2001
Critiques internationales
Le Vlaams Blok et le « Flamand naturel »
Bambi Ceuppens
Fondé en 1978 par des éléments de droite du parti nationaliste flamand Volksunie (Union populaire), le Vlaams Blok (Bloc flamand) a pris modèle par la suite sur le Front national de Jean-Marie LePen. En 1992 (quelques mois après une démarche similaire de Bruno Mégret), son dirigeant Filip Dewinter
proposait soixante-dix solutions au « problème » de l’immigration, visant principalement les non-européens, majoritairement musulmans : rétablissement du droit
du sang ; rapatriement forcé des étrangers en situation irrégulière, chômeurs ou
ayant subi une condamnation ; instauration d’une taxe à l’emploi de salariés non
européens; limitation du droit des immigrés à la protection sociale et création d’un
système de sécurité sociale distinct; restriction des droits de propriété des étrangers...
Le Vlaams Blok, qui recueillait 2 % des suffrages à ses débuts, atteint presque
aujourd’hui, à l’échelle nationale, les 15%. Il est le deuxième parti en Flandre, le
premier parti dans la plus grande ville flamande, Anvers, et le premier parti flamand
à Bruxelles, où il attire même les voix de certains francophones. Ces derniers ne
sont certainement pas motivés par son programme nationaliste flamand ; mais
l’on s’accorde généralement à penser qu’il en est de même de la plupart de ses
électeurs de Flandre. Faut-il donc attribuer le succès du Vlaams Blok au fait qu’il
incarnerait une « nouvelle » droite dont la rhétorique d’exclusion ne serait plus fondée sur l’inégalité des races mais sur leur incompatibilité culturelle (Stolcke 1995)?
Ce ne serait pas tout à fait exact. D’une part, même si Dewinter répète souvent que
le parti ne parle jamais de race mais de « schémas culturels », une lecture attentive de sa littérature (Spruyt 1995) permet de repérer d’assez fréquentes allusions
aux différences biologiques
[1]. D’autre part, si l’on admet la distinction entre racisme
propre (établi sur les différences entre races) et fondamentalisme culturel (« rhétorique d’exclusion mettant l’accent sur le caractère distinctif des identités culturelles,
des traditions et de l’héritage et considérant qu’une culture est enclose dans un territoire », Stolcke 1995 : 2), on serait fondé à dire que nombre de « flamingants »
des époques passées, en s’opposant à la présence de francophones en Flandre sur
une base linguistique, étaient déjà des fondamentalistes culturels avant la lettre
[2].
On considère souvent que la phrase du député Gerolf Annemans selon laquelle
l’ennemi principal n’est pas ce qu’on pourrait appeler le « Flamand artificiel »
Mustapha, qui tue le mouton dans sa salle de bains, mais l’État belge « artificiel »
(cité dans Gijsels 1992 : 183) prouve l’existence d’une fracture dans le parti entre
une aile nationaliste flamande classique et une tendance nouvelle, islamophobe. En
réalité, les opinions flamingantes de droite, vieilles et nouvelles, sur les Flamands
autochtones et les Flamands artificiels sont structurées par la même logique
(Swyngedouw 1998 : 114). Mais, étant donné l’indifférence générale des électeurs
de Flandre pour le nationalisme flamand du parti, ce n’est pas cette continuité qui
peut expliquer son succès électoral. Selon moi, s’il est vrai que le parti développe
tout un discours politique sur « l’étranger » quel qu’il soit, son succès n’est attribuable qu’à la composante islamophobe de ce discours, parce qu’elle répond bien
à l’idée que se font la majorité des Flamands du « problème » de l’immigration.
Bien que son usage officiel soit plus large (Van deBroeck 2000), le terme « allogène » (
allochton) s’applique plutôt, dans le langage courant, aux musulmans (le
Vlaams Blok a même proposé de créer le mot
allahton). Mais le terme le plus fréquent est celui de
migranten, autrefois
gastarbeiders(travailleurs invités), qui sous-entend que ces gens n’appartiennent pas vraiment au pays, ne s’y sont pas vraiment
installés et ne le feront peut-être jamais (Blommaert et Verschueren 1998 : 46). Je
réserverais pour ma part le terme « autochtonie » à la vision radicale du Vlaams
Blok selon laquelle la Flandre doit se débarrasser de
tousles « étrangers » ; à propos du discours le plus courant, je préfère le mot « appartenance », qui est à la fois
plus étroit, puisqu’il réserve en général la qualité d’étranger aux immigrés et
demandeurs d’asile
musulmans, et plus large, puisqu’il étend l’altérité à des groupes
marginaux « indigènes » comme les punks.
Dans cet article, je situerai d’abord la montée du Vlaams Blok dans le contexte
du développement du Mouvement flamand, notamment sous l’angle de la vision
flamingante de la présence d’« étrangers » sur le sol flamand et sous celui de la fédéralisation de la Belgique. Je voudrais ensuite montrer, dans la deuxième section,
comment les Flamands, en votant pour le Vlaams Blok, interprètent le problème
des migrants musulmans à partir de leurs propres préoccupations locales et de
leur vision du système politique belge. On verra alors comment la rhétorique du
Vlaams Blok et les façons de dire populaires sur l’altérité ont ceci de commun
qu’elles considèrent l’appartenance comme une orthopraxie.
Le Vlaams Blok dans le système identitaire et politique de la Belgique
Mouvement flamand et flamitude
Le Mouvement flamand a été fondé au lendemain de l’indépendance de la Belgique,
en 1831, par des hommes de la classe moyenne qui avaient reçu une éducation en
français, la langue de l’élite, et/ou qui avaient besoin d’une bonne connaissance de
cette langue dans leur activité professionnelle. Leur souci n’était pas d’améliorer
la situation économique et sociale des Flamands les plus pauvres, mais de développer
une élite néerlandophone susceptible de trouver place aux côtés de l’élite francophone. Ce qui explique que le Mouvement n’a jamais eu de base populaire.
À l’origine, les flamingants exigeaient le droit pour les Flamands de parler leur
langue et de communiquer dans cette langue avec l’administration dans toute la
Belgique. Mais, au lendemain de la Première Guerre mondiale, face à la « francophonisation » galopante de Bruxelles et des agglomérations flamandes le long de
la frontière linguistique, ils en vinrent à revendiquer le droit de la communauté
flamande en tant que telle à préserver l’intégrité territoriale de son extension linguistique (Daan etal. 1985 : 116). Cette idée, enracinée dans l’idéal romantique de
Volksgemeinschaft qui inspirait le credo flamingant (la langue, c’est le peuple), s’est
renforcée dans les années trente : sous l’influence d’un catholicisme local doctrinaire
(d’ailleurs dénoncé par les autorités ecclésiastiques) et des mouvements fascistes et
nationalistes, beaucoup de flamingants de droite en vinrent à rejeter l’État belge « artificiel » en faveur d’un peuple flamand comme tout organique « naturel ». Mais ce
tout n’est pas vraiment de nature raciale : ce sont les langues germanique et romane
qui sont supposées façonner des mentalités différentes.
La fédéralisation : des Flamands et des Wallons cent pour cent
La fixation définitive dans la loi belge d’une frontière linguistique (en 1962) visait
à créer des territoires homogènes à cet égard. En un sens, la fédéralisation (en 1993)
institutionnalisait un état de fait qui, étant donné la relative permanence de la
frontière linguistique, est familier à la plupart des Belges. Le territoire, l’ethnicité
et la langue coïncident aujourd’hui, puisque chacune des deux langues néerlandaise
et française est la seule langue officielle respectivement en Flandre et en Wallonie :
toute personne qui traverse la frontière linguistique est obligée, dans ses rapports
avec la puissance publique, de parler la langue de la région. À strictement parler,
les termes « Wallon » et « Flamand » ne se réfèrent pas à des identités ethniques,
mais à des territoires, identifiés à des langues : ils ne donnent aucune indication
sur l’usage privé de la langue et, de fait, à quelques rares exceptions près, il n’y a
pas de minorités linguistiques reconnues d’une langue dans la région de l’autre. Par
la vertu de cette équivalence région/langue/ethnicité, les enfants sont ethniquement
déterminés par la région dans laquelle ils vivent et la langue dans laquelle ils sont
instruits à l’école, quelle que soit leur origine. Ils peuvent être bilingues si celle-ci est double, mais ils ne sont pas considérés pour autant comme à la foisflamands
et wallons. Le long de la frontière linguistique, il arrive que des communes soient
obligées de choisir entre les deux identités, même si, aux yeux de leurs habitants,
langue et ethnicité ne coïncident pas exactement (Van Laar 1988).
En conséquence, l’identité principale disponible pour le Belge autochtone est
à la fois fixe et fluide : comme la plupart
[3] des Belges qui vivent en Flandre parlent
administrativement néerlandais, ils sont considérés comme flamands, quelles que
soient leur origine ou la langue qu’ils parlent en privé. Il s’ensuit que les identités
sont aisément considérées en termes homogénéisants : il faut choisir entre une identité uniquement flamande ou uniquement wallonne; il n’existe pas d’option mixte
(Maskens2000).
La permanence de la frontière linguistique et sa codification légale ont entretenu l’idée que la Belgique est une société biculturelle (ainsi Swyngedouw et
Martiniello 1998), même si la très complexe législation fédérale le dément : il
existe en effet quatre communautés, trois régions, cinq gouvernements et sept
parlements. Dans la plupart des réflexions sur la Belgique comme pays peuplé
d’autochtones parlant différentes langues, la minorité germanophone est rarement mentionnée, tandis que le statut des Bruxellois, pour la plupart francophones
d’origine flamande, est considéré comme une anomalie : quelles que soient leurs
opinions sur ces questions, ni les Wallons ni les Flamands ne les considèrent
comme wallons du fait de leur langue, pas plus que les Wallons ne les considèrent
comme flamands du fait de leur ascendance flamande. Le fait que les Bruxellois
« réels » parlent des versions néerlandaise et française du même dialecte ajoute à
la confusion. N’étant ni Flamands ni Wallons, les Bruxellois sont alors définis, surtout par le discours wallon, en termes raciaux : ils constitueraient un cas de mixité
des deux « races fondatrices », latine et germanique, de la Belgique (Witte et Van
Velthoven 1998).
Certains allogènes sont plus égaux que d’autres
Même si la Flandre est désormais l’une des régions les plus prospères d’Europe,
bien des flamingants ont conservé une mentalité d’assiégés : les Flamands seraient
pris entre deux groupes d’allogènes, les expatriés aisés et les immigrés pauvres, dont
la présence sur leur territoire menacerait leur culture. Au prétendu danger de
« francisation » des banlieues flamandes de Bruxelles s’ajoutent à présent ceux de
l’anglicisation et de l’islamisation.
Nombre de flamingants s’opposent depuis longtemps à l’octroi du droit de vote
aux ressortissants de l’Union européenne, convaincus que ceux d’entre eux qui
vivent à Bruxelles et dans les communes environnantes ne peuvent que voter pour
les partis francophones et contribuer à la « francisation » de la zone. Certains com-parent ces eurocrates (ainsi que les francophones) à des coloniaux qui non seulement
conservent leur propre culture en terre étrangère mais l’imposent aux indigènes
(Roosens 1998; Tastenhoye 1993); ils constitueraient une menace plus grave pour
la culture flamande que les immigrés musulmans car, contrairement à ces derniers,
ils ont d’une part une culture susceptible de séduire les Flamands, d’autre part les
moyens de créer leur propre système scolaire pour la perpétuer (Tastenhoye 1993).
Enfin, les eurocrates sont accusés de pousser dehors les Bruxellois autochtones par
la montée des prix de l’immobilier qu’entraîne leur présence massive (Tastenhoye
1991). Malgré tout, le Vlaams Blok n’a guère su tirer parti de ces arguments. Au
demeurant, cette catégorie est difficilement assimilable à un groupe ethnique particulier, contrairement à une communauté musulmane essentiellement ouvrière.
La minorité hassidique d’Anvers, pourtant très visible, ne figure guère dans le
discours actuel sur l’autochtonie. Malgré une certaine opposition au sein de son
propre parti, Dewinter recherche systématiquement (d’ailleurs sans succès) les
faveurs de la communauté juive (Van denBrink 1999). Outre que l’antisémitisme
n’est pas un thème très populaire, il est conscient que celle-ci contrôle à Anvers
l’industrie du diamant, sur laquelle la prospérité de la ville repose en grande partie. La Belgique a connu deux vagues d’immigration juive durant les années vingt
et trente et, aux élections de 1938, les partis flamands de tout le spectre politique
ont joué la carte antisémite. Aujourd’hui, les musulmans ont ceci de commun avec
les juifs de 1938 qu’ils vivent dans les villes, sont pour la plupart non belges et apparaissent comme « étrangers » en termes de race, de religion ou de langue
(Swyngedouw 1998).
Bref, le Vlaams Blok prétend bouter tous les étrangers hors du territoire flamand,
mais seule son islamophobie recueille l’adhésion. La suite de cet article devrait permettre de mieux comprendre pourquoi.
Entre les deux guerres, l’extrême droite flamingante non seulement exigeait
que le sol flamand soit débarrassé des Belges francophones, mais revendiquait un
Lebensraum pour les Flamands dans la Flandre française et en Wallonie (Vandeweyer
1998). Aujourd’hui, les flamingants de tout le spectre politique (Peeters 1997,
Tastenhoye 1993, Vos 1996) refusent généralement d’envisager que la revendication d’homogénéité linguistique en Flandre puisse avoir pour résultat un nettoyage ethnique : l’idé(al)e d’une intégrité territoriale et linguistique de la Flandre,
bien qu’ayant son origine à droite, est entré(e) dans le discours flamand le plus courant. La continuité entre le discours dominant et le discours d’extrême droite est
assurée par un trait commun : la primauté des Flamands comme groupe ethnolinguistique sur les individus vivant en Flandre (Martiniello 1994).
Pour les flamingants de toutes opinions politiques, le multiculturalisme est soit
un phénomène temporaire soit une illusion : ceux qui ne considèrent pas l’assimilation comme impossible la tiennent pour inéluctable (Tastenhoye 1993). Ainsi Jaak
Peeters ( 1997 : 101-102), membre fondateur du Vlaams Blok qui a quitté le parti
pour protester contre son programme anti-immigrés, soutient néanmoins que, si
l’on ne fait pas de la Flandre une société homogène et monoculturelle, la guerre
civile est inévitable. Accepter le multiculturalisme serait composer avec l’incapacité psychologique des migrants d’embrasser pleinement la culture flamande. De
la même façon, Dirk Wilmars ( 1968) interprétait la persistance du phénomène des
Flamands francophones comme un problème psychologique qui ne trouverait de
solution que le jour où ces personnes mentalement instables apprendraient à parler
néerlandais et à en faire leur langue d’usage. Un flamingant de gauche, Yvan
Vanden Berghe, propose d’encourager les enfants ou petits-enfants d’immigrés à néerlandiser leur nom. S’ils se décident ensuite à épouser des Flamand(e)s, ils deviendront alors invisibles en tant que groupe. Et la Flandre deviendra homogène, quelle
que soit l’origine de ses habitants (Tastenhoye 1993 : 185)
[4]. Si le Vlaams Blok n’est
disposé à accepter l’assimilation des musulmans que sur une base individuelle, les
flamingants comme Peeters et Vanden Berghe acceptent l’assimilation de groupes
entiers, fût-ce par le biais de stratégies individuelles, par exemple matrimoniales. Mais
les uns et les autres considèrent que l’identité musulmane est incompatible avec une
identité flamande : de la même façon, ou à peu près, que la plupart des Belges
voient la flamitude et la wallonitude comme s’excluant mutuellement.
L’écho du Vlaams Blok : à la recherche d’une explication
Dans la mesure où l’idée de Flandre comme Kulturnation n’est pratiquement
contestée par personne, on pourrait être tenté de conclure que le Mouvement flamand a atteint la plupart de ses objectifs en dépit de la faiblesse de son électorat.
Pour Blommaert et Verschueren ( 1998) ainsi que pour Martiniello ( 1994), les
politiques fédérales de l’immigration seraient en effet puissamment influencées par
un discours de l’autochtonie flamingant, homogénéisant et de classe moyenne,
pour lequel l’assimilation complète des immigrés est un horizon qui va de soi. Ils
suggèrent ainsi que les façons de voir de cette élite qui fait la politique fédérale sont
entrées dans la conscience collective flamande. Je n’en suis pas convaincue. D’une
part, la permanence de la frontière linguistique et la fédéralisation ont favorisé une
conception flamande de la Flandre comme région peuplée avant tout de Flamands
« pur jus ». D’autre part, je voudrais montrer que nombre de Flamands – hommes
et femmes, ouvriers et cadres, urbains et ruraux– qui n’ont que faire du nationalisme flamand et votent pourtant pour le Vlaams Blok, sont également influencés
par deux autres discours qui, à la différence du nationalisme flamand ou de la
fédéralisation, touchent à tous les aspects de leur vie quotidienne : l’immigré
menace la sécurité du foyer, la sphère privée ; l’immigré ne peut pas s’inscrire
dans le système politique belge.
Des patriotes locaux
En 1989, le Vlaams Blok lançait le slogan « Eigen volk eerst » (Notre peuple
d’abord), qui ne tarda pas à entrer dans le langage populaire, preuve qu’il répond
à un sentiment largement partagé (Rosseel 2000 : 17). Pour Verwimp ( 2000 : 29),
ce slogan résume les deux arguments qui sont au cœur de la position du parti : l’idéologie d’une société « pure » et l’économie d’une redistribution radicale, selon
laquelle seuls les nationaux auraient droit aux bénéfices du système de protection
sociale. Mais il ne relève pas deux omissions de taille : leVB oublie que « notre »
système de sécurité sociale est belge (et non flamand), et se garde bien de préciser
qui est « notre » peuple. Certes, personne ne peut revendiquer une citoyenneté
flamande (Roosens 1998 : 144), mais il est frappant que le parti rejette la présence
de certains groupes en se référant à un État dont il ne reconnaît pas la légitimité
(même s’il est d’accord avec le principe, codifié dans la loi belge, selon lequel la
nationalité de l’individu est déterminée par celle de ses parents).
Dans ses brochures bilingues destinées à Bruxelles, le Vlaams Blok ne mentionne pas les thèmes nationalistes flamands. Il le fait dans ses publications à l’usage
des électeurs de Flandre, où il s’indigne de ce que la Flandre soit devenue la vache
à lait de la Wallonie, mais sans lier ces thèmes avec l’islamophobie. En insistant
sur l’idée que les musulmansn’ont pas leur place dans la société flamande, le parti
caractérise la flamitude par un trait qui transcende les frontières de la Flandre et
même de la Belgique : le christianisme. Au demeurant, il mentionne rarement
dans sa propagande le territoire national ou même régional, préférant jouer, à
propos de la présence indésirable des immigrés, sur une corde plus sensible, celle
des communautés locales.
Ailleurs en Europe, l’identité nationale s’incarne souvent dans une représentation idéalisée de la vie rurale (par exemple : « la France profonde ») ; la Flandre
présente cette particularité curieuse que la majorité de ses habitants vivent à la campagne et que cela semble desservir le développement d’une identité collective flamande. À l’origine, ceux qui s’identifiaient au Mouvement flamand étaient des
citadins qui avaient été scolarisés au-delà du niveau primaire (Van Laar 1988).
Les ruraux peu instruits n’avaient pas besoin du français dans leur vie quotidienne.
Si la plupart des Flamands d’aujourd’hui ont suivi un enseignement secondaire, souvent à l’extérieur de leur village, ils continuent à s’identifier surtout à leur communauté locale. Les Flamands ne sont pas des patriotes de la région flamande, mais
d’une rue, d’un hameau, d’un village, d’un bourg (Van denBroecke 1980 : 233).
Trois facteurs rendent compte de ce phénomène. D’abord les catholiques
voyaient dans la ville un lieu où l’on était exposé aux dangers de l’anticléricalisme,
du libéralisme, du socialisme et de la francisation (Verrelst 1992). Les employeurs
en particulier, voulant éviter que ne se développe une classe ouvrière urbaine et socialiste, ont cherché à ruraliser le prolétariat. Les ouvriers furent encouragés à posséder leur propre maison, de préférence à la campagne. On créa des abonnements
de train bon marché leur permettant de rester vivre au village tout en travaillant
en ville. Kesteloot ( 1999) rattache ainsi l’idéal flamand de la propriété de la résidence campagnarde à des stratégies politiques délibérées de la part des élites.
Toutefois, mon expérience personnelle me conduit à penser que ces stratégies se
greffaient sur un ethos paysan préexistant qui accorde une grande valeur à la propriété de la terre et place les intérêts de la famille au-dessus de ceux de la classe.
Le fait que beaucoup de Flamands vivent sur des terrains hérités de leurs parents,
qu’ils sont propriétaires d’une maison individuelle avec un jardin où ils cultivent
leurs légumes, leur permet de se distinguer de la classe ouvrière urbaine.
L’afflux d’immigrés marocains et turcs à Bruxelles et en Flandre durant les
années soixante est partiellement dû à la réticence des Flamands à accepter des travaux pénibles ou dégradants (Cools 1995 ; Martens 1973). Dans la décennie suivante, le rétrécissement des débouchés dans les administrations de l’État belge et
dans la modeste industrie flamande, ainsi que l’expansion du secteur tertiaire,
s’accompagnèrent d’un exode des villes vers les campagnes : les seuls qui ne suivirent pas le mouvement étaient ceux qui n’en avaient pas les moyens, notamment les immigrés. Cette évolution renforça le lien entre habitat urbain et vie
ouvrière, ainsi qu’entre travail manuel pénible et « travailleurs invités ».
On associe souvent immigrés, comportement asocial et petite délinquance
(Billiet
etal. 1990)
[5]. Dans une brochure électorale de 1995, le député libéral Huts,
qui se veut antiraciste, expliquait qu’Anvers est une ville hospitalière dès lors que
les étrangers s’y comportent en invités (
Gazet van Antwerpen, 13 mai 1995), laissant ainsi entendre que les immigrés auraient plutôt tendance à s’y comporter en
squatters (Holy 1998 : 131). Les Flamands, très réceptifs à une image des migrants
comme vagabonds, attribuent le comportement « désordonné » de ces derniers à
leur situation d’errance, par opposition à des populations locales solidement enracinées dont ils viennent envahir les sphères publique et privée.
Politique et pilarisation
La Belgique est une démocratie consociative, caractérisée par une segmentation
en sous-cultures (Lijphart 1977 ; 1981) : le système fonde sa stabilité sur la capacité des élites, représentant les communautés ethniques autochtones, de répartir
les coûts et bénéfices du gouvernement de façon qu’aucune de ces communautés
ne soit avantagée ou désavantagée (Lamy 1986 : 117). Le système consociatif est
une forme institutionnalisée de gestion des conflits qui est fondée sur le groupe
plutôt que sur l’individu. Outre la langue, il existe deux clivages majeurs dans la
population autochtone belge : l’attitude religieuse (catholique/anticléricale) et le
statut économique (employeurs/salariés). Trois familles politiques dans chacune des
deux régions (chrétiens-démocrates, socialistes, libéraux) coïncident plus ou moins
avec ces divisions : ces six partis principaux contrôlent en grande partie la vie
publique par le biais des « piliers » (d’où le terme « pilarisation »), agrégats lâches
d’associations professionnelles, de syndicats, de banques, de compagnies d’assurance,
et d’associations socio-culturelles de toutes sortes.
Un tel système n’invite guère à la participation démocratique des citoyens : il
implique une attitude peu revendicative des groupes constitutifs et une grande
déférence à l’égard des élites. Un petit cartel conduit un marchandage subtil et compliqué visant à assurer aux membres des différents segments politiques, religieux
ou linguistiques une représentation proportionnelle à tous les niveaux de la vie
publique. Le résultat en est notamment l’attribution des emplois publics et privés
sur la base d’allégeances politiques ou autres plutôt que de compétences professionnelles.
Sur le papier, la Belgique est une société méritocratique, mais la plupart des
Flamands s’accordent à dire qu’il est impossible d’accéder aux ressources publiques
et privées sans faire jouer une forme ou une autre de patronage. Les individus
prêtent allégeance à un pilier ou à un parti politique dans certains contextes et le
renient dans d’autres, indépendamment de leurs propres convictions. La pilarisation
renforce ainsi l’individualisme resté très vivace en Flandre à travers l’évolution de
l’économie et des modes de vie.
La Belgique connaît depuis plus de dix ans une série de scandales, couronnés par
l’affaire Dutroux qui a révulsé la population. La défiance croissante des Flamands
vis-à-vis de l’État belge, échauffée pendant toute la décennie quatre-vingt-dix par
le populisme de Guy Verhofstadt (aujourd’hui Premier ministre libéral) et par les
scandales à répétition, a créé une atmosphère dans laquelle le Vlaams Blok a pu pros-pérer. À l’opposition autochtones/allogènes, le parti a ajouté l’opposition Vlaams
Blok/establishment (Swyngedouw et Abts 2000), en faisant valoir qu’il ne faisait
pas partie, lui, du système traditionnel à trois piliers et qu’il exprimait tout haut
les inquiétudes sourdes des Flamands (Blommaert 2000). Celles-ci ne sont pas
seulement d’ordre local (peur des immigrés dans la vie quotidienne), mais aussi fédéral (comment situer les immigrés dans le système pilarisé ?).
Les immigrés sont marginaux sur le plan socio-économique (contrairement aux
eurocrates et aux hassidim) et, en général, étrangers (comme les premiers, mais
contrairement aux seconds). Les communautés expatriée(s) et hassidique sont pour
ainsi dire fermées et autonomes. Elles semblent vivre aux côtés de la société flamande
sans éprouver le besoin de s’y impliquer. Les choses sont différentes pour les immigrés. Il est vrai qu’ils n’entrent guère plus que ces deux catégories en concurrence
avec les Flamands sur le marché du travail, puisqu’ils continuent à occuper des
emplois qui ne sont pas convoités. Mais, depuis la crise des années soixante-dix, ils
sont devenus apparents comme chômeurs : naguère encore, les sans-emploi devaient
se présenter tous les jours au bureau de chômage pour avoir droit aux indemnités.
Leurs emplois souterrains (dans les mines et le métro) les avaient laissés hors du champ
visuel, le chômage les a rendus visibles en surface. Chacun a pu voir que, tout
comme les autochtones, ces étrangers pouvaient faire appel au généreux système de
protection sociale de la Belgique. C’est de cette époque que date l’image des immigrés engloutissant les ressources de la sécurité sociale (Billiet etal. 1990).
L’idée que les migrants ne doivent pas avoir les mêmes droits que les autochtones est plus vieille que le Vlaams Blok et se retrouve dans certaines lois belges :
leur exclusion socio-économique est une conséquence de leur exclusion politique
(Deslé 1992 : 223; Stolcke 1995 : 8). Un nationaliste flamand ayant des sympathies
pour le Vlaams Blok m’a dit un jour qu’il était contre l’octroi du droit de vote aux
immigrés parce que les Belges, eux, ont le devoir de voter (c’est en effet obligatoire).
On retrouve là l’idée fort répandue que les immigrés ont déjà trop de droits et pas
assez de devoirs. Pour la plupart des Flamands, la démocratie consociative est un
modèle dans lequel élites et citoyens échangent des services. Les immigrés sont mal
vus parce qu’ils peuvent prétendre à une part des ressources économiques distribuées par le système pilarisé sans avoir à voter en contrepartie, alors même que le
fait qu’ils n’ont pas le droit de voter ni d’occuper un emploi public prouve qu’ils
n’appartiennent pas vraiment à la société.
L’idée d’un pilier musulman n’est pas acceptée pour autant. Certes, la Belgique
a reconnu l’islam (ce qui implique entre autres qu’il peut être enseigné dans les écoles
des communautés flamandes et wallonnes) mais ce n’était pas tant pour satisfaire
les musulmans sur son territoire que pour apaiser l’Arabie saoudite pendant la
crise du pétrole (Panafit 2000 : 12-13). Le fait que les principaux organismes
musulmans sont financés par l’Arabie saoudite conforte la vision de l’islam comme
produit d’importation.
L’appartenance : orthodoxie ou orthopraxie ?
Traditionnellement, les principaux clivages de la société belge étaient à base territoriale et allaient plus ou moins de soi : la bourgeoisie libérale bruxelloise regardait de haut les paysans flamands chrétiens-démocrates et les ouvriers wallons
socialistes. L’identité ethnolinguistique, la classe sociale et l’attitude religieuse
continuent à être affaires individuelles et peuvent théoriquement changer d’une génération à l’autre. Ces identités sont donc à la fois (territorialement) fixes et (personnellement) mobiles. Le système consociatif et la pilarisation prescrivent que leur
expression collective est acceptable dans l’espace public en des occasions ritualisées, mais pas leur expression individuelle. Pour l’individu, les affiliations politiques
et religieuses et, dans une certaine mesure, linguistiques, relèvent du privé : publiquement, il convient de préserver l’idéal de la Belgique comme société méritocratique parce que la vie quotidienne vous confronte en permanence aux clivages
internes
[6]. Un tel système renforce la tendance des Flamands à maintenir strictement tout ce qui est perçu comme relevant du privé dans l’enceinte du foyer familial, ce foyer menacé par les délinquants musulmans ; menacé par leur relation
ambiguë avec le système politique belge.
L’altérité des immigrés est très souvent décrite en termes de comportement
asocial. Ils se remarquent trop, ils ont un aspect trop différent ; les hommes portent une « djellaba », les femmes un « voile », elles teignent leurs mains en rouge...
C’est en second lieu que l’on affirme qu’ils volent, font du trafic de drogue, etc. (Billiet
et al. 1990 : 81-82). Leur prétendue incapacité à parler néerlandais ainsi que leur
religion sont censées marquer leur caractère étranger à la société belge, c’est-à-dire
au système pilarisé. Il va de soi qu’ils parlent mal néerlandais parce que l’étranger
est (au moins en partie) assimilé à celui qui maîtrise mal cette langue ; et on leur
reproche d’afficher une identité ethno-religieuse que non seulement ils devraient
garder pour la sphère privée mais que la pilarisation ne prend pas en compte.
Selon Dewinter, quiconque porte une djellaba en public doit comprendre que,
ce faisant, il signe un contrat pour retourner un jour dans son pays d’origine (cité
dans De Standaard, 26-27 février 2000). Un anthropologue très hostile au Vlaams
Blok, Eugeen Roosens, reconnaît qu’il est un peu embarrassé par le costume que
les hassidim portent en public : « On ne doit pas provoquer les gens en exhibant
son uniforme particulier.[...] Si j’arbore en public une étiquette “fervent catholique” et Untel une étiquette “franc-maçon militant”,[...] nous ne pouvons pas vivre
ensemble harmonieusement sur le même territoire » (cité dans Tastenhoye 1993 : 47).
L’idée que les minorités portent des vêtements distinctifs à seule fin de provoquer les Belges autochtones fait bon marché du fait que les individus peuvent vouloir exprimer publiquement leur appartenance à un groupe. Le vêtement devient
ainsi un jeu dont on est fier de connaître les règles, et celui qui s’habille autrement
ne fait que prouver qu’il refuse de jouer le jeu.
Ruth Mandel ( 1995 : 275) observe qu’en Allemagne, « nombre de Turcs ont du
mal à comprendre l’importance attachée au foulard et l’intolérance qu’il suscite »
et comparent parfois cette dernière « avec la tolérance à l’égard de l’accoutrement ouvertement antisocial affiché par les punks allemands ». Symétriquement,
il n’est pas rare d’entendre des Flamands de classe moyenne faire le rapprochement
entre immigrés, punks, et jeunes vêtus de manière non conforme. Pour Johan
Leman, anthropologue et directeur du Centre fédéral pour l’égalité des chances
et contre le racisme, un boulanger qui refuse d’employer une femme portant un
« voile » n’est pas nécessairement raciste : il prend une décision de caractère professionnel. Il est en droit de ne pas employer des punks pour des raisons analogues (Blommaert et Verschueren 1998 : 177). À la question de savoir si, dès lors
qu’une élève a le droit d’exhiber un piercing, une autre peut porter un foulard, le
socio-biologiste Koen Thienpondt, très hostile au Vlaams Blok, fait la différence
entre piercing comme mode et foulard comme caractéristique culturelle ; il faudrait donc en conclure que les modes belges autochtones ne sont pas culturelles.
Il propose qu’un système d’assimilation pacifique autorise l’existence de diverses
caractéristiques culturelles. Il s’agirait d’un choix politique fondé sur la distinction
entre sphères publique et privée : en privé, chacun peut faire ce qu’il veut mais, en
public, une seule norme s’applique et l’on parle une seule langue (De Ceulaer et
Draulans 2000). Or l’idée que les minorités ethniques doivent respecter nos « lois »,
c’est-à-dire aussi ne faire usage, en public, que du néerlandais et renoncer à toute
manifestation publique d’appartenance culturelle, suppose que les lois sont neutres
et dépourvues de spécificités culturelles (Wikan 1999). L’effet de cet axiome est
double : d’une part la culture devient une particularité de l’Autre (ethnique),
d’autre part c’est une affaire individuelle, privée, qui doit rester à la maison. En outre,
si les Flamands qui se veulent antiracistes s’imaginent que leurs propres valeurs sont
dépourvues de spécificité culturelle, ils ne demandent pas aux immigrés d’abandonner
leur culture pour une autre mais de la cacher derrière une façade publique prétendument neutre.
Quiconque veut être considéré comme un membre de la société flamande doit
suivre une mode fixée par la classe moyenne. Des Marocains portant la djellaba,
des punks arborant une iroquoise, des adolescents avec un anneau dans le nez plutôt qu’à l’oreille, bref quiconque veut s’identifier publiquement à une minorité sociale
et/ou culturelle, devient un jeune déviant qui ne pourra devenir adulte qu’en abandonnant ses manies puériles. Appartenir est une orthopraxie.
Pour paraphraser J.L. Watson, on pourrait dire que, aux yeux de nombreux Flamands, adeptes ou ennemis du Vlaams Blok, « l’attitude prend le pas sur la conviction : peu importe à quoi l’on croit dès lors qu’on se tient comme il faut » (cité dans
Tooker 1992 : 807). Des antiracistes affichés, qui rejettent le discours primordialiste des flamingants ou du Vlaams Blok, tiennent néanmoins à ce que nul n’exprime
publiquement son affiliation ethnique, culturelle ou religieuse de manière à sauvegarder le mythe belge d’une société méritocratique. Pour les partisans du Vlaams
Blok, le migrant pleinement assimilé prendra l’apparence (neutre) du Flamand de
classe moyenne. Dewinter le laisse entendre lorsqu’il explique que Fatima Bali,
ouvrière et membre du parti vert Agalev, ne pourrait pas devenir une candidate du
Vlaams Blok, à la différence de Nahima Lanjri, assistante à l’université : cette dernière semble en effet parfaitement assimilée et est membre du Parti chrétiendémocrate (Falter 2000a). Que Lanjri ne soit pas plus chrétienne pratiquante que Dewinter,
et que ses parents soient probablement ouvriers, cela n’entre pas en ligne de compte.
L’important est qu’elle
a tout l’air d’une Flamande autochtone, c’est-à-dire de classe
moyenne, et identifiable à la culture flamande, c’est-à-dire chrétienne
[7].
L’importance attachée par les Flamands à l’orthopraxie plutôt qu’à l’orthodoxie
dément l’hypothèse de Tooker ( 1992 : 800) selon laquelle les Occidentaux expriment l’identité sur un registre d’intériorisation : bien des Flamands qui insistent
sur l’assimilation des immigrés seraient parfaitement satisfaits si ces derniers exprimaient leur altérité entre leurs quatre murs.
La prégnance de la logique alternative des identités culturelles en Belgique (on est
soit flamand, soit wallon...) ne fait aucune place à l’expression publique d’une
identité mixte en Flandre. Le Vlaams Blok s’est converti avec un succès remarquable
en parti islamophobe. Sa rhétorique primordialiste est si souple qu’elle peut passer d’un Autre à un autre Autre, des Flamands francophones ou des juifs aux eurocrates ou aux immigrés musulmans. Son fondamentalisme culturel prolonge un discours flamand sur la flamitude qui doit son succès au fait qu’il épouse les inquiétudes
quotidiennes des Flamands et leur interprétation du système politique belge. Les
immigrés musulmans sont pris entre deux discours qui font prévaloir le groupe sur
ses membres : l’un, associé au Mouvement flamand, dit que la Flandre doit être culturellement, linguistiquement et/ou racialement homogène ; l’autre, lié à l’organisation politique de l’État belge, implique que les décisions sont fondées sur l’adaptation et le compromis plutôt que sur les intérêts des individus, et que, pour que
cela fonctionne, ceux-ci doivent taire en public leur affiliation à un quelconque sous-groupe. L’un et l’autre discours sont imprégnés d’un individualisme omniprésent,
encouragé par la ruralisation et la pilarisation.
Les Flamands ne voient pas l’altérité exclusivement en termes de différence
ethnique. En général, ils ne sont guère enclins à reconnaître un statut de minorité ou une identité mixte, non plus qu’à encourager l’affichage public d’une appartenance minoritaire. Quelles que soient les différences d’opinion entre démocrates et antidémocrates, racistes et antiracistes, sympathisants et adversaires du
Vlaams Blok, les Flamands ont tendance à fonder la différence sur les apparences.
Nombre d’entre eux considèrent l’expression publique de l’attachement à une
minorité sociale, à l’instar d’un style de vie punk, comme une maladie infantile que
l’individu doit surmonter pour le bien commun même si l’objectif poursuivi est celui
de ses propres intérêts. Se donner une identité de classe moyenne en sacrifiant toutes
les autres est considéré comme inévitable : un choix d’adulte, que chacun doit
faire un jour.
Si une identité collective exprimée publiquement doit prévaloir sur les préférences individuelles, proclamer son appartenance à la culture majoritaire n’est pas
considéré comme l’identification à un groupe social particulier, puisque le statut
de majorité est invisible à lui-même. L’individualisme des Flamands se manifeste
ainsi paradoxalement dans leur volonté de s’immerger (en public) dans la culture
majoritaire de manière à poursuivre leurs propres intérêts tout en conservant
l’idéal d’une société méritocratique. Le résultat est un discours qui peut en dernière analyse porter sur un semblant d’appartenance dans la mesure où il présuppose une identification du public avec le neutre et du privé avec le culturel et
l’individuel. De la sorte, le foyer devient le lieu de ce qui est à la fois le plus privé
et le plus social : ce qui vous met à part, comme individu et être social, des autres
individus et groupes à l’intérieur de votre société.
Traduit de l’anglais par Rachel Bouyssou
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[1]
Les vues de Dewinter sur la question sont un peu confuses. Tout en admettant que, « scientifiquement parlant », les Turcs
et les Marocains appartiennent à la même « race blanche » que les Flamands (Spruyt 1995 : 11), il ne cesse de répéter que
leur religion est incompatible avec l’identité flamande. Les juifs ne peuvent pas être flamands parce que, contrairement aux
autres minorités religieuses, ils constituent un peuple : la judéité est assimilable à une nationalité et le Vlaams Blok considère comme inconcevable une identité ethnique mixte ou une double citoyenneté (Van den Brink 1999 : 176). Enfin, dans
une très récente publication, Dewinter explique qu’un Flamand bouddhiste reste un Flamand parce qu’il ne peut pas renier
son héritage génétique (2000 : 74, cité dans Falter 2000b).
[2]
Il faut distinguer entre le Mouvement flamand comme mouvement socioculturel d’émancipation, le nationalisme flamand
comme mouvement politique visant à l’indépendance flamande, et le nationalisme radical de droite flamand qui combine
un rejet de l’État belge avec un nationalisme ethnique (DeWitte et Verbeeck 1998 : 86). Bien qu’il prête à discussion, j’utiliserai par commodité le terme « flamingant » pour les tenants de la première catégorie.
[3]
Il y a des exceptions pour les francophones dans certaines communautés flamandes de la frontière linguistique.
[4]
Les Flamands n’ont pas de concept d’ethnicité fondé sur « une goutte de sang étranger ». Ils n’ont jamais créé de classe
de métis au Congo belge. La plupart des métis étaient élevés dans un milieu tout blanc ou tout noir, et leurs descendants
étaient classés comme blancs ou noirs au bout d’une génération ou deux. Même le Vlaams Blok ne tient pas un discours de
pureté raciale. Les mariages entre autochtones et allogènes peuvent expliquer des drames familiaux mais ils ne sont pas érigés
en problème social.
[5]
La main-d’œuvre immigrée est masculine, et la « délinquance des immigrés » est un phénomène associé avant tout aux
adolescents de sexe masculin, supposés pris entre deux cultures et s’adonnant aux activités criminelles du fait de leur déracinement. L’image populaire est celle de jeunes qui traînent dans la rue en bande et cambriolent les maisons.
[6]
Contrairement à l’image répandue, les habitants néerlandophones de la Flandre n’ont jamais été victimes de discrimination
en tant que Flamands. Accepter cette position c’est tenir pour allant de soi l’identification flamingante de l’ethnicité et de la
langue. En fait, c’est leur incapacité à parler le français en public (s’ils étaient de classe populaire) ou leur volonté de parler
néerlandais en public (s’ils étaient des flamingants déclarés) qui leur étaient reprochées. La langue qu’ils parlaient en privé
n’entrait nullement en ligne de compte.
[7]
L’idée que les immigrés seront considérés comme autochtones tant qu’ils se comporteront en public comme l’idéal de
l’autochtone donne à penser qu’ils n’ont à s’en prendre qu’à eux s’ils sont victimes du racisme. Or nombre d’entre eux subissent des discriminations sur la base de leur apparence physique plutôt que sur leur vêtement, qu’ils soient ou non citoyens
belges (Martens 1991 : 71); et la perception des différences physiques est aussi souple que celle d’une flamitude fondée sur
le respect des codes vestimentaires.