Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629124
194 pages

p. 21 à 31
doi: en cours

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no 10 2001/1

Dix ans après la fin de leur guerre civile, les Libanais s’enfonçaient dans un marasme chaque jour plus profond. La déprime ( ihbât) qui s’était abattue sur les chrétiens sous l’effet de la dégradation de leur hégémonie politique était désormais partagée par tous; c’était même la chose la mieux partagée du monde dans un pays dont le pluralisme confessionnel, régional et idéologique recèle des ressources inépuisables de division et de confrontation. La cause immédiate de ce marasme est économique et s’énonce en quelques chiffres : une croissance nulle, voire négative, pour 2000, des dettes cumulées qui atteignent 25 milliards de dollars pour un PIB de 17 milliards, une émigration de 900 000 personnes (environ le quart des Libanais résidents) depuis la fin de la guerre, dont 200 000 pour l’année écoulée seulement. Dans une conjoncture régionale décevante, le choix d’investir dans l’immobilier et les infrastructures de la capitale plutôt que de reconstituer les secteurs de production ruinés par l’économie de guerre avait montré ses limites. L’effort du gouvernement Hoss, depuis décembre 1998, pour lancer une politique différente s’était révélé pire que le mal, et la détérioration des indicateurs sociaux comme l’éducation, la santé et la pauvreté augurait d’un mécontentement croissant.
Au Liban peut-être plus qu’ailleurs, les problèmes économiques sont transposés dans le champ politique et la mobilisation sociale s’opère sur la base d’identités primordiales – familiales et confessionnelles. L’échec de la reconstruction après la guerre s’y lit comme l’effet d’une réconciliation nationale inaccomplie, où les principes constitutionnels n’ont pas été traduits en mesures politiques et judiciaires appropriées. L’accord de Taëf (1989) qui fonde la Deuxième République libanaise instaurait un nouveau pacte communautaire : parité islamo-chrétienne et partage du pouvoir politique entre les trois présidences, maronite de l’État, chiite du Parlement et sunnite du gouvernement. Mais la confiance mutuelle n’a pu être rétablie en raison du retour limité et conditionnel des déplacés de la guerre, de l’application arbitraire de la loi d’amnistie [1] et de l’amnésie qui l’accompagne, dont témoigne le silence officiel lors de la commémoration du vingt-cinquième anniversaire du déclenchement de la guerre, le 17 avril 2000. Pendant cette première décennie de l’après-guerre, la paix civile est restée à la merci des tensions régionales qui se répercutent sur la scène libanaise dans des épisodes violents et à travers des acteurs locaux que le pouvoir ne réussit ni à contrôler ni à intégrer. L’analyse de ces tensions a constitué un objet de désaccord entre les segments communautaires de la société libanaise qui ont cherché leur sécurité dans des choix antagoniques, faute de la trouver ensemble dans l’État.
À une crise économique et politique qui tend à devenir endémique, s’est conjugué le problème de la perte de souveraineté de l’État, dont le dixième du territoire a été occupé par Israël pendant plus de vingt ans et dont un traité « de fraternité », signé au lendemain de la guerre, justifie la domination par la Syrie dans tous les domaines, à commencer par une lourde présence militaire et policière. Occupation israélienne en riposte aux attaques palestiniennes à partir du Liban, tutelle syrienne en réaction à l’éclatement du pays sous l’impact des interventions israéliennes, paralysie de l’État libanais sous l’effet de ses divisions et de ces deux dominations : la dimension et la position géostratégique du Liban nourrissent les dynamiques croisées de la perte de sa souveraineté et de la faiblesse de son autorité. Dans ces conditions, il ne faut pas attribuer une valeur ni une fonction excessives aux instances institutionnelles, en l’occurrence au Parlement, dont le caractère peu représentatif, la faible compétence et le fonctionnement clientélaire se sont aggravés dans les deux premières législatures de l’après-guerre [2]. Il ne faut pas négliger, en revanche, la dimension normative qui s’attache au processus électoral et à la représentation parlementaire à travers une familiarisation des Libanais au concept de démocratie, fût-elle consociative. Fruit d’une sélection autant que d’une élection, soumis aux intérêts d’instances supérieures, le Parlement libanais n’est pas seulement une institution politique. Il reste l’objet d’une intense compétition dont il faut démêler les enjeux. Il constitue aussi une interface entre l’État et la société communautaire, et mérite peut-être à ce titre le qualificatif d’espace public.
S’ajoute que l’échéance quadriennale de l’été 2000 a été précédée de deux événements susceptibles d’en modifier la donne et d’en approfondir la signification : le retrait unilatéral de l’armée israélienne du Liban Sud le 24 mai, et le décès du président syrien Assad le 10 juin. Ainsi les Libanais n’avaient pas fini de poser les questions de la participation aux élections des habitants de l’ex-zone occupée et de la conversion de la victoire militaire de la « résistance islamique » en gain politique pour le Hezbollah, que s’ouvraient des interrogations plus vastes sur le processus électoral et son contrôle par les « décideurs », les autorités syriennes : qui serait désormais en charge du dossier libanais à Damas ? Observerait-on des changements réels dans la politique syrienne au Liban ? Et les acteurs libanais disposeraient-ils d’une plus grande marge d’autonomie ? Par l’imbrication des pesanteurs sociologiques et des opportunités conjoncturelles, les législatives 2000 allaient dépasser l’attente morose des Libanais. Les résultats du vote dans les régions centrales, druzes et chrétiennes, du Chouf et du Metn cristallisent un rejet de la tutelle syrienne, suscitant la remise en cause des relations spéciales entre les deux pays. La stratégie du Hezbollah à l’égard du gouvernement et du régime politique de Taëf devient cruciale pour l’avenir du système libanais, de même que l’apparition d’un leadership unifié de la communauté sunnite, au point de remettre en cause les équilibres au sommet de l’État. Mais avant d’examiner ces trois thèmes saillants des élections de l’été 2000, il faut prendre la mesure de la représentation de la société par le système politique à travers l’institution parlementaire.
 
Le député libanais comme médiateur
 
 
Ni les nominations arbitraires de quarante nouveaux parlementaires en 1991, ni les élections largement boycottées par la population en 1992 et 1996 (respectivement 30% et 44% de participation) n’ont entamé la fonction principale du député libanais. Il est un médiateur entre sa communauté confessionnelle et sa région, d’une part, et le pouvoir exécutif et l’appareil d’État, de l’autre [3]. Il n’y a guère à cet égard de différence entre le profil sociologique des élus (128) ou des candidats (environ 500) de ces dernières législatives et celui des deux précédentes. Bien que le taux de renouvellement du Parlement en 2000 ait atteint 50 %, on ne peut parler de changement dans les élites d’après-guerre. Celles-ci doivent leur élection moins à leur héritage ou à leur notabilité qu’à leur succès dans une entreprise privée (le nouveau Parlement compte 52 membres des professions libérales et 24 hommes d’affaires) et surtout à leur fortune. Le phénomène a pris des proportions remarquables au Liban lors des législatives 2000, même s’il est difficile de faire la part entre la marchandisation généralisée de la politique et la reconversion des anciens chefs miliciens en affairistes. Entre le coût de la campagne (publicité, réceptions, promotion télévisuelle, distribution d’aides sociales et entreprises de bienfaisance) et celui de l’opération électorale (transport, rétribution des délégués et achat des voix), chaque candidat aura dépensé au minimum 250000 dollars [4]. Pour ceux qui font leur entrée en politique, et bien sûr pour la dizaine de milliardaires qui parrainent d’autres candidatures que la leur, la dépense atteint facilement 2 à 5 millions. Encore est-ce compter sans les investissements sur le long terme, comme ceux de l’ancien Premier ministre et candidat Hariri dans l’éducation et le sport, qui se chiffreraient autour de 50 millions.
« Qui t’achète, te revend », avertissaient les spots diffusés par la télévision publique, moins dans une tentative de moraliser l’opération électorale (TéléLiban multipliait au même moment les déclarations diffamatoires à l’égard du challenger Hariri sans lui accorder de droit de réponse) qu’en signe de protestation des candidats acculés au « mur de l’argent », à commencer par le Premier ministre Hoss. Il est vrai que la formation de listes favorise la négociation de voix entre candidats alliés et surtout entre chaque candidat et la tête de liste qui tire son équipe vers la victoire. Mais le véritable contrat, clientélaire, se noue entre l’électeur et le candidat. Tandis que celui-ci s’engage à défendre les intérêts de sa circonscription et à satisfaire les requêtes personnelles pendant les quatre années de la législature, celui-là donne sa rationalité à l’échange politique. Ici, point de médiation idéologique ni de préférence programmatique – les quelques partis officiellement déclarés sont en fait des réseaux de patronage – et peu d’argumentation identitaire (l’imposition de quotas communautaires rend la compétition surtout intracommunautaire); quant à la solidarité familiale, elle subit de nombreuses entorses par le jeu des candidatures concurrentes comme chez les Frangié de Zghorta, où le jeune député-ministre Sleimane est talonné par son cousin Samir. En dernier ressort, l’intérêt et le service rendu ou à venir restent le critère ultime de l’engagement de l’électeur, aussi enclin à transférer son vote qu’à s’abstenir. Ainsi, dans toutes les régions du pays, le vote a sanctionné les candidats considérés comme proches du gouvernement sortant, à commencer par les ministres et par le Premier ministre Hoss, en signe de condamnation de son impuissance à enrayer la crise économique. C’est ce qui autorise certains à qualifier les élections libanaises de libres, et d’autres à estimer que le Parlement est réellement représentatif sinon de la société, du moins de ses électeurs. On en aura pourtant une appréciation différente en examinant l’autre versant de l’élection législative, sur lequel se noue la relation entre les candidats et les « décideurs ».
 
Comment on « emballe » des élections
 
 
Le député n’est en effet que le maillon intermédiaire d’une chaîne clientélaire qui remonte aux grands pôles de pouvoir de l’État (les trois présidents) et, au-delà, jusqu’à leurs patrons, ces fameux « décideurs » qui dirigent la Syrie voisine. Aux premiers, l’instrument de la loi électorale. Aux seconds la composition des listes, hors desquelles il n’est point de victoire.
Chaque député est l’élu d’un collège multiconfessionnel à la taille de sa circonscription. Quand celle-ci est petite, elle est relativement homogène, si bien que ses électeurs ne sont que les membres de sa communauté. Plus elle s’élargit, plus son succès dépend d’un accord inter-communautaire. Comme pour les législatives de 1992 et celles de 1996, les dirigeants ont concocté en décembre 1999 un découpage électoral adhoc en treize circonscriptions, certaines à l’échelle du canton comme le Chouf, fief du chef druze Walid Joumblatt, d’autres allant jusqu’à regrouper deux des six départements du pays comme dans le Sud. Outre qu’elle engendre une inégalité de un à dix entre les bases de représentation des élus, cette tactique permet de faire élire d’office certains candidats sur une base communautaire homogène (Joumblatt) et d’en éliminer mécaniquement d’autres, comme ce candidat grec-catholique de Jezzine au Sud qui, n’ayant pas l’heur de plaire au Hezbollah, ne pouvait compter sur les quelque 30000 électeurs de sa communauté face à plusieurs centaines de milliers d’électeurs chiites, pour l’emporter. Certes, il y eut bien un élu au siège grec-catholique de Jezzine, mais docile, celui-là.
Afin d’assurer la victoire de leurs candidats, les patrons politiques ont recours à la mihdala (le rouleau compresseur) – c’est ainsi que Nabih Berri, président du Parlement depuis 1992, qualifie la présentation d’une liste correspondant exactement aux sièges en compétition. Sous leur égide, les candidats de la liste signent un pacte électoral interdisant le panachage à leurs supporters. Les électeurs se voient ainsi proposer des listes « fermées » où s’affichent des alliances pour le moins surprenantes : un candidat nationaliste-syrien voisinant dans le Metn avec un phalangiste, son ennemi historique, sous l’égide du ministre de l’Intérieur; ou encore un ancien cadre de la milice chrétienne des Forces libanaises, Nader Sukkar, figurant au milieu de hezbollahi à Baalbeck – là, ce sont les responsables des services de sécurité syriens qui « font » la liste.
Il est à peine besoin de pressions sur les électeurs au moment du vote et encore moins de manipulations lors du dépouillement, même si la très active Association pour la démocratie des élections en a relevé plusieurs cas. En verrouillant la compétition électorale, les patrons s’assurent du résultat et condamnent l’instance parlementaire à n’être qu’une extension des centres de pouvoir, une chambre d’enregistrement qui doit renoncer par avance à exercer un contrôle sur l’exécutif. Au lendemain des élections, la presse libanaise n’a plus qu’à compter le « bloc » (kutla) des pro-Lahoud (le président de la République), des pro-Hariri (le futur Premier ministre), des pro-Berri, etc., au sein de l’assemblée élue. La presse de Damas confirme d’ailleurs la subordination de l’institution et, partant, la marginalité de l’enjeu électoral : « La direction syrienne considère tous les élus comme ses alliés » [5].
 
Le printemps de l’opposition
 
 
Mais il s’agit du Liban, et les choses sont plus compliquées. Car s’il y a correspondance, il n’y a pas coïncidence entre les alliances et les antagonismes aux différentes échelles du système politique. Deux candidats peuvent conclure localement un accord, tout en appartenant l’un au camp des « loyalistes » et l’autre à celui des opposants, puisqu’il n’est pas équivalent d’être loyal ou opposant à l’égard du patron de la région, du gouvernement, de l’État et de son président, ou des décideurs syriens. Ce paysage électoral si intriqué qu’il justifia de nombreuses abstentions fut de surcroît brouillé par la réserve inhabituelle de Damas : attentisme d’un régime dont le chef n’est plus en mesure de trancher puis, après son décès et la promotion de son fils à la tête des institutions, silence prolongé de l’héritier qui promet pourtant de façon sibylline de faire des relations syro-libanaises des relations « exemplaires » [6]. À ce silence fait écho la discrétion des officiers supérieurs en charge de chaque région libanaise, dont les intérêts contradictoires se neutralisent en l’absence d’une décision au sommet. S’ajoute enfin l’embarras que suscite à Damas le retrait israélien unilatéral du Sud en démontant la rhétorique de la présence militaire syrienne au Liban.
Dans ces circonstances exceptionnelles, le débat électoral peut se déployer dans l’espace laissé au dominé par le dominant. Il s’articule non autour des problèmes économiques mais sur les thèmes de l’autorité et de la souveraineté de l’État. D’une part, plusieurs candidats s’élèvent publiquement contre l’immixtion de l’armée et des services de sécurité dans la campagne. L’un d’eux stigmatise l’instrumentalisation de la police et des mairies par le ministre de l’Intérieur au service de la liste qu’il patronne dans le Metn et jusqu’à Tripoli. Les comparaisons fusent avec les législatives de 1951 (« les plus corrompues de l’histoire du Liban ») ou de 1957, quand les interventions outrancières de l’armée précipitèrent la première guerre civile. La critique est résumée d’une formule par le candidat Joumblatt : le régime s’est « militarisé » depuis que le commandant en chef de l’armée, Émile Lahoud, est devenu en septembre 1998 président de la République sur la recommandation du futur président syrien, Bachar el-Assad, qui suivait alors pour son père le dossier libanais [7]. Les accusations d’ingérence du commandement militaire dans l’exercice du pouvoir civil font implicitement référence au mode de fonctionnement syrien et à son application dans l’espace politique libanais. C’est pourquoi, d’autre part, les critiques portent plus globalement sur la domination syrienne. Un candidat maronite demande « l’assainissement » des relations syro-libanaises, Joumblatt parle de « rééquilibrage » tandis qu’un très ancien député orthodoxe fait sensation en réclamant la « fin de l’occupation ».
Il y a là un argument fort (et courageux) de campagne électorale, qui contribue sans doute au succès de chacun des trois candidats précités, et de plusieurs autres dans leur sillage. Joumblatt, au-delà de toute espérance, fait triompher sa liste au complet (huit députés) et sept des onze élus de la circonscription voisine. L’ancien président Amine Gemayel, exilé depuis 1988, ose un retour remarqué et assure l’élection de son très jeune fils Pierre. Deux candidats de l’opposition font vaciller le quasi-monopole du ministre de l’Intérieur sur le Metn, et bien d’autres obtiennent des scores honorables, qui ébranlent (mais ébranlent seulement car l’abstention touche encore près de la moitié des électeurs) la stratégie du boycottage préconisée par les partis chrétiens en exil depuis 1992 [8].
L’enjeu dépasse l’élection ou la réélection d’une vingtaine de députés critiques. Entre le leader druze et les chefs de partis chrétiens se noue un dialogue au ton nouveau, même si son contenu l’est moins : la réconciliation de toutes les composantes communautaires et politiques du pays, la levée des obstacles à la mise en œuvre du pacte de Taëf et la redéfinition d’une politique nationale indépendante. Bientôt relayés par des personnalités religieuses, le Patriarche maronite en tête, les nouveaux députés ouvrent, forts de leur légitimité électorale, un espace public qui transcende les frontières communautaires, abondamment relayé dans les médias et par les milieux intellectuels et étudiants. C’est sans doute la menace du passage de l’énonciation critique à l’action politique légale à l’occasion du débat d’investiture du nouveau gouvernement Hariri qui suscite une réaction très ferme : au cours du mois d’octobre 2000, l’armée arrête par vagues des dizaines de militants chrétiens anti-syriens, tandis qu’un député membre du Parti national-syrien profère des menaces précises à l’encontre de Joumblatt. Si le débat se poursuit, il retourne dans les ornières traditionnelles de la dialectique danger syrien versusdanger israélien, façon de désamorcer les critiques à l’encontre de la Syrie. En l’absence de concrétisation des promesses de changement envoyées de Damas, les hommes forts qui sont les relais réels ou supposés des centres de pouvoir syriens ont gelé le timide printemps post-électoral. Le nouveau Parlement libanais sera soumis, et la véritable opposition reste ailleurs : en exil depuis 1990 avec le général Aoun, en prison depuis 1994 avec Samir Geagea, le chef des Forces libanaises interdites ; ou alors, elle a claqué la porte en août dernier, comme le député Najah Wakim. N’empêche que ce bref espace ouvert entre la campagne électorale et les premières semaines de la troisième législature de l’après-guerre aura permis à nombre de Libanais de renouer avec la participation politique.
 
Le Hezbollah, de la résistance à l’opposition
 
 
Participer, mais comment, et jusqu’à quel point ? Si la question se pose pour les forces chrétiennes marginalisées à l’occasion de chaque législative, elle prend dans l’été 2000 une acuité particulière en ce qui concerne le Hezbollah. La participation du « parti de Dieu » au système politique communautaire pouvait sembler acquise au lendemain de la guerre civile, à travers son entrée dans la compétition électorale de 1992 et le succès de huit de ses cadres, qui avait suscité une véritable tempête dans le club politique libanais. Participation confirmée par l’élection de sept députés du parti en 1996, et plus encore par des succès nombreux et importants (notamment dans les agglomérations de la banlieue Sud de Beyrouth) aux municipales de 1998. Mais cette participation, complétée par une pénétration en profondeur de la société chiite au moyen d’efficaces institutions sociales, caritatives et éducatives, n’était qu’une des faces d’un parti dont la lutte armée contre l’occupation israélienne, légalisée et applaudie jusqu’au sommet de l’État, constituait la source la plus puissante de légitimité.
Le retrait unilatéral israélien du Sud en mai 2000 a été interprété au Liban comme la victoire de cette lutte armée du Hezbollah, alors au sommet de sa popularité, malgré l’insistance de son secrétaire général Nasrallah à qualifier cette victoire de « nationale » et à appeler l’État à exercer sa pleine souveraineté sur la zone « libérée ». Logiquement, le parti était en mesure de la convertir en succès électoral dans ladite zone et dans la banlieue Sud. Tout aussi logiquement, il était susceptible de réclamer sa participation au futur gouvernement. Mais dans son cas encore, la sociologie électorale libanaise et les règles du système consociatif produisent des résultats nuancés et des effets incertains.
Les candidats du parti bénéficient d’une large avance sur les autres élus chiites : 40 000 voix d’écart, par exemple, dans la circonscription du Sud qui compte 135 000 votants, si bien qu’il n’est pas faux de parler de succès populaire, y compris auprès de l’électorat des autres communautés, sensible au dévouement, à la probité, et aussi à l’influence locale, de ses militants. Si les élus ne sont que neuf, ce qui constitue un mince progrès par rapport à 1996, c’est que la technique de l’« emballage », et en particulier la constitution de listes fermées, n’a pas permis au Hezbollah de présenter plus de candidats : cinq seulement pour douze sièges chiites sur vingt-trois députés, dans la circonscription du Sud où un accord électoral le lie au parti chiite rival, Amal. Cet accord léonin, qui a tout de même sa contrepartie dans la banlieue de Beyrouth, reflète la puissance politique de Amal, représenté au cœur de l’État par son leader Berri et à la direction de plusieurs ministères et offices à fort potentiel redistributif comme le Conseil du Sud. Cependant, le Hezbollah n’aurait pas été soumis à un tel accord si celui-ci n’avait été conclu sous les auspices de la Syrie dont il sert les intérêts « nationaux » : tenir une balance inégale entre ses deux clients au sein de la communauté chiite permet en particulier à celle-ci de garder le contrôle de la résistance islamique pour l’instrumentaliser au besoin, au nom de la « concomitance du destin des deux [pays] ». Aux limites imposées d’en haut s’ajoute une faiblesse intrinsèque : il se pourrait que l’extinction de la lutte armée contre Israël conduise au déclin du Hezbollah, d’autant que ce dernier serait déjà traversé par des rivalités claniques et des tiraillements entre légitimistes et radicaux. Les législatives de 2000 auraient alors marqué son zénith.
Au-delà de la limitation de sa représentation parlementaire et de son autonomie stratégique, inégalement compensée par un autre parrainage, celui de l’Iran, le Hezbollah rencontre dans la bataille législative une question plus existentielle. Devenu le premier parti au Parlement, il serait en mesure de réclamer un ou plusieurs postes ministériels. Mais, outre que plusieurs désaccords l’opposent au Premier ministre désigné (sur sa politique économique et sur la coopération entre la résistance et l’armée au Sud, ainsi que sur la place respective des sunnites et des chiites dans l’État), son entrée dans le partage communautaire présenterait quelque contradiction avec la conception, transcendantale du pouvoir, et unitaire de la communauté politique, qui est celle d’un parti islamiste. Sans minimiser sa remarquable adaptabilité aux mutations des valeurs et aux aléas de la conjoncture, on peut s’interroger sur les limites que le parti ne saurait franchir sous peine de s’autodissoudre [9]. En retour, on peut supputer que son intégration dans le système consociatif libanais aurait des effets déstabilisants sur le plan juridique et constitutionnel. Pour toutes ces raisons au moins, le Hezbollah a choisi de se tenir en dehors du large gouvernement de coalition formé au lendemain des élections, et de se poser en chef de file de l’opposition parlementaire au gouvernement de Rafic Hariri.
 
Un néo-communautarisme ?
 
 
Alors que le Hezbollah fait peser quelque interrogation sur l’avenir du communautarisme politique revisité par l’accord de Taëf, les législatives de 2000 sont secouées par une tempête politique, cette fois en milieu sunnite, qui en renforce au contraire la logique.
Des principales communautés confessionnelles du Liban, la communauté sunnite est celle qui n’avait pas su, ou pas voulu, se construire un nouveau leadership dans la violence. Elle a subi dans l’après-guerre une marginalisation de ses élites citadines traditionnelles et, partant, de son influence politique, au moment même où étaient revalorisées les prérogatives du Premier ministre. À ce poste, qui revient d’office à un sunnite, se sont succédé depuis 1990 des parlementaires de bonne notoriété, mais formés dans la culture politique d’avant-guerre et peu familiers avec le nouveau mode d’exercice du pouvoir hérité des milices. Un seul tranche sur les autres : Rafic Hariri a investi dans l’économie de la guerre civile dès 1980, internationalisé ses entreprises et assuré un appui arabe (saoudien) à ses appétits. Richissime self made man sans lien avec la notabilité traditionnelle, il compose habilement avec les réseaux locaux pour imposer son patronage à la ville de Saïda, puis, comme Premier ministre (1992-1998), pour mettre en œuvre ses choix dans la reconstruction du pays [10]. Mais ses ressources exceptionnelles font aussi de lui une menace pour l’équilibre précaire instauré au sommet de l’État entre les principaux patrons communautaires par l’accord de Taëf.
Élu une première fois à Beyrouth aux législatives de 1996 à la tête d’une liste qui remporte quatorze des dix-neuf sièges de la circonscription, Rafic Hariri entre dans la compétition de l’été 2000 avec l’intention d’élargir et de consolider son assise parlementaire. Le découpage électoral auquel se sont livrés les dirigeants en préparation de ces législatives reflète l’importance de l’enjeu pour les différents pôles du pouvoir : s’assurer le plus grand nombre possible de clients et d’alliés au sein du Parlement, réduire l’influence de leurs rivaux. C’est ainsi que le partage de Beyrouth en trois circonscriptions, afin de contenir Rafic Hariri dans l’une d’elles, devait profiter tant au président de la République, qui l’avait remercié dès le début de son mandat, qu’au ministre de l’Intérieur, son concurrent en affaires, au président chiite du Parlement et au Premier ministre qui lui avait succédé. Or Hariri mène une bataille électorale aux dimensions de la ville (on pourrait même dire du pays puisqu’il patronne une liste à Tripoli et une autre à Saïda) comme s’il s’agissait d’une seule circonscription de 400000 électeurs, avec des moyens financiers et publicitaires inconnus jusqu’alors au Liban. Les milliers de « volontaires » qui quadrillent systématiquement les quartiers assurent l’élection de tous les membres de ses listes dans les trois circonscriptions, du puissant propriétaire foncier à la jeune informaticienne dénichée le mois précédent à l’Université américaine.
Sa victoire n’est pas seulement celle de l’argent et du savoir-faire de sa machine électorale. C’est aussi celle de la « dignité de Beyrouth » (c’est le nom de ses listes) ; en fait, celle de l’exacerbation du patriotisme communautaire des sunnites, historiquement hégémoniques et démographiquement majoritaires dans la ville où ils constituent plus de 35% du corps électoral et plus de 50% des votants. Outre le profit financier immédiat qu’ils en retirent et l’amélioration économique qu’ils en escomptent, leur choix en faveur des listes Hariri est un vote pour le relèvement du prestige de leur communauté et la défense de ses intérêts dans l’État, mal assurée, croient-ils, par le précédent Premier ministre. Le calcul dépasse leurs espérances : depuis octobre 2000, Rafic Hariri est sans conteste l’homme le plus influent du Liban, za’îm (patron) sunnite à la tête d’un bloc de vingt-deux députés, nommé bon gré mal gré par le président de la République comme Premier ministre et interlocuteur incontournable des dirigeants syriens qui avaient contribué à sa mise à l’écart. Autant que sa victoire personnelle qui met fin (provisoirement ?) au pluralisme du leadership sunnite, le résultat électoral de Beyrouth est celle de la recommunautarisation des mobilisations politiques. Après tous les autres groupes confessionnels, mais de manière plus éclatante et lourde de conséquences, les sunnites libanais choisissent la solidarité des identités « primordiales » pour participer à la négociation politique. Le système communautaire, qualifié de provisoire par l’accord de Taëf, en sort renforcé et même calcifié.
Entre « échec pour la démocratie » (Ghassan Tuéni dans al-Nahâr du 28 août) et « conspiration de la vie » (Samir Kassir dans al-Nahâr du 8 septembre), les législatives de l’été 2000 illustrent la marche entravée du Liban vers la reconstruction du politique, dix ans après la fin de la guerre civile. Dans les interstices de résultats prévisibles ont pu s’immiscer quelques choix autonomes, qui n’augurent pas tous de l’ouverture du débat national mais confortent l’option de la participation politique.
 
NOTES
 
[1] Adoptée par le Parlement en juillet 1991, elle couvre les crimes commis durant les quinze années de guerre, à l’exception des crimes contre l’État et contre des hommes politiques. Les anciens chefs de milice en ont bénéficié, sauf Samir Geagea, dont le dossier d’accusation a été rouvert à propos d’un attentat postérieur à la fin de la guerre.
[2] Voir, entre autres, Joseph Bahout, « Liban : les élections législatives de l’été 1992 », Maghreb-Machrek n°139,1993, pp. 53-84, et Bernard Rougier, « Liban : les élections législatives de l’été 1996 », Maghreb-Machrek n° 155,1997, pp. 119-130.
[3] Sur le système électoral libanais, voir Elizabeth Picard, « Liban », dans Pascal Perrineau (dir.), Dictionnaire du vote, Paris, PUF, à paraître( 2001).
[4] Marwan Iskandar, The Cost of Being Elected in Lebanon, texte inédit.
[5] Cité par Ibrahim Hamidi dans al-Hayât, 8 septembre 2000, p. 4.
[6] Premier discours présidentiel au Conseil du peuple, 17 juillet 2000.
[7] Voir Hubert Dupont, « La nouvelle armée libanaise : instrument du pouvoir ou acteur politique », Confluences Méditerranée, n° 29, printemps1999.
[8] Pour l’année 2000, les listes électorales répertorient 1558000 électeurs musulmans et 1197000 chrétiens, soit respectivement 56,55% et 43,45% du corps électoral.
[9] Une telle réflexion est conduite par Gudrun Krämer dans « The integration of the integrists : a comparative study of Egypt, Jordan and Tunisia », dans Ghassan Salamé (dir.), Democracy without Democrats, Londres, I.B.Tauris, 1994, pp. 200-226.
[10] Emmanuel Bonne, Vie publique, patronage et clientèle : Rafiq Hariri à Saïda, Aix-en-Provence, Cermoc-Iremam, 1995.
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[1]
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Pour l’année 2000, les listes électorales répertorient 1558...
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Une telle réflexion est conduite par Gudrun Krämer dans « T...
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Emmanuel Bonne, Vie publique, patronage et clientèle : Rafi...
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