seule volonté, de ses
capacités personnelles, de sa compétence de PDG.
Comme il ne s’agit que de gagner, les promesses ne coûtent pas cher, et elles s’étalent sur les affiches qui, depuis le mois d’août, recouvrent les murs de toutes les
villes du pays : un Berlusconi version grand homme d’État, qui promet moins
d’impôts, plus d’emplois, et le soutien aux défavorisés. Cette publicité lui coûtera
des dizaines de milliards de lires. Ses ressources personnelles lui permettent de lancer des campagnes qui sont hors de portée de ses adversaires, et de prendre sur eux
plusieurs mois d’avance. Ses enquêteurs sondent les électeurs, auxquels on peut
ensuite resservir ce qu’ils veulent, du moins en paroles. Cette campagne montre
au surplus à quel point le parti est secondaire pour le leader, dont le visage gigantesque et rassurant, collé sur le mur d’en face, s’adresse directement à chacun.
Dans un régime démocratique, les partis sont en principe nécessaires pour porter
des mouvements sociaux nés des besoins réels des citoyens et rivaliser aux élections.
Mais Berlusconi n’a que faire d’un parti, sinon pour masquer un appareil personnel, le seul qui compte vraiment.
Il est arrivé que des partis fondés par des personnalités charismatiques aient réussi
à survivre à la disparition ou à la sortie de scène de leur padre-padrone. C’est le cas
du gaullisme français. Encore faut-il que le leader ait incarné une idée politique
ou ait représenté de larges intérêts sociaux. À cette condition aussi, l’épreuve du
pouvoir peut être surmontée avec un certain succès. On ne saurait en prédire
autant à ce probable vainqueur des prochaines élections italiennes.
Traduit de l’italien par Jean-Louis Briquet et Rachel Bouyssou
[1]
A. Downs,
An Economic Theory of Democracy, New York, Harper & Row, 1957.
[2]
Pour reprendre l’expression de A. Panebianco dans
Modelli di partito. Organizzazione e potere nei partiti politici, Bologne,
Il Mulino, 1982.
[3]
J. Hopkin et C. Paolucci, « The business firm model of party organisation : Cases from Spain and Italy »,
European Journal
of Political Research, 35 ( 3), 1999, pp. 307-339.
[4]
Enquête par questionnaire conduite en avril-septembre 1997 auprès de 514 des 1815 élus locaux de Forza Italia, pris dans
les trois « macro-régions » (Nord, Centre et Sud+Îles); sur les 514 questionnaires envoyés, ilya eu 160 réponses. Voir C. Paolucci, « Forza Italia a livello locale : un marchio in franchising ?»,
Rivista italiana di scienza politica, XXIX( 3), 1999, pp. 481-516; voir aussi A. Tonarelli, « Gli amministratori locali di Forza Italia. Modelli di reclutamento e di rappresentanza sociale »,
Rivista italiana di scienza politica, XXIX ( 1), pp. 89-119.
[5]
Il s’agit des représentants de l’organisation dans les 475 circonscriptions électorales à l’intérieur desquelles sont élus au
scrutin majoritaire les trois quarts des députés italiens (le quart restant étant élu à la proportionnelle).
[6]
Une telle structure présente des analogies avec celle du RPF de De Gaulle, que M. Duverger ( 1961) donne en exemple
d’« autocratie masquée ».