2001
Critiques internationales
« J’étais là avant »
Problématiques politiques de l’autochtonie
Jean-François Bayart
Peter Geschiere
Qu’y a-t-il de commun entre les îles Fidji et le Kosovo, la région des Grands Lacs en
Afrique et le Caucase, la province indonésienne d’Aceh et la Corse, Jérusalem
et Bruxelles, le Vlaams Blok de la Flandre belge et la Ligue du Nord italienne,
le général ivoirien Robert Gueï et le tribun français Jean-Marie Le Pen ?
Le recours à l’idée d’autochtonie et à l’argument d’antériorité de peuplement pour
instituer et légitimer des droits politiques spécifiques à l’avantage de ceux qui
se disent indigènes. Et pour exclure ceux que l’on étiquette comme allogènes, la parole de ces derniers important peu en l’occurrence. Les conflits
– politiques, agraires, commerciaux, voire religieux ou culturels– s’énoncent
alors non plus sur le mode du « ôte-toi de là que je m’y mette », comme dans
les colonisations de peuplement classiques, mais sur celui du « ôte-toi de là
que je m’y remette ».
« J’étais là avant ! ». Ce cri qui résonne dans les cours de récréation et provoque les
bousculades de gamins est érigé en idéologie, travaux d’érudition ou prétendus
tels à l’appui. Au Kosovo les Albanais s’imaginent en Illyriens quand les
Serbes les voient en Ottomans et font de cette terre le berceau mythique de
leur propre nation. À Jérusalem les sionistes entendent rétablir la souveraineté juive, et les Flamingants nourrissent de tels rêves à l’égard de Bruxelles.
En Inde les nationalistes hindous ont rasé la mosquée d’Ayodhya sous prétexte qu’elle aurait été édifiée sur l’emplacement d’un temple dédié au dieu
Ram. En Amérique latine, et singulièrement au Pérou, la plupart des révolutionnaires adhèrent à l’« utopie archaïque » et aux « fictions » de l’indigénisme,
pour reprendre le titre de l’essai de Mario Vargas Llosa.
Calembredaines ? Sans doute. Mais la Padanie d’un Umberto Bossi nous rappelle qu’en
la matière la véracité et même la vraisemblance ne sont pas les préalables
nécessaires à la mobilisation politique.
L’appel de l’autochtonie est d’autant plus fort quand il résonne dans les sociétés où
les flux migratoires, voire les transferts autoritaires de populations, ont été
le fait d’un passé colonial assez récent (Afrique subsaharienne, Caucase, îles
Fidji, Indonésie) et se poursuivent dans le contexte de la mondialisation ou
de la régionalisation économiques (Europe occidentale, Amérique du Nord,
Côte d’Ivoire), ou encore dans celui de la guerre (Balkans, Grands Lacs,
Afghanistan).
En tant qu’exacerbation de particularismes identitaires, la problématique de l’autochtonie participe de la globalisation. Elle va souvent de pair avec la démocratisation (Afrique subsaharienne), la décolonisation soviétique (Caucase),
la libéralisation économique et financière (Europe, Amérique du Nord). Cela
dit, elle varie d’une situation à l’autre. Selon qu’elle se développe dans un climat d’expansion ou de crise économique. Selon qu’elle se réfère à une conception biologisante, ethnique ou culturaliste de l’identité. Selon le rapport
qu’elle entretient (ou n’entretient pas) avec l’État, le droit, la violence. Et
bien sûr selon les mémoires historiques dont elle est tributaire et qu’elle
contribue à construire. L’hétérogénéité idéologique de l’extrême droite européenne est éclairante à cet égard.
L’audience de la problématique de l’autochtonie procède précisément de son ambivalence. De cette capacité à adapter à une très grande diversité de situations politiques son alternative simpliste entre « nous » et « eux » dans les
termes d’un jeu à somme nulle entre l’« avant » et l’« après ». Elle est ainsi
susceptible, quasiment dans le même moment, de se réclamer du registre
constitutionnel et d’inspirer des opérations de purification ethnique. Ou
encore, comme dans le cas de Christoph Blocher, le « magicien » de l’Union
démocratique du centre, en Suisse, de conjuguer le protectionnisme identitaire, agraire, commercial et culturel de sa base avec l’ultralibéralisme de son
programme économique.
Un autre de ses paradoxes est de nous parler d’identités primordiales et d’authenticité alors qu’elle est elle-même moderne et urbaine. Elle est d’ailleurs généralement portée non par des masses paysannes engoncées dans leur traditionalisme et leur terroir, mais par des intellectuels – fussent-ils déclassés par
la chute de l’Empire dont ils étaient les clercs, comme dans le Caucase, ou par
l’ajustement structurel, comme en Afrique. Elle se retrouve également de
plus en plus dans les diasporas. À la limite, l’autochtonie, motif idéologique
du village global, se réduit à une patrie virtuelle, véhiculée par les médias et
la Toile. Le sionisme américain, les nationalismes délocalisés kurde et arménien en fournissent des illustrations radicales.
Mais quelle qu’en soit la modernité, l’idée d’autochtonie est vieille comme le monde,
ou en tout cas comme l’État. Elle s’est même confondue avec sa formation en
Angleterre et en France, où, à partir du XVIe siècle, des récits politiques bientôt dominants ont fait découler la nation de l’événement fondateur de la
conquête, en l’occurrence romaine et normande, et de la revanche des « fils
du sol » sur les allogènes, dont la Révolution de 1789 a été l’expression aux
yeux d’un Sieyès, d’un Guizot, d’un Augustin Thierry. Constatation plus troublante, elle a été un vecteur de la démocratie athénienne, qu’elle a en quelque
sorte « naturalisée » en lui permettant de reprendre à son compte les valeurs
aristocratiques de l’oligarchie.
Telle est la dernière incertitude dont se charge aujourd’hui cette vague idéologique.
Ses effets destructeurs sont patents. Mais il reste à savoir si, à plus long
terme, elle ne prépare pas une recomposition de la « communauté imaginée » et de la citoyenneté, si elle ne représente pas une forme d’appropriation de la démocratie. De tels processus ne pourraient éventuellement s’enclencher que si les « autochtones », à l’instar des Athéniens, ne prennent pas
trop au sérieux la proclamation de leur antériorité supposée et de leurs « droits
historiques ».