2001
Critiques internationales
La Ligue du Nord et l’invention du « Padan »
Marta Machiavelli
Les idéologies sont dépassées : les jours de la rationalité sont morts, désormais nous sommes à l’époque
de l’expressionnisme politique. Les gens ont besoin de valeurs communes, mais il n’y a plus
d’idéologies et la religion est trop faible. Il ne nous reste plus que l’ethnos. Lui, il ne meurt jamais.
Umberto Bossi, interview à La Stampa, 20 septembre 1995.
Sur son site Internet officiel, la Ligue du Nord se définit comme « un mouvement qui interprète la lutte politique non plus comme un affrontement entre des classes ou des catégories sociales, mais comme un conflit
entre des États centralisateurs et des peuples qui revendiquent le droit à l’autodétermination et à la liberté »
[1]. Créée par Umberto Bossi en 1989 par fusion de
la Ligue lombarde et de dix autres mouvements régionalistes et autonomistes du
nord de l’Italie, la Ligue a d’abord milité, sans succès, pour une Constitution fédéraliste, puis exigé, en 1995, l’indépendance de l’Italie du Nord, rebaptisée Padanie
[2].
Devenue le premier parti du Nord à l’occasion des législatives de 1996, elle a dû
néanmoins renoncer à un projet sécessionniste dont la radicalité lui interdisait
toute alliance avec d’autres formations. Se résignant à ne plus revendiquer qu’une
très large autonomie respectueuse de l’unité nationale italienne, elle a alors constitué une alliance de droite avec le parti de Silvio Berlusconi Forza Italia qui, après
un large succès aux élections régionales d’avril 2000, se prépare à une probable victoire aux législatives de 2001. Le programme de la droite prévoit la dévolution aux
régions d’un grand nombre de compétences actuellement assumées par l’État central, notamment la fiscalité, la santé, la police et l’éducation.
Pour autant, la Ligue n’a pas abandonné l’idée de Padanie, une patrie virtuelle qui
postule l’existence d’un « peuple padan » (ou d’une « nation padane ») ayant des droits
politiques sur « son » territoire. Lesquels droits seraient bafoués par les méridionaux,
« ethnie majoritaire ». Les Padans sont ainsi comparés aux Sioux, peuple autochtone
envahi par des étrangers qui lui ont volé ses terres et ont détruit son mode de vie.
Cette représentation constitue une véritable rupture : malgré l’anti-méridionalisme
présent de longue date dans l’Italie septentrionale, l’opposition Nord-Sud n’avait jusqu’ici jamais été exprimée en termes d’autochtonie, de colonialisme, d’oppression
ethnique. Les stéréotypes puisaient généralement dans le registre socio-écono-mique : les gens du Sud seraient des fainéants, des fonctionnaires inefficaces ou corrompus, ne payant pas leurs impôts et profitant abusivement des aides sociales ;
voire des mafieux. Le
terrone
[3] est fortement stigmatisé, mais n’est pas pour autant
considéré comme un étranger. Pour légitimer son entreprise indépendantiste, la
Ligue s’emploie à transformer les préjugés existants en clivage ethnique.
Mais si la figure du méridional comme étranger reste partiellement à construire,
celle du « Padan » doit être complètement inventée : aucun septentrional en effet
(en dehors des militants léguistes) ne se définirait comme padan, terme qui n’a aucun
pouvoir d’évocation d’une appartenance culturelle, ni même géographique. La
Ligue ne peut donc pas fonder son projet indépendantiste sur un discours préexistant
et socialement accepté identifiant les « Padans » et les « étrangers ». Pour revendiquer une autochtonie, elle doit d’abord construire cette dernière, puis convaincre
les électeurs de l’adopter.
Le contexte politique et économique est favorable au projet léguiste. Selon un
discours largement partagé par l’opinion publique septentrionale, l’Italie du Nord,
riche et industrialisée, serait retardée dans son développement économique par le
Sud, plus pauvre, et par un État fiscalement rapace, corrompu et inefficace. Un tel
discours a largement favorisé l’implantation du parti mais ce dernier, dans sa vulgate indépendantiste, préfère mettre l’accent sur des motivations identitaires.
Gilberto Oneto, chef de file de l’intelligentsia léguiste, le souligne : « Chaque
arbre de la liberté a ses racines dans l’identité, dans la culture et dans l’histoire, et
trouve dans l’économie l’engrais qui le fait pousser plus vigoureux. Sans un arbre
fortement enraciné dans l’identité culturelle, l’engrais de l’économie n’est qu’un
tas de bouse de vache »
[4]. C’est que revendiquer l’indépendance parce qu’on est riche
et qu’on ne veut plus s’encombrer de pauvres apparaît comme un opportunisme
difficile à assumer, alors que l’autonomie d’un peuple « colonisé » dont la culture
a été « niée » peut être présentée comme une noble cause.
L’affirmation d’une identité culturelle de laquelle découlerait « naturellement »
une identité politique est le fait de tout mouvement sécessionniste ou autonomiste
et, plus généralement, de tout nationalisme
[5]. Toutefois, par rapport à d’autres
mouvements de ce type, la Ligue présente un « déficit identitaire » : pas de langue
commune pour la Padanie (comme en Catalogne), pas de spécificité religieuse
(comme en Irlande), pas d’unité politique passée
[6]. Pour combler ce déficit, les
idéologues recourent à deux stratégies complémentaires. D’un côté ils rassemblent (et inventent) des éléments culturels et historiques, qu’ils classent comme
padans. De l’autre, ils tentent de définir les Padans par défaut, en les opposant à
d’autres catégories : les méridionaux et les immigrés d’origine non européenne. Reste
ensuite à créer un sentiment massif d’appartenance à la Padanie, pour que cette
invention ne reste pas le projet d’une minorité. À cette fin, le parti s’efforce de mettre
sur pied toutes sortes d’associations et de mobilisations, et tente, par un discours
multiforme non exempt d’incohérence, de puiser dans tous les registres de l’appartenance nationale, du « plébiscite de tous les jours » à l’ethnicisme culturel, voire
biologique. Ce sont ces deux volets – invention du soi et de l’étranger, stratégies
d’action mises en œuvre pour diffuser ce modèle d’identification et obtenir une
adhésion collective – que l’on analysera ici.
Construction identitaire et production de l’étranger
Dans le discours léguiste, la padanité est souvent définie dans le cadre d’un questionnement sur « l’étranger », dont la désignation permet de donner quelque sub-stance à une nation padane purement virtuelle.
Ayant postulé pour l’Italie l’existence de deux ethnies différentes, la Ligue
affirme que les Padans constituent le groupe minoritaire contraint de subir « l’occupation » de la majorité méridionale depuis l’antiquité. L’Empire romain, « centraliste
et bureaucrate », aurait en effet conquis les « populations celtiques » du Nord de
la péninsule dont le mode de vie (des groupes dispersés sans autorité centrale)
n’aurait pas permis de repousser l’envahisseur. Les Padans, comme les Sioux,
seraient un peuple libre, mais faible face à un ennemi plus organisé.
De nos jours, la « colonisation romaine » aurait pris la forme d’une « mainmise
sur l’État » des méridionaux, qui seraient majoritaires parmi les juges, les enseignants, les fonctionnaires
[7] et les ministres. Le « méridionalisme » se manifesterait aussi dans les programmes scolaires qui privilégieraient, en histoire, la
période de l’Empire romain et, en littérature, des auteurs du Sud. C’est pourquoi
la Ligue s’insurge contre la « prise de pouvoir » de « l’ethnie méridionale », donc
contre un État qui « ne représente pas les intérêts des Padans » et « les opprime
culturellement ». La Ligue renverse ainsi le discours que l’État a toujours tenu sur
le devoir des habitants du Nord, économiquement privilégiés, d’aider leurs concitoyens du Sud moins heureux. À la « question méridionale », considérée depuis
la fin de la guerre comme la grande cause nationale, la Ligue oppose donc la « question septentrionale », la déclare non résolue et se propose de la dénouer par
l’obtention de l’indépendance du Nord.
Le parti dénonce également le phénomène d’immigration interne amenant,
depuis les années cinquante, un flux de chômeurs des provinces du Sud à venir dans
le Nord chercher un emploi. Selon la Ligue, ce mouvement aurait été planifié par
l’État dans le but d’homogénéiser la population de la péninsule et d’effacer ainsi
la spécificité culturelle des populations du Nord. L’arrivée massive de méridionaux
aurait été responsable de la perte d’identité dans certaines grandes villes industrielles
(Turin, Milan) et de l’implantation de la mafia dans le Nord.
Ce schéma qui voit dans la venue d’« étrangers » une source d’anomie et de
« pathologie sociale » est également utilisé pour analyser l’immigration en provenance de pays en développement. Selon Umberto Bossi, il y aurait, derrière
l’arrivée de migrants dans toute l’Europe, un complot mondialiste contre « les
peuples » orchestré par les États-Unis; un complot islamiste contre la chrétienté;
un complot du Vatican en manque de séminaristes ; un complot du grand capital
(soutenu par les partis de droite) à la recherche de main-d’œuvre bon marché; et
un complot de la gauche en quête de nouveaux prolétaires susceptibles de lui
apporter leurs voix
[8]. En outre, dans le cas italien, l’État souhaiterait utiliser l’immigration pour détruire l’identité des Padans et leur volonté d’indépendance.
La Ligue a trouvé dans « l’immigré » un étranger politiquement plus porteur
que le méridional, parce que socialement perçu comme plus différent. Elle tente
de tirer profit des tensions provoquées par un phénomène d’immigration massive
au sein d’une population habituée à émigrer et non à accueillir des immigrés
[9].
C’est pourquoi elle a progressivement déplacé son attention du
terrone à l’« extracommunautaire », comme on appelle communément les étrangers non ressortissants de l’Union européenne. Ce glissement apparaît dans les slogans. Le tristement célèbre «
Forza Etna » (Vas-y, l’Etna : autrement dit, entre en éruption et
détruis la Sicile entière) a été remplacé par «
Fermiamo l’invasione » (Arrêtons
l’invasion, slogan accompagné par des photos de bateaux surchargés d’Albanais
essayant d’atteindre la côte italienne)
[10]. Ce changement dans la désignation de
l’ennemi montre bien la souplesse d’un discours de l’autochtonie qui s’adapte aisément aux exigences et aux opportunités du moment.
La Ligue est le seul parti italien à prendre explicitement en charge le discours
xénophobe
[11]. En effet, la droite (l’Alliance nationale, parti d’ascendance fasciste)
est engagée depuis le début des années quatre-vingt-dix dans un processus de glissement vers le centre. Dans cette tentative (réussie) de normalisation, l’AN n’a aucun
intérêt à s’exposer à des accusations de racisme et garde donc un ton modéré,
même si elle prône activement une politique migratoire restrictive. Encouragée par
cette particularité du paysage politique, par les inquiétudes de l’opinion publique
et par la victoire en Autriche de Jörg Haider (qui a été publiquement invité à un
meeting léguiste), la Ligue durcit son discours sur l’immigration qui occupe désormais une place centrale dans son argumentaire et dans son champ d’action
[12].
Pour « lutter contre l’immigration », la Ligue s’oppose, au Parlement, à toutes
les lois sur l’immigration, jamais considérées comme suffisamment restrictives,
et, dans les conseils régionaux, à toute initiative en faveur de la population immigrée (attribution de logements sociaux, construction de centres d’accueil). Elle a
aussi lancé, en janvier 1999, une campagne pour abroger, par référendum, la loi
actuelle sur l’immigration, jugée trop permissive. Elle a récolté les 700000 signatures certifiées qui permettent, selon la loi italienne, de proposer un référendum,
mais la Cour constitutionnelle a déclaré la demande irrecevable parce que l’abolition de la loi aurait laissé un vide législatif dangereux.
Au niveau local, la Ligue organise de nombreuses manifestations, dont certaines ont été très suivies, dénonçant l’immigration comme source de criminalité,
prostitution, trafic de drogue, contrebande et violence sexuelle. D’autre part, elle
mobilise son réseau associatif pour « défendre les gens contre l’invasion ». Ainsi,
les « Volontaires padans » font des rondes dans les « quartiers infestés par la délinquance extra-communautaire », tandis que la « Garde nationale padane » a envoyé,
le temps d’une nuit, des « chemises vertes »
[13] contrôler une zone frontalière à l’est
du pays pour dénoncer « l’incapacité de l’État à maîtriser son territoire ». L’appareil médiatique de la Ligue (un quotidien, un hebdomadaire, une revue, une station de radio, une chaîne de télévision, une maison de production et d’édition, un
site Internet) exalte ces initiatives des « patriotes padans » et souligne constamment le « problème de l’immigration » en rapportant tous les faits divers impliquant des immigrés dans des vols et desviolences
[14]. Les militants sont invités à raconter, en direct sur
Radio Padania, leur expérience de l’immigration : les agressions
et les vols subis, les « coutumes barbares » de leurs nouveaux voisins, le changement de « leur » quartier. Cette désignation obsessionnelle d’un ennemi et de sa
dangereuse altérité a pour but de faire ressortir la communauté de valeurs et de
culture supposée exister entre Padans.
Pour justifier une hostilité aussi radicale et tenter d’échapper aux accusations de
racisme, la Ligue recourt au principe, très politiquement correct, du « respect de
la diversité culturelle ». La présence massive d’immigrés est en effet considérée
comme une menace pour l’identité des populations autochtones qui les accueillent,
mais également comme un déracinement pour la population qui a quitté sa terre
natale. Pour respecter la culture du peuple d’accueil, tout comme celle de l’immigré,
il faudrait que chacun reste chez soi. Une affiche de la Ligue proclamait ainsi en
1990 : « Amener les noirs ici, c’est de l’esclavage »
[15]. Selon cette logique, le métissage est vu comme un aplatissement culturel et le multiculturalisme est impossible.
Ayant recours à une métaphore pour illustrer leur propos, les idéologues léguistes
représentent le monde comme un vaste ensemble de taches colorées (les différents
peuples avec leurs cultures respectives). En mélangeant ces taches, expliquent-ils, les
couleurs disparaîtraient et l’on n’obtiendrait que du gris (« l’homme homologué »,
sansidentité)
[16]. La même idée est exprimée, mais sur un ton plus violent, dans une
affiche électorale datant de 1990, mais réutilisée en 1999 : une femme, représentant
« l’État centraliste », fait cuire des têtes, des jambes et des bras humains, de couleur
noire, jaune ou blanche, dans un énorme chaudron représentant la société « multiraciale ». Pour mettre en pratique cette vision du monde, la Ligue a fondé la Coopération padane, véritable petite ONG dont le but est d’aider au développement en
Afrique et dont le slogan est « Aidons-les chez eux ». De même, Umberto Bossi s’est
plusieurs fois déclaré favorable à l’abolition de la dette des pays du Sud, ainsi qu’à
l’intensification des politiques de développement et de coopération.
Au printemps 2000, une table ronde s’est tenue à Paris, organisée par Pier Vial
(membre du Bureau politique du Mouvement national républicain) et l’association
païenne Terre et Peuple, pour débattre de l’Europe, de son identité et de l’islam.
Une autre a été réunie par la Ligue, à Milan, sur le même thème. Si, dans les deux
cas, on a prêché une Europe des peuples, faite de régions, qui doit s’opposer à l’«
invasion islamique », les deux discours sont loin d’être identiques. Pour Pier
Vial, le problème n’est pas exclusivement l’islam : « L’appartenance religieuse
chez un peuple est une superstructure que l’on peut toujours remettre en cause.
Par contre, l’élément déterminant, c’est l’infrastructure biologique. Eh oui, il faut
appeler les choses par leur nom, c’est-à-dire la dimension ethnique »
[17]. Dans la table
ronde de la Ligue, le registre biologique n’a pas été utilisé. Les orateurs se disaient
épouvantés par une « islamisationde l’Europe » puisqu’ils considèrent qu’islam et
laïcité ne peuvent coexister. Ils donnaient de l’islam une image caricaturale ou
carrément fausse, mais leurs critiques restaient dans le registre du « choc des
cultures ». Ainsi, l’organisateur du colloque, président de l’association léguiste
« Belle Padanie », s’inquiétait du fait que, dans l’islam, il est interdit de représenter la divinité : « Mais alors que vont-ils faire de tout notre art sacré ? Ils vont déchirer nos tableaux ? Détruire nos églises ?» Sans sous-estimer la gravité de ces propos, il faut souligner que la xénophobie léguiste, contrairement au racisme biologique
classique, se fonde sur un argumentaire culturel.
C’est d’ailleurs à cause de ce culturalisme exaspéré que l’invective léguiste se
concentre surtout sur l’islam, considéré non seulement comme une religion, mais
également comme une manière de voir le monde. La « culture islamique », conçue
comme un tout homogène et historiquement immobile, est supposée incompatible
avec la « civilisation chrétienne européenne », comme le montrerait la « guerre
mortelle qui depuis mille deux cents ans met aux prises l’Europe et le monde islamique ». Selon Gilberto Oneto, si les « Sarrasins » arrivaient dans le passé avec
des « cimeterres », maintenant ils se présentent sous l’aspect de « pauvres immigrés »
[18], mais il ne faut pas s’y tromper : « C’est la même culture intolérante,
arrogante et sanguinaire qui veut détruire la civilisation européenne ». Et de
conclure : « Ce ne sont pas des immigrés, ce sont des envahisseurs »
[19]. C’est pourquoi Umberto Bossi invoque le « droit à l’autodéfense culturelle » considérée
comme une « réaction naturelle » face au phénomène migratoire
[20]. La Ligue s’est
d’ailleurs récemment rapprochée des secteurs les plus fondamentalistes de l’Église
(notamment du courant inspiré par Mgr Lefebvre) qui ne partagent pas l’attitude
tolérante du Vatican à l’égard de l’islam et appellent à la « résistance » des chrétiens
[21]. Le parti espère provoquer ainsi un mouvement d’adhésion à la Padanie, proposée comme rempart à l’« invasion ».
Dans un document officiel, la Ligue admet qu’elle a une « vision différentialiste
du monde » et soutient que le vrai racisme est à rechercher dans « la pensée et
l’action destructrice du mondialisme, qui projette d’édifier, par le moyen d’une sub-culture commerciale planétaire, le village global, anglophone et totalitaire sur les
ruines des peuples »
[22]. Sans établir de hiérarchie entre les cultures, cette attitude
fige les différences culturelles, représentées comme des barrières infranchissables,
et pense les individus comme fondamentalement conditionnés par leur appartenance ethnique ou nationale, donc « inassimilables »
[23]. La Ligue pousse ainsi jusqu’au bout une logique néo-raciste qu’elle reprend des « nouvelles droites » européennes, mais qu’elle sait appliquer de manière particulièrement habile. En effet,
les idéologues du parti ne tombent pas, comme le faisait Pier Vial lors de la table
ronde citée plus haut, dans un racisme biologique désormais largement discrédité,
ils citent Lévi-Strauss et autres anthropologues respectables à l’appui de leurs
affirmations, et prennent des positions parfois insolites pour un parti xénophobe
(par exemple en faveur de l’annulation de la dette des pays du Tiers monde). Au
surplus la Ligue, qui ne peut être accusée d’une origine fasciste ou d’une tradition
antisémite, apparaît aux yeux de l’opinion publique et des institutions européennes
comme « moins dangereuse » et donc plus acceptable que, par exemple, le FPÖ
de Haider. Pourtant, comme Umberto Bossi l’a lui-même déclaré, les positions de
l’un et l’autre partis sur l’immigration (et sur bien d’autres points) sont tout à fait
similaires. Le cas de la Ligue du Nord donne indéniablement à réfléchir sur les nouvelles formes que peuvent prendre les partis xénophobes et leurs stratégies de
légitimation.
En l’occurrence, cette légitimation est censée reposer sur la défense de la
« culture padane » et de son « identité menacée », alors que ladite identité n’est
revendiquée par personne en dehors des militants. Comment rejeter les « autres »,
méridionaux et immigrés, quand le « nous » est totalement vide de contenu ?
Certains au moins des cadres du parti semblent conscients de la difficulté. Un
dirigeant associatif léguiste, lors d’une manifestation organisée pour promouvoir
la conscience padane, me confiait, sincèrement angoissé : « Nous devons réveiller
l’identité padane et rendre les gens conscients de leur appartenance à la Padanie,
sinon notre discours n’est rien d’autre que duracisme ! »
[24].
Quelle appartenance pour quelle Padanie ?
Les idéologues léguistes ne disposent pas des éléments culturels habituellement utilisés dans les constructions nationales comme marqueurs identitaires. Ils sont dans
l’impossibilité d’affirmer « est padan qui parle la langue padane » ou « est padan
qui vit dans les terres de la Padanie ancienne » puisque ni l’une ni l’autre n’ont jamais
existé. L’identité padane n’allant pas de soi, il est nécessaire de définir des critères
et des logiques d’appartenance. Là apparaissent des divergences : il est plus facile
de désigner un étranger que de s’accorder sur le contenu à donner à sa propre identité. Dans le débat qui oppose les idéologues du parti, on peut retrouver trois
conceptions différentes de la nation padane : la nation-volonté, la communauté de
culture, la communauté de sang. Ce qui ne va pas sans quelque contradiction.
Il existe dans la Ligue un courant individualiste, libéral et même libertaire, qui
s’inspire de Renan et se fonde sur une « théorie post-moderne de la nationalité ».
Selon cette conception, qui s’exprime dans la revue
Federalismo elibertá, la base de
l’appartenance padane serait « l’envie d’être ensemble », laquelle à son tour repose
sur une attitude partagée, « anti-centraliste et anti-étatique ». Pour les partisans
de cette version volontariste, les méridionaux (ou leurs descendants) qui vivent et
exercent leur activité en Padanie et qui « croient aux valeurs de la liberté et du travail » ne doivent pas être exclus du projet padan
[25]. La logique de l’autochtonie est
ici totalement absente; seul importe le choix, individuel et conscient, de vivre en
un lieu et d’en adopter les valeurs.
Cette approche libérale est très minoritaire dans le parti, mais elle est mise en
avant quand il s’agit de récuser les accusations de fermeture et de fanatisme ethnique portées contre la Ligue. La définition volontariste s’applique par exemple
pour le recrutement des membres des associations padanes : peuvent s’inscrire et
participer aux activités toutes les personnes résidant en Padanie depuis au moins
cinq ans, quelle que soit leur nationalité, à condition qu’elles se sentent « padanes ».
Ainsi, des immigrés, complaisamment exhibés comme preuve de non-xénophobie,
ont pu adhérer. Il en est même qui exercent des responsabilités dans les « institutions padanes »
[26]
: c’est le cas de Farouk Ramadan, un ressortissant égyptien ayant
occupé en 1999 le poste de « ministre de l’Immigration » au sein du « gouvernement de Padanie ». Dans un autre registre, en 1998, l’une des trois jeunes femmes
élues lors du concours de beauté « Miss Padanie » était de nationalité russe.
Cependant, cette ouverture apparente cache une réalité plus complexe, comme
le montre l’épisode suivant. L’un des membres du jury réuni pour sélectionner les
prétendantes au titre de Miss Padanie 1998 était un « expert en anthropologie ».
Un autre membre du jury commentait à ce propos : « Alors que nous regardions
tous les jambes de ces filles magnifiques, lui [l’expert en anthropologie] regardait
la forme deleurs crânes ! »
[27]. Le but de l’opération était de voir si la candidate en
question avait ou non le « type » lui permettant de représenter les Padans. Ainsi,
si une jeune Russe a pu être élue, l’organisateur de la manifestation a affirmé que
Miss Padanie ne pourrait jamais être « noire » (comme cela avait été le cas pour
Miss Italie l’année précédente). On voit que la volonté subjective d’adhérer ne suffit pas toujours, aux yeux de la Ligue, pour faire un Padan. Des critères objectifs
d’appartenance sont souvent exigés, qu’il s’agisse de caractères physiques, comme
dans le cas de Miss Padanie, ou culturels.
Le courant définissant la Padanie comme une communauté de culture est, lui,
largement majoritaire au sein de la Ligue. Nullement effrayés par le vide identitaire du projet léguiste et par le manque d’homogénéité culturelle de la Padanie,
les partisans du courant culturaliste, s’inspirant ouvertement de l’expérience des
différentes nations européennes du XIX
e siècle
[28], tentent de construire un discours
sur l’identité historique, linguistique, paysagère, économique, religieuse et artistique de la Padanie. Les Padans y sont présentés comme des descendants des
Celtes, partageant un passé commun de combat pour leur liberté (lors des guerres
qui, entre 1159 et 1183, ont opposé la médiévale Ligue lombarde
[29]
à l’empereur
Barberousse), parlant un ensemble de dialectes que l’État italien a essayé de faire
disparaître, vivant sous l’influence bienveillante des Alpes, ayant un esprit viril et
une nature travailleuse et pratiquant un « catholicisme calviniste » (différent du
catholicisme « exubérant » du sud de l’Italie). Les idéologues léguistes ont même
inventé un drapeau pour la Padanie, avec un emblème d’inspiration celtique, le
« soleil des Alpes », et récupéré, comme hymne national, le
VaPensiero de Giuseppe
Verdi, qui était pourtant un symbole du patriotisme italien. Tous ces éléments
seraient constitutifs de la tradition padane, richesse que seule l’indépendance du
Nord serait à même de préserver.
Pour que cette « culture padane » soit adoptée par les électeurs du Nord, la Ligue
s’est dotée d’un appareil médiatique, d’institutions factices et d’un réseau associatif. Ainsi, la Padanie, État inexistant, dispose déjà d’un Parlement (animé par les
militants une fois par mois) et d’un gouvernement (dont les ministres sont choisis par Umberto Bossi parmi les cadres du parti) comprenant un « ministère de
l’Identité culturelle et de la Mémoire ». Cette nation imaginaire peut également
se lire dans la page identitaire, intitulée « Nous les Padans », du quotidien léguiste
La Padania, s’écouter à Radio Padania Libera et se voir à Tele Padania. Enfin, la Padanie
se vit à travers la participation aux associations padanes et se matérialise dans les
événements qu’elles organisent.
Les « associations padanes », principal instrument de padanisation des esprits,
représentent la partie plus passionnément indépendantiste du mouvement. Créées
par le congrès du parti de février 1998, elles sont aujourd’hui au nombre de vingt-cinq reconnues officiellement et s’occupent de thèmes très différents. L’Association pour l’école padane s’attache à mettre en place des écoles primaires privées
(il en existe actuellement deux) où l’on enseigne aux enfants la « vraie histoire »
et leur « langue identitaire » (le dialecte). Le Comité olympique padan et les associations de sociabilité (scouts, Jeunes de Padanie, Femmes padanes) organisent
des rencontres sportives, des fêtes et des discussions publiques. L’association
culturelle Belle Padanie souhaite défendre le patrimoine artistique et naturel padan
et le faire découvrir à ses membres en organisant des voyages touristiques sur les
« lieux emblématiques de la padanité » (vallées alpines, sites celtiques, châteaux
médiévaux). L’Association des langues padanes vise la préservation et la valorisation des dialectes, tant par des mesures politiques (proposition de lois régionales
ou provinciales) que par des événements culturels (publication de littérature en dialecte, cours de langue). La Libre compagnie padane, qui édite la revue Quaderni
padani et organise des colloques, se veut le lieu d’une réflexion érudite sur la padanité. L’Union padane des Artistes (UPART) et Arte Nord organisent des événements artistiques (biennale de peinture padane, concours de poésie padane) et des
spectacles (élection de Miss Padanie, Festival de la chanson padane). Enfin, la
Garde nationale padane (GNP), les Volontaires padans et la Coopération padane,
dont nous avons traité plus haut, s’occupent du « problème de l’immigration ».
Cette technique du « faisons comme si » est déployée afin de construire un sentiment d’appartenance à la Padanie. Une fois cette conscience atteinte, l’électeur
devrait logiquement rejoindre le combat indépendantiste. Le parti (qui adopte ainsi
une stratégie préconisée par Gramsci pour le Parti communiste italien) voit dans
la conquête de l’hégémonie culturelle la condition de son succès politique et y met
donc beaucoup de moyens. À en croire les résultats électoraux, le succès d’une telle
politique paraît très incertain. La Ligue a néanmoins réussi à imposer un sujet politique, la Padanie, dont tout le monde parle, fût-ce souvent de manière critique, et
qui, en 1995, quand la bataille indépendantiste a été lancée, n’existait même pas.
L’un des arguments majeurs utilisés par le parti dans sa revendication indépendantiste est l’attribution d’une origine celtique pour les populations padanes (malgré l’invraisemblance de cette généalogie). La recherche des origines, faisant partie d’une opération plus large de « révisionnisme historique padan » (selon la
terminologie de Gilberto Oneto), occupe une place fondamentale dans le registre
de justification léguiste. En effet, en l’absence d’éléments contemporains pouvant
prouver l’homogénéité culturelle de la Padanie, il faut trouver une unité originaire
qui justifierait l’entreprise. L’on explique donc que les Padans ont été façonnés par
un héritage des Celtes (et d’autres peuples nordiques comme les Lombards),
contrairement aux méridionaux qui seraient des Latins marqués par la forte
influence de la civilisation romaine. On tire ainsi la Padanie vers le Nord et les
régions prospères de l’Europe.
La nature de cet héritage celte n’est pas clairement définie. Giovanni Polli (un spécialiste des dialectes travaillant à la radio et au quotidien du parti) s’est insurgé dans
LaPadania contre les critiques adressées à la Ligue par le généticien Alberto Piazza.
Celui-ci avait écrit dans une revue spécialisée que l’héritage génétique celte revendiqué par la Ligue n’avait aucun fondement scientifique. Niant toute perspective biologisante de la part de la Ligue, Polli lui répond : « N’avez-vous jamais entendu parler d’anthropologie, Professeur ? Ou d’étude des traditions et des rites religieux ? De
musicologie et de linguistique ?» et conclut : « Les revendications chromosomiques,
que cela soit dit une fois pour toutes, nous les laissons volontiers à d’autres idéologies.
Notre sentiment identitaire est seulement un fait deculture »
[30].
Mais cette interprétation ne fait pas l’unanimité au sein de la Ligue. Gilberto
Oneto donne une autre version. Pour lui, non seulement l’héritage des Celtes
serait génétique, mais il se retrouverait aujourd’hui intact chez les Padans. Les Celtes,
peuples des bois, se seraient repliés dans les montagnes à l’arrivée des Romains qui
s’intéressaient surtout aux plaines cultivables. Ces dernières auraient été le lieu d’épidémies et de guerres successives qui les auraient cycliquement vidées de leur population. C’est alors que les populations celtiques restées « pures », parce que réfugiées en des lieux peu accessibles, seraient descendues pour repeupler les plaines.
Ce cycle se serait répété dans l’histoire et c’est donc grâce aux Alpes, « réservoir
démographique » de Padanie, « où il n’y avait pas de passage et donc pas de changement génétique », que les « populations originaires » ont pu se perpétuer jusqu’à
aujourd’hui
[31].
Polli a un passé de militant de gauche, alors qu’Oneto vient de l’extrême droite.
Mais cette divergence est surtout révélatrice des ambiguïtés et des contradictions
internes au discours identitaire léguiste. La Ligue veut légitimer son projet autonomiste en définissant une identité padane mais on a vu que le « déficit identitaire »
de la Padanie est considérable. D’où le recours à la stigmatisation de l’étranger et
au mythe de l’origine celte, aussi invraisemblable soit-il. Si la Ligue cherche à
échapper aux accusations de racisme en produisant un discours culturaliste et non
racial, ses idéologues sont tentés par le recours au biologique pour renforcer le lien
avec le supposé passé celte. Ainsi se forme une troisième définition de la Padanie,
la communauté de sang.
Remarquons toutefois que les tenants du culturalisme padan, s’ils refusent une
définition biologique de la Padanie, traitent le patrimoine culturel comme s’il
s’agissait d’un héritage génétique. Comme on peut le lire sur le site Internet de la
Ligue : « Les langues sont un véritable ADN culturel qui survit dans le temps et
qui témoigne d’événements historiques et de liens ethniques même très lointains »
[32]. Cette vision substantiviste permet aux léguistes de poser l’existence de
la padanité comme un fait de nature, donc irréductible. Elle leur fournit les arguments pour soutenir que la padanité n’est pas soluble dans l’italianité.
Les implications politiques de ces trois options (volontariste, culturaliste, biologisante) qui coexistent au sein de la Ligue divergent fortement. La troisième est
bien sûr porteuse de la plus grande exclusion : pour être padan, il faudrait être génétiquement celte, c’est-à-dire du Nord. Quiconque serait originaire du sud de
l’Italie, même établi « en Padanie » depuis des générations, serait un étranger. La
définition culturelle de la padanité paraît plus ouverte, mais l’essentialisme qui la
caractérise en fait un instrument rigide plus apte à exclure qu’à intégrer. Par contre,
l’option volontariste laisse l’adhésion ouverte à quiconque partage les « valeurs fondatrices padanes » : la liberté et le travail.
La Ligue du Nord est un parti caméléon politiquement inclassable : elle a déjà
soutenu un gouvernement de gauche, est actuellement alliée à la droite et s’inspire
tout autant de la lutte de Gandhi que de celle de Haider. Son projet politique, centré sur la revendication d’une identité, est, du moins sur le papier, porteur en
même temps d’ouverture (il pourrait défendre une appartenance volontariste) et
d’extrême fermeture (il pourrait proposer une autochtonie génétiquement et/ou
culturellement définie). Cependant, force est de constater que, dans la réalité, la
Ligue tend de plus en plus à s’orienter vers cette dernière possibilité. La préoccupation de l’opinion publique italienne quant au phénomène de l’immigration fait
de la xénophobie un registre porteur, surtout en l’absence d’autres porte-parole
« naturels », l’extrême droite évitant le thème. La Ligue pourrait être tentée de
durcir encore son discours en abandonnant définitivement son courant libéral au
profit d’un essentialisme, qu’il soit culturel ou biologique, de plus en plus radical.
·
Il existe une très vaste bibliographie sur la Ligue, notamment en langue italienne, dont la
qualité est cependant très inégale.
·
En français, voir Christophe BOUILLAUD, Dans aucun pays au monde. Univers politique italien
et processus de légitimation et d’organisation d’une entreprise politique. Le cas de la
Ligue Lombarde-Ligue Nord, 3 vol., thèse de science politique, Université Paris I, 1995.
En italien, les principaux ouvrages classiques sur le sujet sont :
·
Renato BIORCIO, La Padania promessa, Milan, Il Saggiatore, 1997 ;
·
Ilvo DIAMANTI, La Lega. Geografia, storia e sociologia di un soggetto politico, Rome,
Donzelli, 1995, et Il Male del Nord. Lega, localismo, secessione, Rome, Donzelli 1996.
Renato MANNHEIMER (dir.), La Lega lombarda, Milan, Feltrinelli, 1991.
[1]
Lega Nord : un po’ di storia,
http :// www. leganord. org 1999.
[2]
Le mot
Padania, communément utilisé en géographie, dérive de l’adjectif
padano, « du Pô » (
valle padana, vallée du Pô).
Toutefois, dans la conception léguiste, la Padanie n’est plus un lieu géographique, mais une nation. De plus, la Ligue en dilate
la portée géographique en désignant par ce terme l’ensemble des régions du nord de l’Italie dans lesquelles le parti trouve
son électorat (Piémont, Lombardie, Vénétie et Frioul), mais aussi les régions alpines (Trentin et Val d’Aoste) et une partie
du centre (Toscane, Émilie-Romagne, Marches).
[3]
Il s’agit d’une épithète offensante communément utilisée dans le Nord pour désigner les méridionaux et qui pourrait être
traduite en français par « culs-terreux ».
[4]
Gilberto Oneto, « Le radici dell’albero della libertá »,
La Padania, 1er
mars 1998.
[5]
Jean-François Bayart,
L’illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996.
[6]
Jusqu’au Risorgimento, le nord de la péninsule a toujours été divisé en royaumes, républiques et duchés rivaux, soumis
à des influences différentes selon les États limitrophes (France, Autriche-Hongrie).
[7]
La tradition du fonctionnariat est effectivement plus ancrée dans le sud du pays, où l’entreprise offre peu de débouchés,
que dans le nord, où les jeunes préfèrent les carrières du privé, qui « paye mieux » et est perçu comme un employeur socialement plus valorisant (comme l’État, le fonctionnariat ne jouit pas dans le Nord d’une image très positive). La Ligue ne
tient évidemment pas compte de ce contexte.
[8]
Umberto Bossi, Daniele Vimercati,
Processo alla Lega, Milan, Sperling & Kupfer, 1998.
[9]
Le phénomène de l’immigration est en Italie plus récent que dans la plupart des autres pays européens. Amorcée au début
des années quatre-vingt, l’arrivée de main-d’œuvre étrangère s’est fortement accélérée dans la décennie suivante. Actuellement, un million et demi d’« extra-communautaires » résident en Italie avec une carte de séjour. Il est impossible de connaître
le nombre exact des sans-papiers, mais la presse l’évalue à un chiffre équivalent. Cette distinction entre « réguliers » et « irréguliers » a été instaurée par la première loi italienne sur l’immigration datant de mars 1991 (loi Martelli).
[10]
L’anti-méridionalisme n’a pas pour autant disparu. Au contraire, pour éloigner les méridionaux des Padans, la Ligue essaye
de les assimiler aux « extra-communautaires » en leur attribuant une ascendance arabe. Ainsi, un cadre du parti a affirmé
sarcastiquement, lors d’une conférence, que l’ancien Premier ministre et leader de la gauche Massimo D’Alema, originaire
des Pouilles, « a un nom de famille d’origine arabe, ce qui en dit long sur sa personne ».
[11]
Clara Gallini, « Mises en scène du racisme italien »,
Terrain, n° 17.
[12]
La Ligue se rapproche ainsi de plus en plus de l’extrême droite européenne. Il est néanmoins important de souligner
que, dans la xénophobie léguiste, il n’existe pas de traces d’antisémitisme. Pour les liens et les ressemblances entre la Ligue
et l’extrême droite et la nouvelle droite, voir Bruno Luvera,
Iconfini dell’odio. Il nazionalismo etnico e la nuova destra europea,
Milan, Editori Riuniti, 1999.
[13]
Les volontaires de la Garde nationale padane portent des chemises vertes (le vert étant la couleur de la Ligue).
[14]
D’ailleurs, tous les médias italiens se sont focalisés sur « le danger migratoire », avec des titres comme « Cent clandestins débarqués cette nuit dans les Pouilles », « La criminalité albanaise frappe encore », « Un Marocain clandestin arrêté
alors qu’il vendait de l’héroïne » et même « Le péril jaune », que l’on peut lire dans les plus respectables quotidiens.
[15]
La Lega Nord attraverso i suoi manifesti, Milan, Editoriale Nord, 1996.
[16]
Source : entretien.
[17]
Le Monde, 30 mai 2000.
[18]
La plupart des immigrés présents en Italie viennent de pays à majorité musulmane, notamment du Maroc et d’Albanie.
[19]
Gilberto Oneto, « La nuova invasione »,
La Padania, 24 janvier 1999.
[20]
Umberto Bossi, Daniele Vimercati,
op. cit.
[21]
La Ligue vient pourtant d’une tradition laïque et a souvent pris des positions violemment anticléricales. De plus,
Umberto Bossi se déclare non pas catholique, mais agnostique, ce que peu d’hommes politiques italiens, même de gauche,
osent faire. Si la Ligue se découvre actuellement une âme catholique, et des plus intransigeantes, c’est parce que le catholicisme est considéré comme un élément culturel à opposer à l’islam.
[22]
Giorgio Mussa (dir.),
Padania, identitá e societá multirazziale, dans :
Enti locali padani federali, n° 2,1998.
[23]
Pierre-André Taguieff,
Face au racisme, tome 2, Paris, LeSeuil, 1991.
[24]
Source : entretien.
[25]
Ru. Co., « È Padano chi ama i valori di questa terra »,
La Padania, 4 mars1999.
[26]
Comme on le verra plus loin, la Ligue a mis en place des institutions factices, un gouvernement et un Parlement.
[27]
Source : entretien.
[28]
Anne-Marie Thiesse,
La création des identités nationales, Paris, Le Seuil, 1999, et « La lente invention des identités nationales »,
Le Monde diplomatique, juin 1999.
[29]
Coalition de cités lombardes et vénitiennes constituée au XIIe siècle, qui a inspiré Umberto Bossi pour le nom du mouvement.
[30]
Giovanni Polli, « I Celti, i Padani, lo spirito di libertá e le farneticazioni di un genetista »,
La Padania, 28 janvier 1998.
[31]
Gilberto Oneto
, L’invenzione della Padania, Bergame, Foedus, 1997.
[32]
« 50 buone ragioni per l’indipendenza » [ 50 bonnes raisons pour l’indépendance], texte de Gilberto Oneto et Giancarlo
Pagliarini, site Internet de la Ligue, 1999.